dimanche 24 juin 2018

BATWOMAN #16, de Marguerite Bennett et Fernando Blanco


Pour ce dernier épisode de l'arc The Fall of the house of Kane, Marguerite Bennett orchestre un face-à-face entre Batwoman et Batman, qui trouve aussi des racines dans la série Detective Comics écrite par James Tynion IV. Fernando Blanco est au taquet. Et Alice au milieu. Autrement dit : ça va chauffer !


Batman est sur le point d'arrêter Alice pour l'envoyer à l'asile d'Arkham. Mais Batwoman lui demande de la s'occuper de sa soeur, convaincue qu'elle peut l'aider à recouvrer sa personnalité. Alice profite de la confusion pour fuir.


Batman la prend en chasse dans le building des entreprises Kane. Batwoman tente encore de raisonner son mentor, en vain. Elle prend alors le parti de sauver Alice, coûte que coûte, et l'embarque dans une folle course à moto dans le bâtiment.


Mais Batman ne lâche rien et réussit à écarter Batwoman et récupérer Alice. Batwoman riposte, d'abord par la force, pour gagner du temps, puis par la ruse en utilisant ce qu'elle pense être la seule vraie faiblesse du dark knight : un enregistrement des détonations du pistolet qui a servi à tuer ses parents.
   

Troublé, Batman accepte de laisser Alice à Batwoman. Mais il prévient cette dernière, fermement, que c'est sa dernière chance : après avoir tué Clayface et sauvé sa soeur, une troisième infraction l'obligerait à la chasser de Gotham en lui interdisant de conserver le nom de Batwoman.


Batwoman enlace Alice, consciente de la responsabilité qu'elle prend mais surtout que sa soeur l'a poussée dans cette voie périlleuse.

Précisons d'abord que l'épisode est accessible sans connaître les références à Detective Comics qu'il contient. Mais néanmoins, il est utile de savoir que James Tynion IV a écrit un arc narratif dans lequel Clayface perd le contrôle de ses pouvoirs et menace à nouveau des civils innocents. Contre l'avis de Batman et de ses partenaires, Batwoman prend la décision d'abattre Clayface. Ce choix entraîne une forme de procès, auquel elle ne se rend pas, mais pour lequel Batman demande conseil auprès de ses fidèles (Robin, Batgirl, Nightwing, Red Hood...). Au bout du compte, Batwoman est exclue de l'équipe.

Marguerite Bennett a donc dû composer avec l'histoire de son confrère, par ailleurs son ancien co-scénariste au début de la série Batwoman. On mesure, en comparant la manière de chacun de caractériser l'héroïne, la différence de ton : pour Tynion IV, Kate Kane est d'abord un soldat et elle agit en conséquence, sans états d'âme, pour sauver des vies quitte à sacrifier celle d'un acolyte ; pour Bennett, c'est plus nuancée puisqu'elle a toujours obéi à Batman pour lequel elle est en mission. Il y a donc une contradiction évidente entre d'un côté une héroïne qui commet l'irréparable en refusant l'autorité de son chef et de l'autre, la même qui est son agent.

Pour rendre ces deux facettes compatibles malgré tout, la scénariste installe Batwoman au coeur d'un dilemme encore plus cornélien puisqu'elle veut sauver sa soeur de Batman qui estime que sa place est dans un asile pour criminels. Il ne s'agit pas de tuer Batman pour tirer Alice de cette détention, mais, comme Kate tente de l'expliquer, de faire admettre à son cousin que Beth Kane est aussi de sa famille. Elle joue sur la corde sensible tout en paraissant honnêtement persuadée que Beth peut prendre le dessus sur Alice.

Marguerite Bennett est habile : elle sait que l'attitude de Batwoman n'est pas objective, et même peu défendable. Aussi concentre-t-elle l'essentiel de l'épisode sur Batman - un Batman taiseux, déterminé, sans indulgence, ce qui fait qu'il n'attire guère la sympathie et, donc, par ricochet, nous rend Batwoman plus humaine. Néanmoins, elle gagne en employant un subterfuge assez bas (rappeler à Bruce Wayne son pire souvenir) et la conclusion de l'épisode souligne bien l'ambiguïté de cette victoire, chargeant d'une lourde responsabilité l'héroïne et donnant à Alice le gain de la partie (elle échappe à Batman, à l'asile, et elle accable sa soeur). C'est très finement joué.

