lundi 6 avril 2015

Critique 599 : ASTERIX, TOMES 17 & 18 - LE DOMAINE DES DIEUX & LES LAURIERS DE CESAR, de René Goscinny et Albert Uderzo

(Ci-dessus : la couverture du double album
édité par France Loisirs, regroupant ces deux histoires.)

ASTERIX : LE DOMAINE DES DIEUX est le 17ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo, publié en 1971 par Dargaud.
*

Toujours à la recherche d'un moyen de vaincre le village des irréductibles gaulois, César a l'idée de faire bâtir une cité touristique tout autour et confie le projet à l'architecte Anglaicus.
Après qu'Astérix et Obélix aient découvert que les romains prenaient des mesures dans la forêt, le druide Panoramix convainc le chef Abraracourcix de laisser leurs ennemis s'activer chaque nuit, d'abord pour mieux reboiser la forêt après leur passage (grâce à des graines modifiées), et ensuite en incitant les esclaves puis les légionnaires à réclamer de meilleures conditions de travail. Cela devrait vite les décourager de continuer.
Mais le chantier progresse malgré tout et aboutit à la construction d'un hôtel où viennent se détendre des touristes romains.
Assurancetourix, le barde, est alors envoyé sur place et ses chants font déguerpir les résidents. Puis les gaulois finissent de déloger les légionnaires qui les remplacent dans l'établissement.
*

ASTERIX : LES LAURIERS DE CESAR est le 18ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo, publié en 1972 par Dargaud.
*

Invité chez son beau-frère, Abraracourcix supporte mal son arrogance citadine et, pour reprendre l'avantage, l'invite à dîner dans son village en lui promettant un plat assaisonné avec les propres lauriers de César.
Astérix et Obélix sont chargés de voler la couronne à l'empereur romain et, pour cela, se font engager comme esclaves pour tenter de l'approcher. Ils sont achetés d'abord par un notable mais un serviteur déjà bien établi les jalouse et contrarie leur projet en les accusant de fomenter un assassinat contre César, sans se rendre compte du service qu'il leur rend.
En effet, enfermés dans une cellule du palais, ils en profitent pour poursuivre leurs investigations, sans succès. Condamnés à mourir dans l'arène des gladiateurs, ils espèrent que César assistera au spectacle mais ce n'est pas le cas.
Jetés dehors, ils apprennent que celui qui les avait dénoncés a été choisi pour porter les lauriers au-dessus de la tête de l'empereur lors de son retour d'une campagne contre les pirates. Les deux gaulois n'ont alors plus de mal à le convaincre de substituer la couronne par une autre faite de fenouil. Abraracourcix tient sa revanche.

Alors que ma 600ème critique approche et qu'elle sera consacrée à une sortie récente et volumineuse, j'ai lu entretemps ce double album d'Astérix que j'avais emprunté récemment à la bibliothèque municipale en traînant un peu pour le commencer (je voulais d'abord terminer Les Tours de Bois-Maury et découvrir le n° 4016 de Spirou).

Comme, en outre, je l'avais dit lorsque j'avais parlé d'Astérix chez les pictes (le dernier épisode en date de la série, et le premier réalisé par les successeurs d'Uderzo, Ferri et Conrad), je n'ai jamais été un grand fan du titre, même si je lui reconnais une efficacité certaine. Je n'ai tout simplement pas grandi avec Astérix, préférant dans mes premières années de fan de BD les westerns (sérieux comme Blueberry et Comanche, ou légers comme Lucky Luke et Chick Bill). Du duo Goscinny-Uderzo, je préférer Oumpah-Pah, mais hélas ! j'ai perdu mes albums et la bibliothèque municipale ne les a plus (certainement vendus lors d'un "désherbage" ou volés par un indélicat) : peut-être qu'un jour je me paierai l'intégrale qu'on trouve pour pas cher en occasion sur des sites de vente en ligne. Mais c'est une autre histoire.

