mercredi 2 septembre 2015

LES COUVERTURES DU MOIS : SEPTEMBRE 2015

Voici les 10 couvertures de comics à paraître en Septembre (en v.o.) qui m'ont particulièrement séduit.
 Wild Ends #1
par I.N.J. Culbard
(Boom ! Studios)
 Barb Wire #3
par Adam Hughes
(Dark Horse Comics)
 Astro City #27
par Alex Ross
(DC Comics)
 Bizarro #4
par Gustavo Duarte
(DC Comics)
 Justice League #44 (Green Lantern variant)
par Ivan Reis
(DC Comics)
 Prez #4
par Ben Caldwell
(DC Comics)
Secret Six #6
par Dale Eaglesham
(DC Comics) 
 Daredevil #18
par Chris Samnee
(Marvel Comics)
 Guardians Of Knowhere #4
par Mike Deodato
(Marvel Comics)
SHIELD 50th ANNIVERSARY : MOCKINGBIRD #1
par Paul Renaud
(Marvel Comics)

mardi 1 septembre 2015

Critique 700 : FABLES, VOLUME 22 (# 150) - FAREWELL, de Bill Willingham et Mark Buckingham

Ma 700ème critique !
Et le 150ème et dernier épisode de Fables... 


FABLES, VOLUME 22 : FAREWELL est à la fois le 150ème épisode de la série et son dernier tome, écrit par Bill Willingham et dessiné par Mark Buckingham, publié en 2015 par DC Comics dans la collection Vertigo.
Cet ultime épisode est complété par 21 courts récits reprenant le principe de "la dernière histoire de" plusieurs personnages principaux et secondaires de la série, illustrés par différents artistes invités (dont un par Bill Willingham et un par Mark Buckingham).
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(Extrait de Fables #150.
Textes de Bill Willingham, dessins de Mark Buckingham.)

- Farewell (# 150.) (Ecrit par Bill Willingham, dessiné par Mark Buckingham.). Plusieurs années après la fin de la saga, Ambrose Wolf, un des fils de Bigby Wolf et Snow White, achève la rédaction de sa série d'ouvrages consacrée à "L'Histoire des Fables en Amérique". Il y décrit en douze chapitres la fin du Prince Brandish, le duel entre Cendrillon et Frau Totenkinder, le sort de Bigby Wolf, le rôle de Grimble le troll transformé en oiseau, et surtout l'issue de l'affrontement entre Snow White et sa soeur Rose Red.
(La couverture en quatre panneaux de l'album, 
peinte par Nimit Malavia, avec 177 personnages de la série.)

Nous y voilà, c'est la fin de Fables après 13 années de parution : pour l'occasion, son créateur, le scénariste Bill Willingham, a choisi un format hors normes puisque ce 22ème tome est constitué d'un seul épisode de 80 pages, auquel s'ajoute une vingtaine de récits courts dévoilant la dernière histoire de plusieurs personnages, principaux et secondaires, de la série, illustrés par autant d'artistes invités.

Mais est-ce vraiment fini ? Rien n'est définitif, on le sait bien, en bande dessinée : Bill Willingham et son dessinateur priviliégié, Mark Buckingham, ont exprimé dans plusieurs interviews qu'ils s'autorisaient à revenir à ce titre si une bonne idée pour une nouvelle histoire se présentait, certainement toutefois avec de nouveaux personnages, un nouveau cadre, mais toujours avec le projet de revisiter les contes et légendes.

Néanmoins, il est tout aussi affirmé que ce retour n'est pas imminent, d'ailleurs Willingham et Buckingham se sont déjà engagés dans de nouveaux projets, séparément depuis la sortie du n° 150 de Fables (Restoration chez Image Comics, avec Barry Kitson, pour le scénariste ; la reprise de Miracleman, écrite par Neil Gaiman, chez Marvel, pour le dessinateur).

Dans le texte rédigé en épilogue, Bill Willingham, en plus de revenir sur l'investissement créatif et personnel qu'a représenté Fables pour lui et tout l'équipe artistique et éditoriale depuis treize ans, remerciant ses collaborateurs et les lecteurs, insiste aussi beaucoup sur un point précis : ce qui donne et maintient la vie des histoires, c'est le fait que ceux qui les racontent et ceux qui les lisent y croient de manière concrète, c'est-à-dire en les suivant, en les achetant, en les partageant. Le jour où les auteurs ont le sentiment d'avoir fait le tour du sujet, il est préférable de passer à autre chose, et le conseil est transmis aux lecteurs qui doivent avoir la curiosité de découvrir les autres productions des auteurs (de cette série qui se termine mais aussi des autres auteurs d'autres séries).

