jeudi 25 août 2016

RIDEAU !


MYSTERY COMICS, c'est fini.

Après plus de sept ans d'activité, depuis ce 24 Mars 2009 où j'ai posté la première des 1164 entrées de ce blog, j'ai décidé d'arrêter cette folle aventure avec la millième critique.

La première parlait du roman graphique de Rutu Modan, Exit Wounds : un titre à l'écho troublant aujourd'hui puisqu'il signifie le point de sortie d'un projectile. Depuis, j'ai essayé de toujours exprimer sincèrement ma passion pour divers formats culturels, prioritairement la bande dessinée (américaine et franco-belge), mais aussi le roman et le cinéma.

J'espérai, sans me l'avouer, donner envie à ceux qui découvriraient mes articles de lire et d'aimer (ou d'éviter) ce que j'aborderai, en essayant de formuler des avis argumentés, de privilégier mes coups de coeur à mes coups de gueule.

En consultant fréquemment les statistiques du blog, je pouvais apprécier quelle entrée rencontrait le plus d'audience, parfois avec stupéfaction, toujours avec plaisir, car rien ne vaut la satisfaction de se savoir lu, suivi, parfois commenté - ainsi échappe-t-on à la crainte d'écrire pour personne.

J'ai aussi voulu varier les plaisirs en consacrant de l'espace à des artistes que j'aime particulièrement avec la rubrique Lumière sur..., puis en évoquant des romans et des films. Respirations nécessaires dans cette pratique de la critique qui assèche volontiers : j'écrivains de la fiction il y a sept ans, plus du tout maintenant, comme si l'analyse des travaux des autres avait tari mon imagination, incité à ne plus créer, intimidé par de plus grands talents que le mien.

Prétendre à la qualité de critique est délicat : on l'apprend au fur et à mesure, mais il n'y a pas de règles strictes, sinon d'écrire avec coeur mais sans excès. Fréquenter des forums permet de mesurer le cadre de cet discipline car il existe une réelle différence entre le commentaire, rapide, expéditif, qui se noie dans une masse d'avis, et rédiger un article construit, élaboré, cohérent, qui se distingue du tout-venant. J'ai connu nombre de lecteurs instruits mais figés dans des certitudes agressives, beaucoup moins de fans capables de défendre leurs positions (positives ou négatives) en gardant le sens de la mesure et l'esprit ouvert au débat. Je ne me pose pas en connaisseur plus éclairé que la moyenne, encore moins en spécialiste, mais j'ai toujours veillé à rester curieux et bienveillant, après m'être souvent dispersé en vaines polémiques dans des endroits qui ne méritent pas d'être conseillés pour qui veut échanger sereinement et courtoisement.

Si je cesse aujourd'hui d'alimenter ce blog, c'est parce que j'aime l'idée de partir sur un chiffre rond : mille critiques, je n'aurai jamais pensé en arriver là, et j'ai même souvent été tenté de lâcher l'affaire avant, quand l'envie me manquait, que l'inspiration me fuyait, que la peur de ne pas être compris m'étreignait.

Et puis j'ai constaté, tous comme vous, que, récemment, et de plus en plus, que la place que j'accordais aux romans et surtout aux films prenait le pas sur celle dédiée à la BD. Le titre même du blog devenait décalé. Il fallait penser au terminus, réfléchir à un autre espace, partir pour de nouvelles aventures - lesquelles ? comment ? où ? Je n'ai rien décidé fermement encore, mais je posterai un lien avec l'adresse de mon nouveau repaire dès que je l'aurai ouvert.

En attendant, et pour conclure, un seul mot : merci - de m'avoir lu, suivi, supporté. Merci aux fidèles, merci aux curieux qui n'ont fait que passer, merci à ceux qui on déposé un (ou plusieurs) commentaires. Sans vous, cela n'aurait pas duré aussi longtemps.

RDB

Critique 1000 : BRAVO FOR ADVENTURE, de Alex Toth

La millième (et dernière) critique !
Et on va finir en beauté...

BRAVO FOR ADVENTURE est le recueil de toutes les histoires ayant pour héros Jesse Bravo, écrites et dessinées par Alex Toth entre 1982 et 1984, publié en 2014 par IDW.
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Ci-dessus : le dessin de couverture non tronqué.

L'album s'ouvre par une préface de Dean Mullaney : il revient sur l'origine et la réalisation de ces récits et la période à laquelle Alex Toth les réalisa. Il s'agissait au départ d'un travail de commande pour une publication en Europe, l'artiste avait carte blanche pour le contenu des histoires et le format des dessins et des épisodes. Après la parution de l'histoire principale, cependant, des problèmes de droits d'auteur empêchèrent pendant longtemps une édition complète des aventures de Jesse Bravo, problèmes irrésolus à la mort de Toth. Le présent ouvrage a été rendu possible grâce à un accord entre IDW et la famille de Toth plus de trente après.  





- Who is Jesse Bravo ? (4 pages. 1982) Un texte illustré nous présente le héros et son passé.


- Bravo for adventure.(54 pages. 1984) Années 1930. Jesse Bravo est un pilote d'avion qui s'est installé à son compte. Il vit de commandes pour transporter des marchandises ou réaliser des acrobaties pour des productions pour Hollywood. 
Ses affaires se portent mal mais cet homme au caractère volontiers arrogant refuse malgré tout d'aller chercher un autre pilote à qui le patron d'un casino réclame qu'il paie ses dettes de jeu. Jesse Bravo préfère accepter de nouvelles acrobaties aériennes pour un film, quoiqu'il s'oppose à ce que la fille du réalisateur le dérange. 
Pourtant, le tournage est saboté et, affrontant les pièges du responsable, Jesse se laisse attendrir quand il remarque les sentiments qu'éprouve la jeune femme pour lui.

- Coming. (17 pages. 1982) 1937. A Burbanak, Jesse Bravo est accidentellement assommé par une pale d'hélice de son avion. Il se met alors à halluciner, s'imaginant engagé dans une délirante course-poursuite.

