dimanche 6 avril 2014

Critique 431 : REVUES AVRIL 2014

 X-MEN 10 :

- X-Men : La Bataille de l'Atome #6-10 :  All-New X-Men #17 / X-Men #6 / Uncanny X-Men #13 / Wolverine et les X-Men #37 / Epilogue.

 (Extrait de All-New X-Men #17.
Texte de Brian Michael Bendis, dessin de Stuart Immonen.)

Dans le futur, les mutants convainquent Alison Blaire alias Dazzler de se présenter à la Présidence de la République. Elle remporte les élections mais est assassinée lors de son discours d'investiture : c'est la drame qui va scinder les mutants en deux camps. Xorn/Jean Grey, le petit-fils de Charles Xavier, le Fauve, Molly Hayes et Iceberg ont ainsi décidé de renvoyer à leur époque d'origine les tout premiers X-Men, c'est ce que découvrent Magie, le jeune Hank Mcoy et le jeune Bobby Drake lorsqu'ils rencontrent les autres X-Men du futur...
(Extrait de X-Men #6.
Textes de Brian Wood, dessins de David Lopez.)

Doutant de la bonne foi des X-Men du futur depuis leur apparition, Wolverine leur livre quand même les premiers X-Men. Mais la situation dégénère lorsqu'ils apprennent que Bobby et Hank sont partis avec Magie enquêter dans le futur.
 (Extrait de Uncanny X-Men #13.
Textes de Brian Michael Bendis, dessins de Chris Bachalo.)

Les Uncanny X-Men arrivent alors à l'école Jean Grey avec Magie, Hank, Bobby et les autres X-Men du futur pour tenter de régler la situation. En tentant de renvoyer les premiers X-Men dans le passé, le vieux Fauve échoue inexplicablement...

(Extrait de Wolverine et les X-Men #37.
Textes de Jason Aaron, dessins de Guiseppe Camuncoli.)

Les X-Men du futur prennent la fuite en enlevant les premiers X-Men, avec un nouveau plan en tête : provoquer un affrontement entre humains et mutants qui forcera ces derniers à comprendre que les autorités gouvernementales veulent leur perte à tout prix.

(Extrait de X-Men : Battle of the Atom #2.
Dessins de Esad Ribic.)

Les X-Men du futur attirent le SHIELD jusqu'à la base militaire où a eu lieu le tout premier affrontement entre les X-Men et Magneto. Les héliporteurs du SHIELD sont piratés et lâchent leurs armes secrètes anti-mutants : une nouvelle génération de Sentinelles.
Le dénouement de cette aventure va profondément affecter les mutants...

C'est le second acte du crossover impliquant les séries All-New X-Men, X-Men, Uncanny X-Men et Wolverine et les X-Men.
Si la première partie péchait par un rythme un peu faiblard et une exposition un peu laborieuse de la situation, celle-ci souffre des défauts opposés : les évènements se bousculent à une cadence infernale, avec un casting pléthorique, jusqu'à une conclusion expéditive.
En comptant tous les personnages de toutes les équipes en action, X-Men du passé, du présent et du futur, on arrive en effet à une distribution qui avoisine les trente et à ce jeu, il y a de la casse. Il faut s'accrocher pour ne pas être perdu en route, surtout lorsque plusieurs incarnations d'un même personnage se retrouvent dans une scène. A l'évidence, les concepteurs de ce crossover (Jason Aaron et Brian Wood) ont eu les yeux plus gros que le ventre, et quand il s'est agi de mettre tout ce monde en scène, personne n'a su comment s'en sortir. Le dénouement est même fatiguant, s'étirant péniblement sur une trentaine pages confuses, avec pas moins de trois auteurs, cinq dessinateurs et six encreurs !
Le trop est l'ennemi du bien et Battle of the Atom en est le parfait exemple.

Pourtant, au milieu de ce gloubiboulga, il y avait quelques bonnes idées, dont certaines sont esquissées et qui seront peut-être exploitées plus tard : on y voit Quentin Quire (personnage de l'ére Morrison des New X-Men, désormais une des vedettes de Wolverine et les X-Men de Aaron) en possession du pouvoir du Phénix, on apprend que Wolverine a eu d'autres enfants, que Shogo (le bébé adopté par Jubilee) ou Wiccan (des Young Avengers) ou Colossus sont amenés à occuper des rôles importants (dans ce dernier cas, il semble que son retour du côté des gentils soit imminent dans la série Amazing X-Men, qui sera traduite dans cette revue à partir du mois prochain).
Il apparaît aussi que, comme cela était suggéré dans les Uncanny X-Men de Brian Bendis, le SHIELD a effectivement mis sur pied de nouvelles Sentinelles : une révélation qui va certainement impacter les relations entre l'agence et les mutants de tous bords.
Mais hélas ! ces bons points sont noyés dans une intrigue trop tarabiscotée, qui sert mal le 50ème anniversaire des X-Men (puisque c'était l'intention initiale).

