dimanche 14 décembre 2014
Critique 541 : BOUNCER, TOMES 8 & 9 - TO HELL & AND BACK, de Alexandro Jodorowsky et François Boucq
(Couvertures et extraits de BOUNCER, TOMES 8 et 9.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)
BOUNCER : TO HELL AND BACK est le quatrième cycle de la série formé par les tomes 8 et 9, écrits par Alexandro Jodorowsky et dessinés par François Boucq, publiés en 2012-2013 par Glénat.
*
"Pretty John" et trois de ses hommes de main viennent à Barro-City pour y prendre en charge un malfrat et le conduire au pénitencier de Deep-End. Mais avant cela, ils vont boire un verre à l'Infierno saloon et Pretty John s'adonne à son vice favori en fouettant des prostituées contre quelques billets. La situation dégénère lorsque Sakayawea, l'indienne qu'a épousé le barman Job, s'interpose et se fait tuer.
Le Bouncer est mis au courant par Blabbermouth mais Pretty John, ses hommes et leur prisonnier sont déjà repartis. Le manchot obtient du juge un mandat d'arrêt pour ramener Pretty John et organiser son procès.
Une fois sur place, le Bouncer, après un trajet particulièrement périlleux, comprend que sa tâche ne sera pas aisée : le pénitencier de Deep-End est isolé de tout, dans une région hostile, et sert en fait de refuge à des criminels de la pire espèce qui ont négocié leur séjour avec le directeur, Ugly John, le père de Pretty John, contre le versement d'une partie de leurs butins.
Détenu à son tour, le manchot doit composer avec la femme d'Ugly John, aussi belle que vénéneuse, pour rester en vie. Il peut cependant compter sur le soutien à l'extérieur de Faucon Noir, un indien rencontré en route, mais peut-on revenir de l'enfer ?
Après un troisième cycle d'une nullité absolue, le tandem Jodorowsky-Boucq allait-il clore leur série sur une meilleure note en choisissant une nouvelle fois un récit en deux parties, éditée cette fois non plus chez les Humanoïdes Associés mais chez Glénat.
Il serait excessivement généreux d'affirmer que ces deux derniers tomes de Bouncer redressent complètement la barre, mais cependant il faut admettre que cette histoire est bien meilleure. Elle aurait largement tenu en un seul volume, sa narration étant trop décompressée (pour donner plus de place aux dessins, même si ceux-ci faiblissent sur la fin), et tous les tics déjà signalés dans les épisodes précédents ne sont pas gommés. Mais il y a du mieux.
D'abord, Jodorowsky nous épargne à nouveau ses délires mystico-fumeux, alors que quelques passages laissaient craindre le pire (quand les indiens sont au rendez-vous, il faut se méfier de ce qu'en fait ce scénariste). L'influence du western spaghetti, dans sa veine la plus noire, est prédominante, et le début du périple du Bouncer pour Deep-End, dans des paysages enneigés, évoque fortement le chef d'oeuvre de Sergio Corbucci, Le grand silence (avec Jean-Louis Trintignant).
Une fois de plus, le tableau qui est dépeint de l'Ouest américain n'est pas flatteur : aucun personnage ne suscite la moindre sympathie, on a affaire à une collection de brutes, de crétins, de dégénérés, dont le nombre est tel et dont les exactions sont si infâmes qu'elles vous laissent avec le coeur au bout des lèvres à la fin. Le procédé n'aurait pas été si fréquent dans la série, on aurait considéré cela comme une audace certaine, mais avec Jodorowsky, cela ressemble davantage à de la complaisance, une volonté puérile et lassante de choquer le lecteur. C'est dommage, mais là se trouve le signe d'une production qui a abusé des mêmes effets, dévoilant par là-même la faiblesse de l'inspiration de son auteur.
L'intrigue met du temps à entrer dans le vif du sujet puisqu'il faut attendre la fin du tome 8 pour que le Bouncer soit dans les murs du pénitencier où tout va se jouer vraiment. Les deux tiers du tome 9 sont excellents et le décor ne manque pas de fasciner : cet ancien monastère devenu prison et cour des miracles, avec une arène où se disputent d'effroyables jeux du cirque, ses enceintes où sont livrées en pâture à des détenus monstrueux des filles mises aux enchères, son terminal ferroviaire rappelant les sinistres camps de concentration nazis, tout ça a de la gueule.