Fernando Blanco a de l'espace pour scénographier beaucoup d'action et sa maîtrise du découpage fait une nouvelle fois merveille. Comme il nous en a donnés l'habitude, il produit notamment une somptueuse double page (voir ci-dessus) avec une cascade et une vraie tension.

Mais surtout, ce qui séduit, c'est sa manière de ménager les temps forts de ceux où l'action fait une pause. Les deux tiers de l'épisode sont intenses, explosifs, et opposent l'expérience et l'obstination de Batman à la résolution désespérée de Batwoman, dont on sait qu'elle ne peut l'emporter physiquement. Puis dans le dernier tiers, le dialogue prend l'avantage et, malgré cela, Blanco maintient le lecteur sous pression (que va faire Batman ?). Les dernières pages montrent les personnages dans des plans larges, isolés, séparés, leur rupture consommée, ponctuées de rares gros plans insondables. Dans ces moments-là, les masques qu'ils portent sont des caches ineffectifs contre les sentiments exprimés et les fossés creusés : Kate Kane parle à Bruce Wayne de Beth, ce ne sont plus deux super-héros mais trois cousins qui comprennent que le Rubicon a été franchi.

Il reste désormais deux épisodes à Marguerite Bennett et Fernando Blanco pour terminer leur superbe run. C'est une autre triste perspective de savoir que cette série va s'interrompre en ayant redoré si bien le blason de Batwoman...

X-MEN : GOLD #30, de Marc Guggenheim et David Marquez


Pourquoi parler du trentième numéro d'une série à laquelle je n'ai consacrée aucune entrée auparavant - et qui sera annulée en Septembre prochain ? Parce qu'il est spécial bien entendu : X-Men : Gold est le "wedding issue of the year", comme l'a teasé Marvel au début de l'année (sans révéler qui allait se marier), et si bien écrit par Marc Guggenheim qu'on se pince pour y croire. Pour ne rien gâcher, David Marquez le dessine. Et, in fine, une surprise est sur le gâteau de la noce...


Il y a des années, Piotr Rasputin/Colossus, de retour des Guerres Secrètes, avouait à Kitty Pryde avoir vécu une romance tragique sur la planète créée par le Beyonder... Aujourd'hui, les deux X-Men sont sur le point de s'épouser après avoir partagé bien des (més)aventures. La veille de leur union, ils assistent à une réception dans un bar privatisée pour l'occasion avec leurs amis et leurs familles.


Durant cette soirée, Kitty s'isole avec sa meilleure amie et future belle-soeur, Ilyana/Magik, sur le toit de l'établissement. Cette dernière pense que que son frère et sa promise commettent une erreur avec ce mariage car leur relation a toujours été trop mouvementée. Kitty la rassure, même si elle est troublée.


Le lendemain, Kurt Wagner/Nightcrawler, le garçon d'honneur de Piotr, lui révèle qu'il demandera la main de Rachel Summers après le mariage. Kitty, elle, se prépare avec sa mère, Storm et Stevie Hunter, et l'émotion la rattrape, entourée des trois femmes qui l'ont accompagnée depuis ses treize ans. Tout le monde part pour les noces sous le regard bienveillant de Logan/Wolverine, caché sur le toit de l'institut Charles Xavier (les X-Men ignorent encore qu'il a ressuscité).


Le rabbin Yarkin et Kurt Wagner président la cérémonie. Kitty passe l'alliance au doigt de Piotr. Mais elle phase quand il l'imite. Elle ne peut pas se marier et disparaît, honteuse, devant l'assemblée médusée.


Autour du buffet dressé pour l'occasion, les proches s'interrogent sur ce qui s'est passé. Piotr retrouve Kitty à l'écart et elle lui explique qu'elle pense que leur activité de super-héros est incompatible avec la vie conjugale à cause du danger permanent. Rémy Lebeau/Gambit comprend, lui, qu'il ne peut plus attendre et demande sa main à Anne-Marie/Rogue. Elle accepte et, le lendemain, on célèbre leur mariage.