Reste la partie visuelle, qui est également très inégale.
Stuart Immonen sort du lot en réalisant une nouvelle fois des merveilles sur ANXM : un épisode qui ne lésine guère sur les pleines et doubles pages, pas son meilleur effort, mais avec des images fortes, des personnages expressifs, un vrai dynamisme, une exécution soignée.
David Lopez est aussi très en forme sur X-Men : il y a là un beau mix d'élégance dans le trait et d'énergie dans l'action, et on est encore dans une succession de bonnes séquences sur le plan narratif.
Les choses se maintiennent à un niveau potable avec Chris Bachalo sur UXM, même si plus les pages défilent, plus le degré de finition est aléatoire (il faut dire qu'avec cinq encreurs, on ne peut guère s'illusionner sur la cohérence esthétique).
Puis c'est la dégringolade absolue et irréversible : Guiseppe Camuncoli enchaîne des pages d'une médiocrité indigne sur W et LXM, soulignée par un encrage gras et bâclé d'Andrew Currie.
Camuncoli qu'on retrouve ensuite sur 8 pages de l'épilogue, toujours aussi peu inspiré. Esad Ribic rend une copie aussi mauvaise sur les 14 pages qu'il réalise (décors aux abonnés absents, finitions approximatives). Kris Anka s'exprime sur 3 pages sans montrer quoi que ce soit de meilleur. Bachalo revient illustrer deux pages à la va-vite. Et Immonen termine le boulot, visiblement à bout de souffle (même si ces ultimes pages contiennent le vrai twist de la saga).

Bilan : pas glorieux - empêtrée dans un récit boursouflé, cette saga s'avère une déception. Même si les cartes sont un peu redistribuées à la fin, subsiste un sentiment de "tout ça pour ça". Les dessins ne sauvent pas les meubles, même si Immonen et Lopez se détachent. Dommage.

vendredi 4 avril 2014

Critique 430 : LAZARUS - VOLUME 1, de Greg Rucka et Michael Lark


LAZARUS, VOLUME 1 rassemble les 4 premiers épisodes de la série créée et écrite par Greg Rucka et dessinée par Michael Lark (aidé par Stefano Gaudiano et Brian Level pour les #3-4 à l'encrage), publiés par Image Comics en 2013. L'album contient également le prologue paru à l'origine dans le catalogue du distributeur Diamond.
*
Dans un futur indéterminé, les Etats-Unis sont désormais découpés en territoires sous l'autorité de grandes familles, dirigeant des serviteurs, le reste de la population vit dans le dénuement. Chacune de ces familles produisent des cultures essentiellement agricoles et procèdent à des échanges commerciaux avec les autres clans. Ces clans ont également un protecteur génétiquement modifié, virtuellement invincible, appelé Lazarus : celui de la famille Carlyle est une jeune femme de 19 ans prénommée Forever. 
Suite à une intrusion dans une de leurs réserves, les Carlyle, convaincus après qu'un de leurs employés s'est dénoncé comme étant complice de la famille Morray, sont sur le pied de guerre, et l'un des fils, Jonah, veut engager des représailles. Mais le patriarche préfère négocier, devinant que le ver est dans le fruit, et il envoie Forever pour cela.
Au Mexique, Forever retrouve Joaquim, son homologue chez les Morray, et conclut un arrangement. Mais un complot est effectivement à l'oeuvre chez les Carlyle...
 
(Extrait de Lazarus #2. 
Textes de Greg Rucka, dessins de Michael Lark.)

