dimanche 9 août 2020

FIRE POWER #2, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Je me suis posé la question : fallait-il tout de suite rédiger une critique de Fire Power #2, juste après celle du #1 ? Ou bien laisser un peu reposer et écrire plus tard ? Mais comme les deux premiers épisodes sont sortis le même jour, ça n'avait pas de sens de différer l'article. Et puis ainsi, j'espère définitivement vous convaincre d'acheter cette série.


Un ninja s'est glissé dans la chambre d'Owen et Kellie Johnson. Owen l'a senti et l'affronte dans cet espace exigü sans faire de bruit. Il réussit à expluser son adversaire de la pièce mais une mauvaise surprise l'attend dans la couloir.


Le ninja n'est pas venu seul, deux compères l'accompagnent. Owen engage le combat, toujours en veillant à ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller sa femme mais aussi ses enfants. Ses ennemis tiennent aussi visiblement à rester discrets pour le capturer.


Owen finit pas recourir à son pouvoir et les trois ninjas tombent dans le salon au rez-de-chaussée de sa maison. Il éteint les flammes et convainc le dernier à être enore conscient de se taire. Mais Kellie surgit, fusil à la main.


Owen vérifie qu'il ne s'agit pas de membres du clan de la Terre Ecorchée pus appelle Ma Guang qui sort de l'ombre et se révèle être à l'origine de cette attaque. Il demande à nouveau à Owen de rentrer au temple du Poing Enflammée et essuie un nouveau refus...


Ce deuxième épisode est l'antithèse du premier : prime à l'action ! Voilà qui devrait soulager ceux qui craignaient une mise en place un peu laborieuse. Mais surtout le numéro entier est un morceau de bravoure, Robert Kirkman ayant laissé les clés à Chris Samnee, dans une forme olympique.

Sur les vingt-deux pages que compte ce chapitre, pas moins de seize sont muettes (ou presque : Owen ponctuant son combat d'un laconique "Damn it" après avoir expulsé le premier ninja de la chambre conjugale). 

L'art de mettre en scène une bagarre est une sorte de test pour tout artiste de comics puisque l'exercice est une forme de figure imposée par le genre. Chris Samnee le sait bien, lui qui a animé des séries à forte teneur en mandales et coups de latte divers et variés, de Daredevil à Captain America en passant par Black Widow. On remarquera ainsi que le dessinateur s'est fait une réputation avec des super-héros sans pouvoirs et cela me rappelle ce passage de Wolverine : Ennemi d'Etat (Mark Millar/John Romita Jr) dans lequel me mutant griffu s'en prenait à Daredevil en expliquant en voix-off que les street-level heroes étaient sous-estimés. Pourtant, sans talent autre que leur talent de lutteur et d'acrobate, c'étaient les plus méritants de la communauté car ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et un entraînement rigoureux pour s'en sortir face à des ennemis souvent plus puissants.

Cela est, littéralement illustré ici par l'exemple de Owen Johnson dont la pratique des arts martiaux est la principale arme. En effet, on a pu noter à la fin du Prélude qu'il n'utilisait plus son pouvoir combustible qu'en cachette (pour allumer son barbecue) et dans le numéro 1, il insistait auprès de Ma Guang sur le fait que tout ce qu'il avait vécu au temple était derrière lui, suggérant ainsi qu'il avait renoncé au don de produire de boules de feu. On pouvait même se demander si sa femme était au courant qu'il savait faire cela et même qu'il était un artiste martial d'exception...

En veillant à ne pas faire de bruit lorsqu'il affronte un puis trois ninjas, le doute est encore permis. On se dit qu'il pourrait avoir raison d'eux facilement et rapidement avec une bonne boule de feu, mais il n'y recourera qu'en dernière extrémité. Ensuite, non seulement on apprendra que Kellie Johnson sait que son mari est un combattant exceptionnel mais aussi qu'il est doté d'un tel pouvoir : il lui a confié tous ses secrets, depuis son séjour au temple jusqu'à sa rivalité/amitié avec Ma Guang en passant par son amour pour Lin Zang et même la légende du dragon.

Avant cela, Samnee réalise un exploit narratif sur seize pages fabuleusement intenses. Il avait déjà signé des affrontements mémorables dans ses séries antérieures (notamment sur Daredevil) mais il se surpasse ici. Les acrobaties accomplies par Owen se permettent même d'insuffler une dose d'humur puisque le héros s'évertue à ne rien faire tomber malgré les chocs qu'il provoque : il évite à un verre d'eau de se briser ou une peluche de glisser du lit de son fils.