Au début de cette année, Marvel avait promis pour ce mois de Juin le mariage de l'année dans un de leurs comics. Mais qui allait s'unir à qui et dans quelle série, dans quelle équipe de héros ? La question n'a pas vraiment déchaîné les passions, tandis que chez DC on annonçait franchement les noces de Batman et Catwoman en Juillet en se demandant si Selina Kyle allait vraiment épouser Bruce Wayne et, si oui, si un vilain n'allait pas tout gâcher.

Finalement donc, il s'agit de Kitty Pryde et Piotr Rasputin. Marc Guggenheim a construit tout son run sur X-Men : Gold sur les retrouvailles entre les deux partenaires et, logiquement, il a voulu les unir pour le meilleur et pour le pire. Cette propension à donner au lecteur ce qu'il attend sans le réclamer pourtant a fait la marque du scénariste sur cette série et a fait de cette série une production sans grand relief (comme X-Men : Blue s'est occupé des All-New X-Men de Bendis et X-Men : Red a donné un semblant de justification au retour de Jean Grey).

Pourtant, contre toute attente, Guggenheim s'en sort très bien en réussissant à diffuser dès la première page un doute qui va aller croissant, un malaise prégnant. On devine donc vite que tout ne va pas se passer comme prévu et que le "mariage de l'année" risque bien de ne pas avoir lieu (et lorsqu'on sait que chez Marvel, les époux sont durement éprouvés, on est presque soulagé pour Kitty et Piotr).

Plus que l'issue, prévisible, c'est dans la traduction des sentiments que l'auteur brille : au gré de dialogues subtils, il réussit à troubler ses personnages, et l'explication de Kitty à la fin sonne juste car ses arguments sont simples mais logiques. 

Mais il faut quand même une cerise sur le gâteau pour ne pas rester sur une note trop triste et on assiste donc au mariage entre Gambit et Rogue, deux autres qui se tournent autour depuis longtemps. L'astuce n'est pas très fine et servie à la louche, mais elle permet d'annoncer le lancement d'une nouvelle série, Mr. & Mrs. X, écrite par Kelly Thompson et dessinée par Oscar Bazaldua, qui débute le mois prochain, et qui prolongera en vérité l'excellente mini-série Rogue & Gambit de la même scénariste.

Cet épisode spécial a la chance de disposer des dessins de David Marquez (au chômage technique depuis la fin de Defenders), dont le talent upgrade d'un coup l'affaire. L'artiste, pourtant peu familier des mutants (même s'il a signé quelques pages dans des épisodes récents de X-Men : Gold), s'approprie les personnages avec aisance et réalise des planches d'une élégance folle, capable de reproduire une planche de Uncanny X-Men #183 de 1987 par John Romita Jr., tout comme de faire de la scène des alliances un vrai sommet de suspense.

La beauté du dessin de Marquez est particulièrement sensible dans sa représentation des héroïnes, et les scènes avec Kitty sont d'une merveilleuse sensibilité, valorisée par les couleurs douces de Matt Wilson. C'est la différence entre un artiste accompli et un technicien banal : il sait donner vie, chair et sentiment aux situations.

Ce trentième épisode n'est donc peut-être pas l'événement survendu par Marvel mais c'est une jolie pépite, sentimentale et exquise, qui mérite qu'on s'y arrête. 

AVENGERS #3, de Jason Aaron, Ed MGuinness et Paco Medina


Le début laborieux de la relance d'Avengers l'a placé sur la sellette et j'ai entamé la lecture de ce troisième épisode avec méfiance, résolu à en rester là si l'affaire ne se redressait pas. Il n'y a pas d'amélioration, au contraire. Et pour ne rien arranger, la continuité graphique en prend aussi un coup...


Après avoir éliminé les insectes à la surface, Ghost Rider suit She-Hulk lorsque, assaillie par des voix, elle défonce le sol et plonge dans les entrailles de la Terre. Pendant ce temps, à New York, Loki défait facilement Iron Man, Thor et Captain Marvel en suggérant que le chaos actuel est la faute d'Odin.


Loki enlève Captain America et s'éclipse avec les Célestes Noirs de l'Hôte Final en direction du Pôle Nord. Au centre de la Terre, Dr. Strange et Black Panther n'arrivent plus à faire face aux insectes qui grouillent autour d'eux. C'est alors que surgissent Ghost Rider et She-Hulk.


