vendredi 27 février 2015

Critique 580 : SPIROU N° 4011 (25 Février 2015)


C'est Papyrus qui fait la "une" cette semaine : Lucien de Gieter (83 ans, dont 40 ans sur cette série) prend sa retraite avec ce 33ème tome... Bon, bof ! Désolé pour le respect aux anciens, mais c'est pas très funky tout ça.

J'ai aimé :

- Dad. Pas facile de préparer de bons petits plats pour les gamines... Surtout quand le papa s'aperçoit que c'est effectivement infect. Nob reste toujours au sommet, et c'est un vrai régal.

- Maggy Garrisson : L'homme qui est entré dans mon lit (4/6). Maggy et son ex-employeur, le détective Wight, décident de s'allier pour dénouer l'affaire commune pour laquelle ils sont engagés (qui a volé les bijoux de la mère de leurs clients puisqu'ils sont innocents ?). Cependant, le magot de Maggy reste convoité comme elle le découvre quand son appartement a été cambriolé...
Une des preuves qu'une BD est bien fichue, c'est quand on en lit chaque épisode avec le même plaisir mais aussi quand l'intrigue vous mène par le bout du nez sans effort apparent : sur ces deux points, Trondheim et Oiry réussissent parfaitement leur entreprise, et on regrette que ce soit déjà fini dans deux n°.

- Mélusine. Je redonne un bon point à la série de Clarke car le gag de cette semaine, même s'il s'inscrit dans un feuilleton qui traîne depuis un moment, est plutôt bon. Mais il va quand même falloir que l'auteur songe à se renouveler.

- Le Parfum enivrant des mystères de l'Egypte. Sti et Pixel Vengeur profitent du retour de Papyrus pour produire ce petit récit de quatre pages où il se moque des égyptologues et adressent un clin d'oeil savoureux à Indiana Jones : c'est très bon, et plus marrant que le laborieux dernier effort de De Gieter. 

- Le Labo : Le tunnelier. Jean-Yves Duhoo revient avec sa bande éducative pour nous expliquer cette fois avec quelle machine et quels procédés on creuse des tunnels : ce qui est passionnant avec cette série, c'est qu'elle est non seulement instructive sans être barbante. En prime, quel épatant travail pour redessiner tout ça, de manière claire et fluide.

- Rob. Clutch se prépare à un entretien d'embauche et, surprise, son attitude débonnaire (je-m'en-foutiste même) fonctionne : James et Boris Mirroir sont à l'image de leur anti-héros, l'air de rien à la fin du gag, il tape dans le mille.

- Le Club des Huns. Pas facile de partir envahir la Gaule en abandonnant femme et enfants : pas grave, Dab's et son Attila s'en chargent en dégainant deux doubles strips bien marrants.

- Zizi chauve-souris. Suzie se débarrasse du Falquenin, mais cherche encore au moyen d'expulser le mec de sa mère : Trondheim et Bianco, après une brève absence, reviennent en grande forme.

- L'Atelier Mastodonte. Les malheurs d'Alfred (qui désespère de se créer un personnage intéressant) font le bonheur de Jérôme Jouvray et Guillaume Bouzard mais aussi du lecteur, ravi de retrouver les joyeux drilles après une semaine d'absence.

- Tash & Trash. Dino est égal à lui-même avec un nouveau strip encore plus expéditif que d'habitude. / Capitaine Anchois. Floris est aussi en verve avec ses réjouissants abrutis de pirates.

- Kid Paddle. Midam nous refait le coup du crossover avec Game Over : on ne lui en veut pas vraiment car c'est ainsi que ses gags sont les meilleurs.
Tiens, c'est la première fois qu'un gag des Nombrils
m'arrache un sourire : à suivre.

En direct de la rédak donne la parole à Pierre Bailly (auteur de Petit Poilu, après une tournée promo en Chine). Hélas ! on apprend aussi que la semaine prochaine Tamara est (déjà!) de retour...
Les aventures d'un journal revient sur l'adaptation en dessin animé de Papyrus : le plus drôle dans ce flashback, c'est qu'à l'époque la production avait été commandée par TF1 pour répondre à l'invasion des mangas... Alors que la fabrication était confiée à des nord-coréens !

