lundi 22 décembre 2014

LUMIERE SUR... LES VARIANT COVERS DE DC COMICS POUR MARS 2015

En Mars prochain, DC Comics proposera des variant covers 
inspirées par des films.
Pour l'occasion, des artistes reconnus et d'autres moins fameux
se sont bien amusés :

 Batgirl façon Purple Rain, par Cliff Chiang.
 Justice League United façon Mars Attacks ! par 
Marco d'Alphonso.
 Supergirl façon Wizard of Oz, par Marco d'Alphonso.
 Batman & Robin façon Harry Potter par
Tommy Lee Edwards.
 Teen Titans façon The Lost Boys par
Alex Garner.
 Superman-Wonder Woman façon Gone with the wind
par Gene Ha.
 Green Lantern façon 2001 : a space odyssey
par Tony Harris.
 Green Lantern Corps façon Forbidden Planet
par Tony Harris.
 Batman-Superman façon The Fugitive
par Tony Harris.
 Aquaman façon Free Willy par
Richard Horie.
 Batman façon The Mask par Dave Johnson.
 Catwoman façon Bullitt par Dave Johnson.
 Harley Quinn façon Jailhouse Rock par Dave Johnson.
 Sinestro façon Westworld par Dave Johnson.
 Superman façon Superfly par Dave Johnson.
 Justice League façon Magic Mike par
Emanuela Lupacchino.
 Justice League Dark façon Beetlejuice par
Joe Quinones.
 Action Comics façon Bill & Ted's Excellent Adventures
par Joe Quinones
 Grayson façon Enter The Dragon par
Bill Sienkiewicz.
 The Flash façon North by northwest par
Bill Sienkiewicz.
 Wonder Woman façon 300 par
Bill Sienkiwicz.
Detective Comics façon Matrix par
Brian Stelfreeze.

Vous, je ne sais pas, mais, pour ma part, les images de 
Joe Quinones, Bill Sienkiewicz et surtout Dave Johnson m'ont bluffé.

Critique 545 : (LE VOYAGE D')ESTEBAN, TOME 1 - LE BALEINIER, de Matthieu Bonhomme


LE VOYAGE D'ESTEBAN : LE BALEINIER est le premier tome de la série (depuis rebaptisée simplement ESTEBAN), écrit et dessiné par Matthieu Bonhomme, d'abord publié aux Editions Milan en 2004 puis repris par Dupuis
(Lors de sa reprise par Dupuis, qui édite la série depuis le tome 3, ce premier tome a été enrichi de six pages fournissant un prologue, qui permet d'éclaircir la situation initiale du héros.)

Esteban est un jeune indien de 12 ans qui veut se faire engager comme harponneur sur le Leviathan, baleinier voguant au large du Cap Horn. Sa détermination force le respect du capitaine de ce vaisseau, qui connaissait également sa mère, Suzanna, de la tribu de Tehuelches, morte douze jours auparavant. 
Une fois à bord, il est assigné aux corvées et rudoyé par quelques membres de l'équipage jusqu'à ce que le capitaine l'autorise à les accompagner lors d'une sortie quand un cétacé apparaît. Il s'en sort bien et gagne l'estime du bord.
Bientôt il découvre que le capitaine fait de la chasse un véritable affrontement mystique et quand une nouvelle baleine se présente, ce face-à-face avec ce colosse de mers est tout prés de tourner au drame...
Quand Matthieu Bonhomme se lance dans la réalisation du Voyage d'Esteban, il l'entreprend d'abord comme un one-shot, un récit complet, sans doute parce qu'il est encore engagé pour dessiner la série Le Marquis d'Anaon (écrite par Fabien Vehlmann). La genèse de l'oeuvre sera d'ailleurs compliquée par sa publication aux Editions Milan d'abord, ce premier épisode sort en comptant seulement 40 pages. Il faudra attendre le tome 3 pour que Dupuis accueille la série, et à cette occasion, l'auteur ajoutera au premier opus six planches pour un prologue permettant de préciser la situation de son héros avant qu'il ne postule comme harponneur sur le Léviathan (on y découvre dans quelles circonstances sa mère trouve la mort douze jours plus tôt).