En rupture de ban chez Marvel, le scénariste Greg Rucka (ne supportant plus les contraintes éditoriales subis lors de son run sur Punisher) et le dessinateur Michael Lark (incompréhensiblement sous-employé après, notamment un long run régulier sur Daredevil) ont décidé de proposer un projet original à l'éditeur Image Comics qui, depuis quatre ans, héberge des créateurs de renom soucieux de retrouver une plus grande indépendance. La rentabilité de ce modèle repose sur une publication rapide en recueils, ce qui impose un premier arc narratif souvent bref (ici 4 épisodes) mais vendu à petit prix (9,99 $). Les auteurs doivent donc imposer un univers, des personnages, une histoire en très peu de temps puisqu'ils la produisent sur leurs fonds propres. Le succès de plusieurs séries, qui n'évoluent pas dans le registre super-héroïque (comme Fatale de Ed Brubaker-Sean Phillips, Saga de Brian K. Vaughan-Fiona Staples, et surtout les titres de Robert Kirkman comme Walking Dead avec Charlie Adlard ou Invincible avec Ryan Ottley...), a donné des ailes à l'éditeur et des envies à nombre de créateurs.

Greg Rucka, qui, ces dernières années, a travaillé pour DC (Batwoman notamment) puis Marvel (Punisher donc). Ce n'est pas le premier venu et son savoir-faire lui permet de se plier aux contraintes d'Image sans sacrifier l'originalité de son projet. Lazarus se présente comme un récit d'anticipation, avec des éléments fantastiques, et une intrigue à tiroirs, portée par un personne féminin fort comme les apprécie le scénariste.

Le premier épisode est une sorte de modèle du genre : il s'ouvre par une longue scène très violente et sanglante qui permet à la fois de présenter l'héroïne et ses capacités extraordinaires, l'environnement dans lequel elle se trouve, et l'enjeu de l'histoire (le lecteur comprend très vite qu'au sein des Carlyle, chacun a ses vilains petits secrets et des objectifs bien distincts).
Les relations entre les protagonistes, les familles, les querelles de pouvoir, les motivations, mais aussi le contexte social, politique, sont exceptionnellement riches, d'une densité rare. Ce sentiment est renforcé par le rythme très soutenu de ce premier chapitre, au point qu'ensuite les autres épisodes paraissent curieusement beaucoup plus décompressés. La concision de l'album (à peine une centaine de pages) aboutit à une certaine frustration.
 
Cette frustration est également nourrie par le fait que Rucka inscrit son récit dans le cadre d'une anticipation futuriste, et s'il parvient sans mal à écrire des personnages et des situations très accrocheuses, il ne fait (il ne peut) que survoler cet environnement atypique. Par exemple, comment le monde en est arrivé là ? Comment ces familles se partagent les terres ? Comment la technologie a-t-elle abouti à la création des Lazarus ? Comment fonctionne cette société ? 

La qualité de travaux antérieurs de Rucka plaide en sa faveur et on peut espérer que les prochains épisodes développent, explicitent tous ces points, qui participeront à la construction même de l'intrigue. Le scénariste a tout de même soigné son ouvrage, su installer une ambiance très prenante, allant même jusqu'à inventer une devise pour le clan Carlyle ("Oderint dum metuant", soit "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent !", inspiré de Caligula et Tibère, et qui pourrait être la clé de toute l'histoire).

Visuellement, Lazarus profite donc du talent de Michael Lark. Le dessinateur avait déjà collaboré avec Rucka sur l'excellente série Gotham Central, et pour les deux premiers épisodes il s'encre à nouveau lui-même (ce qu'il n'avait plus fait depuis cette précédente série justement).

Tous ceux qui, comme moi, ont adoré le travail de Lark sur Daredevil retrouveront intact les qualités de l'artiste ici : la fluidité de son découpage, le soin apporté aux lumières, l'allure de ses personnages, la représentation appliquée des décors (avec une utilisation de l'infographie magnifiquement dosée), c'est un régal. Son trait possède à la fois de l'élégance et un rendu assez brut pour lui conserver un dynamisme redoutable.
Pour un graphiste qui dit ne pas aimer particulièrement mettre en images les combats, Lark démontre pourtant encore une fois à quel point il sait les chorégraphier en leur donnant assez de brutalité pour qu'on en ressente le réalisme, qu'on frissonne pour ses héros (une prouesse quand on sait dès le départ que Forever est invulnérable). De la même manière, s'il utilise le plus souvent un registre d'expressions réduit, Lark réussit à traduire les émotions qui traversent les personnages, compensant cela par des compositions intelligentes (un dialogue ne se réduit pas à des champs-contrechamps ou des gros plans sur les visages).

La colorisation de Santi Arcas s'appuie sur des teintes brunes, ocres, des tons chauds, qui évoquent des ambiances western, enrichissant encore le style du récit.

