jeudi 21 septembre 2017

WOLVERINE #1-6, de Chris Claremont, John Buscema et Al Williamson


Reprenons le fil du volumineux Marvel Epic Collection : Wolverine. Après vous avoir touché un mot des mini-épisodes parus initialement dans Marvel Comics Presents Wolverine, le mutant griffu gagna rapidement en 1989 son propre mensuel, toujours écrit par Chris Claremont et dessiné par John Buscema, avec en prime Al Williamson comme encreur.

Examinons les 6 premiers épisodes réalisés par ce trio, qui sont composés de deux arcs de trois numéros chacun, et qui prolongent les aventures de Wolverine à Madripoor. Pour rappel, Logan (comme ses amis X-Men) est toujours considéré comme mort (l'équipe s'est retirée en Australie après le crossover Fall of the Mutants) et, bien que sa physionomie ne passe normalement pas inaperçu (avec notamment sa fameuse chevelure), il évolue dans cette principauté asiatique sous le pseudo de "Patch" (parce qu'il porte, en civil, un bandeau sur son oeil gauche)...
  

Wolverine arrive trop tard sur les lieux d'un crash aérien mais les survivants, parmi lesquels se trouvent une partie du personnel naviguant et son amo Kojima Noburo, sont aux mains de pirates. Après leur avoir réglé leur compte, Logan promet à Nobura, mourant, de retrouver l'épée noire de Muramasa.

 

Cette arme qui est à la fois sacrée et maudite, car la légende raconte qu'elle prend possession de celui qui la brandit et en fait un guerrier sanguinaire, est évidemment convoitée par d'autres. Lindsay McCabe et Jessica Drew (la première Spider-Woman, qui, à cette époque, s'est retirée de la communauté des super-héros car elle a perdu presque tous ses pouvoirs) enquêtent au sujet de l'épée et s'attirent vite des problèmes. Même si Wolverine veille discrètement sur elles, il arrive trop tard pour empêcher Jessica d'être instrumentalisée par l'arme et doit en plus affronter le Samouraï d'argent...


En désarmant Jessica, Wolverine est à son tour sous l'emprise de l'épée et il s'enfuit en prenant Jessica en otage afin de la sacrifier en présence des membres de la secte vouant un culte à l'instrument. Lindsay fait alliance avec le Samouraï d'argent et appelle O'Donnell, le patron du "Princess Bar", en renfort. Arriveront-ils tous les trois à ce que Logan épargne Jessica ?

Chris Claremont mène son récit à toute allure : il poursuit dans la veine qu'il exploitait dans le bimensuel Marvel Comics presents même si le format des épisodes est passé de huit à une vingtaine de pages. Les éléments du folklore super-héroïque sont pratiquement tous gommés : Wolverine porte une simple tenue noire et un vague masque (qui évoque plutôt un trait sommaire de camouflage sur les yeux), pas de super-vilain non plus (le Samouraï d'argent se range du côté des gentils ici). La manifestation des super-pouvoirs est réduite au possible (Jessica Drew grimpe aux immeubles comme Spider-Man mais sans exécuter d'acrobaties insensées, Wolverine sort les griffes en dernier recours).

Ainsi épuré, le récit gagne en intemporalité et peut même presque se lire comme l'équivalent d'un What if...? ou des Elseworlds (chez DC Comics), des versions alternatives des histoires inscrites dans la continuité ou déplaçant des personnages emblématiques dans des lieux et des époques décalés. Si l'action est percutante et spectaculaire, l'exotisme du cadre et le sens de l'aventure priment donc sur les codes habituels. C'est, encore 28 ans après, très rafraîchissant à lire.

L'argument - une épée magique mais maléfique, que seul un guerrier aguerri peut dompter - fait évidemment penser à ce qu'on lisait dans les pages de Conan, et c'est bien entendu ce qui plaisait le plus à John Buscema. Il s'en donne à coeur joie pour représenter Wolverine comme un loner à la fois rusé, hargneux, taraudé par sa violence, et la simplicité de son découpage traduit à merveille le nerf tendu de l'intrigue, à la fois extravagant et élémentaire. Dans cette narration, on ne croise que des mâles outrageusement virils, revenus de tout, et de splendides femmes, conquérantes, téméraires, qui n'ont rien envier aux héros masculins.

Mais la plus-value graphique vient de l'encrage d'Al Williamson : comme avec John Romita Jr sur Daredevil, il sublime les dessins de Buscema avec son trait de plume fin, d'une élégance folle. Il y a des pages renversantes, comme celle où Wolverine, possédé, se tient sur le toit en feu du bar où il a récupéré l'épée, tenant dans ses bras Jessica Drew inconsciente. Sans vouloir déprécier le travail de Klaus Janson sur les épisodes de Marvel Comics presents, l'apport de Williamson élève cette BD à un niveau supérieur, plus fin, plus racé, et s'impose comme un des meilleurs "embellisseurs" de Buscema car, ayant lui-même été un grand dessinateur, il est à même de peaufiner les crayonnés de son partenaire (qui ne les poussait pas toujours beaucoup).