Depuis, Le Voyage d'Esteban est devenu Esteban tout court et a conquis un lectorat fidèle, faisant du titre une des séries les plus appréciées de "Spirou", et de Matthieu Bonhomme un scénariste et dessinateur jouissant d'une belle côte (grâce à sa collaboration avec Vehlmann sur Le Marquis d'Anaon - série terminée - , Gwen de Bonneval - les trois tomes de Messire Guillaume réunis dans une superbe Intégrale, L'Esprit Perdu, dont j'ai parlé ici - ou avec Lewis Trondheim - pour le jubilatoire Texas Cowboys, deux tomes parus à ce jour, également chroniqués ici).

Il n'est pas étonnant que Bonhomme ait finalement développé son histoire (qui compte désormais un cycle entier de 5 tomes, réunis dernièrement dans une Intégrale somptueuse en noir et blanc avec le sous-titre Aventures Polaires) car l'intrigue possédait un fort potentiel et ce premier épisode se concluait de manière très ouverte.

On y découvre à travers les yeux de ce jeune adolescent indien un environnement rude, un métier original mais difficile, les conditions de vie à bord d'un baleinier. Le dépaysement est garanti et correspond aux classiques du récit d'aventures. 

Bonhomme soigne les détails et caractérise avec force chacun de ses personnages, des premiers rôles (Esteban et le capitaine) et des seconds couteaux (des marins aux motivations diverses et aux relations variées avec le héros). On échappe aux clichés pour découvrir des hommes soudés autour de leur chef, exerçant leur boulot avec un respect profond des traditions (comme en témoigne leur hostilité quand ils voient s'approcher un bateau à vapeur, symbole d'une pêche plus industrielle).

Le scénario laisse aussi planer le doute sur le passé de chacun et en joue avec malice (le capitaine est-il le père d'Esteban ? Un ancien amant de sa mère ? Des membres de l'équipage sont-ils d'ex-criminels ?), ce qui entretient une tension captivante.

Visuellement, c'est une très belle bande dessinée, qui prouve que Bonhomme est artiste de tout premier rang. Son encrage est magnifique, laissant la plupart du temps la trace des crayonnés au lieu de le nettoyer, ce qui donne une texture unique aux images.

La finesse du trait permet d'apprécier la diversité des physiques, qu'il s'agisse de marins aux visages marqués (comme le capitaine et son oeil droit barré d'une cicatrice) ou de la figure juvénile d'Esteban (dont les origines indiennes sont représentées avec une nuance remarquable).

Comme toujours avec Bonhomme, les décors sont également fabuleusement représentés, qu'il s'agisse de montrer la mer démontée, le pont du Léviathan ou les intérieurs du bateau avec son dortoir, sa salle à manger, sa cuisine. On s'y croirait.

Les ambiances sont soulignées par la colorisation sobre mais toujours juste de Delphine Chedru, qui en utilisant une palette réduite en tire le meilleur parti (des gammes de gris, bleus, marrons en majorité). On a l'impression d'avoir affaire à des gravures anciennes alternant avec des séquences d'action qui échappent à une surcharge d'effets chromatiques. 

Une fois arrivé au terme de cette première aventure, on en veut encore : quelle meilleur exemple pour prouver la qualité d'un projet ?

dimanche 21 décembre 2014

Critique 544 : SPIROU N° 4001-4002 (17 Décembre 2014)

 

C'est encore une fois un numéro double cette semaine pour fêter Noël : l'occasion de revenir sur le "bug" du n° 4000, de nouvelles réjouissances et de reprendre le cours normal de certaines séries.

