dimanche 31 janvier 2016

Critique 806 : COLIN-MAILLARD, de Max Cabanés


COLIN-MAILLARD est un recueil de cinq récits, écrit et dessiné par Max Cabanés, publié en 1989 par Casterman.
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(Ci-dessus : extrait de Roberta.
Textes et dessins de Max Cabanés.)

- Roberta. (11 pages) 1955. Maxou a 9 ans et vient de perdre sa mère. Son père l'envoie passer l'été chez ses oncle et tante. Débarquent à la ferme des travailleurs saisonniers pieds-noirs, parmi lesquels  la pulpeuse et aguicheuse Roberta...

- Rose-Marie. (12 pages) Maxou accompagne ses cousines et leurs parents à la plage. Il assiste, à leur insu, aux attouchements entre les deux filles qui, à la tombée de la nuit, sont initiées au plaisir par la plantureuse Rose-Marie...

- Bertille. (18 pages) De retour à Béziers, Maxou officie comme enfant de choeur aux côtés du père Coreau et de De Préville dit "l'Athlète", ennemi juré de Manolo. Ce dernier entraîne Max dans un piège contre l'affolante Bertille - piège qui va se retourner contre lui...

- La Demoiselle. (12 pages) Maxou, Manolo, "l'Athlète", Dédé, Riri et Cloclo sont tous obsédés par cette paroissienne qui leur presse, à tour de rôle, le visage, dans son énorme poitrine. Mais ils tombent de haut en découvrant qu'elle a une liaison avec le bossu, M. Faure...

- Marie-Ange. (15 pages) Adolescent, Maxou fréquente de jeunes loulous qui sifflent les filles dans un jardin public. Jusqu'à ce qu'apparaisse la superbe Marie-Ange, fana de poésie, qui leur promet un baiser s'ils la raccompagnent chez elle...

J'avais lu cette collection d'histoires brèves il y a fort longtemps en découvrant alors Maxou, le double adolescent de Max Cabanés, qui, le temps d'un été, est bouleversé par deux événements majeurs : d'un côté, la disparition de sa mère, et de l'autre, l'éveil des sens au contact de créatures féminines extraordinaires.

Pour qui a aussi vu le film Armacord, ce chef d'oeuvre réalisé en 1973 par Federico Fellini, la lecture de Colin-Maillard offre une sorte de cousinage évident puisque son auteur y aborde de manière semblable des thèmes similaires. C'est une bande dessinée solaire et d'une fabuleuse sensualité, qui évite toute vulgarité.

La narration, ramassée sur peu de pages à chaque épisode, est très énergique, fulgurante même par moments (comme lors de cette scène où Maxou découvre que ses cousines se caressent). Cette capacité à saisir l'instant tout en donnant le sentiment au lecteur de musarder est un régal : le souvenir de chacun de ces chapitres vous poursuit longtemps après, avec dans son sillage un parfum d'un érotisme étonnant, jamais choquant malgré l'audace de certaines images (Roberta caressant les testicules d'un cheval, Rose-Marie palpant les fesses d'une des cousines).

Ce mélange de fantasmes et de vérité est fascinant : toutes les filles que croise Maxou sont d'incroyables beautés, aux formes exagérément généreuses, incarnations désirables au possible, avec lesquelles, comme le jeune héros, on comprend que l'entrée du paradis et de l'enfer est la même pour paraphraser l'auteur. Mais c'est aussi l'occasion d'évoquer de manière évocatrice une France bien particulière, campagnarde, provinciale, saisie après-guerre, le temps d'un été, avec la présence de la religion catholique tout juste contrebalancée par l'émergence du rock (dans l'histoire de Marie-Ange).

Les dessins de Cabanés sont splendides : plus qu'un graphiste conventionnel, il est un coloriste exceptionnel dont les planches sont radieuses, puissantes, intenses. Ses découpages sont d'une fluidité imparable, rendant très bien compte de la vivacité des saynètes dépeintes.

Surtout, l'artiste représente des personnages tout de suite inoubliables : il y a bien sûr chacune des cinq filles qui donnent leurs prénoms aux épisodes, mais les gamins sont également parfaitement campés, et les seconds rôles dotés de gueules fameuses (la mine sévère, terrible, du Père Coreau, ou la silhouette dégingandée de "l'Athlète" - qui aura le premier rôle dans la suite de Colin-Maillard, Maxou contre l'Athlète, réalisé en 1997).

Un album étonnant, réjouissant, d'une nostalgie sensuelle, sortie à l'époque dans la belle collection "(A suivre") chez Casterman avec une magnifique couverture en quatre panneaux dépliables.

Critique 805 : SPIROU N° 4059 (27 Janvier 2016)


Attila et Le Club des Huns sont de retour et la couverture est donc à eux. Mais, sorti le 27 Janvier, ce numéro commémore aussi la libération du camp d'Auschwitz il y a 70 ans, dans un superbe récit complet, comme l'indique le bandeau.

J'ai aimé :

- Jérôme K. Jérôme Bloche : Aïna (2/8). La fugitive trouve refuge chez le père Arthur qui ne tarde pas à recevoir la visite d'un homme prétendant qu'elle est la fiancée de son chauffeur, le colosse qui la poursuit. Le curé comprend trop tard qu'il s'agit d'un mensonge...
Dans l'interview en préambule de ce nouvel épisode, Alain Dodier détaille sa méthode de travail : pour ceux qui connaissent bien son oeuvre, rien de neuf, mais pour les autres, la confirmation que la série s'appuie sur une documentation très riche aussi bien pour les personnages que pour les décors. Les 10 pages de cette semaine en sont la démonstration, avec toujours ce découpage plus rigoureux que simplement classique. L'histoire est très prenante.

- Choc : Les fantômes de Knightgrave II (5/12). En 1934, Eden découvre qu'un certain William George Arthur Shok (tiens, tiens...) a fait son affaire à "Monsieur". En 1955, Choc perturbe spectaculairement la fête de la St-Patrick sur la 5ème Avenue à New York...
Colman s'amuse toujours à alterner scènes sur deux époques en soignant une atmosphère implacable : le récit est formidablement efficace et dense. En prime, on apprend l'origine du pseudonyme de Choc... Maltaite impressionne toujours avec des planches aussi fournies que dynamiques.

- Spirou et Fantasio : La colère du Marsupilami (8/9). Spip réussit à réveiller le Marsupilami capturé par Zantafio - juste à temps pour qu'il aille aider Spirou et Fantasio assailli par les animaux de la jungle rendus fous sans raison apparente...
Les cinq pages de cet épisode sont un vrai festival dédié au Marsu et Vehlmann lui a réservé un scène d'action jubilatoire. Ce qui est très bien mené aussi, c'est le rôle de Spip, véritablement animé comme un second rôle, décisif. Yoann ne sort pas de ses pages en quatre bandes, ce qui limite un peu la spatialité mais l'énergie est bien là.

- Capitaine Anchois. Floris livre un gag en une page et un strip (en fin de n°) aussi réjouissants l'un que l'autre.

- Le Club des Huns. La bande d'Attila essaie de recruter une femme de ménage qui va, légitimement, hésiter à prendre le poste : Dab's a droit à deux pages cette fois et le résultat est drôlissime, à la mesure de ses héros.

- Plus jamais ça. Pour commémorer la libération du camp d'Auschwitz il y a 70 ans, Marie Gloris Bardiaux-Vaïente refait équipe avec Ruben Del Rincon : les 8 pages produites sont exemplaires et devraient être lues dans toutes les écoles. Tous les éléments rappelant l'abomination nazie sont clairement exposés, et la mise en images est d'une pudeur imparable : voilà un petit cours d'Histoire salutaire à l'heure où l'antisémitisme, l'islamophobie et autres dérives se font sinistrement entendre.

- Happy Birds. Les trois nouveaux strips du duo Trondheim-Piette sont encore une fois très efficaces et drôles : cette série minimaliste touche juste.

- L'Atelier Mastodonte. Guillaume Bianco s'interroge sur l'évolution à donner à son dessin et demande conseil à Lewis Trondheim... Qui essaie, sans succès, de décourager un nouvel artiste d'intégrer l'atelier. Fabrice Toulmé va donc bientôt grossir les rangs de l'équipe, après une carrière dans le... Génie civil !

- Tash & Trash. Dino se montre plus sarcastique que jamais en ricanant sur un rendez-vous amoureux. 