L'album se clôt par une quinzaine de pages de bonus : des dessins promotionnels, des planches où l'on peut comparer les versions noir et blanc et couleurs (issues de l'édition française par Les Humanoïdes Associés), et des crayonnés. 

Pour cette millième critique, qui sera aussi la dernière de ce blog, j'ai voulu finir en beauté. Et quoi de mieux que de fermer boutique avec un de mes artistes favoris, le plus grand des professeurs du 9ème Art ? Je gardais l'envie d'un article sur cette somptueuse et inespérée réédition en tête depuis un moment, pour une grande occasion : c'est avec Alex Toth que je ferme les portes des Mystery Comics.

Quand je parle de "somptueuse réédition", je pèse mes mots car IDW n'a pas fait les choses à moitié pour exhumer ce trésor du Maestro, introuvable depuis des décennies, jamais publié dans son intégralité - et agrémenté de bonus comme un paquet surprise. L'album est muni d'une couverture rigide, le papier des pages est assez épais, la reproduction des planches originales est irréprochables, permettant de savourer pleinement chaque trait d'un artiste au sommet de son art.

La préface de Dean Mullaney apprendra en outre que si Alex Toth est aujourd'hui un nom respecté par tous, "the artist's artist", il demeure injustement méconnu du grand public à cause d'une carrière d'abord dictée par une intégrité farouche qui n'a pas vu son nom attaché à un héros ou une série mais exerçant son génie dans la bande dessinée et le dessin d'animation. IDW a d'ailleurs consacré trois volumes (chers mais superbes) retraçant non pas sa mais ses carrières (Genius, animated: The cartoon art of Alex Toth ; Genius, illustrated: The life and art of Alex Toth ; Genius, isolated: The life and art of Alex Toth).

Les mots de Mullaney sont la meilleure des plaidoiries pour justifier l'énorme influence de celui qui, plus discrètement, mais avec la même longévité, a autant compté dans le dessin que Jack Kirby ou Will Eisner, et eu pour adeptes Darwin Cooke, Bruce Timm, Howard Chaykin, Paul Pope, Chris Samnee, Michael Lark, Tonci Zonjic, Stuart Immonen, et évidemment David Mazzucchelli.

L'art de Toth n'est pas remarquable au premier coup d'oeil : il nous invite à une immersion, il réclame plus d'attention, mais une fois qu'on en est imprégné, on en est marqué pour toujours. C'est un choc esthétique comparable à celui de Jean Giraud/Moebius, de la catégorie des dessinateurs qui savaient tout dessiner, dosait intelligemment leurs effets, vous apprennent à mieux pratiquer comme artiste mais aussi à mieux lire comme lecteur car Toth était un narrateur avant tout, quelqu'un dont les images étaient toutes entières au service des histoires.

C'était aussi un héritier d'une culture particulière, dont il n'a cessé d'assumer les références : ses maîtres à lui s'appelaient Milton Caniff (Terry et les pirates, Steve Canyon) et surtout Noel Sickles (Scorchy Smith), qu'il vénérait et citait en exemple. 

Pour qui n'est donc pas initié, se plonger dans ce recueil est donc une expérience et il sera plus naturel de comparer les lignes épurées et les découpages sobres de Toth avec ce que produisit Hugo Pratt. Mais il remarquera ensuite la finesse du lettrage (à la main !), l'expressivité dépouillé des personnages, la précision claire des décors, accessoires, véhicules : progressivement, la nature organique du dessin de Toth se révèle, son caractère artisanal aussi.

Tout est graphique chez Toth : l'image est un langage à part entière mais toujours complémentaire du récit. Même son lettrage est une extension du dessin. Il n'est donc pas étonnant qu'il tenait à tout faire quand on le lui permettait, ayant ainsi le contrôle formelle de  l'oeuvre, du crayonné (précédé d'innombrables esquisses, études, essais) à l'encrage (phase finale de sa devise célèbre "less is more", où il fallait alors plus penser à éliminer ce qui pouvait surcharger l'image pour viser une lisibilité maximale et, plus généralement, une fluidité optimale de l'histoire et de sa lecture).

Cette économie picturale a empêché au dessin de Toth de vieillir, d'être daté, démodé, car il s'affranchissait ainsi des tics de l'époque. Ainsi admire-t-on encore aujourd'hui le merveilleux équilibre des contrastes de ses images et la modernité de son noir et blanc (auquel des couleurs n'ajouteraient rien). Par exemple, quand il représente un avion en vol, il use de très peu de traits, de lignes, mais l'entoure avec un à-plat noir conséquent, plus important, sur la carlingue de l'engin. Les éléments sont réduits à leur expression la plus iconique, presque abstraite, mais le lecteur peut tout identifier dans le plan et même ressentir physiquement la précarité de l'appareil, la tension des câbles, le frottement de l'air sur le métal... Je défie quiconque de ne pas être impressionné par tout ce qu'expriment ces quelques traits !   

Toth était un formaliste et tous ses efforts étaient dirigés dans une direction : jusqu'où peut-on simplifier un dessin sans que sa signification échappe au lecteur et en visant une élégance esthétique ? Non pas en faisant le vide ou en bâclant, mais en organisant au mieux la disposition des éléments de l'image dans le plan, en veillant à ce que ces éléments restent reconnaissables immédiatement, en composant chaque case comme la partie d'un tout (la page entière). Quand c'est nécessaire d'ailleurs, Toth réalise des dessins plus détaillés que ce à quoi il nous a habitués, fournissant des intérieurs (comme celui d'un bar), des objets (un poste de radio avec ses cadrans), d'un véhicule (une superbe Rolls Royce) saisissants de réalisme. 