Donc, je suis tombé sur ce double album, et en le feuilletant, j'ai trouvé le dessin bien joli. A partir d'Asterix en Hispanie (tome 14), Albert Uderzo est parvenu à un résultat graphique qui me séduit plus que dans ses albums précédents de la série : Obélix résume bien cette évolution subtile en restant enveloppé mais en gagnant en hauteur. Le trait de l'artiste a alors un modelé incroyablement souple, remarquable quand on sait qu'il s'encrait au pinceau (ce qui signifie une dextérité redoutable) à partir de crayonnés plus ou moins poussés (plutôt plus que moins quand même, car Uderzo esquissait plus nettement que Morris, par exemple, qui, lui, partait avec des layouts souvent très vagues sur des planches de très grand format mais qu'il peaufinait à la plume ensuite - Franquin admirait le créateur de Lucky Luke pour cette aisance à se lancer ainsi, pratiquement sans filet).

Cette excellence visuelle, ces deux aventures d'Astérix du début des années 70 en portent la marque : Uderzo livre des planches extraordinaires de vitalité et de précision, qu'il s'agisse d'animer un récit dans les environs du village ou à Rome (donc un cadre plus urbain), avec des décors campés avec un soin époustouflant (qu'il s'agisse de l'hôtel d'Anglaicus ou des palais et de l'arène Maximus de la capitale italienne).

Les personnages ont acquis leur définition esthétique parfaite et le génie, osons le dire, avec lequel Uderzo croque sa distribution est remarquable, s'amusant même à caricaturer (comme il le fit souvent) des célébrités de l'époque dans des rôles secondaires ou de figuration (Guy Lux prête ainsi ses traits à un animateur de loterie dans Le domaine des dieux). Il y a un dynamisme irrésistible dans la représentation de l'action, avec des effets empruntés au cinéma d'animation (une référence partagée par beaucoup d'artistes franco-belges de cette génération), en particulier les fameux moulinets stroboscopiques pour les séances de bourre-pifs entre gaulois et légionnaires, mais aussi des effets de mise en scène épatants comme lorsque Panoramix reboise la forêt grâce à ses graines génétiquement modifiées avant l'heure.

Ces astuces visuels, associées à un découpage classique mais très vif (une moyenne de 8 plans par page, et quelques extras comme la double-page de l' "impliable" dans Le domaine des dieux), sont pour beaucoup, si ce n'est l'essentiel, dans le charme de ces récits complets.

Toutefois, le talent consommé de conteur de René Goscinny est aussi éclatant dans ces deux tomes. Certes, le dénouement des Lauriers de César est un peu expédié (du fait d'un grand nombre de péripéties, on sent que le scénariste a dû conclure précipitamment), mais le rythme est très soutenu tout en ménageant de la place pour des gags (majoritairement visuels, comme l'arbre qu'Obélix fait, par mégarde, pousser dans la maison d'Astérix).

Les dialogues ne sont pas avares en calembours et chacun y goûtera selon qu'il en est friand ou pas. Pour ma part, ce n'est pas ce que je préfère, ça ne vole pas toujours très haut, c'est facile, trop chansonnier. Mais parfois, quand même, reconnaissons que ça fait sourire. Goscinny est plus fort pour le comique de situations et ironiser sur les caractères, ce qui fait qu'Astérix est une série à la fois si populaire parce qu'elle est efficacement drôle et doté d'un second degré qui moque les particularismes français. Quand l'histoire appuie sur ces ressorts-là (ce mix délicat entre l'action et le sarcasme), Astérix est savoureux, son succès compréhensible et légitime. Sinon il est simple de n'y voir qu'une succession de saynètes écrites par un Goscinny en mode pilotage automatique (un réflexe sans doute inévitable vu sa production pléthorique).

