mardi 24 mai 2016

Critique 897 : LA CLE DE VERRE, de Dashiell Hammett


LA CLE DE VERRE (en v.o. : The Glass Key) est un roman écrit par Dashiell Hammett en 1932, traduit en français par P.J. Herr, Renée Vavasseur et Marcel Duhamel, publié en 1949 par Gallimard.

Ned Beaumont est le bras droit de Paul Madvig, affairiste mafieux aussi discret qu'influent, à la tête d'une salle de jeux. Ce dernier cherche à séduire Janet, fille du sénateur Ralph Bancroft Henry, qui compte sur le soutien de c prétendant pour remporter les élections locales - même si Janet n'aime pas Madvig.
La situation va basculer brutalement un soir quand Ned découvre le cadavre de Taylor Henry, le fils du sénateur, tué dans China Street, à proximité de l'établissement de Madvig. La victime étant l'ami de Opal, la fille de Paul, cela déplaisait autant au caïd qu'au sénateur. 
Le crime émeut les autorités et enflamme la campagne électorale, surtout que des lettres anonymes parvenant au journal "The Observer" accablent Madvig. Pourtant, quand Ned entreprend d'enquêter sur l'affaire, son ami est réticent. Que lui cache-t-il ? Et pourquoi, au lieu de calmer ses manoeuvres contre ses ennemis, comme Shad O'Rory, patron du club "Dog House", s'entête-t-il à vouloir les neutraliser ?
Ses investigations valent des représailles musclées à Ned qui réussit malgré tout à se débarrasser des rivaux de Madvig, avec lequel ses relations ne cessent de se tendre. La clé de l'énigme tient à un chapeau de la victime et la vérité sur le coupable du meurtre de Taylor Henry séparera les deux amis...

Plus que Le Faucon maltais, le roman emblématique de l'oeuvre de Dashiell Hammett (dont la réputation doit aussi beaucoup à l'excellente adaptation cinématographique  de John Hustonen 1941), c'est pour moi La Clé de verre qui est le chef s'oeuvre de l'auteur. J'ai d'ailleurs mis longtemps à en acquérir un exemplaire mais le résultat était à la hauteur de l'attente. Le relire aujourd'hui ne fait que confirmer mon sentiment.

Bien que le lecteur ne sache jamais où se situe exactement l'action, on peut d'abord estimer que cette petite ville de l'Est est Baltimore, où Hammett a passé une partie de son enfance : un cadre bien spécial donc pour cette histoire complexe et fascinante sur une guerre de gangs, avec en toile de fond une campagne électorale, la corruption, et surtout la fin d'une amitié. Rédigé avec cette narration objective stricte, qui refuse toute psychologie (les personnages s'y révèlent par ce qu'ils font, pas par ce qu'ils pensent ), ce récit à la troisième personne est une expérience fascinante sur les apparences, la culpabilité et la trahison. Une synthèse en somme des thèmes favoris de l'auteur. 

La seule exception à la règle d'Hammett réside dans un passage, par ailleurs étonnant et troublant, où Ned et Janet se confient leurs rêves, dont les contenus ont de fortes connotations psychanalytiques. Mais pour le reste, c'est une sorte de concentré, développé sur 250 pages intenses.

Le mystère du titre ressemble à un énoncé improbable : il annonce le mensonge qui hante toute l'intrigue, celui où ce qui promet d'être ouvert par cette clé menace de n'être jamais découvert à cause justement de la fragilité de ladite clé. De fait, Ned Beaumont n'aura de cesse de résoudre une affaire dont la solution se dérobe à lui et au lecteur avant que la révélation de la vérité ne le ramène aux suspects finalement les plus terriblement évidents.

Le verre renvoie, lui, au conte et, par bien des aspects, les mésaventures du héros ressemblent aux péripéties d'un curieux en terrain hostile où la solution comme son intégrité personnelle sont sans cesse menacées de se briser. L'enquête de Ned ne se fera pas sans douleurs, aussi bien physique que morale, et les conséquences remettront vraiment question sa situation.

Mais les personnages de Hammett sont des obstinés, des têtus : s'ils fouinent sans trop se préoccuper de la loi, ils le font avec une persévérance décuplée par la difficulté. Tout plutôt que de ne pas savoir : malgré la corruption politique, le chantage, la trahison, le meurtre, la mission que s'est fixé Ned Beaumont ne saurait être entravée. Cette pugnacité suscite évidemment la sympathie et même l'admiration du lecteur, même si comme héros, Ned n'est pas plus fréquentable que les fripouilles qu'il affronte. La clé de verre est donc à la fois l'histoire de la recherche d'une vérité et de la résolution d'un mensonge, quel qu'en soit le prix.