Loin de là, Loki explique à Captain America que s'il s'est allié aux Célestes Noirs, c'est à cause d'Odin qui tua l'un d'eux il y a un million d'années. Depuis, la Terre est malade, rongée par les insectes, et l'Hôte Final doit décider s'il faut purger la planète ou la détruire. Pour lui montrer la source de cette infection, Loki entraîne Captain America au fond d'un glacier.


A New York, Dr. Strange et Black Panther rejoignent Thor, Iron Man et Thor grâce à Ghost Rider et She-Hulk. L'équipe se divise en plusieurs binômes : Iron Man et Dr. Strange vont parler aux Eternels, "enfants" des Célestes, de la situation ; et Black Panther et Captain Marvel vont à la recherche de Captain America.


Quant à Thor, il embarque She-Hulk pour Asgard afin de réclamer des explications à Odin. Seul Ghost Rider reste à quai car Iron Man ne fait pas confiance à ce héros inexpérimenté. Loki montre à Captain America le cadavre du Progenitor au fond du glacier et le désigne comme la cause de l'infection mais aussi le premier de tous les Avengers !

Il y a dans les Avengers selon Jason Aaron un côté foutraque qui est tout à la fois savoureux et horripilant, comme si le scénariste traitait sa série par-dessus la jambe, se fichant du blockbuster qu'il propose. On peut apprécier cette distanciation parce qu'elle prouve que tout ça ne mérite pas trop de sérieux. Mais en même temps elle empêche le lecteur de vibrer pour les héros comme le genre l'exige.

Ce traitement, Aaron l'appliquait déjà au temps où il était l'auteur de Wolverine & the X-Men, mais avec bien plus de réussite car il n'était pas contraint par la formule des Avengers où il faut animer une équipe de super-héros emblématiques, le vaisseau amiral de Marvel, devenus des stars de cinéma. Et son humour est devenu moins affûté, moins malicieux, moins irrévérencieux - sans doute parce qu'il ne dispose tout simplement pas de la même liberté qu'à l'époque de W&TXM, où la franchise mutante allait être refaçonnée.

Le récit s'améliore cependant car l'équipe est (enfin) rassemblée. Ou presque. Et pas très naturellement. Aaron force la nature et la réunion attendue n'est donc pas très fluide : Ghost Rider suit She-Hulk sous terre, assez profondément et loin pour rejoindre Dr. Strange et Black Panther en Afrique du Sud puis ces quatre-là remontent à la surface et surgissent à New York (bonjour la spéléologie !) pile poil où sont Iron Man, Thor, et Captain Marvel (coup de bol). C'est du grand WTF, mais on n'est plus à ça près, entre des Célestes qui s'écrasent partout, des Célestes Noirs qui sont alliés à Loki et... 

... Justement Loki qui se prend désormais pour le plus grand des Avengers ! Comme il veut prouver sa bonne foi, il embarque Captain America, le compas moral de l'équipe, pour lui expliquer le problème qui nécessite son alliance avec les copains de l'Hôte Final. Direction : le Pôle Nord cette fois (voyage, voyage)...

A ce stade-là, je défie quiconque de lire cette histoire sans être sidéré par le grand n'importe quoi auquel veut nous faire adhérer Aaron. Il est question de purger la Terre d'une infection causée par la mort d'un Céleste il y a un million d'années par les Avengers préhistoriques d'Odin, du Progenitor le premier des Célestes qui serait le premier Avenger, d'insectes dont on ne sait plus qui les a générés mais qui, donc, requiert l'intervention des Célestes Noirs... N'en jetez plus ! Bien entendu, avec toutes ces pistes narratives (l'enlèvement de Captain America, les Célestes Noirs, les insectes, Odin...), les Avengers à New York à peine formés se séparent en binômes pour trouver des solutions et des explications. Pas plus que Snyder avec Justice League, Aaron ne parvient à animer ce groupe trop fourni ensemble (d'ailleurs Ghost Rider reste en rade).