- Dad. Faut pas trop embêter les pigeons, même si c'est pour amuser Bébérinice : c'est la leçon, très amusante, de la semaine par Nob, toujours au sommet de sa forme. (Voir ci-dessous :)    

En direct de la rédak donne la parole à Marie Gloris Bardiaux-Vaïente au sujet du récit complet qu'elle a écrite cette semaine, le fruit d'efforts particulièrement scrupuleux. La semaine prochaine : Jérôme Jouvray lance son nouveau titre, un western atypique intitulé Six-coups (de bon aloi, avant le Lucky Luke de Matthieu Bonhomme dans quinze jours).

Pas d'Aventures d'un journal cette semaine, mais pour les abonnés des autocollants de Spouri et Fantaziz de l'intenanble Fred Neidhardt.

vendredi 29 janvier 2016

LUMIERE SUR... DAVE SEGUIN

Dave Seguin
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 Audrey Hepburn
 Batgirl
 Black Canary & Wonder Woman
 Black Widow
 Captain Marvel
 Catwoman
 Domino
 Emma Frost
 Gamorra
 Jessica Jones
(Krysten Ritter dans la série télé de Netflix)
 Medusa
 Phoenix
 Psylocke & Shadowcat
 Spider-Woman
Elektra & Winter Soldier

Critique 804 : RETOUR AU COLLEGE, de Riad Sattouf


RETOUR AU COLLEGE est un récit complet écrit et dessiné par Riad Sattouf, publié en 2005 par les Editions Hachette.
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Riad Sattouf a conservé intact le traumatisme de son passage au collège. A 27 ans pourtant, il décide d'y retourner pour observer les élèves et les enseignants d'une classe de 3ème dans un établissement bourgeois et en tirer une adaptation en bandes dessinées.
Il contacte le Ministère de l'Education Nationale et il est mis en relation avec le proviseur du collège Charles-Henri (le nom de l'établissement et des protagonistes, comme leurs physionomies, sont modifiés), M. Venerio, qui l'affecte à la classe de 3ème C pour une durée de quinze jours. Les élèves y sont réputés comme les plus dissipés mais aussi les plus susceptibles d'inspirer Sattouf, selon le directeur adjoint, M. Brutteau.
C'est ainsi que l'auteur va participer aux cours d'informatique, d'histoire-géographie, de français, de gymnastique, d'éducation civique : autant d'occasions pour remarquer le fossé entre enseignants et élèves et surtout pour se souvenir de sa propre expérience adolescente... 

La biographie de Riad Sattouf suffit à le distinguer du tout-venant du milieu de la BD contemporaine : il a vécu, enfant, entre le Lybie, la Syrie et l'Algérie, avant d'arriver avec sa famille en France. Il poursuit ses études à Rennes puis, son Bac en poche, il "monte" à Paris pour se former au dessin d'animation de l'Ecole des Gobelins. Néanmoins, c'est dans la bande dessinée qu'il accède à la notoriété en consacrant ses histoires à la jeunesse, sans en cacher la cruauté : il signera ainsi, dans "Charlie-Hebdo", la série hebdomadaire La vie secrète des jeunes.

Il poursuit dans cette veine avec le projet de Retour au collège. Sattouf n'est pas complaisant, ni avec les sujets de son étude ni avec lui-même : il se décrit, dans ses jeunes années, comme "timide et inhibé", élu deux années consécutives "garçon le plus moche de la classe", membre du "club des pédés" ("des garçons laids, peu développés physiquement et mal habillés"). 

En allant au collège Charles-Henri, Sattouf veut vérifier si la situation a évolué depuis sa génération. Il choisit un établissement huppé pour éviter les clichés liés à ceux considérés "difficiles" dans les banlieues pauvres mais aussi parce qu'il a conscience d'y trouver matière à des gags ou des réflexions potentiellement inattendus.

Son séjour est bref - une quinzaine de jours - mais ce qu'il en ramène aboutit quand même à un album de plus de 90 pages assez dense, souvent drôle, assez accablant aussi. En fait, la conclusion qui s'impose, c'est que le milieu social n'impacte pas tellement la jeunesse : tous les adolescents partagent des préjugés majoritairement alimentés par les différences religieuses. Et leurs professeurs sont aussi décalés que ceux qui exerçaient auparavant, avec sans doute un défaut d'autorité encore plus manifeste.

Si le physique et les noms des personnages ont été changés, les propos rapportés sont "absolument véridiques" et cela procure un sentiment troublant pour le lecteur qui, souvent, ne sait pas si ce qu'il découvre est affligeant ou irrésistible, glaçant ou comique. Ce qui est certain en revanche, c'est que les "gosses de riches" ne vont pas mieux que ceux plus défavorisés, et le corps professoral est aussi dépassé.

La galerie de portraits, dessinée en noir et blanc, dans un style humoristique, très expressif et épuré, avec l'influence évidente de Cabu (qui, de La Potachologie, écrite par Goscinny, au Grand Duduche, a croqué les ados avec une modernité intacte), offre de grands moments, qu'il s'agisse de De Bouvier, impayable élément turbulent, à Thomas, "star" de sa classe et mannequin occasionnel (malgré un visage peu séduisant) en passant par la craquante Salomé (qui rappelle à Sattouf son amour de jeunesse, Sylvie Bleuet et qui lui fera un aveu désarmant à la fin).

Les enseignants sont aussi savoureusement représentés, en particulier la prof de gym (discipline dans laquelle Sattouf a beaucoup souffert) qui souligne le problème de coordination musculaire des élèves lié à leur mode de vie.

Les épisodes sur la discrimination (avec des intercours d'une violence étonnante) prouvent que celle-ci a plusieurs aspects : cela va des codes vestimentaires (avec le port d'habits de marque) au besoin d'appartenir à des groupes pour s'intégrer (sans que cela soit couronné de succès). Le racisme fondé sur les convictions religieuses, les origines ethniques (avec les juifs, les musulmans, les catholiques) divise encore davantage ces ados que la puberté perturbe déjà beaucoup. Pourtant, tous ces désagréments semblent moins les indisposer que leurs relations avec leurs professeurs qu'ils ne respectent pas et qui sont incapables d'imposer leur autorité. 

Quelqu'un (je ne me rappelle plus qui) a dit que "ceux qui regrettaient leur adolescence n'avaient aucune mémoire" : Retour au collège, reportage en forme d'exorcisme amusé au trait juste et simple, le confirme. On ne guérit jamais de ces années-là.

jeudi 28 janvier 2016

Critique 803 : UN ETE SANS LES HOMMES, de Siri Hustvedt


UN ETE SANS LES HOMMES (en version originale : The Summer without men) est un roman écrit par Siri Hustvedt, traduit par Christine Le Boeuf, publié en 2011 par les Editions Actes Sud.
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Cet été-là, Mia Fredricksen, poétesse de 55 ans, vient d'apprendre que son mari, Boris Izcovitch, célèbre neurologue, l'a trompée avec une jeune femme française beaucoup plus jeune. Cela la conduit en hôpital psychiatrique pendant quelques semaines, puis à Bonden, Minnesota, une bourgade où vit sa mère, où elle veut faire le point sur son couple, sa famille (elle est mère de Daisy, jeune comédienne), sa vie, son métier.
Là, tout en continuant à dialoguer avec sa psychanalyste au téléphone, elle fait la connaissance des "Cinq Cygnes de Rolling Meadows", veuves amies de sa mère, réunies par leur amour de la littérature et leur grand âge : la doyenne Georgina (102 ans, qui décède bientôt), Regina (88 ans), Peg (84 ans), et Abigail (94 ans). 
Elle accepte aussi de diriger une classe pour sept adolescentes pour les initier à la poésie, mais six des "Sept Fleurs Poétiques de Bonden" - Peyton Berg, Jessica Lorquat, Ashley Larsen, Emma Hartley, Nikki Borund, Joan Kavacek - complotent une cruelle "plaisanterie" contre la septième - Alice Wright, originaire de Chicago.
Dans la maison où elle réside, appartenant à des propriétaires en vacances, Mia est aussi le témoin de la relation conjugale orageuse de ses voisins : Lola et Pete Burda, parents de deux enfants en bas âge (Flora et le nouveau-né Simon). Elle deviendra l'amie et la confidente de Lola.
Enfin, Mia entretient aussi une étrange correspondance électronique avec le mystérieux et virulent Personne... 
Siri Hustvedt

Comment découvre-t-on un auteur ? Souvent sur la recommandation d'un proche, parfois en lisant un article/une critique dans un magazine, ou alors en en entendant parler parce qu'il est lié à un autre auteur. C'est grâce à cette dernière connexion que j'ai découvert Siri Hustvedt puisqu'elle est l'épouse de Paul Auster.