Lazarus s'impose donc comme une série très prometteuse, avec des personnages riches, complexes, une intrigue palpitante, un univers avec un fort potentiel. Difficile de faire la fine bouche devant ce nouveau projet, sauf qu'on souhaiterait qu'Image Comics propose à l'avenir des albums un peu plus fournis (le minimum serait d'agrémenter le programme avec les variants covers)...

mercredi 2 avril 2014

samedi 29 mars 2014

Critique 429 : SOLO #5 : DARWYN COOKE

SOLO #5 est un one-shot écrit, illustré et lettré par Darwyn Cooke, publié en Août 2005 par DC Comics. Ce comic-book de 50 pages est constitué de 7 parties et 6 interludes, et s'inscrit dans une collection de fascicules (12 numéros au total, désormais rassemblés dans un recueil) où l'éditeur donnait carte blanche à un auteur.
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(Extrait de SOLO #5 : FUNNY PAGES.
Textes et dessins de Darwyn Cooke.)

Le numéro s'ouvre par 2 pages mettant en scène Slam Bradley, ancien flic de Gotham City reconverti comme détective privé et ami proche de Selina Kyle/Catwoman. Il entraîne son ami, l'espion King Faraday, dans un bar, le "Jimmy's 24-7", après lui avoir raconté une acadabrantesque histoire dans laquelle il affrontait la maléfique Madame X.
Slam Bradley, durant la nuit qu'il va passer dans ce bar, sera le fil rouge de ce comic-book.

- World's Window (5 pages). Darwyn Cooke relate un épisode autobiographique de son enfance lorsqu'en accompagnant son père chez Jack et Roberta Storms, il se vit offrir en cadeau par cette dernière du matériel de peinture car elle avait appris ses prédispositions pour le dessin. La naissance d'une vocation.
   
Deuxième pause : King Faraday prend congé de Slam Bradley qui est alors abordé par une belle femme, Janet, avec laquelle il s'amuse à comparer leurs cicatrices.

- King of America (Triangulation, A New Frontier Thriller) (8 pages). En 1956 à Cuba, King Faraday était en mission avec sa collègue, Gracie O'Rielly. Leur mission : démasquer un agent double qui magouille avec un affairiste local pour fournir des armes aux rebelles castristes. Pour parvenir à ses fins, Faraday séduit la femme de Javier Manale, mais il est loin de se douter du dénouement de cette intrigue.

Troisième pause : Slam tente de joindre par téléphone Selina Kyle mais tombe sur son répondeur lorsque Jimmy le retrouve dans les toilettes de son bar.

- Funny Pages (une double page). 9 tableaux dans lesquels Darwyn Cooke rend divers hommages : il ironise sur Aquaman dans un strip intitulé Angling with Angel and the Ape ; signe deux portraits (Zatanna et Black Canary, qu'on reverra ensuite avec Slam au bar) ; imagine un labyrinthe loufoque  avec les méchants Chemo et Amazo ; interroge trois savants du DC-verse (Pr Haley, Dr Magnus, June Robbins) ; se fait sarcastique avec une vignette de Roy Raymond, TV detective et une avec le Joker et Harley Quinn dans un fast-food au menu inspiré par Batman ; invente une annonce pour trouver un dessinateur pour la série Catwoman ; et résume 80 ans de l'existence d'un comic-shop (A brief history of mainstream comics in America).

- The Solo Dreamgirl Pinup (1 page). Un dessin peint de Catwoman légendé après qu'elle a commis un nouveau cambriolage.

- Everyday Madness (5 pages). Un homme célibataire achète le dernier modèle d'aspirateur mais sombre progressivement dans la folie lorsqu'il croit que l'appareil ménager veut l'éliminer après qu'il l'ait remisé pour le "punir" d'avoir brisé un bibelot.

Quatrième pause : Slam rabat le caquet d'une jolie blonde péremptoire qui affirme que peu importe les pertes humaines de l'armée américaine en Irak si la victoire est au bout du conflit.

- The Question (Al Kufr the infidel). La Question infiltre de nuit un camp de terroristes arabes pour le piéger.

Cinquième pause : après avoir échangé et bu un verre en compagnie de Zatanna et Black Canary, Slam Bradley est enfin rejoint par Selina Kyle.

- Déjà Vu (d'après Batman : Night of the stalker de Steve Englehart, Vin & Sal Amendola et Dick Giordano) (12 pages). Témoin d'un braquage au cours duquel les quatre voleurs ont assassiné les parents d'un petit garçon, Batman se lance à la poursuite des malfrats.