Le bonus abonné est bien décevant : un poster, façon dessin mural égyptien, de... Papyrus - n'en jetez plus, la coupe est pleine !

mercredi 25 février 2015

Critique 579 : WONDER WOMAN, VOLUME 5 - FLESH, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Goran Sudzuka


WONDER WOMAN : FLESH rassemble les épisodes 24 à 29 et le n° 23.2 (First Born) de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#27 et 29 plus une partie du #28), Goran Sudzuka (#24-26 et l'autre partie du #28), et ACO (#23.2), publiés en 2014 par DC Comics.
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(Extrait de WONDER WOMAN #29.
Textes de Brian Azzarello, dessins de Cliff Chiang.)

Nouveau souverain de l'Olympe, Apollon a capturé son frère, le Premier Né, après qu'il a subi une cuisante défaite en affrontant Wonder Woman. Bientôt Apollon apprend l'imminence d'une guerre, ce qui le motive à réunir le panthéon pour convaincre ses semblables d'accueillir Wonder Woman dans leurs rangs en tant que déesse de la guerre.
Cependant, cette proposition n'a pas l'heur de plaire à l'un des membres de l'Olympe et prépare sa revanche contre l'amazone...

Après les trois premiers volumes de son run sur la série, qui ont été mouvementés, le scénariste Brian Azzarello a rebondi dans une direction décisive lors du tome 4, impliquant dans l'intrigue le nouveau fils de Zeus. Les épisodes de ce nouvel arc narratif négocient donc avec les conséquences des derniers événements tout en entraînant le lecteur vers de nouveaux rebondissements.

Encore une fois, pourtant, l'auteur aboutit à un résultat qui laisse un sentiment très mitigé : il développe en effet une histoire complexe, elle-même alimentée par des "sub-plots". Apollon retient le Premier Né prisonnier sur le mont Olympe où il lui fait subir de multiples tortures, complaisamment détaillées, mais dans un but précis.
Pendant ce temps, sa soeur, Cassandre, le défie frontalement, n'hésitant pas à user de manoeuvres aussi crasses pour avoir ce qu'elle convoite. 
Pour couronner le tout (qui est déjà assez corsé), Azzarello met en scène la quête de Wonder Woman et sa bande pour retrouver un membre de leur famille qui a été kidnappé.

Tout ça fait beaucoup. Trop en vérité, et c'est devenu un défaut récurrent dans la série pour ne plus être indulgent ou espérer que cela s'arrange, même si, pris au jeu, le lecteur a quand même envie d'aller jusqu'au terme du run du scénariste pour en connaître le fin mot. 
Personnellement, je suis lassé par la narration d'Azzarello, qui, en définitive, n'a jamais réussi à maintenir l'excellent niveau de ses premiers épisodes, qui avaient le mérite de renouveler bien des éléments. Il s'agit bien de cela en fait : à force de mener son affaire en permanence pied au plancher, de bourrer jusqu'à la gueule son intrigue, d'animer un casting très (trop) fourni, la série ne respire jamais, les personnages sont grossièrement caractérisés, la lecture devient fatigante. 

Il ne s'agit pas de blâmer l'ambition manifeste du projet d'azzarello, mais de pointer ses excès, et en la matière le trop est l'ennemi du bien (c'est un reproche que j'adresserai à d'autres scénaristes, comme Rick Remender avec ses Uncanny Avengers par exemple).

Ainsi, même si le récit se déploie avec une efficacité certaine, compte tenu de ses nombreuses voies, et continue à surprendre encore, parfois, avec certains protagonistes (je pense en particulier à Héra, qui est devenue plus appréciable maintenant qu'elle doit apprendre à composer avec sa mortalité), toute la partie avec le Premier Né occupe trop d'espace, vole la vedette aux autres. Si on comprend pourquoi il est et reste un tel monstre, on n'éprouve toutefois peu de compassion pour lui, il est trop évident qu'il est là pour incarner un des méchants de service et guère plus. Azzarello échoue lourdement à imposer ce personnage en dehors de clichés rebattus pour justifier à quel point il est sinistre et tragique (souligner l'arrogance de Zeus pour expliquer tout ça n'avance pas à grand-chose, sinon à rabâcher à quel point le père des dieux peut avoir lui aussi été monstrueux).