Avant d'explorer le contenu de ce numéro, faisons le point sur les deux titres à suivre :

- Une aventure de Spirou et Fantasio : La grosse tête (4/9). Après l'échec de son livre, Fantasio retrouve le moral grâce au succès de son adaptation cinématographique. Avec Spirou, il part se mettre au vert chez le comte de Champignac. Mais un dîner mitonné avec quelques champignons spéciaux va révéler des tensions entre les amis...
Makyo et Toldac soulignent dans ce nouvel épisode les conséquences de l'entreprise de Fantasio : il y a de la jalousie dans l'air entre le reporter et son ami groom, et le comte de Champignac n'est pas épargné. Le récit rebondit de manière jubilatoire (la rivalité possible entre les héros n'ayant été que rarement exploitée, aussi bien dans la série régulière que les hors séries). Jusqu'à présent, en tout cas, cette histoire est un vrai plaisir à lire.
Les dessins de Téhem conservent, eux, cette capacité à renouveler l'aspect des personnages tout en insufflant un dynamisme à la narration.

- Benoît Brisefer : Le gorille blanc (1/9). Monsieur Dussiflard, le chauffeur de taxi, a gagné un voyage au Mulundi et offre à Benoît de l'accompagner. Lors du trajet en avion, ils croisent tonton Placide qui se rend également dans ce pays pour y assurer la sécurité du président en visite d'Etat. Mais une fois sur place, les choses se gâtent pour nos deux touristes...
La revue nous propose la relecture du tome 14 de Benoît Brisefer, une des créations emblématiques du génial Peyo (mais qu'il avait rapidement abandonné pour se consacrer à Johan et Pirlouit puis Les Schtroumpfs). C'est le fils de Peyo, Thierry Culliford, avec Luc Parthoens qui sont aux commandes du scénario avec un premier épisode qui est déjà très entraînant.
Les dessins de Pascal Garray s'inscrivent dans la ligne de ceux de Peyo puis de Wasterlain : à défaut d'être très personnel donc, le résultat est tout de même très abouti, élégant et rétro.

Pour le reste du programme, j'ai aimé :

- Le royaume.  Benoît Féroumont poursuit son gag hilarant sur la famille royale de Belgique en revenant à l'époque de sa série : 2 planches très efficaces, dans lesquelles on savoure le style si expressif de cet excellent auteur.

- Dans les coulisses du n° 4000. Munuera nous apprend dans quelles circonstances sa fille a terminé le gag du n° précédent.
- Les Campbell : Révélations et mensonges. Le même Munuera nous propose aussi un nouvel épisode inédit de sa série de pirates, où il revient sur la révélation de la véritable identité du terrible Morgan : ceux qui apprécient le trait si délié et énergique de l'artiste seront conquis.

- Le Choc. Guillaume Bouzard nous explique, lui aussi, comment il a pu écrire et dessiner Les tuniques bleues dans le n° 4000 : c'est marrant, au point qu'on souhaiterait vraiment qu'il remplace Cauvin et Lambil au moins une autre fois, sur la durée d'une histoire complète.

- Marzi. Marzena Sowa et Sylvain Savoia avait osé détourner leur héroïne avec audace dans le précédent n°. Ils nous la ramènent, telle qu'en elle-même, très attachante, pour évoquer Noël. Cette bd a un charme fou.

- Choc. Si vous aviez cru que Colman et Maltaite avaient vraiment démasqué le célèbre adversaire de Tif et Tondu la semaine dernière, c'était bien mal les connaître : une page réjouissante et superbement dessinée.

- Minions. Didier Ah-Koon et Renaud Collin avaient, eux, envoyé un de leurs minions dans la préhistoire : il est temps de le rendre au présent avec cette page savoureuse, merveille d'humour décalé (et sans parole).

- Animal lecteur. Le titre de Salma et Libon a droit à 2 pages et comme toujours livre une réflexion douce-amère sur le métier de libraire : mine de rien, ces récits, qui peuvent passer facilement inaperçus à cause de leur situation (une colonne à côté du sommaire chaque semaine), sont très bien vus.

- Les poissards. Deux nigauds nordiques sont obligés de se carapater après avoir accidentellement blessé leur chef : le trop rare mais formidable Thierry Martin nous offre 4 pages excellentes, très drôles, dont l'action sautillante et le dénouement sont un vrai bijou.

- Opération Noël. la revue a toujours été attachée aux contes de Noël (on en trouve un, rare, par Franquin, dans le Méga Spirou qui vient de sortir ces jours-ci), et cette année, ce sont Maïa Mazaurette et l'illustrateur Florent Sacré qui s'y collent : très beau, touchant. Mission réussie.

