vendredi 21 juillet 2017

FARGO (Saison 3) (FX)


Connaissez-vous Eden Valley ? Non ? Laissez-moi vous y inviter car c'est le théâtre de l'intrigue de la saison 3 de la génialissime série Fargo, diffusée sur FX.
 Emmit Stussy (Ewan McGregor)

Emmit Stussy est "le roi des parkings du Minnesota", comme aime à le lui répéter son bras-droit, Sy Feltz. Il a bâti son empire en vendant une collection de timbres rares, dont il ne lui reste plus qu'un exemplaire et qu'il tient de son père, un immigré venu d'Europe de l'Est.
 Ray Stussy (Ewan McGregor)

Cette héritage l'oppose depuis à son frère jumeau, Raymond, agent de probation, qui veut désormais que Emmit lui octroie un dédommagement substantiel en espèces sonnantes et trébuchantes.
 Nikki Swango (Mary Elizabeth Winstead)

Mais cette idée, ce loser sympathique de Ray ne l'a pas eue tout seul : enfreignant les règles déontologiques de sa profession, il fréquente une superbe arnaqueuse, Nikki Swango, aussi âpre au gain et fine stratège que sincèrement entichée. Elle lui inspire plusieurs plans, toujours plus pervers, pour obliger Emmit à cracher l'oseille (fausse sex-tape, chantage, etc).
V.M. Vargas (David Thewlis, au centre)

Ce que personne n'avait prévu, c'était que cette affaire de vengeance familiale allait déplaire à V.M. Vargas (prononcez "Varga"...), un affairiste crapuleux, qui a prêté un an auparavant un million de dollars à Emmit et qui, aujourd'hui, en contrepartie, va se servir de son entreprise pour du blanchiment d'argent. Quiconque déplaît à Vargas et ses deux terrifiants sbires ne fait pas long feu...
Commissaire Gloria Burgle (Carrie Coon)

Mais ce que Vargas n'avait pas escompté, c'est l'imbroglio imaginé initialement par Ray pour rançonner Emmit : il avait recruté un de ses prisonniers en liberté conditionnelle, un junkie totalement stupide, pour le charger de voler le fameux dernier timbre rare. Mais, ayant égaré l'adresse d'Emmit, il ne se rend pas au bon endroit et tue un innocent également nommé Stussy... Qui est le beau-père de Gloria Burgle, commissaire de police d'Eden Valley, aussi pugnace que maline !

Cette histoire complètement timbrée, ici à peine résumée (tant elle foisonne de rebondissements) sert de trame à cette saison 3, riche de 10 épisodes de 50 minutes.

Comme vous l'aurez deviné, si vous ne le saviez déjà, Fargo est une déclinaison du film éponyme des frères Coen, sorti en 1996. Le showrunner Noah Hawley a si bien intégré ce qui fit le sel de ce long métrage qu'on croirait la série pilotée par le tandem de cinéastes.

Pourtant, il ne s'agit pas d'un simple exercice de style, "à la manière de". L'écriture est prodigieusement maîtrisée, mélange de comédie noire et d'intrigue policière, développée selon un tempo rigoureux et une imagination fertile. L'histoire est complexe, certes, mais parfaitement lisible et passionnante (moi, je m'en suis tenu à deux épisodes par jour, sauf à la fin où j'ai enquillé quatre chapitres car je ne pouvais plus attendre de connaître le dénouement, mais les amateurs de "binge-watching" se régaleront avec ces dix heures intenses, hilarantes, surréalistes).

Chaque épisode s'ouvre avec la mention selon laquelle l'histoire s'est vraiment déroulée en 2010 dans le Minnesota, mais que par respect pour les défunts, les noms ont été changés alors que le déroulement des faits respecte scrupuleusement la vérité. J'ignore si c'est authentique ou juste une plaisanterie supplémentaire, mais après tout qu'importe, même si un récit aussi fou a bien pu avoir lieu.

Réalisée avec un brio bluffant (ambiances hypnotiques, rythme implacable, photo magnifique, compositions des plans sensationnelles), la série bénéficie aussi d'un casting éblouissant - et c'est pour lui que j'ai démarré par la saison 3.

Dans Fargo, vous aurez droit à deux Ewan McGregor pour le prix d'un (et s'il ne décroche pas un Emmy Award, je n'y comprends rien car il est époustouflant). Mais vous aurez aussi Mary Elizabeth Winstead, qui est à la fois d'une beauté renversante, qui a le meilleure nom d'héroïne (Nikki Swango !), et qui interprète génialement cette dure-à-cuire. Vous retrouverez David Thewlis dans une composition de salopard répugnant jubilatoire (avec une recette de thé inoubliable...). Et vous sourirez avec la même satisfaction que l'épatante Carrie Coon à la fin (la comédienne est fantastique dans son rôle de flic obstinée).

Enorme kif donc. Ne vous en privez pas !

CAPTAIN BRITAIN & MI13, de Paul Cornell et Leonard Kirk


Une virée en Grande-Bretagne à l'heure du "Brexit" ? (Re)lisons Captain Britain & M.I.13 de Paul Cornell et Leonard Kirk.

La série est lancée comme tie-in à la saga Secret Invasion (Brian Michael Bendis / Leinil Yu) mais la formule s'attire un public de fidèles qui maintiendra le titre à flot pendant une quinzaine d'épisodes, soit trois arcs, et un Annual (que j'ai zappé).

Donc, les Skrulls passent à l'offensive et ciblent l'Angleterre dont ils convoitent la magie. Une unité spéciale, le MI 13, commandée par Pete Wisdom, est sur le pied de guerre pour protéger la population et ce patrimoine bien spéciale. L'équipe compte dans ses rangs Captain Britain, Black Knight, Spitfire, Union Jack.

Cornell réjouit par le rythme avec lequel il mène son affaire : 4 épisodes à fond les ballons, avec destructions massives, morts rapides et résurrections aussi express, nouvelle détentrice d'Excalibur (une femme médecin musulmane et voilée, Faïza Hussain), des démons, des skrulls très hargneux. On ne s'ennuie pas... Parce qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer !

Graphiquement, Leonard Kirk est au diapason, encré par Jesse Delpergang. Il s'amuse visiblement à animer ces scènes d'action spectaculaires, même s'il échoue à donner du volume à Captain Britain (qui semble avoir subi un régime par rapport à celui dessiné par Alan Davis).
En prime, on a droit à des couvertures de Bryan Hitch (pas toujours renversantes, mais disons que ça se remarque). 

On croit qu'après ça, c'est bouclé, mais que nenni ! 

Après Secret Invasion, Cornell annonce Hell goes to Birmingham (sacré titre) et cette fois, l'équipe doit affronter les conséquences d'un geste mal mesuré par Pete Wisdom, qui, pour repousser les skrulls, a libéré des démons. Tous ont accepté de regagner leurs dimensions par loyauté, sauf un : Platko !
au passage, on s'aperçoit que Mr Misery, dans Dr Strange
de Aaron et Bachlo, est la copie conforme de Platko...
C'est pas beau de copier, même une série un peu oubliée !

Platko vend littéralement du rêve aux humains, et ainsi compte asservir le monde. Captain Midlands, une recrue secondaire du MI 13, trahit le groupe que Blade le chasseur de vampires a rejoint - et lorsqu'il apprend que Spitfire tient ses pouvoirs d'un vampire, vous imaginez que ça complique encore plus la situation !

Toujours pied au plancher, Cornell exploite superbement son intrigue avec une menace originale et spectaculaire, qui permet aussi, habilement, d'explorer les fantasmes de chaque membre de l'équipe (Captain Britain retrouve Meggan, bien vivante, mais s'en détourne, persuadée que c'est une illusion ; Faïza et Black Knight commencent à flirter...). C'est très plaisant à lire, sans prétention mais solide.

Pat Oliffe vient remplacer Kirk au dessin le temps de l'épisode 5, tandis que les encreurs se succèdent (Delpergang étant parti au terme du premier arc). Kirk, lui-même, donne tout ce qu'il a dans des planches exigeantes (explosions multiples, figuration importante, etc), et on sent qu'il tire un peu la langue - souvent influencé par Immonen, il n'en a cependant pas la sidérante régularité.

L'histoire se termine par une nuit au clair de la lune. C'est qu'il s'y prépare du vilain...
 Et cette fois, c'est Stuart Immonen qui se colle
aux couvertures : la classe !

La série va s'achever dans un feu d'artifices et un arc plus long (six épisodes), avec un méchant d'envergure : Dracula. Le prince des vampires accepte d'épargner la Latvérie avec le Dr. Fatalis alors qu'il s'apprête à attaquer la Terre en commençant par le Royaume Uni, dont il se méfie (comme les skrulls) à cause de sa concentration magique.

Le père de Faïza est enlevé, le fils de Spitfire l'attire dans un guet-apens, mais Blade a un as dans sa manche : le crâne de Quincy Harker, qui permet de dresser une barrière magique contre les vampires et de les repousser le moment venu : ça va saigner ! Dracula a aussi, croit-il, un joker puisque Fatalis, durant leur négociation, lui a livré Meggan, histoire de piéger Captain Britain !

Vampire Nation est l'histoire la plus folle et la plus inégale du lot : Cornell multiplie les rebondissements avec adresse et tonus mais abuse parfois des surprises providentielles et cède au bain de sang prévisible et violent d'un tel récit. 

En même temps (comme dirait notre nouveau président), il sait tirer parti du matériel dont il dispose : puisque tous les héros de la série sont des seconds couteaux, aucun n'est assuré de s'en tirer, seule l'affection que peut porter le lecteur à l'un ou l'autre fait la différence, mais ça créé un vrai suspense.

Kirk a un point de côté puisqu'il est régulièrement assisté par Ardian Syaf sur plusieurs épisodes et le mélange de leurs deux styles donnent des écarts déroutants. Mais dans l'ensemble, ça reste honorable : Cornell aime quand ça pète de partout, que ça gicle, que ça démonte, que ça ventile façon puzzle, avec un max de figurants et de décors/véhicules qui partent morceaux, donc le(s) dessinateur(s) qui illustre(nt) ça a(ont) intérêt à être costaud(s).

Je me demande ce que cette quinzaine d'épisodes auraient donné avec Alan Davis au dessin : voilà une production qui aurait été parfaite pour lui, d'autant que Cornell sans être Claremont est à l'aise avec ses héros, la dynamique de groupe, un certain humour délirant.

Bon, ça ne vaut pas la grande époque d'Excalibur (celle de Claremont/Davis et plus encore celle de Davis en solo), mais c'est très divertissant.

jeudi 20 juillet 2017

GYPSY (Netflix)


Voilà une série télé que je vous conseille : Gypsy, diffusée sur Netflix, en 10 épisodes (de 50' env.).
  Jean Holloway/Diane Hart (Naomi Watts)

Jean Holloway est pyschanalyste, mariée à Michael, avocat, et mère d'une petite fille. Elle s'occupe principalement de trois patients : 

-Sam Duffy, qui vit difficilement sa séparation d'avec sa girlfriend Sidney Pierce ; 
- Allison Adams, adolescente toxicomane qui a coupé les ponts avec sa famille ; 
- et Rebecca Rogers, sexagénaire qui ne s'assume pas comme mère trop possessive et ne comprend pas que sa fille refuse de la revoir. 
 Michael Holloway (Billy Crudup)

Mais Jean elle-même est une thérapeute trouble et troublée : ainsi a-t-elle l'habitude de poursuivre ses études sur ses patients en dehors du cabinet où elle pratique (avec trois autres collègues). Elle enquête sur la famille et le petit ami d'Allison, sur la fille de Rebecca, et l'ex-fiancée de Sam.
 Joan/Diane et Sidney (Naomi Watts et Sophie Cookson)

Mère et épouse modèle, elle cache tout cela à son mari, dont la secrétaire, très sexy, ne le laisse pas insensible (même s'il refuse d'être infidèle... Jusqu'à ce qu'une rumeur ne se répande à ce sujet après un déplacement professionnel au Texas avec un collègue et ladite secrétaire).
 Joan et Allison (Naomi Watts et Lucy Boynton)

Sous la fausse identité de Diane Hart, pseudo-journaliste, Joan séduit/se laisse séduire par Sidney Pierce, qui travaille comme barista et chante dans un groupe rock ; héberge (dans l'appartement où elle vivait avant de se marier) Allison pour l'éloigner de son copain toxico et violent, et fréquente la fille de Rebecca qui a intégré une sorte de communauté hippie-chic.