A moins que... A moins que tout soit ne soit qu'un jeu pour Ned Beaumont : dès les premières pages, il est ainsi décrit, et son enquête ressemble aussi à une partie engagée avec lui-même, qui, s'il la gagne, lui redonne de l'estime envers lui-même. Détaché à l'extrême, il semble considérer tout ce(ux) qui l'entoure(ent) avec le même flegme, la même indifférence, mais il se révèle dans la difficulté, le rapport de force. Plus les êtres et les situations lui résistent, plus il est déterminé à les dominer : dès lors, connaître qui a tué Taylor Henry (et pourquoi, et comment) devient un objectif aussi obsessionnel que de remporter un pari, de rafler la mise. Lire le monde, ceux qui le coimposent, interpréter les signes qui mènent à la vérité sont des gestes de joueur pour gagner la partie.

Bien qu'attaché, pour la forme au bureau du procureur, ce n'est pas la vérité judiciaire qui intéresse Ned Beaumont : le meurtre de Taylor Henry est un prétexte, au moins au début. Il lui importe surtout, à l'origine, de récupérer le gain d'un pari qu'un bookmaker ne lui a pas remis. Mais ceci fait, il se prend littéralement au jeu et veut aller toujours plus loin pour savoir où cela conduit : il en déduit rapidement que le sort de Taylor Henry est étroitement lié à celui de son ami Paul Madvig et que Madvig est certainement plus menacé par ses proches que par des rivaux périphériques. Ned veut d'abord protéger son ami, puis le confondre quand il comprend que ses mensonges se moquent de leur amitié.

Pour ne pas perdre de vue les mobiles des actions de Ned, il faut aussi ne pas se laisser égarer par l'écriture même de Dashiell Hammett qui s'amuse à à multiplier les suspects, les fausses pistes, à aller d'un personnage à un autre, à  tourner en rond. Or, l'intrigue est justement circulaire et son dénouement révèle sa virtuosité quand on s'en compte.  Le style aride de l'écrivain décrit de manière mécanique les mouvements de son héros, le lecteur progresse donc à la même vitesse que lui la majorité du temps. Il paraît évoluer avec assurance, d'autant plus qu'il se garde de partager ses cogitations avec autrui (les autres personnages ou le lecteur). Mais sachant que c'est un joueur, le lecteur doit considérer que Ned bluffe et n'agit donc pas toujours en étant sûr de lui, du résultat de ses actes - ce qui introduit une part de doute dans l'esprit du lecteur.  Ainsi, dans le chapitre IV ( Le "Dog House"), on se rend compte qu'il n'a pas tout correctement anticipé et il va le payer chèrement.

On lit donc le roman sous deux angles différents : le  premier en constatant que les efforts de Ned sont à la fois têtus et maladroits, le second en reconstituant l'enquête à la lumière de son succès malgré justement ses avancées brouillonnes et impulsives. A la fin de l'histoire, on mesure la démarche laborieuse du héros mais en saluant la réussite à laquelle il parvenu en s'acharnant comme il l'a fait, en acceptant les multiples sacrifices consentis. Ne considérer que la fin revient à interpréter avec excès la fortune de Ned : il est évident qu'il n'est pas un enquêteur doué, mais il compense  son manque de méthode par sa persévérance et sa volonté de plus se compromettre avec des menteurs et des assassins.  La seule chose qu'il décide  longtemps à l'avance (longtemps avant de connaître le fin mot de l'affaire), c'est qu'il va quitter cette ville pour s'installer à New York, où, espère-t-il, il pourra refaire sa vie - se refaire comme dirait un joueur après une partie perdue. Il l'annonce très tôt à Opal Madvig, il le répète à Janet Henry et d'autres protagonistes : ce départ est son autre objectif, aussi important que résoudre le crime de Taylor Henry - résoudre le crime conditionne seulement la date de son départ, il ne partira qu'une fois le crime résolu.

Comme tout joueur, Ned compte sur sa chance, cette croyance lui donne le courage de foncer tête baissée dans la gueule du loup - sinon coment expliquer qu'il aille défier Shad O'Rory et ses gorilles. Ce comportement tranche avec celui d'un authentique détective qu'il calcule mieux les risques, comme Jack Rumsen (prêt à l'assister, mais jusqu'à un certain point seulement, comme lorsqu'il finit par refuser de s'attaquer directement à Madvig). C'est aussi ce qui distingue Hammett de Conan Doyle : chez l'écrivain américain, l'enquêteur n'est pas un fin limier rationnel, avec plusieurs coups d'avance - c'est un fonceur, parfois inconscient, volontiers "bourrin". Le seul point commun entre Ned Beaumont et Sherlock Holmes, c'est qu'une fois engagés dans leurs affaires, rien ne saurait les stopper  - ni le danger, ni la proximité (amicale) avec les suspects.
   
Avec cette affaire, Ned joue donc la partie de sa vie, le lecteur comme lui savent qu'il y laissera des plumes. Même si le procédé est donc inhabituel chez Hammett, les rêves sont comme des présages dans cette histoire et, comme il compte sur la chance, Ned leur accorde, contre toute logique, une valeur spéciale. Plusieurs personnages sont, comme lui, hantés, intimement convaincus qu'il leur faut régler une dette, faire éclater la vérité, rompre avec la situation dans laquelle ils se trouvent, ne pas laisser les coupables impunis. Opal et Janet sont aussi déterminées que Ned, mais lui seul veut que la vérité soit solidement établie pour que la condamnation soit sans appel. Ainsi ceux qui réclament la justice seront-ils récompensés. Pour être payé, il faut avoir soi-même payé - souffert.  C'est le prix de la vérité, de la morale, mais aussi de la liberté, de l'indépendance.

