vendredi 19 octobre 2018

SKYWARD #7, de Joe Henderson et Lee Garbett


Comme toujours, avec les (bonnes) séries d'Image Comics, c'est un bol d'air frais qu'offre Skyward, loin du folklore des super-héros. La série de Joe Henderson et Lee Garbett est d'une constance remarquable dans l'originalité et l'efficacité, comme le prouve ce numéro. Où le salut n'est jamais loin d'une malchance tenace...


Au mépris du danger, Willa est donc sortie du train à l'arrêt en pleine forêt pour porter secours à un père de famille capturé par des insectes devenus géants à cause de l'absence de gravité terrestre. Mais elle comprend vite que l'objectif qu'elle s'est fixée risque d'être plus compliqué à tenir que ce qu'elle avait prévu.


Cependant, resté dans le train, Edison supplie le contrôleur de lui ouvrir la porte pour qu'il aille aider Willa, mais il essuie un refus catégorique car cela représenterait un trop grand danger pour les autres passagers si un insecte s'introduisait à bord. Willa, elle, se voit sauvée opportunément par un chevalier.


Chevauchant un papillon géant, Richard Serrano est armé d'une épée et accompagné par une troupe entraîné à tuer les insectes. Il ramène Willa au train et se présente aux passagers puis explique qu'il évacuera le maximum d'entre eux qui le souhaitent et laissera des vivres aux autres.


Willa retrouve Edison et le convainc de la suivre jusqu'à la ferme qui sert de repaire à leurs sauveurs. Elle ne s'aperçoit pas qu'au même moment Serena, une alliée de Serrano, désapprouve qu'il emmène des étrangers chez eux - mais il reporte cette discussion à plus tard.


Méfiant, Edison suit Willa et la troupe de Serrano. La jeune femme se réjouit de ce détour, convaincue que là où ils vont, Barrow ne les retrouvera jamais. Sauf que Edison lui fait remarquer que la ferme arbore le nom de leur ennemi...

Dans les bonus de cet épisode (où figurent les différentes étapes de la réalisation d'une planche et de la couverture), Joe Henderson revient sur l'élaboration de cet arc narratif. Il avait la volonté d'emmener Willa hors de sa zone habituelle, la ville, pour faire découvrir, à elle et au lecteur, le monde extérieur depuis les "G-Day". Ensuite se posait la question de l'imaginer, ce monde, et c'est en consultant diverses théories sur l'évolution végétale et animale qu'il a développé l'idée des insectes géants.

Ils tiennent donc logiquement la vedette dans cet épisode très mouvementé qui rappelle les aventures d'Atom chez DC, notamment quand Gil Kane les dessinait et que les histoires se déroulaient uniquement dans le Microvers, avec un Ray Palmer transformé en héros d'heroic fantasy dans un univers subatomique où chaque insecte était démesuré.

L'apparition de Richard Serrano, épée à la main, et plastron sur le torse, renvoie immédiatement à cela, transformant le récit en quelque chose d'inattendu, de délirant, mais validé par le contexte. Henderson oublie du coup un peu le motif de la cavale de Willa et Edison, et donc la traque de Barrow... Jusqu'au cliffhanger de la dernière page qui prouve que le monde est à la fois bien grand et bien petit.

Ce rebondissement final est peut-être un peu "too much" (à peine Willa croit-elle avoir définitivement échappé à Barrow qu'elle comprend son erreur), mais il est bigrement efficace. D'autant plus qu'il conclut donc un numéro riche en action et en grand spectacle (la lutte de Willa contre les insectes, l'intervention de la troupe de Serrano).

Et là, on voit que Lee Garbett et son coloriste Antonio Fabela se sont amusés comme des fous pour composer ces scènes. Le dessinateur donne vraiment le tournis au lecteur en multipliant les changements d'angles de vue, de valeurs de plans, donnant un rythme échevelée aux mouvements improvisés de Willa, avant de faire entrer en scène la "cavalerie" des papillons, comme dans un western.