Et que dire des maître de ce lieu dément ? La supercherie entourant le passé d'Ugly John est bien amenée (bien malin qui la découvrira avant sa révélation), les relations entre la femme d'Ugly John, son fils et le Bouncer, la vraie nature de Pretty John (un peu "too much", mais on n'est plus à ça près lorsqu'on l'apprend), constituent autant d'éléments dramatiques très puissants.
Par contre, Jodorowsky radote sévèrement avec d'autres personnages comme le trio des Skulls, qui renvoie directement à la trinité des Villalobos à la solde de Clark Cooper dans le deuxième cycle, des assassins aussi redoutables qu'énigmatiques, mais dont le caractère mystérieux cache mal la redite et l'absence de caractérisation. Idem pour Ugly John, même si on ne voit jamais son visage défiguré, mais qui rappelle lui le mari de la veuve noire dans le tome 7.
De même, l'évasion du pénitencier ne satisfait qu'à moitié : elle occupe en définitive trop de place dans le récit et son symbolisme est trop affecté (après les montagnes enneigés, le désert de feu). Le dénouement est également expédié (un comble pour des albums dépassant la cinquantaine de pages).
Visuellement, les planches de Boucq sont toujours le point fort de la série. L'artiste nous gratifie encore d'images mémorables et spectaculaires, mais cela ne dissipe pas complètement une impression de fin de course.
La systématisation de grandes vignettes, qui ont fortement contribué à l'identité esthétique de la série, est devenue une arme à double tranchant : Boucq y représente des paysages confondants de beauté, à l'atmosphère intense (les séquences dans les montagnes sont superbes, le pénitencier est un tour de force).
Toutefois, cela trahit un manque certain de diversité dans le découpage, qui peut même devenir emprunté lors de scènes d'action (des affrontements rapprochés surtout, car quand il s'agit de tout faire péter en plans larges, là, par contre, on en prend plein les yeux - voir la destruction du pénitencier).
Et puis il y a la manière dont il tire le portrait de la majorité de ses personnages, aux physionomies souvent difformes, monstrueuses, aux traits soit osseux soit volumineux.
Cette galerie de "freaks" est devenue tellement récurrente dans le travail de Boucq en général qu'elle finit par faire douter le lecteur sur sa capacité à dessiner des individus autrement qu'avec des pommettes saillantes, des nez aquilins, etc.
Au fond, l'artiste a ses "trucs", mais ceux-ci deviennent trop voyants dans le cadre d'une série étalée sur 9 tomes. Le résultat ne manque pas d'attrait, il est même souvent impressionnant, mais guère varié.
Il semble qu'avec ce diptyque la série ait connu son terme puisque aucun nouveau tome n'est dans les tuyaux et que Boucq ait même renoué avec Jerome Charyn pour un one-shot. Bouncer se conclut donc en n'estompant pas le sentiment d'être un western maladroit, boursouflé, très inégalement écrit, dont la partie graphique demeure la principale attraction.
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samedi 13 décembre 2014
Critique 540 : SPIROU N° 4000 (10 Décembre 2014)
(NB : la couverture n'est pas en anglais, mais je tenais à un scan
la montrant intégralement, et je n'en ai trouvé que sur le site
www.spiroureporter.net - site que je vous recommande d'ailleurs !)
Le voilà, le fameux et déjà mythique n° 4000, avec une belle et marrante couverture en deux panneaux (couverture et 4ème de couverture) par Yoann et Vehlmann !
77 ans d'existence (et une interruption durant la 2nde guerre mondiale) pour l'hebdomadaire : un exploit qui valait bien un numéro double spécial de 100 pages.
Bien entendu, on trouve la suite d'Une aventure de Spirou et Fantasio : La grosse tête (3/9) et la fin de Lady S. : ADN (6/6), mais la dernière page de ces deux épisodes donnent déjà le ton pour la suite puisque les auteurs s'en sont donnés à coeur joie pour déconner.