C'est dommage car, par ailleurs, quelquefois, Azzarello parvient encore à séduire, notamment par la qualité de ses dialogues, exprimant souvent très bien les émotions des personnages. Mais c'est bien peu quand même.

L'action prime sur la majorité de l'intrigue, plusieurs des batailles mises en scène ne sont là que pour faire avancer l'histoire mais sans résoudre quoi que ce soit : tout cela est très mécanique. On saisit juste (mais on s'en doutait déjà) que le Premier Né représente une sacrée menace pour Wonder Woman, ce qui entretient un certain suspense quand à l'issue de leur duel.

La partie graphique apporte plus de satisfaction, même si, de ce côté-là aussi, la série est devenue sérieusement bancale. En effet, bien que Cliff Chiang reste présent, il ne signe en réalité que deux épisodes et demi, ce qui est peu pour un artiste crédité en premier sur la couverture et sur la page du sommaire, considéré comme le véritable co-auteur de ce run. Sa prestation n'a rien de honteux, il produit encore de belles pages, et la manière dont il représente les personnages féminins en particuliers reste superbe.

Mais, soyons justes, Goran Sudzuka (qui avait déjà prouvé sa solidité lorsqu'il remplaçait Pia Guerra sur Y : The Last Man) donne à voir des épisodes plus réguliers et achevés, en signant plus de planches dans tout ce recueil (trois n° complets et la moitié d'un 4ème).
Son trait est sobre, ses découpages dosés, mais il se dégage des deux une assurance, une qualité, une constance désormais supérieures à ce que fait Chiang. Rien de spectaculairement différent, mais ce "truc" en plus qui gagne l'attention du lecteur, le convainc que c'est ce dessinateur-là qui fait vraiment le mieux son job.

Un mot, enfin, de la colorisation de Matthew Wilson qui est impeccable comme toujours (il a d'ailleurs succédé à Javier Rodriguez sur le Daredevil de Mark Waid et Chris Samnee, sans que la série en souffre : belle performance). Les séquences nocturnes en particulier sont magnifiées par ses choix chromatiques toujours judicieux.

Malgré son cliffhanger et le développements de nouveaux éléments narratifs à la dernière minute, ce pénultième volume de Wonder Woman par Brian Azzarello ne gomme pas une déception bien consommée. Pourtant, tout avait si bien démarré...

mardi 24 février 2015

Critique 578 : THEODORE POUSSIN, TOMES 11 & 12 - NOVEMBRE TOUTE L'ANNEE & LES JALOUSIES


THEODORE POUSSIN : NOVEMBRE TOUTE L'ANNEE est le 11ème tome de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 2000 par Dupuis.
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En Novembre 1932, Théodore Poussin obtient une place de commissaire à bord du "Cap Padaran", un cargo mixte commandé par le capitaine Grandieu, à bord duquel va embarquer une troupe de théâtre depuis Dunkerque. Avant le départ du navire, l'inspecteur vient interroger les responsables car il est aux trousses d'un meurtrier en série surnommé "le requin" (à cause de son goût pour le sang).
Une fois en mer, Théodore remarque parmi les membres de la troupe le nom d'une vieille connaissance, Barthélémy Novembre, qui fut celui que son père biologique, le capitaine Charles Steene, chargea de veiller sur lui tout en l'empêchant de le retrouver. Novembre est un individu louche, comédien à l'origine, et Théodore le soupçonne d'être le tueur recherché par la police.
La disparition durant le voyage du régisseur et les relations exécrables entre les comédiens ajoutées aux doutes de Poussin entretiennent un climat tendu. Mais la vérité sera bien plus étonnante que ce que pense notre héros...