- Dans la hotte des ménagères. Isa ironise, avec beaucoup d'à-propos et de mordant, sur le sexisme des cadeaux de Noël : son récit de 3 pages est délectable (avec un clin d'oeil aux prix Nobel récemment décernés).

- La magie de Noël. Sti et Denis Goulet se penchent sur le sort de deux lutins qui ont agressé Oui-Oui et braqué une banque ! 4 planches très marrantes, avec une morale implacable.

- Rob. Le robot incite Clutch à dégoter un job, même pour les fêtes. Une fois la chose faite, il va cependant le regretter. James et Boris Mirroir sont toujours aussi inspirés avec leur série qui est devenue une de mes préférées de la revue.

- Viu. Ruben Del Rincon (lui aussi trop rare) nous gratifie d'une superbe histoire, en 5 pages, visiblement autobiographique : je défie quiconque de ne pas être à la fois ému et le sourire aux lèvres à la fin.

- Billy Brouillard. Guillaume Bianco, en pause de Zizi chauve-souris, en profite pour ramener son propre héros, un gamin qui rêve d'un cadeau bien spécial. Décidément, j'aime beaucoup ce que fait cet auteur, qui sait traiter des enfants en évitant toute mièvrerie.

- L'Atelier Mastodonte. Obion continue de draguer Mathilde Domecq, qui en profite avec une réjouissante malice. Alfred, lui, continue de se chercher et sombre bel et bien dans la crise existentielle. Encore un sans-faute pour ce titre unique en son genre.

- Tash et Trash. Dino, toujours en forme, nous sert un strip jubilatoire. / Capitaine Anchois. Floris n'est pas en reste avec sa bande de pirates crétins.

- Dad. Et comme d'habitude, Nob ferme le ban avec un nouveau magnifique gag de son héros. Il nous gâte au-delà du possible, signant aussi la somptueuse couverture du n° (voir ci-dessous la version complète et non lettrée). 

En direct de la rédak revient sur les "égarements" de quelques auteurs dans le précédent numéro, et Jérôme Jouvray (un des membres de L'atelier Mastodonte) explique la règle des 180° (mais tous ses collègues ne sont pas d'accord...).
Les aventures d'un journal revient, pour sa part, sur les efforts de Franquin quand il s'agissait d'honorer Noël pour la revue (certains découvriront là une planche rare du Nid des Marsupilamis), alors même que les fêtes religieuses étaient loin de le passionner.

Un bien beau numéro. 

mardi 16 décembre 2014

Critique 543 : MON DERNIER AU VIÊTNAM (MEMOIRES), de Will Eisner


MON DERNIER JOUR AU VIÊTNAM (MEMOIRES) est un recueil de 6 histoires courtes écrites et dessinées par Will Eisner, publié à l'origine en 2000 par Dark Horse Comics et traduit en France par Delcourt en 2001.
*
"Regardez-moi ce paysage ? C'est joli, hein ?
Même si on est en train de la saccager !"
(Extrait de l'histoire Mon Dernier jour 
au Viêtnam.)

- 1/ Mon Dernier Jour au Viêtnam (27 pages). Un major de l'armée américaine au Viêtnam escorte pendant une journée un reporter sur le terrain, à bord d'un hélicoptère. Ils survolent la jungle puis atterrissent dans un camp militaire qui est bientôt attaqué par les Viêt-congs. Le major voit alors sa fin proche mais le journaliste l'entraîne à bord de l'hélico avec lequel ils repartent contre les ordres.

- 2/ La Périphérie (4 pages). A Saïgon, un jeune viêtnamien ironise en commentant les discussions des journalistes de guerre à la terrasse ensoleillée d'un café.

- 3/ Le Blessé (6 pages). Un soldat se remémore en buvant un verre comment il a perdu sa main gauche après avoir couché avec une prostituée viêtnamienne qui a, avant de partir, glissé une grenade dégoupillée sous leur lit.

