vendredi 24 janvier 2020

FOLKLORDS #3, de Matt Kindt et Matt Smith


La série de Matt Kindt et Matt Smith est devenue un rendez-vous que j'attends avec gourmandise. Folklords s'est imposée sans forcer, par la seule force de son histoire et de son graphisme efficace et sobre. Mais aussi parce qu'elle suggère, de manière subtile, une autre dimension, un subplot encore cryptique mais très accrocheur sur la notion même de conte.


Ansel revient à lui dans la cabane où il a suivi la piste de son ami, l'elfe Archer, et de l'orpheline Greta. Mais mauvaise surprise : c'est cette dernière qui l'a piégé et s'apprête à le torturer comme d'autres enfants avant lui.


Par le passé, Greta et son frère Hanz ont échoué ici, après avoir fugué du village. Nourris de friandises, ils n'ont pu s'échapper, Hanz devenant même un monstre assassin pendant l'absence de leur hôte, Tines, un des bibliothécaires.


Pour garder un souvenir de leurs victimes, Greta les dessine avant leur trépas. Hanz saisit ses instruments de torture et s'apprête à les utiliser sur le malheureux Ansel. Mais on frappe à la porte de la cabane et Greta va voir qui est-ce, interdisant à son frère de commencer sans elle.


Lorsque des bruits de lutte parviennent jusqu'à Hanz, Ansel l'encourage à aller aider sa soeur. Puis il en profite pour se libérer. Il découvre ensuite que c'est la vilaine femme, précédemment croisée dans la forêt, qui se bat avec ses geôliers et lui ordonne de fuir.


Après les avoir tués, elle met le feu à la cabane et invite Ansel chez elle pour le soigner. Elle lui révèle que Archer l'a trahi. Puis il évoque sa quête, proposant à la vilaine femme de l'accompagner...

Tout dans Folklords a un air de déjà-vu : le décor, qui emprunte aux contes ; la construction du récit, avec chaque épisode consacré à une étape initiatique pour le jeune héros de la série ; les personnages, familiers...

... Mais c'est une impression trompeuse car Matt Kindt apprécie visiblement de tordre le cou aux clichés. Et ce troisième numéro illustre parfaitement cette tendance. On avait quitté Ansel en fâcheuse posture, prisonnier dans une cabane, ligoté à une planche où il allait être probablement torturé. Par qui ?

Et, surprise, ce n'est pas un ogre (ou une créature inquiétante équivalente), mais la jeune Greta, rencontrée dans la forêt, qui joue le rôle du bourreau. Elle déroule l'origine de son séjour ici - comme Ansel, elle a fugué, mais elle a été piégée avec son frère par un bibliothécaire ermite à coups de confiseries empoisonnées. Ce dernier disparu, elle a transformé sa cabane en cabinet des horreurs, attirant des innocents pour les supprimer tout en les dessinant avant leur décès pour conserver un souvenir.

En voyant cette jeune fille à qui on donnerait littéralement le Bon Dieu sans confessions, avec ses nattes blondes et son tablier bleu, son visage angélique, personne ne pouvait se douter du monstre qu'elle était. Contrairement à son frère, défiguré à force de se gaver de bonbons et devenu demeuré.

Kindt s'y entend pour faire monter la tension et on s'inquiète franchement pour le malheureux Ansel à qui on promet un très mauvais moment. D'où viendra son salut ? En voix off, le narrateur insiste, en ouverture et en clôture de l'épisode, sur la notion d'omniscience : cela renvoie au scénariste lui-même mais aussi au lecteur de l'histoire, les deux seuls (peut-être) à savoir ce qui peut se passer. A moins que tout ça ne les dépasse et que ce soit en vérité le récit qui le agisse plus qu'il n'influence le cours des événements.

C'est donc un sauveur aussi inattendu que le vrai monstre dont viendra le salut d'Ansel. Avant d'ultimes pages, mystérieuses, envoûtantes, qui nous entraînent vers une bibliothèque étrange, ajoutant à l'intrigue souterraine de Folklords, celle où se situent les rêves d'Ansel et d'autres indices sur la nature véritable de la série.