Mais à force de jongler avec toutes ces histoires parallèles, de s'y investir au-delà du raisonnable, Joan met en péril sa vie de famille, son travail et son propre équilibre personnel... Jusqu'où conservera-t-elle ses secrets ?

Il y a quelques mois, j'avais suivi Chance, sur Hulu, avec Hugh Laurie et Gretchen Mol, qui mettait également en scène un psy dans une intrigue amoureuse perverse. Remarquable réussite (malgré une fin un peu capillotractée - mais une saison 2 est prévue et devrait permettre de rétablir cela).

Ici, l'atout de Gypsy (qui, au passage, a provoqué une polémique absurde aux Etats-Unis car le titre indisposait des associations estimant que cela stigmatisait la population gitane !), c'est encore une fois son casting, sensationnel, et en première place Naomi Watts (qui est aussi productrice du show créé par Lisa Rubin). L'actrice est sublime dans son rôle, à la fois sensuelle (à 48 ans, elle n'a jamais été aussi belle) et borderline : son jeu, tout en finesse, est admirable, réussissant à exprimer les émotions intenses qui agitent son personnage avec une subtilité rare. Et puis quelle classe !

Elle est bien entourée : Billy Crudup est excellent dans le rôle du mari, Sophie Cookson incarne l'objet du désir à la perfection, Lucy Boynton est épatante en toxico (dont le secret, une fois révélé, donne une dimension renversante à son histoire)...

L'écriture diffuse une ambiance ouatée très prenante, jouant sur l'image d'une héroïne trop parfaite pour être honnête, toujours sur la corde raide. Les relations entre les personnages sont riches, complexes, et le récit se déroule en conservant une tension constante, sans céder à la facilité d'effets classiques.

Le seul bémol concerne la réalisation, inégale - en particulier quand il s'agit de visualiser les fantasmes de Joan/Diane. Mais cette réserve mise à part, la production est très soignée, on ne s'ennuie jamais (et une saison de 10 épisodes l'empêche quand elle est bien structurée).

Une réussite.

INFERNO, de Stuart Immonen

 


 y a une bonne vingtaine d'années...

... Stuart Immonen bossait alors chez DC : une partie conséquente de son travail que je connais mal (voire très mal), et qui m'a donné envie de lire cette mini-série culte, Inferno, dont il signe scénario et dessins, avec déjà Wade Von Grawbadger à l'encrage.

L'histoire est assez curieuse : elle implique une jeune femme, membre de la Légion des Super-Héros, toutes deux temporairement établies au XXème siècle. Coincée dans un supermarché, Inferno entend des voix et se lie à un groupe d'adolescentes, dont l'une d'elles est recherchée par la police car elle a fugué. 
Tout en faisant connaissance avec ces filles, Inferno a des "absences" au cours desquelles elle se remémore sa jeunesse (confiée par ses parents à des laborantins qui ont analysé ses pouvoirs et appris à les maîtriser) et doit affronter ses démons (entre succomber à sa peur du noir et à une étrange créature qui se renforce grâce à cette phobie, ou surmonter son tempérament volcanique et s'émanciper de la LSH).

Dans la postface du dernier épisode (la série en compte quatre), Immonen explique la genèse compliquée de ce projet, dont l'héroïne était négligée, et alors que lui-même était par ailleurs fort affairé par ses épisodes de Adventures of Superman. C'est en profitant du désintérêt des éditeurs pour le personnage et en jouissant d'une liberté totale pour concevoir ses épisodes (notamment en créant des couvertures atypiques, inspirés des mangas) qu'il a réalisé ceci.

Brodant sur le passage à l'âge adulte, s'amusant avec le pouvoir pyrotechnique de l'héroïne correspondant à son caractère ombrageux, Immonen déroute par sa narration entre rêve et réalité, qui convoque un panda énigmatique (selon le principe que la différence entre un mystère et une énigme est qu'une énigme a toujours une solution). C'est habile, mais étrange.

Visuellement, le trait d'Immonen n'a rien à voir avec celui qu'on lui connaît aujourd'hui (ou plutôt avec ceux qu'on lui connait tant il a pris l'habitude de changer de style à chaque projet). A cette époque, il est clairement sous l'influence d'Adam Hughes : le résultat est très élégant et classique, avec déjà une narration exceptionnellement fluide et dynamique. Même le look assez kitsch d'Inferno passe bien grâce à ça.

Il faudra que je trouve le temps de me plonger plus avant dans ce DC-Immonen désormais...

mercredi 19 juillet 2017

DEFENDERS #1-2-3, de Brian Michael Bendis et David Marquez


Avant de découvrir la version en série télé sur Netflix, à partir du 8 Août prochain, examinons les trois premiers épisodes déjà disponibles de The Defenders, écrits par Brian Michael Bendis et dessinés par David Marquez. Un projet de longue date en vérité puisque le scénariste l'avait annoncé, discrètement lors du dernier épisode de son run sur New Avengers (à l'époque, l'auteur prévoyait de relancer le titre Heroes for Hire, avec Mike Deodato, mais le projet fut retardé pour je-ne-sais-quelle-raison...).

