mercredi 30 mars 2011

Critiques 220 : Y THE LAST MAN 9 & 10, de Brian K. Vaughan, Pia Guerra et Goran Sudzuka

9 : MOTHERLAND (#49-53 ; 2006-2007)

- Motherland (#49-52) : A Shenzhen, en Chine, l'état de santé d'Alison Mann se détériore encore davantage et oblige le groupe formé par Yorick, Rose Copen et l'agent 355 à conduire la biochimiste à l'hôpital, mais Toyota s'interpose. Yorick et Alison sont séparés de 355 et Rose, lesquelles sont sous la garde de Toyota, déterminée à les éliminer et convaincue que le père d'Alison va lui donner l'immortalité en la clonant. Le père d'Alison, justement, est donc toujours en vie et a orchestré l'elèvement de sa femme, sa fille et Yorick. Ses travaux sur le clonage ont abouti mais il a aussi tout fait pour faire échouer ceux d'Alison et semble être à l'origine de l'épidémie qui a exterminé tous les hommes (lui-même a survécu de la même manière que Yorick, grâce à un singe dont il s'est servi comme cobaye). Mais ses recherches ont achevé de le rendre fou et il est désormais persuadé que l'humanité peut se passer des hommes : il veut donc supprimer Yorick avant de se suicider. De leur côté, l'agent 355 et Toyota s'affrontent dans un duel à mort. A l'issue de cette péripétié, le destin du groupe est bouleversé : Rose reste en Chine avec Alison qui va poursuivre ses expériences tandis que l'agent 355 va escorter Yorick jusqu'à Paris pour y retrouver sa fiancée Beth Deville. Mais l'ange gardien du héros aura entretemps avoué à la biochimiste la vérité sur ses sentiments envers son protégé...

- The Obituarist (#53) : Plusieurs mois auparavant, à Arlington, en Virginie, la fossoyeuse Waverly (rencontrée dans l'épisode 2 de la série, cf. Unmanned) fait la connaissance d'une prostituée travestie en garçon, Bobbi, lorsque la Maison-Blanche fait appel à elle pour enterrer Jennifer Brown, la mère de Yorick et Hero, assassinée par Alter Tse'elon.

- Tragicomic (#54) : La troupe Fish and Bicycle tourne à Los Angeles, en Californie, un film d'action entièrement féminin, mais des tensions au sein de la distribution ont raison de cette entreprise. La réalisatrice-scénariste Cayce Sheldon et sa partenaire Henrietta Spencer, après s'être faites voler leur matériel, décident alors de produire une nouvelle histoire, à la fois divertissante et philosophique, dans un média moins coûteux et aussi accessible : les comics !
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Ce pénultième volume confirme à la fois le redressement de la série, après le livre 8, et d'une certaine manière, sa première conclusion puisque le scénario de l'histoire principale, Motherland (#49-52), va "résoudre" le mystère de l'épidèmie. Brian K. Vaughan réunit les protagonistes dans une confrontation attendue de longue date, riche en révèlations et en intensité dramatique. On assiste au duel entre l'agent 355 et la ninja Toyota, qui dévoile du même coup l'identité de son commanditaire. Le scénariste offre un rebondissement percutant en expliquant qui est vraiment le mystérieux docteur M., le père d'Alison, et ses motivations. Le laïus scientifique avancé par le Dr Matsumori relève à la fois d'une résolution rationnelle et d'un probable délire car s'il détaille ses expériences sur le clonage avec sa maîtresse et assistante, le Dr Ming, dont la finalité aurait causé la catastrophe, il est également évident que le savant croit que le sort des hommes est dû à une espèce de fatalité. Il est la proie d'une crise mystique qui le convainc de mettre fin aux jours de Yorick avant de se suicider parce que cela entrerait dans une logique supérieure, établirait un équilibre cosmique.
Cela signifie-t-il que Vaughan impose cette conclusion comme la seule et unique ? Les propos de l'auteur en interview sont plus équivoques puisqu'il a affirmé que ce n'était qu'une explication parmi d'autres et que lui-même n'avait pas d'idée définitive à ce sujet. D'autres indices, dans les précédents tomes, sont aussi perturbants : on repense à l'Amulette d'Hélène qu'avait récupérée l'agent 355 (si elle quittait sa terre d'origine, la Jordanie, une malédiction sans précédent s'abattrait sur les hommes) ; à la bague de fiançailles supposèment magique que Yorick destine à Beth Deville ; à la théorie du complot gouvernemental imaginée par les membres féminins des Fils de l'Arizona...
"L'hypothèse du Dr Matsumori" est la plus vraisemblable, la plus solide, mais Vaughan a brouillé les pistes et finalement, on peut choisir d'y croire comme d'en croire une autre (y compris une que l'auteur n'aurait pas formulée ou simplement suggérée - comme un bouleversement dans le Temps des Rêves ayant impacté la réalité, comme le croyaient les aborigènes rencontrées par Beth Deville). Quoi qu'il en soit, cette partie de l'intrigue est "réglée" avec cet avant-dernier tome et cela a pour conséquence directe l'éclatement du quatuor : Alison et Rose restent ensemble en Chine pour poursuivre les recherches sur le clonage, Yorick part pour la France avec l'agent 355. Cette dernière admet, dans la confidence, devant Alison, qu'elle est bel et bien amoureuse de Yorick, mais se refuse à le lui avouer car elle pense que ses sentiments ne sont pas réciproques et qu'elle ne veut pas briser le couple qu'il va reformer avec Beth. Reste à voir comment Vaughan débrouillera cette situation dans le prochain volume...
Les deux autres histoires, chacune racontée en un épisode, sont en comparaison moins fortes, évidemment, même si elles ne manquent pas d'intérêt : Vaughan remet dans la lumière un personnage apparue au tout début de la saga (la fossoyeuse Waverly) puis écrit un chapitre méta-textuel avec les mésaventures des deux cinéastes et la narration de la catastrophe, un exercice qui fait immanquablement penser au récit de pirates faisant écho aux évènements relatés dans Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons.
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Ce tome marque le vrai retour aux affaires de Pia Guerra, qui illustre avec brio l'arc principal : après avoir quasiment cédé la place à Goran Sudzuka (qui lui signe les deux autres épisodes et tire sa révèrence), elle retrouve les personnages qu'elle a co-créés comme si elle n'était jamais partie. On ne saluera jamais assez la contribution de l'encreur José Marzan Jr qui a permis à la série de garder son identité visuelle lorsque l'illustratrice principale s'est absentée.
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Plus que cinq épisodes avant le dénouement : c'est l'heure de vérité pour la série - ses auteurs sauront-ils la conclure aussi puissamment qu'ils l'ont développée ?

10 : WHYS AND WHEREFORES (#55-60 ; 2008)

- Whys and Wherefores (#55–60) : Yorick et l'agent 355 gagnent Paris à bord du Trans-Sibérien, tandis que dans la capitale française se trouvent déjà Hero Brown, Natalya, Ciba et son fils Vladimir, Beth et sa fille... Mais également Alter Tse'elon et un commando armé, et bien sûr Beth Deville, qui montre aux passants une photo d'elle avec Yorick pour savoir si quelqu'un l'a vu en ville. Yorick et 355 se réfugient dans les catacombes jusqu'à ce que l'agent sème le jeune homme juste avant qu'il ne retrouve sa fiancée. Ils font l'amour puis font le point sur leur relation en évoquant l'avenir : c'est alors que Beth révèle que, lors de leur dernière conversation téléphonique, au moment où l'épidémie a frappé l'humanité, elle était sur le point de rompre avec lui !
Cette confession dévaste Yorick, une dispute éclate et il claque la porte. Cependant, l'agent 355 acquiert une belle robe contre son arme de service et s'installe dans un hôtel chic, sans se douter qu'une espionne d'Alter l'a repérée. Elle est rejointe par Yorick qui lui explique avoir rompu avec Beth. Au même moment, l'autre Beth, sa fille Beth Jr., et Hero débarquent chez Beth Deville. C'est alors qu'Alter et ses soldats surgissent. Dehors, à l'abri des regards, Natalya et Ciba, avec son fils Vladimir, assistent à la scène. Yorick explique à 355 qu'en vérité la seule raison pour laquelle il a pu surmonter tout ce qui lui est arrivé depuis cinq ans est qu'il est tombé amoureux d'elle - c'est ce qui lui a permis de surmonter le "précédé d'enfer" auquel l'avait soumis l'agent 711. Alors que l'agent 355 lui glisse à l'oreille son vrai nom, elle est abattue depuis le toit d'en face par Alter.
Hero et les trois Beth (l'hôtesse de l'air, sa fille, et Deville) sont sauvées par Ciba Weber et Natalya. Yorick affronte Alter, qui prétend que c'est le Cercle de Culper qui est responsable de l'épidémie : l'organisation aurait créé un agent chimique pour empêcher les femmes de donner naissance à des hommes en Chine, pays considéré comme ennemi. Mais Yorick refuse de croire à cette thèse, après avoir découvert les expériences du père d'Alison Mann, et suggère plutôt qu'Alter a tout fait pour mourir en soldat contre un homme, le dernier sur terre, lui-même. Il refuse de la tuer et la livre à ses troupes qui quittent Paris. Hero et les autres filles retrouvent peu après, dans la soirée, Yorick, inconsolable après la mort de l'agent 355.

- Alas (#60) : 60 ans après, le 17ème clone de Yorick, âgé de 22 ans (comme le héros au début de ses aventures), est reçu au palais de l'Elysée par Beth Jr, la fille de l'hôtesse de l'air. C'est là qu'est gardé le Yorick original, coincé dans une camisole de force et reclus dans une pièce avec des copies d'Ampersand. Le vrai Yorick a en effet tenté de mettre fin à ses jours (même s'il le nie) et tout en discutant avec son jeune double, il se remémore ses dernières rencontres avec sa soeur Hero dans le désert du Kalahari où elle vivait avec Beth Deville, avec Rose Copen juste après le décés d'Alison Mann, avec Ampersand à l'agonie devant l'arbre au pied duquel fut enterrée 355, et d'une discussion avec elle sur l'éventualité d'une vie après la mort. Profitant d'un instant de distraction de son clone, Yorick s'échappe de sa "prison".
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Lorsqu'on découvre la conclusion d'une telle saga, aussi riche et haletante, aussi profonde et passionnante, on tourne chaque page avec un mélange d'excitation, de fébrilité et d'inquiètude, en se demandant si les auteurs vont être, justement, à la hauteur du défi qui se présente à eux. A n'en pas douter, Brian K. Vaughan a réussi avec Y The Last Man une série hors norme, l'oeuvre maîtresse de sa carrière - puisqu'il a depuis cessé d'écrire des comics (il travaillerait actuellement à la production d'une série télé, sans qu'on sache si ce projet aboutira et, si oui, quand). Et il réussit haut la main à conclure son histoire avec une efficacité et une force émotionnelle qui marqueront les lecteurs les plus blasés : la manière dont il boucle son intrigue, jusqu'à projeter le récit dans le futur pour dévoiler l'avenir de son héros et de l'humanité, est éblouissante et réserve son lot de scènes bouleversantes, cruelles, poignantes. Le sort de l'agent 355 vous serrera la gorge, mais la "vraie" fin avec Yorick dans le 60ème épisode est d'une poésie, d'une malice, magnifiques, soulignant à quel point l'écriture de Vaughan est virtuose, comme si, après nous avoir (comme à son héros) brisé le coeur, il ne voulait pas nous laisser partir sur une note trop sombre.
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Pia Guerra illustre tout les épisodes de cet ultime album et livre un travail de grande qualité, comme si, après avoir partagé la série avec Goran Sudzuka, elle s'était réservée pour ce final. Elle restitue parfaitement les émotions de ces chapitres, centrés sur les personnages dans un chassé-croisé angoissant et romantique. La sobriété de son découpage et la subtilité de son trait empêchent l'histoire de sombrer dans la facilité et servent à merveille ce qu'a conçu Vaughan : une leçon. José Marzan Jr et les couleurs du studio Zylonol, dans des teintes chaudes et froides parfaitement alternées et dosées, ajoutent à la réussite visuelle de ce dénouement qui, à l'instar de tout ce qui a précédé, est exempt de toute faute de goût.
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Y The Last Man est une grande série, une grande bande dessinée : comme toute oeuvre de cette qualité, où texte et image se marient si harmonieusement, on n'en ressort pas indemne, mais à la fois intimidé par l'intelligence de la réalisation et rassuré sur la santé du média. Il n'y a qu'un voeu à émettre : que Brian K. Vaughan revienne vite aux comics et que Pia Guerra l'imite. Ils nous manquent et ils manquent à la bande dessinée.