Depuis Frank Miller et Klaus Janson sur Daredevil (le monde est petit), la chorégraphie d'une bagarre est devenue une manière pour un dessinateur de sublimer cet exercice. Il s'agit à la fois de faire exécuter au héros et à son adversaire une suite de mouvements gracieux et puissants mais encore de le faire en veillant à ce que chaque plan ait une valeur précise, que les cases s'enchaînent avec une fluidité imparable et enfin que les pages se suivent sans jamais se ressembler, avec des compositions de plans variées, un découpage très rythmé. Bref, tout cela indique à quel point l'action doit être maîtrisée par l'artiste.

Les scénaristes sont plus ou moins directifs pour rédiger ce genre de séquences. Tom King laissait Mikel Janin "faire sa magie" dans les épisodes de Batman qu'il dessinait par exemple tandis que le "gaufrier" de Mister Miracle devait sans doute contraindre Mitch Gerads à quelques contorsions quand cela s'animait. En revanche, des auteurs comme Brian Michael Bendis sont réputés pour fournir des scripts très détaillés (même si le champion en la matière reste Alan Moore). Parfois on ne sait qui du scénariste ou du dessinateur prend ses responsabilités, mais on peut imaginer qu'un Stuart Immonen a les coudées franches, même quand c'est Warren Ellis qui signait le texte de Nextwave.

Hélas ! dans les bonus du numéro de Fire Power, une nouvelle fois formés d'un dialogue entre Samnee et Kirkman, ce dernier ne précise pas la forme de son scénario pour ce tour de force. Je parierai quand même sur une grande liberté accordée à Samnee car Kirkman a été le chercher justement pour sa virtuosité à chorégraphier des combats (entre autres atouts).

Il est impossible, à moins d'être un lecteur ingrat, de ne pas s'attarder sur les pages de Samnee, d'autant que l'action se déroule entièrement de nuit, lumières éteintes dans la maison Johnson. Il faut aussi saluer Matt Wilson, dont le travail est loué par Samnee : les deux hommes se connaissent parfaitement, après plus de dix ans de collaboration (Samnee ne lui a fait qu'un infidélité quand il a dessiné un arc de The Rocketeer, colorisé par Jordie Bellaire). Wilson est certainement le meilleur dans sa partie par sa régularité et la finesse de ses contributions. Le trait épuré de Samnee lui laisse du champ pour s'exprimer mais il n'en abuse jamais, sa palette est subtile et elle donne juste ce qu'il faut de relief au dessin. Ici, par des camaïeux de bleus, il photographie l'action de manière somptueuse, même si l'encrage de Samnee est irréprochable (je me rappelle avoir lu sur un blog la réaction d'un lecteur devant des commissions arts de Samnee à qui il reprochait de n'être qu'un ersatz de Toth, qui aimait trop le noir. J'aimerai bien savoir si ce cuistre a lu cet épisode pour savoir s'il est toujours aussi catégorique dans sa bétise).

C'est donc un pur régal de lire Owen Johnson en train de maraver ces trois ninjas (au design épatant - cette visière est une idée géniale). Mais une fois la boîte à gifles rangée, Kirkman et son artiste réservent d'ultimes planches aussi réussies avec un nouvel échange rendu avec Ma Guang (l'instigateur de cette embuscade). Lorsque Kellie Johnson mentionne le dragon, on relève avec le sourire que Owen n'y croit toujours pas, c'est très drôle. Mais le cliffhanger final est une fois de plus terrible : j'ai vraiment été cueilli (même si je m'attendais à une réapparition rapide de ce personnage). L'intrigue rebondit et nous entraîne dans un questionnement redoutable. Pas de doute, Kirkman voit loin et n'a pas fini de se jouer de nous.

Bon, maintenant, si ça ne suffit pas pour vous y mettre, je m'avoue vaincu. Mais vous allez passer à côté d'une BD jubilatoire, merveilleusement imagée et efficacement écrite. Allez quoi, faîtes-vous plaisir !

samedi 8 août 2020

FIRE POWER #1, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Après un substantiel prélude de plus de 150 pages, Robert Kirkman et Chris Samnee sont désormais lancés dans la parution classique de leur creator-owned, Fire Power. Mais comme ces deux-là ne font décidément rien comme les autres, les deux premiers numéros sortent le même jour. Double ration donc et plaisir assuré.