Diamondback is back ! Et il a pour projet de devenir le nouveau baron du crime organisé de New York. Son plan passe autant par la conquête que par la vengeance car, bien renseigné (même si on ignore comment, tout comme on ne sait pas encore comment il est revenu à la vie...), il s'attaque successivement à Jessica Jones (dans son agence), Luke Cage (dans la rue), Matt Murdock (dont il connaît la double identité en tant que Daredevil) et Danny Rand.
Une fois ses adversaires prévenus, il tente d'acheter la complicité de Black Cat qui lui tend un piège, mais va mesurer son erreur, tandis que DD convainc Jessica et Iron Fist de s'allier face à cette menace...

Bendis revient à ses racines, les street-level heroes, avec quatre personnages qu'il a longuement animés précédemment. Il imprime beaucoup de rythme à ce lancement, la cause de la réunion des quatre Defenders est simple et logique pour chacun (et le fait que ce soit DD qui la motive est habile). La dangerosité de l'ennemi est établie de façon tout aussi efficace : ça va chauffer, le méchant n'est pas là pour négocier !

Quant aux fameux dialogues "bendisiens", ils m'ont parus moins abondants qu'à l'accoutumée, donc j'estime que, pour cette fois, on ne pourra guère l'attaquer sur ce point.

David Marquez est un dessinateur qui grandit vite et bien : au début, je le trouvais un peu lisse (voir Ultimate Spider-Man), puis il a subtilement modifié son style (Invincible Iron Man) avant d'être très rapidement placé sur un event (Civil War II, où, compte tenu des contraintes de l'exercice, je l'ai trouvé à l'aise).
Ici, il a un peu durci et noirci son trait et ça lui va bien : ses pages sont découpées simplement, mais ses plans sont soignés (des décors fournis, des angles de vue dynamiques, des persos expressifs). Et la colo de Justin Ponsor ne gâche rien.

On n'est pas dans un décalque comics des productions Netflix avec ces persos. C'est très accrocheur et prometteur. 

Le retour (d'entre les morts) de Diamondback s'est soldé dans un premier temps par une correction en règle de Luke Cage, grâce à l'exploitation d'un de ses points faibles physiques. Direction : la clinique de la Night Nurse.
Cependant, Daredevil interroge Ben Urich sur ce qu'il sait au sujet du vilain et va prêter main forte à Jessica Jones, tandis que Danny Rand lance un audacieux défi au Caïd. Mais attention ! Un vigilant rode dans l'ombre, attentif à ces mouvements dans les bas-fonds...

Bendis est vraiment comme un poisson dans l'eau dans cette intrigue urbaine, et, passé le résumé des faits (de manière astucieuse), il entretient bien la tension engendrée par ce qui est arrivé à Luke. La complémentarité de ces Defenders est brillamment exploitée : de ce point de vue, la scène entre Rand et Fisk est une merveille (qui a de plus le mérite de montrer en effet Danny offensif et profitant de son rang social pour se glisser dans une soirée huppée). 
Un autre très bon moment se déroule dans la clinique de la Nurse Night, avec un invité surprise (mais judicieux). Et puis un grand classique, toujours savoureux, avec DD et Urich.
Pas de dialogues envahissants, mais un rythme très soutenu : pour un peu, on croirait que Bendis a voulu déjouer les attentes de ses détracteurs...

Visuellement, Marquez marque encore des points : il est à l'aise dans les séquences calmes, mais s'éclate et maîtrise les bastons (l'irruption de DD dans le repaire de Diamondback est superbement mise en scène et la bagarre qui suit est spectaculaire, avec des angles de vue très dynamiques - voir ci-dessus).

La colo de Ponsor est parfaite, traduisant bien cette ambiance entre chien et loup, sans couvrir le trait de Marquez. On sent qu'il y a eu un gros travail de préparation en amont entre chaque membre de l'équipe créative.

Très efficace. Vivement la suite !

(Par ailleurs, et c'est un motif de satisfaction supplémentaire, Marvel a eu la bonne idée de ne pas parasiter Defenders avec cette connerie sidérale de Secret Empire. Bendis a-t-il négocié cela pour démarrer tranquillement ce titre ? Et peut-être signifier son opinion envers cet event ? En tout cas, ça prouve que les séries les plus agréables à lire sont celles qui ne dépendent pas de ces grosses sagas, quand bien même ses personnages y figurent au milieu d'une foule d'autres...)

Après avoir reçu un avertissement du Punisher, Daredevil, Iron Fist et Jessica Jones rejoignent Luke Cage chez la Night Nurse et, avec pas de monde en ville, font le point sur le retour et les objectifs de Diamondback (auquel Black Cat vient d'oser tourner le dos). Comment, déjà, peut-il être revenu des morts ? Mais surtout il faut gérer Frank Castle qui, lui, veut surtout s'assurer que le prétendant au titre de nouveau Caïd de New York retourne en enfer...
 
 
 

Le récit de Brian Bendis continue à se développer sur un rythme soutenu, son aisance à animer ces personnages et à développer cette intrigue, en maintenant quelques interrogations, et en dosant les guests, en fait une série très plaisante. La dialoguiste revient de manière plus appuyé, mais la séquence principale (où les Defenders - et d'autres acteurs - cogitent sur les tenants et aboutissants) prouve surtout que le scénariste a bien révisé les antécédents de Luke Cage et Diamondback.

Et, une fois encore, l'épisode se conclut sur une image choc (qui est aussi un hommage à une célèbre scène de Batman...), qui renforce à la fois la dangerosité du méchant mais surtout donne envie de vite découvrir la suite.

David Marquez s'illustre avec moins de plages d'action mais sa gestion des séquences d'échanges est très astucieuse et simple (l'usage de gaufriers). Il n'use que d'une double-page (à la mise en scène diaboliquement fluide). S'il maîtrise tout le casting, sa manière de représenter Iron Fist (même dans ce costume que je n'aime pas) est remarquable.

Je vais me répéter, mais, même si vous n'êtes pas client de Bendis, essayez ses Defenders : ça envoie du bois !

THE QUESTION, de Rick Veitch et Tommy Lee Edwards


Je continue dans la série de héros déglingos animés par une équipe artistique d'exception avec la mini de 2005, écrite par Rick Veitch et dessinée par Tommy Lee EdwardsThe Question : Devil's in the details.