- 4/ Jour d'ennui en Corée (6 pages). Un soldat est frustré par le manque d'action et se souvient des parties de chasse avec son père, qui ne l'estimait pourtant pas. Il repère alors dans un champ voisin une vieille coréenne qu'il décide de tuer.

- 5/ La Corvée (4 pages). Un fusilier est affecté, à son grand dam, à la maintenance. Malgré sa colère et son envie de se battre, il rend visite chaque soir à des orphelins coréens.

- 6/ Un Coeur Violet pour George (10 pages). Chaque soir, George se soûle et tape sur la machine à écrire du chef sa demande d'affectation pour aller en zone de combat. Deux de ses amis, qui tiennent à lui et ne veulent pas qu'il se fasse tuer, déchirent chaque matin la lettre avant l'arrivée de leur supérieur. Quand ils confient cette mission à Hal, celui-ci l'oublie à cause de son départ en permission. Ils apprennent ensuite que George est mort au front.

C'est une nouvelle fois à une oeuvre tardive de Will Eisner que je me suis attachée avec la lecture de Mon dernier jour au Viêtnam, réalisée en 2000 alors qu'il avait 83 ans (!). Si la valeur n'attend pas le nombre des années, elle ne dissipe pas non plus avec le grand âge comme le prouve ce recueil de nouvelles inspirées par les propres souvenirs ou la relation d'anecdotes glanées par l'auteur.

Comparé à des romans graphiques comme Dropsie Avenue ou La Valse des alliances, cet album est plus modeste par son sombre de pages ("à peine" plus de 70 quand même), mais le génie narratif d'Eisner y est encore éclatant. 

Dans la préface qu'il signe, l'auteur nous explique avoir effectué son service militaire en 1942 à Aberdeen, dans le Maryland. Comme tous ses camarades appelés sous les drapeaux à cette époque, il n'aspirait qu'à rester en Amérique et en vie. Il a eu cette chance car il a travaillé au journal du camp puis à la maintenance préventive (en dessinant des pages sur les problèmes matériels et leur résolution). En 1950 débute la guerre de Corée et Eisner anime à nouveau le journal pour lequel il oeuvrait huit ans auparavant, "Army Motors" sous contrat civil, puis il crée "PS Magazine", dont il s'occupera jusqu'en 1972. En 54, il visite Séoul pour "PS Magazine" : un an avant, l'armistice a été signée entre la Corée du Sud et les Nations Unies, et l'armée américaine enseigne la maintenance préventive aux sud-coréens. Puis en 1967, Eisner se déplace jusqu'au Viêtnam en se posant à Saïgon : un an plus tard, l'attaque du Têt annoncera le début de la fin pour l'armée américaine.

Ces faits résument parfaitement ce qui va inspirer à Eisner les 6 histoires de cet album : certaines ont été imaginées à partir de témoignages de soldats, la dernière a été vécue directement par l'auteur lui-même (il a choisi de la raconter car elle l'a hantée comme tous les autres protagonistes du drame).

Ce qui frappe ici, c'est finalement l'extrême simplicité avec laquelle Eisner s'empare du thème de la guerre et de ses conséquences sur les hommes qui la font, il ne parle pas des généraux ou des politiques qui décident des stratégies de combat, mais bien de tous ceux qui sont sur le terrain, parfois en première ligne, parfois dans des bases plus reculées, chacun traversant cette période étrange où on souhaite gagner la guerre tout en n'y perdant pas la vie (même si quelques-uns en reviendront moralement brisés ou physiquement mutilés).

Eisner s'attache à un personnage à chaque fois, dans une situation précise : le major dont c'est le dernier jour sur place et qui fanfaronne avant de s'effondrer parce qu'il croit son heure venue, un gamin qui observe les échanges des correspondants de guerre dont l'un a subi une terrible perte, un soldat piégé par les belles asiatiques et incapable d'en retenir la leçon, un autre qui n'aspire qu'à faire un carton contre une innocente paysanne parce qu'il s'ennuie, celui-là encore qui ronge son frein tout en s'étant attaché à des orphelins, ou ce dernier qui sera victime d'une effroyable malchance et de son alcoolisme. 
L'auteur nous parle d'eux à hauteur d'hommes, sans les juger, mais en montrant lucidement que ses personnages subissent tous la guerre d'une manière ou d'une autre, les uns en souhaitant s'en éloigner, les autres en voulant y participer sans mesurer le danger ou pour libérer leur instinct meurtrier ou revanchard. Cette approche donne aux récits une perspective troublante mais surtout procure une émotion souvent poignante (en particulier dans La périphérie et Un Coeur violet pour George).