Quinze ans après son séjour au temple du Poing Enflammé, Owen Johnson est rentré aux Etats-Unis où il a complètement refait sa vie. Il est marié à Kellie (une femme flic), avec qui il a deux enfants (Doug et Haley), et la famille habite un pavillon de banlieue.


Ce jour-là, c'est barbecue avec les parents adoptifs d'Owen, voisins, amis, collègues. Owen et sa fille vont faire quelques courses au supermarché du coin. C'est là qu'il est abordé par Ma Guang qui lui donne rendez-vous à Minuit dans un stade près de chez lui.


La journée se passe bien, au point que Owen oublie presque Ma Guang. Mais à l'heure de se coucher, il laisse son épouse se reposer et en profite pour rejoindre son ancien rival du temple. Celui-ci lui annonce que Wei Lun a disparu et lui demande de l'aider à le chercher.


Owen refuse, le ton monte, puis Ma Guang se retire en soulignant que son partenaire ne pourra pas toujours se cacher. En rentrant chez lui, Owen sent une présence étrangère...


La fin du Prélude de Fire Power nous projetait quinze ans après le passage de Owen Johnson au temple, sans plus d'explications. Que s'était-il passé entre temps ? Mystère. Mais ce bond dans le temps était une accroche très efficace pour donner envie de suivre les aventures du héros.

Si je comprends que certains attendront la parution en recueil de ce premier arc, j'aimerai quand même insister sur deux points. D'abord, le succès d'une série s'appuie sur celui de ses numéros mensuels, et donc attendre leur collection en recueils n'assure pas la survie d'un titre dans un marché concurrentiel (et impacté par la crise sanitaire) : donc, nous sommes responsables de la poursuite d'une série, si on zappe les mensuels, elle s'arrêtera faute de followers. Ensuite, il y a une excellente raison, outre la qualité de la série en question, pour se procurer Fire Power en floppies, ce sont ses bonus.

Car, en attendant le courrier des lecteurs, Robert Kirkman a eu l'idée de combler la fin de chaque numéro par une discussion avec Chris Samnee. Si vous êtes curieux des coulisses d'un comic-book, vous serez comblés. Mais pas que. Car les deux auteurs justifient leurs choix narratifs, graphiques (en n'oubliant ni la colorisation, magnifique, de Dave Stewart, ni le lettrage, excellent, de Rus Wooton) et nous instruisent donc sur la conception du titre. Enfin, vous aurez droit dans ce #1 à un sketchbook de Chris Samnee qui vous montre ses croquis préparatoires pour les personnages principaux (et, comme le dit Kirkman, "ce mec est vraiment bon").

J'ignore si ces extras seront repris en TPB (sans doute le sketchbook, mais la conversation in extenso, c'est moins sûr), donc vous voilà prévenus.

Une chose sur laquelle insistent Samnee et Kirkman, c'est le rythme. Le lecteur en est le maître. Il peut dévorer facilement cet opus en quelques minutes. Ou s'attarder sur les détails et prendre son temps. Personnellement, je suis souvent agacé par la vitesse à laquelle les fans lisent, on croirait qu'ils ont autre chose à faire et se pressent, négligeant l'examen des planches, le soin apporté à leur réalisation. Ce sont les mêmes lecteurs qui d'ailleurs, souvent, râlent, puérilement, au sujet des retards pris par certaines séries, comme si les auteurs étaient des machines juste bonnes à pisser de la copie et à dessiner, immunisés contre le fatigue, le manque d'inspiration, ou des avaries personnelles (maladie, blessures, etc.). Bref, comme le note Kirkman, soit il n'y a pas assez de substance et ça ne va pas, soit ça prend trop de temps à sortir... Et ça ne va pas non plus. Un conseil, amical : respecter les auteurs, les comics, si vous voulez qu'ils vous respectent en étant bien faits.

Je devine que parmi les esprits chagrins, qui refont le monde sur les forums ou se posent en experts dans les blogs, déploreront le contenu de ce premier épisode, qui nous montre en prenant son temps la vie désormais bien ordinaire de Owen Johnson, alors qu'on pouvait (légitimement) attendre de lire une BD pleine d'action, de baston et de boules de feu. Pourtant, c'est un passage obligé pour apprécier le reste, et surtout resituer le personnage et son histoire.