Critiques 219 : Y THE LAST MAN 7 & 8, de Brian K. Vaughan, Pia Guerra et Goran Sudzuka

7 : PAPER DOLLS (#37-42 ; 2006)

- Paper Dolls (#37–39) : Le sous-marin HMAS Williamson à bord duquel ont été recueillis Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann accoste à Sydney, en Australie. Yorick obtient de sortir en ville pour y chercher sa fiancée Beth, accompagné par 355. Cette escapade va mal tourner après que Paloma West, reporter d'un journal à sensations, The Monthly Visitor, piège 355 et photographie, contraint et forcé, Yorick dans le plus simple appareil. Cependant, Alison Mann et Rose Copen se rapprochent et deviennent amantes, mais la biochimiste ignore qu'en invitant l'australienne à les accompagner, elle, 355 et Yorick, elle lui permet de les espionner. Après avoir retrouvé Paloma West, Yorick et 355 renoncent finalement à récupérer les photos qu'elle a prises de lui. Le jeune homme a appris que Beth est partie pour Paris, où ils avaient projeté d'aller, bien avant l'épidémie. Enfin, Alter Tse'elon, à Washington, se présente devant la mère de Yorick qui refuse de lui dire comment le retrouver. La militaire déchue abat alors froidement la représentante du congrès.

- The Hour of our Death (#40) : Hero Brown gagne Cooksfield, en Californie, où elle retrouve Beth, l'hôtesse de l'air réfugiée dans une église avec laquelle Yorick eût une brève liaison (cf. Tongues of Flame), et découvre qu'elle est enceinte de Yorick depuis huit mois. Après avoir été enlevées par des religieuses et qu'une échographie ait révèlé que Beth attendait une fille, la future mère et Hero sont relâchées et partent ensemble à bord d'un side-car pour le Kansas, où résident les jumelles Hartle, Natalya et Ciba avec son fils.

- Buttons (#41) : Alison Mann et Yorick sont pourchassées par des femmes cannibales à Port Moresby, en Papouasie-Nouvelle Guinée, quand ils rejoignent Rose et l'agent 355, prêtes à les affronter. Cette situation rappelle à 355 ses origines : on la découvre fillette en compagnie de son père, un tailleur, puis apprenant à l'école le décès de ses parents. Orpheline, elle sombre dans la délinquance et échoue en maison de correction où, après une bagarre, elle est abordée par l'agent 355 du Cercle de Culper. Elle devient alors un membre de l'organisation, si efficace et loyal qu'elle sera choisie pour arrêter son mentor, ayant intégré le Cercle de Setauket.

- 1,000 Typewriters (#42) : Il y a cinq de ça, le singe Ampersand servait de cobaye aux expériences du mystérieux Dr M., qui avait déjà la ninja Toyota à son service. M. envoie le capucin aux Etats-Unis à l'adresse d'Alison Mann mais à l'aéroport, l'animal et un de ses congénères sortent de leurs cages. C'est ainsi qu'au lieu d'arriver chez Alison Mann, Ampersand parvient à Yorick qui avait acquis un singe après le départ de Beth pour l'Australie. Puis l'épidémie s'abat sur le monde et Yorick fuit New York avec son animal. Plus tard, ils traversent le pays avec Alison Mann (qui ignore que le singe était celui sur lequel elle devait initialement travailler) et 355, tout en étant observés par Toyota. A Yokogata, Ampersand parvient cependant à échapper à la ninja...
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Disons-le tout net : bien qu'il ne soit pas raté (loin de là), ce 7ème tome déçoit un peu. La faute à son aspect trop morcelé puisqu'il rassemble quatre histoires d'intérêt inégal. Le premier récit avec la reporter n'est pas mal mais un peu convenu : on assiste au début de la liaison entre Rose et Alison, ce qui n'est pas surprenant, pendant que Yorick et 355 affrontent Paloma West. La course-poursuite dans Sydney est bien rythmée et offre même un moment fort lors de la bagarre sur le balcon de la chambre d'hôtel, mais le dénouement tombe à plat et donne un sentiment de "tout ça pour ça ?" frustrant. Ce sont trois épisodes où, pour la première fois depuis l'arc Widow's Pass, on a l'impression que Brian K. Vaughan a un peu trop rallongé la sauce.
Le deuxième acte est un "one-shot" encore moins inspiré où on retrouve Hero et l'hôtesse de l'air Beth. La découverte de sa grossesse, évidemment provoquée par sa nuit d'amour avec Yorick, est encore trop facile, trop prévisible. J'aurai préféré que Vaughan ne revienne pas à ce personnage pour conserver à l'aventure de Yorick et de la jeune femme son côté exceptionnel, que surligne trop la grossesse (même s'il évite un écueil encore plus grand en lui faisant porter un garçon).
La troisième histoire est encore un épisode à part, centré sur l'agent 355, cette fois. Ses origines sont racontées avec efficacité, mais le parcours du personnage évoque curieusement celui de l'héroïne de la série télé Alias de J.J. Abrams. Le point de départ de ce flash-back est également déroûtant avec une menace plutôt grotesque que Vaughan évacue avec une étonnante légèreté.
Enfin, l'album se clôt sur la trajectoire d'Ampersand : cet épisode, improbable s'il en est, est pourtant le plus réussi du livre, et Vaughan réussit à relier les origines du singe avec le destin de Yorick d'une manière épatante, même si l'accident qui provoque leur rencontre est tiré par les cheveux.
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La partie graphique est à 95% assurée par Goran Sudzuka, qui devient de fait le véritable nouveau dessinateur de la série, Pia Guerra ne faisant que passer - la situation perdurera jusqu'au tome 9. Sudzuka accomplit un excellent travail, parvenant à faire oublier Guerra tout en oeuvrant dans un registre très proche du sien, et que l'encrage de José Marzan Jr unifie parfaitement. Le rythme de la lecture ne faiblit pas car le découpage reprend les mêmes ingrédients, un cadrage sage, peu de vignettes par page, et un trait simple, lisible, expressif.
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Un tome mineur, mais dont la fin promet des rebondissements rocambolesques : cela va être intéressant de découvrir comment Vaughan va s'en sortir...

8 : KIMONO DRAGONS (#43-48, 2007)

- Kimono Dragons (#43–46) : Yorick, l'agent 355, Alison Mann et Rose Copen arrivent à Yokogata, au Japon, où a été localisé, grâce son implant électronique et le traceur que leur a confié Hero Brown, Ampersand. Le groupe se sépare en deux : d'un côté, Alison et Rose se rendent jusqu'au laboratoire de la mère du Dr Mann, Mme Matsumori, qui va être enlevée par Toyota (qui travaille donc pour quelqu'un d'autre) ; et de l'autre, Yorick et 355 rencontrent You, une proxénète, qui leur révèle qu'Ampersand est aux mains d'Epiphany, ex-pop star canadienne devenue chef Yakusa. Cependant, à Oldenbrook, au Kansas, Hero et Beth (qui a accouché de la fille qu'elle a eu après sa liaison avec Yorick) ont rejoint les jumelles Hartle, Ciba Weber et son fils Vladimir, et Natalya. Mais Alter Tse'elon, avec un commando, arrive sur place avec deux tanks...

- The Tin Man (issue #47) : Alors qu'elle souffre d'une importante hémorragie interne, Alison Mann se souvient de son passé : fille d'une japonaise et d'un chinois, tous deux chercheurs, elle assiste à leur rupture à cause de l'infidélité de son père, se rebelle à l'adolescence en découvrant son lesbianisme, et entreprend de se cloner elle-même.

- Gehenna (#48) : Alors qu'Alter Tse'elon a pris le contrôle de la base d'Oldenbrook au Kansas et qu'elle menace de mort une des jumelles Hartle pour savoir où se trouve Yorick, elle se rappelle de sa jeunesse : après la mort de sa soeur aînée, apparemment tuée lors d'un attentat commis par des palestiniens, elle intègre l'armée israélienne, niant vouloir seulement se venger mais faire justice au nom des innocents tués par des fanatiques de tous bords. C'est pour cela qu'elle voudrait également sauver Yorick.
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Après le tome 7 que j'avais trouvé décevant, c'est avec un mélange de méfiance et d'espoir que j'ai lu ce 8ème livre... Et Brian K. Vaughan a su redresser la barre avec brio. Kimono Dragons est divisé en deux.
D'abord, il y a l'histoire éponyme où Yorick et 355 remettent la main sur Ampersand au cours d'une plongée dans les bas-fonds de Yokogata, avec son lot de péripéties, efficaces et colorées. Ce n'est pas renversant, le dénouement est un peu expédié, mais on ne s'ennuie pas. Le personnage de You (un prénom évocateur) est accrocheur, ambigüe à souhait, et son alliance avec Yorick et 355 sert en fait une lutte de pouvoir entre elle et Epiphany, pur cliché de pop star déchue reconvertie en gourou-chef de gang.
Ensuite, plus passionnant, il y a le récit concernant Rose, Alison et la mère de celle-ci : on découvre que Mme Matsumori n'est pas le Dr M. pour qui travaille Toyota, un rebondissement vraiment réussi, inattendu, précédé et suivi d'évènements dramatiques (Rose grièvement blessée, Alison victimes de sanguinolents effets secondaires à cause des expériences de clonage). Cette partie annonce des développements prometteurs, d'autant qu'Alison sait désormais que Rose sert d'espionne aux militaires australiens.
La seconde partie du livre est composée de deux épisodes dévoilant les passés d'Alison Mann et d'Alter Tse'elon : c'est un exercice dans lequel, comme il l'a prouvé en se penchant auparavant sur Beth Deville et l'agent 355, Vaughan est un vrai maître. Il invente des biographies surprenantes, très riches, à ses personnages féminins, en quelques scènes bien choisies, bien senties, très fortes, dont on ressort ébranlé. La condition d'Alison tout comme les projets d'Alter ouvrent là encore des portes pour la fin de la série qui donnent très envie.
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La partie graphique fait encore la part belle à Goran Sudzuka, qui signe trois des six épisodes (et même trois et demi puisque le #46 est co-dessiné par Sudzuka et Guerra) : égal à lui-même, l'artiste croate a fait siens les personnages de la série et accomplit un travail exemplaire, comme peu de fill-in (même si sa contribution est bien plus conséquente qu'un simple remplaçant ponctuel) en sont capables.
Pia Guerra réalise les épisodes 43 à 45 avec efficacité et, encore une fois, il faut féliciter l'encreur José Marzan Jr pour ses efforts : il unifie tellement bien les planches des deux dessinateurs qu'on distingue à peine les différences de style entre eux.
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Un redressement méritoire après un léger creux mais surtout de belles promesses pour la suite - et la fin, qui (lentement mais sûrement) se profile (encore 12 épisodes)...