Imaginé par Steve Ditko après son départ de chez Marvel pour Charlton Comics à la fin des 60's, le personnage de Vic Sage est devenu célèbre par sa réinterprétation radicale par Alan Moore qui s'en est servi comme modèle pour Rorschach dans Watchmen. Journaliste grande gueule parti à la recherche d'une peau synthétique, le héros est ensuite devenu un justicier sans visage.

Denny O'Neill et Denys Cowan ont ensuite redéfini le personnage (citant d'ailleurs le Rorschach de Moore dans un épisode). Puis Vic Sage a trouvé la mort dans l'excellente maxi-série hebdo 52 où la flic Renee Montoya a pris sa succession.

Entretemps, donc, le vigilant a beaucoup changé depuis Ditko et la mini-série de Veitch et Edwards illustrent cette mutation dans une intrigue aussi hallucinée qu'hallucinante. 

Grosso modo, il est question de la construction d'une immense tour à Metropolis, financée par Lex Luthor, dont l'édification sert évidemment un plan chelou tandis que Superman sera occupé ailleurs. 
Vic Sage arrive en ville, depuis Chicago, après avoir remonté cette piste dans un affrontement contre un de ses adversaires, Psychopomp, qui est complice des malfrats de Metropolis. Superman tolère mal l'interventionnisme musclé de the Question sans savoir que Vic Sage a étudié le journalisme dans la même école que Lois Lane (qui cache - mal - à Jimmy Olsen avoir eu le beguin pour son charismatique camarade)...

Bon, il faut s'accrocher au pinceau car Veitch au scénar retire rapidement l'échelle et nous offre un vrai trip qui n'emprunte guère au mode super-héros traditionnel. Mais, pour peu qu'on se prête au jeu, le résultat vaut le détour.

The Question est ici envisagé sous un éclairage shamanique qui communie avec les villes, attend que la cité lui parle, le guide où se niche le crime. L'action est rare, on assiste à une déambulation envoûtante, traversée d'éclairs de violence (Vic Sage se débarrasse presto de ses adversaires et n'hésite pas à les couler dans le béton tout frais du building en construction!). 

De la même manière, les agissements du gang des "subterraneans" de Metropolis pour récupérer de la drogue et de l'argent via les conduites des sanitaires (!), l'architecture du gratte-ciel selon les principes du Feng-shui, et l'opposition philosophique entre Superman (qui ne fait que passer) et the Question procèdent d'un parti-pris détonant où Veitch ironise tout en soulignant le mysticisme du héros.

C'est assez équivoque donc. The Question monologue en permanence (sans que ça n'alourdisse la narration d'ailleurs : plus qu'un monologue, c'est comme un échange de réflexions avec le lecteur qui est mis à contribution dans l'enquête), il demande à Chicago puis Metropolis (puis plusieurs autres villes) de lui parler, de le guider.

Par ailleurs, il se vante franchement d'être un reporter réputé, pugnace, mais évite sans cesse Lois Lane (pour mieux la surveiller à l'occasion, avec un regard presque amoureux, c'est évident) et écarte tous les importuns qui le reconnaissent.

Donc, oui, la santé mentale de Sage est sujette à caution. Est-il vraiment sain d'esprit mais capable d'évoluer dans "deux mondes" (comme c'est plusieurs fois répété) ? Ou est-il complètement barjo, limite défoncé (comme le suggèrent ses visions - il est capable aussi bien de reconstituer visuellement un meurtre comme on rembobine un film, ou de percevoir les flux d'énergie mystique - et ses méthodes d'action radicales - un échange savoureux à la fin a lieu entre lui et Superman qui lui demande ce qu'il a fait des "subterraneans" et il répond à Superman qu'en vérité il ne veut pas le savoir...).

On est pas loin du procédé employé par Lemire dans Moon Knight avec le discours sur la perception d'un héros borderline.
C'est aussi la manière de faire de Mark Waid (sur Daredevil ou Black Widow, avec Samnee) : réduire au minimum le supporting cast pour entrer dans la tête du héros et inviter le lecteur à s'interroger à son sujet.

Mais le voyage vaut surtout pour l'extraordinaire apport graphique de Tommy Lee Edwards : cet artiste qui adore mixer les techniques s'en donne à coeur joie ici. Certaines images piquent franchement les yeux (la façon dont the Question "voit" Superman), d'autres sidèrent, parfois il vise l'épure maximum (the Question réduit à une silhouette noire sur fond jaune, ou alors une scène en "caméra objective"), il s'amuse avec les symboles (tout est signe dans une ville : les graffitis, les failles sur le sol...).
On peut regretter parfois que Edwards souligne davantage l'effet à la lisibilité, mais au moins il va au bout de ses idées et colle au délire de Veitch. Si vous appréciez les expériences, y a de quoi faire !

J'ignore la situation du personnage dans le DC Rebirth : est-ce toujours Montoya derrière le masque - ce qui augurerait peut-être de nouvelles aventures ponctuelles avec Kate Kane/Batwoman ? Ou, Ted Kord étant revenu, Vic Sage ressuscitera-t-il lui aussi (même si Morrison a revisité génialement les héros Charlton de Ditko dans l'épisode Pax Americana de Multiversity) ? En tout, the Question mérite d'être exploitée à nouveau.

mardi 18 juillet 2017

MOON KNIGHT, de Jeff Lemire et Greg Smallwood


IL FAUT LIRE les 14 épisodes de Moon Knight par Jeff Lemire et Greg Smallwood (+ quelques guests au dessin : James Stokoe, Wilfredo Torres, Francesco Francavilla et Bill Sienkiewicz). Et là, je vous le dis, on tient un futur classique, un authentique chef d'oeuvre, un run d'anthologie !