Trois ans séparent ce tome, l'avant-dernier de la série, du précédent (qui concluait le diptyque de La terrasse des audiences), et il est aisé de considérer que Frank Le Gall sentait la fin de son projet approcher : en effet, il mettra ensuite cinq ans pour livrer un nouvel album.

Pourtant, à la lecture, le dénouement ne se fait pas sentir et on a même le plaisir de constater que l'auteur est très inspiré par cette 11ème aventure placé sous le signe du polar, dans un registre proche des romans d'Agatha Christie. D'une manière très efficace, il revisite le genre en soi du crime en huis clos avec cette intrigue de serial killer ayant trouvé refuge sur un bateau.

Pour développer une histoire pareille, il faut avant tout un bon casting et Le Gall ne déçoit pas en imaginant une troupe de théâtre dirigée par Henri Ballet, un auteur qui ne recule devant aucune grosse ficelle pour faire frissonner son public, donc tout spécialement intéressé quand il entend parler de ce tueur en liberté. Les membres de son équipe se détestent tous et font tous d'excellents suspects, en particulier Desmoulins (expert des rôles sinistres), Flanquet (désigné comme "monstre"), Jacques (le jeune premier cynique) ou Mme Vallier (la doyenne méprisante), sans oublier M. Novembre (un personnage présent régulièrement dans le premier cycle de la série, ambigu à souhait, qui s'y entend comme personne en trucages et mystifications).

La résolution de l'affaire est assez originale pour satisfaire le lecteur qui aura d'abord voulu percer le mystère du "requin", mais le véritable intérêt du récit réside dans son ambiance bien campée par Le Gall, dont on éprouve toute la tension comme Théodore Poussin, cette fois dans une partition plus active que spectatrice.

Les dessins sont remarquables aussi. La représentation du "Cap Padaran", qu'il soit montré de l'extérieur ou de l'intérieur, est admirable, précise sans être surchargé de détails, avec ce trait clair et élégant qui fait de Le Gall cet artiste si talentueux. On devine facilement la documentation solide sur laquelle il s'est appuyé mais il ne cherche jamais à épater la galerie avec une reconstitution de cargo qui pourrait trop détourner l'attention du lecteur par rapport à son intrigue.

Ses personnages sont une fois encore parfaitement caractérisés, dotés de physiques immédiatement identifiables, permettant à l'histoire de se développer sans qu'on soit perdu par le nombre de protagonistes. La figure de M. Novembre domine ce casting fourni avec son charisme équivoque contrastant avec la bouille ronde de Théodore Poussin : peut-être n'est-ce qu'une idée que je me fais mais je ne peux m'empêcher de voir Louis Jouvet comme le modèle de ce fascinant individu.

Le découpage simple mais dense (une moyenne de dix plans par page) et la colorisation de Dominique Thomas, superbe, achèvent d'accrocher le lecteur.

Un nouveau chapitre passionnant dans la saga de Frank Le Gall.
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THEODORE POUSSIN : LES JALOUSIES est le 12ème tome de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 2005 par Dupuis.
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En Décembre 1933, Théodore Poussin s'est installé sur une petite île perdue d'un archipel indonésien où il possède une plantation de cocotiers, cultivée pour produire du coprah. Il est assisté dans sa tâche par le contremaître Bouis, qui mène les indigènes employés avec sévérité ; Martin, son vieil ami en charge de l'administration ; et M. Novembre, qui s'occupe du jardin.
Cette petite communauté de messieurs tranquilles va être perturbée par l'arrivée inattendue de Chouchou Bataille (voir les tomes 9 et 10, La terrasse des audiences 1 & 2). Elle est venue proposer à Théodore de faire leur vie ensemble, comme ils l'avaient envisagé autrefois. Cela le surprend tant qu'il demande un délai de réflexion.
Sage décision en vérité car, au détour d'une conversation au cours de laquelle ils évoquent André Clacquin, l'ami d'enfance de Théodore, ce dernier devine que Chouchou lui cache quelque chose à son sujet - et il finit par découvrir, accidentellement, qu'elle est déjà mariée.
La situation prend un tour plus dramatique lorsque le capitaine Crabb, avec lequel Théodore eut maille à partir jadis, débarque sur l'île en même temps que Clacquin : le premier pour se venger en s'accaparant les biens de Poussin, le second pour récupérer son épouse...