En effet, la rédaction, en plus de convoquer le gratin de ses auteurs, a conçu ce n° comme si tout avait dérapé durant la fabrication. L'idée est amusante, le résultat inégal, mais quand c'est réussi, entre les mains des plus talentueux, c'est jubilatoire.
On doit évidemment se fader du Cauvin (8 pages pour trois de ses séries), et certains autres promettent un dénouement à leur pitrerie la semaine prochaine (Buck Danny Classic, Lucky Luke, Choc, Minions), qu'on est plus ou moins impatient de découvrir (ok pour Choc et Minions).
La bonne surprise, c'est donc surtout que la crème des auteurs de la revue se sont fendus d'une ou plusieurs pages de circonstance et sont très en forme. On en attendait pas moins de Benoît Féroumont (avec une version du Royaume croustillante), de Nob (qui fait équipe avec Alfred pour deux pages merveilleuses de son Dad), de Sowa et Savoia (qui démasquent Marzi avec culot).
Les cavaliers de l'Apocadispe sont au top, mais de manière inhabituelle : Libon produit cinq pages irrésistibles, et récidive avec Salma pour Animal lecteur. Mélusine de Clarke sort en boîte et ça ne manque pas de sel non plus.
On part encore plus loin dans le délire quand Vehlmann dessine une page de Seuls (c'est moche, mais rigolo) ou quand Bouzard s'empare des Tuniques bleues. Et Jousselin se/nous régale avec Imbattable, toujours aussi fabuleusement inventif.
Trondheim et Bianco s'échangent les rôles pour Zizi chauve-souris. James et Boris Mirroir offrent carrément trois pages à Rob. Et Yoann et Vehlmann nous font cadeau d'une aventure inédite en 6 pages de Spirou, très réussie.
Bon, il y a des trucs qui fonctionnent moins bien, ni drôles ni inspirés (Yann et Henriet en particulier pour une page d'assez mauvais goût). Mais c'est vite oublié avec L'Atelier Mastodonte, Tash et Trash, Capitaine Anchois, Zombillenium (ou plutôt Poneyllenium...), Katz...
Dommage aussi que Bonhomme ou Schwartz n'aient voulu/pu faire qu'un dessin (même si c'est toujours ça et qu'ils s'en sortent bien).
En tout cas, on finit cet exemplaire avec le sourire : bien joué, la rédak !
Un dernier mot, par Nob :
PS : faîtes bien attention aussi à ce qui se passe dans les bas et hauts de page, vous allez bien rire !
mardi 9 décembre 2014
Critique 539 : VELVET, VOLUME 1 - BEFORE THE LIVING END, de Ed Brubaker, Steve Epting et Elizabeth Breitweiser
VELVET : BEFORE THE LIVING END rassemble les épisodes 1 à 5 de la série créée par Ed Brubaker (scénario) et Steve Epting (dessins), publiés en 2013-14 par Image Comics.
*
(Extrait de Velvet #1.
Textes de Ed Brubaker, dessins de Steve Epting, couleurs de
Bettie Breitweiser.)
En 1973, à Paris, l'agent secret Jefferson Keller, matricule X-14, abat deux hommes dans un restaurant et prend la fuite. Mais il est à son tour exécuté lorsqu'il regagne sa voiture par un tueur dont on ne voit pas le visage.
L'agence pour laquelle travaillait Keller, l'ARC-7, basée à Londres, est en émoi : son chef, Manning, convoque une réunio de crise et lance une enquête pour identifier l'assassin. Le sergent Roberts, des affaires internes, est chargé d'interroger tout le personnel qui a été en relation avec l'agent X-14, dont la secrétaire Velvet Templeton.
Cette femme a elle-même été sur le terrain durant les années 50 mais cela, peu de gens le savent, tout comme la raison pour laquelle elle n'opère plus depuis 18 ans. Elle a été, comme d'autres employées de l'agence, la maîtresse de Keller, et quand Colt, un collègue, oriente les recherches contre un ancien de la maison, Frank Lancaster, Velvet soupçonne que cette affaire est encore plus louche.