Cette déclaration de Willingham m'a fait penser à celle de J. Michael Straczynski, lui-même inspiré par Neil Gaiman, sur la foi en un ou plusieurs dieux : si on croit en lui ou en eux, alors ils existent. Si on les oublie, ils disparaissent. Le même principe vaut pour les comics.
   
Pour ce qui concerne le contenu de ce dernier épisode/tome, le scénario propose la résolution des principales lignes narratives de la série dans le récit principal, et Willingham s'en acquitte de manière satisfaisante. On comprend qu'il a préparé cette conclusion de longue date (au moins depuis une dizaine d'épisodes) : la fin de Fabletown, le destin de plusieurs héros emblématiques et de méchants établis, étaient même évoqués dans le 134ème épisode, où, dans l'au-delà, Bigby et Boy Blue devisaient à ce sujet - leur propre mort faisant écho à celle, prochaine, de la série.

Le lecteur sera soulagé en voyant ce qu'il advient aussi bien du sinistre prince Brandish que du couple en grande difficulté formé par Bigby et Snow White (et leur progéniture). Il sera aussi spectaculairement surpris par l'explication entre Cendrillon et Frau Totenkinder : il s'agit moins pourtant de légitimer une vieille haine que de mettre en scène la confrontation entre deux femmes fidèles aux amies qui les ont depuis toujours soutenues.

Mais, évidemment, le coeur de l'intrigue réside dans l'issue de la guerre annoncée entre Red Rose et Snow White : la malédiction qui pèse sur leur famille va-t-elle s'accomplir et, dans la foulée, précipiter la chute finale de Fabletown ? Willingham réussit à clore cette affaire de manière ingénieuse sans frustrer le lecteur, en esquivant les clichés. On pouvait pourtant craindre un ultime bain de sang, car le scénariste n'a pas été tendre quand il a décidé auparavant d'expédier le cas de plusieurs protagonistes auxquels le lecteur s'était attaché. Mais, il est parvenu à résoudre ce problème intelligemment.
  
Visuellement, ce grand final permet d'admirer un tour de force de la part de Mark Buckingham : il met en images ces douze chapitres avec un découpage toujours aussi concis (quatre à huit planches maximum) et en privilégiant des cases verticales dominés par des angles en plongée, ce qui donne l'impression d'observer l'action comme si on était installé à un balcon au théâtre, dans des décors magnifiquement ouvragés.

L'encrage est partagé entre Steve Leiahola, Andrew Pepoy, Dan Green et José Marzan Jr, sans que le lecteur perçoive de différences sensibles. Cette unité esthétique est soulignée par la fantastique colorisation effectuée par Lee Loughridge qui a travaillé à l'aquarelle, avec une palette légèrement délavée, souvent dans des tonalités proches du sépia.

Le plaisir qu'on a à lire ces pages est augmentée aussi, indéniablement, par le fait qu'on sait que ce sont les dernières et qu'elles sont à la hauteur de l'évènement.

En montrant subtilement que sa saga ne pouvait pas se terminer autrement sans aboutir à une impasse ou sombrer dans des clichés, Bill Willingham a réussi sa sortie et mené à son terme une entreprise qui restera, quoi qu'il fasse ensuite, comme son grand oeuvre. Tout n'est pas parfait (l'histoire de la nouvelle Camelot ou les manoeuvres de Gepetto restent en plan), mais on ne peut qu'admettre la réussite de ce dernier acte.

Par ailleurs, Fables se révèle, comme le voulait son scénariste, comme une saga familiale, et une réflexion sur l'imaginaire et le fait de convertir les contes et légendes en arguments d'une série de bande dessinée : ce mélange entre un thème intimiste et une réflexion sur la littérature donne à cette entreprise un relief unique et contrasté, parfois un peu manichéen quand il s'agit de figurer les notions de bien et de mal, mais souvent aussi surprenant et d'une grande cohérence (épatante sur 150 épisodes).
*
Pour compléter ce (déjà) copieux programme, Bill Willingham a tenu, comme dans le tome précédent, à dévoiler "la dernière histoire" de plusieurs autres personnages, et il a su éviter d'aligner des bouche-trous.