Ainsi Kirkman, en osant un chapitre calme comme celui-ci, insiste bien sur la rupture opérée par le héros entre aujourd'hui et les événements décrits dans le Prélude. Ce n'est plus un jeune homme à la recherche de réponses sur ses origines, un élève en arts martiaux, c'est désormais un adulte installé, marié, père de famille, qui a changé de vie. Qui a même tourné le dos à son passé aventureux. A demi-mots, on apprend que Lin Zang est morte (ou du moins qu'elle est présumée morte - son corps a été trouvée brûlée), que Owen a été suspecté de son meurtre alors que lui accuse Chou Feng (un autre membre du temple, qui est désormais à sa tête). Plus clairement, Wei Lun a disparu. Et Ma Guang resurgit pour demander à Owen de rentrer au temple et l'aider à retrouver leur mâitre.

Donc : l'air de rien, il est dit beaucoup de choses dans ce numéro où, en surface, il semble ne rien se passer d'exceptionnel. Il est encore trop tôt pour affirmer que Fire Power est une série qui cache son jeu, mais comme le prouve le deuxième épisode, il est évident que Kirkman n'a pas peur de dévoiler quelques surprises de taille, ce qui signifie qu'il en a sous le capot. Ce sentiment que la série affiche un matériel abondant est jubilatoire car cela attise notre curiosité et nous motive pour la suivre. Simple, malin.

Dans l'échange publié en fin de numéro entre les deux auteurs, Samnee révèle une anecdote révélatrice sur sa méthode. Avant qu'il ne perce dans le métier, il a couru les conventions et présenté des portfolios à d'autres artistes et des éditeurs pour se faire remarquer, rien que de très classique. Jusqu'à ce qu'un professionnel lui indique qu'il savait bien représenter les super-héros en costumes, mais qu'il lui fallait aussi maîtriser les personnages en civils car, avant de plonger dans l'action, il fallait les montrer dans leur vie quotidienne. A partir de là, Samnee n'a plus arrêté de dessiner des personnages en civils. Une formation encore utile aujourd'hui, puisque Fire Power ne s'inscrit pas dans le registre des super-héros.

On mesure à quel point tout cela lui sert quand il doit, sur une double page épatante, dessiner le jardin des Johnson occupé par leurs invités pour le barbecue. Pour chacun de ces figurants, Samnee donne une chose à faire, une expression propre, une attitude propre, dans une composition à la fois fournie et claire. Une double page comme ça est une leçon de dessin et de narration car elle raconte à la fois une scène de la vie normale et abonde en détails savoureux. L'exemple parfait de ce que je relevais plus haut, à savoir qu'il faut prendre son temps pour lire et apprécier une BD car un plan comme cela, survolé, est une occasion gâchée par le lecteur de remarquer le soin apporté par l'artiste pour composer l'image mais aussi pour caractériser les personnages qui le peuplent.

Maintenant, prenons un autre exemple avec le rendez-vous, à la nuit tombée, dans le stade désert, entre Owen et Ma Guang. On goûtera d'abord au jeu des ombres, magistral. Puis, à la faveur d'un découpage très simple mais tonique, au dialogue entre les deux hommes, à la façon dont Samnee traduit subtilement la tension qui alimente leur échange, à la brève bagarre qui éclate, et au calme qui revient jusqu'à une étreinte fraternelle après avoir partagé le chagrin d'avoir perdu la femme aimée.

Voyez, ça aussi, c'est l'alliance parfaite de l'esthétique et de la narration. Un enchaînement de plans fluide, très beau, nerveux, au service d'un propos sur la mémoire, le passé, la vie, la mort, l'amitié. L'adrénaline qui irrigue ces pages est grisante, elle permet d'apprécier un dessinateur en pleine capacité de ses moyens, qui est aligné sur la même longueur d'ondes que son scénariste et qui sublime une scène. Là encore, prenez un peu de temps et vous verrez que ce n'est pas du temps perdu, mais un travail précis, qui fonctionne parce que toutes les pièces s'emboîtent parfaitement. Notre plaisir ne naît pas par hasard dans la lecture, il résulte d'un effort orchestré des auteurs.