Passons au deuxième acte.


De manière prévisible, après l'accession de Jessan Hoan sur le trône de nouvelle maîtresse de Madripoor downtown (après la chute de Roche dans Marvel Comics presents), un nouveau prétendant se présente pour prendre sa place et restaurer les trafics divers de la principauté.


Pas de quoi impressionner l'orgueilleuse "Tyger" qui peut compter sur Wolverine, son ange gardien. Mais son rival n'est pas le premier venu, il s'agit du colonel Coy, richissime affairiste et père de Shan Coy Manh (alias Karma, ex-membre des Nouveaux Mutants). Il peut compter sur deux hommes de mains particulièrement redoutables, deux mutants, le vampire Bloodsport et le colosse Roughouse, pour s'imposer.


Wolverine s'interpose avec les renforts de Jessica Drew et Lindsay McCabe, pourtant réticentes au début à l'idée d'aider une reine du crime organisé. Mais la clé du succès pour neutraliser le colonel Coy et ses sbires reste sa fille, déchirée entre son amour pour son père (même si elle désapprouve ses projets criminels) et ses convictions d'héroïne...

Si le premier arc était divertissant et efficace, le suivant est un cran au-dessus grâce à la présence d'un vrai méchant et d'une intrigue, certes peu complexe, mais plus dense. L'argument est tout trouvé et prolonge celui qui traversait les épisodes de Marvel Comics presents avec la saga Save the Tiger : on est plongé dans une guerre pour le trône du crimelord de Madripoor downtown.

Claremont réintroduit donc Jessan Hoan alias "Tyger" et sa première apparition est digne de celle de Dragonlady dans Terry et les pirates de Milton Caniff, moulée dans une robe dorée inoubliable. Il y a d'ailleurs beaucoup de (très belles) femmes dans cette histoire puisqu'on retrouve aussi Jessica Drew, Lindsay McCabe, et que l'ex-Karma des Nouveaux Mutants a un rôle déterminant. Ce sont toutes des combattantes, aux caractères bien trempées, et non des potiches.

Comme pour appuyer cette singularité, les adversaires de Wolverine sont vraiment coriaces : Bloodsport, capable de saper l'énergie vitale une fois qu'il a griffé ou marqué de son empreinte quelqu'un, et Roughouse, dont la force est ici comparée à celle de Hulk (pas moins), valent au mutant de sérieuses roustes au cours desquelles il est défenestré, passe à travers des murs épais, manque de se noyer. Comme il évite, toujours pour éviter qu'on ne le reconnaisse, au maximum d'utiliser ses griffes, il a fort à faire pour ne pas être défait.

John Buscema dispose donc d'un matériau digne de son immense talent : la brutalité des affrontements lui permet de déployer toute son énergie, et celle-ci est d'autant plus communicative qu'elle est mise en scène dans un découpage toujours aussi basique. Le maître n'a pas besoin de doubles pages et n'utilise que des splashs que pour démarrer l'épisode, mais quel punch ! Et Williamson ajoute de superbes fonds, utilisant des hachures, dosant les à-plats de noir, soulignant les contrastes : magnifique ! Hélas ! l'encreur laissera sa place ensuite, remplacé par Bill Sienkiewicz (qui déméritera pas, mais dont le style offre un mélange curieux avec celui de Buscema)...

Quoiqu'il en soit, voilà une lecture jubilatoire, qui fut traduite en son temps dans la collection "version intégrale" chez Semic, puis en recueils chez Panini. Pour les "vo-istes", ils sont aussi disponibles (pour les 5 premiers dans l'album Wolverine Classic vol. 1). 

mercredi 20 septembre 2017

EXCALIBUR VISIONARIES VOLUME 1 (#42-50), d'Alan Davis


Après avoir évoqué la saga The Cross-Time Caper, écrite par Chris Claremont, dont ce furent les derniers épisodes sur la série qu'il co-créa, plongeons à présent dans le run réalisé seul par Alan Davis. Scénariste et dessinateur du titre, le britannique fut sollicité pour en reprendre les rênes par l'editor Terry Kavanagh qui constatait avec dépit la chute des ventes, due au mécontentement des fans. Il lui accorda donc carte blanche, mais Davis savait que la réussite de la mission passait d'abord par quelques l'obligation de répondre à des questions laissées en suspens par Claremont... Tout en inscrivant son projet dans un récit palpitant. Il y accordera 8 épisodes (dont le dernier, 50ème de la série, est un numéro double), collectés dans le recueil Excalibur visionaries vol. 1 (premier des trois tomes rassemblant la totalité des chapitres de Davis).


