mardi 19 juin 2018

MOZART IN THE JUNGLE (Saison 4) (Amazon)


Même si, autant le dire tout de suite, cette saison 4 déçoit un peu en n'étant pas à la hauteur de ses devancières, on quitte ses personnages avec une pointe de regret au terme du dixième épisode qui est aussi le dernier de Mozart in the Jungle. Car le show a été annulé par Amazon et n'a pas été sauvé par un autre producteur-diffuseur. Il faut donc dire ce qui a fonctionné ou pas et tirer le bilan plus global de cette série souvent jubilatoire. 

 Hailey Rutledge et Rodrigo da Souza (Lola Kirke et Gael Garcia Bernal)

Rodrigo vit désormais chez Hailey et ses deux co-locataires, musiciens comme elle au sein du New York Symphonic. Le Maestro excentrique est désormais désigné par Hailey comme son "petit ami" officiel, ce qui le rassure sur la solidité de leur relation. Cependant, Gloria Windsor, l'administratrice de l'orchestre, apprend à Thomas Pembridge, son amant et ex-chef de l'ensemble, que le Pape, lors d'une visite à New York veut assister à une représentation dans sa salle de concert.  

Le Maestro à la baguette 

La nouvelle met tout le personnel en ébullition et il faut répéter une oeuvre commandé par le Saint-Père... Sauf qu Rodrigo est parti accompagner Hailey chez ses parents ! La rencontre est tendue car il découvre que le père a toujours forcé sa fille à devenir une musicienne alors qu'elle n'en avait pas spécialement envie. Et maintenant qu'elle songe à la direction d'orchestre, il considère cela comme un échec alors qu'il lui prédisait une grande carrière de hautboïste.  

Thomas Pembridge à la tête du Queens Symphonic (Malcolm McDowell)

Le concert organisé pour le Pape tourne à la catastrophe car le plafond de la salle s'effondre sur les musiciens, heureusement sans faire de blessés graves. En cause : la prolifération de rats dans le bâtiment. Les réparations vont coûter une fortune et préoccupent donc Gloria. Moins Pembridge qui accepte, sans le lui dire, la direction d'un orchestre dans le Queens.  

Thomas Pembridge et Gloria Windsor (Malcolm McDowell et Bernadette Peters)

Gloria, tout en recherchant un riche mécène qui financera les travaux du Symphonic, est courtisée pour devenir l'administratrice du Musée Guggenheim. La proposition est alléchante jusqu'à ce manifeste Fukumoto, un industriel japonais prêt à renflouer les caisses en échange d'un concert en Asie dirigé par Rodrigo.

Hailey à la baguette

Hailey est aussi dans la tourmente : elle souhaite diriger des oeuvres de compositrices par conviction féministes, mais elle vise une partition contemporaine et courtise la dernière création d'une musicienne en vue mais qui ne lui accorde pas de crédit car elle n'a aucune expérience. A force de persévérance, Hailey la convainc (en jouant en bas de chez elle). Sa victoire contraste avec le marché conclu entre Gloria et Fukumoto quand celui-ci impose à Rodrigo de diriger le "Requiem" de Mozart - provoquant l'ire du génie défunt qui a interdit au Maestro de toucher à cette pièce inachevée.   

Rodrigo et Gloria spectateurs du concours de chef d'orchestre au Japon

Malgré tout, pour sauver le Symphonic, Rodrigo accepte de partir pour le Japon où, par ailleurs, Hailey est inscrite à un concours de chef d'orchestre. Pembridge, qui la coachait, ne peut plus le faire car il remplace un membre du jury : elle s'en remet à Rodrigo qui doit pourtant avaler une sacrée couleuvre. En effet, Fukumoto a fait achever le "Requiem" par un robot ! Et pire encore, le Maestro découvre que l'esprit de Mozart qui l'inspirait a été remplacé par le fantôme de l'extravagant pianiste Liberace ! 

Le Maestro va diriger le "Requiem" de Mozart

Inexplicablement, alors qu'elle atteint la finale du concours dont elle est la favorite, Hailey rate complètement sa prestation, n'y mettant aucun coeur, comme rattrapée par l'ombre de Rodrigo et ses conseils. Le Maestro, lui, détruit le robot et décide de diriger le "Requiem" de Mozart sans en changer ou y ajouter une note, afin de se réconcilier avec le génie, ce qui provoque évidemment la déception et la colère de Fukumoto et Gloria mais les rires de Pembridge.

Les rêveries de la cérémonie du thé

Après ça, Rodrigo estime qu'ils ont besoin, lui et Hailey, de partager un moment spécial : la cérémonie sacrée du thé. Durant ce rituel très balisé, ils entrent, l'un après l'autre, en transe, au cours de laquelle ils font le point sur leurs sentiments, leurs aspirations. Mais ils en tirent un enseignement différent : lui veut avoir un bébé avec elle, mais elle préfère rompre avec lui !

Cynthia à la tête de l'orchestre des enfants du New York Symphonic (Saffron Burrows)

De retour à New York, Rodrigo décide de se séparer de tous ses biens matériels en les offrant à ses amis et musiciens. Il s'interroge sur son avenir de chef d'orchestre en s'adonnant à la danse avec un ami chorégraphe qui veut monter un ballet sans public ! Hailey l'évite mais accepte de remplacer le hautboïste du Symphonic, que la direction de Rodrigo rend fou. Le comportement de ce dernier oblige Cynthia, la violoncelliste dont le poignet douloureux la contraint à abandonner la pratique de son instrument à reprendre en main l'orchestre des enfants.