Critiques 218 : Y THE LAST MAN 5 & 6, de Brian K. Vaughan, Pia Guerra et Goran Sudzuka

5 : RING OF TRUTH (#24-31 ; 2004-2005)

- Tongues of Flame (#24–25) : Yorick atteint la Californie et, seul, trouve une église à Cooksfield, pendant que le Dr Mann et l'agent 355 dorment. Là, il fait la connaissance de la locataire de l'endroit, une ancienne hôtesse de l'air qui se prénomme... Beth (comme sa fiancée). On apprend, lors de leur discussion, que le jeune homme a en fait mis près de deux ans à traverser les Etats-Unis, d'Est en Ouest, depuis son départ de Washington avec l'agent 355. Yorick se confie à Beth qui, en retour, lui raconte comment elle a survécu au crash de l'avion de ligne dans lequel elle volait au moment où l'épidèmie s'est déclenchée. Après lui avoir montré les tombes des passagers derrière l'église, elle accepte l'étreinte de Yorick, moment de réconfort plus que d'amour entre ces deux survivants. Mais ils doivent ensuite faire face à trois des Filles des Amazones, projetant de brûler l'église, endroit symbolisant l'oppression des hommes sur les femmes selon elles. Elles battent cependant en retraite après une intervention théâtrale de Yorick, qui doit alors quitter, avec appréhension, Beth pour rejoindre l'agent 355 et le Dr Mann avec lesquelles il doit gagner San Francisco.

- Hero's Journey (#26) : Avant de retrouver le trio, retour sur quelques moments forts de l'existence de Hero, la soeur aînée de Yorick : petite fille, elle emmène Yorick devant une statue dans un champ (la statue de la reine Victoria, selon elle - Victoria comme la fondatrice des Filles des Amazones) ; adolescente, elle vit sa première relation sexuelle avec un garçon plus âgé qu'elle alors qu'elle est malade ; plus tard elle se dispute avec ses parents lors d'un dîner car elle a décidé de quitter ses études pour devenir infirmière et de suivre son nouvel amant ; après l'épidémie elle perd Joe et rencontre Victoria qui l'embrigade dans les Filles des Amazones ; emprisonnée à Marrisville dans l'Ohio elle est reprise en main par les femmes de la bourgade puis rejoint sa mère à Washington ; elle suit la trace d'Ampersand jusqu'à Oldenbrook dans le Kansas où elle rencontre Natalya, les jumelles Heather et Heidi et découvre le petit Vladimir, fils de Ciba Weber. Mais Hero a-t-elle été vraiment libérée de l'emprise mentale de Victoria, dont elle continue à entendre la voix ?

- Ring of Truth (#27–31) : A San Francisco, les mystérieuses agents du Cercle de Setauket, qui ont tué l'agent 711, sont sur les traces de l'agent 355 pour lui prendre l'Amulette d'Hélène. En s'en prenant à Yorick à qui elles dérobent la bague qu'il destinait à sa fiancée Beth, elles précipitent leurs ennemis dans un enchaînement d'ennuis. Yorick tombe subitement malade et tandis qu'il est examiné par le Dr Mann, elle-même surveillée à son insu par la ninja Toyota (qui travaille pour le non moins mystérieux Dr M), l'agent 355 accepte d'échanger l'Amulette d'Hélène contre la bague de Yorick avec Anna Strong, la chef des agents du Cercle de Setauket. C'est alors que Hero fait irruption et qu'un réglement de comptes éclate, dont sort indemne 355. Pendant ce temps, Alison Mann croit découvrir la raison pour laquelle Yorick et Ampersand ont survécu à l'épidèmie - le petit singe aurait en quelque sorte immunisé le jeune homme via ses excréments agissant comme un antibiotique. L'agent 355 ramène Hero, légèrement blessée dans la fusillade les ayant opposé aux agents du Cercle de Setauket. Les retrouvailles avec Yorick ne sont pas amicales. Mais plus grave : profitant de la situation, Toyota, qui a entendu ce qu'a découvert le Dr Mann, enlève Ampersand. Hero, rétablie, rentre rassurer leur mère au sujet de Yorick, après s'être réconciliée avec lui, tandis que l'agent 355 apprend que Toyota est partie avec Ampersand à bord d'un cargo pour Yokogata, au Japon : c'est là que vit la mère du Dr Mann - vraisemblablement l'employeur de la ninja.
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Ce 5ème tome est important, par son volume (8 épisodes), les révèlations qu'il apporte (la raison - supposée - pour laquelle Yorick et Ampersand ont survécu à l'épidémie), et les rebondissements qui ponctuent le récit. Tout d'abord, Yorick trompe pour la première fois Beth, avec l'hôtesse de l'air, qui s'appelle également Beth, et dont le physique ressemble à celui de sa fiancée (une belle blonde) : il avait failli succomber au charme de Sonia à Marrisville, mais ici, c'est la similarité de leurs parcours (tous deux survivants) qui scelle l'étreinte charnelle de Beth et Yorick. Il propose même qu'elle l'accompagne mais elle refuse, sans doute consciente que leur histoire ne peut être qu'éphémère.
Ensuite, Brian K. Vaughan revient sur le personnage de Hero, dont il résume en quelques scènes bien choisies et très fortes dramatiquement, le trajet depuis l'enfance jusqu'à aujourd'hui. C'est à la fois une femme forte, qui brave l'autorité parentale, mais aussi terriblement fragile, en quête d'affection (elle se donne à un garçon sans amour, s'abandonne dans les mains de Victoria qui lui fera subir un vrai lavage de cerveau, part délivrer Yorick de l'agent 355 dont sa mère est persuadée qu'elle l'a enlevé pour le compte du Cercle de Culper). Puis le scénariste laisse planer le doute sur la santé mentale de Hero, qui, malgré le traitement des femmes de Marrisville, paraît encore sous l'influence de Victoria - et représente donc encore une menace potentielle pour son frère, et avant cela le petit Vladimir.
Enfin, Vaughan consacre une longue séquence au séjour du trio à San Francisco où les dangers - des agents du Cercle de Setauket, de Toyota - menacent les héros. Le suspense est constant, l'issue incertaine, et les protagonistes vont devoir faire des choix qui vont certainement peser lourd pour la suite (le sacrifice de l'Amulette d'Hélène par 355, la décision de sauver 355 plutôt que de récupérer Ampersand, l'affrontement contre Anna Strong et ses sbires, les retrouvailles et la nouvelle séparation de Yorick et sa soeur, le départ pour le Japon - et la rencontre probable avec la mère d'Alison Mann).
Ces cinq épisodes, qui aboutissent à la fin du premier acte de la saga (le récit quitte les Etats-Unis, le 31ème épisode sur 60 est franchi, la raison - supposée - pour laquelle Yorick a survécu à l'épidémie est connue...), sont menés à un train d'enfer et relancent la série avec virtuosité.
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Pia Guerra assure seule les dessins des 8 épisodes de ce tome 5, après l'intérim Goran Parlov, et livre des planches de haute tenue. Son trait s'est affirmé, s'est trouvé, les quelques hésitations du début son oubliées. Et sa complémentarité avec l'encreur José Marzan Jr est désormais parfaite. Mais ce qui trouble le plus, c'est le storytelling de l'artiste, qui, bien qu'employant des gimmicks américains (abondances de cases horizontales façon cinéma - procédé très répandu dans n'importe quel comic-book), est également influencé par les manières plus européennes de la bande dessinée, avec une mise en page sage, qui privilégie la clarté, la simplicité, aux effets spctaculaires. Le mélange de ces deux méthodes de mise en images aboutit à une lecture très efficace, qui va toujours à l'essentiel, qui privilégie la justesse et l'émotion.
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Toujours aussi irréprochable, cette série confirme sa flatteuse réputation : elle est à la fois implacable, élégante et exigeante sans cesser d'être accessible. Une superbe production.
6 : GIRL ON GIRL (# 32-36; 2005)

- Girl on Girl (#32–35) : Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann ont embarqué à bord du Whale, destination : Yokogata au Japon, où la ninja Toyota a emmené Ampersand. Mais le bâteau dirigée par Kilina transporte en vérité de l'opium et est pris en chasse par un sous-marin australien car une de leurs espionnes, Rose Colpen, fait partie de l'équipage du Whale. Le voyage se corse encore davantage quand Yorick surprend 355 et Alison en plein ébat amoureux et que le navire est torpillé, coulant à pic au beau milieu de l'océan Pacifique. Cependant, en Israël, Alter Tse'elon est jugée par son ex-subordonnée, Sadie, devenue magistrate. Mais la militaire a rallié ses gardes à sa cause et abat son ancienne camarade...

- Boy Loses Girl (#36) : Depuis le début de l'épidémie, on était sans nouvelles de Beth Deville, la fiancée de Yorick. Dans le bush australien, elle est capturée par des femmes aborigènes qui la droguent. Elle revit alors des épisodes marquants de son passé, de la mort de son père à celui du père de Yorick, sa rencontre avec ce dernier, leur romance, leur séparation. Au terme de cette épreuve, elle se réveille au bord d'une route, convaincue que son amant est toujours en vie...
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Après la longue et mouvementée aventure à San Francisco, à l'issue de laquelle Toyota a kidnappé Ampersand, Brian K. Vaughan préparait des trois héros à quitter l'Amérique du Nord pour gagner le Japon, où vit la mère d'Alison Mann, commanditaire probable de l'enlèvement du singe. Plutôt que d'exécuter une ellipse, le scénariste choisit de nous faire vivre le voyage et nous embarque dans un savoureux détournement des récits de pirates, en jouant une nouvelle fois sur les apparences puisqu'on découvre que les "méchantes" ne sont pas celles qu'on croit de prime abord.
C'est l'occasion pour faire connaissance avec l'espionne borgne Rose, personnage qui devrait s'installer dans la série car Vaughan lui fait avouer son attirance pour le Dr Mann en même temps que sa volonté de quitter les rangs de l'armée australienne, où elle ne se sent plus à l'aise après avoir survécu à sa mission.
Mais, entretemps, sur le Whale, Alison Mann et l'agent 355 ont partagé une nuit d'amour torride qui va certainement compliquer la donne : elle révèle le lesbianisme de la docteur, jette le trouble sur l'orientation sexuelle de 355 (qui, à Marrisville, alors que, blessée, elle avait déclaré en délirant aimer Yorick) et rend confus Yorick (confusion mêlée d'une étrange colère). Yorick, lui-même, est tout prêt de tromper à nouveau Beth avec la capitaine du Whale, Kilina, signe que le jeune héros est de plus en plus tenté par d'autres femmes, même si sa fiancée continue de l'obséder.
L'épisode 36, un "stand-alone" comme celui que Vaughan avait consacré à Hero, permet d'examiner la situation de Beth, justement. Sans nouvelles de Yorick depuis plus de deux ans, elle a une révèlation mystique qui la persuade que son amant est toujours en vie : c'est un chapitre étrange, envoûtant, à la narration éclatée, qui rappelle les expérimentations que le scénariste avait utilisé sur la série télé Lost - une nouvelle preuve de son étonnant talent.
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4 des 5 épisodes de cet album sont dessinés par celui qui va devenir, à partir de maintenant, le second artiste régulier de la série, Goran Sudzuka. Son style est très proche de celui de Pia Guerra, quoique plus expressif, avec plus de rondeur dans le trait. Mais son découpage est similaire et conserve le rythme très alerte du titre : celui-ci se caractérise en fait par le peu de cases par planches, ce qui permet de compenser en quelque sorte la décompression et la densité du storytelling de Vaughan - on a passé les 30 épisodes, soit la moitié de la série, sans jamais s'ennuyer : un exploit pour une histoire feuilletonnesque.
Pia Guerra signe l'épisode 36 avec Beth comme héroïne, et grâce, encore une fois, à l'encreur José Marzan Jr, la transition entre les deux artistes passe comme une lettre à la poste. C'est vraiment incomparablement appréciable de ne pas subir de variations de style dans une telle entreprise, alors que les comics américains souffrent souvent de trop grands écarts graphiques.
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Un tome sensuel, épique et envoûtant : Y The Last Man reste passionnant et magnifiquement réalisé. Cette série est une merveille.