Confier les illustrations à Matt Smith est l'autre riche idée de la série (car si, comme c'était prévu initialement, c'était Kindt qui s'en était chargé, l'objet aurait été bien différent, assurément moins accessible, moins séduisant). Son style est simple, son trait sobre, dépouillé, son découpage lisible, classique.

Mais le diable est dans les détails, et il ne faut pas juger cette histoire à son apparence. Smith est un appât efficace et indéniable pour alpaguer le lecteur : on pénètre dans ce récit facilement, Ansel est un héros sympathique, le cadre a quelque chose d'immédiat, d'évident. Et pourtant, tout cela nous emmène ailleurs par petites touches : les costumes par exemple sont éloquents (Ansel avec son costume de collégien "normal" tandis que tous les autres sont vêtus comme des personnages de fables), les attitudes et les expressions ensuite (l'angoisse légitime d'Ansel face au calme déterminé de Greta ou le côté rustre de la vilaine femme).

Le découpage est d'une fluidité remarquable comme en témoigne la scène d'ouverture, avec des dessins d'enfants inquiétants, qui conduisent à la position périlleuse d'Ansel et au programme sinistre que lui réserve Greta. Ou, plus tard, quand la vilaine femme soigne Ansel, au coin d'un feu de cheminée, alors qu'elle lui révèle la trahison d'Archer ou qu'il lui parle de sa quête (le contraste entre l'ambiance apaisante et la tension électrique des dialogues fonctionne à fond).

D'une bande dessinée qui traite de la narration, de l'art de conter, on entend qu'elle soit à la hauteur de ses ambitions sans sacrifier à la nuance. Matt Kindt et Matt Smith font mieux que ça en distillant en experts les indices comme on sème de petits cailloux, ferrant le lecteur en lui donnant des frissons délectables et un mystère fascinant. 

SUPERMAN #19, de Brian Michael Bendis et Ivan Reis


La série est clairement entrée dans son deuxième acte avec la révélation publique par Superman de sa double identité. Brian Michael Bendis doit composer avec ce nouveau statu quo et il le fait en exposant les réactions de l'entourage du héros, sans écarter aucune question (et Dieu sait que les fans sont pointilleux sur le sujet...). Il peut compter sur Ivan Reis, en grande forme, pour le soutenir dans cette direction.


Perry White a convoqué Clark Kent et Lois Lane dans son bureau du "Daily Planet", en compagnie de Jimmy Olsen qui immortalise la scène. Mais les assurances ont exigé le renvoi du journaliste, craignant que Superman ne mette en danger le quotidien.


Pourtant, Perry réengage aussitôt Kent parce qu'il a saisi, comme le propriétaire du journal, l'avantage publicitaire d'avoir Superman dans son personnel. Clark conserve donc son poste, à certaines conditions : ne plus se cacher derrière son double comme source de ses infos. Et livrer ses articles avant tout le monde.


Il faut ensuite observer les réactions de la rédaction. Trish Q, la commère du "Daily Planet", présente ainsi ses excuses à Clark et Lois pour avoir entretenu la rumeur d'une liaison entre cette dernière et Superman. Les autres journalistes soutiennent le couple.


Superman a l'occasion de mesurer à quel point les citoyens de Metropolis ont la même attitude que ses collègues quand il survole les rues de la ville sous les vivats. Puis il se rend au Hall de Justice où ses pairs super-héros se sont réunis pour débattre de la situation.


Loin de là, une délégation des Planètes Unies présente un monde inhabité à des apatrides. Mais la visite est interrompue par Mongul qui refuse l'autorité de cette nouvelle organisation. Superman intervient mais reçoit une correction. Personne ne bouge et Mongul de pointer l'hypocrisie générale...

Les deux tiers de l'épisode sont donc consacrés à l'analyse des conséquences de ce qui s'est joué dans le précédent numéro. Superman a avoué au monde entier qu'il était le journaliste Clark Kent car il en avait assez de jouer cette comédie et qu'il était convaincu que cela simplifierait sa vie mais aussi ses rapports aux autres.

En abattant cette carte, Brian Michael Bendis, comme souvent dans sa carrière, a divisé le lectorat. D'abord parce qu'il a déjà fait le coup, avec Daredevil (même si Matt Murdock n'a officialisé son outing que lors du run de Mark Waid, donc bien après). Même si le scénariste s'en est tiré très favorablement (y compris selon ses détracteurs) à l'époque, l'impact est tout de même différent avec un personnage de l'envergure de Superman.