Née en 1955, elle forme avec le signataire de La Nuit de l'Oracle un couple passionnant, avec lequel une conversation doit être un moment mémorable. Elle a débuté sa carrière avec Les Yeux bandés (publié par Actes Sud en 1993), une histoire que je n'ai pas lue mais qui montre, paraît-il, une parenté troublante avec les oeuvres d'Auster. Depuis, chacun de ses ouvrages lui a valu des critiques élogieuses et des lecteurs plus nombreux, les deux parties saluant une intellectuelle érudite doté d'un remarquable sens romanesque.

Je n'ai pas eu l'embarras du choix pour pénétrer dans les écrits de Siri Hustvedt puisque, à la bibliothèque municipale, il n'y avait qu'un seul de ses ouvrages : Un été sans les hommes. Le résumé sur le quatrième de couverture était toutefois alléchant et le livre comptait une pagination raisonnable (un peu plus de 200 pages).

"Que savons-nous des gens, en réalité ? Que diable savons-nous de qui que ce soit ?" : cette interrogation traverse tout le récit narré à la première personne par Mia, quinquagénaire dévastée par l'infidélité de son mari et qui va chercher à se reconstruire, à pardonner (peut-être...) mais sans oublier. Le résultat est à la fois mordant, drôle, douloureux, ponctué par des digressions étonnantes, mais aussi structuré par des parallèles entre l'héroïne et les personnages qu'elles rencontrent.

Sur un motif vu et revu - l'adultère - , Siri Hustvedt rédige une sorte de conte initiatique tardif qui questionne le féminisme, la liberté, et la pudeur, avec une écriture très vive, qui se traduit avec des jeux sur la typologie (des termes choisis en lettres majuscules), les formes (la narration, les dialogues, des correspondances) et le temps (la chronologie parfois arrangée selon la disposition des événements, le rapport aux générations - les veuves, les adolescentes, la mère de famille voisine, la propre fille de Mia, sa soeur Bea).

La manière dont l'histoire est développée reproduit, selon le titre du recueil qu'a commencé à écrire Mia (intitulé Tessons de cerveau), son état moral (en morceaux après la trahison du mari et le séjour en HP), les souvenirs de ses admirations de jeunesse (pour les auteurs littéraires, cités en nombre - mais qui ne gêne pas si on ne les a pas, soi-même, lus), et surtout les sentiments (tendres) pour toutes les filles/femmes qui l'entourent (ayant en commun des douleurs psychiques et/ou physiques).

Ce procédé qui consiste à entourer l'héroïne n'est pas seulement malin parce qu'il permet de supporter à la fois ses propres blessures et ses réflexions sur elle-même et les autres, il est ingénieux car il permet à Mia de rebondir : elle sera une béquille tout autant que les autres femmes la soutiendront ou l'aideront à s'endurcir.

Siri Hustvedt invente quatre entités pour provoquer ce rebond de Mia :

- le premier est celui des "Cinq Cygnes" : ces cinq vieilles dames, dont sa mère, l'invitent à relativiser de manière compassionnelle mais pas complaisante. En observant ces veuves, dont deux mourront durant cet été, l'héroïne trouve un premier aperçu de son futur.

- Le deuxième est celui des "Sept Fleurs poétiques" : avec elles, le roman trouve son coeur, suggérant d'abord un récit d'apprentissage qui se développe en une intrigue vengeresse, cruelle et dérisoire, où la pratique de l'écriture poétique révèle les affres de l'adolescence, sans mièvrerie (même la victime de la "plaisanterie" de six autres n'est pas qu'une pauvre innocente). Cela renvoie au passé de Mia, qui se souvient comment elle était à leur âge.

- Le troisième est celui du couple des Burda : l'amitié qui naît entre Mia, dont le couple a explosé, et Lola, jeune mère de famille, marié à un homme colérique. Cette partie est comme un miroir du présent de l'héroïne.

- Enfin, le quatrième correspond aux échanges de mails avec Personne : c'est le bloc narratif le moins abouti du roman (alors qu'il était prometteur). On ne saura jamais qui se cache derrière cet interlocuteur, et l'auteur finit dans une impasse relativement frustrante (relativement seulement, car l'intérêt du lecteur s'est dissipé entretemps).

Ce que Siri Hustvedt sonde, c'est l'identité et, comme Paul Auster, elle s'amuse volontiers avec les mots et les références dans cette entreprise : ainsi le prénom de Mia est un anagramme de I am, soit "Je suis", également titre d'un poème de John Clarke qui intervient comme une clé dans ce roman ("Je suis - Pourtant ce que je suis nul ne le sait ni en a cure / Mes amis m'ont abandonné comme l'on perd un souvenir / Je suis me repaissant de moi-même de mes peines / Elles surgissent pour s'évanouir - armée en marche vers l'oubli / Ombres parmi les concubines les muettes transes d'amour / Et pourtant je suis et je vis.").

Cette foi dans les vertus de l'écriture, qui console et consolide, qui transcrit les révolutions intimes, fait de ce roman un récit lumineux, vigoureux, de la part d'une féministe spirituelle, dynamique, préférant avancer que geindre, agir que gémir. En citant, en exergue un dialogue tiré du film Cette sacrée vérité (de Leo McCarey, avec Cary Grant et Irenne Dunne, sorti en 1937), on devinait déjà que Un été sans les hommes était prometteur. La dernière page lue, cette bonne impression est confirmée, avec en rappel ce passage : "Pour qui est sans préjugés, il n'est en art nul sentiment exclu de l'expression et nulle histoire qu'on ne puisse raconter".

mardi 26 janvier 2016

Critique 802 : L'AFFAIRE THOMAS CROWN, de Norman Jewison


L'AFFAIRE THOMAS CROWN (en version originale : The Thomas Crown Affair) est un film réalisé et produit par Norman Jewison, sorti en salles en 1968.
Le scénario est écrit par Alan Trustman. La photographie est signée par Haskell Wexler. La musique est composée par Michel Legrand.
Dans les rôles principaux, on trouve : Steve McQueen (Thomas Crown), Faye Dunaway (Vicky Anderson), Paul Burke (l'inspecteur de police Edward "Eddy" Malone).
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 Thomas Crown
(Steve McQueen)

Thomas Crown est un homme d'affaires qui a brillamment réussi et brasse des millions de dollars dans divers domaines. Divorcé, cet homme séduisant profite de sa fortune tout en songeant à se retirer car il s'ennuie.
Pour retrouver le frisson que ne lui procurent plus son business, il réunit un groupe d'hommes sans rapport les uns avec les autres et sans qu'il puisse l'identifier, remet à chacun une forte somme pour acheter différents équipements (voiture, arme...), exige qu'ils soient disponibles dès qu'il aura besoin d'eux.
Le jour venu, ce gang commet un audacieux braquage dans une banque de Boston, surveillé à leur insu par Thomas Crown depuis son bureau au sommet de son building situé en face de l'établissement. Puis les malfaiteurs se dispersent - le dernier d'entre eux dépose le butin dans une poubelle dans un cimetière de la ville où va le récupérer le millionnaire.
Revigoré par l'adrénaline que lui a procuré ce hold-up et son succès, Thomas Crown se sent revivre...
 Vicky Anderson 
(Faye Dunaway)

Bien entendu, la police est sur les dents et l'inspecteur Edward "Eddy" Malone, en charge de l'enquête, est harcelé par les médias. Tous les clients et le personnel de la banque sont interrogés, mais il évident que le coup a été si soigneusement préparé et efficacement effectué que le magot ne sera pas facile à pister.
 Eddie Malone et Vicky Anderson
(Paul Burke et Faye Dunaway)

La compagnie d'assurances de la banque fait alors appel à sa meilleure détective, la très élégante et charmante Vicky Anderson, dont la réputation flatteuse prétend qu'elle n'a jamais connu l'échec. Malone doit, à contrecoeur, accepter de collaborer avec cette femme volontiers arrogante.
Ensemble, ils épluchent la liste des plus gros dépositaires de la banque braquée car Vicky a la conviction que le commanditaire du vol n'est pas un vulgaire gangster mais un client déjà installé qui a organisé cette opération pour le plaisir de défier le système dont il fait partie et en étant sûr de ne pas être pris.
Leurs soupçons se portent sur...
 Thomas Crown

... Thomas Crown évidemment. Pendant que Malone continue d'enquêter sur les mouvements de fonds et les affaires du millionnaire, découvrant qu'il s'est déplacé récemment en Suisse (où il a effectivement caché dans une autre banque son butin), Vicky l'aborde en lui déclarant franchement qu'elle le suspecte et qu'elle le confondra.
Crown est amusé par ce nouveau défi et un jeu de séduction s'installe entre lui et cette détective atypique mais très attirante. Il l'invite dans sa luxueuse maison un soir...  
 Vicky Anderson et Thomas Crown