Critiques 217 : Y THE LAST MAN 3 & 4, de Brian K. Vaughan, Pia Guerra, Paul Chadwick et Goran Parlov

3 : ONE SMALL STEP (#11-17, 2004)

- One Small Step (#11–15) : A Oldenbrooks, dans le Kansas, Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann viennent en aide à une jeune femme russe, Natalya Zamyatin, qui a pour mission de récupérer l'équipage de la station spatiale Soyouz, composé de deux hommes (l'un américain, l'autre russe) et une femme (également russe). Une avarie technique les oblige en effet à revenir sur Terre. Le quatuor rencontrent dans une base, spécialement conçue pour se protéger d'attaques biologiques, deux soeurs jumelles, Heather et Heidi, généticiennes comme le Dr Mann. Cependant, Alter Ts'elon, qui est informée par la propre mère de Yorick, est toujours sur la piste de ce dernier, grâce à un traceur implanté dans le singe Ampersand. L'agent 355 et Natalya s'éloignent pour réceptionner les astronautes et permettent ainsi à Alter d'attaquer avec sa camarade Sadie la base où elles enlèvent Yorick. La capsule des astronautes apparaît dans le ciel et Alter tente alors de la détruire avec un tir de bazooka, mais Sadie et Yorick l'en empêchent. Hélas ! Le module effectue un atterrisage qui achève de l'endommager et provoque son explosion : seul un membre de l'équipage en sort indemne - et il s'agit de la femme du trio ! Cette dernière se nomme Ciba Weber et avoue ensuite au Dr Mann qu'elle est enceinte d'un de ses anciens co-équipiers (mais elle ignore lequel, et il est trop tôt pour savoir si elle attend un garçon ou une fille). Natalya décide de rester avec Heather, Heidi et Ciba tandis que Yorick, 355 et le Dr Mann reprennent leur route et que Sadie repart après avoir mis Alter aux arrêts - refusant par là-même de continuer la mission qu'elle menait avec l'aide de la mère de Yorick.

- Comedy and Tragedy (#16–17) : Une troupe d'actrices itinérantes stationnent à Northlake, dans le Nebraska, où elles acceptent de donner une représentation pour les femmes y habitant. C'est alors qu'elles trouvent Ampersand et découvrent qu'il s'agit d'un mâle. Cela inspire à l'une des comédiennes une pièce intitulée The Last Man, dont le personnage principal est inspiré par le roman du même nom de Mary Shelley (la créatrice de Frankenstein). Le soir de la Première, la pièce est interrompue par une des habitantes (qui s'offusque du traitement d'un tel sujet) et par Yorick, le Dr Mann et l'agent 355, tous trois masqués, racontant qu'Ampersand est un singe hermaphrodite. Avant de se retirer, Yorick demande à l'auteure de la pièce comment elle finit et apprend que le héros se suicide.
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Ce troisième tome est encore une fois brillant : Brian K. Vaughan articule les épisodes 11 à 15 autour du retour sur Terre des trois astronautes de la station spatiale Soyouz, évènement qui va attirer les trois héros (Yorick, 355 et le Dr Mann), deux généticiennes, une russe chargée de récupérer ses compatriotes, et le commando dirigé par Alter. Avant le climax, lors duquel le sort d'Alter va basculer, on découvre que celle-ci reçoit ses informations au sujet des déplacements de Yorick de la propre mère de celui-ci : le personnage de cette dernière devient soudainement plus trouble et on apprend qu'elle ne fait aucune confiance à l'agent 355, appartenant au Cercle de Culper, assimilée à une société secrète d'assassins.
Le Culper_Ring n'est pas une fantaisie imaginée par Vaughan mais s'inspire d'une véritable organisation, fondée par George Washington. Le scénariste en fait quelque chose de plus ancien encore, au rôle plus influent et sombre que ce réseau d'espions (qui devait son nom aux frères Culper). Le pseudonyme même de l'Agent_355 se réfère à une femme ayant fait partie de cette société, dont on sait aussi peu de choses que son double fictif.
Les motivations d'Alter sont tout aussi discutables que celles de la mère de Yorick, qu'elle avait choisie de trahir, une fois le jeune homme capturé : cette militaire israëlienne donne une dimension politique au sort du dernier homme sur Terre en voulant s'en servir à des fins stratégiques et idéologiques (résumées en une réplique glaçante : "parfois nous devons faire dees choses terribles pour la paix"). Doublée par sa camarade Sadie, Alter Tse'elon ne semble toutefois pas condamnée à sortir de l'histoire et il y a fort à parier qu'on la reverra.
Tout cela est raconté avec beaucoup de rythme et la longue séquence du crash est un vrai morceau de bravoure, découpé avec un brio redoutable.
Les deux épisodes concluant ce volume sont plus anecdotiques, même s'il ne faut pas les zapper car ils introduisent un nouveau personnage menaçant pour les héros, la mystérieuse ninja Toyota, dont l'identité du commanditaire est une énigme vouée à être prochainement résolue.
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Les dessins de Pia Guerra gagnent en assurance et contribuent à l'efficacité du récit : c'est sans fioritures mais direct, clair, expressif, toujours cadré avec justesse et précision, en privilégiant les cases horizontales, très dynamiques. Il faut saluer l'encreur José Marzan Jr qui assure à la série une unité visuelle très louable puisque les deux épisodes à la fin de ce tome sont illustrés par Paul Chadwick, sans que cela n'introduise de rupture avec les planches de Pia Guerra.
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C'est un peu la fin d'un premier cycle mais la route des trois héros est encore longue, et Vaughan et Guerra semblent avoir encore des munitions pour pimenter leur odyssée.
4 : SAFEWORD (#18-23)

- Safeword (#18-20) : Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann progressent jusqu'à Allenspark, dans le Colorado. Les deux femmes confient leur compagnon à l'agent 711, une ancienne du Culper Ring, pendant qu'elles emmènent Ampersand, malade, en ville pour le soigner. Seul avec l'agent 711, Yorick subit divers supplices qui ont pour but de le confronter à son sentiment de culpabilité : il se rappelle ainsi avoir été abusé sexuellement par un jeune garçon dans son enfance, la première fois qu'il a fait l'amour avec Beth, la découverte des rues de Brooklyn jonchées de cadavres (dont celui d'une femme agent de police qui s'était suicidée) après l'épidémie...
Lorsque l'agent 355 et le Dr Mann sont de retour avec Ampersand rétabli, Yorick est prêt à poursuivre le périple. Mais peu après leur départ, de mystérieuses tueuses en burqa abattent l'agent 711 à laquelle elles réclamaient l'Amulette d'Hélène.

- Widow's Pass (#21–23) : L'étape suivante conduit le trio à Queensbrook, en Arizona - huit mois se sont écoulés depuis les évènements relatés dans l'album One Small Step. Un groupe de 8 femmes surarmées bloquent le passage vers l'Etat voisin, empêchant nos héros de gagner la Californie. Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann rencontrent également P.J., qui tient le garage de feu son père. Ensemble, ils forceront le blocus, au prix de douloureux sacrifices - et de quelques révèlations. A Oldenbrook, dans le Kansas, Ciba Weber, la cosmonaute, donne naissance à un garçon. C'est alors que Hero, la soeur aînée de Yorick, arrive sur place...
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Ce 4ème tome compte deux histoires d'égale valeur, en nombre d'épisodes. Néanmoins, le premier récit est le plus étonnant et va provoquer un profond bouleversement chez Yorick. Brian K. Vaughan laisse planer le doute sur la complicité entre les agents 355 et 711 au sujet du traitement de choc que réserve cette dernière au jeune homme, sur lequel 355 a pris de nombreuses notes dans un journal. Il s'agit de le délivrer d'un fort sentiment de culpabilité, semblable à celui des survivants de l'Holocauste : Yorick ne supporte plus d'être l'unique rescapé de l'épidémie et la pression qui pèse sur ses épaules de devoir, à terme, être celui qui permettra à l'humanité de se perpétuer. L'agent 711 lui inflige des humiliations dont le spectacle reste étonnant, voire dérangeant, dans un comic-book américain, quand bien même les séries Vertigo de DC Comics ont la spécificité d'être plus transgressives que le tout-venant. Mais bon, ce n'est pas tous les jours qu'on voit le héros contraint à une séance de bondage, forcé d'avaler du viagra, quasiment violé et noyé par une dominatrice-manipulatrice !
Le second récit fait la part belle à l'action : l'agent 355 doit délivrer le Dr Mann des griffes d'une bande de furies, à la fois brisée par la perte de leurs pères, maris et fils, et influencées par des thèses conspirationnistes délirantes. Là encore, Vaughan n'épargne pas ses héroïnes, torturées, et échappant de peu au peloton d'exécution. Parallèlement, Yorick fait aussi ce qu'on pourrait appeler "l'apprentissage du sang" en tuant une de ses miliciennes, autant par vengeance que par esprit de conservation. Mais c'est aussi l'occasion de révèlations cruciales car Alison Mann avoue à l'agent 355 que ses expériences de clonage avaient échoué à engendrer un homme - recherches d'abord menées par son père. Cette confession jette le trouble sur la suite de l'aventure en posant la question de ce qui se passera une fois que le trio aura rejoint le laboratoire du Dr Mann à San Francisco... Le suspense reste donc entier et Vaughan l'entretient avec un vrai brio.
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Chaque histoire est illustrée par un artiste différent : Pia Guerra se charge de la première et son trait a effectivement gagné en maturité, en précision, en finesse depuis le début de la série. Le changement de coloriste (Pamela Rambo a cédé sa place au studio Zylonol) permet à la dessinatrice de réaliser des planches à l'ambiance saisissante, dans ce huis-clos étouffant, traversé de scènes oniriques, fantasmatiques ou passées.
Puis Goran Parlov signe les pages des épisodes 21 à 23, avec un trait plus rond, et des cadrages plus aérés, plus énergiques, adéquats pour une histoire plus centrée sur l'action. Là encore, l'encrage de José Marzan Jr permet à la série de conserver une vraie cohérence esthétique.
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Quasiment à mi-parcours, la série demeure passionnante et on a hâte de découvrir la suite.