Tout commence par une nouvelle attaque de Gatecrasher et ses Technets, frustrés que Opal-Luna Saturnyne ait levé le contrat sur la tête de Phoenix/Rachel Grey-Summers, contre Excalibur, au repos dans leur phare... 

Mais la bagarre est rapidement interrompue par Horatio Cringebottom, du ministère des transports trans-temporels, et Bert, mécanicien, qui pratiquement une correction rapide sur Widget pour éviter qu'il ne provoque de nouveaux transferts entre les dimensions à l'équipe.


Les Technets se mutinent ensuite contre Gatecrasher, qui s'éclipse. Nightcrawler invite les mercenaires à habiter dans le phare d'Excalibur contre le promesse de ses tenir tranquille dorénavant. Cependant, sur I'Thère, Kylûn, un guerrier, affronte les hordes de Necrom qui prétend agit au nom d'Excalibur.
  

En proie à une nouvelle crise de jalousie, et excédé par la présence envahissante des Technets, Captain Britain s'en prend violemment à Nightcrawler, au point de lui casser une jambe - ce qui lui vaut d'être arrêté par la police omniverselle. Son procès a lieu dans la foulée à Hors-Le Monde et il est condamné à mort !


Sur I'Thère, Kylûn libère la princesse Sat'Nine et affronte à ses côtés Necrom, qui exécute la jeune femme avant de prendre la fuite par un portail dimensionnel. Le guerrier le poursuit et surgit... Dans le phare d'Excalibur où Nightcrawler réussit à la calmer et écoute son histoire : sauvé sept ans (en années terriennes) par Widget des sbires de la Renarde, il comprend que Necrom s'est joué de lui en revendiquant ses actes au nom de l'équipe de héros.


Sans nouvelles de Captain Britain, Rachel propose à Meggan de l'accompagner sur les lieux de son enfance afin d'en apprendre davantage sur ses pouvoirs et leur source. Peu après Alistaire Stuart du W.H.O. (Weird Happenings Organization) débarque au phare mais, Rachel étant déjà partie, Kitty Pryde en profite pour l'entraîner dans une escapade romantique. 


Nightcrawler teste les Technets lors d'une enquête menée par le W.H.O. sur des vols de reliques sacrées, au cour de laquelle ils rencontrent leurs concurrents du F.I. 6 et leur super-agent, le mutant Micromax.


Acquitté in extremis par Opal-Luna Saturnyne, Captain Britain décide de profiter de son séjour à Hors-Le-Monde pour s'instruire sur la police omniverselle et son rôle en son sein. Il devine, grâce à un collègue, que, comme protecteur de la Terre 616 et membre d'Excalibur, rien n'a été le fruit du hasard. Mais pour en savoir plus, faute de parler à Merlin (mort), il doit s'entretenir avec sa fille, Roma.


Pendant ce temps, dans les Alpes françaises, Rachel et Meggan découvrent leurs points communs (une enfance traumatisante, des souvenirs confus, des pouvoirs immenses difficiles à contrôler) et retrouvent Neurus, agonisant, qui permet à Meggan de se rappeler d'où elle vient et qui elle est vraiment.


Au phare, Cerise, guerrière (du Ghrand Shar du Généclan de Subruki, Zartok et Kuli Kâ) égarée en traversant l'espace-temps, surgit et s'associe à la troupe dirigée (tant bien que mal) par Nightcrawler. A Hors-Le-Monde, Captain Britain est reçu par Roma qui lui explique que, suite à la mort de Merlin, elle a comploté pour provoquer la création d'Excalibur, ce qu'elle justifie en montrant la tournure (dramatique) qu'auraient prises les choses sans cela. Mais la finalité de tout cela demeure mystérieuse depuis la disparition de Merlin...


Entre temps Opal-Luna Saturnyne a envoyé un groupe pour récupérer les Technets et prévenir Nightcrawler que d'ici peu la Terre sera détruite (sans plus d'explications). Sur ces entrefaites, Captain Britain, Rachel et Meggan reviennent au phare et font la connaissance de Kylûn et Cerise mais aussi apprennent ce qui attend la planète.


Ils n'ont pas le temps de digérer la nouvelle que Kitty Pryde les contacte depuis un site archéologique en Irlande où les scientifiques du W.H.O. supervisés par Alistaire Stuart viennent de faire une étonnante découverte. Non loin de là, un jeune moine, Feron, quitte les prêtres qui l'ont formé pour devenir l'hôte de la force du Phénix.