Kirkman est très fort pour conclure et une nouvelle fois, il nous cueille avec un cliffhanger jouissif, que Samnee illustre avec expertise. Je vous en reparle très vite... En attendant, filez acheter Fire Power

vendredi 7 août 2020

GUARDIANS OF THE GALAXY #5, de Al Ewing et Juann Cabal


Une nouvelle fois, ce numéro de Guardians of the Galaxy impressionne. La série a vraiment atteint un niveau exceptionnel en un temps record, Al Ewing a totalement fait oublier le run raté de son prédécesseur (Donny Cates) et dispose d'un dessinateur éblouissant avec Juann Cabal (la révélation de l'année).


Moondragon est attaquée par le Dragon de la Lune, son double issue de notre réalité, qui veut la vaincre pour révéler qu'elle est une impostrice depuis des mois. Mais leur affrontement a un prix : Moondragon ne peut maintenir son lien télépathique avec Phyla-Vell et le reste des Gardiens.


Phyla s'en rend compte et s'en inquiète, craignant une manoeuvre de leurs ennemis. Pourtant dans le convertisseur de matière, Hercule ne tremble lorsque Gamora le tient en joue. Il lui explique calmement que Peter Quill s'est sacrifié pour eux tous et n'a pas été lâché par l'équipe contre les Olympiens.


Le Prince of Power profite de cet échange pour frapper Hercule mais ce dernier réplique vite et se débarrasse de son adversaire sans problème tandis que Drax revient à lui. Moondragon, elle, prend aussi le dessus sur le Dragon de la Lune.


Groot empêche BlackJack O'Hare de tuer Rocket Raccoon, qui comptait depuis le début sur la loyauté de son meilleur ami. Marvel Boy appréhende Castor Gnawbarque qui a observé, désemparé, la débâcle de ses mercenaires.


Moondragon parachève sa victoire sur le Dragon de la Lune en absorbant sa puissance et renoue le contact avec Phyla-Vell et les Gardiens. Mais cet effort l'a visiblement profondément changée...

En quatre épisodes (le troisième étant un peu à part), Al Ewing a su magistralement remettre d'aplomb un titre qui avait perdu le Nord, tout en n'hésitant pas à en redessiner les lignes. Exit Peter Quill, écartés Gamora et Groot. Moondragon et Phyla-Vell inexistantes durant le run de Donny Cates ont enfin de la susbstance, Hercule a intégré l'équipe, Marvel Boy en est devenu l'attraction. En attendant le tour de Nova le mois prochain.

Pourtant, quand on y regarde de plus près, Ewing applique une méthode simple à ce ravalement de façade puisqu'il a consacré un épisode à chaque fois pour poser un personnage au premier plan, lui attribuer un rôle précis dans l'équipe, et ainsi reconfigurer les missions des Gardiens (qui sont désormais moins des pirates de l'espace qu'une sorte de groupe façon Mission : Impossible où les compétences de chacun sont éprouvées de manière à démontrer qu'ils sont les meilleurs pour le job).

En les opposant à la fois à leurs anciens alliés et à des mercenaires payés pour les éliminer, les héros n'ont pas eu la tâche facile pour empêcher qu'un convertisseur de matière semblable à celui qu'utilise Galactus pour consommer une planète ne tombe entre de mauvaises mains. Mais cela change des sempiternelles batailels contre les Baadon ou Thanos.

Après le show Marvel Boy du précédent épisode, l'accent est mis sur Moondragon. Les premières pages permettent de resituer Heather Douglas et d'expliquer que la Moondragon qu'emploie Ewing n'est pas l'originale mais un double issue d'une dimension parallèle, plus puissante. Le scénariste expose très clairement qu'elle a des troubles de la mémoire, remarqués par certains mais assez discrets pour ne pas avoir éveillé les soupçons de ses co-équipiers actuels. Lorsque le Dragon de la Lune, c'est-à-dire la forme issue de notre réalité, l'attaque, c'est évidemment pour la démasquer et reprendre sa place. Au moment même où elle est la plus fragile puisqu'elle assure la liaison entre les Gardiens sur le terrain.