On ne saurait nier avoir passé un agréable moment de lecture après avoir fermé ce double album. Et c'est aussi la grande force d'Astérix : on y entre sans effort, on en ressort de bonne humeur.

dimanche 5 avril 2015

Critique 598 : SPIROU N° 4016 (1er Avril 2015)


Tiens, tiens : une histoire inédite de Rob-Vel publiée juste pour le numéro qui sort le 1er Avril... Tout ça ressemble fort à un poisson d'Avril ! Mais il faut reconnaître que le canular a été très bien préparé (avec un teasing il y a plusieurs semaines et un article dans ce numéro, imaginant les conditions dans lesquelles ont été retrouvées ces planches) et extraordinairement bien réalisé (en l'occurrence par Fred Neidhardt, qui signe les bandeaux de la page Les aventures d'un journal), qui a su imiter à la perfection le style du papa de Spirou. Bravo !

J'ai aimé :

- Une aventure de Spirou. J'avoue avoir été mystifié par cette blague car je connais très mal le travail de Rob-Vel et que ça me plaisait de croire qu'un inédit avait été miraculeusement exhumé. L'histoire en soi, qui trouve sa conclusion dans le n° 4017, n'a rien de renversant, même si son étrangeté (due au fait qu'elle aurait été inspiré par le film de Todd Browning, Freaks) est savoureuse. 
Le soin avec lequel le graphisme a été imité est sidérant, mais Fred Neidhardt a peut-être un peu exagéré ses dialogues pour que son canular soit parfait. Quoiqu'il en soit, voilà un poisson d'Avril diabolique joué !

- Dad. Le papa veut relancer sa carrière de comédien et s'entretient avec une conseillère d'une agence du spectacle... Qui préférerait le placer comme baby-sitter ! Nob semble à l'abri de tous les faux pas, depuis que j'ai découvert sa série, il n'a jamais faibli : excellent comme d'hab' (comme Dad) !

- Dent d'ours : Werner (3/9). Hanna a pu s'entretenir avec Hitler et découvrir quel était le mystérieux "projekt A", qu'elle va diriger. Mais qui sera son compagnon de vol à bord de l'aile volante HO 229 ?
Yann et Henriet ont beau développer une histoire romanesque à souhait, elle est quand même fondée sur des faits réels puisque l'Allemagne nazie, en pleine débâcle, avait bien prévu de bombarder New York avec des ailes volantes. Raconté de l'intérieur, cet épisode est palpitant. Et visuellement, il est magistralement dessiné, avec des personnages bien campés, des décors soignés et des coucous minutieusement designés.

- Boni : Le grand-papa de Boni. Où l'on fait la connaissance du grand-père du lapin, très agacé par Boni, même s'il pense tendrement à lui en secret. Ian Fortin réussit quatre strips très rigolos, avec ce graphisme acidulé délicieux.

- Adeline : Disco inferno. Claire, une copine d'Adeline, vient d'être larguée par son mec : elle choisit de guérir son blues en sortant en boîte de nuit. Alex Lopez est en forme avec ce récit court (5 pages), qui, s'il exploite le même filon que ses précédents épisodes (Adeline se tourne en ridicule), doit beaucoup à son dessin tonique.

- Givrés. Amalric et Madaule n'avaient pas livré un bon gag depuis quelque temps : en épinglant l'hypocrisie de leurs héros, ils rectifient le tir et aboutissent à une chute bien vue.

- Ma grand-mère est une sorcière : Cache-cache party. Guillaume Bouzard a un univers vraiment bien à lui, bien frappé mais marrant : ces deux pages confirment que chacune de ses productions procure un bon moment en Absurdie.

- Le Club des Huns. Être chef, c'est donner l'exemple en lançant l'assaut : Attila va le regretter... Mais pas le lecteur à qui Dab's offre deux doubles strips toujours aussi piquants (comme le pal).

- Rob. Le robot a tapé dans l'oeil de Mlle Shirley, et James et Boris Mirroir adressent un clin d'oeil réussi à Gaston et Mlle Jeanne. Faire référence à Franquin est toujours périlleux, sauf quand on a du talent, comme c'est le cas ici.

- Zizi chauve-souris. Au programme cette semaine : tuer avec une éponge ! Trondheim et Bianco délirent mais le résultat est toujours réjouissant.