Fabela a tout l'espace requis pour meubler les fonds de l'image et sa palette suggère merveilleusement un environnement forestier à la fois effrayant et chatoyant. C'est un exemple de colorisation car l'artiste a laissé son partenaire s'exprimer et celui-ci s'y emploie sans oublier de rester concentré sur les personnages, qui sont le repère du lecteur.

Garbett se montre généreux dans l'effort, mais surtout éclairé dans son découpage, toujours fluide, aéré, où les enchaînements sont à la fois vifs et aisés.

C'est grisant, fort bien écrit, captivant. Skyward est décidément une série jouissive.  

DAREDEVIL #609, de Charles Soule et Phil Noto


Depuis la parution du précédent épisode, on a appris que le run touchait à sa fin avec cet arc intitulé, sans équivoque, The Death of Daredevil. Fin Novembre, la série s'arrêtera avant qu'un autre titre, sans le héros, ne soit publié début 2019. D'ici là, Charles Soule a promis une conclusion retentissante avec Phil Noto. Et, effectivement, dès ce 609ème numéro, on est très troublé...


Matt Murdock prend un café à la terrasse d'un bar lorsqu'il entend la course folle d'un camion et repère grâce à son sens radar un jeune homme traversant la rue et sur le point d'être percuté. Il le sauve in extremis mais c'est lui qui est victime de l'accident.


Hospitalisé en urgences, Matt est reconnu par la chirurgienne qui s'occupe de lui et s'emploie à stabiliser son état avec l'équipe médicale mobilisée. Entre la vie et la mort, Matt se concentre pour rassembler son énergie et se déplace sur un autre plan.


Ainsi retrouve-t-il, costumé en Daredevil, son sensei, Stick. Mais celui-ci le frappe violemment quand il apprend ce qu'il fait car ce n'est pas ce qu'il lui a enseigné. Rétabli, Matt reçoit la visite de Foggy Nelson à qui il demande de signer une décharge pour le faire sortir de l'hôpital car des choses plus pressées que sa convalescence l'attendent.


Matt retrouve Frank McGee, Reader et Cypher dans la librairie abandonnée où ils ont établi leur quartier général pour prouver que Wilson Fisk a truqué les élections municipales. Il leur confie être Daredevil et sa volonté de radicaliser leurs méthodes de travail car c'est à une guerre qu'ils se livrent.


L'objectif de Matt : enlever James Wesley, le bras-droit de Fisk. En se rendant chez lui, Daredevil est attaqué par un inconnu masqué. Mais il l'avertit qu'il n'a pas peur de lui ni de tous les hommes de main du Caïd. Son agresseur disparaît sans un mot. Matt rentre chez lui où il est attendu par Elektra, nue dans son lit, et qui vient l'embrasser langoureusement...

Annoncer, dans le titre même de l'histoire, la mort du héros intrigue forcément le lecteur qui sait que, dans les comics, personne ne reste longtemps décédé. Charles Soule va-t-il réellement tuer Daredevil ? Ou joue-t-il sur les mots ? Dans quelle mesure, en somme, peut-on accorder du crédit à ce programme après qu'il ait donné vie à Mike Murdock, le faux jumeau de Matt ?

Le scénariste s'emploie dès le début de cet épisode à jeter, efficacement, le trouble. D'abord en reproduisant la scène fondatrice du mythe de Daredevil, avec Matt Murdock évitant à un piéton d'être percuté par un camion. Fondu au noir.

Jusque-là, on est dans une séquence vraisemblable. Ensuite, Matt est au bloc opératoire, en piteux état, souffrant d'hémorragies internes, mais dans les mains d'une chirurgienne et d'une équipe déterminées à le sauver. Et c'est là que la confusion s'installe car Matt déguisé en Daredevil revoit d'abord des événements tragiques de son existence (l'exécution de Elektra par Bullseye, Blindspot entouré de ninjas de la Main...) puis, assis en tailleur, en lévitation, dans un décor montagnard, il médite jusqu'à l'apparition de son mentor, Stick qui, méprisant cet exercice, le frappe pour le sommer de se battre.