"Et maintenant, Maître, qu'est-ce que je dois faire ?"

La restauration du Symphonic s'achève après que Gloria ait réussi à obtenir le pardon de Fukumoto. Mais il lui faut, lors de sa visite pour la réouverture de la salle, une oeuvre originale et elle convoite celle de Hesby, un ami commun à elle et Pembridge qui souhaite également diriger pour l'orchestre du Queens sa dernière partition. Parce qu'elle la lui avait commandée la première, Gloria emporte la pièce, en ouverture de laquelle les enfants joueront sous la direction de Cynthia. Rodrigo ne se présente pas au pupitre, ayant remis un message lu par le flûtiste de l'orchestre dans lequel il transmet sa baguette de chef à Hailey. Elle relève le défi et obtient un triomphe, partagé par Hesby, Gloria, Pembridge, Fukumoto et le public. Rodrigo assiste au sacre de la jeune femme avant de s'éclipser et de retrouver Mozart qui le somme de se remettre au travail maintenant... Mais sans lui dire quoi faire !

Ce qui m'a toujours enchanté dans Mozart in the Jungle, c'est son approche rafraîchissante et fantaisiste de la musique classique, ainsi que la découverte du hautbois. Moi qui n'ai jamais jamais attiré par la "grande musique", la série me l'a fait aimer davantage que tous les professeurs et mélomanes par la grâce de cet instrument et sa manière de raconter la vie d'un orchestre sous l'angle de la comédie sentimentale.

Le fait que le show ait été adapté par Roman Coppola, Jason Schwartzman - deux compères de Wes Anderson, un de mes cinéastes contemporains favoris - et Paul Weitz avec Alex Timbers a compté pour beaucoup aussi. A eux quatre, ils ont su trouver un sujet original en le traitant sans grande pompe, de quoi démythifier les salles de concert, les oeuvres, les musiciens. En somme de quoi transformer le classique en pop.

Après deux premières saisons éclatantes, la série a atteint un pic avec la troisième, notamment dans sa première partie où elle abordait l'opéra (pourtant ce que j'aime le moins dans le classique) avec l'arc narratif mettant en scène La Fiamma, génialement incarnée par Monica Bellucci. Une succession d'épisodes tellement mémorable qu'on pouvait légitimement douter que le reste soit aussi savoureux, même si le second acte relançait les protagonistes dans des situations prometteuses.

Et nous voilà donc arrivés à cette saison 4 dont on a appris très tôt qu'elle serait la dernière - la décision d'Amazon de cesser l'aventure a surpris les fans, alors que la série fonctionnait bien et semblait pouvoir continuer encore quelque temps. Mais en même temps on devine que, par les moyens qu'elle exige, elle coûtait cher (quoique l'argent n'est pas vraiment un souci pour le géant de la vente en ligne...). Peut-être tout simplement que les acteurs voulaient arrêter pour s'engager dans d'autres projets, partir en pleine gloire...

Il est pourtant évident que, même sans réfléchir à ces théories, cette nouvelle cuvée n'allait pas être à la hauteur. On s'en rend vite compte : comme beaucoup d'autres shows, Mozart in the Jungle est victime du syndrome Clair de Lune, série qui révéla dans les années 80 Bruce Willis aux côtés de Cybill Sheperd et dont les deux héros finissent par devenir amants (comme le furent un temps leurs interprètes avant de se haïr copieusement, Sheperd jalousant la popularité grandissante de Willis qui devint star de cinéma ensuite). Une espèce de malédiction touche les séries où, après avoir joué au chat et à la souris, les vedettes deviennent un couple installé, comme si les spectateurs s'en désintéressaient alors et que les intrigues ne s'en remettaient pas.

Ici, c'est pourtant assez bien assimilé même si la visite de Hailey avec Rodrigo chez ses parents révèle un malaise trop pesant pour une série qui se veut aussi légère. Ainsi, la jeune et charmante hautboïste aspirante chef d'orchestre serait une fille poussée à devenir prodige par son père qui voit désormais son changement de carrière comme un échec. C'est trop pour ne pas briser le charme alors qu'en abordant cette séquence sans drame familial, l'effet aurait été amoindri.

Le souci, c'est que cela (ce malaise) persiste durant une bonne partie de la saison où tout semble se casser la gueule misérablement, annoncer la fin du New York Symphonic comme celui de la série. La déprime gagne le téléspectateur et la fantaisie déployée pour atténuer cet état paraît alors forcée et surtout impuissante. Le scénario cherche à réorienter l'ensemble mais l'effort est laborieux.

Parce qu'il faut bien tenter quelque chose, la série se délocalise, comme dans la saison 3 : direction le Japon pour un concours de chef d'orchestre mais aussi, en parallèle, la direction du "Requiem" (un autre signe bien appuyé) de Mozart pour charmer un mécène. Comme prévu, la manoeuvre échoue mais les auteurs l'assument : ils racontent un autre échec puis un autre encore... Rien ne va plus, ça sent de plus en plus la fin, au point qu'au terme du huitième épisode, Hailey et Rodrigo se séparent.