On peut déjà admirer la couverture à rabats réalisée par Nimit Malavia où figurent 177 (!) personnages de la série : à l'intérieur de l'album, leurs identités et leur position dans cette fresque sont indiquées, l'occasion de se rappeler par ricochets de nombreuses péripéties depuis le début de Fables.

Ce qui est advenu de Clara, la Reine des Neiges, Blossom, Pinocchio, Gepetto, Lake (la Dame du Lac), le Père Noël, Boy Blue, des 7 enfants de Bigby Wolf et Snow White, du Pays des Jouets, de Maddy et King Cole, du monstre de Frankenstein, de la Mort, de Snow White, Bigby et Rose Red, et de plusieurs autres personnages est raconté dans des épisodes qui vont de une à six pages, dessinés par David Petersen, Russ Braun, Mark Schultz, Lee Garbett, Joelle Jones, Gene Ha, Neal Adams, Andrew Pepoy, Steve Leialoha, Teddy Kristensen, Michael Allred, Aaron Alexovich, David Hahn, Lan Medina, Niko Henrichon, Terry et Rachel Dodson, Bill Willingham, Megan Levens, Bryan Talbot et Mark Buckingham (qui nous gratifie d'une planche avec quatre panneaux somptueuse). Le résultat est bien sûr inégal, mais le casting des guests a de l'allure (ne manque guère que Adam Hughes).

En bonus, on trouve donc une postface de 2 pages dont les 2 tiers sont rédigés par Bill Willingham et pour l'autre tiers par Mark Buckingham, 2 pages de scénario et la planche qui lui correspond dans l'album, quelques sketches de Buckingham et Leialoha, et 2 pages avec les portraits de tous ceux qui ont participé à ce 22ème tome.

Voilà donc, c'est fini. Quelle aventure ce fut, et je suis content d'avoir pu faire coïncider cet album avec ma 700ème critique - un chiffre symbolique aussi pour une autre grande aventure.

Critique 699 : SPIROU N° 4037 (26 Août 2015)


Spirou fête la rentrée des classes et c'est Cauvin et Laudec, avec Cédric, qui ont droit à la couverture. Plus engageant : Imbattable figure sur le bandeau.

J'ai aimé :

- Les Tuniques bleues : Les quatre évangélistes (5/7). Chesterfield rattrape Blutch qui, après avoir vu Stark sur sa monture, est parti précipitamment du camp de Pendleton pour la récupérer. L'infâme Cancrelat se dresse sur leur chemin et les deux soldats sont alors obligés de se cacher en espérant semer les sudistes qui les ont démasqués...
Un épisode assez mitigé : le découpage de la pré-publication, établi sur sept semaines, oblige à publier des pages en interrompant le flux de l'action, c'est regrettable, même si Cauvin arrive à placer un nouveau cliffhanger bienvenu. Lambil met ça en scène efficacement. La lecture de cette aventure est toujours aussi agréable, c'est une mécanique classique mais bien huilée.

- Dad. Nob a droit à deux pages (ce qui justifie que sa série soit déplacée au centre de la revue) et il produit qui sort de l'ordinaire, vraiment émouvant, d'une grande tendresse, sans céder à l'envie de conclure sur une pirouette, un gag. Simplement, l'auteur cueille le lecteur.

- Boni : Bruno et le directeur. Ian Fortin cueille aussi le lecteur à sa manière avec quatre nouveaux strips d'une cruauté irrésistible où l'on apprend pourquoi le terrible Bruno qui brutalise Boni est et reste impuni. C'est méchant mais tellement drôle, et le dessin ajoute au plaisir de la lecture avec son style naïf, acidulé.

- Imbattable. Jousselin est comme son héros : même dans une situation impossible, il s'en sort toujours, quitte à s'amuser avec le paradoxe temporel qui rendra fou son ennemi comme le lecteur. On reparle d'Imbattable dans L'Atelier Mastondonte plus loin...

- Spouri et Fantaziz : Trop spourie, la rentrée ! Fred Neidhardt ramène ses deux avatars version banlieue 100% cliché mais inspirée et très drôle. La manière dont Spouri case "tissu associatif", "développement durable" et "laïcité positive" dans sa dissertation est hilarante.

