jeudi 18 février 2021

BLACK WIDOW #5, de Kelly Thompson et Elena Casagrande avec Roberto de la Torre


Après un hiatus (inexpliqué et inexpliquable), c'est la fin du premier arc de Black Widow. Une conclusion pleine d'action et d'émotion, qui prouve que Kelly Thompson s'est bien reprise après plusieurs séries en demi-teintes. Elle est, il faut dire, bien soutenue par une exceptionnelle Elena Casagrande, qui reçoit l'aide de Roberto de la Torre (pour deux pages). On regrettera juste un sentimentalisme un peu malheureux, qui empêche l'épisode de déployer tout son potentiel dramatique.


Une explosion a causé la mort de James et Stevie dans la planque où le Soldat de l'Hiver, Hawkeye et Yelena Belova les avaient conduits avec Black Widow. Bouleversée, cette dernière se reprend et l'équipe se repositionne pour riposter contre cette attaque.
 

Hawkeye blesse le Lion Pleureur pendant que Black Widow affronte Snapdragon et laisse fuir le Garde Rouge. Yelena Belova neutralise Viper. Arcade prend la fuite en profitant de la confusion. Le Soldat de l'Hiver a disparu des radars.


Après avoir remercié Hawkeye pour son aide, Natasha gagne une autre planque. Elle y reçoit la visite du Soldat de l'Hiver qui lui révèle avoir mis à l'abri James et Stevie, mais sans lui dire où, comme elle le lui a demandé. Puis elle fond en larmes en prenant conscience de ce qu'elle a sacrifié.


Vêtue d'un nouveau costume, Black Widow retrouve plus tard Yelena Belova à qui elle explique renoncer à se venger. Elle veut évoluer pour devenir quelqu'un de digne de James et Stevie, mais accepte que Yelena l'accompagne dans ses prochaines missions.

Ah, c'est un quasi sans-faute ! C'est déjà pas mal, me direz-vous, et je ne vous contredirai pas car Kelly Thompson revient de loin. J'ai beaucoup apprécié des runs de cette scénariste (Hawkeye, WCA) avant d'être très déçue par ses autres efforts (Deadpool, Captain Marvel) : assez pour me demander quelle était la véritable valeur de cet auteur. Alors la voir signer ces cinq premiers épisodes de Black Widow d'une main plus assurée, d'un ton plus inspiré, c'est un beau redressement.

Le précédent épisode se terminait sur un cliffhanger terrible puisque Natasha voyait James et Stevie, son "mari" et leur "fils", tués par un tir de bazooka dans la planque où le Soldat de l'Hiver, Hawkeye et Yelena Belova les avaient tous conduits. On reprend pile là où on en était resté avec Black Widow sidérée et bouleversée.

Pas le temps pourtant de pleurer : les méchants encerclent le bâtiment où sse trouvent les héros et il faut préparer la riposte. Le groupe se déploie, leurs adversaires s'introduisent dans la cachette. Kelly Thompson et surtout Elena Casagrande mettent alors en scène une formidable séquence d'action pure. L'artiste se surpasse encore une fois avec une double page somptueuse (reproduite ci-dessus) où son sens de la composition et sa maîtrise dans le traitement d'un angle de vue audacieux font merveille.

C'est ce genre de moment que tout fan de comics adore lire, l'expression d'une dessinatrice au sommet de son art, qui produit une scène virtuose, qui transcende le script, un vrai morceau de bravoure, jubilatoire. L'adresse de Black Widow et de Yelena Belova et la précision de Hawkeye sont parfaitement exprimées. Les couleurs de Jordie Bellaire rendent justice à l'image bien que tout se passe dans un environnement sans lumière directe.

La suite est poignante : Black Widow saisit ce qu'elle vient de perdre et elle le verbalise auprès de Hawkeye puis, surtout, du Soldat de l'Hiver, qui furent tous deux ses amants. Kelly Thompson ne mentait pas en affirmant que ce furent des passages difficiles à écrire, parce qu'il ne suffit pas de rédiger de bons dialogues, il faut savoir communiquer l'émotion qui traverse l'héroïne. C'est réussi.

Encore une fois Elena Casagrande est excellente. Elle représente tout cela de manière sobre mains intense, en variant les valeurs de plans, n'abusant pas de gros plans sur les visages, n'hésitant pas au contraire à prendre du recul pour souligner le désarroi, la détresse, le chagrin qui étreignent Black Widow, qui finit par craquer dans les bras de Bucky Barnes.

La présence dans les crédits de Roberto de la Torre au dessin devient anecdotique : il ne signe que trois pages (5, 6 et 7) et son style se fond complètement dans celui de Casagrande, il est quasiment impossible de distinguer la différence alors que de la Torre a un trait plus expressionniste d'habitude.

Pourtant, comme je le dis plus haut, tout n'est pas complètement parfait et c'est dommage. D'abord, il y a cette scène dispensable où Natasha va récupérer son chat dans la maison où elle vivait avec James et Stevie. C'est mignon, mais bon, c'est aussi un peu gnan-gnan, et même redondant : Captain Marvel a aussi un chat, et surtout la même scénariste, donc il faudrait que Thompson se calme un peu avec les animaux de compagnie pour attendrir le lecteur, humaniser ses héroïnes.

Mais le coup du chat n'est rien à côté d'une belle occasion ratée par Thompson pour rendre vraiment son épisode et la fin de cet arc franchement bouleversants. En effet, en révélant que James et Stevie ont survécu, la scénariste fait preuve d'un sentimentalisme fâcheux, qui nuit beaucoup à son histoire. Déjà on se demande à quel moment, comment ils ont pu survivre. Ensuite, cela signifie que Balck Widow et ses amis ont anticipé leur mort pour tromper leurs ennemis et je trouve ça un peu too much. Enfin, cela change dommageablement la perception qu'on a des réactions de Black Widow, en larmes après l'explosion : certes, c'est une espionne, donc une bonne comédienne, mais pour qui joue-t-elle la comédie alors que les assassins sont incapables de la voir à ce moment ? Si elle pleure à grosses larmes pour nous, les lecteurs, c'est un bel effort, mais c'est aussi un brin putassier de la part de Thompson. 

Entre perdre vraiment James et Stevie parce qu'on les a tués ou qu'elle choisisse de s'en séparer pour les protéger de sa dangereuse existence, je crois qu'il aurait été plus judicieux de les tuer car cela aurait eu un écho plus direct avec le nom de l'héroïne (la Veuve Noire). En l'état, il me paraît inévitable qu'un jour ou l'autre James et Stevie réapparaissent, soit parce qu'un vilain les retrouve, soit parce que Natasha ne résistera pas à l'envie de les revoir. Dans les deux cas, ce n'est pas une bonne idée de suite car le lecteur l'aura prévu. Parfois, il faut trancher pour rendre l'histoire plus forte même si c'est aussi plus cruel (souvenez-vous de la fin de la saga du Phénix Noir : Claremont et Byrne ne voulaient pas tuer Jean Grey, c'est Jim Shooter, leur editor, qui les y a forcés pour que le génocide qu'elle avait commis ne soit pas impuni. Résultat : la mort de Jean est resté un classique et surtout s'est imposée comme le meilleur dénouement).

La suite de la série va s'écrire en pointillés puisque Kelly Thompson va laisser souffler Elena Casagrande (qui sera suppléée par Roberto de la Torre). On va voir ce que ça donne (de la Torre est un excellent dessinateur, donc on ne perdra pas en qualité à ce niveau).

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