Sixième pause (Epilogue) : derniers clients au bar, Selina Kyle et Slam Bradley boivent un dernier verre. Il décline l'offre qu'elle lui fait de la raccompagner chez elle. Seul avec Jimmy, Slam prend encore un drink en proposant de lui raconter une histoire.
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Pour avoir longtemps cherché ce numéro, plus que tous les autres dans la même collection en raison de mon admiration pour Darwyn Cooke, je dois d'abord dire la joie qui m'a étreint lorsque je l'ai enfin eu en ma possession (et j'en profite pour remercier ce membre du forum www.buzzcomics.net qui l'a offert gracieusement en bonus lors d'un échange d'albums).

Bien entendu, un objet si désiré risque toujours de ne pas être à la hauteur de l'attente, mais ce Solo #5 tient toutes ses promesses et prouve que le respect que m'inspire son auteur n'est pas usurpé. Presque dix ans après sa parution, c'est aussi l'occasion d'apprécier l'expérience unique que constituait un comic-book comme celui de cette série, lorsque DC Comics donnait carte blanche à un auteur, le laissant utiliser ses personnages pour produire un fascicule de 50 pages de bande dessinée originale.

Mais cette audace ne connut pas le succès qu'elle méritait et l'éditeur, via son responsable principal, mit fin à l'entreprise au bout de 12 numéros. Et il aura fallu attendre cette année pour que ce matériel soit rassemblé dans un luxueux album !

Revenons au numéro 5, aussi mythique que le parfum identiquement répertorié de Chanel, et à son auteur. Un auteur complet puisque Darwyn Cooke, sous la direction éditoriale de son ami Mark Chiarello, y occupe tous les postes : scénariste, dessinateur, encreur, coloriste et même lettreur !

A l'époque, en 2005, Cooke, âgé de 43 ans, se prépare à son coup de maître, l'oeuvre qui le propulsera comme un ses storytellers les plus fameux de son temps : la réalisation de la saga The New Frontier, une épopée de plus de 400 pages synthétisant l'avènement du "Silver Age" de DC Comics, lorsque la maison d'édition réinventa ses héros iconiques et modernisa ses personnages emblématiques. D'une certaine manière, Solo est une sorte de tour de chauffe avant The New Frontier.

Les familiers de la production de Cooke ne seront pas surpris par la tonalité d'ensemble des sept récits de Solo : on y retrouve sa veine nostalgique teintée d'ironie, mais aussi, et c'est plus surprenant de la part d'un auteur discret comme lui, des traits autobiographiques.

La trace la plus évidente de cette part plus personnelle se situe dans la premier segment avec une évocation touchante, sobre et poétique sur la naissance de sa vocation de dessinateur (World's window) : en quelques pages, non pas sépia mais uniquement colorisées en jaune, il revient sur une rencontre dans son enfance qui devait le marquer à tout jamais et décider du reste de sa vie par la grâce d'un cadeau. 
Le dessin, très simple, est ce qui distingue ce chapitre dont le sujet le rapproche de certaines oeuvres de Will Eisner.

Ensuite, Cooke emprunte le registre plus convenu pour lui et ses fans de l'aventure pulp (King of America) : il y anime déjà un des personnages mémorables de The New Frontier, l'espion King Faraday, dans une intrigue à la fois tordue, jubilatoire et d'un dynamisme incroyable.
Le graphisme change pour adopter un dessin au traits fins, avec des couleurs tantôt pastels, tantôt franches selon l'expressivité exigée par la scène. Mais on apprécie surtout le découpage fabuleusement économe et efficace qui confère à la fois densité et énergie à cette histoire rétro comme seul l'auteur en a le secret (mis à part Ed Brubaker, je ne lui vois guère de concurrent dans ce genre).

Un peu plus loin, c'est à une des créations de Steve Ditko que Cooke applique un traitement particulier : il s'en sert pour revenir de manière concise, troublante et percutante sur les attentats du 11-Septembre (The Question). 
L'utilisation d'inserts infographiques dynamite un récit expéditif mais qui, comme en réponse à ces expérimentations visuelles, interroge sur la riposte à appliquer aux terroristes. En ce sens, l'emploi d'un héros qui incarnait la philosophie objectiviste de Ditko est d'une rare habileté pour Cooke qui, comme Vic Sage, se questionne sur le bien-fondé de l'action américaine en Irak.