On est dans l'onirisme le plus complet, le songe d'un patient entre la vie et la mort. Peut-être déjà mort en fait... Car Matt s'en sort miraculeusement et reçoit la visite de Foggy dans sa chambre d'hôpital. Même avec la condition physique exceptionnelle qu'on lui connaît, il n'a qu'un bras en écharpe. Tout ce qui se produit alors relève soit d'une sorte de délire, peut-être post-mortem, soit d'un rétablissement insensé. Soule voudrait égarer le lecteur qu'il ne s'y prendrait pas mieux.

La suite et fin de l'épisode n'offre aucun moyen de démêler le vrai du faux : la visite à McGee, Reader et Cypher, la révélation de sa double identité à ses partenaires, l'attaque de cet étrange agresseur qui utilise des couteaux taillés dans des os, Elektra attendant lascivement Matt chez lui... Cela est-il réel ou non ?

Phil Noto s'y entend aussi pour souligner les intentions de Soule, utilisant des filtres ici (la scène de l'accident au début) qui floutent presque l'image, revenant ensuite à un encrage traditionnel, puis baignant l'épilogue dans une lumière trop sensuelle pour être crédible.

Le dessinateur applique au script un découpage classique (hormis la pleine page d'ouverture) et des transitions très nettes - l'accident dans la rue, l'opération dans le bloc opératoire, la confrontation avec Stick, la visite de Foggy dans la chambre, la réunion à la librairie, etc. Chaque scène forme une sorte d'unité détachée, de chapitre à part. Cela rend l'action ambiguë - pourquoi Matt révèle-t-il à ses alliés qu'il est Daredevil (il prétend que c'est pour gagner leur confiance, qu'il ne doit avoir aucun secret pour eux comme eux pour lui) ? Que fait Elektra dans son lit chez lui ? 

Et, comme sommet des interrogations, qui est cet énigmatique individu qui s'en prend à Daredevil, le pointe du doigt, puis disparaît tel un fantôme, sans dire un mot ? Est-ce Mike Murdock (qu'on a laissé le mois dernier pris en charge par The Hood sur ordre du Caïd) ? Une apparition cryptique (son costume arbore une croix chrétienne, très symbolique dans la mythologie du héros) ?

J'ai souvent aimé chez Soule ce côté décomplexé, prêt à entraîner la série où on s'y attendait le moins. Il paraît évident déjà que cet ultime arc narratif en sera une nouvelle démonstration.

jeudi 18 octobre 2018

THE LIFE OF CAPTAIN MARVEL #4, de Margaret Stohl, Carlos Pacheco et Erica d'Urso


La bonne nouvelle de ce quatrième épisode de The Life of Captain Marvel est que c'est l'avant-dernier de cette mini-série écrite avec du plomb par Margaret Stohl. La mauvaise, donc, c'est qu'il confirme le ratage total du projet, entérinant une retcon maladroite et inutile. Carlos Pacheco et la nouvelle venue Erica d'Urso sauvent ce qui peut l'être, donc pas grand-chose.


Alors que la guerrière Kree est aux portes de la maison des Danvers, Carol découvre que sa mère est originaire de la planète Hala, capitaine de son armée, et véritable cible de la visiteuse venue l'exécuter pour trahison.


Après avoir écarté l'assassin venue sur Terre pour elle, Marie Danvers alias Mari-Ell se confie sur son passé. Formée dès l'enfance à l'art de la guerre, elle fut promue précocement et envoyée sur notre planète comme espionne. Echouant sur la côte voisine d'Harpswell, elle fut repêchée par Joseph Danvers.
  

Ce veuf, père de deux garçons, tomba amoureux d'elle et réciproquement. Ils se marièrent et donnèrent naissance à Carol. Elle manifesta très tôt son intérêt pour l'espace et son ambition de devenir astronaute, vocation qui déplaisait à son père, craignant en permanence que les Kree viennent la chercher avec sa mère.


Joseph sombra dans l'alcool irrémédiablement et la correspondance qu'il entretenait avec une autre femme s'adressait en vérité à Marie, ou plutôt Mari-Ell, tombée du ciel. Les Kree sont bien revenus, comme il le craignait, aujourd'hui, estimant que la vie de famille de Mari-Ell est une trahison.