Elle décide de mener ses propres investigations mais lorsqu'elle découvre, chez lui, Lancaster tué et qu'elle est surprise par Roberts, elle n'a d'autre choix que de fuir. Désormais désignée comme la coupable, Velvet fait appel à un ami, Burke, pour quitter l'Angleterre et creuser son unique piste liée à une bizarrerie dans la dernière note de frais de Keller. De Vienne à Monaco en passant par Belgrade, la secrétaire n'est pas au bout de ses surprises....
C'est peu de dire qu'on lit ce premier tome avec gourmandise quand on connaît la qualité des collaborations antérieures de son scénariste, Ed Brubaker, et de son dessinateur, Steve Epting, puisque ces deux-là étaient à l'origine de l'excellente reprise de Captain America chez Marvel en 2005.
Puis, voilà deux ans, Brubaker a décidé de s'investir complètement dans ses propres créations et il a signé chez Image Comics, y rapatriant son titre fétiche (Criminal, avec Sean Phillips) et en lançant de nouveaux (Fatale puis Fade Out, toujours avec Phillips) puis Velvet (avec Epting). Détail remarquable : il s'agit à chaque fois de séries avec une héroïne. Mais pour le reste, l'auteur y développe des intrigues dans son genre de prédilection, la série noire teintée d'espionnage (avec du fantastique pour Fatale).
Velvet a été conçu pour Steve Epting qui a donc, à son tour (comme de nombreuses autres vedettes des "big two" - Marvel et DC - , telles que Bryan Hitch, Mark Millar, Michael Lark, Greg Rucka, Brian K. Vaughan, Matt Fraction - et ce n'est certainement pas fini) choisi l'aventure de l'indépendance plutôt que le confort du "work for hire".
Ed Brubaker a trouvé l'idée de Velvet dans une vieille série télé anglaise, The Sandbaggers, dont les héros étaient déjà des espions, parmi lesquelles une secrétaire qui couvrait son patron en jouant les naïves alors qu'elle avait à l'évidence une parfaite connaissance des usages du métier. On pense aussi à ce qu'aurait donné un titre mettant en scène Moneypenny, la secrétaire avec laquelle flirte régulièrement James Bond avant d'entrer dans le bureau de M, et qui cacherait en fait une espionne aguerrie reconvertie en assistante bien sage.
Ces références nostalgiques expliquent peut-être le choix du scénariste de situer l'action de son intrigue en 1973, en la ponctuant de flash-backs dans les années 50 et 60, des époques où la technologie n'égalaient pas celle d'aujourd'hui, ce qui impactait complètement le métier d'espion, mais aussi où les rapports entre hommes et femmes n'étaient pas les mêmes qu'actuellement (les premiers dominant socialement les secondes).
En tout cas, tout ce qui concerne la reconstitution proprement dite, traduite visuellement, a fait l'objet de la part de Steve Epting d'un méticuleux effort (qui rappellera à ses fans et instruira les autres que l'artiste a toujours soigné son ouvrage, qu'il s'agisse de récit de piraterie comme dans l'inachevé mais magnifique El Cazador, écrit par Chuck Dixon, ou Crux, avec encore Dixon puis Mark Waid, dans un registre futuriste). On notera avec quelle précision il représente Paris ou Monaco, en s'attachant aux véhicules locaux, aux décors choisis, aux costumes, ou comment il parvient à restituer l'ambiance de l'ex-bloc communiste lors des passages à Vienne et Belgrade.
(Extrait de Velvet #3.)
Cette qualité graphique exceptionnelle, on la trouve tout au long des cinq épisodes de ce recueil, et elle permet de comprendre pourquoi la série connaît de fréquents retards car on n'obtient pas un tel résultat sans prendre du temps pour s'appliquer.
Admirez donc plutôt comment Epting dessine les vieux ordinateurs, habille d'un maillot de bain vintage son héroïne, représente le carnaval de Monaco : c'est somptueux et fait de Velvet une des plus belles bandes dessinées américaines actuelles.