Et c'est là qu'intervient Juann Cabal. Quand je dis qu'il sera la révélation de l'année, parmi les dessinateurs, cet épisode en est la traduction la plus saisissante puisque l'artiste espagnole enchaîne les planches plus extraordinaires les unes que les autres. Les scènes entre les deux Moondragon sont bien entendu les plus fabuleuses avec un découpage bluffant, à coup de motifs spiraliques, d'enchevêtrements de cases circulaires, d'effets graphiques insensés (des parties de l'image en "négatif", en miroir, etc). Franchement, c'est époustouflant, du  niveau de ce que peut faire un J.H. Williams III, ce qui n'est rien. Mais ce n'est pas gratuitement virtuose, tape-à-l'oeil.

Car Cabal sert ainsi au mieux le sens de ces scènes, l'expression des pouvoirs mentaux des deux adversaires. Quand on sait que le dessinateur assume aussi son encrage, on est encore plus épaté par sa force de travail. Et la colorisation de Federico Blee respecte ce dessin, le valorise avec subtilité.

Mais Cabal n'en reste pas là. Quand il doit mettre en scène un passage plus calme, il a recours à des astuces aussi remarquables, comme ce "gaufrier" de douze cases (voir plus haut) qui permet d'apprécier l'expressivité de son trait dans un passage muet où tout passe par les visages des protagonistes. Là, on pense à Kevin Maguire pour la plasticité des figures, mais sans tomber dans le travers de ce dernier qui en fait trop pour provoquer le rire même quand ce n'est pas justifié.

La palette de Cabal est si complète qu'on a du mal à croire qu'elle se révèle seulement maintenant, après tout c'est sa première grosse série (même si Guardians of the Galaxy reste une série à part comparée à des blockbusters comme Avengers ou Spider-Man). En tout cas, en le voyant capable de cela si tôt, sa marge de progression augure du génie potentiel de ce jeune artiste.

Ewing est un auteur intelligent, il sait qu'il collabore avec un partenaire en grande forme et peut se concentrer sur la construction de son histoire. L'habileté ave laquelle il passe d'un personnage à un autre, d'une ambiance à une autre, le tout sur un rythme implacable, et toujours avec une lisibilité impeccable, est un régal à lire. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, il réussit à animer un team-book sans se prendre les pieds dans le tapis, en combinant caractérisation et action, drame et légéreté, du grand art. Lui aussi a tout de la vedette incontournable en devenir et Marvel a intérêt à le chouchouter.

Enfin, un dernier mot sur une tradition que Ewing remet discrètement au goût du jour : les comics qui fonctionnent par arcs narratifs ont souvent un titre pour une grappe d'épisodes. Ewing, lui, donne un titre à chaque épisode, en relation directe avec le personnage le plus important du chapitre. C'est un petit quelque chose d'aussi agréable que la liste des personnages présents à chaque épisode des X-Men de Hickman. Une façon de s'y retrouver facilement et rapidement.

Pour tout cela, Guardians of the Galaxy mérite sa place parmi les meilleurs séries du moment. Une réussite assez inattendue et donc d'autant plus savoureuse.

jeudi 6 août 2020

EMPYRE #4, de Dan Slott, Al Ewing et Valerio Schiti


Parlons peu, parlons bien : ce quatrième épisode de Empyre n'est tout simplement pas bon. Après le coup de théâtre final du #3 (où on apprenait que Tanalth la Kree était en fait R'Kll, la grand-mère Skrull de Hulkling), on pouvait espérer que la suite immédiate s'emballerait. Ce n'est pas le cas, et il faut maintenant espérer que Dan Slott et Al Ewing mettent le paquet pour les deux prochains et derniers chapitres. D'autant que Valerio Schiti, lui, continue d'assurer.


Contre toute attente, après un bref repos, Hulkling annonce qu'il est prêt à utiliser le Bûcher pour éliminer la menace Cotati. Même si cela signifie sacrifier la Terre. Evidemment, ce revirement ne convient pas à Johnny Storm et Captain Marvel, aussitôt éloignés.


Ils sont téléportés chez Billy Kaplan, alias Wiccan, le mari de Hulkling. Cependant, à la Montagne des Avengers, Reed Richards met Tony Stark au courant de l'évolution de la situation. Au Wakanda, la bataille fait rage et les Cotati dominent à présent l'armée de Black Panther.


Non loin, Quoi s'impatiente lorsque Mantis, accompagnée de Sue Richards, Ben Grimm et She-Hulk, surgit pour parlementer avec son fils. She-Hulk attaque ses alliés et il apparaît qu'elle a été remplacée par un double Cotati.