Arrivée en Irlande avec ses amis, Rachel découvre dans une crypte la force de l'Anti-Phénix qui provoque la métamorphose de Widget avant d'être attirée jusqu'à Londres où Necrom l'absorbe. A l'aube du duel lancé par ce dernier contre Rachel, Merlin resurgit à Hors-Le-Monde et, devant Opal-Luna Saturnyne et Roma sidérées, augmente la puissance de son champion, Captain Britain.


Sous l'influence de Necrom, dont la puissance est décuplée par l'énergie de l'Anti-Phénix, la réalité s'altère autour des membres d'Excalibur, sa cible. Pour y faire face, Kitty, Meggan, Nightcrawler fusionnent avec Captain Britain qui traverse alors les dimensions entre toutes les terres parallèles pour protéger l'Omnivers. 


Kylûn protège Widget et Cerise les agents du W.H.O., tandis qu'à Hors-Le-Monde Merlin explique enfin à Roma et Opal-Luna Saturnyne comment, jadis, lui, le premier Feron et Necrom invoquèrent la force du Phénix. Mais Necrom les trahit en attaquant Feron pour tenter de s'emparer de cette énergie que son hôte préféra libérer dans l'espace.


Merlin s'éclipsa pour créer Hors-Le-Monde et créer le corps des Captain Britain. Feron se retira pour fonder un ordre qui formerait son successeur quand le Phénix reviendrait sur la Terre 616. Et Necrom se cacha sur I'Thère en attendant l'heure de sa revanche... Qui a désormais sonné !


Bien qu'en agissant ainsi elle sacrifie ses souvenirs, Rachel accepte de répondre au défi de Necrom en libérant la puissance du Phénix dont elle est l'hôtesse. Leur combat, spectaculaire, se déplace dans l'espace jusqu'à la mort de Necrom.


Rachel, dans le coma, est récupérée par ses amis tandis que Merlin se satisfait de cette victoire. Néanmoins, Meggan sape l'énergie de Captain Britain pour détruire le phare - et, par là même, tous les autres sur les terres parallèles, qui faisaient office de tours de contrôle. Roma empêche son père de châtier la jeune femme et téléporte l'équipe jusqu'au manoir des Braddock où les attendent Kylûn, Widget, Cerise et Alistaire Stuart. Captain Britain rassure Nightcrawler en promettant qu'ils sont désormais sous la protection de Roma et qu'ils pourront se consacrer au rétablissement de Rachel.

Whaou ! Quelle prodigieuse aventure ! C'est dans cet état d'esprit qu'on achève la lecture de cette saga, véritable leçon de narration et tour de force graphique.

Il n'y a rien à jeter dans ces huit épisodes, à peine peut-on déplorer que Kitty Pryde soit un peu négligée, et que son rôle n'impacte pas le déroulement de l'action. Mais sinon, quel souffle ! Alan Davis parvient d'abord à agréger des éléments épars de la série depuis son lancement pour leur donner un sens : ainsi découvre-t-on que la formation d'Excalibur ne doit rien au hasard, pas davantage que l'incarnation de Brian Braddock comme Captain Britain de la Terre 616 (un emprunt direct au corps des Green Lanterns de DC Comics), mais encore retrouve-t-on en Kylûn ce gamin apparu fugacement dans Excalibur #2 (Novembre 88) et téléporté par Widget sur I'Thère où il est devenu un redoutable guerrier s'opposant au terrible Necrom.

Progressivement, de manière virtuose, Davis distille les indices en introduisant de nouveaux personnages et en en écartant d'autres. Le sort des Technets est résolu après un intermède comique savoureux (qui est un clin d'oeil aux X-Men avec Nightcrawler dans le rôle du mentor). L'arrivée de Cerise est moins naturelle, même si la scène où elle se présente est une merveille (demandant à Kurt Wagner à quoi ressemble le plus un humain parmi les habitants du phare, elle se voit répondre que c'est elle face aux Technets et Nightcrawler lui-même !). La transformation de Widget surprend aussi et n'est pas résolue à la fin de cet arc géant (mais continuera à alimenter les intrigues suivantes). Quant à Feron, il est regrettable qu'aucun scénariste ne se soient rappelés de lui au moment de l'event Avengers vs. X-Men (2013) car, pour toute intrigue impliquant le Phénix, il aurait été bien plus pratique que Hope Summers (dont on est depuis sans nouvelles...).