Epting est aussi un chef opérateur fabuleux, avec un sens des jeux d'ombres et de lumières tout à fait unique, capable de capter une ambiance avec génie. Il est, cette fois, formidablement secondé par une coloriste qui sublime vraiment son dessin, en la personne d'Elizabeth Breitweiser (l'épouse du dessinateur Mitch Breitweiser par ailleurs), qu'il faut mentionner comme une des trois auteurs à part entière de cette série tellement sa contribution est essentielle. Les nuances qu'elle apporte aux images, la palette subtile qu'elle utilise, sont à tomber à la renverse. Jamais elle ne noie le trait d'Epting sous des effets chromatiques, au contraire elle en souligne les textures, elle en affine les détails, et quand les arrière-plans sont vides (rarement), elle les traite de manière là encore à en optimiser l'effet de la scène : le lecteur est immergé dans l'action, jamais distrait par des artifices visuels tape-à-l'oeil ou trompé par une impression de photo-réalisme. Il s'agit d'une visualisation très stylisée et élégante, qui a su digérer ses influences cinématographiques pour les intégrer au langage esthétique propre de la bande dessinée.
Steve Epting aborde les personnages d'une manière naturaliste, il veille à les animer de façon crédible, même si le scénario s'autorise des fantaisies propres au récit de ce type. Depuis que son style a atteint sa maturité (en fait depuis qu'il s'encre lui-même, pour avoir le contrôle total de ses images), Epting a intégré le meilleur des dessinateurs sur lesquels il a pris exemple, comme, en premier lieu, John Bellamy et Jim Holdaway ou Jim Steranko (ceux-ci sont explicitement cités dans une histoire comme Velvet, avec une héroïne évoquant Modesty Blaise ou Nick Fury, agent of SHIELD).
Dans les séquences calmes, l'art d'Epting est un régal pour les yeux, avec ses clairs-obscurs raffinés et intenses. Lors des scènes d'action, sa science du découpage combinée à sa maîtrise des atmosphères fait des merveilles, avec des cadres rarement excentriques mais dynamiques (par exemple, quand Velvet échappe à Roberts en se défenestrant depuis l'appartement de Lancaster, ou lors de la poursuite en voiture dans les rues de Londres ensuite). Les pages n'excèdent presque jamais quatre à cinq plans, et les splash-pages arrivent toujours à bon escient, produisant une narration fluide, rapide, tout en en donnant au lecteur de quoi contempler un bon moment chaque élément de chaque case.
(Extrait de Velvet #5.)
Si j'insiste sur le visuel de la série, c'est aussi parce qu'il est parfaitement cohérent avec le propos de Ed Brubaker, qui possède la même efficacité virtuose pour manier les conventions du genre dans lequel il inscrit son histoire.
Au début, on peut presque sourire de le voir aligner des clichés, des figures de style si habituelles chez lui (et en général dans le cinéma ou la littérature des années 60-70), avec ce personnage de secrétaire qui se révèle être une redoutable espionne, son enquête qui la conduit en Europe de l'Est et lui fait rencontrer une série de seconds rôles très typés (l'ancien du KGB, la femme d'un général, un vieux complice). L'environnement même dans lequel nous est présentée Velvet Templeton joue avec un folklore déjà vu à maintes reprises dans la BD, au cinéma, dans les romans, avec le chef paternaliste (Manning), l''interrogateur macho et fouineur (Roberts), l'ex-mari louche (Richard Donovan), le mentor charismatique (Lady Pauline).
Mais par la grâce de son seul talent, Brubaker réussit à dépasser ces références pour décrire des figures complexes, surprenantes,, séduisants, fascinants. En faisant de Velvet une femme dont on devine qu'elle a plus de 40 ans, il casse les codes en vigueur dans moults comics, où seuls des jeunettes ont le beau rôle. Et c'est d'autant plus magistral qu'en seulement cinq épisodes, il ne peut que dévoiler des bribes de son passé pour l'imposer comme une héroïne suffisamment captivante.
Ensuite, le déroulement de l'intrigue est très efficace, même si c'est classique. Les thèmes du faux coupable, de la machination, les découvertes au fil des rencontres avec des personnages rencontrés par la victime, ne font pas peur à Brubaker qui s'en empare pour livrer un récit palpitant, mené sur un rythme soutenu, construit avec une aisance sidérante quand il s'agit de passer d'une époque ou d'un lieu à un(e) autre, en délivrant un flot important d'nformations, en veillant à ne jamais se contenter de seconds rôles grossièrement imaginés.