Il faut aussi compter avec le fait que la double identité de Superman a été précédemment dévoilé (par Lois Lane durant l'ère "New 52" par exemple), mais DC a enterré cela par la suite. Bendis a eu, lui, carte blanche pour mettre en scène ce scoop, de manière à ce qu'il ne soit pas atténué ou effacé : il est acquis que la situation va durer.

Il n'empêche que, pour beaucoup, tout cela est une nouvelle preuve que "Bendis veut détruire Superman" (allez donc sur YouTube, vous verrez que c'est en ces termes que d'aucuns résument l'entreprise du scénariste sur la série). Il a déjà modifié considérablement Jon Kent (en le faisant vieillir précocement puis en l'envoyant au XXXIème siècle) - peut-être pas son idée la plus inspirée (surtout vu l'intérêt relatif pour l'instant de Legion of Super Heroes), il est vrai.

En tout cas, en opérant de la sorte, Bendis doit affronter désormais une foule de questions car Superman sorti du placard, ce sont des principes déontologiques de son métier de journaliste et un positionnement comme super héros au sein de la Justice League qui doivent être examinés. Ce mois-ci, Bendis revient donc sur la place de Kent au sein du "Daily Planet" et il s'en sort très habilement. Pour ce qui est de la Ligue de Justice, cela sera détaillé dans un numéro spécial (un autre sera consacré aux réactions de ses ennemis).

Pour cette partie, Ivan Reis doit faire face à deux défis graphiques : d'abord, il met en scène le quatuor Kent-Lane-White-Olsen dans l'intimité (relative) du bureau du rédacteur en chef du "Planet". L'artiste brésilien prouve une nouvelle fois qu'il est excellent dans ce genre de scènes, en représentant merveilleusement les expressions des personnages. C'est un aspect qu'on sous-estime chez Reis, mais il est vraiment à son aise quand il doit se concentrer sur les émotions : l'enthousiasme de White, les doutes de Clark, l'assurance tranquille de Lois, les interventions décalées de Jimmy Olsen, tout est parfaitement dessiné.

Puis Reis passe à des pages très fournies, trois doubles pages en fait, d'affilée, où son génie du détail est toujours impressionnant : la salle de rédaction du "Planet", les rues de Metropolis, la salle de réunion du Hall de Justice. Sur cette dernière (voir plus haut), il montre une assemblée ahurissante de super-héros qu'on peut facilement identifier et qui réserve quelques surprises (Harley Quinn en bonne place, mais aussi le Doctor Fate).

Enfin, dans le dernier tiers de l'épisode, Reis donne l'impression de lâcher les chevaux car Bendis utilise son graphisme dans toute sa puissance. L'affrontement entre Superman et Mongul rappelle la (longue) bagarre entre le kryptonien et Rogol Zaar (Mongul est aussi un malabar qui ne fait pas dans la dentelle et l'issue de ce premier combat se solde par la défaite de Superman), à la différence que Mongul a une apparence plus aboutie que Zaar (dont le design, signé Jim Lee, était médiocre).

La réaction des spectateurs de l'affrontement permet à Bendis et Reis d'indiquer que "la Vérité" ("Truth", le titre de cet arc) va être sondée à plusieurs niveaux, notamment concernant l'organisation des Planètes Unies, rassemblée derrière Superman, mais inerte, pétrifiée, effrayée quand il est rétamé par Mongul (qui ne manque évidemment pas d'en souligner l'hypocrisie).

Comme je le disais, on entre dans le deuxième acte du run de Bendis et l'histoire qu'il entame est très prometteuse (alors que, dans le même temps, j'ai totalement lâché Action Comics, qui a sombré dans du grand spectacle bourrin, affreusement dessiné par Romita Jr).

jeudi 16 janvier 2020

SKULLDIGGER + SKELETON BOY #2, de Jeff Lemire et Tonci Zonjic


Le premier épisode de Skulldigger + Skeleton Boy avait été un de mes gros de coeur du mois dernier et on peut compter sur Jeff Lemire pour tenir bon le cap encore sur ce numéro. C'est toujours un modèle du genre, à la fois simple, fluide et dense, avec des personnages et des situations fortes. Qui plus superbement mis en images par Tonci Zonjic, qui se lâche vraiment et transcende le script.