Dans le premier arc (#1-5, dans le recueil Lunatic), l'intrigue démarre avec Marc Spector interné dans un asile psychiatrique mais toujours possédé par l'esprit du dieu de la vengeance égyptien, Konshu. Fortement médicamenté par une docteur et rudoyé par deux infirmiers, il ne rentre en contact avec l'entité dont il était le bras armé que lorsque de séances d'électrochocs (idée simple, mais géniale) et qui lui rappelle sa mission comme Moon Knight. Il est, malgré ce traitement, en proie à des visions dans lesquelles il voit (croit voir ?) d'anciennes relations (des acolytes, des amantes, puis plus tard des ennemis) qui l'encouragent à fuir... Problème : une fois dehors, c'est le chaos total, dans des proportions hallucinantes - peut-être la continuation de ses délires ?

Lemire démarre pied au plancher et retourne complètement le lecteur. On perd tout repère, on ne distingue plus ce qui est vrai de ce qui est faux, ce qui est de l'ordre de la folie de ce qui est crédible/raisonnable. Nous sommes dans un comic-book mental, vertigineux, trouble, troublant, passionnant. 

Le scénariste convoque tous les alias du héros - Spector donc, mais aussi Steven Grant ou Jack Lockley - et son entourage - Marlene Alraune, Jean-Paul "Frenchie" Duchamp - et gère ce casting en virtuose. Il réussit surtout à la fois à égarer le lecteur tout en le gardant toujours accroché au déroulement de l'histoire. La fin de ce premier acte est d'ailleurs au diapason : on peut l'interpréter d'abord comme une chute (aux sens propre et figuré...) et un tremplin pour la suite.

Greg Smallwood retrouve MK après avoir illustré, brillamment, les six épisodes d'un arc du précédent volume de la série (Blackout, écrit par Brian Wood). Mais l'artiste est comme transfiguré par la matière dont il dispose, il lâche les chevaux en composant des pages somptueuses, aux découpages renversants (le motif de la pyramide y est récurrent) et jouant avec l'espace négatif de manière extraordinaire (le blanc de la page et celui des costumes de Moon Knight, des blouses du personnel et des patients de l'asile). Ceux qui pensaient que Bill Sienkiewicz avait livré la plus belle version graphique du personnage devront réviser leur jugement.

Dans le petit mot d'adieu de Jeff Lemire à la fin du 14ème et dernier épisode, Jeff Lemire avoue qu'il n'avait prévu qu'une dizaine-douzaine d'épisodes initialement, et il a développé son plan en fonction du succès de son histoire.

Il faut, à mon avis, voir là l'explication de la faiblesse du deuxième acte (# 6-9, dans le recueil Reincarnations), où l'auteur tire un peu trop sur la corde qu'il a si magistralement tendu auparavant. L'intrigue plonge toujours plus profond dans la psyché de Spector et la frontière floue entre réalité et folie, au point parfois de céder à une sorte de délire peu inspiré.

Pour ne pas trop en dire, Moon Knight effectue des incursions correspondant aux vies de ses divers alias : on le voit ainsi sur le plateau du tournage d'un film consacré à MK, mais aussi dans l'espace luttant contre des créatures inquiétantes, ou errant la nuit dans les bas-fonds. Disons-le bien franchement : c'est un beau bordel.

Mais en même temps, Lemire n'est pas un manche et on devine derrière tout ça le véritable thème de son récit : qui est le VRAI Moon Knight ? Explorer toutes ces dimensions, même les plus extravagantes, les plus curieuses, les plus déroutantes, fait partie de cette recherche pour obtenir la réponse.

On peut croire alors aussi que la succession de fill-in artists indique un gros coup de mou de la part de Smallwood, dont la contribution, bien que toujours sensationnelle, est beaucoup plus réduite. James Stokoe fournit des planches spatiales très détaillées, Wilfredo Torres fait merveille dans un style rétro-ligne claire, Francesco Francavilla est plus brouillon avec une palette criarde, et Bill Sienkiewicz éblouit avec trois fois rien.

Là encore, la dernière image qui est aussi la dernière page du deuxième tpb est une sorte de déclaration programmatique : MK semble s'adresser autant à lui-même qu'au lecteur, après avoir été mis sans dessous-dessus, en se fixant une ultime mission... 

Après un deuxième arc, qu'on peut presque zapper tant on retombe sur ses pieds au début de cet acte III (#10-14, dans le recueil Birth and Death), toute la question est : Lemire va-t-il dénouer son intrigue avec la même maestria qu'il l'a lancée ? Et où en sera le héros à la fin ?

Je ne répondrai pas à la seconde question pour ne spoiler personne, mais la fin est un modèle d'élégance tout en positionnant Moon Knight d'une manière qui obligera le prochain scénariste à l'écrire à composer avec un nouveau statu quo. La promesse, si souvent faite, de "ce ne sera plus jamais comme avant", prend là tout son sens.

Comme Lemire l'apprécie visiblement, il a attendu la dernière ligne droite pour convoquer Bushman dans sa saga, soit certainement le pire ennemi de Moon Knight. Le scénariste revisite brillamment le passé de Marc Spector, aux côtés de "Frenchie", en Egypte, et acte la naissance de MK. Il aligne les séquences intenses avec une maîtrise spectaculaire : on vibre pour le héros, on renoue avec l'ambiance si spéciale (d'un cauchemar éveillé) des débuts, et en même temps on comprend que le but de la manoeuvre (en plus de rafraîchir la mémoire des fans ou d'initier les amateurs) est de diriger les lecteurs en expliquant d'où tout est parti, comment tout a commencé (donc bien avant ladite série actuelle). 

Le duel final répond à la question - "qui est le vrai Moon Knight ?" - de façon adroite, habile, mais surtout jubilatoire (un peu à la manière d'ailleurs de la théorie de Tarantino sur Superman, selon laquelle Clark Kent est le déguisement du héros et non pas l'histoire d'un journaliste survivant de Krypton qui s'habille en super-héros pour dissimuler son identité). Le sort de Khonshu est aussi réglé (définitivement ?).