Hammett se pose donc comme une sorte d'esthète - à travers son héros, il évoque les apparences à la fois importantes et dérisoires, dénonce l'hypocrisie des convenances et la nécessité de la briser - mais aussi un dandy, un dilettante - son détachement tranche avec l'affairisme dominant. Mais parce qu'il côtoie le milieu, Ned ne se prétend pas supérieur aux canailles : il rend les coups, n'est pas un courtisan, ironise sur les femmes (dont le tempérament est volontiers fiévreux, limite hystérique). Pourtant, paradoxe savoureux, c'est aussi quelqu'un avide de pureté (à commencer par sa propre purification) : cela le porte à une intransigeance, quasiment une asociabilité. Qu'importe dès lors qu'il s'adresse à un homme ou à une femme, âgé(e) ou jeune, il ne transige pas avec cette exigence d'intégrité. Les lois, l'amitié, l'amour, la famille ne résistent pas à cette ligne de conduite : plutôt que d’être utilisé par Shad, plutôt que de démentir Opal ou de céder à Janet, plutôt que de cautionner Howard Mathews (le directeur de l’"Observer"), plutôt même de couvrir son ami Madvig ou le sénateur Henry, il veut avoir la conscience tranquille, partir honorablement.

La pureté désirée des personnages est précaire : lors d'un dialogue mordant entre Janet et Ned à l'hôpital, l'hostilité entre eux éclate pour mieux révéler leur aspiration commune qui est de confondre l'assassin de Taylor Henry. L'affrontement glisse vers la romance avec une subtile ironie, au diapason d'une histoire où rien n'est jamais acquis simplement. C'est aussi pourquoi elle comme lui veulent quitter la ville : ils savent que plus ils y demeureront, plus ils risquent d'être à leur tour corrompus et engloutis. 
     
Au bout du compte, le lecteur comme le héros reste pantelant après avoir traversé cette enquête éprouvante : Dashiell Hammett nous laisse, comme Ned et Janet, devant une porte à la fois fermée sur le passé mais un futur incertain, un vertigineux précipice. N'est-ce pas le propre des grands livres et des grands auteurs de réussir à faire partager à leurs lecteurs le même sentiment que ses personnages ?
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La clé de verre a été adapté deux fois au cinéma.
 Ci-dessus : l'affiche de la première adaptation cinématographique
du roman, réalisée par Frank Tuttle (1935),
avec George Raft (Ned), Claire Dodd (Janet) et Edward Arnold (Madvig).
 Ci-dessus : l'affiche de la seconde adaptation cinématographique
du roman, réalisée par Stuart Heisler (1942), avec :
 Brian Donvely (Madvig), Alan Ladd (Ned), Veronica Lake (Janet).

Je n'ai vu que la version réalisée par Stuart Heisler avec le couple Alan Ladd-Veronica Lake, qui est moyenne - en tout cas loin d'être aussi puissante que le roman. Voilà donc un livre qui mériterait d'être revisité par un cinéaste d'envergure, avec un casting de choix. Voilà les acteurs que je choisirai (dont les trois premiers m'ont été inspirés par Gangster Squad de Ruben Fleischer, un très bon polar, superbement interprété) :
 Ryan Gosling : Ned Beaumont
 Josh Brolin : Paul Madvig
 Emma Stone : Janet Henry
 Christopher Plummer : sénateur Ralph Henry
 Ricky Gervais :procureur Michael Farr
 Britt Robertson : Opal Madvig
 Sam Rockwell : Shad O'Rory
 Helen Mirren : Mme Madvig
Giovanni Ribisi : Jack Rumsen

dimanche 22 mai 2016

Critique 896 : CAFE SOCIETY, de Woody Allen


CAFE SOCIETY est le 46ème film écrit et réalisé par Woody Allen, sorti en salles le 11 Mai 2016.
La photographie est signée Vittorio Storaro.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jesse Eisenberg (Bobby Dorfman), Kristen Stewart (Veronica "Vonnie" Sybel), Steve Carrell (Phil Stern), Blake Lively (Veronica Hayes), Corey Stoll (Ben Dorfman).
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 Bobby Dorfman
(Jesse Eisenberg)

Années 30. Bobby Dorfman est un jeune homme qui décide de quitter New York et sa famille pour tenter sa chance à Los Angeles dans les studios de Hollywood. Là-bas est en effet déjà établi son oncle, Phil Stern, un des plus fameux agents artistiques de la capitale du cinéma, auprès de qui il obtenir un emploi.
 Vonnie et Bobby
(Kristen Stewart et Jesse Eisenberg)

Mais l'oncle Phil ne sait pas quoi faire de son neveu et il ne lui confie, dans un premier temps, que des tâches subalternes, comme livrer du courrier. Pour qu'il découvre la cité des anges, Bobby Dorfman est guidé par une des secrétaires de l'agence, la séduisante Vonnie, dont il tombe immédiatement amoureux, mais qui lui explique être déjà engagée avec un journaliste prénommé Doug. 
 Phil Stern
(Steve Carrell)