- L'Atelier Mastondonte. Choisir un pseudo empêche-t-il de choper la grosse tête ? Et les cafards vont-ils avoir raison de l'atelier ? Jérôme Jouvray et Pascal Jousselin vous répondent (même si les sales bêbêtes vont certainement alimenter la série un petit moment) et c'est drôle (mention à Jouvray).

- Tash & Trash. Dino, après son petit coup de mou de la semaine dernière, retrouve des couleurs avec un strip toujours aussi minimaliste mais plus relevé. 

En direct de la rédak donne la parole à Bruno Dequier qui est en train de terminer le prochain tome de Louca, dont la pré-publication démarrera avec le n° double "spécial vacances" (n° 4029-4030). Et Yoko Tsuno revient, elle, la semaine prochaine : séquence nostalgie en prévision pour la création de Roger Leloup.
Les aventures d'un journal revient sur les poissons d'Avril de la revue, en particulier les annonces d'adaptation au cinéma de Spirou - deux projets, bien réels, sont actuellement en préparation (un long métrage sur le Petit Spirou et un autre avec Spirou et Fantasio).

Les abonnés ont droit à un manuel de farces concocté par Pic Lelièvre (auteur de Pic & Zou) : c'est approprié. 

vendredi 3 avril 2015

Critique 597 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 9 & 10 - KHALED & OLIVIER, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : KHALED est le 9ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1993 par les éditions Glénat.
*

Le chevalier Aymar de Bois-Maury continue son voyage en Terre Sainte en compagnie de son écuyer Olivier et de ses pairs, William et Hendrick, lorsqu'il est averti que le château de messire Bernard de Mance est assiégé par les troupes arabes de Yazid Al-Salah. Ce dernier a pour allié et informateur le traître occidental Fayrnal, qui convoite une partie de son trésor.
En allant aider de Mance, Aymar retrouve Reinhardt Von Kirstein, rencontré cinq ans auparavant dans les Pyrénées (voir tome 4) quand il lui avait sauvé la vie. Avec Messire Gilles, qui cherche à regagner l'estime du seigneur, les trois hommes élaborent un plan contre les arabes mais aussi contre Fayrnal.
Ils recevront, sans le savoir, l'aide de Bashir, amant de Fayrnal, qui a tué son meilleur ami, Khaled.
Aymar mettra aussi opportunément la main sur un beau pactole avec lequel il espère à nouveau rentrer chez lui et reconquérir son domaine de Bois-Maury. 
*

LES TOURS DE BOIS-MAURY : OLIVIER est le 10ème et dernier tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1994 par les éditions Glénat.
*

De retour dans sa région natale, Aymar est hébergé par un voisin et il a pris pour épouse Guenièvre, la fille de Hendrik, et va devenir père. Olivier, négligé par son maître et jaloux de son épouse, se perd dans la boisson et recroise par hasard Germain, l'ancien maçon devenu voleur et fugitif, à qui il donnera son cheval pour qu'il fuit le pays - en vain car il sera vite arrêté et pendu.
Aymar accepte de défier messire Guibert pour reprendre son château désormais occupé par le père et la cour de ce dernier. En représailles, Guenièvre est enlevée, mais Olivier a assisté au méfait.
William rejoint Aymar avec des renforts provenant d'Angleterre mais le chevalier hésite à lancer les hostilités de peur que sa femme ne soit exécutée. Lorsque l'écuyer la libère, l'assaut est donné.
Une mort et une naissance concluront l'épopée des tours de Bois-Maury.

Ainsi donc, avec ces deux épisodes s'achève la série de Hermann. L'auteur y reviendra pour des one-shots, situés plus tardivement et ayant pour protagonistes des descendants d'Aymar de Bois-Maury, réalisés en couleurs directes (une technique que privilégie l'artiste depuis plusieurs albums de Jérémiah et des récits complets, mais où il ne m'a jamais convaincu).