Carol comprend ainsi qu'elle ne tient pas ses pouvoirs de l'explosion du Psyché-Magnetron qui aurait diffusée une partie de l'énergie de Marv-Ell dans son corps à elle : en fait, elle avait activé la machine infernale en s'en approchant. Mais c'est alors que Joe Jr. est arraché à son fauteuil roulant par la guerrière Kree qui menace de le tuer si Marie ne se rend pas...

Tout ça pour ça ! Et de quelle manière !... Il y a une forme d'accablement à lire cet épisode qui révèle le mystère programmé dans cette mini-série, la justification à cette retcon (continuité rétroactive : modifier un événement passé pour le réactualiser). 

Pourquoi d'abord ? Pourquoi avoir voulu réécrire les origines de Carol Danvers ? D'aucuns devaient la juger trop facile, mais pourtant elle s'inscrit dans une tradition instaurée par Stan Lee pour qui beaucoup de super-héros acquéraient leurs pouvoirs par accident. Carol a obtenu les siens lors de l'explosion d'une machine, le Psyché-Magnetron. Marv-Ell, espion Kree, l'a protégée alors mais durant l'incident, une partie de sa puissance cosmique se diffusa dans l'organisme de Carol qui en fit ensuite Ms. puis Captain Marvel.

Spider-Man, Iron Man, Hulk et quantité d'autres personnages sont nés ainsi, à la suite d'une expérience ratée, d'un coup du sort, d'un accident. Même Thor a compris d'où il venait quand Donald Blake a frappé sa canne de bois pour se transformer en dieu du tonnerre, banni d'Asgard par Odin.

Désormais donc, Carol Danvers est une métisse mi-humaine, mi-Kree par sa mère, originaire de Hala, la planète de l'empire Kree. Ses pouvoirs sont héréditaires et plus accidentels. Qu'est-ce qu'on y gagne ? A vrai dire, rien. Juste que Marie Danvers s'appelle Mari-Ell et Carol Car-Ell (si d'aventure elle a dans l'avenir une aventure avec Steve Rogers, on pourra les appeler les "Steve Carrell"...). Blague à part, ce "Ell" ne vous rappelle rien ? Pensez à Krypton, Superman, Supergirl, et donc Kal-El, Kara Zor-El : les Kree seraient-ils des cousins des kryptoniens ?

Quoi qu'il en soit, il faut encore une fois les trois quarts de l'épisode à Margaret Stohl pour nous expliquer tout ça. Autrement dit, il n'y a guère de place pour l'action - elle tient en deux-trois pages au début quand Mari-Ell affronte et envie valdinguer la tueuse Kree. Tout le reste est dévolu à la confession de Maman Danvers, avec son lot de scènes aussi dénuées d'émotion que de suspense (le lecteur a déjà tout deviné).

Carlos Pacheco n'a presque rien à dessiner, même s'il fait bien ce qu'il a à faire. Marguerite Sauvage partie pour d'autres aventures (elle va participer au relaunch de la mythique série Archie chez Archie Comics), Marvel a confié à la jeune Erica d'Urso les illustrations des flash-backs : elle s'en sort plutôt bien, même si son dessin est un peu maladroit, avec un encrage trop léger et des couleurs trop gourmandes (même si elles ont un côté délavé).

Inutile de s'acharner davantage. Le mois prochain, ce sera terminé. Et en Janvier, il incombera donc à Kelly Thompson et Carmen Carnero d'animer la série régulière Captain Marvel, en souhaitant qu'elle ne repose pas trop sur cette mini.

JUSTICE LEAGUE DARK #4, de James tynion IV et Alvaro Martinez - THE WITCHING HOUR, pt. 3


La troisième partie du crossover The Witching Hour se poursuit cette semaine dans les pages de Justice League Dark. Et James Tynion IV en profite (enfin !) pour passer à la vitesse supérieure. Il peut s'appuyer sur une nouvelle prestation exceptionnelle d'Alvaro Martinez au dessin. Et si tout n'est pas encore parfait, il est indéniable qu'on assiste à un redressement appréciable de l'intrigue et de l'emploi de l'équipe.


Grâce à la magie que Hécate a placée en elle, Wonder Woman ouvre un portail spatial dans lequel elle s'engouffre, suivie de Deadman, Man-Bat, Swamp Thing, Chimp, John Constantine et Zatanna. Ils débarquent à Nanda Parbat.