En Vonnie est la maîtresse de Phil qui lui a promise de divorcer pour l'épouser. Quand il lui annonce n'en avoir pas le courage, la jeune femme trouve du réconfort auprès de Bobby et finit par céder à ses avances. Le garçon, qui ne s'épanouit pas à Los Angeles, veut alors regagner New York avec elle et s'y marier.
Mais, avant cela, Bobby reçoit les confidences de son oncle, ne pouvant pas oublier sa maîtresse depuis leur rupture et désormais résolu à divorcer. Le jeune homme découvre alors accidentellement que l'amante de Phil n'était autre que Vonnie.
Lorsqu'il va demander à celle-ci avec qui elle compte s'engager maintenant, elle choisit de rester à Los Angeles et donc avec Phil.
 (A gauche :) Ben Dorfman
(Corey Stoll)

Bobby est de retour à New York et seconde son frère aîné Ben, un voyou, à la direction d'un club, le "Café Society", fréquenté par toute la haute société de la ville. Le jeune homme s'investit dans les affaires pour oublier sa déception amoureuse jusqu'à ce qu'il soit présenté à la très belle Veronica Hayes. Ils se plaisent et bientôt deviennent parents.
Cependant, Ben est rattrapé par ses méfaits et arrêté par la police. 
Bobby Dorfman et Veronica Hayes
(Jesse Eisenberg et Blake Lively)

De passage à New York, Phil est accompagné par Vonnie, désormais son épouse. Il paie un avocat réputé pour défendre Ben, sans que cela suffise à lui éviter la peine capitale.
Alors qu'il est comblé comme mari, père et hommes d'affaires, Bobby est tout de même bouleversé en revoyant Vonnie. Ils se rapprochent à nouveau, tout en sachant que leur tour est passé. Lors du nouvel an, chacun de leur côté, Bobby comme Vonnie n'ont pas le coeur à la fête et pensent avec mélancolie à leur bonheur enfui. 

Seulement six mois après l'excellent L'Homme irrationnel, le nouveau film de Woody Allen est déjà à l'affiche, grâce à sa présentation (hors compétition) en ouverture du festival de Cannes. Et comme Magic in the moonlight en 2014, c'est une nouvelle comédie dans les années 30, mais où la mélancolie a pris le pas sur la fantaisie.

Cette fois donc, aux grincheux qui radotent en affirmant que "Woody Allen, c'était mieux avant", on répondra que "cette fois, c’est comme avant !" : l'époque, le héros juif  new-yorkais, la belle californienne, le souvenir d'un passé idéalisé, le vaudeville, tout est là. Les fans (comme moi) seront comblés par le résultat, d'une élégance douce-amère impeccable, accompagné par la voix-off du cinéaste lui-même.

Mais Woody Allen ne se repose toujours pas sur ses lauriers, et à 80 ans, réussit une nouvelle merveille : ce n'est pas une oeuvre crépusculaire d'un réalisateur à bout de souffle, mais un film d'une étonnante tenue, à la sensualité lumineuse.

Bobby  Dorfman et Vonnie, les deux personnages principaux de cette histoire, apparaissent comme les aïeux de Alvy Singer et Annie Hall dans le film de 1977, un des classiques du maître : leur couple est animé par la même maladresse, ce qui lui donne son caractère attachant, et la même fatalité, qui voue leur relation à un cruel échec. Pour donner corps à son héros, Woody Allen a rappelé Jesse Eisenberg, qu'il avait déjà dirigé dans son plus mauvais opus de la dernière décennie (To  Rome with love, 2012), mais qui s'impose comme son double le plus parfait : le jeune comédien reproduit la façon de parler si particulière de son metteur en scène, sa gaucherie, son air lunaire, sans en faire trop. Face à lui, Kristen Stewart est la nouvelle muse de l'auteur qu'il a su, comme Scarlett Johansson, Evan Rachel Wood ou Emma Stone (d'autres jeunes recrues récentes), formidablement mettre en valeur : elle est effectivement radieuse et d'une rare justesse dans un rôle qui est finalement très ingrat.

Les seconds rôles sont tous soignés, du frère aîné gangster (Corey Stoll), au couple de mondains rencontré à L.A et retrouvé à New York (Parker Posey et Paul Schneider), en passant par les intellectuels de gauche (Stephen Kunken et Sari Lennick). Mais Allen les emploie uniquement à des fins comiques, comme des respirations dans un récit qui est plus émouvant et sentimental que drôle.

En revanche, l'oncle Phil est formidablement campé par Steve Carrell (qui a hérité du rôle prévu initialement pour Bruce Willis - selon les versions, ce dernier aurait préféré se consacrer à un autre projet, mais il semble qu'il ne se soit tout simplement pas entendu avec Allen), et la splendide Blake Lively incarne Veronica, avec qui Bobby refait sa vie (dur métier de passer des bras de Kristen Stewart à ceux de Blake Lively...).