Comment se remettre de la rupture des deux amants emblématiques du show alors que leur union officielle avait déjà entamé le début de saison ? Et cela en seulement deux épisodes ? En orchestrant (c'est le cas de le dire) une transmission en lieu et place d'une réconciliation, en imposant une happy end sans que cela se voit trop. Et sur ce coup, la mission est plutôt bien remplie, avec un final foufou, mélancolique et drôle à la fois, qui se paie le luxe de conclure sur une question à laquelle le héros ne sait pas quoi répondre (que faire quand Mozart vous somme de vous remettre au travail alors qu'on a passé le relais ?). 

Pour ce dernier tour de piste, heureusement, les acteurs donnent tout, sans réserve, en parvenant à nous faire (presque) oublier que c'est le terminus : Malcolm McDowell est vraiment extraordinaire, retrouvant un côté punk tel qu'il l'a incarné au début de sa prestigieuse carrière (les scènes avec le Queens Symphonic et ses concerts improbables sont hilarants) ; Saffron Burrows a moins de choses à jouer mais elle le fait avec une sensualité triste vraiment jolie à voir ; et en guest-star Bruce Davison campe un compositeur totalement à la ramasse réjouissant.

Puis bien sûr, il y a Lola Kirke, qui semble avoir grandi avec le rôle qu'elle porte désormais avec une détermination jusque dans l'échec qui ne manque pas de panache. Les showrunners lui font un beau cadeau en la gratifiant d'une fin de parcours radieuse. Quant à Gael Garcia Bernal, toujours survolté, il montre qu'il n'a jamais négligé la subtilité dans un rôle excentrique à souhait, comme le montre la cérémonie du thé où ses aspirations se fracassent sur la réalité qu'il a toujours évité mais qui le rattrape. On n'oubliera pas de sitôt ce Maestro unique, qui joue avec le sang !

Une morale se dégage de cette ultime saison, qui rejoint le film Amadeus du regretté Milos Forman (disparu ce Printemps, durant la diffusion de cette série qui prolonge singulièrement son chef d'oeuvre) : il est difficile - impossible ? - de vivre avec un génie car on demeure toujours dans son ombre. Il faut qu'il cède sa place pour laisser exister les autres. En se retirant (bon gré mal gré), Mozart int the Jungle comme Rodrigo nous laisse avec des regrets, dont le plus précieux est celui que son show va nous manquer quand tant d'autres finissent par nous lasser.

lundi 18 juin 2018

HAWKMAN #1, de Robert Vendetti et Bryan Hitch


En considérant la quantité importante de mensuels que j'ai lus ce mois-ci (et le mois n'est pas fini...), j'ignore si je suivrai longtemps toutes les séries entamées, mais si je dois abandonner la rédaction de critiques de certaines après leur premier numéro, cela ne signifiera pas forcément que je cesserai de les lire. Dans ce cas, il faudra prendre quelques-unes de mes critiques davantage comme des encouragements à découvrir quelques titres que comme un renoncement de ma part. Peut-être sera-ce le cas, par exemple, avec cette relance de Hawkman, indéniablement brillante après des années où DC a littéralement fait n'importe quoi avec le personnage...


Au Sud de Santorini, en Grèce, de nos jours. Hawkman s'introduit dans le coeur d'une montagne. Carter Hall a été conduit là par Yiannis, un marin dont il a aidé plusieurs aïeux lors de précédents conflits armés, au gré de ses réincarnations comme héros ailé.


Une fois à l'intérieur, il découvre un autel imposant et y dérobe le Nautile de la Révélation. Mais, en faisant cela, il réveille le gardien de cette relique, un gigantesque gorille de pierre, Ooahk-Kung, celui-qui-voit-tout. Pour tenter de le semer, Hawkman, plonge dans un cour d'eau au fond de la montagne.
  

Mais le gorille le suit jusqu'à l'extérieur. Hawkman déploie ses ailes, espérant le perdre en s'envolant. Mais le gardien du Nautile est aussi capable de s'élever dans les airs. Le héros n'a plus d'autres choix que de dégainer sa massue et de pulvériser son adversaire.


Carter Hall se rend à Londres dans la boutique de Madame Xanadu qui s'étonne de le savoir encore en vie, alors qu'on l'a dit mort plusieurs fois ces dernières années. Il lui demande son aide pour utiliser le Nautile afin d'en apprendre plus sur lui-même et le cycle des réincarnations de Hawkman.


La magicienne délivre un sort qui précipite Carter dans son passé où défilent ses précédentes versions de lui-même, y compris certaines dont il n'avait aucune connaissance (comme un alias issu de Krypton, la planète natale de Superman). Toutes, néanmoins, aboutissent à une fin tragique : la fin de notre monde - que lui seul peut éviter. Mais pour cela, prévient Xanadu, il n'aura pas assez de cent vies pour l'accomplir...

Les origines de Hawkman sont si complexes qu'elles donnent des migraines même aux fans les plus mordus de DC. Membre de la JSA, héros réincarné, policier extra-terrestre, et j'en passe, le personnage a salement mordu la poussière en s'écrasant lors de la période des "New 52" dans le titre Savage Hawkman, unanimement désigné comme une des pires séries produites.