La cité mystique est en feu à cause de Manitou Dawn, sous l'emprise de Hécate. La déesse Rama-Kushna, protectrice de l'endroit, interpelle son agresseur sur les raisons de son geste tandis que Zatanna ordonne à Chimp et Man-Bat d'évacuer les moines. Wonder Woman s'envole pour défier la mère de la magie.


Deadman convainc Rama-Kushna de prendre la fuite. John Constantine et Zatanna observent l'affrontement entre Wonder Woman et Hécate alors que Swamp Thing s'enfonce dans les entrailles de la Terre pour préserver le Vert, la force végétale dont il est le gardien, qui risque d'être atteint par la magie déployée.
  

Mais il découvre vite que Hécate joue sur plusieurs tableaux : Black Orchid est sa troisième (après Manitou Dawn et Wonder Woman) femme qu'elle a marquée et, devant le Parlement des Arbres, elle s'apprête à détruire ce sanctuaire sacré.


Manitou Dawn part à la poursuite de Rama-Kushna. Hécate somme Wonder Woman de lui obéir. L'amazone chute lourdement et Zatanna et Constantine s'approchent pour la relever. Mais elle est à son tour sous l'emprise de Hécate qui lui ordonne de tuer ses amis...

La variant cover de Greg Capullo.

Depuis le début de ce crossover, et de la série Justice League Dark, j'ai reproché à James Tynion IV de manquer de souffle pour raconter une histoire dont les menaces étaient présentées comme très puissantes. Ce troisième chapitre de The Witching Hour corrige de manière probante ce défaut, même s'il échoue par ailleurs à rectifier toujours le tir sur d'autres points.

Dès les premières pages, on est saisi par le cadre de l'action : Alvaro Martinez nous gratifie d'une pleine page sur la cité de Nanda Parbat vraiment spectaculaire et on sait alors que l'épisode va être riche en action. Il était temps mais on en a pour son argent. Le dessinateur espagnol affiche une nouvelle fois son grand talent pour fournir des pages explosives et toujours élégantes. L'encrage de Raul Fernandez et la colorisation de Brad Anderson ajoutent au plaisir visuel qui rappelle que JLD est sans doute une des séries les mieux loties graphiquement actuellement chez DC.

Le récit évidemment se passe cette fois de scènes explicatives et trop dialoguées : la lutte qui oppose Manitou Dawn aux moines puis l'apparition, grandiose (avec une influence manifeste de Jim Steranko), de Rama-Kushna et enfin l'intervention de Wonder Woman contre Hécate sont autant d'occasions pour montrer qu'on n'est pas là pour palabrer.

Il ne s'agit pas seulement d'épater la galerie avec des destructions massives, des rafales d'énergie ou des figurations énormes. Tynion IV se montre habile pour ponctuer le conflit à l'oeuvre d'à-côtés comme l'évacuation des moines, le rappel du lien unissant Deadman à Rama-Kushna ou de Swamp Thing avec le Vert.

On déplorera juste une fois de plus que Man-Bat ne serve à rien, à part voler en tout sens et exprimer sa sidération, et que la seule intervention de Chimp soit de se servir de l'épée de feu Nightmaster pour ouvrir une sorte de corridor humanitaire magique permettant l'évacuation des moines, de Deadman et Rama-Kushna. Le détective chimpanzé et le scientifique de l'équipe ont vraiment du mal à exister même si le scénariste les a semble-t-il choisi pour créer des éléments de contraste dans une formation magique. Mais entre le plaisir de Tynion IV à récupérer ces personnages et leur utilité réelle, il y a un gouffre qui ne cesse d'interroger.

De manière générale d'ailleurs, il y a peu de magie dans cette série qui est pourtant censée en faire son argument principal. Zatanna ne jette aucun sort, spectatrice inquiète au point d'être tétanisée (alors qu'elle est quand même une praticienne expérimentée). Constantine commente avec son cynisme habituel les événements mais à part accompagner la troupe, il ne fait rien de ses pouvoirs. Et, comme je le prévoyais, Black Orchid est bien convoquée mais dans un rôle de méchante (sous l'emprise de Hécate néanmoins).