Juste avant cela, l'auteur s'est fendu d'une saynète, en guise d'interlude, sur la conviction émise par certains américains sur la nécessité de "terroriser les terroristes", peu importe le prix en vies humaines, notamment dans les rangs de l'armée de son pays. La réponse de Slam Bradley vaut le détour mais est à frapper au sceau du bon sens.

La folie des hommes inspire Darwyn Cooke dans toute sa variété, y compris dans sa dimension comico-absurde comme l'atteste Everyday madness, où la relation bien spéciale, fétichiste, d'un célibataire pour un aspirateur dernier cri, dans une Amérique vintage, tourne au conte déjanté, dans un crescendo délirant encore une fois formidablement maîtrisé.
Ces pages sont dessinées dans le plus pur style des cartoons, avec une nouvelle fois un prodigieux découpages (deux bandes de quatre cases verticales, parfois scindées en deux ou faisant place à un plan occupant la moitié de la planche).

Le numéro se termine par un tour de force : Darwyn Cooke signe une sorte de remake d'un vieil épisode de Batman écrit par Steve Englehart et dessiné par Sal & Val Amendola, Déjà vu. Le symbolisme appuyé de l'histoire, où le justicier revit le traumatisme de son enfance et traque des voleurs meurtriers, est largement compensé par le tempo effréné qu'impose sa narration et surtout le fait que Batman n'y prononce pas un mot, ce qui souligne sa présence menaçante, quasiment fantastique.
Le dessinateur met cela en images dans le style qu'on lui connait le mieux, en privilégiant des jeux d'ombres très expressionnistes et un punch digne de Jack Kirby. Le parti pris du mutisme de Batman s'explique alors de lui-même car le graphisme est si puissant qu'il se passe de paroles, les dialogues entre les malfrats ne servant qu'à appuyer leur panique, leur effroi.

Entre tous ces récits, Cooke glisse donc des interludes où il met en scène son personnage fétiche de Slam Bradley, dont il fit avec Ed Brubaker durant leurs épisodes communs le partenaire privilégié de Selina Kyle/Catwoman.  Des caméos figurent dans ces saynètes, comme Zatanna, Black Canary, ou King Faraday, et bien sûr Selina Kyle, mais ce ne sont pas seulement des guests utilisés pour le plaisir : chacun renvoie à une des histoires ou rubriques du programme, et font que Solo se lit aussi comme un recueil d'histoires à tiroirs très ludique.

Cet aspect divertissant est au coeur de l'oeuvre de Darwyn Cooke, ce qui n'exclut pas la profondeur du propos quand c'est indiqué. Et finalement lire Darwyn Cooke, c'est lire un artiste qui donne cette sensation de facilité et en même temps vous fait mesurer le degré de maîtrise que seuls les très grands atteignent. 
Solo #5 devient ainsi un fascinant objet, aussi beau qu'émouvant, drôle, captivant et troublant.
Une authentique merveille.

Critique 428 : BEFORE WATCHMEN - MINUTEMEN / SILK SPECTRE, de Darwyn Cooke et Amanda Conner