Et puis "Rebirth" a succédé au précédent statu quo mais sans lui. Bien que, depuis plusieurs mois, la rumeur annonce le retour imminent d'une série avec la JSA (en ressortant au compte-gouttes quelques-uns de ses membres emblématiques comme Jay Garrick, Dr. Fate), Hawkman demeurait dans les limbes. Jusqu'à ce que Scott Snyder, qui est en train de devenir le nouvel architecte du DCU (Geoff Johns étant trop occupé par Doomsday Clock et ses projets d'écriture et de production cinéma), ne l'en extrait à l'occasion de sa saga Dark Nights : Metal. Et pas qu'un peu...

En effet, le scénariste expliquait que Hawkman existait avant la période égyptienne (où commencèrent ses réincarnations), qu'il avait inspiré d'autres héros et équipes (les aviateurs Blackhawks), et qu'il était une sorte de détective à travers les âges aussi sagace que Batman (rien qu ça). Mieux encore : son influence en faisait une sorte de concept matriciel puisque Hawkman, tel une marque, existait non seulement à travers les époques mais aussi dans plusieurs mondes ! Et Carter Hall était donc le point de convergence de cette mythologie concentrée en un seul personnage.

Robert Vendetti hérite donc d'un héros sérieusement recalibré, mythologique même, alors qu'on attendait plutôt Jeff Lemire sur une série lui étant consacré car il avait rédigé un épisode tie-in à Metal. Mais le résultat est excellent et ne souffre pas de la comparaison, au contraire.

Il faut dire que Vendetti s'est imposé une mission salutaire : rendre à nouveau "accessible et facile à lire" Hawkman. Et c'est cette simplicité qui rend la lecture agréable : sous la direction du scénariste, Carter Hall est une sorte d'Indiana Jones en quête d'un trésor bien particulier - lui-même. Le personnage lui-même ne sait plus vraiment qui il est, où il en est, quelle est sa mission. Il doit démêler le vrai du faux, se re-situer dans le monde, se re-définir en tant qu'homme et héros. Problème : en volant un artefact précieux et puissant, il découvre une vérité épique (il est tout ce qu'on dit, tout ce qu'il croit, et plus encore) mais aussi le seul à empêcher la fin du multivers (un élément commun avec les séries The Unexpected ou Justice League, qui affrontent des menaces elles aussi en mesure de détruire ou de rebâtir tout ce que l'on connait).

Lentement mais sûrement, on observe donc en ce moment, dans Hawkman et d'autres séries plus ou moins exposées et inattendues (on pense aussi à The Terrifics où les héros ont découvert le message alarmiste de Tom Strong), l'élaboration d'une crise (Crisis) d'envergure possible, mais sans qu'on sache encore véritablement si, si elle se produit, elle sera néfaste, fatale, ou positive, régénératrice. La tendance évidemment veut que cela soit catastrophique (sans quoi les héros ne se feraient pas de bile...), mais en même temps les réactions de chacun sont variées (on l'a vu dans Justice League #1 où les membres du groupe n'étaient pas d'accord sur le danger probable de la Totalité, ce rayon qui impactait la Terre). Faire de Hawkman un des acteurs de tout cet ensemble est un autre moyen de lui redonner du lustre.

L'autre moyen est de confier les dessins de sa série à un artiste très côté et Bryan Hitch en fait partie. Si ces derniers temps, il a surtout écrit (sans convaincre - sur la précédente série Justice League), le voir revenir à ses crayons fait plaisir, surtout qu'il affiche une forme olympique. La contribution comme encreur d'Andrew Currie (qui fut son partenaire à l'époque des premiers épisodes des Ultimates) n'y est pas étrangère (sans dénigrer Daniel Henriques, le précédent partenaire de Hitch, on a là un autre niveau de fidélité à ses illustrations détaillées).

Surtout Hitch s'amuse visiblement : en n'ayant à s'occuper que d'un personnage principal, il ne s'éparpille pas mais peut se défouler sur les décors et les personnages secondaires, passant d'un gorille géant ailé en pierre à Madame Xanadu, d'une crique en Grèce aux rues de Londres et à l'arrière-boutique de la magicienne. Et il nous gratifie même de quelques splash et doubles pages comme seul lui peut en produire (voir ci-dessus). Je ne sais pas s'il tiendra le rythme mensuel longtemps (d'autant que, comme je l'ai dit, la série est ostensiblement conçue comme une pièce centrale d'une vaste toile, donc pas moyen de la publier en sautant un mois), mais sans doute alors Neil Edwards (la doublure de Hitch) -  ou Fernando Pasarin  (qui a dessiné quelques arcs de la JL écrite par Hitch)? - assurera l'intérim.

Fort de tout cela, Hawkman est une des "nouveautés" DC du mois les plus divertissantes et les plus prometteuses. 

MISTER MIRACLE #9, de Tom King et Mitch Gerads


Nous voilà dans le dernier tiers de la saga et si l'intrigue écrite par Tom King n'a pas encore livré tous ses secrets, la fin de ce neuvième épisode la relance de manière décisive et machiavélique. Les retrouvailles entre Mister Miracle et son "père", Darkseid, dont l'ombre plane sur l'histoire depuis le début, ne sont plus loin. Et Mitch Gerads contribue à faire monter la pression.


Mister Miracle, Big Barda et Lightray sont à la table des négociations avec Kalibak, le fils biologique de Darkseid (et donc demi-frère de Scott Free). Les forces de New Genesis sont dans l'impasse sur Apokolips et il faut donc discuter d'échange de prisonniers et de restitution de territoires conquis.
  