La suite de pages dans le Vert et le Parlement des Arbres est somptueuse d'ailleurs et donne un aperçu du potentiel de Swamp Thing - qui, je l'espère, sera exploité dans l'avenir (même s'il semble que Tynion consacrera d'abord un arc autour de Man-Bat au début de l'année prochaine).

Le cliffhanger de l'épisode est accrocheur, compromettant encore davantage la situation. Cela et le mystère encore intact sur l'identité des deux autres "marquées" par Hécate vont alimenter la suite de cette histoire épique, dans les pages de Wonder Woman #57, la semaine prochaine...

mercredi 17 octobre 2018

20TH CENTURY WOMEN, de Mike Mills


Echec commercial injuste lors de sa sortie en salles l'an dernier, le deuxième long métrage écrit et réalisé par Mike Mills mérite d'être reconsidéré. Une séance de rattrape chaudement recommandée donc pour ces formidables 20th Century Women (Femmes du XXème siècle) et l'initiation de son jeune héros qui, bien entouré, deviendra un honnête homme. A l'image de son cinéaste, qui, une fois de plus, puise dans sa propre expérience pour raconter cette histoire.

Dorothea et Jamie Fields (Annette Bening et Lucas Jade Zumann)

1979. Santa Barbara, Californie. Dorothea Fileds, la cinquantaine, habite avec son fils Jamie, 15 ans, une grande maison dont elle loue des chambres à deux occupants : Abbie Porter, une jeune photographe qui se remet d'un cancer du col de l'utérus, et William, un mécanicien hippie qui collectionne les aventures sans lendemain depuis que sa femme l'a quitté. A ce groupe s'ajoute régulièrement Julie Hamlin, adolescente du même âge que Jamie, qui en est épris, et qui vient de réfugier là pour fuir une mère psychologue pour jeunes en difficulté. 

Abbie Porter (Greta Gerwig)

Soucieuse de faire de son fils un homme bien dans sa peau et dans le monde, Dorothea se sent toutefois impuissante à l'y préparer et sollicite l'aide d'Abbie et Julie pour l'accompagner. Avec Abbie, Jamie va ainsi assister à ses premiers concerts sur la scène punk-rock alors en pleine ébullition, tandis qu'il cherche à comprendre pourquoi Julie se donne à d'autres garçons, au risque comme c'est le cas alors, de tomber enceinte faute de prendre les précautions nécessaires. 

William (Billy Crudup)

Il soutient Abbie lorsqu'elle se rend chez son oncologue et qu'il lui annonce que, suite à l'opération qu'elle a subie, elle ne pourra certainement jamais avoir d'enfant. En contrepartie, elle l'initie à la littérature féministe pour mieux saisir les comportements de Julie mais aussi de sa mère. Dorothea découvre, embarrassé, que son garçon grandit trop vite pour elle et cherche à le protéger de ce qu'il apprend, mais il se révolte en lui reprochant de se complaire dans son célibat alors qu'elle pourrait s'engager avec William, qui la respecte. 

Julie Hamlin (Elle Fanning)

La crise entre la mère et son fils aboutit à une escapade le long de la côte californienne entre Julie et Jamie. Il lui avoue ses sentiments mais elle est trop désabusée pour y croire et le repousse en lui expliquant qu'elle l'idéalise. Déçu, il disparaît pendant la nuit. Ne le voyant pas revenir, elle appelle Dorothea à la rescousse. 

Jamie et Julie

Accompagnée par William et Abbie, Dorothea rejoint Julie au petit matin dans un motel alors que Jamie vient juste de rentrer. La mère et le fils ont une explication franche sur la situation : il n'apprécie pas qu'elle se décharge sur les autres de son devoir maternelle, considérant que lui ne l'a jamais abandonnée de la sorte. S'il doit faire de nouvelles expériences en revanche, elle doit lui faire confiance. Et elle doit cesser de se résoudre à la solitude pour se préparer au jour où il partira.