Skulldigger a emmené l'orphelin dans son repaire mais il lui réserve un accueil peu commode puisqu'il l'enferme dans une pièce trois jours durant. Le garçon réclame sa liberté et l'obtient en défiant son protecteur. Qui s'empresse de le tester au combat.


Après une rapide visite à l'hôpital psychiatrique qui vient juste de signaler la disparition de l'enfant, la détective Amanda Reyes suggère au capitaine Howard que Skulldigger a enlevé le garçon. Elle se fait rappeler à l'ordre et comprend que l'action du justicier arrange les affaires de la police.


L'orphelin suit un entraînement très dur de la part de Skulldigger. Mais il ne baisse pas les bras et finit par gagner le respect de son hôte. Lors d'un dîner, il découvre même son visage et ses manières vieux-jeu. Mais il n'est pas encore question de l'accompagner en mission.

Amanda Reyes doit encore s'absenter et sa compagne, Theresa, le lui reproche, ayant remarqué que même lorsqu'elles sont ensemble, la détective reste préoccupée par son métier. Reyes est prête à la séparation plutôt que de sacrifier sa vocation.


 Reyes dans la salle, Skulldigger et le garçon devant la télé, ils assistent au discours de Tex Reed lors de sa campagne électorale. Il promet l'arrestation de Skulldigger mais c'est GrimJim qui s'invite au meeting et annonce sa candidature comme maire de Spiral City.

Jeff Lemire est un homme pressé mais qui ne confond pas vitesse et précipitation. Comme les précédents spin-off de Black Hammer, Skulldigger + Skeleton Boy est une mini-série (en six épisodes), ce qui ne laisse pas le loisir à son auteur de traîner pour en exposer le cadre et les protagonistes ou l'argument. Mais de cette contrainte, Lemire fait son miel.

En s'imposant une limite d'épisodes, le scénariste s'oblige à une certaine urgence. Ce qui ne l'empêche pas d'y mettre les formes car rien ne souffre ici l'approximation, ni la dimension d'hommage du projet, ni le développement de l'intrigue.

Par exemple, par rapport au précédent chapitre, celui-ci accorde une place plus déterminante au détective Reyes : elle a droit aux scènes les plus frappantes, les plus éloquentes aussi, de son passage à l'HP à son dialogue avec son supérieur et à l'explication sèche avec sa compagne. Lemire brosse le portrait d'une femme flic intègre, intransigeante, mais aussi dépassée par des considérations politiques sur lesquelles elle n'a aucune prise. Il est ainsi clair que la police s'arrange fort bien d'avoir un vigilante dans les rues de Spiral City, prêt à tuer des voyous, car c'est moins de boulot pour les forces de l'ordre et plus de tranquillité pour les honnêtes citoyens. Tant pis si ce justicier violent kidnappe un gamin et applique sa propre conception du bien et du mal, en jouant le juge et le bourreau sans contrôle.

Mais Reyes n'est peut-être pas si seule que ça. A la fin de cet épisode, elle assiste au discours électoral de Tex Reed, l'ancien justicier Crimson Fist (qui a combattu aux côtés des héros de Black Hammer), et qui dresse un constat sans concessions sur la société. Il condamne sans appel Skulldigger, promet son arrestation s'il est élu.

Devant un écran de contrôle dans son repaire, avec son protégé, l'intéressé ne bronche pas. Est-ce parce qu'il est, comme c'est suggéré, l'ancien sidekick de Crimson Fist ? Ou alors parce qu'il se fiche d'un néo-politicien dont il doute qu'il changera une ville s'accommodant fort bien des brutalités de Skulldigger ?