mercredi 23 mars 2011

Critiques 216 : Y THE LAST MAN 1 & 2, de Brian K. Vaughan et Pia Guerra

Y: The Last Man est une série en 60 épisodes, rassemblés dans dix albums, écrite par Brian K. Vaughan et dessinée par Pia Guerra (suppléee parfois par Paul Chadwick, Goran Parlov, ou Goran Sudzuka), et publiée par DC Comics sous le label Vertigo à partir de 2002. L'argument de la série est à la fois simple et riche : tous les mâles de la planète (animaux comme humains) meurent subitement, à l'exception de Yorick Brown et son chimpanzée Ampersand (Esperluette en vf). Se pose alors véritablement deux questions : quel est le destin du dernier homme sur Terre ? Et quel avenir pour la race humaine, privée de la moitié de sa population ?
1 : UNMANNED (#1-5, 2002)

Le 17 Juillet 2002, une mystérieuse épidémie supprime toutes les créatures de sexe masculin sur Terre, à l'exception de Yorick Brown et de son singe capucin Ampersand.
Deux mois après, Yorick arrive à Washington où il retrouve sa mère, élue du Congrés. La nouvelle Présidente des Etats-Unis, ex-secrétaire d'état à l'agriculture, ordonne à l'agent 355 d'escorter Yorick jusqu'à Boston où doit être la généticienne Allison Mann, seule capable de comprendre ce qui s'est passé et d'y remédier. Trois jours après, Alter Tse'elon, nouvelle général en chef de l'armée d'Israël, apprend l'existence de Yorick et se lance à sa recherche. Elle détruit le laboratoire du Dr Mann, l'obligeant avec l'agent 355 et Yorick à partir pour San Francisco où la généticienne a conservé des données sur ses travaux. Yorick, lui, préférerait aller en Australie où se trouve sa fiancée Beth, qu'il avait demandé en mariage au moment où l'épidémie s'est déclenchée, mais reporte ce projet...
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Ce volume réunit les 5 premiers chapitres de la série et d'entrée de jeu, on est bluffé par l'intelligence et l'efficacité avec lesquelles Brian K. Vaughan et Pia Guerra mènent leurs affaires. La diversité des situations, la gravité des enjeux (la fin de la race humaine, le clonage, l'extrémisme idéologique...), la caractérisation aiguisée des personnages, le rythme soutenu, la richesse du potentiel de l'intrigue sont tout bonnement exceptionnels : Vaughan ne sombre jamais dans la facilité ni les clichés, mais au contraire surprend par la variété des rebondissements et la qualité psychologique de ce thriller fantastique atypique.
En choisissant comme héros un jeune prestidigitateur, il donne une légèreté à un récit par ailleurs palpitant et grave, où les extrémismes politiques et philosophiques sont exposés sans complaisance mais sans ménagement non plus. Le petit singe qui accompagne Yorick fait penser au Marsupilami de Franquin dans Spirou car il permet des échappées dans l'histoire sans que cela soit gratuit.
Vaughan manie les symboles avec subtilité, que ce soit pour stigmatiser les attitudes des femmes ou résumer le rôle des hommes disparus, comme dans la scène de l'obélisque où Yorick énumère avec une participante à un sit-in les noms de groupes de pop masculins morts - un moment saisissant où tout est dit sur la culture populaire "dominée" par les hommes durant le XXème siècle dans la musique. Ladîte "domination" masculine est au centre de ce premier acte où l'on voit les femmes pointer l'oppression des mâles comme dans ce dialogue avec les Amazones qui prétendent que la catastrophe les a libérées de violeurs, de dictateurs, et de tueurs en série, plus que de leurs pères, de leurs frères ou de leurs amants.
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Le dessin de Pia Guerra est simple et direct, comme son découpage, qui derrière son classicisme souligne quand il le faut l'ingéniosité du propos : à cet égard, la toute dernière planche qui montre en plongée un croisement de trois rues en forme de "Y" est une petite merveille évoquant ce qu'on voyait dans les Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons. La qualité principale de Guerra, c'est qu'elle s'attache d'abord à produire un dessin lisible, expressif, souligné par l'encrage de José Marzan Jr (qui encrera tous les épisodes de la série). On se dit aussi que le simple fait qu'une femme ait illustré Y The Last Man a évité au titre de représenter son casting essentiellement féminin en collant aux clichés des comics américains, peuplés souvent de bimbos écervelés et aux formes plus suggestives que réalistes (même si des hommes comme Terry Moore ont su donner à leurs héroïnes une allure moins convenue).
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Un prologue qui augure d'une production ambitieuse et passionnante.
2 : CYCLES (#6-10, 2003)

Yorick, l'agent 355 et le Dr Mann embarquent dans un train en échange d'une moto. Mais durant le trajet, ils sont agressés par des racketteuses et sautent de leur véhicule en marche. Séparé de ses deux chaperons, Yorick revient à lui chez Sonia, dans le village de Marrisville dans l'Ohio. La jeune femme et son pensionnaire sont attirés l'un par l'autre et Sonia confie que toutes les femmes de la localité sont en vérité des anciennes détenues qui ont quitté leur pénitencier à la faveur de l'épidémie - Sonia elle-même est une ex-dealeuse. Le Dr Mann retrouve Yorick et fait transporter l'agent 355, blessée, à Marrisville. Mais peu après, les Filles des Amazones, un vaste groupe de femmes considérant la disparition des hommes comme une bénédiction divine et déterminé à éliminer Yorick, mené par Victoria et Hero, la soeur de Yorick, débarquent et exigent qu'on leur livre le jeune homme. Sonia refuse et tue Victoria avant d'être abattue par Hero. L'agent 355, rétablie, Yorick et le Dr Mann quittent l'endroit après avoir convaincu les femmes du village d'incarcérer les Filles des Amazones.
Cependant, Alter Tse'elon est toujours sur la piste de Yorick, guidée par une mystérieuse informatrice, tandis qu'à 220 miles au-dessus de la Terre, dans la station spatiale Soyouz, trois astronautes (deux hommes et une femme) sont obligés de quitter leur position à cause d'une avarie technique...
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Ce deuxième tome ne déçoit pas et propose de nouveaux chapitres passionnants. Brian K. Vaughan recentre son récit sur le trio Yorick-355-Dr Mann en les entraînant dans l'Amérique profonde au gré de rebondissements palpitants : le "road-comic" se transforme rapidement en un séjour dans la bourgade de Marrisville, aux mains de femmes criminelles qui, après l'épidémie, ont décidé de diriger l'endroit comme une communauté autonome. Contre toute attente, ce nid de guêpes a tout d'un havre de paix et Yorick y fera la connaissance de Sonia avec laquelle il est sur le point de tromper sa fiancée Beth. Le sort que connaîtra la jeune femme en voulant protéger celui dont elle s'est éprise est cruel et poignant, surtout qu'elle trouve la mort par la faute de la propre soeur de Yorick, la mal nommée Hero.
Le personnage de Hero offre à Vaughan l'occasion d'évoquer le fanatisme en faisant référence à la tragédie de Wacko, où le chef d'une secte causa la perte de ses adeptes à la suite de l'assaut du F.B.I. - dont, on l'apprend, a fait partie à l'époque (en 1993, donc) l'agent 355. La subtilité avec laquelle Vaughan aborde ces thèmes et développe ses personnages, leur relation, est exemplaire : il donne vie à ces créatures en les dôtant d'un background que vient enrichir les expériences qu'ils traversent durant cette épopée.
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Pia Guerra accomplit elle aussi un sans-faute : son dessin est épuré, mais il est surtout juste, au service du script, des émotions, tout comme le découpage qui, bien que classique, rend la lecture rapide et limpide. Il est étonnant de constater à quel point on tourne vite les pages, avec quelle fluidité les évènements se déroulent. Sa complémentarité avec Vaughan est un pur régal et un modèle de storytelling.
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Le cliffhanger de l'épisode 10 promet beaucoup et la qualité des deux premiers tomes laisse augurer du meilleur pour la suite.

mardi 22 mars 2011

LUMIERE SUR... MICHAEL LARK


Michael Lark.
 Le dessin de Michael Lark à ses débuts :
Terminal City (scénario de Dean Motter).
Commission art : Golden Age Starman and Hourman.
Planche extraite de Batman : Nine Lives (scénario de Ed Brubaker).
Planche (non colorisée) extraite de Gotham Central,
dessinée et encrée par Lark (scénario de Ed Brubaker et Greg Rucka).
 Planche extraite de Daredevil, encrée par Stefano Gaudiano
(scénario de Ed Brubaker).
Work-in-progress d'une planche de Daredevil :
Michael Lark établit le découpage et dessine les personnages
et Stefano Gaudiano encre et réalise les finitions.
Un autre work-in-progress par Lark et Gaudiano :
planche d'Amazing Spider-Man.
Couverture non colorisée pour Amazing Spider-Man,
dessinée et encrée par Lark.
Naissance aux Etats-Unis.
Dessinateur, encreur, cover-artist, designer.

LUMIERE SUR... TERRY MOORE


Terry Moore.
Katchoo et Francine, les deux héroïnes de
Strangers in Paradise.
Terry Moore est un maître de l'art séquentiel, tel que l'a théorisé Will Eisner : même sans texte, ses planches possèdent une ambiance et véhiculent une émotion intenses.
Une autre astuce que Moore manie avec brio : les onomatopées. Associée à son génie de l'expressivité, ses pages ont une vérité rare. Stupéfiante aussi est sa maîtrise de la gestuelle : Moore alterne des séquences outrancières et d'autres où le langage des corps est aussi important que les dialogues.

Enfin, même si ce n'est pas l'aspect qu'on retient le plus dans son travail, Moore est capable de produire des couvertures somptueuses, comme celle-ci, élégante et dépouillée.