Par-dessus le marché, il ne faut plus compter sur une unité graphique assurée par Ed McGuinness : il ne signe que cinq pages sur vingt (les scènes avec Loki et Captain America, les seules qui font progresser l'intrigue) et son travail est visiblement expédié (absence de décors). Le reste est mis en image par Paco Medina, qui s'en sort avec plus de mérite que de talent, faute de personnalité : le lecteur ne pourra que déplorer d'avoir lu seulement deux épisodes et un quart par l'artiste censé être titulaire pour ce premier arc - ce qui trahit une direction éditoriale vraiment faiblarde pour un titre aussi important.

Avengers 2018 ne ressemble à rien, admettons-le. C'est confus et stupide, très inégal aussi visuellement. Je lis le prochain épisode, mais si ça reste à ce niveau, je ne le critiquerai pas et j'arrête les frais jusqu'au prochain arc.    

vendredi 22 juin 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #3, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Outre ses qualités propres, lire le troisième épisode de Black Hammer: Age of Doom après le deuxième de Justice League permet de comparer la rigueur dont fait preuve Jeff Lemire pour concevoir son histoire. Moins gourmand mais plus précis et plus inventif, la série dessinée par Dean Ormston ne cesse de séduire, se permettant même quelques allusions à d'autres productions de son créateur.


Abe s'entretient avec Tammy et la convainc qu'il n'est pas responsable de la disparition de son ex-mari, Earl, le shérif de Rockwood. C'est alors que ce dernier réapparaît dans la rue ! Ils vont à sa rencontre et le découvrent, contre toute attente, heureux de les voir ensemble et expliquant son absence par une partie de pêche...


Pendant ce temps, Lucy Weber et Jack Sabbath ont atterri dans le Dreamland, où les ont expédiés Lonnie James puis le Diable. Le maître de cette dimension accepte volontiers de les aider à regagner leur foyer à la seule condition qu'ils participent à un repas de famille avec le gardien du temps, la maîtresse de la mort, le frère de la destruction et les jumeaux de l'amour.


Barbalien, sous sa forme humaine, se résout lui aussi à parler au Père Quinn et lui avoue ses sentiments, convaincu qu'ils sont réciproques. A sa grande surprise, le religieux l'admet et, pour le prouver, l'embrasse !

Mais tout cela est l'oeuvre de Madame Dragonfly et de sa magie noire. Le Colonel Weird désapprouve ces manipulations mais la sorcière le menace de l'éliminer s'il ne respecte pas un accord qu'ils ont passé jadis.


Comme convenu, le maître de Dreamland guide Lucy Weber et Jack Sabbath vers une issue qui les ramènera chez eux. Jack finit pourtant par quitter Lucy lorsque, en utilisant le marteau de son père, elle s'oriente. Elle resurgit dans la cabane de Mme Dragonfly et exige des explications concernant ce qu'elle lui a fait...

Ce n'est l'ambition ni l'imagination qui font défaut à Jeff Lemire comme le prouve à nouveau cet épisode, mais c'est surtout la rigueur avec laquelle il mène son affaire qui fait la différence. Comme Justice League ou Avengers, Black Hammer est un team-book, une série d'équipe, à la différence près qu'elle est écrite avec la liberté qu'autorise un éditeur comme Dark Horse et une construction solide malgré sa fantaisie.

En vingt pages, Lemire brasse beaucoup d'éléments et d'ambiances sans que sa narration ne soit encombrée ou n'oublie quoi que ce soit. L'épisode est pourtant moins épique que celui du mois dernier, avec moins d'action, et pourtant on ne s'ennuie pas une seconde, le récit progresse, des révélations ont lieu tout en conservant un épais voile de mystère.

Ainsi, on va et vient des membres de l'équipe coincés à Rockwood au périple inter-dimensionnel de Lucy Weber et Jack Sabbath. Dans ces allers et retours, Lemire aborde des thèmes vertigineux comme le pouvoir de la fiction, les choix qui déterminent notre histoire, la nécessité du dialogue et le trouble des aveux. En vérité, tout renvoie à la rédaction comme effort et comme rebondissement à part entière.