Disputant, pour se tester, une partie d'échecs, ils finissent par s'embrasser et coucher ensemble. C'est lé début d'une liaison qui ne tarde évidemment pas à être découverte par Malone, dont les agents filent le millionnaire et photographient ses faits et gestes. 
Vicky se défend auprès du policier en lui certifiant qu'elle n'est pas amoureuse de Crown : elle est toujours aussi résolue à le faire arrêter. Et justement, Malone a peut-être coincé un des hommes de main du braquage, qui s'est trahi en dépensant l'argent avancé par son commanditaire : une confrontation est organisée sans que le millionnaire ne soit prévenu. Mais la ruse n'aboutit pas...  
Vicky Anderson et Thomas Crown

L'enquête piétine et Vicky est tiraillée entre son devoir et ses sentiments : elle est maintenant éprise de Crown qui semble, lui-même, prêt à lui proposer une relation plus sérieuse. Il avoue même avoir monté le braquage et fanfaronne en disant être capable d'en commettre un autre, avec le même mode opératoire.
Thomas Crown réussira-t-il ? Et si oui, Vicky finira-t-elle par le faire arrêter ? Ou le businessman-braqueur privilégiera-t-il ses intérêts à leur amour ?

Ma fascination pour Steve McQueen se confond avec l'intérêt que j'ai pour le cinéma, américain en particulier : je crois en effet qu'on se familiarise avec le 7ème Art à travers un acteur (quand on est un garçon) en particulier qui incarne le héros premier, l'homme qu'on aimerait idéalement être. Ma passion pour les films résidait initialement dans les westerns et un des premiers que je vis au point de le revoir ensuite fréquemment, sans éprouver la moindre lassitude, était Les Sept Mercenaires de John Sturges (1960), dans lequel McQueen jouait aux côtés de Yul Brynner et de plusieurs autres interprètes comme Charles Bronson, Robert Vaughn, James Coburn, Eli Wallach.

J'appris plus tard une anecdote amusante à propos de McQueen et sa relation de travail avec Brynner : ce dernier, formé au théâtre et doté d'un caractère assez strict dans le travail, ne fut pas avec son partenaire un ami comme il devait l'être dans le film parce qu'il était agacé par la manie de McQueen de manipuler sans cesse son chapeau en lui donnant la réplique. Sachant cela, McQueen s'amusait à le provoquer durant tout le tournage avec cela.

Cette histoire est révélatrice de la personnalité complexe de Steve McQueen dont la jeunesse fut vécue dans des conditions très précaires, ne connaissant pas son père et subissant l'alcoolisme de sa mère, avant d'enchaîner des petits métiers sans sortir de la misère. En accédant à la célébrité à partir de 1956 à 26 ans grâce à la série télé Au Nom de la Loi (Wanted) puis au cinéma quatre ans plus tard avec, donc, Les Sept Mercenaires, cet enfant de la rue connut une revanche éclatante sur la vie qui en ferait dans les années 70 l'acteur le mieux payé du monde. 

Or, en revoyant L'affaire Thomas Crown, on a l'impression d'une quasi-autobiographie de McQueen : comme lui, ce personnage de millionnaire arrivé au sommet a tout mais ne ressent plus rien et se transforme en cambrioleur génial juste pour le frisson. Le spectateur un peu informé sur le parcours de l'acteur ne peut s'empêcher d'imaginer que Thomas Crown vient lui aussi de la rue et qu'il y redescend pour l'adrénaline en commettant ce braquage. Ses beaux costumes, ses voitures de marque, ses maisons de luxe, dissimulent mal qu'un ancien voyou se cache derrière l'homme d'affaires qui défie le système pour tromper sa lassitude.

Ce rôle, McQueen dira d'ailleurs toujours que c'était son préféré. Il y est étincelant, au sommet de son charme, traversant l'intrigue et l'image avec cette décontraction animale incomparable, qui lui a valu le surnom de "king of cool". Cette aisance charismatique était aussi peut-être l'émanation d'un autre aspect étonnant de l'acteur comme je le découvris dans le recueil de photos que lui consacrèrent les éditions Taschen, Steve Mc Queen : William Claxton photographs : "Clax" y révèle que son modèle fumait jour et nuit de la marijuana et lui avait demandé comment il pouvait rester concentré. Réponse de l'intéressé : "J'aime repousser les limites. C'est ce qui me fait avancer. C'est comme un défi. J'adore l'impression que je ne vais pas pouvoir y arriver, et finalement, j'y arrive." Ne sont-ce pas là des mots que Thomas Crown pourrait avouer à Vicky Anderson pour se justifier ? 

Le film est aussi fascinant esthétiquement : c'est un film pop en somme, qui traite son intrigue avec une désinvolture amusée, un clinquant assumé. Norman Jewison avait découvert dans une exposition le procédé du "split screen", l'écran divisé, et eut l'idée de l'appliquer pour filmer le scénario écrit par Alan Trustman pour montrer plusieurs actions simultanément. Richard Fleischer emploiera le même truc la même année dans L'Étrangleur de Boston, et bien après un cinéaste comme Brian De Palma en fera une de ses figures de style favorites.

Le scénario, dans sa première mouture, était très bref, une quarantaine de page, mais Trustman était avocat à Boston avant d'être un auteur. Cette base sommaire permit à Jewison d'expérimenter visuellement avec la complicité du photographe Haskell Wexler, qui utilisa des filtres, des objectifs divers, des éclairages variés, qui éloignent le film de tout réalisme. De l'aveu même du réalisateur, L'affaire Thomas Crown était un objet où la forme primait sur le fond.

Tout est too much dans ce film et joue de ce parti-pris : la première apparition à l'aéroport de Faye Dunaway illustre parfaitement cela. On voit arriver cette femme à la beauté incroyable, habillée de manière extravagante pour une détective d'une agence d'assurances, telle une mannequin lors d'un défilé de haute-couture, et on en sourit tout en l'acceptant. Tout est comme ça : les hommes de main recrutés par Crown sont eux-mêmes pareils à des gravures de mode, avec leurs costumes noires, leurs chapeaux, leurs lunettes fumées, leurs gants blancs ; l'inspecteur Malone ressemble plus à un gentleman dans une soirée cocktail qu'à un offcier de police ; Crown et Vicky s'amusent dans une jeep sur une plage et sirotent des drinks, fréquentent des salles d'enchères, assistent à un match de polo, en passant par une séance de planeur... So chic

Un érotisme très suggestif s'installe dès la première rencontre entre Crown et Vicky et culmine lors d'une scène d'anthologie : la fameuse partie d'échecs où la jeune femme manipule les pièces, sa robe ou effleure ses lèvres qui trouble autant le millionnaire que le spectateur. Le héros, n'y tenant plus, finit par étreindre son invitée et l'embrasse - un baiser langoureux, d'une sensualité affolante, qui semble ne jamais finir, avec la caméra qui tournoie autour des deux amants dans des jeux de lumière quasi-psychédéliques. 55 secondes, tournées durant plus de huit heures sur plusieurs jours !

Michel Legrand, qui a composé la bande originale pour laquelle il remporta un Oscar, avec la chanson Windmills of your mind (paroles de Noel Carpenter), expliqua que le premier montage du film durait cinq heures ! Désemparé, Jewison lui demanda comment couper, alors que trois monteurs (dont le futur réalisateur Hal Ashby) étaient déjà à l'oeuvre, et le musicien lui suggéra de se caler sur sa partition. C'est aussi cela qui donne un aspect pop au film : sa musicalité, sa fluidité étonnante, pour un résultat de 102' finalement.

Même s'il ne fait guère de doute que Steve McQueen était son premier choix (et celui du studio The Mirisch Corporation), le rôle principal fut d'abord envisagé pour Sean Connery mais il déclina l'offre (le regrettant ensuite). Aujourd'hui, il est impossible d'imaginer un autre que McQueen pour incarner Thomas Crown.

De la même manière, avant de revenir à Faye Dunaway, éblouissante après avoir interprété Bonnie Parker dans Bonnie & Clyde d'Arthur Penn, Anouk Aimée et Brigitte Bardot ont été approchées, sans succès, pour le rôle de Vicky Anderson. Jewison avait également pensé à Eva Marie Saint (qu'il avait dirigé dans Les Russes arrivent, en 1966). Le couple qu'elle forme avec McQueen appartient désormais à la légende - et ce ne sont pas Pierce Brosnan et Rene Russo, dans le remake de John McTiernan, qui les supplanteront.