Avec une ironie savoureuse, le cinéaste balade son héros entre deux belles jeunes femmes qui partagent donc le même prénom, mais sans insister lourdement sur le quiproquo que cela suggère (puisque le diminutif de Veronica est Vonnie). Par contre, il glisse, de manière plus grave, le nom de Hitler au détour d'une conversation, comme pour indiquer que l'âge d'or du "Café Society", son faste, coïncide avec le début de la tragédie en Europe. De l'art de mixer le dérisoire et le drame.

Visuellement, le film est une splendeur, et je pèse mes mots. On le note rarement, mais Woody Allen a souvent copieusement emballé ses productions, malgré des budgets serrés, en veillant à s'adjoindre de grands chefs opérateurs. Darius Khondji indisponible (il avait réglé l'image de ses deux derniers opus), c'est l'immense Vittorio Storaro qui a régi les lumières de Café Society. La Californie est idéalisé dans des tons chauds, ensoleillés, et New York est plus fantasmée (comme l'avoue le réalisateur) que jamais, cité glamour mais aussi encore articulée autour de quartiers pavillonaires comme ceux dans lesquels grandit Allen entre deux et six ans, à l'époque de cette histoire.

Certes, le cinéaste orchestre tout cela avec parfois une étonnante désinvolture, le drame amoureux qui se joue entre Bobby et Vonnie faisant écho aux tensions sociales de la famille Dorfman, bien moins fortement exploitées en comparaison. On peut interpréter cela comme le fait que société du titre est celle choisie d'une certaine catégorie d'individus, tout comme le scénario privilégie le quatuor Bobby-Vonnie-Phil-Veronica à tous les autres personnages, ces satellites plus convenus.

Rarement Woody Allen aura signé une comédie aussi triste mais aussi poignante sur le regret amoureux, la fin d'une époque, les renoncements, et l'imminence d'une catastrophe plus vaste. Mais c'est aussi déchirant que superbe : sourire puisque c'est grave, n'est-ce pas ça, la suprême élégance ? Bien qu'il ne s'en estime pas digne, le réalisateur se hisse au niveau de ses maîtres avec son 46ème film, sur lequel plane la référence de Lubitsch et qui est spirituellement résumé en une réplique : "la vie est une comédie écrite par un auteur sadique." 

Critique 895 : SPIROU N° 4075 (18 Mai 2016)


Les Psys de Cauvin et Bédu ont droit à la "une" cette semaine : RAS, c'est toujours aussi naze. Par contre, le retour de Six-Coups des Jouvray fait bien plaisir.
Salma et Libon s'interrogent avec malice
sur les reprises de héros célèbres dans Animal lecteur.

J'ai aimé :

- Mélusine : La ville fantôme (3/6). Poursuivies par des fantômes agressifs, Mélusine et Mélisande vont découvrir l'étonnante vérité sur la ville de Harrebourg...
Clarke, comme il l'explique dans l'interview qui ouvre cet épisode, est un perfectionniste en ce qui concerne le rythme de ses histoires, encore plus avec cette aventure qui n'est donc pas une succession de gags. Ses efforts sont payants, on ne s'ennuie pas, et les révélations sont bien dosées, sans négliger l'humour (grâce au personnage de Mélisande). Les dessins correspondent bien à la tonicité du récit, avec même une référence à Escher dans une scène mémorable.

- Dent d'Ours : Amerika Bomber (6/6). Hannah se prépare pour sa mission aux commandes du "silbervogel" tandis que Max/Werner découvre les coulisses de la base secrète. Mais qui est cette Eva dont les officiers nazis attendent le signal pour lancer l'attaque contre New York ?
La fin de ce tome 4 est très frustrante et il faut espérer que Yann et Henriet ne feront pas trop attendre les lecteurs pour dévoiler la suite des aventures de Hannah et Werner, tous deux dans une situation délicate. En tout cas, la série reste redoutablement efficace et intrigante. 

- Une aventure de Spirou et Fantasio : Fantasio se marie (9/9). Spirou et Seccotine bouclent leur enquête, mais le mariage de Fantasio est brisé. 
Benoît Feroumont boucle son histoire avec habileté, même si, en fin de compte, le mariage de Fantasio n'aura été qu'un prétexte - l'acolyte attitré de Spirou finit d'ailleurs dans un état lamentable alors que Seccotine s'impose comme la nouvelle vedette du titre. Appliqué à la série-mère, ce serait une révolution, mais hélas ! ce récit complet restera à part. Ce fut en tout cas une grande réussite, humoristique et palpitante, un des meilleurs de cette collection parallèle. J'en rédigerai une critique dédiée pour la sortie prochaine (le 1er Juin) en album.

- Six-Coups : Charlotte et les pickpockets. Le maire de la ville a une bien curieuse idée pour que l'on parle de sa municipalité. Le shérif néglige du coup de surveiller Vegas et les deux gredins qui l'ont pris comme partenaire...
Pour ce quatrième épisode, les époux Jouvray réussissent une nouvelle fois un épatant mini-western comique : le découpage de l'action est admirable, d'une fausse simplicité mais d'une grande fluidité, avec des enchaînements de personnages épatants. Le dessin est expressif, le scénario plein de malice : un vrai régal.