Qu'il s'agisse d'allusions émises par le maître du Dreamland ou de l'échange entre Abe et Tammy ou de la confession de Barbalien au Père Quinn, tout passe par les mots et ces mots guident le lecteur vers la situation, la scène suivante. Le rôle de Mme Dragonfly s'en trouve subitement éclairé (même si on pouvait se douter qu'elle manigançait bien des choses dans son coin), mais la complicité du Colonel Weird avec la sorcière surprend davantage (encore qu'il n'ait jamais été bien net lui non plus). Et quand Black Hammer/Lucy Weber apparaît devant eux à la dernière page, la promesse d'une explication musclée est évidente le mois prochain.

Dean Ormston n'est pas intimidé par la richesse d'un tel script et cela permet aussi au lecteur de les intégrer car des questions comme la destinée, l'homosexualité, l'héritage sont brassés de manière très dense et fluide à la fois. 

De son trait unique, toujours un peu tremblotant, ne respectant pas vraiment les règles de la perspective et des proportions, avec une expressivité indécise, l'artiste parvient malgré tout à diffuser l'essentiel. Surtout, ce style si particulier, pas franchement classiquement beau ou efficace, garde le récit à hauteur d'hommes alors même qu'on se promène entre les dimensions, qu'on est face à des sentiments intenses, qu'on baigne dans des ambiances étranges.

Black Hammer, c'est tout cela : un comic-book qui ne met pas tous ses oeufs dans le même panier pour en mettre plein la vue au lecteur, mais une proposition alternative qui, tous les trente jours, est tout de même aussi plein que ce que les "big two" produisent tous les quinze jours-trois semaines.

JUSTICE LEAGUE #2, de Scott Snyder et Jorge Jimenez


Après un premier numéro accrocheur, Justice League revient quinze jours après et cette fois Scott Snyder est accompagné par l'autre dessinateur de la série, Jorge Jimenez, promu après sa prestation sur la série Super Sons (écrite par Peter J. Tomasi, dont j'ai parlé il y a quelque temps). L'intrigue se déploie avec plus d'énergie, mais aussi quelques bizarreries dans la qualité même de l'écriture...


Le rayon d'énergie émanant du Mur de la Source, baptisé la Totalité, a heurté la Terre depuis deux semaines dans le désert du Nevada. A la surface, cela a la forme d'une tête géante entourée d'un champ de force qui, si on le pénètre, modifie radicalement la biologie du visiteur. Pour aider la Ligue de Justice, Batman appelle le Green Lantern John Stewart à la rescousse.


Cependant, Lex Luthor introduit ses acolytes de la Legion of Doom dans le Q.G. sous-marin qu'il a fait construire à cet usage et expose ses plans à Gorilla Grodd, Black Manta et Cheetah. La Totalité est la réponse aux Sept Forces cachées de l'univers et pour y accéder, chacun d'eux, avec leurs talents, est nécessaire.



Superman et le Martian Manhunter rejoignent au Hall de Justice Flash et Hawkgirl. Il est décidé qu'ils vont explorer la Totalité mais il leur faut à chacun un pilote qui fera le voyage avec eux, miniaturisés dans leur corps respectif. Batman a déjà pris place dans Superman et J'onn J'onzz a choisi Hawkgirl pour le seconder. Flash supervisera l'opération.


En route pour Oa pour livrer un fugitif, John Stewart est attaqué par Sinestro qui a réussi à déverrouiller le spectre émotionnel invisible. Grâce à cela, il maîtrise facilement le Green Lantern et le manipule mentalement pour en faire son agent.
  

Superman/Batman et le Martian Manhunter/Hawkgirl entrent dans la Totalité au moment où John Stewart, possédé par la force ultraviolette, attaque Aquaman, Wonder Woman et Flash dans le Hall de Justice. Lex Luthor révèle à ses complices être aussi dans de l'expédition en s'étant réduit pour investir le corps de Superman !

Commençons par distribuer les bons points à cet épisode : tout d'abord, un peu comme pour Marvel Two-in-One, Jim Cheung a cédé sa place à un autre dessinateur, Jorge Jimenez, qui, par son style, dynamise sérieusement la narration. L'espagnol possède un trait souple et vif, que son découpage aux effets variés et aérés valorise. La narration dense de Scott Snyder en profite pleinement et le lecteur peut apprécier de voir la série passer entre des mains d'artistes différents mais complémentaires.