Film champagne, L'affaire Thomas Crown est un mix imparable de polar et de romance, un authentique film-culte sur lequel les années n'ont pas de prise. 

lundi 25 janvier 2016

SHORT STORIES PROJECT

Chers lecteurs,

Cette entrée pour vous annoncer la naissance d'un autre blog que je viens de créer :


Il s'agit, comme vous le découvrirez, d'un projet inspiré par la lecture de l'anthologie composée par Paul Auster, Je pensais que mon père était Dieu, dont j'ai rédigée une critique récemment (critique n° 796).

J'ai voulu prolonger cette expérience en sollicitant des gens rencontrées sur des réseaux sociaux, des forums, dans mon entourage, qui me donnent leur accord pour publier leurs textes.

J'espère que vous aurez la curiosité de jeter un oeil à cet autre blog et d'en apprécier la lecture.

Critique 801 : DAREDEVIL, VOLUME 4 - THE AUTOBIOGRAPHY OF MATT MURDOCK, de Mark Waid, Chris Samnee, Marc Guggenheim et Peter Krause


DAREDEVIL, VOLUME 4 : THE AUTOBIOGRAPHY OF MATT MURDOCK rassemble les épisodes 15.1 et 16 à 18 de la série, écrits par Mark Waid (#15.1 : Retrospection, #16-18), Marc Guggenheim (#15.1 : Worlds collide), Chris Samnee (#15.1 : Chasing the devil) et dessinés par Peter Krause (#15.1 : Worlds collide), Chris Samnee (#15.1 : Chasing the devil, #16-18), publiés en 2015 par Marvel Comics.
Ces épisodes sont les derniers écrits par Mark Waid et du quatrième volume de la série.
*
L'épisode 15.1 se situe chronologiquement avant l'épisode 15 (in Daredevil, vol. 3 : The Daredevil you know). 
 (Ci-dessus : extrait de Daredevil #15.1 : Retrospection.
Textes de Mark Waid, dessins de Chris Samnee.)

- #15.1 : Retrospection (2 pages) (Textes de Mark Waid, dessins de Chris Samnee.) Il s'agit de deux planches introductives pour cet épisode spécial : Matt Murdock raconte successivement deux histoires de sa carrière sous le masque de Daredevil à Foggy Nelson, son associé qui écrit sa biographie, et à Kirsten McDuffie, sa fiancée et associée, dont le père va publier ladite biographie.  
 (Ci-dessus : extrait de Daredevil #15.1 : Worlds collide.
Textes de Marc Guggenheim, dessins de Peter Krause.)

- #15.1 : World collide. (19 pages) (Textes de Marc Guggenheim, dessins de Peter Krause.) Au début de sa double carrière d'avocat et de justicier masqué, Matt Murdock doit assurer la défense d'un homme soupçonné de meurtre qu'il a appréhendé lors d'une patrouille, déguisé en Daredevil.

Ce récit est assez anecdotique même si le problème posé au héros n'est pas dénué d'intérêt. L'intrigue compte toutefois moins que son traitement puisque le scénario est écrit par Marc Guggenheim, lui-même ancien avocat et consultant (il a ainsi rédigé plusieurs épisodes de la série télé New York police criminelle / Law and Order, créée par Dick Wolf), que Mark Waid aurait souhaité comme son successeur sur Daredevil.

Dans le même registre, les dessins sont signés par un autre partenaire de Waid, Peter Krause (avec qui il a réalisé la série Irrécupérable / Irredeemable). Le résultat est très moyen, très classique, et la seule note un peu étonnante est de revoir DD avec son premier costume (noir et jaune).
 (Ci-dessus : extrait de Daredevil #15.1 : Chasing the devil.
Textes et dessins de Chris Samnee.)

- #15.1 : Chasing the devil. (8 pages) (Textes et dessins de Chris Samnee.) Surprenant une alerte de la police, Daredevil se rend dans une carrière de sel où le sorcier Diablo est sur le point de conclure un deal de drogue. En l'affrontant, le justicier devra maîtriser ses super-sens soudainement augmentés.

Déjà crédité depuis le début du Volume 4 de la série comme "storyteller" à part égale avec Mark Waid, indiquant son investissement dans les histoires mais aussi sa complicité avec son partenaire, Chris Samnee écrit et dessine seul ce récit complet de petit format.
S'inspirant de Waid pour opposer Daredevil à un adversaire inattendu (en l'occurrence Diablo, d'habitude adversaire des 4 Fantastiques), il exploite bien cette astuce en éprouvant le héros dans cette histoire qui se déroule, elle aussi, dans le passé.

Graphiquement, Samnee n'a pas à se forcer pour faire mieux que Krause en disposant pourtant de deux fois moins de pages : son découpage dynamique donne un swing imparable à l'affaire, qui ne laisse qu'un seul regret, celui que Daredevil n'ait pas eu un arc narratif entier contre Diablo.
*
(Ci-dessus : extrait de Daredevil #16.
Dessins de Chris Samnee.)

- #16-18 : The Autobiography of Matt Murdock. (63 pages) (Textes de Mark Waid, dessins de Chris Samnee.) Sa réputation ruiné par le Suaire (qui a dévoilé les noms de ses clients et le contenu de leurs dossiers mais son entourage également désormais en danger de mort (le public sait que Foggy Nelson n'est pas mort), Matt Murdock sollicite l'aide de Wilson Fisk. En échange, l'avocat maquillera sa disparition, y compris aux yeux de ses proches, et se mettra au service du Caïd comme Daredevil.
Mais Murdock est doublé par Fisk qui, pour soustraire le Hibou au Suaire, fait enlever Julia Carpenter, la fiancée de ce dernier, Foggy et Kirsten McDuffie. En outre, le Caïd, qui a à son service Ikari, veut vraiment se débarrasser définitivement de Murdock...

Ces trois derniers chapitres concluent donc un run de quatre ans de Mark Waid sur la série : c'est un record. Il s'agit donc de terminer en beauté, aussi - surtout - parce que ses épisodes ont reçu des critiques élogieuses et un joli succès public.

Ce final est, à mes yeux, l'occasion de nuancer un léger malentendu concernant le Daredevil de Waid : pour beaucoup, ce qui le caractérise, c'est un ton plus léger que les oeuvres de Frank Miller, Ann Nocenti, Alex Maleev, Ed Brubaker (pour ne citer que les plus illustres). Or, ce n'est qu'à moitié vrai : si son run a renoué en effet avec le registre de l'aventure, incarné par une galerie de méchants inattendus (La Tache, Klaw, L'Homme-Taupe, Dr Fatalis, Coyote, Le Suaire, L'Homme-Pourpre, Stunt-Man), il a aussi convoqué, parfois brièvement, parfois de manière plus conséquente, des ennemis classiques comme Bullseye, Lady Bullseye, le Hibou, et finalement le Caïd.

Recourir justement au Caïd pour ce dernier acte rappelle la fin du passage (brillant) de Brubaker sur la série (même si c'était dans une configuration différente). Et un examen attentif et lucide des deux volumes de Waid témoigne que la légèreté présumée tient en fait plus à l'esthétique des artistes qui l'ont accompagné (de Paolo Rivera à Chris Samnee en passant par Marcos Martin et Javier Rodriguez) qu'à ses scénarios, où Matt Murdock a été comme souvent au bord du précipice (la profanation de la tombe de son père, le déni des deuils passés, son coming-out où il se démasque pour ne pas céder au chantage des Fils du Serpent mais qui met en danger ses proches, l'oblige à quitter New York puis à demander de l'aide à Wilson Fisk).

En revanche, Waid, c'est vrai, achève son run d'une façon lumineuse, très intelligente et cohérente, comme s'il bouclait définitivement non seulement son histoire mais la série toute entière. Avant cela, ce dernier arc narratif résout les intrigues développées depuis le début du Volume 4 très habilement, sur un rythme soutenu, avec un savant dosage de scènes d'action et d'autres reposant sur les dialogues. On peut juste déplorer que le scénariste ne règle pas les cas du Hibou et de sa fille, Jubula Pride (suggérant qu'ils reviendront sûrement bientôt, sans que cela soit certain après les bouleversements de la série suite au crossover Secret Wars).

J'ai beaucoup aimé ce que Waid a su faire de DD, même si avec son dernier Volume, délocalisé à San Francisco, ses épisodes manquaient globalement d'intensité, malgré des rebondissements audacieux (la démarche jusqu'au-boutiste de Murdock notamment). C'est un auteur subtil, brillant pour animer les personnages (toute la maladie de Foggy), éviter les clichés, imposer de nouveaux visages (Kirsten McDuffie), mais qui, à mon avis, n'a pas su complètement gérer à la fois ces surprises et conserver une tension dramatique (en comparaison avec Miller, Nocenti, Bendis et Brubaker, c'est flagrant).