Ce héros (ou anti-héros) reste une énigme pour le lecteur. Lemire ne nous donne pas son vrai nom (pas plus que celui de l'orphelin qu'il a pris sous son aile), et finalement même quand on découvre son visage sans son sinistre masque, tout est fait pour qu'on ne soit pas plus avancé. Mais Lemire joue habilement sur ce mélange de frustration et d'excitation pour prouver que la question "qui est Skulldigger ?" peut attendre sa réponse. Elle viendra sans doute en même temps que celle concernant son éventuel passé en tant que Alley Rat (le second de Crimson Fist). Pour l'instant, c'est davantage la dimension symbolique du personnage qui importe. Le Skulldigger est l'avatar de son époque au même titre que le méchant de l'histoire, GrimJim, autre représentant du "gim'n'gritty" des comics des années 80.

Au centre de tout cela, il y a surtout l'orphelin anonyme (comme pour mieux synthétiser tous les orphelins des comics devenus justiciers). En étant prêt à tuer son mentor pour lui prouver son mérite d'être son assistant, il le convainc de l'entraîner. Pour le convaincre de sa volonté, il encaisse les coups. Mais ça reste une gamin, impatient, et qui se demande ce que Tex Reed comprend de la vie à Spiral City quand il promet un avenir radieux. Ce garçon, c'est l'innocence perdue de la ville.

Pour traduire cela en images, il fallait un artiste inspiré. Et Tonci Zonjic l'est. Mieux encore : il sublime le script dont il dispose. Plus que dans le premier épisode où il illustrait, certes très élégamment, le propos, cette fois il se lâche vraiment.

Le découpage se fait audacieux, le temps d'une somptueuse double page (voir plus haut) qui résume l'entraînement de Skulldigger. Zonjic s'est fait les crayons sur les productions Mignola, en particulier Lobster Johnson, ce n'est pas un débutant, mais un narrateur accompli, avec une palette très large. On voit qu'il pense ses compositions en considérant tous les aspects, y compris la colorisation.

Ainsi n'hésite-t-il pas à imposer à plusieurs reprises des cases en noir et blanc pour souligner une action-clé, un tournant dans la formation de l'orphelin. C'est souvent fugace, mais le procédé est si efficacement utilisé qu'on reconnait son importance.

Parce qu'il a un style sobre, dépouillé, en émule d'Alex Toth, Zonjic sait qu'il doit dessiner chaque case comme une vignette sans fioritures, un plan-une idée. Et parce qu'il maîtrise son art, il n'a pas besoin d'en rajouter dans les détails. Ainsi chaque trait est-il une inflexion capitale, chaque angle de vue est soigneusement sélectionné, chaque ombre cache une partie de l'image pour mettre en valeur ce qui reste.

Voilà ce qu'est la narration graphique quand un dessinateur dispose d'un script solide et d'une pratique accomplie de sa discipline. Zonjic fait beaucoup avec peu, littéralement. On aurait tort de ne pas s'attarder sur son dessin parce qu'il est simple parce que c'est justement sa justesse qui l'autorise à être simple.

Décidément Skulldiger + Skeleton Boy a tout d'un futur classique. Ne passez pas à côté, que vous choisissiez de le lire mensuellement ou d'attendre sa publication en recueil.
La couverture variant de James Harren.

LEGION OF SUPER HEROES #3, de Brian Michael Bendis, Ryan Sook et Travis Moore


Franchement je ne sais que penser de ce troisième épisode qui, s'il conserve les qualités des deux précédents, en souligne aussi les défauts. Legion of Super Heroes a du mal à m'accrocher vraiment, comme si Brian Michael Bendis jetait en pâture au lecteur une foule de personnages et de situations sans réussir intéresser avec. Visuellement, c'est pourtant toujours très séduisant, Ryan Sook étant soutenu par l'excellent Travis Moore.


Sans prévenir personne, Superboy a décidé d'aller chercher Robin au XXIème siècle car il pense qu'il sera le plus approprié pour enquêter sur la planète Gotham dans l'affaire de la réapparition du trident d'Aquaman. Mais, une fois arrivé dans le futur, Damian Wayne tombe malade.


Pendant ce temps, une partie de la Légion se déplace sur Rimbor pour y parler avec le général Cra Nah, le père d'Ultra Boy, précédent possesseur du trident d'Aquaman. Hélas ! la conversation tourne court car il veut récupérer l'objet par la force.


De leur côté, au même moment, l'autre délégation de la Légion se déplace sur la planète Gotham où elle obtient auprès du commissaire Sevenbergen d'auditonner Mordru. Saturn Girl tente, en vain, de sonder l'esprit du sorcier à propos du sorcier.