- Cartes blanches : Le piment rouge contre le gang du ferrailleur. Laurent Houssin réalise un gag en une page très bien tourné : le découpage en "gaufrier" (12 cases) sert parfaitement cette "carte blanche".

- L'Atelier Mastodonte. Sans Lewis Trondheim, on peut se demander ce qu'il adviendrait de ce titre qui an franchement piqué du nez ces dernières semaines ? Les deux doubles strips montrent que la série est encore convalescente, mais le retour de Nob et l'effet miroir entre les deux gags font l'affaire. A confirmer quand même.

- Dad. Dad en aurait-il fini avec ses problèmes d'acné ? Hélas ! ça tombe mal pour lui... Nob redresse lui aussi la barre de sa série après de pénibles gags répétitifs et pas très drôles dernièrement. On va rester prudent, mais bienveillant car l'auteur n'a pas souvent déçu. (voir ci-dessous :) 

En direct de la rédak permet aux époux Jouvray d'en dire davantage sur les coulisses de Six-Coups. David De Thuin nous révèle ses goûts du moment (musique, livres). Avec la fin des pré-publications du Spirou de Féroumont et de Dent d'Ours, les prochaines semaines avec le retour du très mauvais Magic 7 risquent d'être terribles dès le prochain numéro.
Les aventures d'un journal reviennent sur la double carrière, dans les pages de "Spirou" et "Tintin", de Jo-ël Azara, passionné par le Japon dans ses BD.

Les abonnés ont reçu en supplément Le jeu des couples, avec des cartes dessinées (sur papier glacé siouplait !) par Janry : c'est marrant et original.

vendredi 20 mai 2016

Critique 894 : L'ETRANGE VIE DE NOBODY OWENS, de Neil Gaiman


L'ETRANGE VIE DE NOBODY OWENS est un roman écrit par Neil Gaiman, avec des illustrations de Dave McKean, traduit en français par Valérie Le Plouhinec, publié en 2009 par Albin Michel.
 Ci-dessus : une des illustrations de l'histoire par 
Dave McKean (photo ci-dessous).

Nobody Owens est le seul rescapé du meurtre de sa famille. Ses parents et sa soeur ont été assassinés par un mystérieux individu, le Jack, quand il n'avait que deux ans. Il a survécu en se réfugiant dans le cimetière voisin où il est receuilli et adopté par le couple Owens, des fantômes qui convainquent les autres résidents de l'intégrer dans leur communauté.
Le garçon grandit sous la tutelle de Silas, qui n'est, lui, ni vivant ni mort. Mais progressivement, Bod est curieux du monde extérieur : il devient l'ami d'une fillette, Scarlett Perkins, et s'interroge sur ses origines.
Au fil de rencontres insolites dans le cimetière et ses environs, il apprend le drame qui l'a séparé de sa famille biologique et se prépare à défier et affronter le Jack, toujours déterminé à l'éliminer.
Mais pourquoi ce tueur en a-t-il toujours après lui, après toutes ces années ? La réponse se trouve dans une très ancienne prophétie dont Nobody serait l'incarnation et Silas un des acteurs...
Neil Gaiman
  
L’Étrange vie de Nobody Owens est un conte fantastique et un récit initiatique, que l'on doit à une des plumes les plus fameuses des comics américains : Neil Gaiman, le scénariste-culte de Sandman (mais aussi d'épisodes mémorables de Swamp Thing ou de la relance - éphémère hélas ! - des Eternals de Jack Kirby). Dès les premières pages, par son thème même, on reconnaît tout de suite la marque de fabrique de cet auteur passionné par les mythes et légendes dont l'existence tient au fait qu'on continue à y croire (sans quoi ils disparaissent).

L'introduction du roman est accrocheuse, inquiétante et étonnante à la fois : un homme, couteau en main, tue une famille au coeur de la nuit mais laisse filer un bébé qui trouve refuge dans un cimetière voisin. Celui-ci sera adopté et protégé par les habitants de l'endroit, une communauté de fantômes, parfois venus de la nuit des temps.

Parce qu'"il ne ressemble à personne", le bambin est prénommé Nobody (Personne) et devient le fils adoptif des Owens : à son origine déjà extraordinaire s'ajoute donc une singularité identitaire qui préfigure une destinée peu commune. Gaiman réussit pourtant à intégrer et à faire accepter ces éléments par une narration rapide et fluide.

La suite du livre est inégale mais souvent remarquable : le récit est ponctué par les rencontres que fait Nobody, aussi appelé par son diminutif Bod, avec d'autres occupants du cimetière, des créatures bizarres, effrayantes, comiques aussi, qui incarnent chacune à leur tour des étapes dans son apprentissage de la vie et sa connaissance des émotions. Curieusement, on arrive à admettre la "normalité" de cette existence dans la mesure où elle est semblable à l'expérience de chaque enfant : seule la nature des protagonistes rappelle l'improbabilité d'une telle vie.