Mais Waid (et la série, et Marvel) avait à ses côtés un joker épatant, qui s'est vraiment révélé à cette occasion, en la personne de Chris Samnee : on a assisté non pas à l'éclosion (car il avait déjà été très convaincant auparavant, notamment avec Thor the mighty avenger) mais à la confirmation de cet artiste qui, comme le scénariste le dit dans la postface de ce recueil, deviendra sûrement un géant.

Ses planches sont une nouvelle preuve de sa maturité : invention, énergie, élégance, résument son style et il n'est effectivement pas abusif de le considérer comme le co-auteur de ces épisodes auxquelles il a apporté énormément. Influencé par Alex Toth mais aussi plusieurs artistes franco-belges, Samnee confère une sensibilité unique à ses images où rien n'est jamais en trop mais où tout est à sa place, grâce à des compositions intelligentes, visuellement consistantes, très expressives. Les pages de ce dessinateur sont un vrai régal, valorisées par la colorisation sobre mais nuancée de Matthew Wilson.

S'il est encore un peu tôt pour estimer l'importance de la contribution de Waid et Samnee à la série, on finit la lecture de leur run avec une jubilation intacte, le sentiment d'avoir enchaîné des épisodes mémorables, très solides et imaginatifs.
De ce que j'ai vu (et lu) de la reprise du titre par Charles Soule et Ron Garney, ça ne me donne pas envie, et il est donc fort probable qu'une vraie page se tourne pour le fan de "tête à cornes" que je suis.
Par contre, j'ai hâte de découvrir la version de Black Widow par Waid et Samnee, qui commencera en Avril. 

dimanche 24 janvier 2016

Critique 800 : SPIROU N° 4058 (20 Janvier 2016)

800ème critique !
Et donc merci à vous, lecteurs, fidèles ou occasionnels,
de ce blog, sans qui tout cela n'aurait pas la même saveur.

Jérôme K. Jérôme Bloche revient pour sa 25ème enquête et a donc droit à la "une" de la revue - dont le programme est vraiment un régal en ce moment (avec les séries en pré-publication Spirou et Fantasio et Choc).

J'ai aimé :

- Jérôme K. Jérôme Bloche : Aïna (1/6). Une jeune femme noire s'échappe d'une voiture dans la nuit. Elle se réfugie dans la boutique de Burhan puis l'église d'Arthur, poursuivi par un homme de main. L'épicier arabe, malmené par ce colosse, appelle Jérôme à la rescousse...
Quel plaisir de retrouver le détective privé de Dodier : la tradition de la série est respectée puisque, après sa précédente aventure à la campagne (L'ermite), Jérôme est affairé dans son XVIIIème arrondissement de Paris. La séquence qui forme ce premier épisode est très prenante d'emblée, et bien entendu, magnifiquement dessiné, avec toujours ce souci dans la documentation, comme l'explique l'auteur dans l'interview en préambule.
C'est parti pour 6 semaines !

- Choc : Les fantômes de Knightgrave II (4/12). Choc continue de se remémorer sa jeunesse à Londres quand il a intégré la bande de gamins des rues dirigée par le "Monsieur", alors qu'il est aujourd'hui par divers fantômes de son passé...
Toujours un sans-faute dans cette histoire que Colman mène de main de maître : le ton résolument noir et adulte (on y voit Choc shooté à la morphine) de ce récit tranche avec les productions de la revue, mais cela est montré sans vulgarité. L'ambiance est intrigante, très accrocheuse. Et les dessins de Maltaite sont toujours aussi excellents (quel plan de Hare Street, dans le quartier de Brick Lane !).

- Spirou et Fantasio : La colère du Marsupilami (7/9). Zantafio resurgit au moment où le Marsupilami s'en prend à Spirou et Fantasio. Il réussit à anesthésier la bestiole tout en s'arrangeant pour semer ses deux ennemis...
Là encore, c'est une réussite : Vehlmann conduit son récit dans sa dernière partie et tout reste incertain. Au moment où les choses semblent se pacifier avec le Marsu, Zantafio trouble le jeu et Spip est seul à pouvoir renverser la situation ! Yoann met ça en images avec beaucoup d'énergie, avec un découpage dense.

- Le Retour de Guillaume. David De Thuin revient avec un nouveau récit complet (4 pages) qui met en scène le père et son fils dans une fable sur le devoir et la fantaisie : c'est tendre, émouvant, malicieux. Encore une merveille, qui plus est formidablement bien illustrée.

- Rob. Le robot est lassé de jouer l'enfant, il passe à l'adolescence, avec les désagréments pour son entourage : James et Boris Mirroir s'amusent et nous amusent avec ce titre qui exploite très bien ses gags.

- Capitaine Anchois. Floris a encore droit à un gag en une page et c'est toujours aussi stupidement drôle.

- Happy Birds. Pekko est-il vraiment si modeste avec le succès-surprise qu'il a ? Réponse marrante du tandem Trondheim-Piette en trois strips (dont le deuxième est irrésistible).

- L'Atelier Mastodonte. Jousselin s'inquiète (à juste titre) que Bianco ne distingue plus la réalité du trip heroic fantasy dans lequel l'a entraîné Trondheim. Lequel Trondheim se demande si son idée était si bonne... Bons, en revanche, les deux doubles strips de cette semaine le sont, même si les auteurs ne forcent pas leur talent.

- Tash & Trash. Dino fait un sort au rendez-vous amoureux, mais son strip est imparablement drôle.

- Dad. Pour boucler cet excellent numéro, quoi de mieux que le retour de la série de Nob, encore une fois parfait dans un gag simple mais jubilatoire. (Voir ci-dessous :)

En direct de la rédak donne la parole à Obion qui gère le blog de L'Atelier Mastodonte, où on trouve plein d'inédits et de surprises (L'Atelier Mastodonte : allez voir, vous ne le regretterez pas !). La semaine prochaine, Le Club des Huns revient !
Les aventures d'un journal revient sur L'homme aux phylactères, de Serge Gennaux, apparu dans la revue en 1965-1966 puis en 1980, et qui eût l'honneur d'une préface par Franquin lors de sa publication en album.

Les abonnés ont en supplément des cartes à collectionner des héros de la série Ralph Azahm de Lewis Trondheim.

vendredi 22 janvier 2016

Critique 799 : FIRMIN, de Sam Savage


FIRMIN, sous titré en français Autobiographie d'un grignoteur de livres, est un roman écrit par Sam Savage, traduit de l'américain par Céline Roy, publié en 2009 aux Editions Actes Sud. Le texte est agrémenté de huit illustrations originales par Fernando Krahn (pages 43, 60, 67, 75, 130, 149, 173 et 196).

 Firmin naît dans la librairie Pembroke Books tenue par Norman Shine, à la fin des années 60, dans le bas-quartier de Scollay Square de Boston. Il a douze frères et soeurs (prénommés Sweeny, Chucky, Luweena, Feenie, Mutt, Peewee, Shunt, Pudding, Elvis, Elvina, Humphrey et Honeychild).
Aussi malingre (car sa mère, Flo, est alcoolique) que petit et très laid, Firmin devient biblio-boulimique, dévorant d'abord au sens propre puis au figuré tous les livres de la librairie. Lorsqu'il est découvert par Norman, qui essaie alors de le tuer, il se met à la recherche d'un nouveau refuge et c'est ainsi qu'il est recueilli par un vieil écrivain marginal, Jerry Maggoon, client occasionnel de Pembroke Books.
Lorsque ce dernier fait une chute grave dans l'escalier de son immeuble et sombre dans le coma, Firmin comprend que sa propre fin comme celle du quartier, en voie à une rénovation, est proche. Il est temps de tirer sa révérence dans un ultime songe où l'accompagnent ses Mignonnes, les actrices (de films classiques ou pornographiques) dont il s'était épris dans la salle de cinéma du Rialto.
Un destin d'autant plus extraordinaire que Firmin est... Un rat !   
Firmin, dessiné par Fernando Krahn (page 173).