Dawnstar rappelle au Q.G. la Légion où est incarcéré Cra Nah, en sachant que cela risque de créer un grave incident diplomatique. Mais, avant de s'occuper de lui, Saturn Girl efface le souvenir de son passage ici à Robin et le ramène à son époque.


Superboy exige des explications et il est conduit au centre d'orientation pour les recevoir. La Légion rejoint Brainiac devant la cellule où croupit Cra Nah qui leur promet une guerre pour avoir volé le trident d'Aquaman et l'avoir enfermé.

En trois épisodes, il s'est passé déjà pas mal de choses dans cette relance de Legion of Super Heroes et on peut mettre cela au crédit de Brian Michael Bendis, visiblement soucieux de ne pas ennuyer les lecteurs, nouveaux ou anciens, avec un premier arc narratif trop centré sur l'exposition.

Mais alors d'où vient, malgré tout, ce sentiment que la série avance sans progresser ? Il manque quelque chose qui accrocherait vraiment l'intérêt, le ferait vibrer pour ces personnages, qui rendrait cette histoire palpitante.

Si les fans de la Légion ont tout le loisir de disséquer ce qui leur plait ou non dans cette version de la série, les néophytes en sont pour leur frais. Car il leur manque l'essentiel : la connaissance de cette équipe, de ses membres, de leurs relations, et du contexte dans lequel ils évoluent. Ce n'est pas avec le prologue (Legion of Super Heroes : Millenium), en deux parties hyper cryptiques, qu'on a vraiment été éclairé sur le sujet.

Aussi, si je compatis (moyennement quand même, faut pas pousser) pour ceux qui regrettent les anciens costumes, ou les grandes sagas de la série, en tant que nouveau lecteur de la Légion, je reste sur le quai, loin de ces considérations historiques ou esthétiques. Pour la plupart, j'ignore encore à pau près qui sont tous ces légionnaires du futur, leurs pouvoirs, leurs rapports, et je suis parfois bien largué pour saisir leur environnement.

Cette impression d'évoluer au milieu d'une foule de personnages en cherchant sans cesse leur nom, leur grade, leur capacité, est assez pénible pour s'intéresser à ce que raconte Bendis. D'autant que le scénariste persiste à enchaîner les scènes mouvementées tout en ne faisant qu'effleurer les vraies questions (on saisit vaguement que la présence de Robin/Damian Wayne n'est pas tolérée parce qu'il commis adulte des choses terribles - au point d'être comparé à Hitler !).

Mais sur le fond du dossier, c'est nettement plus flou, et quand ça ne l'est pas, c'est quand même embarrassant. Car on a affaire à une Légion qui agit comme une sorte de police galactique. En théorie du moins parce qu'on a déjà remarqué que la présidente des Planètes Unies ne la tient pas en haute estime. Et surtout parce qu'elle agit de manière très amateuriste. Ce sont des gamins qui passe le temps à se chamailler sur la stratégie, le chef de l'équipe, qui frappe et capture sans mesurer les conséquences, sonde les esprits (sans grande réussite quand il s'agit du sorcier Mordru ou de Cra Nah) et efface les souvenirs (sans scrupules), qui cache des infos à Superboy (après avoir prétendu qu'il était leur inspiration).

Tout ça est très brouillon. Et c'est étonnant de la part de Bendis, doué d'ordinaire pour animer de jeunes personnages, mais qui ne prend jamais de temps pour nous dire qui est qui (dans une trentaine de légionnaires quand même) et pourquoi ils agissent comme ils le font. La narration demeure fluide mais on est bien en mal de résumer ce qui vient d'être raconté. Au point qu'on nous annonce déjà la révélation de secrets... Et la fin de la Légion !

Il faut s'accrocher à ce qui reste pour ne pas abandonner. En l'occurrence au graphisme impeccable. Même si (mais c'était couru d'avance) Ryan Sook a déjà besoin d'aide (il ne dessine que les scènes se déroulant sur la planète Gotham), on garde quand même une qualité visuelle de haut niveau.