Jamie et Dorothea

Les années suivantes, la maison des Fields verra ses résidents partir vers d'autres aventures - Julie poursuivra ses études à New York puis suivra son mari à Paris, perdant Jamie et Dorothea de vue. Abbie deviendra photographe professionnelle et épousera un homme avec lequel elle aura deux enfants. William partagera la vie de Dorothea pendant un an avant de s'installer en Arizona comme potier et de convoler deux fois en justes noces.  

Jamie, Abbie, Dorothea, Julie et William

Dorothea mourra en vingt ans plus tard, après s'être remariée. Jamie deviendra père mais sans jamais réussir à expliquer vraiment à son fils quelle femme hors du commun était vraiment sa mère.

Après avoir, magnifiquement, évoqué la mémoire de son père dans son précédent long métrage (Beginners, 2011), Mike Mills rend hommage à sa mère - ou, devrait-on dire, à ses mères, dans ce superbe portrait pluriel des femmes qui l'ont accompagné durant son adolescence.

Le tête-à-tête entre Dorothea et Jamie (le double de Mills à 15 ans) est devenu compliqué lorsque l'histoire débute : femme émancipée, à la fois ouverte aux changements du monde et attachée à ses principes (elle a assumé l'éducation de son fils seule, après le départ de son mari, et acquis son indépendance financière dans un métier où elle était au début la seule femme), la mère craint de ne pas savoir comment préparer son fils à devenir un adulte et une bonne personne tandis que lui se désole de ne pas la voir refaire sa vie avec un homme (préférant prendre des amants occasionnels) et être gagnée par une certaine mélancolie.

Ce récit initiatique (autant pour Dorothea que pour Jamie en vérité) est symboliquement illustré par les travaux incessants que subit la maison où la mère et son fils co-habitent avec deux locataires, une photographe fantasque qui se remet d'un grave problème de santé, partagée entre l'envie de profiter d'une seconde chance et le fossé qui s'est creusé entre elle et sa mère (remplacée d'une certaine manière par Dorothea), et un hippie charmeur et nostalgique, noyant son chagrin d'amour en multipliant les conquêtes grâce aux dépannages qu'il offre à de jeunes et jolies voisines. A cette tribu improbable se greffe une voisine, délurée et désabusée, dont Jamie est amoureux, fuyant les séances de thérapie collective auxquelles sa mère psychologue l'oblige à participer et se donnant à d'autres garçons sans plaisir et mépris d'elle-même.

Mike Mills réussit à conjuguer l'intimisme de la chronique et la grande Histoire (cet aspect culminant avec le discours incroyable prononcé par Jimmy Carter en 1979 et dénonçant l'insatisfaction à laquelle nous condamne le consumérisme effréné - un président qui doute bientôt remplacé par Reagan et l'avènement du capitalisme libéral à outrance). Il ajoute aux scènes de nombreuses images (animées ou fixes) d'époque immortalisant l'émergence de la scène punk-rock, cette déflagration musicale et sociétale, et joue sur des effets visuels représentant les mouvements intérieurs de ses personnages - accélérations ou ralentis, filtres colorant le paysage qui défile, etc.

20th Century Women prend alors des airs de grand collage impressionniste, procédé déjà à l'oeuvre dans Beginners, aboutissant à une émotion poignante quand le destin des protagonistes est résumé à la fin. Auparavant, assimilant le rythme des séries télé (dont ce long métrage pourrait être le pilote), ont été évoqués, via une mosaïque de vignettes, tantôt drôles, tantôt graves, des réflexions délicates ou crues sur le désir, les femmes, l'amour, la maternité, conférant à l'ensemble une dimension romanesque.

Dominé par l'interprétation magistrale de la trop rare Annette Bening, le film peut aussi compter sur les prestations formidables de Greta Gerwig, toute en franchise fantaisiste, de Elle Fanning, toujours aussi radieuse et subtile, de Billy Crudup, décidément parfait pour ces rôles de types dépassés dans les 70's, et de la révélation Lucas Jade Zumann, épatant de sobriété.

Elégamment raconté et mise en scène, le destin de ces "femmes du XXème siècle" vu par un auteur qui se rappelle de son adolescence bohème en Californie a un charme fou et bouleversant.