Voilà un livre vraiment peu commun sur lequel je suis tombé au hasard en parcourant les étagères de la bibliothèque municipale. Je n'en connaissais pas l'auteur mais le pitch m'a tellement intrigué que j'ai immédiatement voulu l'emprunter;

La biographie de Sam Savage est elle-même digne d'un roman : Firmin est son premier roman et il l'a rédigé à 65 ans, en 2006. Avant cela, il avait signé un texte non traduit en France, et depuis il a produit un autre ouvrage de fiction, La complainte du paresseux
Sam Savage

L'auteur a un parcours étonnant : diplômé d'un doctorat en philosophie à l'université de Yale, il enseigne brièvement, considérant cette période comme une "erreur". Puis il accumule les emplois : mécanicien pour vélos, charpentier, pêcheur commercial, imprimeur... Il vit désormais à Madison, dans le Wisconsin, avec sa femme.

L'histoire de Firmin tire sa première originalité de la nature même de son narrateur puisqu'il s'agit d'un rat, et il est troublant d'observer que le livre a été édité un an avant la sortie du film Ratatouille, de Brad Bird, avec également un rongeur comme héros. Mais la passion de Firmin n'est pas la cuisine, c'est la littérature, et une des questions qui traverse le récit est : comment communiquer cette passion pour les mots quand on est dépourvu de parole ? 

Il s'agit aussi d'interroger sur la condition même d'un individu qui est assimilé à un nuisible, que les hommes veulent donc éliminer. La manière dont Savage nous fait ressentir la précarité de la vie de Firmin est très inspiré : durant toute sa courte existence, ce pauvre petit rat, qui souffre d'un physique qui lui fait lui-même horreur, la vit la peur au ventre, et à mi-parcours, il échappe de justesse, après plusieurs jours d'agonie, à un empoisonnement. 

Auparavant, déjà, le sort de Firmin est plusieurs fois compromis : treizième d'une portée de douze, il doit se contenter des restes de lait de sa mère, une alcoolique obèse qui ne possède que douze mamelles. Ses frères et soeurs, avec qui il n'a rapidement plus de relations puisqu'ils partent hors de la librairie où ils ont vue le jour, ne sont pas tendres avec lui. 

Pour survivre, aussi bien physiquement dans un premier temps, qu'intellectuellement, Firmin développe un appétit singulier pour les livres dont il mange les pages avant de savoir lire et donc d'épargner les ouvrages pour les dévorer comme un bibliophile. Savage ponctue l'histoire de références à plusieurs classiques de la littérature et dote ainsi son rat d'un caractère bien trempé : il est cynique, railleur, pessimiste, mais aussi malicieux, amateur de belles femmes, féru de sciences (ce qui lui permet, entre autres, de juger les hommes en examinant la forme de leur crâne dont il déduit la psychologie).

L'humour n'est pas absent de ce livre, comme en témoignent les passages où Firmin se rend dans la salle de cinéma du Rialto où il regarde clandestinement des films en grande quantité, jusqu'à ce que, après minuit, le projectionniste diffuse, pour un public parsemé, souvent endormi, de sans-abri ou d'amateurs de plaisirs solitaires, des longs métrages pornographiques. La passion du rat pour le 7ème Art tient surtout à ses actrices qu'ils appellent ses "Mignonnes", et s'il apprécie peu le spectacle des ébats dans les productions classées "X", c'est surtout parce qu'il doit supporter la vision des mâles.

De toutes les idoles d'Hollywood, celle pour laquelle Firmin éprouve le plus d'attirance est Ginger Rogers et, là encore, Savage écrit des paragraphes tendres, drôles et émouvants au sujet de la partenaire de Fred Astaire dans Sous les ailes de la danse (Swing time, réalisé par George Stevens en 1936). D'ailleurs, Fred Astaire est celui auquel le rat emprunte l'aspect dans ses songes, admirant son élégance. A la toute fin de l'histoire, une scène onirique, très belle et poignante, réunit le petit rongeur et sa danseuse favorite dans une métaphore poétique sur la fin d'une époque. 
Ginger Rogers et Fred Astaire dans 
Sous les ailes de la danse, de George Stevens.

Firmin est aussi et surtout, donc, une ode à l'amour des livres et la grande frustration du rat sera de ne jamais pouvoir communiquer à ce sujet avec les deux hommes les plus importants qu'il côtoiera durant sa vie, en particulier avec l'excentrique et pathétique Jerry Maggoon, lui-même auteur d'un ouvrage, Le Nid (un récit apocalyptique, genre qu'il explore dans d'autres manuscrits, inachevés). Débrouillard et persévérant, Firmin entreprend, avant de fuir la libraire Pembroke Books, pour se faire comprendre de l'humain qui acceptera de le recueillir, d'apprendre la langue des signes, mais sa morphologie et sa maladresse le limitent à ne pouvoir exprimer que l'expression "Au revoir Zip". Mais la chance lui sourira donc malgré tout puisqu'il est adopté par E. J. Maggoon, dont la carte de visite indique qu'il est "l'homme le plus intelligent du monde", suivi de la mention "artiste extraordinaire & extraterrestre".

Savage laisse planer une certaine ambiguïté sur le fait que Maggoon comprend Firmin, s'amusant de le voir lire, nouant avec lui une vraie relation amicale, même si le rat, lui, ne croit jamais que cet homme le voit autrement que comme une bestiole hideuse et rigolote qui lui tient compagnie et à laquelle il a accordée sa confiance. Il n'empêche, la complicité de Jerry et Firmin est très touchante, décrite avec tendresse par le rat.

Le style du romancier révèle une écriture riche sans être pesante, les décors sont décrits avec précision - ce qui permet au lecteur de bien appréhender les déplacements de Firmin, le gigantisme du monde humain pour une si petite créature - , les personnages représentés de manière évocatrice. La narration est rythmée avec des chapitres brefs, d'une dizaine de pages en moyenne.

Enfin, le livre est ponctué par les illustrations originales de Fernando Krahn, huit dessins en noir et blanc, plutôt charbonneux, qui respectent parfaitement la façon dont on imagine Firmin, son petit piano, le bureau de Norman Shine, la salle du cinéma le Rialto lors d'une projection...

"Il n'est pas nécessaire de croire aux histoires pour les aimer" déclare Firmin : ce roman étonnant, triste et amusant à la fois, le prouve parfaitement, et cette Autobiographie d'un grignoteur de livres est un singulier mais jubilatoire hommage au lecteur et à leur passion. 

jeudi 21 janvier 2016

Critique 798 : L'ESPACE D'UN SOIR, de Brigitte Luciani et Colonel Moutarde


L'ESPACE D'UN SOIR est un récit complet écrit par Brigitte Luciani et dessiné par Colonel Moutarde, publié en 2007 par les Editions Delcourt.
*

Un soir, dans le même immeuble, les chassés-croisés d'une quinzaine de personnages...
Franck Carpentier et son épouse Marlène organisent une fête pour leur pendaison de crémaillère.
Marlène est la maîtresse de Gérard Orlay, le mari de la propriétaire de l'immeuble, Marie, dont l'amant, Olivier Husson, va tendre une piège à son fils, Bruno, pour lui voler une grosse somme d'argent.
Iris Lopez est la confidente de Marlène qui soupçonne son autre amie, Sandra Vaneker, de connaître son infidélité.  Le mari de Sandra, Antoine, a confié la garde de leurs deux jeunes enfants à la soeur de femme, une actrice débutante, Jade Lamour, sous le charme de laquelle tombe l'architecte Pierre Leroy.
Quant à la paranoïaque Odile Cambert, elle est l'épouse d'André, le bras droit en affaires de Gérard Orlay, qui le suspecte de vouloir l'escroquer.
Pendant ce temps, David et Esther Vaneker ont une nuit agitée mais pas autant qu'une souris dans leur appartement, traquée par un chat...

Ci-dessus : le quatrième de couverture de l'album,
présentant les quinze personnages de l'histoire.

L'Espace d'un Soir est un projet qu'a porté longtemps sa scénariste, Brigitte Luciani, avant de trouver qui le dessinerait, et quand le Colonel Moutarde a relevé le défi, cela a abouti à une rencontre décisive entre elles (car le Colonel est une femme...).

Des rencontres, cette histoire en est remplie et l'intrigue les articule avec une agilité qui, mine de rien, est assez exceptionnelle. Le découpage du script est rigoureux, avec ses quatre bandes par cases, chacune situant une action dans un décor différent, avec les allées et venues des personnages, tout en sachant qu'ils sont en vérité réunis dans le même immeuble, la même soirée.

Née en 1966 à Hanovre, Brigitte Luciani n'est pas diplômé d'une Maîtrise de Littérature pour rien : son récit possède à la fois une grande fluidité tout en étant bâti avec une étonnante sophistication. Parvenir à animer autant de pistes narratives, une casting aussi fourni, sans s'emmêler les pinceaux ni égarer le lecteur, témoigne d'une adresse peu commune.