Ainsi donc, après cinq années d'attente, les fans de Théodore Poussin purent enfin, en 2005, découvrir son ultime (à ce jour, car il paraîtrait qu'un 13ème tome serait dans les tuyaux) aventure.

Comme c'est fréquent dans ce cas de figure, on peut (sur)interpréter facilement beaucoup d'éléments narratifs en voulant y déceler des signes de la fin de la série, comme si l'auteur voulait à la fois conclure en beauté et opérer une synthèse d'histoires antérieures. Ainsi il est à nouveau question (comme dans le tome 8) d'une maison dans une île, décor autour duquel gravite un groupe de personnages, mais cette fois sans renfort fantastique. 

La présence de plusieurs protagonistes déjà vus dans de précédents épisodes renforce aussi cette impression de dernier acte : on retrouve ainsi Chouchou Bataille (tomes 9 et 10), M. Martin (présent dans le premier cycle), André Clacquin (tome 7), et M. Novembre (revenu dans le tome 11 après avoir eu un rôle récurrent dans les six premiers tomes).

L'histoire se divise nettement en deux parties : d'abord avec l'arrivée de Chouchou et la reprise de sa romance avec Théodore Poussin, puis ensuite avec celles simultanées de Clacquin et du capitaine Crabb, tous deux venus récupérer quelque chose auprès du héros (l'un une revanche, l'autre sa femme). Cette construction donne au récit un aspect un peu déroutant, avec notamment une seconde partie beaucoup plus dramatique (et quelques scènes étonnamment violentes, comme une décapitation), alors que dans un premier temps l'incertitude autour du couple reformé par Chouchou et Théodore semblait indiquer une trame romantique plus classique.

Mais Le Gall est suffisamment habile et doué pour livrer une aventure à la fois intimiste, sentimentale et palpitante, durant 48 pages denses et fluides à la fois. La subtilité avec laquelle il anime ses personnages, le soin avec lequel il pose ses ambiances, assure au lecteur un excellent moment, tout à fait dans la ligne de ses précédents albums.

Graphiquement, c'est une merveille : encore une fois, les décors sont somptueux, Le Gall imaginant une île paradisiaque mais crédible, dont il exploite parfaitement différents sites (la maison, la plage, l'embarcadère, la plantation de cocotiers, la forêt, la montagne), et la colorisation de Dominique Thomas, avec ses à-plats sobres et dosés, ajoute au ravissement.

C'est aussi un plaisir de revoir Chouchou Bataille, un des rares personnages féminins de la série, que Le Gall a doté d'un physique délicieux, très élégant - le genre de fille dont on croit sans difficulté que le héros soit amoureux tout en s'en méfiant comme on se méfie de toutes les filles très mignonnes.
Le casting offre une collection de visages et physionomies variés, tous très crédibles dans leurs rôles, avec ce qu'il faut de contraste par rapport à Théodore Poussin et son éternel air de jeune homme lunaire et volontaire à la fois.

Le découpage suit sagement l'évolution d'une intrigue n'autorisant pas de fantaisies (alors que dans le tome précédent, Le Gall s'était essayé à des pages plus audacieuses, lors de la scène d'ouverture ou d'une séquence onirique). Mais cette simplicité n'a jamais empêché la série d'être efficace et plaisante.

Quel que soit l'avenir de Théodore Poussin, qu'il revienne ou pas dans une prochaine histoire, Les Jalousies constitue de toute façon un épilogue très abouti, pour une série dont le second cycle est vraiment un sans-faute. 

lundi 23 février 2015

Critique 577 : SPIROU N° 4010 (18 Février 2015)


Cette semaine, Spip tient le haut de l'affiche (suite à la suggestion d'un lecteur après un des "défis Spirou" de 2014) : il s'est incrusté à 26 reprises dans les pages de la revue (j'avoue ne pas avoir réussi à le repérer à chaque fois, donc si vous avez une meilleure vue que la mienne, n'hésitez pas à me laisser un commentaire) ! En tout cas, la couverture de René Hausman est magnifique.