Sous son allure d'ogre, Kalibak est un marchandeur retors mais Miracle lui tient tête avec force. Chaque point est débattu, selon des critères de calendriers (différents chez chacune des deux parties), chaque concession fait l'objet d'interminables discussions où personne ne veut céder. Lors des pauses, Barda tente d'apaiser Scott en évoquant leur enfance et leur éducation sur ce monde infernal, avec le recul désormais acquis sur la sévérité de Granny Godness.


Mais le doute gagne Mister Miracle au milieu de la semaine de négociations : il sait que la situation ne lui est pas favorable car Darkseid possède toujours l'équation d'anti-vie, ce qui lui donne un avantage tactique déterminant, susceptible de tout bouleverser à n'importe quel instant. Barda continue de supporter son mari, lui promettant que si aucun accord n'est trouvé, ils tueront Kalibak.


Au cinquième jour, justement, Kalibak abat une carte maîtresse pour désarçonner la partie adverse : il offre à Mister Miracle, en guise de bonne foi, un miroir spécial mais familier à son demi-frère. C'est un présent empoisonné car lorsqu'on s'y regarde, on se voit tel qu'on est vraiment : en l'occurrence comme un individu brisé physiquement et mentalement, terriblement abîmé par les guerres menées.
  

La veille du septième et dernier jour, Barda rappelle à Scott qu'ils vont de toute manière rentrer sur Terre et retrouver leur fils, Jack, puis pouvoir se reposer. Surprise : Kalibak propose une issue au conflit, directement dictée par Darkseid. Le maître d'Apokolips est prêt à capituler, à laisser les forces de New Genesis inspecter ses installations militaires, et même à livrer l'équation d'anti-vie. A une condition : qu'il élève Jack, sur Apokolips, pour en faire son héritier sur le trône !
  

Au début de cet épisode, Mister Miracle interrompt Kalibak pour demander à aller aux toilettes. Un des adjoints de son demi-frère est disposé à l'y conduire et, arrivés devant un gouffre circulaire, les deux hommes soulagent leurs vessies tout en devisant, non pas de la négociation en cours, mais de peinture car le guide a, en route, raconté avoir bien connu Léonard de Vinci.

L'anecdote concerne un peintre fameux et reconnu, dont le talent est unanimement considéré comme le plus grand, et son meilleur élève. Ce dernier, las de n'être que le disciple d'un génie, toujours dans son ombre, considère avoir assez appris du maître pour être son égal, voire son supérieur. Mais il faut le prouver de manière spectaculaire pour que cela soit partagé.

Un défi est lancé par l'élève au professeur et chacun se met à l'ouvrage pour produire une toile prodigieuse. Le jour dit, chacun arrive avec son oeuvre achevée. L'élève dévoile le fruit de ses efforts : une nature morte d'un stupéfiant réalisme, si épatant que même les oiseaux se jettent sur la toile en croyant qu'il s'agit de fruits authentiques. Le public est impressionné, l'élève convaincu de sa victoire. Mais le maître ne bronche pas.

L'élève prie alors son mentor de retirer le voile de son cadre pour que chacun découvre sa peinture. Et là, le maître répond : "Quel voile ?"

Tom King apprécie ce genre d'astuces pour introduire le lecteur dans ce qu'il va lui raconter : cette courte fable a valeur de programme mais aussi de clé pour ce qui suit, mais également pour ce qui a précédé. Il ne suffit pas d'épater la galerie par une démonstration de force quand une production plus discrète mais encore plus sidérante suffit à remporter la victoire. Souvenez-vous de la manière dont, en son temps, Orion avait acculé Mister Miracle pour le confondre et le condamner en le convaincant d'être à la solde de Darkseid, donc d'être un traître à New Genesis, sans même le savoir mais à cause de son trouble mental...

Ici, on assiste à la même humiliation en y ajoutant un degré supplémentaire de perversité car l'atout maître de Darkseid via Kalibak est abattu à la toute dernière page et ses termes sont d'une simplicité terrifiante. Si New Genesis accepte la paix, Mister Miracle et Big Barda doivent sacrifier ce qu'ils ont vraiment de plus précieux. Les conditions émises sont tellement imprévisibles et évidentes à la fois qu'on se dit, en refermant l'épisode, que seule cette issue était possible. Quand un scénariste parvient à imposer cela au lecteur, cela prouve la force de son raisonnement, son aspect incontournable, et l'impasse dans laquelle les héros se trouvent pour gagner tout en perdant.

Depuis le début du second acte de la mini-série (à partir du #7 donc), on pouvait presque s'interroger sur la voie qu'empruntait King. L'auteur avait promis en interview une direction plus sombre, mais ls épisodes déjouaient cette attente en empruntant une voie parfois franchement humoristique à bases de situations décalées entre scènes de guerre éprouvantes et quotidien tranquille (les premiers pas de Jack en formant le point culminant).

C'était une ruse formidable retorse pour préparer le terrain à ce rebondissement cruel et énorme de ce neuvième chapitre avec le marché formulé par Darkseid. C'est aussi une forme de leçon philosophique de la part de l'ancien militaire que fut Tom King : dans une vraie guerre, il n'y a pas de vainqueur, mais un perdant raisonnable, qui a saisi un compromis souvent lourd mais nécessaire, et un autre, qui l'a refusé et a soit battu en retraite, soit a été totalement décomposé. C'est ce qui est en train d'arriver à New Genesis et Mister Miracle : soit il perd tout et entraîne tout ce qu'il représente avec lui dans sa chute, soit il fait une concession terrible mais qui résout tout. A moins que King ne nous réserve une troisième alternative...