- Happy Birds. Trois nouveaux strips par le tandem Trondheim-Piette : l'humour de ce titre est étonnant, s'appuyant beaucoup sur les dialogues et les situations absurdes. J'aime beaucoup, mais c'est très atypique.

- L'Atelier Mastodonte. Y aurait-il une fronde des vedettes de cette série contre la rédaction de la revue ? C'est encore assez allusif dans les deux doubles strips de cette semaine, où Jousselin est au centre de l'action en compagnie de Trondheim. Mais ça va devenir encore plus clair la semaine prochaine...

- Tash & Trash. Les deux voyageurs dans une classe de poules : ça suffit à Dino pour signer un strip toujours aussi détonant. Frustrant à résumer, dit comme ça, mais imparable.

- Game Over. Midam nous réjouit encore une fois avec un gag, disons rugissant. L'usage des onomatopées est brillant dans une série qui souvent se prive de tout texte. 

En direct de la rédak donne la parole à Blenus, le créateur de Harry, une des nouveautés de la rentrée (que je ne trouve pas terrible : un gag peu drôle et un dessin numérique qui est plus proche du navrant Nelson que du superbe Dad). Le courrier d'une lectrice permet d'apprendre pourquoi Libon a appelé sa série Les cavaliers de l'Apocadipse. Et la semaine prochaine l'Atelier Mastodonte a droit à la couverture (et, je peux vous le dire, à deux doubles strips cinglants contre la rédaction qui ouvre sa porte à de nouveaux pseudos auteurs...).
Les aventures d'un journal revient sur le "marronnier" de la rentrée scolaire dans la revue, dans son n° de Septembre 2005.
C'est également la première fois que l'on a droit à L'école de Spirou, une rubrique dont la fréquence est encore indéterminée mais qui met en scène la rencontre entre un auteur Dupuis et une classe de collège pour un petit cours de BD : c'est l'excellent Benoît Féroumont (Le Royaume) qui ouvre le bal en répondant aux questions de marmots de 10 à 12 ans et avec une planche de démonstration. L'initiative est prometteuse et bienvenue.

C'est en tout cas bien mieux que le minable supplément pour les abonnés : six étiquettes pour cahiers scolaires... Si vous vous abonnez en ce moment, ne le faîtes pas pour les bonus exclusifs. 

lundi 31 août 2015

LUMIERE SUR... DENIS BODART

 Denis Bodart
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La belle collection des "Burlesque" girls
du (trop rare) dessinateur de Green Manor :
 
 
 
 
 
 

dimanche 30 août 2015

Critique 698 : FABLES, VOLUME 21 - HAPPILY EVER AFTER, de Bill Willingham et Mark Buckingham


FABLES, VOLUME 21 : HAPPILY EVER AFTER  rassemble les épisodes 141 à 149 de la série, écrits par Bill Willingham et dessinés par Mark Buckingham, publiés en 2014-2015 par DC Comics dans la collection Vertigo. 
Ces neuf épisodes sont complétés chacun par un supplément, écrits par Bill Willingham et Matthew Sturges, dessinés par un artiste différent (à l'exception du premier par Mark Buckingham), mettant en scène la dernière histoire d'un personnage secondaire de la série.
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(Extrait de Fables #142.
Textes de Bill Willingham, dessins de Mark Buckingham.)

- Happily Ever After (# 141-149). Àprès Mister Dark, de nouvelles créatures magiques (fées, sorcières, monstres) sont libérée, simultanément, mais leurs forces viennent renforcer les pouvoirs déjà acquis par Rose Red, paladin de l'Espoir, conseillé par la fée Morgane, dans la nouvelle Camelot qu'elle dirige. 
Cependant, dans les rues de New York, un homme-loup rôde et commet plusieurs meurtres sanglants : Snow White (Blanche Neige) comprend qu'il s'agit de Bigby mais les magiciens de Fabletown découvrent que ce dernier a perdu toute humanité, peut-être sous l'influence d'un tiers. Il est alors envisagé de le tuer et Rose Red en compagnie de Frau Totenkinder, de retour elle aussi, décide de s'en occuper, après que Ozma et la Bête aient été sauvagement assassinés. 
Bigby s'éloigne, mais sa présence parmi les humains a révélé l'existence de Fabletown, jusqu'ici dissimulée par des sortilèges, aux autorités de New York. Snow White finit par réaliser que son mari va s'en prendre à leurs enfants.
Alors qu'à Camelot, le prince Brandish recouvre sa liberté et que Grimble, l'ex-troll transformé en oiseau, part pour une mystérieuse mission dans les royaumes, Rose Red apprend grâce à Mr Cricket la vérité sur le passé de sa mère et la malédiction de sa famille qui semble les condamner, elle et Snow White, à s'entretuer...