En dix ans, Hermann aura été d'une régularité métronomique, livrant dix tomes, tout en produisant donc d'autres albums en parallèle, mais en maintenant une qualité narrative et graphique épatante. On ne peut que remarquer la place à part qu'occupe ce titre dans son abondante bibliographie, de par le choix de son sujet, l'époque de son action, la force de ses personnages, l'originalité de ses intrigues et de leur traitement : c'est un bloc parfait, sans défaut, qui se dévore, n'a pas pris une ride - une oeuvre dans l'Oeuvre d'un auteur complet.

Le tome 9 annonce déjà la fin de l'aventure puisque le périple au Moyen-Orient arrive (déjà, a-t-on envie de dire) à son terme. Le propos de Hermann n'aura pas été de réaliser vraiment un cycle sur les croisades, comme on pourrait dire que le Moyen-Âge n'était qu'un prétexte pour toute la série : ce qui semble avoir d'abord, avant tout, passionné l'auteur, ce sont les décors, les ambiances, le potentiel visuel d'une époque. Cela aurait pu être un western, un récit de cape et d'épées, un polar, de la science-fiction. Ce qui traverse, anime Les Tours de Bois-Maury, c'est d'abord le souffle de l'aventure et la description à la fois réaliste et sensible des épreuves sur les hommes qui peuplent cette épopée.

Pourtant, avec Khaled, Hermann rompt un peu avec ses habitudes et construit une véritable intrigue, plus élaborée encore que ce qu'il avait tenté avec le tome 7 (William). Il y a un vrai argument sur lequel est bâtie une vraie structure dramaturgique, avec le siège du château de Bernard de Mance et comment une bande de chevaliers va y mettre fin. Le suspense est dense, tendu, et l'auteur convoque pour la peine un casting étoffé, où resurgit une figure du passé, Reinhardt Von Kirstein (voir tome 4) - grâce à lui, on apprend ainsi qu'il s'est passé cinq ans depuis l'aventure dans les Pyrénées et leur première rencontre -, mais aussi des acteurs plus récents comme Hendrik (qui acceptera de devenir le beau-père de Aymar, plus par cupidité que par conviction d'ailleurs) et William, sans oublier le fidèle Olivier.

Le traquenard est exposé en détail et la libération du château aboutit à une bataille dantesque, qui se prolonge par une traque (nocturne, autre grand motif de la série : la nuit, beaucoup de choses se joue, se déjoue, se dénoue, se relance) contre le traître Fayrnal. C'est un excellent épisode, efficace, palpitant, d'où, déjà, tous ne reviendront pas (l'ombre de la mort plane sur la fin de la série). Hermann ne glorifie pas les vainqueurs car il montre que les guerres sont déjà des boucheries, que les religions en sont les créatrices.

L'évocation de l'homosexualité de Fayrnal et le drame sur lequel elle débouche, avec Bashir et Khaled, est subtilement exploitée et audacieuse dans ce type de récit où on ne s'attend pas à en entendre parler. Hermann n'a pas toujours aussi mesuré dans son oeuvre pour le féliciter quand il écrit sur ce genre de thèmes aussi bien.

Puis le tome 10 nous ramène, héros et lecteur, en Europe, au fameux pays de Bois-Maury. Nous ne saurons pas davantage qu'avant où cela se trouve exactement, même si cette campagne baignée dans une sublime lumière d'Automne pourra faire penser aux Ardennes si chères à Hermann. Ne vous attendez pas non plus à découvrir les tours du fief d'Aymar : l'auteur a été assez intelligent pour éviter de les représenter et ainsi laisser le lecteur les imaginer (ou non) aussi magnifiques (fantasmées) que lorsque Olivier en parlait. Néanmoins, il est suggéré qu'entre le mythe et la réalité existe un sérieux écart et que le château si beau narré par l'écuyer a perdu de sa superbe.

La fin de la série possède une tonalité désenchantée et que l'ultime tome porte le prénom d'Olivier résume bien le propos : marié à une femme plus jeune que lui, qui porte son héritier mais souhaite surtout récupérer le fief de son époux avec son père, Aymar nous est dépeint comme un chevalier vieillissant et ingrat avec son plus fidèle compagnon. L'écuyer noie son désespoir dans l'alcool, errant dans les bois, ne revenant auprès de son maître que pour s'entendre reprocher son attitude. Olivier est pourtant le plus lucide dans l'affaire mais, faute d'être entendu, rabaissé au rang de serf, il a renoncé.