Après Strangers in Paradise (90 épisodes en 14 ans !), Terry Moore a écrit et dessiné les 30 épisodes de sa série Echo, toujours éditée par sa propre structure indépendante, Abstract Studios.
Il vient de commencer une nouvelle série Rachel Rising.
Il a également écrit des épisodes pour Spider-Man, Runaways, Buffy, et signé des couvertures pour diverses séries, ainsi que des ouvrages sur le dessin et sa méthode graphique (How to draw...).
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mercredi 16 mars 2011

Critique 215 : ULTIMATE FANTASTIC FOUR ANNUAL 2, de Mike Carey, Stuart Immonen et Frazer Irving



Ultimate Fantastic Four Annual 2 est écrit par Mike Carey et illustré par Stuart Immonen et Frazer Irving. Cet épisode "king-size" de 38 pages a été publié en Octobre 2006 par Marvel Comics.
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Le Dr Arthur Molekevic alias l'Homme-Taupe (the Mole-man) dévaste le complexe scientifique de Pinhead Buttes dans l'Oregon pour enlever les jeunes savants qui y travaillent et sur lesquels il compte pour ranimer une cité souterraine qu'il a découverte dans le passé. Les 4 Fantastiques, qui devaient participer à une réunion avec ces scientifiques, se rendent sur les lieux, prêts à en découdre avec leur ennemi. Mais celui-ci ne va-t-il pas, contre toute attente, rallier à sa cause ceux qu'il a kidnappés pendant que ses monstres retardent les héros ?
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Rassemblant les divers travaux de Stuart Immonen, après avoir acquis les épisodes qu'il avait réalisés avec Warren Ellis (Ultimate Fantastic Four, vol. 2 : Doom), je me suis procuré cet Annual auquel il a participé en 2006, époque où il co-signa Nextwave et assista Brian K. Vaughan sur Ultimate X-Men.
Cette fois associé à Mike Carey (X-Men Legacy) au scénario et Frazer Irving (Seven Soldiers of Victory : Klarion) pour la partie graphique, c'est pourtant une déception dans le parcours exemplaire et passionnant de cet artiste protéiforme, dont l'apport a le don de magnifier n'importe quelle production.
L'histoire de Mike Carey se lit sans ennui, mais sans grand intérêt non plus : on est frustré de ne pas assister à une vraie confrontation entre les FF et l'Homme-Taupe (qui fut, avant le Dr Fatalis, le premier ennemi des héros dans le Marvelverse classique). Et pour cause, les protagonistes évoluent séparèment : pendant que Molekevic entraîne les jeunes savants de Pinhead Buttes d'un côté, les FF tentent de les retrouver en croisant et en se battant contre quelques gros monstres. Mais ni les origines du Mole-man (traitées sur le ton de la farce), ni les combats des quatre héros ne sont à la hauteur de ce qu'on pouvait attendre. C'est dommage car, pour un Annual, il y avait matière à un récit plus pimenté...
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Stuart Immonen dessine la moitié de l'histoire, dans le style anguleux et décalé de Nextwave ou de ses Ultimate X-Men, mais sans être aussi performant cette fois. Chose suffisamment rare pour être signalé : ses planches donnent même parfois un sentiment de bâclé, de précipité, comme s'il avait illustré ça sans conviction.
Les séquences du passé de l'Homme-Taupe et la réunion finale entre le méchant, ses "otages" et les 4F sont illustrées par Frazer Irving : sans atteindre l'excellence de ses épisodes de Seven Soldiers of Victory : Klarion (dans la maxi-série de Grant Morrison), il se montre plus inspiré qu'Immonen, avec des compositions audacieuses et des représentations bien senties (comme ses monstres assez impressionnants).
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Au mieux, une curiosité. Au pire, un autre exemple qu'UFF n'a jamais été un titre "Ultimate" à la hauteur des Ultimates ou Ultimate X-Men.

Critique 214 : ULTIMATE X-MEN #59-60 : SHOCK & AWE, de Brian K. Vaughan et Stuart Immonen



Ultimate X-Men : Shock & Awe est une histoire composant les épisodes 59 et 60 de la série, écrite par Brian K. Vaughan et dessinée par Stuart Immonen, publiée en 2005 par Marvel Comics. Ce récit est disponible dans le volume 12, entre The Most Dangerous Game (vol. 10) et North Magnetic (vol. 12), réalisés par la même équipe.
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Le récit se concentre sur deux membres des X-Men, Wolverine et Storm. Le premier a quitté l'institut Xavier pour enquêter sur son passé et retrouver son épouse (dont il ne se souvient plus mais dont il possède l'alliance), tandis que la seconde le retrouve pour le convaincre d'abandonner ces recherches.
C'est alors qu'ils croisent la route de Deathstrike, alias Yuriko Oyama, ex-voleuse et rivale d'Ororo Munroe, transformée génétiquement par le Dr Cornelius, un des savants du programme Weapon X dont est issu Wolverine. Cette jeune femme veut se venger de Storm qui a failli la tuer tandis que Cornelius veut capturer le mutant griffu...
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Le tandem Brian K. Vaughan-Stuart Immonen a, durant son partenariat sur Ultimate X-Men, signé trois histoires parmi les meilleurs de la série, tout en mettant en vedette des personnages secondaires de l'équipe de mutants.
Le dyptique que forme Shock and Awe est une exception dans le run de Vaughan puisqu'il met en scène Wolverine et Storm et qu'il s'agit d'un récit très bref (deux épisodes). Malgré sa brièveté, cet arc comporte toutes les qualités de son scénariste : sens du rythme, de la caractérisation, alternance entre plages calmes et action spectaculaire, dialogues incisifs. C'est un vrai bonheur et on reste épaté par la vigueur et la subtilité de cet auteur qui, même avec une franchise aussi codifiée, garde une voix unique.
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Stuart Immonen, qui a dessiné Ultimate X-Men à la même époque que Nextwave, y oeuvrait donc dans son style "cartoony" à l'énergie inimitable : son découpage est aéré et dynamique, conférant aux scènes d'action une vitalité fabuleuse, mais sans négliger l'expressivité et la gestuelle des personnages.
Il ne s'agit pas, dans ces deux épisodes, de ses meilleures planches, mais quand même on aimerait que bien des artistes s'inspirent d'un tel brio car Immonen sait bonifier n'importe quel script avec une impression de facilité désarmante.
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Plus que jamais, il faut (re)découvrir l'association BVK-Immonen sur ce titre !

mardi 15 mars 2011

Critiques 213 : STRANGERS IN PARADISE 4-7, de Terry Moore

Le casting complet de Strangers in Paradise.

4 : LES RAISONS DU COEUR
(3ème série, #1-5 ; 1996-1997)

Qu'a-t-il bien pu se passer pour que Francine et Katchoo ne se fréquentent plus depuis dix ans ? Le mystère est entier. Mais alors qu'elle attend son mari pour dîner dans un hôtel-restaurant de luxe, Francine (devenue également mère de famille) rencontre Casey Bullocks, l'ex de Freddie Femur, qui lui apprend que Katchoo est dehors. Francine se rappelle alors...
A l'époque, les deux amies emménageaient dans le petit appartement au-dessus du garage de Margie. Tandis que Katchoo allait brutalement rompre avec David Qin après avoir voulu en faire le sujet d'un tableau, Francine était engagée dans l'agence de pub RBK & S (soit Rutner Bovis Kleinenbaumsteinberger and Smith). Elle y faisait la connaissance de Rachel, la perverse petite amie de son ancien amant,Chuck, et allait devenir l'égérie d'une campagne pour une marque de préservatifs...
*
C'est avec deux surprises que s'ouvre cette troisième série de Strangers in Paradise : d'abord, les 5 premières pages sont dessinées par Jim Lee, témoignage de l'époque où le titre fut édité par Image Comics (jusqu'au #8), et ensuite (et surtout), l'action démarre dix ans après la fin du précédent volume.
Cette ellipse dévoile un évènement : Francine et Katchoo ne sont plus amies depuis ! Pourquoi ? Terry Moore se garde bien de l'expliquer pour l'instant mais ce fait est si surprenant qu'il fournit un suspense terrible pour la série. Pour qu'on mesure bien l'impact de ce rebondissement, il a fait de Francine une épouse et une mère et ne montre Katchoo que fugitivement et de dos, retardant les retrouvailles entre ses héroïnes.
En revenant en arrière, Moore enchaîne avec ce qui était exposé dans le tome précédent : Katchoo et Francine, mises à la porte de chez elles, acceptent l'offre de Margie de s'installer dans un studio au-dessus de son garage - ce qui ne va pas sans susciter la méfiance de leur voisine et l'intérêt de son époux. Il est suggéré également que Margie est attirée par Katchoo, ce qui motiverait qu'elle l'héberge, elle et Francine.
Francine est au coeur de cet album et de péripéties comiques vraiment savoureuses, et parfois cruelles : son entretien d'embauche chez RBKS donne lieu à une scène hilarante tout comme le quiproquo qui va faire d'elle l'égérie d'une marque de capotes. Sa décision de prendre des cours d'aérobic pour maigrir est aussi l'occasion d'une séquence mémorable.
En revanche, Katchoo connaît une nouvelle épreuve face à David à qui elle n'a pas vraiment pardonné de l'avoir piégé pour le compte de Darcy. Leur affrontement aboutit à une séparation qui paraît définitive après avoir démarré sur un sujet a priori superficiel, mais qui touche à l'essence même du personnage de Katchoo. Artiste écorchée vive, elle ne supporte pas qu'il juge son projet de le peindre nu comme obscène, mais plus encore qu'il ne s'engage pas franchement dans la relation de couple qu'il désire. Des considérations philosophiques et religieuses creusent le fossé entre eux.
Moore dresse, sous la comédie (burlesque avec Francine, de moeurs avec Katchoo), le portrait de deux jeunes femmes qui sont un foyer pour chacune d'elles. Mais ce qui fait le ciment de leur amitié constitue certainement aussi sa faille : on devine qu'elles dépendent trop l'une de l'autre pour que cela ne soit trop pesant... C'est admirablement écrit, avec des dialogues formidablement vrais.

Graphiquement, outre la brêve participation de Jim Lee (dans un pastiche des comics super-héroïques), Terry Moore agrèmente son toujours superbe dessin en noir et blanc de trames grises, légères et claires. Mais c'est surtout son découpage d'une fluidité diabolique (on lit ces 100 pages avec une rapidité qui dit tout de l'efficacité narrative de l'artiste) qui éblouit toujours.
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Après plus de 20 épisodes d'une densité exceptionnelle, la série est toujours d'une qualité imparable et d'une richesse émotionnelle unique. Chapeau bas !

5 : ENNEMIES INTIMES.
(3ème série, #6-12 ; 1997-1998)

Katchoo déprime sévèrement après sa rupture avec David et décide de partir à Los Angeles pour le retrouver car elle pense qu'il est retouné auprès de sa soeur, Darcy Parker. Pendant ce temps, Chuck découvre que Rachel, la collègue de Francine chez RBK & S, possède un pistolet dans son sac : la jeune femme est en vérité une des "Parker girls" et justement, elle est rappelée par sa patronne, plaquant son amant sans ménagement ni explications.
Katchoo épie David chez Darcy mais se fait prendre par Taby à laquelle elle avoue que c'est Samantha qui avait caché les 850 000 dollars dérobés au sénateur Chalmers dans ses bagages le soir où, avec Emma, elle avait fui Darcy. La même Darcy contraint alors Katchoo à remplir une dernière mission - pièger le membre d'une commission d'enquête qui s'intéresse de trop près au sénateur Henneman. Ce dernier doit épouser Rachel, qui sera celle par qui Darcy contrôlera ce candidat à la Maison-Blanche pour le compte des "Six", un groupe d'affairistes et de politiciens.
Mais Francine, sans nouvelles de son amie, fait appel à l'inspecteur Walsh. Parallèlement Marshall Weinstein, un journaliste qui enquête sur les "Six", se mêle à cette partie dont l'issue sera fatale à l'un des protagonistes...
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Terry Moore revient à la veine policière de sa saga en ramenant sur le devant de la scène l'ignoble Darcy Parker, qu'on trouve mêlée à un complot d'envergure. Katchoo est donc directement impliquée et vole la vedette à Francine dans ces épisodes.
L'intrigue fait référence, via Katchoo, à Christine Keller, une prostituée qui dans les années 60 fut au centre d'un scandale dans le milieu politique britannique en étant à la fois la maîtresse d'un ministre anglais et d'un dignitaire soviétique (cf. l'affaire_Profumo). Moore intègre avec maestria ces éléments de thriller, de conspiration et de politique dans un récit sans temps mort. Malgré la complexité de l'affaire, on n'est jamais égaré grâce à la conduite d'un scénario exemplairement développé : c'est du grand art.
Le tour de force est d'autant plus notable que Moore n'abandonne pas ce qui fait la singularité de sa série, en ménageant des séquences d'émotion ou de comédie, même s'il est vrai que ce tome 5 est plus sombre, plus tendu.
L'histoire ne revient pas non plus sur les raisons qui ont séparé Katchoo et Francine dix ans après, comme cela était abordé dans l'album précédent. En vérité, Moore est d'abord ici occupé à boucler un autre pan de sa saga et le personnage de Darcy Parker ainsi que sa relation avec son frère, David Qin, connaît son aboutissement - sans pour autant que cela signifie que les questions liées au passé de Katchoo soient réglées. Mais, incontestablement, une page importante se tourne et le sort du trio Katchoo-Francine-David réserve certainement encore des surprises...
Le dessin traduit la tension du récit en étant peut-être moins audacieux (quoiqu'il y ait encore des trouvailles formidables, comme lorsque Katchoo espionne Darcy et David). Le découpage est plus serré, voire classique, pour ne pas parasiter avec des effets l'exposition du plan de Darcy, la contrainte de Katchoo, l'angoisse de Francine, l'intervention de Walsh.
Depuis le tome 2, il s'agit indiscutablement de l'album où l'aspect humoristique est le plus effacé au profit du polar et graphiquement, c'est aussi plus académique, plus au service de la trame policière proprement dîte. Peut-être est-ce aussi le reflet de la publication même de la série qui, à partir de l'épisode 8 (soit au milieu de ce tome), a quitté le giron d'Image Comics pour redevenir auto-éditée au sein d'Abstract Studios : Moore y gagna une audience élargie mais préféra quand même recouvrir son indépendance - en d'autres termes, peut-être s'était-il astreint à livrer des épisodes plus conventionnels durant sa période Image, avant de rebondir.
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A la fois un dénouement et le début d'une nouvelle ère, ce 5ème numéro de SiP fait figure d'étape de transition, avec une rare intensité.
6 : PASSE, FUTUR.
(3ème série, #13-18 ; 1998)