L'intrigue avance à petit pas mais dévoile des aspects entraînants : d'abord, le mystère subsiste sur la nature de la Totalité car on ignore toujours s'il s'agit d'une force bienfaitrice ou non. Le fait qu'elle transforme ceux qui la pénètrent de manière radicale incite tout de même à la méfiance - et rappelle en vérité beaucoup le dernier arc de Warren Ellis et Bryan Hitch sur The Authority, Crépuscule où une puissance divine s'abattait en plusieurs points du globe pour y accomplir une purge.

Toutefois, Snyder applique à son histoire un traitement qui se distingue du grand spectacle à la Ellis, avec son équipe de grandes gueules, par un ton plus léger, dans le registre du récit d'aventures, de l'exploration. Pour un peu, la Justice League aurait plutôt des airs des Fantastic Four, cherchant d'abord à comprendre ce qui se passe rationnellement avant de foncer dans le tas et tout détruire.

En parallèle, on suit la Legion of Doom rassemblée par Lex Luthor, dont le personnage éclipse tous les autres. Snyder l'écrit comme un mégalomane en quête de vérité, littéralement obsédé par ce que permettrait le déchiffrage de la Totalité, et agissant de façon à la fois délirante (faisant exploser la maison de retraite de son père Lionel, déléguant à un clone robotique la tâche d'expliquer son plan à ses associés) et ciblée (il a en vérité plusieurs coups d'avance grâce à une sorte de clé portant le même symbole que celui choisi par le Martian Manhunter pour le Hall de Justice, et la situation dans laquelle on le découvre à la fin de l'épisode est totalement inattendue).

Mais tout n'est pas si convaincant.

J'ignore comment Snyder planifie ses scripts mais il semble bien qu'il souffre d'absences notables car où sont passés, d'un côté, Cyborg et, de l'autre, le Joker ? Ils n'apparaissent pas du tout dans cet épisode : si on peut penser que le Joker se soit éclipsé provisoirement sans demander l'avis de personne, c'est encore assez logique vu que ce type est fou et que son esprit d'équipe n'est pas garanti. En revanche, la disparition de Cyborg interroge : sachant que le personnage est aussi à la tête de la future série Justice League Odyssey (dont l'action se situera dans l'espace), est-il déjà en congé de la Justice League ? Ou Snyder a-t-il carrément omis ce membre de l'équipe (équipe trop fournie alors pour se rappeler tous ses titulaires) ?

Ensuite Snyder joue un peu trop sur ce qui se passe hors champ comme lorsque Batman avertit John Stewart que la Justice League Dark (équipe spécialisée dans la magie, menée par Wonder Woman) a jeté un sort pour cacher le phénomène de la Totalité à la population civile et éviter la panique - ce qui n'empêche pas Wonder Woman d'être présente au Hall de Justice... Idem pour Atom, cité pour avoir permis la miniaturisation de Batman (afin qu'il soit dans le corps de Superman). Mais quid de la manière dont s'y est pris Luthor pour réussir le même coup sans être repéré par Superman ou Batman (à qui, c'est pourtant bien connu, rien n'échappe) ou le Martian Manhunter ?

Et John Stewart, où est-il ? Dans l'espace, en mission secrète pour les Gardiens d'Oa (à qui il ramène un criminel en cavale). Or, ça ne colle vraiment pas puisque dans le premier épisode, il était prêt à pulvériser la Totalité avant son arrivée sur Terre, sur ordre de Batman : ça voudrait dire que depuis deux semaines, le Green Lantern a finalement choisi de retourner à son boulot de flic spatial et de laisser ses copains de la JL se débrouiller ?!

Toutes ces invraisemblances, ces facilités, ces raccourcis soulignent les faiblesses de l'histoire imaginée par Snyder qui semble avoir oublié des éléments en route ou se ficher que le lecteur s'en aperçoive ou non. Dommage mais pas vraiment étonnant (car on trouvait des incohérences semblables dans Justice League : No Justice).

D'où un sentiment curieux : on prend plaisir à cette lecture mais elle ne résiste pas à un examen vigilant. Il faudra veiller à la suite pour vérifier que cela soit corrigé ou au moins justifié, sans quoi Justice League pourrait vite faire "Pschitt !".