Ce choix ne lui ôte pas sa noblesse, plus authentique en fait que celle de Aymar : ainsi essaiera-t-il de sauver une dernière fois Germain (dont le retour, fugace, dans la série est un peu artificiel)... Malgré sa rancoeur légitime, il délivrera celle qui est responsable de sa déchéance et sera jusqu'au bout aux côtés de son maître dans la reconquête de son domaine. Discrètement, en fait, si on examine rétrospectivement toute la série, on s'aperçoit que le véritable héros de la série, c'est lui, le modeste et loyal serviteur, plus sympathique qu'Aymar (là où, dans Jérémiah, Hermann favorisera toujours cette insupportable grande gueule de Kurdy jusqu'à s'en servir pour justifier l'injustifiable).

Le dénouement de l'épisode et par là même de toute la saga n'est pas gai, mais il est juste, et même émouvant, d'une belle sobriété, qui conserve à l'entreprise sa tenue exemplaire. Pas de théâtralité, de mélodrame, mais une relation plus sobre et du coup plus poignante. Cela devait se finir ainsi, et Hermann a eu cette intelligence.

Visuellement, si le tome 9 reste d'un niveau formidable, bénéficiant notamment d'une colorisation lumineuse qui rend pleinement justice au cadre de l'action, et avec de longues séquences nocturnes toujours aussi somptueuses, le tome 10 est, lui, exceptionnel.

L'album est pourtant plus court que d'ordinaire (43 planches) mais Hermann livre des planches à couper le souffle, avec un nombre important de plans sans texte, où il semble s'être fait plaisir à représenter la campagne en Automne et où le lecteur peut contempler des images éblouissantes (à commencer par la chasse au cerf du début). Le luxe de détails avec lequel l'artiste dessine ces moments-là, puis le soin avec lequel il réalise des scènes en intérieurs, près d'un feu de cheminée, avec force croisillons, points, hachures, tout cela est d'une beauté renversante.

Le découpage, très simple et dynamique, ne laisse cependant jamais le récit se ramollir, et les personnages ont tous cette vérité picturale qui a participé depuis le début à la réussite du projet.

Enrichi par un avant-propos, écrit par Paul Herman, qui résume et contextualise tous les épisodes, et des croquis inédits (études de personnages, crayonnés de planches, ébauches de couvertures), l'album clôt de la meilleure manière une série passionnante, puissante, visuellement splendide, qui ne souffre d'aucune faiblesse, et a mérité son statut de classique.

mercredi 1 avril 2015

LES COUVERTURES DU MOIS : AVRIL 2015

Ne perdons pas de temps ce mois-ci et dévoilons les 11 couvertures qui ont retenues mon attention dans les sorties prévues en Avril.

 REBELS #1 
par Tula Lotay 
(Dark Horse Comics)
 CONVERGENCE : HAWKMAN #1 
par Rafael Albuquerque 
(DC Comics)
EI8HT #3
par Rafael Albuquerque
(Dark Horse Comics)
SAGA #27
par Fiona Staples
(Image Comics)
 BLACK WIDOW #17
par Phil Noto
(Marvel Comics)
 DAREDEVIL #15.1
par Chris Samnee
(Marvel Comics)
 DAREDEVIL #15
par Chris Samnee
(Marvel Comics) 
 HOWARD THE DUCK #2
par Joe Quinones
(Marvel Comics)
 S.H.I.E.L.D. #5
par Julian Totino Tedesco
(Marvel Comics)
 SILVER SURFER #11
par Mike Allred
(Marvel Comics)
SPIDER-WOMAN #6
par Javier Rodriguez
(Marvel Comics)

Comme d'hab', n'hésitez pas à commenter cette sélection - et à citer d'autres couvertures que vous auriez aimé y voir.