Mais la beauté d'un dessin ne suffit pas à rendre une histoire efficace, et nous abordons là la deuxième leçon de narration de Toth : le mouvement (ou la suggestion du mouvement). Dans chaque plan, il y a non seulement une idée, mais une action, jamais de cases statiques. Le découpage chez Toth traduit une impression de mobilité permanente, le regard du lecteur passe facilement d'un plan à l'autre mais encore avec un rythme vif. Vif, oui, car c'est la vie que capture ce grand artiste : les personnages se déplacent avec naturel tout comme la lecture défile avec souplesse, ils sont tous dotés d'une caractérisation visuelle bien définie, avec des morphologies, des visages, des attitudes instantanément mémorables, sans jamais verser dans la caricature. Il n'y a jamais cette impression de "sur-jeu" chez Toth : les personnages sont vêtus normalement, conformément à leurs rôles, les mettant en valeur sans exagération, en rapport avec le cadre dans lequel ils évoluent.

De la même manière, il traite les séquences aériennes non comme des "morceaux de bravoure" prétendant en mettre plein la vue au lecteur, mais pour qu'on apprécie leurs positions dans le ciel, leur distance par rapport à la terre, leurs proportions par rapport aux personnages et aux décors, les évolutions des engins en vol. Le tout en minimisant les repères ! Car Toth fait confiance au lecteur pour estimer l'espace, les dimensions : l'image, ce n'est pas seulement ce que l'artiste en fait, c'est aussi comment le lecteur la lit, et le dessin précède ou accompagne le regard du lecteur, il ne doit pas tout lui raconter. Là encore, inutile de surcharger le dessin de traits, l'image d'informations : un bon lecteur saura apprécier sans qu'on lui montre tout.

Jesse Bravo était le héros de Toth par excellence car il était passionné par l'aviation et le cinéma et les comics de l'âge d'or. D'ailleurs, son pilote a les traits inspirés par l'acteur Erroll Flynn, et l'action se déroule dans les années 30 (une période symbolique, après la première guerre mondiale, juste avant le seconde, avec une certaine insouciance), un charme rétro accessible à tous. C'est donc une forme d'hommage, mais qui ne s'interdit pas de la dérision, voire de la parodie. Pour supporter cela, il a su bâtir une intrigue simple et solide, exploitant les clichés du genre mais sans en abuser ni céder à des invraisemblances. La preuve de cette mesure narrative se trouve dans le fait qu'un bon nombre de rebondissements ne sont même pas provoqués par Jesse Bravo.

Mais Toth sait aussi se lâcher comme en témoigne la dernière histoire : le lecteur y sera le témoin amusé et étonné des hallucinations subies par Jesse Bravo après qu'il ait perdu connaissance accidentellement. Derrière ce délire a priori récréatif, l'auteur livre une nouvelle démonstration de storytelling : puisqu'il abandonne une structure classique, il s'appuie uniquement sur la partie visuelle pour raconter cet épisode et on passe donc d'une vignette à la suivante comme une suite d'idées, une logique "marabout-bout de ficelle" très ludique. Le dessin se fait encore plus épuré, expérimental, abstrait même parfois - et préfigure ses émules (comme les frères Hernandez, Javier et Gabriel) - sans égarer le lecteur. On comprend alors la démarche de l'exercice : il ne s'agit plus d'apprécier chaque image pour elle-même (puisqu'elle est parfois non figurative et donc chappe à une sgnification immédiate), mais d'appréhender le récit dans son ensemble (qui est alors parfaitement compréhensible, même si impossible à résumer).

Voilà quelques-uns des enseignements à tirer de cette oeuvre fabuleuse, qui est à la fois l'accomplissement d'une carrière unique et une porte d'entrée extraordinaire pour découvrir Alex Toth. Apprendre en s'amusant en quelque sorte : n'est-ce pas la meilleure des manières ?

mercredi 24 août 2016

Critique 999 : NOS FUTURS, de Rémi Bezançon


NOS FUTURS est un film réalisé par Rémi Bezançon, sorti en salles en 2015.
Le scénario est écrit par Rémi Bezançon, Vanessa Portal et Jean-François Halin. La photographie est signée Antoine Monod. La musique est composée par Pierre Adenot.
Dans les rôles principaux, on trouve : Pierre Rochefort (Yann Kerbec), Pio Marmaï (Thomas Chevalier), Mélanie Bernier (Estelle Kerbec), Kyan Khojandi (Max), Camille Cottin (Géraldine), Laurence Arné (Emma), Roxane Mesquida (Virginie), Aurélien Wiik  (Vincent Montluc), Micha Lescot (Sammy), Zabou Breitman (la mère de Yann), Tom Novembre (le psy), Maxim Driesen (Yann à 12 ans), Ulysse Teytaud (Thomas à 12 ans).
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Courtier en assurances, Yann Kerbec a désormais le même âge que son père quand ce dernier est mort : une correspondance qui l'accable et explique en partie la crise que traverse le couple qu'il forme avec Estelle.
 Yann Kerbec et Thomas Chevalier
(Pierre Rochefort et Pio Marmaï)

La fête organisée pour son anniversaire par sa femme incite Yann à reprendre contact avec le meilleur ami de son enfance, Thomas Chevalier. Celui-ci vit seul dans un studio, tel un adolescent attardé, mais heureux de son sort.
 Thomas et Yann à 12 ans
(Ulysse Teytaud et Maxim Driesen)

Les retrouvailles tournent à l'aigre lorsque Thomas reproche à Yann d'avoir mal vieilli en oubliant ses rêves de jeunesse. Ils se séparent fâchés, mais le lendemain, Thomas se présente au bureau de Yann pour s'excuser et lui soumettre une "idée de ouf".
 Géraldine et Max
(Camille Cottin et Kyan Khojandi)

Le projet en question consiste à organiser une fête comme celles auxquelles ils participaient quand ils étaient encore lycéens, en invitant tous leurs amis d'alors. Ceci, espère Thomas, leur permettra à la fois de faire le point et d'avancer. D'abord réticent, Yann accepte et ils commencent à contacter et rencontrer leurs relations pour concrétiser l'affaire.
 Yann et Thomas

Mais leur enthousiasme est vite douché : en devenant adultes, leurs amis se sont rangés et considèrent leur initiative comme régressive. Dans le même temps, Estelle, qui n'est pas conviée puisqu'elle ne connaissait pas encore Yann au lycée, envisage de rompre, interprétant l'attitude de son mari comme une volonté de fuir la réalité au lieu de communiquer sur leurs problèmes conjugaux - d'ailleurs la psychothérapie qu'il suit est également un échec.
Yann et Estelle
(Pierre Rochefort et Mélanie Bernier)

De déconvenues en éclats de rire, de colères en résignations, Yann s'interroge malgré son amitié renouée avec Thomas. Il finira par admettre que leur projet est irréalisable à cause d'une tragédie survenue quelques années auparavant. Et en acceptant d'y faire face, il donne une nouvelle chance à son histoire avec Estelle...