Hier, Francine et Katchoo étaient lycéennes. La première complexait sur son poids, rêvait d'être aimé par le quaterback de l'équipe de football américain de l'école, assistait à la désagrégation du couple de ses parents (sa mère acceptant avec résignation les infidèlités de son mari), subissait l'indifférence de son frère aîné, et allait vivre une humiliation terrible lors d'une représentation théâtrale. La seconde était violée par son beau-père, trompée par son boyfriend, méprisée par sa mère, allait devenir la meilleure amie de Francine, avant de fuir chez une tante.
Demain, Francine sera mariée à Brad, époux trop absent, et sombrera dans la dépression après avoir revu - sans avoir osé l'aborder - Katchoo, et sera toujours couvée par sa mère. Cette dernière, ne supportant plus de voir sa fille sombrer ainsi, contactera Katchoo qui, sans hésiter, après dix ans loin de Francine, partait la retrouver.
Entre ces deux époques, les deux amies rejouaient à leur manière la série télé Xena la guerrière. Et Katchoo était invitée à une prestigieuse exposition. Mais Francine allait-elle accepter de poser pour elle à cette occasion ?
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Terry Moore accomplit encore un prodige avec ce nouvel album qui, comme depuis le début de la série, semble avoir été écrit en réaction au précédent. Ainsi, après le thriller d'Ennemies intimes, il revient à la comédie dramatique et l'étude de moeurs, en se concentrant sur le couple Katchoo-Francine. Mais il le fait en jouant cette fois avec la temporalité de la série.
Ce 6ème recueil comporte trois actes : le premier est un long flash-back qui révèle les origines de l'amitié entre Katchoo et Francine au lycée ; le deuxième est un interlude comique ; et le troisième dévoile le futur de la relation des deux héroïnes tout en revenant sur la situation de Katchoo, Francine et David au lendemain des évènements du tome 5.
Les épisodes sur le passé sont cruels et poignants mais surtout éclairants sur ce qui unit les deux amies : dès le départ, elles étaient des outsiders et allaient vivre simultanèment une épreuve qui tout en les faisant diversement souffrir allait les souder. En comparaison de ce que vit Katchoo, l'humiliation de Francine semble bien légère et c'est en ouvrant les bras à Katchoo que Francine relativise ce qui lui arrive et donne ce qui manque le plus à son amie. La scène des "adieux" est bouleversante, et croyez-moi si je vous promets que vous aurez la gorge serrée en la lisant. Rien que pour ce moment, Strangers in Paradise occupera une place à part dans votre bibliothèque et mérite d'être lu et recommandé.
Comme une respiration après cette émotion forte, l'épisode où Francine et Katchoo (se) rejouent Xena la guerrière et Gabrielle (son "faire-valoir", mais ne le dîtes pas à Katina), avec en guest-star David dans le rôle du poéte en mal d'inspiration, est irrésistible. Et là encore, croyez-moi quand je vous promets un bon moment de rigolade.
Le dernier acte est un exercice virtuose de narration, d'une remarquable fluidité, dans lequel l'importance de l'utilisation des chansons est primordiale. Bien qu'on ne sache toujours pas ce qui a provoqué la rupture entre Francine et Katchoo, on est rassuré en voyant que Katina répond présente pour son amie, au plus mal dans sa vie conjugale.

Les dessins sont merveilleusement beaux : Terry Moore n'a pas son pareil pour croquer ces petits riens qui font la vie, l'amitié, les matins difficiles, la détresse, et enfin l'espoir, le plaisir des retrouvailles, souvent sans s'appuyer sur de longs dialogues, mais d'abord sur la formidable expressivité des personnages, la justesse du découpage - des cadrages simples, au trait souple, vivant, élégant. Il y a là quelque chose qui voisine avec le génie de Will Eisner.
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Incroyable mais vrai : toujours pas un faux pas, toujours pas une faiblesse - un sans faute exceptionnel. La grâce, quoi ! 7 : SANCTUAIRE(3ème série, #19-24 ; 1998-1999)


Francine et Katchoo, appelée à l'aide par la mère de son amie, échangent quelques confidences sur leurs situations respectives dix ans après avoir cessé de se fréquenter. Bien qu'on ne sache pas encore ce qui a provoqué vraiment leur séparation, on apprend que Katchoo ne vit plus avec David...
Mais avant cela, Francine accepte de poser pour Katchoo en vue de l'exposition de jeunes talents à laquelle elle a été invitée. En découvrant l'ébauche d'un tableau, Francine entre dans une colère noire, estimant que Katchoo non seulement la représente comme elle voudrait qu'elle soit et pas comme elle est vraiment. Lorsque les toiles de Katchoo sont présentées à la galerie, c'est l'explosion : Francine ne supporte pas d'être ainsi dévoilée aux yeux du monde - et la présence dans les parages de Freddie Femur ne va rien arranger.
Le clash est assez conséquent pour provoquer le départ de Francine qui va se réfugier chez sa mère, tandis que Katchoo sombre dans la dépression, veillée par David. Casey Bullocks, l'épouse de Freddie, s'étrangle alors en voyant que son mari a acquis une des toiles de Katchoo avec Francine et va prévenir l'intéressée, tout en avouant à David son attirance pour lui. C'est alors que Francine resurgit. Freddie Femur va passer un sale quart d'heure...
Et David apprendre que la fortune exhorbitante de Darcy (un milliard de dollars) lui revient - mais ce qu'il ignore, c'est qu'un piège l'attend à New York...
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Ce 7ème livre est une vraie tornade : les sentiments déjà violents qui agitent les personnages principaux de la série s'exacerbent jusqu'à l'éclatement et on croit bien comprendre ce qui a motivé la séparation de Katchoo et Francine durant dix ans. Mais évidemment, en feuilletonniste aguerri, Terry Moore a gardé ça pour plus tard.
Néanmoins, c'est un album de crise où Francine, en partant faire le point chez sa mère, dresse un constat lucide et éclairant sur les relations qu'elle entretient avec Katchoo et à quel point elles les distinguent : Katchoo est une star, dont les actes impactent toujours son entourage, dont la proximité est à la fois envahissante et précieuse, tandis que Francine, traumatisée depuis le lycée par son humiliation publique et d'un caractère fondamentalement timide, voire soumis, n'aspire qu'à une existence paisible et traditionnelle. La fidélité, l'amour, l'énergie de Katchoo contre la réserve, la pudeur, le conformisme de Francine.
En découvrant comment Katchoo la représente sur ses tableaux, Francine ne se reconnaît pas et n'accepte pas ce qu'elle considère comme une idéalisation trop lourde à porter. Mais quand elle se voit sur des toiles géantes dans une exposition publique, c'est comme un viol pour celle qui a déjà été malmenée par les hommes (dont le concupiscent Freddie Femur). En opposition à ce que Katchoo avait conçu comme une célèbration de la beauté de la femme qu'elle aime (et désire), cette situation ne peut qu'aboutir à une rupture - heureusement temporaire.
Terry Moore en profite, en quelque sorte, pour ramener et développer le personnage de Casey Bullocks, l'épouse de Freddie Femur, qui vit mal l'obsession de ce dernier pour Francine et en même temps avoue son attirance pour David. Aime-t-elle vraiment celui qui n'a d'yeux que pour Katchoo ou fantasme-t-elle sur ce garçon si fidèle, séduisant et attentionné ? Derrière la nunuche pathétique se dessine une jeune femme désorientée, qui se greffe progressivement au trio Katchoo-Francine-David.

Les dessins sont à nouveau fabuleux, Moore passe de scènes où son graphisme adopte l'outrance des emportements de ses personnages à d'autres où tout est exprimé avec une retenue, une délicatesse bouleversantes : de la haute voltige.
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Je ne sais pas à quand je pourrai me procurer d'autres tomes (et je ne manque pas d'autres lectures par ailleurs), mais j'ai hâte de poursuivre cette aventure - une des meilleures bandes dessinées américaines de ces dernières années.
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Quelques bonus :

Strangers in Paradise "Rocky Horror Picture Show"

Strangers in Paradise ""San Diego Comic Con 2006"

samedi 5 mars 2011

Critique 212 : STRANGERS IN PARADISE 1-3, de Terry Moore

Strangers in Paradise "Art Nouveau" commission,
par Terry Moore.

Terry Moore est un auteur indépendant et Strangers in Paradise est sa première (et plus importante) oeuvre. L'aventure démarre en 1992 : l'auteur entreprend de réaliser un comic-strip pour un journal et tâtonne avant de trouver son idée. Mais Moore comprend qu'il n'est pas fait pour le gag et préfère imaginer une histoire au long cours. Ce sont les personnages qui servent de base à son projet, deux filles et un garçon qui apprend à les connaître. Très vite, cependant, ses protagonistes évoluent pour s'écarter de la veine purement humoristique que Moore n'apprécie donc pas : par exemple, Katchoo est au départ une nymphe dans une forêt enchantée (les premières bandes de l'auteur seront d'ailleurs publiées plus tard dans un album) !
Strangers in Paradise, dans la forme qu'on connaît désormais, commence vraiment comme une mini-série en trois parties, éditée par Antartic Press, en 1993 : y sont établies les relations entre les trois héros et le fiancé de Francine.
Puis Moore se lance dans une deuxième série de 13 épisodes qu'il édite lui-même sous le label Abstract Studio : l'histoire est enrichie d'une trame policière en rapport avec le passé de Katchoo.
Le troisième volume de la série est ensuite initialement publié par Image Comics, mais après 8 numéros Moore reprend son indépendance et poursuit son affaire au sein d'Abstract Studio. La série s'achève au #90 en Juin 2007.
David Qin, Francine Peters et Katina "Katchoo" Choovanski

Présentons maintenant les héros de Strangers in Paradise :

- Katina "Katchoo" Choovanski - décrite par Moore comme "The Original Angry Blonde" (la blonde en colère), Katchoo est effectivement une fille de tempérament, au caractère bien trempé, au passé violent, et peintre de talent. C'est une ancienne prostituée de luxe au service de Darcy Parker, dont elle fut également l'amante. Elle semble amoureuse de sa meilleure amie, Francine, mais ses sentiments sont tortueux car c'est d'abord une méfiance envers les hommes qui les motivent. A cet égard, l'affection que lui témoigne David la trouble.