Critique 596 : LES TOURS DE BOIS-MAURY, TOMES 7 & 8 - WILLIAM & LE SELDJOUKI, de Hermann


LES TOURS DE BOIS-MAURY : WILLIAM est le 7ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1991 par les éditions Glénat.
*

Aymar a décidé de partir en Terre Sainte et accepte pour ce voyage d'être accompagné par William, fils de messire Harold, un de ses vieils amis.
De passage à Bruges, où d'autres chevaliers sont sur le départ pour la même destination, après quelques jours en mer, Aymar est pris d'une forte fièvre qui le cloue au lit pendant six jours. Il laisse donc William partir sans lui. Olivier prie pour le salut de son maître tandis que le chevalier Hendrik, une brute, lui propose d'entrer à son service après que son écuyer soit mort.
Mais Aymar se rétablit. Sans le sou, il accepte d'escorter un groupe de pèlerins et retrouve bientôt sur sa route Hendrik. Leur périple les mène jusqu'en Hongrie, à Plystov, où le pope Anatoli les reçoit dans un village déserté à la suite de pillages commis par des chevaliers.
Aymar finit par découvrir que William a participé à ces exactions et est retenu en otage par les villageois... 
*

LES TOURS DE BOIS-MAURY : LE SELDJOUKI est le 8ème tome de la série créée, écrite et dessinée par Hermann, publié en 1992 par les éditions Glénat.
* 

Aymar, Olivier, William et Hendrik escortent toujours le groupe de pèlerins jusqu'en Terre Sainte. Ils traversent la région de Cappadoce, en Turquie, qui est alors le 1er centre d'expansion du christianisme.
C'est dans ce contexte et ce décor hostiles qu'ils font prisonnier un turc seldjoukide, Sandjar, qui leur cache sa mission - il est messager entre les siens et les chrétiens, et cousin du Grand Sultan, donc de haute lignée. Sans le savoir, les chevaliers, en le retenant, vont attiser le climat de tensions déjà vif entre les deux camps.
Leur guide, le byzantin Meltiadès, les mène jusqu'à un village dans des grottes où se sont réfugiés des religieux. Sandjar en profite pour s'évader. Les turcs et les chrétiens s'engagent dans un combat inévitable puisque le message qui devait pacifier leurs positions ne leur est pas parvenu. Aymar et ses compagnons se joignent à la bataille qui s'achèvera par le sacrifice du seul vrai pacifiste de l'histoire... 

Comme annoncé à la fin du tome précédent (Sigurd), le cadre de l'action et la tournure de la série sont bouleversés : c'est clairement un nouveau (le second) cycle qui démarre ici, avec le départ pour la Terre Sainte et le début du voyage d'Aymar de Bois-Maury et son écuyer Olivier.

Mais il n'est pas question que de dépaysement, la structure même de la saga d'Hermann change aussi pour accueillir de nouveaux personnages qui vont emboîter le pas au tandem principal, à commencer par William.

Avec lui, Hermann questionne plus directement la noblesse de la chevalerie (chrétienne en l'occurrence, mais comme on l'a vu auparavant personne n'est tout blanc ou noir pour l'auteur) : l'histoire du tome 7 introduit ce fils bien né et en quelque sorte "pistonné" dans une aventure qui le dépasse et qui va révéler sa nature peu héroïque. Il est présenté d'emblée comme un individu fanfaronnant mais peureux, on se doute donc qu'il va faillir. Comment ? Pourquoi ? C'est cela qui sera découvert simultanément par Aymar et le lecteur.

Hermann laisse planer une atmosphère de mystère pendant la majeure partie de l'épisode et nous entraîne sur de fausses pistes quand se mêle au groupe de pèlerins escorté par le chevalier de Bois-Maury et son écuyer une autre figure, aussi antipathique, en la personne de Hendrik : il est rustre, brutal, colérique, menteur, autant qu'imposant. C'est un bon instrument narratif pour souligner le caractère taiseux de Aymar, dont on commence tout juste à deviner par des flash-backs fulgurants ce qui l'a conduit si loin de son fief (un incendie, d'évidence criminelle).