Smallwood est de retour pour ces ultimes épisodes et pour mon plus grand plaisir. Ce qu'il accomplit est littéralement ébouriffant : c'est tout à la fois classieux, inventif (on pense parfois à ce que produit un JH Williams III dans la construction des pages, des plans, l'enchaînement des cases, l'expression visuelles des idées), puissant. Visiblement, il mélange plusieurs techniques pour produire des textures (son trait a cet aspect du dessin au crayon non encré) et sa collaboration avec cette fantastique coloriste qu'est Jordie Bellaire aboutit à un résultat bluffant de beauté et d'étrangeté ("l'étrangeté est le condiment de la beauté" disait Baudelaire). 

Sans eux, cette BD n'aurait pas ce charme bizarre, ces ambiances si pénétrantes, cette force vertigineuse - comme toutes les grandes réussites, on se rend compte qu'une BD n'est pas qu'un beau/bon scénario, c'est la combinaison d'idées brillamment exprimées et de visuels qui les traduisent subtilement, les subliment.
 
14 épisodes, ce n'est pas bien long, mais avec une telle densité, et une telle qualité, ça vous nourrit étonnamment. Une fois tous les tpb, en vo et vf, publiés, Marvel et Panini seraient bien inspirés de réunir tout ce run en un seul volume pour en apprécier la cohérence et l'intelligence.

En tout cas, cette histoire de Moon Knight est un "instant classic".
La classe égyptienne...

lundi 17 juillet 2017

DOCTOR STRANGE, de Jason Aaron et Chris Bachalo


Que vaut Doctor Strange par Jason Aaron et Chris Bachalo ?

Tout commence très bien :

Aaron enchaîne d'abord les premiers épisodes (disponibles dans le recueil The Way of the Weird, #1-5) sur un ton qui mélange comédie et fantastique débridées. Le personnage auquel s'identifie le lecteur est une jeune libraire qui a un souci bien particulier et perturbant dont le brave docteur identifie le lien avec des dérèglements mystiques récents.

Kevin Nowlan illustre quelques pages en fin d'épisodes qui confirment une menace d'envergure et donc offre un contraste avec l'humeur légère des pages dessinées par Bachalo. Les deux artistes sont en grande forme. On en a pour son argent, cela reste très lisible (louable effort de la colorisation de Bachalo, dont ce n'est pas toujours le point fort).

Aaron monte progressivement en régime et achève le premier arc en laissant le lecteur aussi K.O. que Strange. On pense alors tenir là un run d'anthologie, à la mesure du coup de projecteur qu'a voulu porter l'éditeur sur ce héros avec le film. Il y a bien quelques détails bizarres (où sont passés les tempes blanches de Strange, qui, du coup, semble avoir singulièrement rajeuni ? Comment se fait-il qu'il ne porte plus de gants pour couvrir ses mains meurtries ?), mais bon, ne chipotons pas... 

Car les choses vont vite se gâter, pour tout le monde...

L'identité de l'ennemi et sa puissance de feu étant désormais établies, en même temps que Strange paraît plus démuni que jamais pour y faire face, un agréable frisson s'empare du lecteur dans cet acte II.

Aaron choisit de convoquer autour du héros une sorte de gang de magiciens, entrevus dans les premiers épisodes : certains figures sont connus, du moins familières (Magik, mais aussi Shaman et Talisman, Monako, Daimon Hellstrom), d'autres inconnus (des créations originales ? Je ne ne suis pas expert des seconds couteaux occultes de Marvel, donc mystère). On pourrait alors espérer une version du Shadowpact de DC appliquée à Marvel, mais le scénariste n'exploite pas cette (prometteuse) idée, préférant continuer (complaisamment) à mettre Strange en scène dans un pilonnage incessant. L'humour se fait franchement plus rare, et quand il est mis en avant, il l'est laborieusement (et encore, le pire est à venir).

Sont-ce vraiment "les derniers jours de la magie" annoncés dans le titre de l'arc ? Oui et non. Le méchant est défait, mais le héros ne sort pas du champ de bataille très frais.

Et ce manque de fraîcheur va signer l'acte III...

Ses pouvoirs réduits au minimum, Strange n'a guère le temps de souffler, même s'il est motivé à se cultiver à nouveaux aux sciences occultes avec humilité et détermination. Voilà le Baron Mordo qui débarque, motivé pour l'achever, mais Nightmare lui grille la politesse... A moins que Satana n'inflige à Strange un régime diabolique, ou que Dormammu ne choisisse de régler tout ça lui-même.

Le docteur ruse avec une efficacité abracadabrantesque pour se débarrasser de tous ces empêcheurs de lancer des sortilèges en rond - étonnantes ressources de la part d'un sorcier qui est sorti rincé de son duel contre l'Empirikul, mais qui se débarrasse les doigts dans le nez de ses pires ennemis. Il a un as dans sa manche, Mr. Misery, qu'il a séquestré des années durant dans le cellier de son sanctuaire sacré, et qui a eu le temps de réfléchir au pire moyen d'en faire baver Strange (en s'en prenant à son meilleur ami).

Aaron sombre dans la farce lourdingue (le dîner chez Satana), expédie de manière frustrante des passages qu'on attendait (Mordo, Cauchemar, Dormammu -surtout avec Bachalo déchaîné). On préfère quand il surprend en invitant Thor pour des opérations neurologiques (drôles et épatantes). Mais la libraire est horripilante (à part suivre Wong qui sait toujours où il ne faut pas aller mais qui y va quand même, et qui finit par le payer).

En somme, tout ça part sur le chapeaux de roues, s'essouffle ensuite, puis part dans tous les sens. Visuellement, c'est par contre souvent formidable (même si la performance de Bachalo qui réussit à enchaîner les épisodes comme jamais diminue progressivement, avec le recours à une armée d'encreurs et des tics graphiques répétitifs), avec des fill-in de grande classe (mention à l'épisode des origines que se partagent Nowlan et Leonardo Romero, puis le remplacement éclair de Frazer Irving - par contre Jorge Fornes venant dépanner pour trois-quatre pages est beaucoup plus moyen).