Plutôt que de revenir sur la polémique provoquée par ce projet (Alan Moore désapprouvant toute suite à la série qu'il a écrite et co-créée en 1986, avec le dessinateur Dave Gibbons ; le marché de dupes entre l'éditeur et l'auteur sur la cession des droits des personnages ; la pertinence même de ces anté-épisodes avec sept mini-séries, un double-shot et une one-shot...), et vous expliquer mes sentiments ambivalents dès le départ pour cette entreprise (d'un côté, le respect vis-à-vis de Moore, auteur que j'adore ; de l'autre, la curiosité vis-à-vis du prestige des équipes artistiques impliquées dans ce "prequel"), je tente une approche originale pour critiquer BEFORE WATCHMEN : MINUTEMEN / SILK SPECTRE, les deux productions qui m'attiraient le plus et que DC Comics a réuni dans un bel album HC.
Le principe : une planche pour résumer chaque mini-série.
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Le recueil comporte les six épisodes de MINUTEMEN, écrits et dessinés par Darwyn Cooke (THE NEW FRONTIER, la série des Richard Stark's PARKER), et les quatre épisodes de SILK SPECTRE, co-écrits par Cooke et Amanda Conner, qui signe aussi les dessins. Plus quelques beaux bonus (galerie de variant covers, characters designs de Cooke, postface et rough d'une planche de Conner).
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Pour MINUTEMEN, prenons cette splash-page, au tout début du #1 : c'est une image qui fait office de transition dans le récit narré par Hollis Mason, le premier Nite Owl. Il tient une image représentant les Minutemen, le premier groupe de justiciers masqués des Etats-Unis (dans la réalité de WATCHMEN), datant du début des années 40. C'est souvenir lointain car nous sommes plus de vingt ans après (une dédicace à la Alexandre Dumas ?), et en même temps c'est un résumé de ce qu'étaient les Minutemen, un groupe pathétique, artificiel, monté pour profiter de la mode pour les "Mystery Men", par Larry Schexnayder, le mari et impresario de Sally Jupiter/Silk Spectre (la blonde plantureuse à droite de l'image).
Dans cette équipe, peu de "vrais" héros, au sens noble du terme, en vérité : à part Hollis Mason, modeste flic dans le civil, et la Silhouette (la brune à gauche de l'image), réfugiée d'Europe de l'Est, traumatisée par les mauvais traitements infligés aux enfants et lesbienne condamnée à vivre son amour en secret, les autres sont des vigilants d'opérette (comme Captain Metropolis, Dollar Bill, Silk Spectre), des névrosés (Mothman), ou des psychopathes travestis (Comedian, Hooded Justice).
Tout cela, ce qu'il y a derrière le masque, la série le dévoile, sans complaisance, sans trahir ce que suggérait Alan Moore (via des extraits des Mémoires précitées). C'est ce que promet d'ailleurs le titre de l'épisode ("La minute de vérité").  En choisissant de raconter son récit au moyen de longs flash-backs, Darwyn Cooke ne s'inscrit pas seulement dans la continuité d'une narration élaborée, à la manière de Moore, il lui confère un aspect légendaire et lucide à la fois. C'était une sorte de "bon vieux temps", mais en même temps une époque, des personnages, des comportements, des secrets, peu glorieux, cruels, poignants, tragiques, pathétiques, et balayés par l'Histoire (celle-ci avec un grand "H"), le temps qui passe.
La mise en couleur par Phil Noto de l'image/planche, privilégiant les tons mats et sépia, souligne  le côté crépusculaire et nostalgique du récit d'Hollis Mason, figeant un bonheur de façade, fabriqué, qui volera en éclats, aussi artificiel, voire incongru, que les costumes kitsch des personnages, qui se déguisaient et se masquaient parfois aussi pour l'adrénaline, préserver leur anonymat, cacher leurs démons, ou jouer un personnage spectaculaire, publicitaire, attrayant.
Une image montre, elle suggère. Un récit peut aussi souligner, révéler : sur ces points, Darwyn Cooke manque parfois de finesse, dépassant ce qu'Alan Moore ne faisait que suggérer ou nous laissait imaginer. Ainsi, le lesbianisme de la Silhouette, son traumatisme de jeunesse, comme l'homosexualité de Captain Metropolis sont désormais explicites. Aussi, l'auteur n'a pas résisté à la tentation de "résoudre l'affaire" Hooded Justice, et la solution qu'il donne n'est qu'à moitié convaincante : il lie ses actions au passé de la Silhouette - ça, c'est bien - puis maquille ensuite un dénouement avec des manoeuvres du Comedian - ça, c'est moins bon.
Moore, qui avait songé en 1986 écrire l'histoire des Minutemen, aurait sans doute emprunté des voies semblables à celles de Cooke, mais aurait aussi certainement été ailleurs parfois, en étant assurément plus équivoque, plus subtil, plus trouble - Cooke n'est pas aussi habile, son style narratif et graphique est plus brut, plus direct (même s'il réussit souvent, en une image, à diffuser une émotion très forte).