J'ai découvert le cinéma de Rémi Bezançon en regardant à la télé son premier film, Ma vie en l'air, une délicieuse comédie avec Vincent Elbaz, Marion Cotillard (trop rare dans ce registre) et Gilles Lellouche : une jolie surprise. Puis j'ai ensuite acheté le DVD de son deuxième long métrage, Le premier jour du reste de ta vie, et, là, j'ai compris que j'avais affaire à un réalisateur sur lequel il fallait compter : cette histoire d'une famille, relatée sur douze ans, fort d'un casting impeccable (Jacques Gamblin, Zabou Breitman, Marc-Antoine Grondin, Pio Marmaï, Déborah François), était une pure merveille d'humour et d'émotion. Son troisième effort, Un heureux événement (avec Louise Bourgoin et Pio Marmaï) marquait un peu le pas, même si le sujet (un couple bouleversé par la naissance de leur premier enfant) était traité avec audace. Bezançon s'est ensuite lancé dans un film d'animation, Zarafa, inspiré d'une histoire vraie, mais que j'ai loupé.

De retour à un format classique, le cinéaste a déçu avec son opus en date (mauvaises critiques, peu d'entrées en salles) : c'est une injustice car, malgré son titre calembour (en référence à la devise des punks : "No future"), Nos futurs est une production très habile, au dénouement surprenant et poignant, avec encore un formidable casting.

De prime abord, l'argument n'est pas original : les retrouvailles de deux amis d'enfance que désormais tout sépare, l'un étant devenu un adulte mélancolique, l'autre étant resté un grand gamin insouciant, tout ça sur fond de crise conjugale, ça vous a un sérieux air de déjà-vu. Mais résistons à cette impression et allons plus loin.

Sans être trop indulgent, le film se déroule sur un bon rythme, des scènes amusantes (le "fossé spatio-temporel" dénoncé par Thomas et matérialisé par son attachement au Minitel) et un malaise diffus. On devine que quelque chose cloche dans tout ça sans savoir quoi - quel est le motif de la tristesse persistante de Yann ? Pourquoi n'est-il pas heureux avec Mélanie, si belle et attentionnée ? Et l'excentricité de Thomas ne paraît-elle surjouée, sa situation insensée ?    

Que Thomas revendique être resté fidèle à son adolescence ressemble plutôt à un enlisement de sa part. Que Yann estime avoir mûri normalement fait davantage penser à un jeune homme prématurément vieilli. Les creux de l'un paraissent remplis par les trop-plein de l'autre. Chacun souhaite en vérité être sauvé par l'autre. Les souvenirs, la nostalgie, l'envie de revivre des sensations oubliées les réunissent, au risque de provoquer un décalage douloureux : Yann écarte sa femme encore plus, Thomas s'indigne du conformisme dans lequel ont échoué tous leurs camardes de lycée. Ils courent, tous les deux, après une chimère mais choisissent de s'en amuser, comptant sur un joker : si Vincent Montluc, le "beau gosse" de l'époque, répond présent, toutes les filles viendront à leur fête... Sauf qu'il est devenu un vrai beauf ventripotent et dégarni, confessant même avoir eu une aventure avec la mère de Yann !

Nos futurs se révèle alors véritablement comme une déconstruction des légendes attachées à la jeunesse : on s'en rappelle toujours comme d'une période plus belle et prometteuse qu'elle n'est. Les amis perdus de vue ne redeviennent plus jamais les potes qu'ils étaient (à l'image de Sammy, le "4ème mousquetaire"), les filles qu'on désirait se sont mariées et ont des enfants sans être heureuses, les occasions manquées le demeurent définitivement. Avoir cru pouvoir remonter le temps, le reconstituer éphémèrement, le temps d'une fête, est une illusion, un voile qui, lorsqu'on l'écarte enfin, révèle un drame jamais affronté.  

Ainsi donc, le film n'est pas la comédie qu'on a crue, même s'il subsiste des moments drôles mais uniquement provoqués par des clichés (les flash-backs ressuscitant les costumes, les décors, la musique, les attitudes : tout cela est sèchement balayé avec les personnages de Max qui n'a plus rien de DJ Mad Max ou de Virginie, le fantasme de Thomas, avouant à mots couverts qu'elle aurait aimé qu'il ose l'aborder alors qu'il la pensait inaccessible). "No future", oui, au sens où "tout le temps perdu / ne se rattrape plus" (dixit la chanson de Barbara, Dis, quand reviendras-tu ?) : cette manière élégante, pudique, allusive de raconter cette perte, ce deuil, c'est la perle contenue dans l'histoire écrite par Bezançon avec Vanessa Portal et Jean-François Halin.

La construction même du scénario pointe l'artificialité du projet des deux héros : chaque rencontre avec leurs anciens camarades ressemble à un épisode et aboutit à un échec prévisible, plus le récit progresse, plus les personnages deviennent grotesques, soulignant l'absurdité de la quête et préparant un twist qui réussit pourtant à nous cueillir. 