Lorsqu'on ouvre ce 21ème tome de Fables, un pincement au coeur vous saisit car, c'est désormais accompli, la série créée par le scénariste Bill Willingham s'est achevé au 150ème épisode (qui forme, par la même occasion, le 22ème tome). Les neuf chapitres du présent recueil constituent donc en quelque sorte la dernière ligne droite d'une production lancée il y a treize ans et a été un des piliers du label Vertigo de DC Comics.

On est aussi en proie à une certaine méfiance devant ce dénouement proche car, il faut bien l'admettre, Bill Willingham n'a pas fait un sans-faute depuis quelques tomes et son entreprise a connu quelques défaillances et des longueurs. Bien finir n'est jamais simple, encore moins quand cela doit s'opérer après avoir un peu déçu les fans de la première heure. Néanmoins, l'indulgence est de mise car l'auteur a su maintenir un excellent niveau dans l'ensemble et il est toujours accompagné par son fidèle partenaire, le dessinateur Mark Buckingham, dont la contribution a beaucoup participé au plaisir de cette lecture.

Il est évident que Willingham s'est engagé à clore les pistes narratives qu'il a lancées en développant cet avant-dernier arc : il s'agit de régler les manoeuvres commises par le prince Brandish, de résoudre le retour d'entre les morts de Bigby, et de dévoiler les origines de Rose Red et Blanche Neige pour expliquer la véritable raison de leur prochain affrontement. 

C'est rapidement évident que la piste concernant l'émergence de la nouvelle Camelot sera la plus frustrante : peut-être que Willingham a vu un peu grand dans cette partie, mais en vérité il ne s'agira que d'un cadre pour l'ultime revanche de Brandish. Si le scénariste l'avait voulu, il aurait certainement pu broder autour d'une nouvelle chevalerie de la table ronde, revisiter la quête du Saint Graal, mais on comprend que ce ne sera pas le cas.

En revanche, l'intrigue concernant le retour de Bigby, manipulé par Leigh Duglas (l'ex-nurse Spratt, au service de la vengeance de Mr Dark), réserve des rebondissements épiques et quelques personnages n'y survivront pas. Sur ce dernier point, il est toujours aussi délicat d'accepter le sort réservé par Willingham à quelques seconds rôles attachants ou en tout cas accrocheurs, expédiés ad patres sans ménagement : quitte à tuer des héros emblématiques de la série, on aimerait qu'ils périssent avec plus de panache, mais le scénariste ne fait pas plus de quartier que le grand méchant loup.

Snow White, bien que désormais éclipsée par Rose Red (dont l'évolution a été le moteur du précédent tome), reste une figure toujours impressionnante, à laquelle Willingham sait donner une envergure rare, par sa bravoure et sa détermination. L'emploi des magiciens de Fabletown est aussi l'occasion d'apprécier le savoir-faire de l'auteur pour glisser une réflexion bien sentie sur les notions de sacrifice et de politique. La réapparition de Frau Totenkinder est aussi un régal (après son combat mémorable contre Mr Dark dans le 100ème épisode).

Willingham rythme son récit avec brio, accélérant les événements avec les oppositions de plusieurs Fables contre Bigby, à grands coups donc d'assauts et de ripostes égaux en intensité, puis levant le pied pour consacrer plusieurs pages sur plusieurs épisodes successifs aux origines de la malédiction qui frappe Rose Red contre Snow White. Loin d'ennuyer, ces révélations pimentent l'histoire, donnant à Rose Red un relief remarquable tout en restant cohérent avec la première fois où elle s'est faite remarquer dans la série (dès le premier arc, où elle avait maquillé sa mort : c'est une manipulatrice depuis le début, qui s'est rachetée une conduite en dirigeant la ferme aux animaux, puis retombe aujourd'hui dans ses travers) : savoir comment Willingham va résoudre cette piste narrative s'annonce très prometteur.