- Francine Peters - C'est à la fois la meilleure amie de Katchoo et son fantasme. Mais cette grande fille potelée est d'abord une grande sentimentale, un coeur d'artichaut, en lutte permanente avec sa propre image : c'est pour cela que l'attirance qu'elle suscite chez Katchoo la déstabilise car elle souhaiterait d'abord faire sa vie avec un homme sans blesser son amie. Elle rêve d'être une épouse et une femme, en conformité avec son éducation méthodiste.

- David Qin - Cet aimable et sensible étudiant en arts est amoureux de Katchoo dont il admire le talent. Mais il est également le frère cadet de Darcy Parker. Cependant, il n'accepte pas cet héritage criminel comme en témoigne son changement d'identité.

- Freddie Femur - Il s'agit de l'ex-amant de Francine. Cet avocat l'a trahie en la trompant durant leur relation (ce qui a provoqué la dépression de la jeune femme), mais il reste obsédé par elle.

- Darcy Parker - La "méchante" de la série est une caïd du crime organisé, à la tête de ses "Parker Girls", des filles impliquées dans un réseau de prostitution à des fins d'espionnage. Elle clâme sa haine des hommes tout en éprouvant une atttirance incestueuse pour son frère David. Elle a été la maîtresse et la patronne de Katchoo jusqu'à ce que celle-ci la fuit avec son amie Emma (qui décédera du Sida). Le départ de sa favorite associé au vol d'une grosse somme d'argent motivera son désir de vengeance. Si l'on veut résumer l'intrigue de Strangers in Paradise, alors on écrira qu'il s'agit de la relation compliquée entre deux femmes : d'un côté, il y a Helen Francine Peters ; de l'autre, Katina "Katchoo" Choovansky. Au milieu, on trouve David Qin, qui aime Katchoo alors qu'elle ne le considère que comme un ami. Katchoo paraît préférer Francine à qui elle avoue son attirance, au risque de la gêner.
Mais, au second plan, la série est aussi un thriller qui trouve ses origines dans le passé trouble de Katchoo : abusée sexuellement par son père, ex-toxicomane et alcoolique, elle fut une call-girl au service de Darcy Parker. Avec une amie, Emma, elle prend la fuite mais Darcy la croit coupable d'avoir volé à un riche et influent client, le sénateur Chalmers, une énorme somme d'argent : pendant des années, Katchoo pensera avoir semé sa redoutable maîtresse et échappé à sa vengeance, jusqu'à ce qu'un ex-flic reconverti détective privé la retrouve.
1 : MON AMOUR, MA DESTINEE.
(1ère série : #1-3, 1993 + 2ème série : #1-2, 1994)

Dans ce premier tome, on fait connaissance avec le trio Francine-Katchoo-David : Katchoo aime Francine qui sort avec Freddie Femur, un mufle qui la trompe avec sa secrétaire. Katchoo humilie l'infidèle (ce qui lui vaudra d'être arrêtée par la police et d'attirer l'attention de l'inspecteur Walsh) et avoue ses sentiments à sa meilleure amie, qui sombre dans la dépression.
David entre en scène : il étudie l'art et est amoureux de Katchoo, elle-même artiste. Il devient son confident et soutient Francine. Puis Katchoo s'absente subitement. Elle rentre bouleversée et avoue , après avoir expliqué avoir été une prostituée au service de la terrible Darcy Parker, s'être rendue au chevet de son amie Emma, qui se meurt du Sida...
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Ce premier album est d'une étonnante densité et d'une remarquable fluidité narrative : rapidement, Terry Moore pose les bases de son oeuvre, avec des personnages forts, aux rapports complexes, ne cédant jamais au manichéisme.
La narration est riche et inventive : la structure des épisodes varie et mêle différentes formes, de saynètes comiques en séquences dramatiques et poignantes, avec des extraits de poèmes et de chansons, des dialogues très vivants, un rythme soutenu. La transition entre les trois épisodes inauguraux et le début de la 2ème série est si fluide qu'on voit bien que Moore avait en lui un projet vaste qui ne demandait qu'à être développé. La caractérisation est admirable : on s'attache immédiatement à ce trio, dont les tempéraments respirent l'authenticité. Le traitement du lesbianisme de Katchoo est exemplaire car dénué de tout racolage, de toute facilité, et lorsqu'elle avoue ses sentiments à Francine tout en expliquant à David pourquoi il ne doit rien attendre de plus d'elle que de l'amitié (même si on la devine flatté par son amour et un peu attirée malgré tout), cela n'apparaît pas comme une astuce scénaristique pour pimenter l'histoire.

Graphiquement, c'est tout aussi épatant : pour une première bande dessinée, le style est déjà très affirmé, empruntant à Will Eisner sans le singer. Le noir et blanc est de toute beauté et souligne la sensibilité de l'auteur, qui sait aussi bien croquer des expressions outrées qu'illustrer des moments délicats.
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Un début impressionnant, qui met à la fois la barre très haut pour la suite et donne une irrésistible envie de poursuivre la découverte d'un comic-book résolument atypique.
2 : UN MURMURE DANS LE VENT.(2ème série : #3-8, 1995)
Dans ce deuxième tome, le passé de Katchoo lui revient en pleine figure : traquée par son ex-maîtresse et proxénète, la redoutable Darcy Parker, elle repère le détective qui la surveille et se cache en espérant les décourager. Mais en agissant ainsi, elle met en danger Francine qui est prise en otage. David est démasqué : il est le frère cadet de Darcy - mais est-il son complice pour autant ? Les retrouvailles entre Katchoo et Darcy aboutissent à des conséquences dramatiques : d'une part, on apprend qui a volé les 850 000 dollars du sénateur Chalmers, un des clients de Katchoo, et Katchoo elle-même le paie (peut-être) de sa vie...
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L'intrigue de cet album emprunte à la série noire en se concentrant sur le passé de Katchoo qui est la véritable vedette de ces 5 épisodes. Terry Moore donne un ton plus sombre, dramatique et angoissant à son récit, prenant littéralement le lecteur à la gorge (ou plutôt l'agrippant brutalement par le bout du nez - lisez et vous comprendrez...).
Strangers in Paradise est effectivement un soap opera dans la mesure où la série s'inspire de la mécanique des feuilletons avec ce mélange de romance et de polar, avec des sentiments extrèmes, un jeu avec les émotions incessant, des personnages pris dans un tourbillon de situations périlleuses. Le cliffhanger final est digne d'un coup de théâtre comme on en voyait dans Dallas et Moore semble s'amuser avec ces clichés. Mais avec quel brio !
Le rythme est toujours aussi haletant, tout en ménagant quelques plages poignantes (comme l'agonie d'Emma) ou comiques (les atermoiements de Francine). La duplicité de David est un vrai coup de poing dans l'estomac du lecteur qui n'a rien venir et s'interroge sur les conséquences de cette découverte.
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Visuellement, c'est encore une fois éblouissant de maîtrise : Moore est un orfèvre. Il appuie son graphisme d'abord sur la blancheur originelle de la page pour livrer des images contrastées, lumineuses (le plus souvent) ou ténébreuses.
Sa maestria est aussi épatante dans sa manière de dessiner les personnages eux-mêmes, d'un trait souple et épuré mais avec une fabuleuse expressivité, une souplesse dans la gestuelle, toutes choses qui concourent à donner de la vie aux protagonistes, un vrai naturel.
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Conclusion du deuxième volume dans l'album suivant : ça promet encore de grands moments !

3 : LA REINE DES COEURS.(2ème série : #9-13, 1996)

Katchoo a survécu à la fusillade entre la garde rapprochée de Darcy Parker et la police, et révèle à Francine qu'elle a grugé son ex-maîtresse puisqu'elle a placé les 850 000 dollars à l'abri. Ce magot caché est le bienvenu car les deux amies apprennent que leur propriétaire les chasse.
David resurgit et déclare sa flamme à Katchoo, si bien qu'elle accepte de lui pardonner - et comprend subséquemment qu'elle est bisexuelle (même si elle n'a pas encore couché avec lui).
Cependant, Freddie Femur est obsédé par Francine, au point de récupérer des effets personnels de la jeune femme chez un de ses ex, Chuck, et d'oser l'aborder à nouveau. Il lui révèle être sur le point d'épouser Casey à Hawaï alors qu'il ne l'aime pas. Francine part sur le lieu de la noce, mais retombera-t-elle dans les bras de ce goujat de Freddie ? Katchoo veille...
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Après s'être plus particulièrement intéressé à Katchoo dans l'album précédent, Terry Moore donne cette fois la vedette à Francine en ramenant dans le champ de son histoire le répugnant Freddie Femur. L'auteur se montre très féroce avec ce personnage de macho obsédé et crétin autant qu'il est tendre avec Francine dont l'irrésolution est justifiée par l'évolution de sa relation avec Katchoo et ses retrouvailles avec David.
Les deux amies sont sur le point de coucher ensemble après avoir bu et maudit les hommes qui les ont trahies, et cela va troubler encore plus l'amitié amoureuse des deux héroïnes. Katchoo se rend compte qu'elle est moins homosexuelle que bisexuelle après que David lui ait fait une déclaration d'amour à laquelle même elle, si farouche, ne peut complètement résister. Mais Katchoo agit autant en amante qu'en protectrice vis-à-vis de Francine quand celle-ci est sur le point de succomber à nouveau à Freddie Femur.
La déclaration de David fournit également à Moore l'occasion de nous éclairer davantage sur un moment décisif du passé du jeune homme et de Katchoo, quand tous deux étaient aux côtés de Darcy. David a eu un coup de foudre pour Katchoo alors qu'avec Emma (son amie morte du Sida) elle s'apprêtait à s'enfuir avec le butin dérobé au sénateur Chalmers. C'est l'autre révèlation majeure de ces épisodes : Katchoo est riche et a menti à Darcy en faisant accuser Gwen du vol de cet argent. Mais Tabby, la chienne de garde de Darcy, est toujours sur ses talons, décidée à se venger...
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Après le climax du tome précédent, Moore sait, avec intelligence, faire souffler la série et les lecteurs avec ces épisodes plus légers mais néanmoins mélancoliques où son dessin restitue à merveille le trouble, le doute, l'onirisme ou l'humour sarcastique qui traversent ses héros.
Comme des ponctuations, il continue de mêler à la narration des extraits de chansons dont le choix est toujours remarquablement juste : ce n'est pas un gadget ou le prétexte à des splash-pages magnifiques mais une addition au propos. Cela fait de SiP une bande dessinée qui touche au coeur, sans facilité, avec pudeur et goût.
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La fin de ce premier acte est à la hauteur et finalement, on se dit qu'on aime cette bande dessinée non pas comme on apprécie un bon livre, mais comme on aime des amis : c'est une série généreuse, touchante, qui crée une vraie intimité avec ses lecteurs. Une oeuvre rare.