Brubaker et Epting réussissent parfaitement leur réunion, d'abord en produisant une histoire compréhensible dans un registre où le lecteur peut très vite se sentir largué avec des agents doubles (et plus), des retours dans le passé, un complot qui n'en est qu'à ses débuts, et ensuite, en veillant à coordonner parfaitement leur vision du projet, narrativement et visuellement.
Après une entrée en matière aussi jubilatoire, impossible de ne pas prendre rendez-vous pour la suite (le tome 2 est prévu pour fin Mars 2015). Les lecteurs de vf peuvent se procurer ce premier volume chez Delcourt.
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dimanche 7 décembre 2014
Critique 538 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 54 - LE GROOM DE SNIPER ALLEY, de Fabien Vehlmann et Yoann
SPIROU ET FANTASIO : LE GROOM DE SNIPER ALLEY est le 54ème tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Yoann, publié en 2014 par Dupuis.
*
Spirou et Fantasio reçoivent la visite de leur vieil adversaire, le mafieux malchanceux Don Vito Cortizone, qui leur apprend avoir aidé Seccotine pour qu'elle vienne au secours du groom dans sa précédente aventure (cf. Dans les griffes de la Vipère). Aujourd'hui, il réclame la participation dans une affaire délicate des deux héros pour rembourser cette dette.
Il s'agit alors pour Spirou et Fantasio d'aller dans un pays d'Afrique où vient juste de s'achever une terrible guerre civile, l'Aswana, pour y explorer la labyrinthe d'Ibn Sina, où serait caché le mythique trésor d'Alexandre le grand, sur lequel l'oncle de Cortizone a fait des recherches depuis sa cellule de prison en Amérique.
Une fois sur place, les deux amis découvrent d'abord que la situation de la région n'est pas encore apaisée puis doivent ensuite faire preuve de ruse pour rejoindre le fameux dédale. Ils sont escortés par une autre ancienne connaissance, le mercenaire militaire Poppy Bronco (cf. La Face cachée du Z, tome 52), mais ils ne devront qu'à leur ingéniosité et leur courage de survivre à cette équipée dont le vrai trésor ne ressemble pas à ce qui était prévu...
Depuis que Fabien Vehlmann a hérité de l'écriture des Aventures de Spirou et Fantasio, il a toujours peiné à me convaincre complètement : la faute à des intrigues trop simplistes (Alerte aux Zorkons, tome 51) ou des tentatives maladroites pour y glisser un commentaire sociétal (Dans les griffes de la Vipère), sans parler de son choix de transformer la série en feuilleton en introduisant dans chaque tome un élément qui conduira au suivant (La face cachée du Z, tome 52, en étant l'exemple le plus clair mais aussi le moins abouti).
Néanmoins, c'est un scénariste adroit, plus à son avantage quand il se contente d'imaginer une suite de péripéties assaisonnées de gags plus ou moins légers, avec un sens certain du rythme et une volonté d'aborder le titre et ses héros sans complexe mais avec le souci de respecter ce qui a précédé (en particulier la grande époque de Franquin).
Il n'en reste pas moins que pour ce 4ème épisode sous sa direction le fan exigeait un produit peut-être plus modeste mais surtout plus régulier et efficace, un effort mieux dosé.
Originellement intitulé Le Labyrinthe d'Ibn Sina (pourquoi diable ne pas l'avoir conservé alors que ce Groom de Sniper Alley correspond beaucoup moins au contenu ?), ce 54ème tome est de loin le meilleur qu'ait écrit Vehlmann. C'est aisément explicable quand on voit qu'il a presque entièrement choisi de renoncer à ce qui nuisait à ses précédents albums sur la série pour se "contenter" d'un récit d'aventures et d'humour plus inspiré, même si bourré d'influences (revendiquées cela dit).