L'amitié de Bod avec Scarlett Perkins va devenir un événement pivotal de l'histoire : avec elle, le garçon (la fillette aussi) comprend qu'être à deux est utile pour affronter les dangers mais surtout permet d'envisager la possibilité d'une vie à l'extérieur du cocon du cimetière.

Après le départ de Scarlett (qui suit ses parents en Ecosse), la relation de Nobody avec Silas (être hybride, ni mort ni vivant) puis Miss Lupescu (une lycanthrope) établissent l'éducation du garçon : Gaiman la décrit avec humour, soulignant à quel point, même dans sa situation et ce cadre, son héros est soumis aux mêmes devoirs que ses semblables du même âge. Il y a une pointe de cruauté quand même lorsque Silas s'absente, pour une mystérieuse mission, et que Bod doit composer avec cet abandon, d'autant que peu après il rencontre les terrifiantes goules - une autre épreuve importante car elle le rapprochera de son enseignante et lui apprendra que même si les adultes peuvent être désagréables, ils veillent sur lui. 

Sa mésaventure en rapport avec le triste sort de Liza Hempstock, l'événement de la "danse macabre", lui révéleront encore qu'il n'est pas prêt à affronter le monde extérieur ni qu'il fait vraiment partie de la communauté des morts. Nobody sait alors qu'il lui faudra certes un jour quitter le cimetière mais en étant formé pour cela.

Lorsqu'il entre dans une école normale, la découverte du racket de certains  élèves lui inculque le sens de la justice en même temps que faire le bien n'a rien de simple. Cette péripétie remet le personnage de Silas au coeur de l'initiation de Nobody, symbolisant plus que Mr Owens, la figure paternelle, le guide moral, celui qui sait le secret le liant au Jack. Mais Silas est un maître subtil : il n'influence jamais directement son protégé, il le laisse commettre des erreurs et en tirer les leçons seul. De même, il est encore absent quand Bod et le Jack vont se retrouver, alors même qu'il avait pressenti leur affrontement. C'est Scarlett, de retour en ville, qui combattra le tueur avec le garçon.

Jouant aussi sur les chiffres (treize ans s'écoulent entre le début et la fin de l'histoire), Neil Gaiman développe son histoire avec à la fois de la malice et de la poésie, prenant le contre-pied de certains codes (le cimetière est un lieu plus vivant et joyeux que le reste du monde), à l'image de son héros. Il faut un grand talent de narrateur pour composer un récit à la fois si profond et entraînant, une grande maîtrise de l'écriture pour parler avec simplicité et complexité d'un tel univers : en cela, l'auteur est lui le digne héritier de Rudyard Kipling qu'il cite comme sa référence dans les remerciements à la fin du livre.

Critique 893 : LE PERE GORIOT d'Honoré de Balzac, adapté par Thierry Lamy, Philippe Thiraud et Bruno Duhamel

LE PERE GORIOT d'Honoré de Balzac est l'adaptation du roman écrite par Thierry Lamy, Philippe Thiraud et dessinée par Bruno Duhamel, publié en 2009-2010 par Delcourt.
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 (Couverture et extrait du tome 1.
Textes de Thierry Lamy et Philippe Thiraud,
d'après Honoré de Balzac. Dessins de Bruno Duhamel.)
 
(Couverture et extrait du tome 2.)

Paris, XIXème siècle. Eugène de Rastignac, un ambitieux provincial, est ébloui par la haute société parisienne dans laquelle il compte bien se faire une place. Pour cela, il profite de l'entregent de sa cousine, la vicomtesse de Beauséant, qui l'invite à un bal où il rencontre Anastasie de Restaud. Il tente de la séduire en lui rendant visite ensuite chez elle mais se fait éconduire après avoir révélé qu'il habite à la pension Vauquer où réside aussi le père de la jeune femme, M. Goriot.
Peu après, Rastignac est présenté à Delphine de Nuncigen, la soeur d'Anastasie, négligée par son mari. Elle regrette de ne plus voir son père, écarté par son époux, alors qu'il les avait généreusement aidés financièrement.
Mais à l'époque, six ans auparavant, celui qu'on appelle désormais le père Goriot était un tout autre homme, ex-négociant prospère dont on croyait qu'il entretenait deux jeunes femmes sans savoir qu'il s'agissait de ses filles. Aujourd'hui, il doit subir les humiliations de sa logeuse et d'un de ses pensionnaires, Vautrin, un rustre au passé trouble, cynique envers les bourgeois et préparant sa revanche.
Lorsque Rastignac vient à manquer d'argent, à cause de dettes de jeu et de frais engagés dans ses mondanités, Vautrin le pousse à épouser Mlle de Taillefer, dont il arrangera le meurtre de son frère afin qu'elle perçoive l'héritage de son père qui l'a rejetée - magot que Rastignac et Vautrin se partageraient.
Mais Eugène refuse ce marché et continue de courtiser Delphine. La police arrête Vautrin, alias Jean Collin, ex-bagnard comme le prouve sa marque au fer rouge. Le père Goriot espère alors pouvoir quitter la pension Vauquer avec Rastignac et renouer avec sa fille mais il meurt, d'une crise d'apoplexie (diagnostiquée par Bianchon, un ami d'Eugène), en apprenant la situation financière désastreuse de Delphine.
Ni cette dernière ni sa soeur ne se rendront aux obsèques de leur père. Rastignac rompt avec Delphine, plus résolu que jamais à conquérir la capitale à qui il lance : "A nous deux maintenant !"