A cet effort de synthèse s'ajoute un vrai travail narratif pour intégrer le casting à un récit spectaculaire et haletant. Pour cela, il faut un méchant d'envergure (ce qui manquait en fait aux épisodes de Claremont, qui préférait exploiter la famille dysfonctionnelle qu'était Excalibur et la comédie engendrée par le décalage entre les héros et leurs adversaires) : ce sera donc le magicien Necrom. Davis le fait véritablement apparaître et agir tardivement, suggérant sa présence et sa puissance là aussi à petites doses avant un dernier acte grandiose. Pour éviter ce qu'on pourrait appeler le syndrome du "méchant providentiel", il le relie intelligemment à  diverses mythologies sur lesquelles sont bâtis la série et ses héros : d'un côté, il s'agit d'un ancien membre d'un trio tout-puissant composé de Merlin (le créateur du corps de police omniverselle d'Hors-Le-Monde, donc de Captain Britain), de l'autre il est en relation avec Feron, hôte initial de la force du Phénix (qui a irrigué longtemps les épisodes de Uncanny X-Men avec la transformation de Jean Grey puis la création de Rachel Grey-Summers). La manoeuvre est habile puisqu'elle permet d'impliquer, en les soudant (au propre comme au figuré le temps d'une séquence mémorable), les membres d'Excalibur.

Davis articule aussi une partie de son histoire, dans le premier acte, autour du thème de l'identité et connecte formidablement deux femmes jusqu'ici sans vrai lien, Rachel et Meggan : de cette dernière, le lecteur, non familier des aventures de Captain Britain avant la série Excalibur, ne sait rien sinon qu'elle agit/réagit de manière empathique et possède des pouvoirs métamorphes et quelques autres capacités extraordinaires. Mais Meggan est aussi peu affranchie que nous sur qui elle est, d'où elle vient, sa condition. Précisément, ce vide trouve un écho chez Rachel qui découvre qu'en utilisant moins (ou de façon moins spontanée et intense) son pouvoir elle a davantage accès à son propre passé (rappelons qu'elle a débarqué à notre époque depuis un futur apocalyptique pour les mutants d'une terre parallèle). En incitant Meggan à partir sur les traces de ses origines, c'est aussi la manière que trouve Rachel de s'éloigner de l'agitation des exploits d'Excalibur et donc de se recentrer pour ré-apprendre à se connaître et à se situer dans notre monde, notre époque.Il en résulte des pages touchantes, nimbées de mélancolie mais aussi de merveilleux, malgré les horreurs subies par Meggan comme par Rachel.

Graphiquement, Davis met une claque au lecteur non seulement en tenant huit épisodes d'affilée (neuf presque en comptant que le 8ème est un numéro double) de haute volée. L'expressivité des personnages est remarquable, mais l'énergie du découpage n'a rien à lui envier, et le degré de détail de chaque page est admirable, qu'il s'agisse de représenter le QG d'Excalibur (même si le phare ne survivra pas à cette épopée), Hors-Le-Monde (avec sa figuration ahurissante et ses décors fantastiques), I'Thère (inspirée par la saga de John Carter of Mars d'Edgar Rice Burroughs), jusqu'au duel à mort final dans l'espace entre Rachel et Necrom.     

L'encrage de Mark Farmer et les couleurs de Glynis Oliver ajoutent à la qualité de l'ensemble... Et devraient inciter les editors-in-chief actuels de Marvel à plus d'humilité quand, aujourd'hui, ils prétendent que le nouveau statu quo ("Marvel Legacy") offrira au public des histoires d'une envergure comparable à une saga à chaque fois : c'était déjà le cas ici, et Alan Davis aurait largement de quoi donner des leçons de narration et de dessin à bien des auteurs et artistes actuels qui prétendent, comme leur direction, réinventer la roue.

Par la suite, Davis, sans doute, et légitimement, épuisé, va se contenter d'écrire les épisodes suivants. Il ne re-dessinera que le diptyque des n°54-55 puis son ultime arc sur le titre, couvrant les épisodes 60 à 67... Dont je vous parlerai dès que je les aurai relus ! 

mardi 19 septembre 2017

HAWKEYE #10, de Kelly Thompson et Leonardo Romero


Mine de rien, le run de Kelly Thompson et Leonardo Romero sur ce nouveau volume de la série Hawkeye semble avoir trouvé son public puisque nous voilà en possession du 10ème numéro. La performance est d'autant plus remarquable que le titre existe désormais non plus avec Clint Barton mais avec l'autre détentrice de ce pseudonyme, Kate Bishop.


Ce nouveau chapitre commence par une page d'une exquise féminité où Kate se prépare à sortir en se faisant une beauté - une préciosité qui tranche avec le côté garçon manqué dont elle fait habituellement preuve... Et qui va interroger le lecteur en alimentant l'intrigue.


Nous avions quitté Kate alors qu'une jeune femme, méconnaissable car de dos, entrait dans son agence et provoquait chez elle une expression stupéfaite. Lorsque ses amis arrivent et qu'ils la trouvent maquillée et en robe du soir, ils s'interrogent sur son état d'esprit alors qu'elle les avait convoqués, l'air inquiet. 


Pourtant Kate les entraîne, contre toute attente, pour une soirée en boîte de nuit. Mais lorsque le malfrat Oddball surgit dans la discothèque pour racketter les clients, Kate refuse d'abord de l'affronter !