Pas de surprise du côté graphique : l'épisode entier est une nouvelle fois découpé en "gaufrier" de neuf cases, mais Mitch Gerads, outre son respect du script, en tire comme toujours le meilleur. L'aspect étouffant, oppressant des négociations avec Kalibak, qui plus est dans son château, est parfaitement rendu par ce procédé où chaque point est débattu et les parties adverses de renvoient la balle d'une case à l'autre.

Pour traduire encore plus intensément cela, Gerads n'utilise pas de champ-contre-champ mais va d'un gros plan de face à un autre entre Mister Miracle et Kalibak. Lightray et Big Barda sont représentés de trois-quarts face de part et d'autre de Miracle, tout comme les lieutenants de Kalibak. Il s'agit vraiment d'un duel fratricide, puisque Scott Free est littéralement le demi-frère de Kalibak.

Le dessinateur insiste aussi beaucoup sur le contraste entre les physionomies des deux négociateurs : Kalibak est un ogre, trapu, lourd, épais, très laid, qui tient plus de la bête que de l'humanoïde, tandis que Miracle est fin, élégant, siégeant en costume d'apparat, son masque sur le visage. Il y a quelque chose de volontairement caricatural dans leur aspect, et Gerads ne lésine pas sur les détails pour souligner le grotesque, l'absurde de la situation (la table des discussions n'a pas de pieds, elle est soutenue par des hommes à genoux - dont l'un finira écrasé contre un mur lors d'une colère de Kalibak, entraînant de fait un déséquilibre du meuble de son côté).

Idem lors des pauses dans les discussions où Barda et Scott échangent des anecdotes sur leur enfance à Apokolips et l'éducation de Granny Godness, envisagent de trucider Kalibak si cette brute refuse un compromis raisonnable, se baignent dans une piscine enflammée... Tous les décors ont quelque chose de too much au diapason de ce qu'on y dit et fait, et le lecteur sourit de la manière détachée avec laquelle le couple de héros appréhendent cet environnement, malgré le climat tendu.

Comme d'habitude, cet épisode réserve donc sa part de surprises, avec une chute extraordinaire, et une densité narrative que le quasi-huis clos de l'action dissimule initialement. Mais on en sort encore une fois bluffé par l'adresse avec laquelle il est écrit et mis en images. Comme l'histoire du peintre et de son élève, c'est cette façon d'avancer sans forcer mais avec génie qui ne cesse d'impressionner.            

dimanche 17 juin 2018

THE MAGIC ORDER #1, de Mark Millar et Olivier Coipel


La sortie du premier épisode (sur six) de The Magic Order constitue un événement à plus d'un point : d'abord, il s'agit de la concrétisation d'une association longtemps annoncée par Mark Millar avec Olivier Coipel ; ensuite c'est un pari éditorial savamment organisé puisque le scénariste a annoncé qu'il n'y aurait pas de nouveau tirage de chaque épisode (une manière de pousser les fans à se jeter sur un exemplaire rapidement au risque de ne pas en avoir un) ; et enfin il s'agit de la première BD Netflix puisque la plateforme de streaming est désormais propriétaire du "Millarworld" (même si la série est publié en format papier par Image Comics). La magie est-elle au rendez-vous ? Oui. Et pas qu'un peu...


Deux mystérieux individus provoquent par magie l'assassinat d'Edward Lisowski par son propre fils, un petit garçon, devant les yeux de la mère de celui-ci. La victime était une cible spéciale : un magicien.


Cordelia Moonstone, animatrice pour des fêtes de famille, est embarquée par deux policiers après avoir été surprise par son employeuse en train de coucher avec le mari de cette dernière. Mais elle use de ses talents d'escapologiste pour se débarrasser de ses menottes et sortir de la voiture (en marche) des deux flics.


Leonard Moonstone, le père de Cordelia, se produit sur la scène du Palace, comme tous ses aïeux depuis 1885. Après la représentation, il rejoint en coulisses son fils aîné Regan, gérant d'un night club, qui reçoit sur son téléphone un message l'informant du meurtre de Lisowski. 


Les funérailles se déroulent en petit comité - exclusivement d'autres magiciens qui se sont jurés de protéger notre monde des menaces occultes. Mme Albany, la cousine du défunt, apparaît avec sa cohorte sans avoir été invitée, vite accusée par Leonard du crime. Elle dément et évoque un livre dont elle aurait dû hériter si elle n'avait pas été bannie de la communauté, puis s'éclipse.


Regan rend visite à son frère cadet, Gabriel, qui a rompu avec le société des magiciens depuis la mort de sa fille, Rosetta, pour vivre avec sa femme, Louise. Considéré comme le meilleur de la famille, il refuse de participer à l'enquête. Mais, déjà, à San Francisco, un deuxième confrère disparaît alors qu'il était au chevet d'une amie...
  