DC a eu la bonne idée d'appeler Travis Moore en renfort, le genre d'artistes qui mérite mieux que de jouer les pompiers de service mais qui s'acquitte de la tâche avec un impeccable professionnalisme. Il avait déjà suppléé Clay Mann sur Heroes in Crisis (notamment) et il remplace Sook avec la même rigueur. Ses planches sont vraiment belles, ouvragées, avec un niveau de détails très consistant, des personnages bien campés. Rien à redire.

Sook, lui-même, en faisant deux fois moins de pages que précédemment, ne démérite pas. Son trait raffiné, ses compositions minutieuses, sont un régal, et l'encrage de Wade von Grawbadger lui va comme un gant. Il faut être bien grognon pour ne pas être ébloui par cette série sur le plan graphique.

Mais si c'est beau à voir, ça reste très inégal à lire. Je suis sensible au fait qu'on est parfois tout simplement pas fait pour certaines séries, ou qu'il faut alors les lire plus tard, leur donner une seconde chance, ne pas se fier à la première impression. Mais, tout de même, force est de constater que les team books ne réussissent pas à Bendis depuis son arrivée chez DC (voir : Young Justice ou Event Leviathan).


vendredi 10 janvier 2020

X-FORCE #5, de Benjamin Percy et Joshua Cassara


S'il y a bien une série Marvel qu'on attend avec impatience et qui ne nous fait pas attendre, c'est bien X-Force. La machine de guerre de Benjamin Percy est devenue terriblement addictive bien qu'il s'agisse d'un "dirty book" (dixit l'auteur). Après le cliffhanger atroce du #4, ce numéro rebondit avec une efficacité redoutable, que Joshua Cassara illustre avec toujours le même mordant.


Wolverine et Kid Oméga ont été littéralement coupés en deux par l'explosion du portail de Krakoa qui devait les transporter dans le laboratoire de Greenspace, attaqué par un commando. Coincée sur l'île, Domino promet à Wolverine de venir le secourir.


Les mercenaires pillent des échantillons krakoans tout en étant, pour certains d'entre eux, pressés de repartir. Ils ont raison car, même mutilé, Wolverine a survécu et commence à se venger de manière sanglante. Il reçoit une riposte encore plus brutale.


Mais, cependant, Domino a été rejointe par Forge et son arsenal bio-technologique. Grâce au renfort du téléporteur aborigène Gateway, ils débarquent dans les locaux de Greenspace à temps avant que le commando n'en reparte.


Forge récupère Wolverine pendant que Gateway s'occupe du pilote de l'hélico qui devait évacuer les mercenaires. Très remontée, Domino fait un carnage mais le Fauve réussit à la raisonner in extremis pour qu'elle épargne au moins un des ennemis afin qu'il soit interrogé sur Krakoa.


Kid Oméga est confié aux soins du Guérisseur tandis que Wolverine et Domino partagent une bière. Dans une salle d'interrogatoire sur l'île, le Fauve et Marvel Girl sondent leur prisonnier. Ils en tirent peu d'informations sur son commanditaire sinon un vague portrait robot.

Fascinante série que cette version de X-Force, d'autant plus que, à la faveur du calendrier des sorties, ce numéro s'apprécie encore mieux après avoir lu X-Men #4 (paru la semaine dernière). En effet, le Pr. X y avertissait, lors du forum économique de Davos, qu'en cas de nouvelles agressions contre la Nation X, celle-ci s'autorisait désormais à riposter sans retenir ses coups.

On le sait, la X-Force est le bras armé des mutants, mais pas seulement puisque l'équipe est formée de deux parties, l'une pour la partie renseignements-enquêtes, l'autre pour la partie offensive. Des six personnages qu'il a à sa disposition, Benjamin Percy fait une unité à la fois crédible, efficace et face à des menaces réelles.

Un des challenges des scénaristes de la franchise "X" est en effet de composer avec le fait que les mutants ont vaincu la mort. Percy a parfaitement intégré ce paramètre et en joue si bien qu'il réussit à nous faire vibrer malgré tout, quand ses héros sont en piteux état. Littéralement coupés en deux, Wolverine et Kid Oméga peuvent très bien être retapés, mais il n'empêche la violence qu'ils subissent saisit.