Elle s'y résout malgré tout pour calmer ses amis, après avoir aguiché les garçons et ignoré les filles auparavant, et règle son compte au vilain en deux temps, trois mouvements. Il n'empêche, l'attitude de Kate intrigue ses acolytes...
  

Et ils ont raison de l'être, intrigués car... La vraie Kate Bishop est détenue dans une planque de Madame Masque, et dans la cellule voisine, se trouve son père, également prisonnier !

Bien que la série, depuis le début, joue plutôt la carte de la légèreté, il est troublant de voir, désormais, après dix épisodes, à quel point la question du corps préoccupe la scénariste Kelly Thompson : on a en effet vu un prévenu littéralement imploser, une jeune femme se transformer en dragon, un jeune homme devenir un colosse, un père de famille entraîné contre son gré dans un fight club, le père de Kate cloné... Et maintenant Kate elle-même répliquée par sa pire ennemie, Mme Masque !

Ajoutez que les combats qu'a dû mener Kate lui laissent régulièrement des plaies (et l'obligent à porter divers pansements - un reliquat du Hawkeye version Fraction/Aja où Clint était lui aussi couvert de bandages), et on mesure bien qu'être héros, c'est d'abord être un corps en souffrance, manipulé, malmené, et même reproduit !

L'ouverture de cet épisode, une planche de pure séduction où, dans l'intimité, on assiste au maquillage de Kate, qui souligne sa beauté naturelle, et que le dessin superbement épuré de Leonardo Romero met en valeur, préfigure tout ce qui suit (tout en prolongeant ce qui a précédé). Le scénario de Kelly Thompson joue malicieusement sur la "possession" de Kate qui adopte un comportement décomplexé d'abord comique puis étrange, embrassant deux des garçons de sa bande et snobant les deux filles qui l'accompagnent, puis qui rosse Oddball sans ménagement après s'être estimée trop supérieure pour combattre un vilain de seconde zone comme lui. 

Lorsque la vérité sur la situation est dévoilée, dans le dernier quart de l'épisode, le twist fonctionne pleinement tout en nous laissant sur une ultime page très accrocheuse (annonciatrice de règlements de comptes - le pluriel est de rigueur puisque Derek Bishop va devoir répondre à une question essentielle et que le duel attendu avec Mme Masque est au programme du prochain chapitre).

Hawkeye arrive donc, tranquillement mais sûrement, à la conclusion de sa première saison puisque, en Novembre, la série, sans changer d'équipe créative (ouf !), s'apprête à réunir les deux archers avec l'arrivée de Clint Barton à Los Angeles...

lundi 18 septembre 2017

BEFORE WE GO, de Chris Evans


Il y a quelque semaines, je vous avais parlé, en avant-première, du film Mary de Marc Webb (qui est en salles depuis Mercredi dernier), avec Chris Evans. L'interprète de Captain America y brillait dans une composition subtile pour cette production beaucoup plus modeste que les opus des studios Marvel. Before We Go permet de vérifier le talent de cet acteur dans ce qui est aussi son premier passage derrière la caméra pour un long métrage réalisé il y a trois ans mais qui n'a jamais connu les honneurs d'une sortie en salles chez nous (il est disponible en streaming et en VOD).

 Nick (Chris Evans)

Nick joue de la trompette dans le hall de la gare de Grand Central à New York juste avant la fermeture de l'endroit pour la nuit lorsqu'il aperçoit une jeune femme manquant le dernier train. Ayant cassé son téléphone portable en courant, elle le récupère grâce au musicien qui lui demande s'il peut l'aider de quelque manière que ce soit.

Brooke (Alice Eve)

C'est le début d'une longue nuit d'errance dans la "Grosse Pomme" pour le couple. Pourquoi Brooke était-elle si pressée de rentrer chez elle ? Nick va apprendre qu'elle est mariée à un homme infidèle à qui elle a laissé chez eux une lettre de rupture avec son alliance. Mais, à présent, elle regrette son geste et espérait rentrer à la maison avant le matin et l'arrivée de son époux pour détruire sa missive.

Nick et Brooke

Malheureusement, elle est sans le sou car on lui a volé son sac à main dans un bar avant qu'elle n'aille à la gare. Nick essaie de convaincre un taxi de la conduire à destination, puis de récupérer son sac chez des receleurs (dont le barman leur a donnés l'adresse). Mais à son tour la jeune femme se demande pourquoi Nick veut l'aider, comme s'il voulait à tout prix éviter de se rendre ailleurs...

"C'est toi dans le futur."

Invité à une fête, Nick veut surtout éviter d'y aller car son ex, avec laquelle il espère/craint de renouer, s'y trouvera. Il vérifiera d'ailleurs que c'est le cas mais qu'en plus elle est accompagné de son nouveau compagnon dont elle attend un enfant. Et puis Nick doit passer une audition avec un jazzman réputé au matin sans être convaincu de son talent.