Variant cover d'Adam Hughes

The Magic Order, pour beaucoup (dont moi), apparaîtra d'abord comme l'opportunité pour Olivier Coipel de gagner à nouveau les faveurs de ses fans. Car, après des débuts tonitruants en 2005 avec la saga House of M (précédé de prestations remarquées sur des séries comme Legion ou Avengers), le dessinateur français a connu des hauts et des bas - ces derniers finissant par décourager ses plus fervents supporters. Pour deux passages étincelants sur Thor (écrits par J. Michael Straczynski, puis Matt Fraction), combien de déceptions sur d'autres events où il semblait de plus en plus s'essouffler, bâcler, n'être plus que l'ombre de lui-même ?

Pourtant, déjà à l'époque de House of M, l'artiste disait son envie d'ailleurs, sans renier son affection profonde pour les super-héros, conscient de la chance d'être devenu une vedette. Mark Millar, quand il a solidifié le statut de son "Millarworld", a alors maintes fois déclaré son envie de collaborer avec Coipel. Mais la réunion se faisait attendre à cause de l'agenda bien chargé des deux hommes.

Libéré de son contrat d'exclusivité chez Marvel (qui paraissait ne plus lui accorder sa confiance), ces derniers mois, Coipel s'est fait discret, produisant des variant covers pour DC (et le Batman de Tom King) avant que ne soient annoncés, quasi-simultanément, l'achat du "Millarworld" par Netflix (dans un deal impliquant des comics, des adaptations en longs métrages et séries) et la mise en chantier de The Magic Order.

Millar, qui sait tirer les leçons de ce qu'il fait, s'emploie désormais à n'annoncer ses projets BD que lorsque son dessinateur a suffisamment d'avance dans son travail pour que la publication d'une série ne connaisse pas de trop grands retards (c'est en quelque sorte la jurisprudence Frank Quitely). Appliqué à Coipel, ce sera un test décisif : va-t-il à nouveau pouvoir produire les six épisodes sans délais supplémentaires (alors même qu'il assume désormais les postes de dessinateur et d'encreur) ?

Lorsqu'on lit les vingt pages de ce numéro 1, on est à la fois épaté par la qualité du travail de l'artiste et confiant pour la suite. Il y a aussi un sentiment d'accomplissement personnel car Coipel, même quand il dessinait des super-héros, apportait un soin particulier à la représentation des personnages de telle façon qu'ils ne soient pas que des colosses en tenue moulante (House of M s'en affranchissait d'ailleurs complètement en se déroulant dans une réalité bouleversée). Le plaisir de croquer des héros en habits civils est évident et Coipel varie les looks avec inventivité (l'apparence old school de Leonard, l'élégance mondaine de Regan, l'aspect casual de Gabriel, le charme canaille de Cordelia, l'apparition détonante de Mme Albany et sa cour). De manière rapide et très efficace, il donne vie à des personnages bien typés et une dimension spectaculaire à des scènes clés (dont de superbes flash-backs).

Millar sait toujours tailler du sur-mesure à ses partenaires, qui figurent parmi les meilleurs dans l'industrie (la liste de ses collaborateurs rendrait n'importe qui jaloux). Pourtant, on aurait tort de réduire la réussite du scénariste au brio de ses dessinateurs car il creuse lui-même ses thèmes avec talent et construit ses histoires avec un savoir-faire consommé.

Lorsqu'on est familier de sa production, il est une constance de plus en plus nette : la famille (celle à laquelle on appartient par le sang - Empress, Reborn, Wanted... - ou celle à laquelle on s'intègre - Kingsman, Chrononauts, Starlight...). Le père Moonstone et ses rejetons sont les membres éminents de cet "Ordre Magique", une communauté de magiciens qui a fait le serment de protéger notre monde, notre dimension, des forces occultes et malfaisantes. Ils vivent totalement intégrés à notre société (le père se produit sur scène comme prestidigitateur, le fils aîné dirige une boîte de nuit, la fille est animatrice, l'autre fils mène une existence banale depuis un drame personnel), rien ne les distingue du commun des mortels et même leur instrument de travail le plus fréquent est commun (une baguette magique en simple bois).

Le fantastique est à la fois léger, discret, et se dévoile parfois de manière impressionnante (un crime dirigé à distance, le cadavre d'une sorte de pieuvre géante, un appartement qui disparaît et fait place à un autre). En revanche, Millar enrobe ça dans une construction policière avec des meurtres au sein de la communauté des magiciens, commis par deux étranges criminels, pour des motifs inconnus. Les soupçons se dirigent vers la cousine de la première victime, dont l'attitude provocante l'accable (même si elle s'en moque et le nie). Le procédé est classique mais fabuleusement accrocheur.

Il y a certes une part de roublardise dans tout ça (avec son goût du slogan, Millar a dû prévoir The Magic Order comme sa version de Harry Porter par Agatha Christie), mais c'est si bien fait, si brillamment illustré... Le "Millarworld", à son meilleur comme ici, a quelque chose de cool et sexy absolument irrésistible. Alors n'y résistez pas !   

THE WEATHERMAN #1, de Jody Leheup et Nathan Fox


Je garde toujours un oeil sur les publications Image car cet éditeur représente l'alternative la plus puissante aux "Big Two" (Marvel et DC) et aux super-héros. Lorsqu'un titre inédit apparaît dans leurs solicitations, l'efficacité de son pitch suffit pour avoir envie de le découvrir : c'est ce qui s'est passé avec The Weatherman, écrit par l'ex-editor de Vertigo Jody Leheup et dessiné par Nathan Fox.