J'ai aimé :

- Dad. Même si je préférai quand la série de Nob était en dernière page, je ne vais pas me plaindre de le retrouver chaque semaine car c'est chaque fois un bonheur : le gag de ce n° est une nouvelle merveille. (Et l'auteur a confirmé sur la page Facebook des amis de Spirou que le premier album de Dad sortirait en Mars, avant un tome 2 à l'Automne, sans compter l'adaptation en dessin animé de Mamette en cours de production !)

- Maggy Garrisson : L'homme qui est entré dans mon lit (3/6). Maggy annonce à son client qu'elle n'a pas trouvé les bijoux de sa mère chez sa soeur, mais elle s'aperçoit ensuite que son propre patron suit son commanditaire - ce qui signifie que la frangine l'a engagé pour la même affaire.
Dans l'interview qu'ils donnent juste avant cet épisode, Trondheim et Oiry reviennent en détail sur la conception de la série et de cette histoire : autant d'éléments qui sont parfaitement traduits narrativement et graphiquement. Maggy Garrisson est un mélange épatant de comédie sociale à la Mike Leigh et de polar nonchalant, mais à l'ambiance très prenante.

- Benoît Brisefer : Le gorille blanc (9/9). Benoît réussira-t-il à éviter l'attentat contre le président et arrêter le conseiller de celui-ci, à l'origine de l'opération ?
L'aventure arrive à son terme et trouve un dénouement efficace, même si un peu rapide : le bilan reste malgré tout positif, malgré quelques longueurs. 
Le vrai gagnant, c'est surtout Pascal Garray, dessinateur appliqué, solide, qui fait honneur au héros de Peyo.

- Spip a disparu. David De Thuin nous présente un récit en deux pages qui lui permet de jouer avec le défi de la semaine, de manière très marrante, et de nous présenter les deux héros de sa future séries, eux-mêmes des écureuils, évoluant dans une forêt peuplée de bestioles très divertissantes. C'est écrit avec malice et le dessin est très vif, avec un découpage serré (28 cases !).

- Fandor et Crayon. Thierry Martin se prête aussi au défi de la semaine et, comme il n'a pas (pas encore) de série régulière dans la revue, a créé deux héros (hélas ! éphémères) pour la peine. Résultat : 4 planches hyper dynamiques, pleines de références à Spirou, à Raymond Macherot, à Frédéric Niffle (le rédac' chef de l'hebdomadaire), avec un découpage ciselé (des gaufriers de 12 cases/page). Un auteur à suivre de près.

- Le Club des Huns. Dab's continue à raconter le recrutement des soldats d'Attila : cette fois, c'est un certain Berthold qui est sollicité. Chaque nouvel épisode est meilleur que le précédent pour ce titre qui se taille une place de choix dans la revue.

- Capitaine Anchois. Les pirates voudraient aller au ski, le capitaine veut d'abord un trésor : Floris met tout le monde d'accord dans ces deux pages toujours aussi drôles.

- Où est Spip ? Sti relève aussi le pari d'une histoire sur la disparition de l'écureuil et livre quatre pages sur un argument simple mais rondement mené, aussi bien pour le scénario que les dessins, regorgeant de clins d'oeil à Gaston.

- Les Cavaliers de l'Apocadispe s'ennuient à la fête. Libon, même en petite forme, ne déçoit pas avec ces trois héros losers, cette fois-ci lâchés dans une fête foraine. J'ai eu cependant beau lire et relire ces deux pages, je n'ai pas réussi à y trouver Spip alors que l'auteur assure l'y avoir caché.

- Rob. James et Boris Mirroir en ont terminé avec le petit feuilleton du cosplay, il est temps pour Clunch de retourner glander. Pas les meilleurs strips du duo, même si le second gag est très bien senti.

- Tash et Trash. Dino concocte le gag le plus cruel sur le thème de la semaine, mais c'est très drôle. / Capitaine Anchois. Floris a encore un strip rigolo en réserve.