Lorsque ce groupe de protagonistes atteint le village déserté, l'hommage au western d'Howard Hawks, Rio Bravo, est limpide : quelque chose de vilain s'est passé, quelque chose de déplaisant va se produire, tout cela finira mal. La révélation du rôle de William dans cette intrigue confirme les doutes que le lecteur et le héros avaient, et le dénouement est un massacre dans les flammes, qui donne définitivement à l'histoire un ton très sombre, amer.

L'enchaînement avec le tome 8 est alors assez logique : si l'environnement devient plus exotique, avec les paysages de la Cappadoce, qui renvoie directement au contexte historique de l'époque (même si Hermann ne précise toujours pas l'année du récit, on sait que cette région fut celle où le christianisme se développa le plus et que cela aboutit aux affrontements de la première croisade, quand les turcs refusèrent l'accès libre à Jérusalem aux chrétiens), l'action est traitée sur le même mode, avec un mystère autour du personnage dont le nom donne son titre au livre et le suspense issu de sa situation (retenu prisonnier, il est empêché dans une mission cruciale pour la stabilité de l'endroit et cela va précipiter les violences entre les deux camps sur place).

Hermann va loin avec ce procédé puisque Sandjar, le cavalier seldjoukide, ne prononce qu'un mot durant toute l'histoire (le prénom d'un de ses compagnons) : ce mutisme renforce la tension qu'il génère dans la petite communauté dont il est le captif et révèle le bellicisme de chacun (les pèlerins sont plus d'une fois prêts à faire la peau à cet étranger qui, lorsqu'il loue Allah dans ses prières, insulterait, selon eux, Jésus Christ). D'une manière finalement très subtile mais percutante, l'auteur renvoie dos à dos les fanatiques religieux : jamais la série n'avait au fond été aussi politique, insistante sur les guerres religieuses de l'époque. Nous quittons le domaine simplement divertissant de l'aventure au Moyen-Âge pour une odyssée plus philosophique.

Mais l'action demeure très présente et réserve des scènes puissantes, comme la fuite en pleine nuit de Sandjar, ou la bataille finale, dont l'issue laisse un goût aussi amer que la fin du tome 7. Le personnage du guide byzantin Meltiadès incarne alors un destin poignant, dont le sort est d'autant plus cruel que rien ne le laissait présager.

Que dire qui n'a pas été écrit sur la beauté graphique de la série ? Hermann est indéniablement transporté par ce qui raconte et se surpasse à chaque fois : il ose même sur la couverture de William invoquer la tapisserie de Bayeux, cette fresque confectionnée entre 1066 et 1082, longue de plus de 70 mètres, représentant la conquête de l'Angleterre par les Normands - une allusion aux origines du personnage-titre mais aussi à la période couverte par la série, à ces temps de conquête, mélange de gloire et de cendres, de foi et de sang.

Lorsqu'il investit la Turquie au tome 8, le dessinateur renoue avec des paysages grandioses, une sorte de western oriental, qui rappelle évidemment son travail sur Comanche. On s'y croirait en tout cas, tant le trait est juste, la chaleur étouffante bien restituée, l'aridité si finement captée. Et quand la nuit tombe sur ces reliefs si étonnants, encore une fois, l'art avec lequel Hermann illustre la séquence de l'évasion de Sandjar est un spectacle éblouissant, avec un découpage très efficace.

L'exportation des récits permet aussi à l'artiste de s'exercer sur les physionomies : la rugosité de Hendrik fait partie des trognes qu'il affectionne, mais des silhouettes comme celles du pope Anatoli, puis du seldjoukide sont le résultat d'un talent rare pour camper des personnages typés sans verser dans la caricature, la facilité. Voyez avec quel soin les emblèmes sont reproduits, les vêtements sont coupés : tout cela, c'est une documentation bien digérée au service d'un dessin extraordinairement vivant.

Plus que deux tomes avant la fin de la série et autant de promesses pour une saga qui ne vole pas sa qualité de grand classique.