Le récit est découpé en deux actes : si cela casse sa narration, le procédé a le mérite dans sa seconde partie d'en souligner plus les force que les faiblesses de l'ensemble. Ainsi Vehlmann aborde-t-il, de manière à peine déguisée, le conflit en Irak en entraînant Spirou et Fantasio dans la région fictive de l'Aswana, mais il ne s'en sort pas très bien en passant de considérations pertinentes sur les conséquences de la guerre civile à des pages dont les gags paraissent singulièrement déplacés (des enfants jouant au football en tenant leurs prothèses dans leurs mains pour shooter).
Le scénariste ne réussit pas à renouer avec la bonne distance, entre parodie et réflexion, que Franquin (dans Le Dictateur et le champignon) ou Emile Bravo (dans Le Journal d'un ingénu), parce qu'il ne sait visiblement pas trancher entre son envie de faire (sou)rire et celle de d'exprimer son point de vue plus sérieusement sur ce drame.
Le récit est découpé en deux actes : si cela casse sa narration, le procédé a le mérite dans sa seconde partie d'en souligner plus les force que les faiblesses de l'ensemble. Ainsi Vehlmann aborde-t-il, de manière à peine déguisée, le conflit en Irak en entraînant Spirou et Fantasio dans la région fictive de l'Aswana, mais il ne s'en sort pas très bien en passant de considérations pertinentes sur les conséquences de la guerre civile à des pages dont les gags paraissent singulièrement déplacés (des enfants jouant au football en tenant leurs prothèses dans leurs mains pour shooter).
Le scénariste ne réussit pas à renouer avec la bonne distance, entre parodie et réflexion, que Franquin (dans Le Dictateur et le champignon) ou Emile Bravo (dans Le Journal d'un ingénu), parce qu'il ne sait visiblement pas trancher entre son envie de faire (sou)rire et celle de d'exprimer son point de vue plus sérieusement sur ce drame.
Malgré tout, Vehlmann ose et parvient cette fois à placer une scène complètement surréaliste et qui donne son titre à l'album, quand Spirou est coincé dans ladite Sniper Alley où, pour ne pas être abattu, il doit esquiver les tirs en dansant à la manière de Michael Jackson. C'est très drôle et audacieux.
Puis l'histoire entre dans un deuxième temps, beaucoup mieux maîtrisé mais aussi beaucoup plus classique, quand Spirou, Fantasio, Poppy Bronco et Spip s'engagent dans le labyrinthe. Vehlmann déploie une belle inventivité pour dresser des pièges dans ce décor qui renvoie aux récits d'aventures façon "Indiana Jones" (pour ne citer qu'un exemple récent et mémorable), on devine même qu'il aurait volontiers développé ces épreuves mais qu'il a dû en résumer un bon nombre faute de place (dommage, d'autant plus que Spirou et Fantasio à l'époque de Franquin s'accommodait bien d'une pagination supérieure au standard des 46 planches).
La découverte et la révélation de la nature réelle du trésor sont également astucieuses, prenant justement le parti de surprendre mais c'est une belle trouvaille.
Enfin, la chute de l'histoire est, comme d'habitude depuis que Vehlmann écrit la série, une amorce pour le tome suivant. Ceux qui suivent l'actualité du groom et les déclarations du scénariste (et les propriétés de Dupuis) savent déjà depuis quelque temps qu'une célèbre créature va faire son retour dans le 55ème épisode et on ne peut qu'être impatient à cette perspective (même si c'est un sacré défi pour l'équipe artistique).
Tout comme son partenaire, Yoann a suscité, chez moi, des réactions partagées en ce qui concerne son travail de dessinateur sur la série depuis qu'il en a la charge.
Ces sentiments ne sont toujours pas mieux définis même s'il faut admettre là aussi qu'il y a du mieux. La colorisation a déjà changé puisque c'est Laurence Croix qui s'en occupe désormais et elle le fait bien, en utilisant une palette plus claire, qui profite au trait de Yoann.
L'artiste maîtrise mieux aussi l'animation des héros (quand bien même on pourrait souhaiter qu'il les personnalise encore plus, mais sans doute doit-il composer avec des contraintes éditoriales pour ne pas trop altérer le look des personnages). En ayant la possibilité de ramener Poppy Bronco, un second rôle très efficace sur le plan comique, Yoann s'amuse et il représente aussi très bien Don Vito Cortizone. Le casting moins fourni que dans les tomes précédents a de toute évidence permis au dessinateur de mieux se concentrer.