Accompagné par une superbe bande-son composé par Pierre Adenot et ponctuée de chansons imparables (la production s'est même offerte une rareté de plus de 9 minutes David Bowie pour le générique de fin, Gygnet Committee, extraite de Space Oddity), le film bénéficie d'un casting en or, réunissant de jeunes comédiens : Roxane Mesquida (lumineuse), Kyan Khojandi (hilarant), Aurélien Wiik (inoubliable), entourent le trio Pierre Rochefort-Mélanie Bernier-Pio Marmaï, formidable. 

Comme moi, donnez donc une seconde vie à ce petit bijou de sensibilité - et réfléchissez ensuite qui, parmi vos amis, appartient à votre futur. 

mardi 23 août 2016

Critique 998 : A BORD DU DARJEELING LIMITED, de Wes Anderson


A BORD DU DARJEELING LIMITED (en v.o. : Darjeeling Limited) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2007.
Le scénario est écrit par Wes Anderson, Roman Coppola et Jason Schwartzman. La photographie est signée Robert Yeoman. La musique est composée d'extraits des bandes originales des films de Satyajit Ray et James Ivory, et de plusieurs chansons.
Dans les rôles principaux, on trouve : Adrien Brody (Peter Whitman), Jason Schwartzman (Jack Whitman), Owen Wilson (Francis Whitman), Anjelica Huston (Patricia Whitman), Amara Karan (Rita), Waris Ahluwalia (le chef steward du "Darjeeling Limited"), Barbet Schroeder (le mécanicien), Bill Murray (le businessman), Natalie Portman (l'ex-fiancée de Jack). 
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HÔTEL CHEVALIER est un court métrage écrit et réalisé par Wes Anderson, qui est le prologue de A Bord du Darjeeling Limited. La photographie est signée Robert Yeoman.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jason Schwartzman (Jack Whitman) et Natalie Portman (son ex-fiancée).
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Jack Whitman et son ex-fiancée
(Jason Schwartzman et Natalie Portman)

Jack Whitman s'est installé dans la suite d'un palace parisien depuis la mort de son père. Il reçoit un appel téléphonique de son ex-fiancée qui a appris où il se trouvait et veut le voir. Lorsqu'elle arrive, ils s'étreignent, plus pour se réconcilier que pour vraiment renouer.

La réalisation de ce court métrage est curieuse : Wes Anderson en a l'idée en 2005 et il l'écrit rapidement pour un de ses acteurs fétiches, Jason Schwartzman. L'objectif est de tourner vite, à la manière d'un film de fin d'études. Il recrute une équipe réduite, dont son chef opérateur habituel, Robert Yeoman, deux caméras, un preneur de son, et passe un accord avec le bagagiste Louis Vuitton pour disposer d'accessoires qu'il re-designe avec leur équipe.

Ayant remarqué Natalie Portman dans le film de Mike Nichols, Closer (entre adultes consentants), la même année, il la rencontre grâce au producteur Scott Rudin et la convainc de rejoindre l'aventure. Elle rejoindra Paris avec les cheveux courts, tels qu'elle les porte depuis le tournage de V pour vendetta de James McTeigue (2006).

L'affaire est bouclée en deux jours, mais Anderson ne sait pas ensuite comment exploiter ce court métrage. Le personnage de Jack lui a donné envie de l'intégrer au scénario qu'il développe pour son nouveau film, co-écrit avec Roman Coppola, A bord du Darjeeling Limited, mais il ne souhaite pas pourtant l'intégrer au projet car il sait que ces treize minutes forment un bloc trop différent par rapport à l'intrigue.

Finalement, le résultat est projeté en ouverture du film lors du festival de Venise puis mis en ligne le lendemain sur Internet. Il bénéficie immédiatement d'un nombre considérables de vues et de commentaires élogieux. Anderson choisit alors de garder cette formule de présentation : Hôtel Chevalier est diffusé juste avant A bord du Darjeeling Limited en salles et figure parmi les bonus du DVD.

Un débat agite les fans du court métrage et ceux du long : les uns adorent le premier mais trouvent le second décevant en comparaison, et vice-versa. Une autre polémique surgit lorsque Natalie Portman se plaint au sujet des critiques qui insistent surtout sur le fait qu'elle apparaît nue, même si on loue aussi sa prestation subtile et comique. Elle figure, très fugacement, dans A bord du Darjeeling limited, où son personnage est régulièrement évoqué.

Quoi qu'il en soit, c'est une authentique merveille, à la fois romantique et mystérieuse, qui peut s'apprécier de façon autonome, mais aussi complète singulièrement le long métrage. Pour ma part, la question ne se pose pas de les comparer : j'aime autant l'un que l'autre, avec leurs qualités propres. La réalisation de Wes Anderson y est toujours aussi raffinée, précise, avec une crudité inédite (la nudité de Portman effectivement, mais aussi l'étreinte qui a précédé entre elle et Schwartzman). La fin est absurde (Jack montre la vue qu'il a de Paris depuis le balcon de sa suite : en fait, elle est bouchée par la façade de l'hôtel voisin) et dégage un mélange de mélancolie et de sérénité étonnant.

Après ça, changement complet d'ambiance et de décor : direction l'Inde !
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Un businessman grimpe dans un taxi et il est conduit à toute allure jusqu'à la gare. Il se précipite pour rattraper son train avant d'être dépassé par un jeune homme qu'il réussit à y monter alors que le véhicule a déjà démarré. L'homme d'affaires reste, désoeuvré, sur le quai.
 Le businessman
(Bill Murray)

A bord du "Darjeeling Limited", le jeune homme embarqué in extremis, Peter Whitman, retrouve ses deux frères, Jack, surnommé "le loup solitaire", qui a quitté Paris où il s'est réconcilié avec son ex-fiancée, et Francis, qui a planifié tout ce périple alors qu'il a survécu par miracle à un terrible accident à moto.
 Jack, Francis et Peter Whitman
(Jason Schwartzman, Owen Wilson et Adrien Brody)