Bachalo est la vraie attraction de la série, même si, après on remarque de sérieux signes d'essoufflement (même si je ne l'accable pas trop pour cette fois car il aligne des pages mémorables) : déjà, on ne sait plus trop quel âge à son Dr Strange vu qu'il n'a plus un cheveu blanc (alors qu'on voit Scarlet Witch ou Magik dans leurs looks actuels, ça suppose que l'histoire se situe actuellement, mais Strange lui a l'air d'un jeune homme - ou d'un sorcier qui s'est fait une teinture), puis dans le troisième arc un coup il est barbu (par une petite barbichette soignée, bien barbu comme un mec qui n'a plus le temps de se bichonner entre deux combats), un coup il est seulement moustachu (avec une barbe de trois jours, mais bon...).

Idem pour Wong ou la libraire qui en ch... des ronds de chapeaux depuis un moment et qui n'ont pas l'air bien affecté physiquement (la libraire est même étonnamment apprêtée).

Tous ces petits (ou pas si petits) trucs qui, additionnés, montrent bien que l'artiste est sous pression et/ou que le script n'est plus aussi rigoureux. Sur ce dernier point, il est évident que Aaron décide de traiter le troisième acte sur le ton de la rigolade, presque de la farce : ça fait bizarre après deux arcs successifs où ça plaisante mais pour respirer dans une baston homérique. Là, on a le sentiment que le scénariste parodie étonnamment tout ce qu'il a mis en place, et évacue des méchants qu'on aurait adoré voir développé dans cette saga (surtout que Bachalo les dessine comme un ouf - sa version de Nightmare est grandiose) ou recycle des mecs zarbs qu'il adore (the Orb, dont le rôle est nébuleux).

C'est frustrant en fait : tu sens une affaire énorme au début mais qui ne tient pas du tout ses promesses, comme si, entretemps, l'auteur s'en désintéressait.

Un sursaut est-il possible pour l'ultime 16ème épisode ?


Wong exorcisé après avoir été la proie de Mr. Misery, il faut encore que Strange s'occupe de Zelma, sa libraire/bibliothécaire/boulet (personnage horripilant surtout... Je devine bien l'intention du scénariste d'avoir inventé ce perso, auquel devait s'identifier le lecteur, mais son comportement n'a cessé de me gonfler et son traitement trahit une désinvolture symbolique de toute l'entreprise d'Aaron) après qu'elle ait maladroitement invoqué un sortilège dans une dimension parallèle.

Le remède (de cheval) va bouleverser la situation au sein du Sanctum Sanctorum, c'est-à-dire que Strange change tout simplement de bonniche puisque Wong décide de plier les gaules.

Alors, outre que donner le rôle de la nouvelle servante à une fille témoigne d'une misogynie à peine voilée, et d'envoyer Wong aller profiter des joies de la vie civile (soit : envoyer le perso au placard), le seul mérite à créditer à Aaron est qu'il admette dans son petit mot d'adieu que rien dans son run n'aurait été aussi bon et beau sans la contribution de Bachalo (et Nowlan). Un bel éclair de lucidité de la part de cet auteur qui m'apparaît plus que jamais surcoté, qui tourne la page en ayant fait sombrer dans la grosse farce ce titre. Là, on a juste vingt pages dont le contenu aurait tenu en deux tant c'est expédié.

Bachalo nous gratifie d'une chouette couverture et de jolies planches, plus calmes, mais celles de Kevin Nowlan sont plus somptueuses encore (pas de compositions à la mords-moi le porte-mine mais quelle classe). Bachalo avoue qu'il a d'abord refusé le projet, ne se sentant pas d'affinités avec l'univers du Docteur, mais il s'est bien amusé (et n'oublie pas de saluer son "armée d'encreurs", sans qui rien n'aurait été possible).

Mais bon, soyons honnêtes, et lucides avec Aaron, c'est un sentiment de déception énorme qui domine.

RETOUR EN POINTILLES A L'ESSAI...

Hello, amigos !

Je réactive mon blog après plusieurs mois d'interruption et la promesse que je m'étais fait de ne pas le poursuivre, estimant qu'avoir atteint mille critiques représentait un cap suffisant - à tout le moins bien supérieur à tout ce que j'aurai pu imaginer en démarrant cette aventure.

Je me suis consacré entretemps à un autre blog dédié au cinéma, mais après un départ sur les chapeaux de roues, je me suis rendu compte que j'avais présumé de mes forces, négligé l'investissement que cela requérait. J'ai donc laissé tomber, piteusement, en faisant d'abord une pause... Qui s'est éternisait. Et puis j'ai admis que c'était fini.

En fréquentant occasionnellement et pour des sessions brèves le forum Buzzcomics (où j'ai longtemps traîné par le passé, avec bien moins de sagesse...), j'ai (re)commencé à y poster des avis sur des recueils ou des épisodes. Pas de quoi me motiver pour replonger dans l'exercice critique régulier et aussi rigoureux que précédemment ici, mais avec une rédaction plus spontanée (sans notes préalables, écrite d'un jet et à chaud, peu après la lecture).

A force, quand même, je me suis rendu compte que tous ces textes mériteraient peut-être d'être mieux rangés, dans un espace dédié. MYSTERY COMICS m'a paru l'endroit adéquat pour cela. Et donc je vais progressivement transférer ce que j'ai initialement posté sur Buzzcomics.

C'est retour en pointillés et à l'essai, comme j'ai intitulé cette entrée, car j'ignore à quelle fréquence j'alimenterai à nouveau ce blog, pour combien de temps. C'est que je suis par ailleurs occupé par d'autres activités et je ne suis donc plus aussi disponible pour m'occuper de tout cela avec la même ponctualité qu'auparavant. 

Mais si la forme change, l'esprit reste le même : il s'agit de vous faire partager mes lectures, vous inciter à les partager ou au contraire à en éviter quelques-unes. J'ai constaté, en mon absence, que ce blog continuait à être abondamment visité, j'espère que ceux qui passaient par là avant reviendront, que des curieux le découvriront. N'hésitez pas non plus à déposer vos commentaires (je ne garantis pas d'y répondre, mais c'est toujours plaisant d'avoir un retour).

RDB.