En direct de la rédak donne la parole à David De Thuin, Thierry Martin et Libon pour le défi du numéro. Attention, un Spip est bien planqué dans le gag du XXIème siècle est parmi nous et un autre dans Les fifiches du proprofesseur...
Les aventures d'un journal revient sur Garonne et Guitare, une série de 1975 par Hardy et Mythic (restée inédite en album !).

C'est exceptionnel mais il n'y a pas d'Atelier Mastondonte cette semaine ! Les abonnés se consoleront avec le très bon stripbook de Sergio Salma intitulé Le nid de l'ami Spip.

Critique 576 : SAGA - VOLUME 4, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples

 (Ci-dessus :La couverture américaine de l'album...
A laquelle on peut préférer celle de la version française,
publiée par Urban Comics, ci-dessous :) 

SAGA : VOLUME 4 rassemble les épisodes 19 à 24 de la série co-créée par Brian K. Vaughan, qui signe le scénario, et Fiona Staples, qui réalise les dessins, publiés en 2013-2014 par Image Comics.
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(Extrait de SAGA #20.
Textes de Brian K. Vaughan, dessins de Fiona Staples.)

Quelque temps a passé depuis que Alana, Marko, Klara (la mère de ce dernier), leur fille Hazel et leur baby-sitter Izabel (sans oublier Friendo, un énorme morse-hippopotame) on quitté la planète Quietus, où ils ont vécu leur précédente aventure. 
Ils semblent avoir retrouvé un peu de tranquillité en s'établissant sur la planète Gardenia, même s'ils résident toujours dans leur arbre-fusée, à l'écart de la ville. Marko s'occupe de sa fille, avec l'aide de sa mère et de la baby-sitter, cachant son visage derrière des bandages lorsqu'il l'emmène au parc pour enfants le plus proche. C'est là qu'il va rencontrer Ginny, une jeune femme dont le mari est souvent absent et qui lui propose de donner des cours de danse à Hazel pour canaliser son énergie.
De son côté, Alana a obtenu un rôle régulier dans un feuilleton télé diffusé dans toute la galaxie via le circuit ouvert, un studio de production où tous les acteurs se droguent grâce à Yuma, une décoratrice-dealeuse. Elle passe cependant inaperçu car elle joue avec un costume dissimulant ses ailes et un masque cachant son visage.
Mais la situation devient orageuse entre Alana et Marko lorsqu'il découvre la toxicomanie de sa compagne et elle sa relation (pourtant platonique) avec Ginny.
Pendant ce temps, le Prince Robot IV a trouvé refuge sur Sextillion, ignorant que son épouse a donné naissance à leur fils avant d'être tuée par un homme de ménage, Dengo, qui a pris la fuite avec le bébé en otage et qui veut que les abus de ses dirigeants soient publiquement dénoncés...

Avec ce quatrième tome, Brian K. Vaughan lance donc la deuxième "saison" de la série qu'il a co-créée : comme on avait pu le remarquer à la fin du précédent volume, en voyant que Hazel, la fille de son couple de héros en fuite, faisait ses premiers pas, un peu de temps s'est écoulé depuis les événements sur Quietus, où eurent lieu diverses confrontations décisives entre les personnages - explication tendue entre Gwendolyn et Marko, mise sur la touche (provisoire) du Prince Robot IV, mort du romancier Oswald Heist... De manière symbolique, ce deuxième acte s'ouvre par une naissance (comme pour le #1), montrée très crûment (d'ailleurs, ce nouveau tome accumule des représentations un chouia racoleuses, peut-être la réponse du scénariste et de sa dessinatrice à la censure dont ils ont fait l'objet sur le site comixology, plateforme de comics en ligne).

Dans ces six nouveaux épisodes, l'action se pose sur la planète Gardenia et se concentre sur l'évolution du couple formé par Marko et Alana : lui assume son rôle de père au foyer tandis qu'elle est recrutée comme actrice dans une série télé minable. Chacun se préserve de la traque dont ils font l'objet en se masquant, lui derrière des bandages sur le visage et des cheveux décolorés, elle grâce à son costume de scène (l'idée est brillante de faire d'Alana une actrice, donc forcément exposée, mais finalement méconnaissable grâce à son accoutrement).