Au sujet de la dernière histoire du recueil, elle possède une force particulière, qui la distingue des autres en cela qu'Eisner en a été un des acteurs : on ressent l'impérieuse nécessité qu'il a eu de la raconter, comme un témoignage, et le dénouement vous serre le coeur par sa cruauté et son absurdité.

Visuellement, comme toujours chez Eisner, l'image est si intimement liée au propos qu'il est impossible de la considérer comme une partie distincte, c'est un prolongement qui bonifie le script, qui continue la narration. Et cet album offre quelques exemples de l'extraordinaire qualité du dessinateur dans l'expresssion de l'art séquentiel.

Will Eisner se passe de cases et compose des planches constituées de plans sur les personnages, sans jamais se servir de la plongée ou de la contre-plongée dans les angles de vue, en privilégiant aussi les plans en pied (avec le personnage représenté entièrement) ou les plans moyens (avec le personnage en buste ou jusqu'à la taille). L'absence de cadres et la distance avec le protagoniste procurent un rapport juste avec ce qui lui arrive, ce à quoi il pense, ce qu'il dit, et dans ce dernier cas de figure, la règle du "4ème mur" est allègrement brisée, quand l' "acteur" s'adresse directement au spectateur/lecteur, face à l'image. Ce procédé de métafiction en dit long sur la liberté et la maîtrise d'Eisner avec son média (comme en témoigne la première histoire, avec le major).

Tout aussi bluffant est le 3ème récit (Le blessé), sans parole, mais tellement éloquent : l'artiste fait tout passer, en à peine 6 planches, sans avoir besoin de mots. On saisit la fatigue, la douleur, la colère, le ressentiment, le dépit, le pardon, le retour à la vie de ce soldat trahi par une prostituée. C'est une métaphore brillante sur le conflit mené par l'Amérique en Asie, une Amérique trop sûre d'elle et qui se cassera les dents face à un adversaire mésestimé mais plus astucieux, ou aussi cruel - pensée synthétisée dans une partie du monologue du major de la première histoire qui fait admirer le paysage à son passager tout en faisant remarquer que l'armée le saccage.

C'est tout bonnement magistral : Will Eisner réussit le tour de force de tirer une morale sans jamais faire la morale. En grand humaniste avant tout, il dresse de la guerre des portraits d'hommes bouleversants, avec une subtilité narrative et une adresse visuelle qui ne cessent d'éblouir.  

lundi 15 décembre 2014

Critique 542 : WONDER WOMAN, VOLUME 1 - BLOOD, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Tony Akins


WONDER WOMAN : BLOOD rassemble les épisodes 1 à 6 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#1-4) et Tony Akins (#5-6), publiés en 2011 par DC Comics.
Cette nouvelle série s'inscrit dans le reboot des titres édités par DC Comics sous le nom de "New 52", conçu pour permettre aux lecteurs un nouvel accès aux séries.
*
En 2011, pour donner un coup de fouet artistique et commercial à sa production de comics, DC Comics s'est lancé dans une refonte radicale de ses séries, remettant les compteurs à zéro et effaçant leur continuité. Ce n'est pas la première fois que l'éditeur procède ainsi puisque déjà dans les années 80, après la saga Crisis on Infinite Earths, l'univers DC avait été bouleversé pour plus être plus compréhensible.