Mars 2770. Nathan Bright est le présentateur du bulletin météo sur la plus grosse chaîne télé de la planète colonisée par la Terre. Sa personnalité extravertie transforme cette rubrique en un vrai show qui informe autant qu'elle amuse un large public, même si la rédaction du JT aimerait qu'il soit plus ponctuel et sobre.
  

Son travail fini, Nathan reçoit un appel d'Amanda Cross qui lui donne rendez-vous pour une soirée romantique. Même s'il préférerait passer la fin de la journée tranquille chez lui avec sa chienne Sadie, il accepte de donner une nouvelle chance à leur couple.
  

Ils prennent un verre dans le bar où Amanda est serveuse puis dînent au restaurant, puis vont se promener dans les rues de la capitale, Redd Bay, sans savoir qu'ils sont observés au loin par un trio de mercenaires visant Nathan.


Une fois chez lui, Nathan offre un dernier verre à Amanda lorsqu'une fusillade éclate. Sadie est tuée et c'est alors qu'Amanda dégaine un flingue et règle leur compte aux trois mercenaires en appelant ds renforts.


Nathan observe tout cela, médusé, puis le chaos maîtrisé, pleure sa chienne. Mais il est alors placé en état d'arrestation par Amanda qui l'accuse d'avoir causé la mort de huit milliards d'hommes, de femmes et d'enfants sur Terre !

Variant cover de Marcos Martin

Qui n'a jamais reproché au présentateur de la météo l'inexactitude de ses prévisions quand il avait promis du beau temps et que le jour dit il pleut ? Imaginez alors si ce même homme avait provoqué la mort de milliards de personnes à cause d'une mauvaise annonce ! C'est ce qui arrive à Nathan Bright, The Weatherman.

Le postulat de la série est tellement simple et accrocheur qu'on se demande comment personne n'en a eu l'idée avant. Mais il ne suffit pas d'un bon argument pour faire une bonne BD, et plus encore fournir la matière d'un bonne série : c'est là-dessus qu'on jugera vraiment l'idée et son potentiel de Jody Leheup.

En tout cas, l'ex-editor de chez Vertigo se reconvertit brillamment dans l'écriture pour cette production Image Comics avec ce premier épisode très dense et fluide à la fois. La scène d'ouverture intrigue quand on suit Amanda Cross (bien qu'on ignore encore tout d'elle, à commencer par son identité) accompagner une vieille dame à une cérémonie commémorative (là aussi sans savoir à quoi elle rend hommage, mais dont l'ampleur suggère quelque chose d'important).

Puis le scénario change subitement de ton et vire à la comédie avec un journal télévisé dont les présentateurs sont pris de panique parce que leur météorologue n'est toujours pas arrivé. Ainsi est-on présenté à Nathan Bright, le héros de la série, une star dans son domaine, capable de s'autoriser une grasse matinée puis d'enchaîner avec une prestation survoltée en studio, qui suscite les commentaires épatés du public et force l'admiration de son équipe.

Leheup aime visiblement ne pas laisser de repos au lecteur puisqu'il nous entraîne ensuite dans une séquence romantique réunissant Nathan et Amanda. En même temps, une menace rôde déjà, visant la vedette. La soirée en tête à tête s'achève dans une fusillade spectaculaire et l'arrestation de Nathan par Amanda - qui n'est pas qu'une serveuse amoureuse mais une super-flic avec une inculpation énorme contre son rencard !

Le rythme effréné, la variété des ambiances, le cliffhanger insensé, tout concourt à faire de The Weatherman un plaisir de lecture : on ne s'y ennuie jamais, on va de surprise en surprise, on a droit à de la romance, du gunfight, un héros accusé d'un crime inconcevable, une héroïne qui cache son jeu. N'en jetez plus ! Et j'allais oublier : tout ça se passe sur Mars, en 2770 !

Pour tenir le coup face à une telle avalanche de situations, il fallait bien un dessinateur aussi fou que ce récit et Nathan Fox, lui aussi échappé de Marvel et DC (où il ne s'est jamais imposé à cause d'un style atypique, mais qu'il a pourtant su raisonner), ne déçoit pas.

Son trait est semi-réaliste dans la mesure où ses personnages possèdent une physionomie correspondant à notre aspect mais avec des attitudes, une expressivité (faciale et gestuelle) exagérées. On utilise souvent le terme de cartoony dans ce cas, mais il est connoté de manière humoristique alors que même si là on sourit un peu (avec la scène où Nathan déboule en studio et présente tel une rock-star son bulletin météo), le reste de l'épisode oscille entre dialogues sentimentaux et action pétaradante. Toutefois, comme dans un dessin animé comique, il y a cette même énergie légère, insouciante... Jusqu'à la fusillade dans laquelle meurt de manière brutale la chienne Sadie (c'est aussi ça, la touch Image, toujours ce zeste de violence, montrée sans fard ni subtilité).

L'épisode est parfait dans sa fonction programmatique : on ne sait absolument jamais où il va et comment il va s'achever. Il y a fort à parier que Jody Leheup et Nathan Fox ambitionnent de poursuivre l'aventure en continuant à étonner sans cesse le lecteur, à déjouer toutes ses attentes. Le risque sera d'éviter une certaine surenchère. Mais si leur production est suffisamment rigoureuse, The Weatherman va vite devenir un must-read jubilatoire. A surveiller donc.