Nick et Brooke

Les heures passent et Nick et Brooke constatent la similitude de leur situation : ils fuient tous deux leur passé, tout en essayant de ne pas avoir de regrets - à commencer par celui, peut-être, de s'être, eux, trouvés... A l'aube, ils se séparent sur le quai de la gare. Avec le projet de se revoir ?

D'abord, une anecdote : hier, j'écoutais sur Europe 1 l'émission "Un Dimanche de cinéma" (de 15 à 16 h.) lorsque, à la fin, une séquence, "L'avis des autres", est lancée. Trois critiques se joignent à l'animateur pour donner coups de coeur et coups de griffe sur trois sorties en salles. Parmi les films sélectionnés, Mary de Marc Webb avec Chris Evans se fait éreinter par les trois experts qui dénoncent une tentative maladroite pour un acteur connu pour jouer un super-héros de s'offrir une production indépendante afin de prouver son talent (comprendre : évidemment, il n'en faut aucun pour jouer un super-héros...).

Outre le mépris de cette analyse (enfin... "analyse" est ici un bien grand mot pour qualifier l'exercice qui consiste à encenser ou démonter un film en quelques minutes, avec des arguments aussi minables), on assiste là à un bel exemple de tartuferie puisque ces soi-disant spécialistes du 7ème art n'ont à l'évidence qu'une connaissance très réduite de la carrière de Chris Evans et n'ont pas dû voir Before We Go, qui était déjà un long métrage à petit budget et l'expression d'un comédien qui n'a jamais caché son intention de passer derrière la caméra au lieu de s'éterniser devant pour jouer des super-héros.

Par ailleurs, depuis (au moins) Clint Eastwood, il est fréquent désormais que des comédiens acquérant une certaine notoriété grâce à des blockbusters de devenir réalisateur pour des histoires intimistes qui ne seraient pas financées sans leur côte sur la marché. 

Le sujet de ce premier opus indique bien le peu de moyens dont Evans a disposé mais cette "pauvreté" sert son propos : cette variation sur le thème de la "brève rencontre" a l'intelligence de ne pas s'égarer en fausses pistes, elle suit ses deux personnages sans jamais les lâcher le temps d'une nuit. Et pourtant, ce qui ressemble au départ à une énième "rom-com" (comédie romantique) déjoue les attentes : à part un bref baiser, les deux égarés ne vivront pas le grand amour et ne rentreront pas au matin ensemble.

Le scénario, écrit (principalement) par Ron Bass (auteur entre autres du script de Rain Man, Barry Levinson, 1988), parle de deux individus éprouvés par une histoire amoureuse : Nick a cru que l'élue de son coeur autrefois serait prête à tout lâcher pour vivre avec lui alors qu'il abandonnait ses études de médecine pour se consacrer à sa passion pour la musique, Brooke a découvert que son mari la trompait depuis des mois et a voulu le quitter par une lettre pleine de ressentiments avant de regretter son geste. En se rencontrant, ils vont s'entraider et essayer d'échapper à leurs regrets, à réparer leurs erreurs : Nick s'échine à trouver un moyen pour que Brooke rentre chez elle avant que son époux n'y arrive et ne découvre la missive qu'elle lui a adressé, Brooke entraîne Nick à tenter de nouveau sa chance avec son ex mais aussi à se faire confiance pour l'audition qu'il doit passer. La narration, sensible, déroule ce mince prétexte durant 90 minutes filmées avec finesse et élégance.

Bien entendu, on peut entrer dans cette histoire avec un sourire ironique : Chris Evans a bien de la chance de tomber sur la superbe Alice Eve et cette dernière d'être accompagné par ce séduisant gentleman. Aurait-il aussi prévenant avec une jeune femme au physique quelconque ? Aurait-elle accordé sa confiance à un mec plus moyen ? Mais cette réserve s'efface devant la sobriété du jeu des deux partenaires et l'émotion touchante qu'ils communiquent, qui ne sombre jamais dans la mièvrerie, et dont la fin, positive, n'assure pourtant rien.

"Avant qu'on se quitte" (comme on pourrait traduire le titre original) est un joli film tout simplement, pas le "caprice" d'une star célébré pour ses grosses productions, mais bien un coup d'essai prometteur comme réalisateur et qui confirme l'intention de Chris Evans d'explorer d'autres univers que celui des sauveurs du monde en costumes. 

dimanche 17 septembre 2017

JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 26 : LE COUTEAU DANS L'ARBRE, de Dodier


Après un 25ème tome décevant (Aïna, traitant de l'esclavagisme moderne dans une enquête située à Paris), Alain Dodier devait se ressaisir. Le fan de toujours que je suis est pleinement rassuré avec ce nouvel épisode qui, non seulement, rassure sur le plan narratif mais convoque de vieux souvenirs datant des premiers albums de Jérôme K. Jérôme Bloche, le plus attachant des détectives privés de la BD franco-belge. 