Francis a caché à Jack et Peter la finalité du voyage mais réglé toutes ses étapes avec son assistant, Brendan, qui occupe une cabine dans un autre compartiment. Les trois frères traversent l'Inde et sont bouleversés par ses couleurs, ses odeurs, sa population, mais la tension est palpable entre eux.
Francis reproche à Peter de s'être approprié des objets de leur défunt père (ses lunettes de vue qu'il porte malgré les migraines qu'elles lui infligent, son rasoir), Peter est excédé par la maniaquerie de Francis (ils en viendront aux mains, malgré les blessures de ce dernier), et Jack essaie de compenser l'interdiction de fumer que leur a signifié le chef steward du train en séduisant et couchant avec la belle Rita, hôtesse du compartiment (et compagne dudit steward).
 Rita
(Amara Karan)

Les disputes et l'indiscipline des trois frères leur valent d'abord d'être consignés dans leur cabine puis expulsés du train. Résolus malgré tout à continuer à pied pour gagner le monastère himalayien où s'est retirée leur mère, Patricia, comme le leur révèle finalement Francis, ils se rappellent alors les circonstances désastreuses dans lesquelles leur père a été enterré - obsèques auxquelles leur mère avait refusées de se rendre justement : ils veulent s'en expliquer avec elle. 
 Peter, Francis et Jack

Francis avoue aussi que l'accident dont il porte les séquelles était en fait une tentative de suicide, Peter explique que sa femme, Alice, est enceinte de sept mois et demi, et Jack raconte qu'il revu à Paris son ex.
(Au centre) Patricia Whitman
(Anjelica Huston)

Après un détour par un village où ils ont ramené un garçon qui s'est noyé sous leurs yeux et dont le père a voulu qu'ils soient présent pour ses funérailles, Francis, Peter et Jack atteignent enfin la retraite de leur mère. Elle entend leurs reproches sans chercher leur pardon, mais obtenant qu'ils se réconcilient tous les quatre.
Le lendemain, elle est repartie. Les trois frères peuvent rentrer à leur tour, ressoudés, apaisés.

Si on considère donc le tournage du court métrage Hôtel Chevalier comme une parenthèse, ou un échauffement, en 2005, il s'est donc écoulé quatre ans entre le précédent film de Wes Anderson, La Vie aquatique, et la sortie de A Bord du Darjeeling Limited. Une longue interruption conséquente à l'échec commercial de son quatrième opus et sans doute à la remise en question qu'il a suscité.

Pourtant, le temps n'a pas tant changé ni l'artiste ni son cinéma : son film porte indéniablement sa marque, renoue avec la patine de ses devanciers. On y renoue avec des motifs familiers sur les plans thématique, narratif et esthétique : une histoire de famille, initiatique et en quasi-huis clos. Ici, donc trois frères qui ont perdu leur père et veulent retrouver leur mère, engagés dans un voyage dans un pays étranger brouillant tous leurs repères, se déroulant en grande partie dans le cadre d'un train.

Pourtant, ce long métrage sera fraîchement accueilli par la critique : on lui reprochera d'être moins réussi que le court métrage qui en est le prologue (mais d'autres préféreront le long métrage), de ne pas montrer de manière réaliste l'Inde (ce qui est assez ridicule puisque le cinéma de Anderson n'a vraiment jamais été réaliste), de se complaire dans des tics formels (ce fameux look "maison de poupées-boîte à bijoux" et cet humour pince-sans-rire). En vérité, c'était une forme de procès absurde pointant ce qui constitue le style même de l'auteur, donc ce qui confirme pourquoi on l'apprécie ou pas (un peu comme ceux qui prétendent en s'en plaignant que Woody Allen fait toujours le même film - ce qui est non seulement faux mais n'est pas un argument menant bien loin).

Moi, j'adore ce goût affirmé et assumé pour une élégance un peu désuète, ces compositions maniaques (avec ces plans symétriques), l'exotisme décalé. Wes Anderson a du génie pour transformer les contraintes (qu'il s'impose lui-même quand le budget, somme toute modeste, de ses productions ne les lui dicte pas) en atouts : en somme, il n'est jamais plus à l'aise et inspiré que dans des cadres minutieusement définis, c'est l'identité même de son oeuvre.

Au-delà de l'analyse, j'ai une affection spéciale pour ce Darjeeling Limited parce que je me souviens qu'en sortant de la salle où je l'ai vue, j'avais été séduit par sa musicalité, son rythme. La bande-son du film est remarquable ici et on notera que Anderson ne collabore plus avec Mark Mothersbaugh (Alexandre Desplat composera les partitions de ses futurs films) : il a emprunté des morceaux aux longs métrages de Satyajit Ray et de James Ivory, et y ajouté des chansons pop comme il les aime et si bien les sélectionner. C'est ainsi que je repérai trois titres des Kinks, un de mes groupes favoris, tous issus d'un de leurs meilleurs albums (Lola vs Powerman and the Money-go-round) : This time tomorrow, Strangers et Powerman

(Vous connaissez peut-être ce bon mot des amateurs de pop-music : "Vous êtes plutôt Stones ou Beatles ? - Je préfère les Kinks." Hé bien, quand vous entendez ces trois chansons-là, effectivement, le groupe de Ray Davies devient la véritable alternative aux bandes de Jagger-Richards et Lennon-McCartney.)

La petite musique du film, c'est aussi celle qui renvoie à la dernière fois que Jack (Jason Schwartzman, parfait en néo-Droopy farouche) a vu son ex (il se repasse en boucle une chanson sur son i-phone) ; ce sont les fausses notes des dialogues hypocritement courtois entre Francis (Owen Wilson, impressionnant dans un rôle aux ressemblances troublantes avec sa vraie vie d'alors - quittée par Rachel McAdams, il avait voulu mettre fin à ses jours - et qui ment sur l'origine de ses spectaculaires blessures camouflées par des bandages) et Peter (Adrien Brody, évident nouveau venu dans la galaxie Anderson, qui s'inflige des migraines affreuses en portant les lunettes de son père comme s'il espérait partager sa vision du monde) ; c'est le roulis du train ; la passion fulgurante et clandestine entre Jack et Rita ; le sifflement du serpent que s'achète Peter... Les nouvelles portées écrites par Wes Anderson transcrivent des mélodies douloureuses, maladroites, laborieuses, en espérant aboutir à une harmonie.