Ces masques ne vont pas dissimuler bien longtemps la crise qui va toucher les amants quand Marko rencontre Ginny, une belle jeune femme dont le mari est souvent absent et qui loue ses services de professeur de danse. Même si le jeune homme ne commettra pas d'infidélité, il trouve ici un reflet cruel de sa situation personnelle lorsque Alana lui fait remarquer que c'est elle qui nourrit leur famille. Alana est en vérité bien plus responsable du mal qui va toucher son couple quand elle accepte de consommer la drogue que deale la décoratrice Yuma, d'abord pour supporter la médiocrité de ses conditions de travail et du rôle qu'elle interprète dans la série, puis, comme elle l'avoue à sa nurse Izabel, pour tenter d'oublier les cauchemars qu'elle fait depuis son séjour dans l'armée (un traumatisme qu'elle n'avait jamais évoqué jusqu'alors) et la tension permanente suscitée par le fait d'être toujours en cavale et sur le point d'être à nouveau traquée.

En posant ainsi ses héros, et en utilisant les seconds rôles dans leur entourage proche (Klara, la mère de Marko, qui essaie de faire son deuil d'Oswald Heist en lisant ses livres alors qu'elle ne supporte pas leur contenu mièvre et pacifiste ; Izabel, la baby-sitter, qui va pour la première fois se livrer sur sa mort et la relation amoureuse qu'elle vivait avant de sauter sur une mine), Vaughan en profite pour mettre à jour leurs failles, leurs doutes, leur épuisement moral et physique. Jusqu'à présent ils étaient en fuite, n'ayant jamais eu le temps de se reposer, se réfléchir : en s'établissant sur Gardenia, ils en ont l'occasion et le bilan qu'ils dressent est douloureux. Un geste impulsif, quoique inoffensif, suffira à faire voler en éclats la famille - et à relancer l'intrigue.

En parallèle, Vaughan n'oublie pas les autres acteurs de sa fresque romantico-fantastique : une large part est consacrée aux errances du Prince Robot IV, qu'on avait quitté bien amoché et qu'on retrouve en pleine débauche sur Sextillion. La révolte sanglante et désespéré de Dengo, un de ses concitoyens, issu d'un milieu pauvre, et touché par un drame personnel poignant, va provoquer un basculement étonnant à cette partie de la série, avec une succession de morts violentes, un enlèvement, et une fuite en avant délirante - là encore promise à des développements futurs prometteurs.
Gwendolyn, le Lying Cat et Sophie, mais aussi The Brand (la soeur de The Will) reviennent aussi dans le champ narratif, de manière percutante.

Fiona Staples est, depuis le lancement de la série, un de ses indéniables atouts et sa prestation sur ces épisodes ne dépareille pas avec ce qu'elle a déjà produit. Comme ne manque jamais de le rappeler son scénariste, sa contribution pour apporter cette merveilleuse étrangeté à Saga est essentielle.

Encore une fois, son imagination débordante pour créer des personnages au physique insensé mais parfois aussi au charme surprenant (à l'image de Ginny) et son travail sur les couleurs, avec des camaïeux superbes, des textures très étudiées (notamment dans le traitement des décors toujours floutées, ce qui brouille la frontière entre bizarrerie, rêve et réalité), sont remarquables.

L'intensité et la singularité de sa démarche esthétique est d'autant plus frappante qu'elles s'effectuent dans le cadre d'un découpage toujours aussi simple (une moyenne de cinq plans par page, ponctuée par trois plash-pages par épisodes, et au moins une double page par "story-arc") : le contraste est saisissant mais surtout le rythme de lecture est toujours très soutenu, ce qui fait de la série un redoutable "page-turner". 

Ce 4ème volume de Saga ne déçoit pas : on est désormais si attaché à ses héros, si happé par les péripéties qu'ils traversent, si séduit par la subtilité avec laquelle l'histoire est écrite et ébloui par le graphisme atypique de la mise en images, qu'on voit mal comment on pourrait décrocher.