Il y a presque deux ans de cela, j'avais déjà écrit une critique sur un album, Carmen de Prosper Merimée, paru dans la même collection "Ex-Libris" chez Delcourt : une jolie réussite. Entretemps, j'ai découvert quelques prestations du dessinateur Bruno Duhamel et quand j'ai découvert qu'il avait illustré cette adaptation du Père Goriot d'Honoré de Balzac, j'ai feuilleté les deux tomes et, épaté, je les ai empruntés.

Pourtant mes souvenirs de l'oeuvre de Balzac n'étaient guère motivants : comme beaucoup d'écrivains classiques enseignés au collège et au lycée, il me rappelle davantage de pénibles devoirs de Français (ah, ces damnées fiches de lecture et études de textes !) que de bons moments. Mais, désormais, tout cela est bien loin et le prix de l'effort moins terrible.

Je dois donc reconnaître que j'ai aimé redécouvrir cette histoire et apprécié la manière dont Thierry Lamy et Philippe Thiraud en ont tiré une bande dessinée. L'intrigue offre des personnages mémorables et des péripéties à la cruauté étonnante. Le destin du père Goriot est effectivement terrible et annonce dès les premières scènes son pathétique dénouement : sa logeuse, flattée d'accueillir un résident si honorable au début, ne tarde pas à le juger avec mépris en croyant qu'il entretient deux jeunes maîtresses qui sont, en vérité, ses deux filles. Six ans après, l'ancien riche négociant n'est plus que l'ombre de lui-même comme peut e témoigner Eugène de Rastignac, le héros emblématique de la Comédie Humaine de Balzac, archétype de l'arriviste (dont le nom désigne désormais tout ceux qui veulent se faire une place dans la bourgeoisie en profitant de leurs relations). Renié par ses filles, écarté par des gendres peu scrupuleux, il doit en plus composer avec l'ignoble Vautrin, un malfaisant habitant dans la même pension que lui.

L'ambition de Rastignac est aussi obscène que la déchéance de Goriot est affligeante, mais les deux hommes se lient quand le premier se rapproche d'une des filles du second. Pourtant, ce mouvement précipitera la fin du père tout en soulignant le caractère indélicat du provincial. Pour Goriot, au soir de sa vie, simplement voir ses filles, les savoir heureuses, suffit. Pour Rastignac, les femmes riches socialement sont des moyens de s'établir socialement (même s'il semble sincèrement attaché à Delphine).

Entre les deux protagonistes, Vautrin se dresse comme une figure inquiétante, aux activités criminelles et au passé trouble, et terriblement définie, car il considère avec un cynisme total la société des nantis. En un sens, il incarne la version sans fard ni manière de la vicomtesse de Beauséant, la cousine de Rastignac, introduisant ce dernier dans son milieu bourgeois, le guidant, l'incitant à manoeuvrer habilement. Alors que l'ex-bandit surnommé "Trompe-la-mort" propose d'arriver plus brutalement à ses fins à Eugène en épousant Mlle de Taillefer et en supprimant le frère de celle-ci, à qui est promis l'héritage paternel.

Lamy et Thiraud ont su habilement tirer du roman de Balzac la matière pour une BD dense et palpitante à la fois, conservant la description impitoyable des deux cadres principaux de l'action (la sordide pension Vauquer, les salons luxueux des riches notables parisiens). Le résultat fait penser à un mélange efficace de série noire (avec la présence de Vautrin) et d'étude de moeurs implacable. Le récit ne souffre pas d'être développé sur deux tomes (un peu moins de 100 pages au total).

Mais surtout cette adaptation est formidablement mise en image. Bruno Duhamel n'a pas la reconnaissance qu'il mérite, même si avec la série Les Brigades du temps (écrite par Kris, trois tomes parus chez Dupuis - mais plombés par des changements de titre) il tenait une occasion idéale.

Son style, semi-réaliste, évoque à la fois Jean Giraud et Jean-Claude Mézières : du premier, il a le goût des détails, des plans fournis, une capacité à composer franchement impressionnante (il suffit de voir la double page, dans le tome 1, quand Rastignac arrive dans la salle du bal donné par sa cousine) ; du second, il a le trait énergique, très expressif, le soin apporté aux ambiances.

Ses personnages sont bien campés, ses décors d'un réalisme irréprochable, et, assurant lui-même la colorisation, il met parfaitement valeur chaque case, chaque planche, avec une palette très nuancée. De quoi attendre avec impatience et confiance son premier récit complet écrit et dessiné par lui seul, prévu en 2017 et qui s'appellera... Le Titre (un bon gros volume de près de 200 pages).

Aussi bien pour réviser ses classiques que pour faire connaissance avec un artiste de haute volée, ce Père Goriot en BD mérite qu'on s'y arrête.