L'autre défi, c'est de ne pas adoucir le propos. Percy doit montrer une équipe tiraillée par des motivations contraires : le Fauve, Marvel Girl et Sage sont des mutants qui veulent minimiser le sang versé, non seulement par respect des lois primordiales du Conseil de Krakoa (ne pas tuer d'humains), mais aussi parce qu'ils se posent en individus éclairés, civilisés. Au contraire, Wolverine, Domino et Kid Oméga sont prêts à tout pour riposter contre leurs ennemis (Wolverine par nature, Domino par rancune, Kid Oméga par complexe de supériorité). Tout cela, Percy le traite vite mais bien.

Avec la fermeté affichée par le Pr. X, on comprend surtout que la loi selon laquelle les mutants ne tueront plus d'humains a du plomb dans l'aile. Mais Percy le prend en compte avec bien plus d'intelligence que Gerry Duggan dans Marauders (où Tornade éborgne et Pyro carbonise sans scrupules). En vérité, le scénariste prouve qu'il est impossible quand on forme une X-Force de ne pas tuer d'humains. Quand le Fauve tente de calmer Domino, lui-même s'y emploie plus pour qu'elle ramène un prisonnier à interroger que par pitié pour l'humain.

Par ailleurs, le scénariste place dans la bouche du prisonnier un constat qui nuance considérablement la situation. En affirmant être la race supérieure, les mutants se sont positionnés comme des ennemis pour un tas de personnes, ils sont devenus des cibles. Ils l'ont toujours été, mais sans le chercher. Cette fois, c'est totalement différent : ils ont déclaré la guerre autant qu'on la leur a déclarés. Xavier l'a intégré et a répondu qu'il réagirait en conséquence. X-Force est cette réponse.

En définitive, si certains lecteurs se demandent encore si les X-Men ne sont pas devenus des quasi-vilains, en tout cas des personnages antipathiques, X-Men#4 et X-Force répondent à cette interrogation. Quelque part, Hickman et maintenant Percy ont osé ce que Marvel n'a pas voulu avec Inhumans : faire de personnages populaires et sympathiques des individus ostensiblement désagréables, affichant un visage moins avenant. C'est finalement la confirmation du slogan de l'époque Grant Morrison : "Magneto is right." ("Magneto a raison."). Pour sortir de l'ornière dans laquelle ils se trouvaient, de l'impasse scénaristique, il fallait assumer cela.

Pour illustrer ce virage philosophique, le dessin de Joshua Cassara, organique et brut, convient parfaitement parce qu'il n'est objectivement pas joli, pas beau. Il montre la saleté, le sang, les tripes, la colère qui animent la X-Force. Chaque page est irriguée par une tension, une colère terribles.

Mais le dessinateur s'autorise, grâce au script survolté, à une sorte d'humour très noir et, je trouve, réjouissant. Quand Wolverine réduit à l'état de cul-de-jatte charcute les mercenaires, on ne peut réprimer un éclat de rire, même si la page suivante, il reçoit une giclée de plombs horrible. De la même manière, lorsque Forge arrive en renfort de Domino, sa jubilation à utiliser son armement techno-organique a quelque chose d'enfantin et d'amusant par rapport à son rôle de savant. Et enfin, le mutisme de Gateway devient sarcastique quand, d'abord embarqué dans un raid vengeur, il ne fait pas de quartier pour éliminer un pilote d'hélicoptère (à noter que si l'emploi de Gateway est original, on se demande quand même bien pourquoi ni Percy ni Hickman ne font appel à Diablo pour ce genre d'action alors qu'il est également un téléporteur).

Si Cassara est rapide et percutant, il semble bien toutefois que la place qu'il laisse à la colorisation requiert une intervention gourmande puisque cette fois encore Dean White doit être aidé par Rachelle Rosenberg. Le résultat est superbe, avec des effets de textures impressionnants, et on doit féliciter les deux coloristes de si bien se compléter. Mais cela suscite aussi une légère appréhension quand Cassara sera remplacé car rien ne garantit que celui qui le suppléera aura un style aussi puissant et que la colorisation sera aussi soutenue.

Mais pour l'instant, apprécions surtout la réussite implacable de cette série, qui avec X-Men et New Mutants, est la grande réussite de "Dawn of X".