Toutefois, si l'opération n'est pas inédite, elle fait son effet. On peut cependant noter que toutes les séries n'ont pas subi le même traitement de chocs, car il paraissait délicat de reformater complètement des hits comme Batman ou Green Lantern.
Dans le cas qui nous intéresse ici, c'est un lifting spectaculaire car Wonder Woman, bien qu'elle ait eu pour l'écrire et la dessiner nombre d'équipes créatives talentueuses, avait quand perdu de son éclat. En confier les rênes à Brian Azzarello (fort, entre autres, du succès de sa série 100 Bullets, dessinée par Eduardo Risso, publiée sous le label Vertigo, la collection adulte de DC Comics) et Cliff Chiang (brillant sur Green Arrow/Black Canary, écrit par Judd Winick, ou le roman graphique Neil Young's Greendale, écrit par Joshua Dysart), soit le duo gagnant de Dr 13 : Architecture and Mortality, était un pari audacieux mais excitant.

Et la pari est gagnant comme le prouvent les 6 premiers épisodes de leur run - qui s'est achevé au #36 récemment en vo - , rassemblés dans ce recueil sous le titre générique de Blood.

Azzarello y effectue une relecture intelligente et efficace en corrigeant avec à-propos les origines de Diana l'amazone, qu'il relie au panthéon des dieux grecs, d'une part, et au destin d'une jeune fille enceinte de Zeus, d'autre part. Héra en prend ombrage tandis que Poséidon, Apollon ou Mars se positionnent pour remplacer le dieu des dieux sur son trône après que celui-ci ait mystérieusement disparu.

Le récit est mené sur un tempo enlevé et se lit d'une traite. Mais cette rapidité de la narration n'exclut pas une densité de l'intrigue : Azzarello ne s'attarde pas sur qui est Wonder Woman mais préfère traiter de ce qu'elle représente et de son engagement dans une double quête - sur sa famille et la protection de Zola.
Il lui adjoint des seconds rôles mémorables comme Hermés ou l'oppose à Stryfe, incarnation de la discorde, fille d'Héra, dont le rôle est ambigü à souhait.

En somme cette version réussit à être originale comme un comic-book indépendant, à la façon de ce ce que propose Vertigo, et basiquement accrocheur comme une série mainstream, en utilisant les clichés avec habileté (une alternance bien dosée de scènes d'action musclées et d'introspection, une galerie de personnages complotant à qui mieux-mieux pour donner de la perspective à l'histoire. Le meilleur des deux mondes de l'éditeur, si bien agencé qu'on peut apprécier la série sans être obligé de suivre ce que fait l'amazone dans d'autres titres (car le succès de cette version en a refait une star de la Justice League et inspiré Superman-Wonder Woman, où elle est en couple avec l'homme d'acier - toutefois, difficile de ne pas penser que partager leur créature ainsi n'est pas ce qui a décidé Azzarello et Chiang à conclure leur prestation sur la série cette année).

Cliff Chiang assure les dessins des 2/3 de cet album. Il n'a pas seulement réalisé, encrage compris, les planches de ses épisodes mais aussi re-designé l'héroïne et imaginé le look de tous les personnages : cela donne des visuels étonnants, qui rompent avec les représentations traditionnelles qu'on se fait des divinités grecques.
Son trait élégant et épuré, au tracé nuancé, convient idéalement au projet : avec lui, Diana est à la fois très féminine et crédible en guerrière, il évite tous les clichés qu'on pouvait redouter (et qui ont souvent esthétiquement nui au personnage par le passé).
Comme en témoigne le double-page ci-dessus, Chiang s'enhardit aussi dans son découpage avec quelques séquences épatantes où il prouve qu'il est aussi à l'aise dans l'action que dans des scènes plus intimistes.

Le rythme de travail de Chiang ne lui permet, hélas !, pas d'aligner des épisodes en quantité, et donc il est remplacé sur les deux derniers épisodes de ce premier tome par Tony Akins, qui possède un style proche du sien. C'est un choix judicieux qui assure une cohérence graphique à la série, même si je trouve qu'Akins produit des planches et des personnages moins raffinés que son partenaire.

DC a réussi son coup cette fois-ci, avec une relance intelligente, subtile, efficace : Wonder Woman s'offre une nouvelle jeunesse, pleine d'énergie, aussi accomplie narrativement que visuellement. La méthode du reboot reste discutable mais trouve une justification positive quand elle aboutit à une production aussi enthousiasmante.