Visuellement, Mark Buckingham, même si on peut estimer qu'il n'est plus aussi étincelant qu'aux grandes heures de la série, montre encore de belles dispositions et affiche une constance étonnante après un run aussi long. Sa complicité avec Willingham lui permet de réinterpréter avec inventivité les codes des contes et légendes propres au titre en en représentant les figures, plus ou moins connues de manière toujours novatrice.

Buckingham utilise un découpage volontiers sommaire, avec une moyenne de quatre plans par pages, disposés en gaufriers, comme le faisait Kirby, une de ses références les plus évidentes. Cela l'autorise à dessiner des images aux compositions simples mais suffisamment fournies et en même temps soulignant la rapidité du récit. Régulièrement, fréquemment, les épisodes sont ponctués par des splash-pages merveilleuses, et les ornements qui encadrent chaque scène sont superbes.

L'artiste peut aussi adresser quelques clins d'oeil savoureux, d'autant plus que le lecteur ignore s'il les imagine seul ou s'il suit les indications du script de Willingham, comme quand, par exemple, Grimble devenu un oiseau vole autour d'une belle femme tel un angelot séduit ou quand Bigby tel un ogre est dépeint en train de découper en tranches ses enfants ou encore quand Rose Red suit Mr Cricket dans son propre passé.

Les décors, les costumes, les accessoires sont traités avec un soin toujours impeccables, tous ces éléments comblent le regard du lecteur qui peut vérifier de la densité des informations visuelles déployées par l'artiste et ses deux (voire trois) encreurs (Steve Leialoha, Andrew Pepoy et Dan Green).

Fables est donc bien parti pour s'achever en beauté, un final digne de la place prestigieuse que lui a accordée la critique et un public fidèle. Chant à l'honneur de l'imagination, fresque sur le plaisir de raconter et de revisiter les histoires, mais aussi métaphore sur la société, ses castes, ses frontières en rêve et réalité, le titre est et reste tout cela, sans jamais oublier d'être un divertissement, sensible et palpitant.
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- The Last Story (back-up stories de Happily Ever After). La série touchant donc à son terme, Bill Willingham offre aussi au lecteur une collection de saynètes intitulée "la dernière histoire de..." : 

- Flycatcher (Gobemouche) (dessins de Mark Buckingham) ;
- Sinbad (dessins d'Eric Shanower) ;
- Babe le taureau bleu miniature (dessins de Tony Akins, scénario de Matthew Sturges*) ;
- les trois souris aveugles (dessins de Shawn McManus) ;
- Cendrillon (dessins de Nimit Malavia) ;
- le Prince Charmant (dessins de Jae Lee) ;
- la Belle et la Bête (dessins de Terry Moore) ;
- Jack of Fables (dessins de Russ Braun, scénario de Matthew Sturges*) ;
- Briar Rose, la belle au bois dormant (dessins de Chrissie Zullo).

Ainsi l'auteur prouve-t-il que si Fables a ses vedettes, il n'oublie pas le reste de sa conséquente distribution. Que sont-ils devenus après que la saga se soit terminée ?

C'est avec malice que Willingham, aidé par Matthew Sturges, y répond. Les segments sont inégaux, c'est presque forcé, mais d'une bonne tenue pour la plupart, et même franchement jubilatoires dans certains cas.

Le destin de Jack of Fables est délirant à souhait, avec une pirouette métaphysique bien inspirée. Par contre, ce qui arrive à Flycatcher et au petit chaperon rouge est trop vite expédié.

Avec Babe le taureau bleu miniature ou les 3 souris aveugles, on se régale d'une narration express et bien troussée. Le cas de Cendrillon n'est pas totalement réglée (sans doute sera-ce pour le tome 22). Sinbad a droit à un traitement cinglant, la Bête et la Bête à un sort plus mordant. Le Prince Charmant resurgit sans faire vraiment d'étincelles, tout comme Briar Rose.

Quoi qu'il en soit, Willingham et Sturges ont fait l'effort de donner à chacun un final qui lui est propre, au ton unique, et servi par des graphismes tout aussi originaux : revoir des planches de Terry Moore, Shawn McManus, Eric Shanower, Russ Braun, découvrir celles de Nimit Malavia (le cover-artist de la série) peut difficilement décevoir.