Alors qu'il s'apprête à partir en Italie avec sa fiancée, Babette, qui profite d'un congé, Jérôme reçoit un appel téléphonique de son oncle qui réclame sa présence à Bergues car la fille de son patron, Antoine De Meester, a fugué.


Sur place, l'ambiance est tendue car les recherches de la police n'ont rien donné et Jérôme, qui insiste pour rencontrer la mère de la jeune fille, n'obtient pas gain de cause. Babette en veut aussi au détective car la météo est exécrable et la grand-mère de ce dernier ne cache pas son antipathie envers De Meester. 

Malgré tout, Jérôme mène son enquête et fait quelques découvertes troublantes : De Meester se révèle être un véritable tyran, aussi bien en affaires qu'avec sa famille ; son fils, Adrien, qui fut le meilleur ami d'enfance de Jérôme, mais qui a coupé les ponts avec son père, est soupçonné d'avoir enlevé Charlotte, sa soeur, et la tante et la grand-mère du détective ne sont peut-être pas étrangères aux dessous de cette affaire...

Comme depuis le début de la série, et de manière systématique depuis que Dodier l'écrit et la dessine, une histoire qui se déroule à Paris (où habite et a son agence JKJB) est suivie d'une autre se passant en province. Le Couteau dans la plaie n'est cependant pas qu'un simple dépaysement mais aussi un retour aux sources puisque le héros va devoir mener une enquête là où vivent son oncle, sa tante et sa grand-mère.

Tout cela nous renvoie aux premiers tomes des aventures de Bloche, notamment le superbe Passé recomposé, mais Dodier ne se contente pas d'exploiter à nouveau le lieu des origines familiales de son détective, il s'en sert pour un récit palpitant, tortueux et qui enrichit le passé de Jérôme.

L'auteur avait failli dans son précédent tome à s'emparer d'un sujet, certes délicat, en le traitant sur le ton de la comédie policière. Ici, il n'a rien laissé au hasard en se préoccupant à nouveau de son héros, de ses investigations, et en greffant les éléments dramatiques autour d'eux. Progressivement, on apprend à connaître les seconds rôles, à deviner les coulisses de ce dossier (pourquoi Charlotte a fugé ? Pourquoi Madame De Meester vit-elle cloîtrée ? Pourquoi l'oncle de de Jérôme craint-il Antoine De Meester ? Où est passé et quel rôle joue exactement Adrien ?). Il y a une vraie montée en puissance.

Dodier agrémente le tout de touches plus légères, subtilement décalées, parfois référentielles : Jérôme parle tout seul (ou au chien qui l'accompagne - ce gros toutou apparu dans le tome 24, L'Ermite - à la manière de Tintin et Milou - même si, ici, dans un contexte plus réaliste, l'animal ne s'exprime pas verbalement), fouine apparemment mollement (plus intéressé par la re-découverte des terrains de jeux de son enfance que par le sort de la fugueuse, plus préoccupé par son moyen de transport ou le fait de récupérer un couteau de scout, du moins en apparence). Cette façon lunaire, faussement désinvolte, de remplir sa mission, tout en composant avec la mauvaise humeur de son oncle et de sa fiancée et les cachotteries de sa grand-mère, sa tante, de De Meester, ou la réapparition d'Adrien déconcerte le lecteur pour mieux l'accrocher - et in fine prouver que Jérôme ne néglige pas son affaire. C'est un privé qui avance en s'imprégnant de son environnement, de ses proches - une manière de faire inspirée du Maigret de Simenon.

Par ailleurs, et là, il n'a jamais déçu, Dodier met superbement son histoire en images : son style n'a rien de flamboyant, mais il est, en vérité, très solide, très réfléchi. Le découpage alterne des planches en quatre ou cinq bandes (les premières quand l'action accélère, les autres pour représenter la progression laborieuse de l'enquête au fil d'allers et retours, de déplacements divers). Il varie avec un équilibre impeccable scènes d'intérieurs et d'extérieurs, grâce à des décors très étudiés (le dessinateur procède à de nombreux repérages photos) et il est aussi à l'aise pour animer les personnages (expressifs, aux physionomies mémorables) que pour jouer sur les effets d'ombres et de lumières (au gré de scènes nocturnes ou diurnes). Lire Dodier est aussi merveilleusement agréable grâce à cette fluidité, ce soin apportés au graphisme, prolongeant la narration écrite.

Retour gagnant donc. Suivant la périodicité régulière de l'auteur, on devrait retrouver Jérôme K. Jérôme Bloche dans environ un an et demi.