La mini-série est donc bien résumée par cette image : c'est un récit évocateur, nostalgique, mais douloureux, qui éclaire vraiment sur qui furent les Minutemen, même si certaines idées sont un peu moins heureuses. C'est aussi le tribut d'un grand auteur (Cooke) à un autre (Moore), une rencontre que seule un tel projet, avec les réserves qu'il peut provoquer, pouvait produire.
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Pour SILK SPECTRE, le procédé est encore plus lisible : c'est encore une planche issue du premier épisode de la mni-série (qui en compte 4, après les 6 de MINUTEMEN).
Formellement, d'abord, la page est découpée "à la manière de" WATCHMEN, avec un gaufrier (9 cases d'égale valeur). Ce genre de découpage est d'une fausse simplicité : les cases doivent se suivre, l'action s'enchaîner avec fluidité, et produisent un effet de mouvement séquentiel évoquant le cinéma (un effet de mise en scène qu'a théorisé Will Eisner, mais qui existe depuis plus longtemps, comme en témoignent les "illustrés" de Rodolphe Töpfer ou Winsor McCay). Ce que contient chaque case doit être minutieux, pas le droit aux faux raccords, de la précision dans les détails (décors, vêtements, lumières). Parfois même, cette continuité séquentielle est soulignée par deux cases successives avec le même angle, le même point de vue (ici, les cases 2-3 des première et dernière bandes).
Le gaufrier et la suite d'images en plan fixe évoquent aussi la mécanique des comics strips et du gag : cette page est d'ailleurs une séquence humoristique où l'on voit Laurie, la fille de Sally Jupiter/Silk Spectre I, essayer le costume de justicière dessinée par sa mère, en observant dépitée sa petite poitrine, puis en descendant de sa chambre au salon pour regarder la télé dans le canapé. Cette touche légère précède une autre séquence plus mouvementée, dont le sens révèle une supercherie, mais préfigure aussi toute la thématique de la mini-série : comment un rôle qu'on refuse d'endosser, une autorité qu'on ne veut plus subir, vous rattrape.
En même temps, ce décalage entre l'humour quasiment parodique, accentué par le dessin volontiers burlesque d'Amanda Conner, et le propos, sur la vocation, l'héritage, le passage de l'adolescence à l'âge adulte, la perte des illusions, est à l'origine du sentiment mitigé que produit cette mini-série.
Darwyn Cooke et Amanda Conner sont chacun de grands artistes, mais la somme de leurs talents n'aboutit pas à un résultat si convaincant, on dirait deux solistes virtuoses qui ont chacun leur vision de l'histoire. Cooke est très à son aise, évidemment, dans la reconstitution de l'époque (l'émergence du mouvement hippie à la fin des années 60), tandis que Conner excelle dans la représentation des émotions, avec des apartés carrément parodiques (lorsque Laurie rêvasse romantiquement sur ses amours ou ses actions héroïques).
Mais du coup, on ne sait jamais sur quel pied danser : d'abord, ce récit initiatique est plutôt sommaire et se complaît dans des clichés vus et revus, culminant avec l'inévitable séquence du trip hallucinatoire sous acide, qui est là pour déclencher le rire et la révolte de l'héroïne ; ensuite, il n'est pas évident que Cooke et Conner aient le même objectif (le premier semble avoir, comme pour MINUTEMEN, voulu expliquer ce qui a décidé Laurie à être Silk Spectre II ; la deuxième semble avoir voulu raconter la fugue dérisoire et passablement ridicule d'une gamine capricieuse avec sur sa route des méchants pathétiques).
Cela aboutit à un résultat, qui, sans être indigne ni ennuyeux, paraît bien anecdotique et en deçà des talents conjugués de Cooke et Conner. Cooke a, indéniablement, moins de choses à raconter sur la jeune femme qu'avec les Minutemen. Conner préfère le sarcasme. On n'apprend pas grand'chose d'intéressant, en tout cas rien de décisif, de crucial par rapport au personnage tel que l'écrivit Alan Moore dans WATCHMEN. Pire : la facilité l'emporte sur l'ironie quand d'authentiques célébrités de l'époque servent de modèles à des figurants (plusieurs musiciens croqués lors de la réunion de Gurustein - pseudo déjà peu inspiré pour le complice du vrai méchant) ou des seconds rôles (Frank Sinatra prêtant ses traits au bad guy) - autant d'éléments qui parasitent la lecture sans y ajouter quoi que ce soit, même quelque chose de drôle.
SILK SPECTRE résume en fin de compte le danger du projet BEFORE WATCHMEN, où, si les auteurs n'ont rien de véritablement important à ajouter, le concept est vain.
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Si le rapport qualité/quantité/prix est excellent, un simple tpb MINUTEMEN aurait cependant suffi. Mais les fanas de Darwyn Cooke (surtout) et les amateurs d'Amanda Conner ne feront pas la fine bouche.  
Quant à la polémique autour de cette entreprise, elle s'est naturellement atténuée. En vérité, BEFORE WATCHMEN n'abîme pas WATCHMEN, chef d'oeuvre imparable. Comme l'estime Dave Gibbons, on peut toujours se contenter de considérer ces "prequels" comme des variations, des histoires parallèles, des "What if...?", existant non pas en complément mais à côté de la série originale.
Et pour Alan Moore, il restera à attendre ses prochaines créations.