Plus encore, cet opus exploite avec malice une idée qui repose sur une évidence mais dont l'application est surprenante : considérons la façade d'un immeuble avec les fenêtres de ses appartements et on s'aperçoit que cela ressemble de manière troublante à une page quadrillée d'une bande dessinée. Dès lors, chacune de ces fenêtres est une histoire possible, et celui qui observe l'immeuble ainsi peut les imaginer. C'est le principe même de ce projet.

On peut ainsi lire L'espace d'un soir de bien des façons : successivement d'une bande à l'autre comme dans un album traditionnel, ou latéralement en suivant les strips d'une page à l'autre, ou en sautant une bande sur deux, voire en passant de la première à la quatrième... Et cela reste compréhensible. C'est un exercice de style mais bigrement bien disposé. 

Alors, certes, l'intérêt des différentes lignes historiques, l'aventure de chaque protagoniste (ou paire, trio, quatuor) sont inégales, de même que certains personnages sont plus développés que d'autres (les époux Cambert sont les plus dispensables, et les enfants de Vaneker comme le sort de la souris sont anecdotiques). Les petites trahisons, les escroqueries, les jeux de séduction, les méfiances qui traversent le récit peuvent aussi sembler légères, mais ici le dispositif l'emporte sur le reste. Si vous êtes d'humeur joueuse, c'est très plaisant. Sinon, passez votre chemin. Mais, il n'empêche, le twist final est quand même brillant, réellement inattendu et jubilatoire.

Le vrai regret qu'on peut formuler concerne davantage, à mon sens, le graphisme. La dessinatrice qui signe donc du surnom très "Cluedo" Colonel Moutarde, et au sujet de laquelle je n'ai pas réussi à apprendre des éléments biographiques instructifs, a un style amusant, qui ne manque pas d'élégance.

Malheureusement, avec un scénario de ce type, il aurait été plus avisé que cela soit mis en image différemment : ici tout le monde se ressemble trop, les filles au physique gracile et au look de fashionista, avec de grands yeux et des lèvres fines ; les garçons distingués comme des gravures de mode, tous issus d'un même moule (à part André Cambert). Cela ne facilite pas la reconnaissance et il m'a fallu un peu de temps pour identifier chacun, devant consulter le quatrième de couverture pour bien m'assurer de qui était qui. Ce n'est pas désagréable à regarder, mais un peu léger. Dommage.

Une BD quasi-conceptuelle intéressante qui pourrait fort bien être adaptée au théâtre.

mercredi 20 janvier 2016

Critique 797 : LES VIEUX FOURNEAUX, TOME 2 : BONNY AND PIERROT, de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet


LES VIEUX FOURNEAUX : BONNY AND PIERROT est le deuxième tome de la série, écrit par Wilfrid Lupano et dessiné par Paul Cauuet, publié en 2014 par Dargaud.
*
Pierre Mayou reçoit chez lui un colis contenant 200 000 Euros et un mot signé "Ann Bonny" : cela le bouleverse si profondément qu'il tente de mettre fin à ses jours lorsque son ami Antoine Perrot lui rend visite à Paris, au quartier général de ses amis anarchistes "Ni yeux ni maîtres".
Antoine informe aussitôt Sophie, sa petite-fille, désormais mère d'une petite Juliette, et auxquelles tient compagnie Mimile : elle en conçoit, secrètement, de la culpabilité car c'est elle qui a envoyé ledit colis à Pierrot, prélevant la somme d'argent sur le compte secret dont Garan-Servier lui a communiqué le code en la confondant avec sa grand-mère dont il fut l'amant.
Ce qu'ignorait Sophie, c'est qu'Ann Bonny était le pseudonyme d'Anita, le premier amour de Pierrot, en 1963, fille de réfugiés espagnol et algérien, et dont il ne s'est jamais remis de la mort. Tandis qu'elle accepte de mettre en scène un spectacle de marionnettes d'après une histoire que lui confie Mimile, la jeune femme décide de réparer son erreur.
Pierrot, lui, part à la recherche d'Anita, qu'il croit finalement encore en vie, tout en commettant quelques coups d'éclat avec ses camarades anarchistes - ce qui inspirera à Sophie une vengeance contre les boulangers et le moyen de consoler Pierrot...

Pour ce deuxième tome des Vieux fourneaux, j'étais, il faut bien le dire, très méfiant : comme j'ai eu l'occasion de l'expliquer dans la critique du tome 1 (et au sujet d'autres bandes dessinées écrites par le scénariste), le style de Wilfrid Lupano m'agace singulièrement. Si je lui reconnais un authentique talent de narrateur, sa manie de raconter comme s'il manifestait avec une pancarte me tape sur les nerfs.

Entendons-nous bien, je n'ai rien contre les artistes engagés, je les défendrai même car ils sont des citoyens libres de s'exprimer comme vous et moi. Par contre, j'attends en retour qu'il parle avec un minimum de nuance et avec des arguments plus saillants que des philosophes de café du commerce. De ce point de vue, pour moi, Lupano ressemble à un Jean-Luc Mélenchon du 9ème Art : un type certainement très cultivé mais affreusement démagogue, au propos manichéen qui n'aboutit finalement à aucune progression intellectuelle. Ceux qui ne sont pas d'accord avec lui ne le seront pas davantage après avoir lu une de ses histoires, et il ne prêchera donc que pour des convertis mais d'une façon paresseuse, pouvant toujours se réfugier derrière l'excuse du divertissement.

Ces défauts sont encore à l'oeuvre dans ce nouvel épisode de son best-seller : avec une "audace" incroyable, Lupano met en scène une scène qui se veut comique mais qui n'est que vulgaire où un pépé gaze littéralement en se déféquant dessus une salle entière venue assister à un discours de Jean-François Copé. Une mémé vachement rebelle se désole de n'avoir pu pirater le site internet de Nadine Morano. A quand un gag sur la petite taille de Sarkozy ? Ou, dès fois que Lupano décide que le Part Socialiste ne vaut pas mieux que les Républicains, une saillie sur Hollande en scooter et son caractère digne d'un Flamby... On se croirait dans un de ces pénibles sketches de Anne Roumanoff le dimanche chez Drucker.

Non, vraiment, je ne saisis pas ce que tant de critiques, éblouis, et de lecteurs, conquis, trouvent de si malin chez Lupano, capable de vous asséner des métaphores sur le capitalisme, l'exploitation d'une île du Pacifique et le désastre écologique et humain qui en a résulté, avec la délicatesse d'un chien dans un jeu de quilles, dans une mise en scène plus pathétique qu'édifiante (elles ont bon dos, les marionnettes de Sophie, et le suspense en carton du spectacle qui occupe une bonne partie du récit).

Un sentiment d'affliction et de colère me prend à l'heure où j'écris cette critique car cette bande dessinée prend le lecteur pour un crétin par la faute d'un auteur visiblement grisé par son succès et qui pense donc que ses idées sont spirituelles. Tout cela suinte plutôt le mépris, la condescendance, la suffisance : ces vieux que Lupano veut nous faire passer pour des héros sont tous laids, cons comme des manches, et les jeunes ne sont pas mieux lotis, de Sophie (personnage intéressant, plein de potentiel dans le tome 1 qui est devenue une gourde grimaçante) aux gamins de son voisinage (s'amusant avec une chèvre avant d'être éduqués miraculeusement lors du spectacle de marionnettes).

Le mystère concernant le véritable sort d'Anita est en fait à peine exploité, résolu avec une désinvolture telle qu'on se demande bien comment on a pu croire qu'il servait de colonne vertébrale à l'intrigue - alors que tant de pages sont consacrés à cette grotesque affaire de boulangerie (sans doute parce que Lupano a eu le malheur d'avaler un morceau de pain de travers ou est terriblement révolté par le fait qu'il existe différentes sortes de baguettes).

Dans ces conditions, on ne peut que déplorer de voir un dessinateur aussi talentueux que Paul Cauuet se gâcher dans une telle entreprise : il produit des planches bien plus séduisantes que l'histoire qu'elles illustrent, avec des décors fouillés, des compositions soignées, et une expressivité épatante. Mais tous ces efforts ne rattrapent pas une histoire qui suscite plus de consternation que de (sou)rires comme elle l'ambitionne.

Un troisième tome vient de paraître et j'ignore si, et, si oui, quand la bibliothèque municipale se le procurera. Mais en vérité, je ne suis pas pressé de le lire : Les Vieux Fourneaux est un succès que je ne comprends tellement pas qu'insister à en suivre les épisodes n'est plus une priorité.
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Ci-dessous : la couverture de l'édition limitée, en noir et blanc,
de l'Intégrale des deux premiers tomes de la série.