La charge symbolique a sans doute dérouté, déplu à certains car le cinéaste la manie plus directement : les épreuves qu'ont subi les trois frères et les douleurs qu'ils trimballent se lisent clairement sur eux, figurées par des bandages (cachant et soutenant une tête fracassée), des binocles (dissimulant des larmes), des bagages encombrantes (remplis de leur passé). 

Pourtant, c'est quand ils sont jetés du train, livrés à eux-mêmes, forcés d'improviser, confrontés à de nouvelles difficultés, que Peter, Francis et Jack dépassent enfin ce qui les accablent, les opposent. Chacun essaie alors de sauver l'autre - et les autres, même s'ils ne réussiront pas toujours (le passage poignant de la mort de l'enfant). Au bout de l'aventure, ils renonceront, difficilement, mais raisonnablement, aux mots pour se réconcilier entre eux et avec leur mère.

A la manière d'un dérisoire mais salvateur rituel où Jack enterre sous plusieurs petites pierres tout ce qui les affligeait, le film s'achève sur un nouveau départ : courant encore une fois après un train, mais prêts à sacrifier leurs valises pour y monter, comme on abandonne les rancoeurs, les regrets derrière soi, comme on se débarrasse de pansements pour oser enfin exposer ses plaies, comme on est disposé à aimer à nouveau la fille qu'on a quitté, les héros s'engagent au son des Champs-Elysées chanté par Joe Dassin dans le nouvel acte de leur existence.  

Peut-être pas parfait, mais quelle grâce quand même dans ce film : Wes Anderson était lui aussi reparti pour un tour, pleins de merveilles.

lundi 22 août 2016

Critique 997 : LA MUSIQUE DU HASARD, de Paul Auster


LA MUSIQUE DU HASARD (en v.o. : The Music of Chance) est un roman écrit par Paul Auster, traduit en français par Christine Le Boeuf, publié en 1991 par Actes Sud.

Jim Nashe, 32 ans, est pompier à Boston et vit seul depuis sa rupture avec Thérèse, la mère de leur petite fille, Juliette, qu'elle lui a laissée et qu'il a confiée à sa soeur, Donna Schweikert - celle-ci l'élève avec son mari, Ray, et leurs enfants.
L'existence de Nashe bascule une première fois quand il hérite de 200 000 $ de son père qu'il na vu que deux fois, un homme d'affaires mêlé à des combines louches (qui l'ont conduit en prison à une époque). Ce magot lui permet de quitter son job, de s'acheter une belle voiture et de partir tracer la route.
Son errance dure un an, sans but précis si ce n'est le plaisir simple de voir du pays, ponctuée de visites à sa fille, et de quelques aventures sans lendemain avec des femmes, à l'exception de l'une d'elles - une libraire de San Francisco, Fiona Wells, qu'il est sur le point d'épouser avant qu'elle ne lui annonce s'être remise en couple avec son ex.

La deuxième fois que Nashe voit son existence bouleversée est quand il ramasse un auto-stoppeur du nom de Jack "Jackpot" Pozzi, âgé de 22-23 ans, joueur de poker professionnel. Il vient d'échapper à une bande de gros bras qui l'ont molesté après l'avoir accusé de tricherie lors d'une partie. 
Mais Pozzi a déjà un plan pour se refaire rapidement puisqu'il est invité chez Bill Flower et Willie Stone, deux millionnaires, croisés et plumés auparavant, qui ont fait fortune en gagnant le gros lot à la loterie. La partie aura lieu chez eux et Nashe, séduit par l'aplomb et convaincu du talent de son passager, lui propose de le financer contre la moitié des gains qu'il remportera.

La troisième fois que la situation de Nashe connaît un retournement a lieu à l'issue de cette partie de poker chez les deux richissimes excentriques. Malgré la chance insolente de Pozzi, Jim a perdu tout ce qu'il avait, jusqu'à sa voiture, et doit maintenant s'acquitter d'une dette conséquente. Pour cela, il accepte, avec Jack, un projet délirant dont ont parlé leurs adversaires : édifier un mur gigantesque dans le pré voisin de leur demeure avec les pierres d'un château irlandais.
La tâche est exténuante et devient diabolique quand, après des semaines de labeur, tout près d'avoir assez travaillé pour rembourser ce qu'ils doivent, Pozzi, pour fêter leur libération, commande de quoi organiser une fiesta - un repas coûteux et une prostituée. Ce qu'ils n'anticipent pas, c'est que les frais engagés pour l'occasion leur seront facturés par Flower et Stone, reportant donc leur sortie pour la payer.
Nashe est prêt à continuer seul et aide Pozzi à s'enfuir une nuit. Il n'ira pas loin et ce qui lui arrivera précipitera Jim dans l'abîme, là d'où on ne revient pas...

1991 : j'avais alors 18 ans et un ami me prêta son exemplaire de La Musique du hasard en m'en vantant la qualité fascinante, un de ces livres qui changent votre vie. Je le lis, je le dévore même, et me rends à la même conclusion : en découvrant Paul Auster, j'ai été marqué au fer rouge, je n'oublierai jamais les aventures de Jim Nashe et Jack Pozzi.

Le temps passe. J'ai longtemps délaissé le romancier new-yorkais, ne replongeant dans son oeuvre que... Par hasard, comme lorsque je me procure l'adaptation en bande dessinée de Cité de verre par Paul Karasik et David Mazzuchelli, ou que je vais voir au cinéma Smoke, qu'il écrit et co-réalise avec Wayne Wang. Je suis devenu un lecteur de romans trop irrégulier pour m'attacher à un écrivain en particulier alors que je consomme toujours beaucoup de comics de super-héros et de BD franco-belge. Auster s'est éloigné, ou plutôt je ne m'en souviens que comme d'une relique de la fin de mon adolescence.