Le décor du labyrinthe et le design des pièges ont été encore une fois conçus par Fred Blanchard et c'est la grande réussite de l'épisode (dans une série comme Spirou et Fantasio, le traitement des sites impacte considérablement la lisibilité de l'intrigue, comme en témoignent des endroits mémorables comme Champignac, le manoir du comte, la jungle de Palombie, le temple de Bouddha, la vallée des bannis, etc).
Tout n'est pas parfait, on l'aura compris, mais il y a dans ce 54ème opus une sorte de modestie qui profite bien au projet. Spirou renoue avec sa veine la plus classique dans le registre de l'aventure exotique et le récit est efficace à défaut d'être renversant, bien mis en image. On a presque envie de dire "encore un petit effort de ci, de là" (un peu plus de folie dans la réalisation et de liberté dans l'édition) et, qui sait, la série renouera peut-être avec ses plus grandes heures.
Puis l'histoire entre dans un deuxième temps, beaucoup mieux maîtrisé mais aussi beaucoup plus classique, quand Spirou, Fantasio, Poppy Bronco et Spip s'engagent dans le labyrinthe. Vehlmann déploie une belle inventivité pour dresser des pièges dans ce décor qui renvoie aux récits d'aventures façon "Indiana Jones" (pour ne citer qu'un exemple récent et mémorable), on devine même qu'il aurait volontiers développé ces épreuves mais qu'il a dû en résumer un bon nombre faute de place (dommage, d'autant plus que Spirou et Fantasio à l'époque de Franquin s'accommodait bien d'une pagination supérieure au standard des 46 planches).
La découverte et la révélation de la nature réelle du trésor sont également astucieuses, prenant justement le parti de surprendre mais c'est une belle trouvaille.
Enfin, la chute de l'histoire est, comme d'habitude depuis que Vehlmann écrit la série, une amorce pour le tome suivant. Ceux qui suivent l'actualité du groom et les déclarations du scénariste (et les propriétés de Dupuis) savent déjà depuis quelque temps qu'une célèbre créature va faire son retour dans le 55ème épisode et on ne peut qu'être impatient à cette perspective (même si c'est un sacré défi pour l'équipe artistique).
Tout comme son partenaire, Yoann a suscité, chez moi, des réactions partagées en ce qui concerne son travail de dessinateur sur la série depuis qu'il en a la charge.
Ces sentiments ne sont toujours pas mieux définis même s'il faut admettre là aussi qu'il y a du mieux. La colorisation a déjà changé puisque c'est Laurence Croix qui s'en occupe désormais et elle le fait bien, en utilisant une palette plus claire, qui profite au trait de Yoann.
L'artiste maîtrise mieux aussi l'animation des héros (quand bien même on pourrait souhaiter qu'il les personnalise encore plus, mais sans doute doit-il composer avec des contraintes éditoriales pour ne pas trop altérer le look des personnages). En ayant la possibilité de ramener Poppy Bronco, un second rôle très efficace sur le plan comique, Yoann s'amuse et il représente aussi très bien Don Vito Cortizone. Le casting moins fourni que dans les tomes précédents a de toute évidence permis au dessinateur de mieux se concentrer.
Le décor du labyrinthe et le design des pièges ont été encore une fois conçus par Fred Blanchard et c'est la grande réussite de l'épisode (dans une série comme Spirou et Fantasio, le traitement des sites impacte considérablement la lisibilité de l'intrigue, comme en témoignent des endroits mémorables comme Champignac, le manoir du comte, la jungle de Palombie, le temple de Bouddha, la vallée des bannis, etc).
Tout n'est pas parfait, on l'aura compris, mais il y a dans ce 54ème opus une sorte de modestie qui profite bien au projet. Spirou renoue avec sa veine la plus classique dans le registre de l'aventure exotique et le récit est efficace à défaut d'être renversant, bien mis en image. On a presque envie de dire "encore un petit effort de ci, de là" (un peu plus de folie dans la réalisation et de liberté dans l'édition) et, qui sait, la série renouera peut-être avec ses plus grandes heures.
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