Il n'y a que quelques mois que j'ai entrepris de lire à nouveaux ses livres, en découvrant des titres que je ne connaissais pas mais aussi en en reprenant d'autres pour rédiger des critiques. C'est ainsi que je vous ai parlé de l'anthologie Je croyais que mon père était Dieu, Seul dans le noir, Mr. Vertigo, Moon Palace, Sunset Park, Leviathan, La Chambre dérobée, La Nuit de l'oracle, et Invisible. J'ai acheté récemment Brooklyn Follies, prévois de me procurer Le Livre des illusions, Tombouctou, Le Voyage d'Anna Blume, L'Invention de la solitude... Quand on s'y remet, on n'a plus guère l'envie de s'arrêter.

Maintenant que j'ai décidé de cesser d'alimenter ce blog sous peu, il était temps de relire The Music of chance, comme on revient à la source. Et pour vérifier si la magie opère encore, 25 ans après...

Avant de signer cet opus, Auster, me semble-t-il, était encore relativement inconnu en France. Peut-être ai-je ce sentiment parce qu'on croit que la notoriété d'un auteur commence avec le moment où on le découvre. Quoiqu'il en soit, les éditions Actes Sud n'ont publié "que" La Trilogie new-yorkaise (avec La Cité de verre - Revenants - La Chambre dérobée, 1987-88), L'Invention de la solitude (88), Le Voyage d'Anna Blume (89) et Moon Palace (90). N'ayant pas lu tous ceux-là, à part Moon Palace, Cité de verre et La Chambre dérobée (j'avoue n'avoir jamais pu finir Revenants et m'y être résigné), je ne veux pas prononcer de jugement hâtif mais Auster ne me paraît pas en tout cas avoir écrit une oeuvre totalement aboutie : c'est quelqu'un en constante progression, avec déjà un univers, une voix reconnaissables et singuliers, mais dont le premier grand roman n'a pas encore éclos.

Rétrospectivement, je me rends compte que c'est aussi pour la maturité qu'il possédait que La Musique du hasard m'impressionna tant : en quelques 300 pages, on tient là un récit troublant, inattendu, mais maîtrisé, achevé. Il est plus fin que Moon Palace, plus efficace que Cité de verre, plus ample que La Chambre dérobée, moins conceptuel que Revenants, et en même temps il promet énormément pour la suite, il suggère le premier chef d'oeuvre que sera Léviathan, puis les merveilles de Mr. Vertigo, etc.

Pourtant, il est indéniable que c'est un texte qui prolonge les jeux narratifs de La Trilogie new-yorkaise, cette fibre "mentale", avec des personnages dont le parcours a quelque chose du rêve - du cauchemar, plutôt, éveillé. Et dont l'issue s'inscrit dans la perdition, l'échec, la désintégration. Alors que le dénouement de Moon Palace laisse Marco Stanley Fogg face à l'océan Pacifique seul mais avec un avenir, la fin de la route de Jim Nashe est plus désespérée et tragique - la fin d'un homme broyé, qui s'anéantit physiquement après avoir été vidé de lui-même.

Mais c'est aussi un roman où Auster déjoue déjà les attentes que ce qu'il raconte suggère : il expédie les clichés, les rebondissements prévisibles : la traversée des grands espaces en voiture, la rencontre providentielle et improbable entre Nashe et Pozzi, leur association rapide et indéfectible, la partie de poker...

Le texte prend toute son envergure tragique et perverse quand les deux héros acceptent pour éponger leur dette de jeu en bâtissant cette pseudo-muraille de Chine dans un champ de Pennsylvanie pour deux millionnaires fous.

Le projet se prête à toutes les interprétations, sur ce qui a précédé - le hasard qui interroge la vie de Nashe s'il n'avait pas laissé Thérèse le quitter, sa fille aux soins de sa soeur (au point de devenir un étranger pour elle), si le notaire l'avait trouvé plus rapidement pour lui remettre l'héritage de son père, s'il n'avait pas ramassé Pozzi en route, s'il ne l'avait pas financé jusqu'à la ruine - et sur ce qui suit - quel sens donner à la nature de ce remboursement (que Nashe finit par considérer comme une oeuvre qui lui survivra), à l'édification de ce mur (aux dimensions immenses et dérisoires à la fois, sorte de frontière, de château reconverti où les pierres remplacent les cartes), à la disparition du champ de vision des deux millionnaires (comme s'ils étaient finalement indifférents à cette construction pourtant désirée), à la présence de Calvin Murks (le contremaître qui semble si aimable et pourtant complice et même auteur d'atrocités, avec son fils Floyd), au sort affreux de Pozzi, à la volonté de Jim de se venger, d'en finir... Tout ce qu'on peut projeter sur ces épisodes est valable, rien n'est imposé par Auster et c'est pour cela que le texte est si pénétrant.

Les métaphores sont motivées par la composition musicale de François Couperin, Les Barricades mystérieuses (dont le titre est sybillin), et un extrait du Bruit et la fureur de William Faulkner, encore plus transparente, comme les faisceaux de lampes-torches dans un propos moins opaque qu'énigmatique :

"... Jusqu'à ce qu'un jour, écoeuré, il risque tout
sur une carte retournée les yeux fermés..."

C'est sans doute, en définitive, la perte du sens commun, initiée par la mort du père de Nashe, longtemps avant ses mésaventures absurdes et éprouvantes, jusqu'à la perte des repères (amour, argent, amitié, espoir), qui subsiste et résume ce conte cruel et inoubliable.
*
La Musique du hasard a été adapté au cinéma en 1993 sous le titre The Music of chance, réalisé par Philippe Haas, avec Mandy Patinkin dans le rôle de Jim Nashe et James Spader dans celui de Jack Pozzi. Je ne l'ai pas vu, mais la fin en serait différente, et Paul Auster y fait une apparition. Le long métrage fut présenté au festival de Cannes dans la sélection "Un certain regard".