De retour chez Wiccan, celui-ci a sondé l'esprit de Captain Marvel et révèle une surprise encore plus inquiétante provenant de l'alliance Kree-Skrull...


Jusqu'à présent, Empyre se distinguait de bien des events par son excellent dosage entre intrigue et action, permettant même une caractérisation des belligérants plus fine qu'on n'en a l'habitude. La complémentarité de Dan Slott et Al Ewing, tous deux connaisseurs de l'Histoire des Avengers et des Fantastic Four, donnait lieu à un récit riche, dense mais efficace, rythmé.

Ce quatrième épisode, hélas ! fait déchanter le lecteur qui commence à trouver le temps long et a l'impression de plus en plus prononcée que les auteurs prennent un peu trop leur temps, comme prisonniers des références qu'ils arrivaient si bien jusqu'à présent à intégrer à leur scénario.

Lorsque l'épisode démarre, on est (encore !) dans la salle de commandement du vaisseau amiral de la flotte Kree-Skrull et Hulkling change subitement de braquet en annonçant qu'il ne va plus hésiter à détruire la Terre si cela permet d'éliminer la menace Cotati. Malgré une brève résistance de Captain Marvel et la Torche Humaine, la messe est dite et les importuns dégagés.

Entrée en scène de Wiccan. Il était temps : en effet il s'agit quand même du mari de Hulkling et on se demande pourquoi il n'intervient qu'après autant de temps. La logique aurait exigé qu'il soit un des premiers, si ce n'est le premier averti de l'arrivée de Hulkling dans les parages. On retombe dans les travers des sagas impliquant les Avengers qui pensent pouvoir tout règler seuls, sans la contribution de personnages pourtant plus compétents. En effet, on découvre qu'un magicien aurait été bien utile auparavant quand Billy Kaplan sonde l'esprit de Carol Danvers et lui révèle le pot-aux-roses dans le camp adverse. Du coup l'effet de surprise tombe un peu à plat : ça fait deux fois que Slott et Ewing nous font le coup quand même !

Un event, c'est aussi une certaine fréquence à respecter dans le grand spectacle, donc la mise en scène de batailles épiques, et mine de rien, Empyre en est assez avare jusqu'à présent. Depuis le coup de force de Quoi à la fin du premier épisode, on ne peut pas dire qu'on ait été noyé sous des tonnes de baston (une double page la semaine dernière lors de l'arrivée des Cotati au Wakanda). A l'évidence, une fois encore, en multipliant les tie-in, Marvel prive sa saga principale d'action : on évoque Captain America et la résistance difficile qu'il mène sur Terre, la quête de Thor pour aider ses amis (ce qui est franchement ballot puisque, justement le tie-in Empyre : Thor a été annulé !), mais n'aurait-il pas été plus judicieux de consacrer une ou deux doubles pages pour nous montrer cela au lieu, par exemple, de cette scène inutile entre Reed Richards et Tony Stark à la Montagne des Avengers où Tony fulmine encore et se construit une nouvelle armure.

En comparaison avec les deux derniers events qui m'ont plu, à savoir Fear Itself et Infinity, Empyre prend trop souvent le parti de laisser ces grandes batailles hors-champ. Dans Fear Itself, la menace était grossièrement développée mais les méchants en faisaient baver aux héros. Dans Infinity, Jonathan Hickman réussissait à orchestrer une gigantesque campagne militaire dans l'espace à la manière d'une suite de tableaux impressionnants tout en consacrant assez de place à ce qui se jouait entre Thanos et les Inhumains sur Terre. Empyre est bien plus frustrant sur ce plan-là.

De la parlotte pénible et finalement inutile (prévisiblement inutile !), il y en a encore avec la scène où Mantis cherche à raisonner son fils. Qui plus est, ce passage comporte une erreur stratégique incroyable de la part des héros puisque Mantis est escortée par rien moins que la Femme Invisible, la Chose et She-Hulk, autant de poids lourds absents aux côtés de Black Panther pourtant archi-dominé par les Cotati. Le twist concernant She-Hulk est bienvenu mais en même temps artificiel (peu de risque qu'elle soit vraiment morte et là encore les héros se montrent bien peu observateurs : elle avait recouvré ses esprits grâce à un marteau confiée à elle par Swordsman et là, elle ne le porte plus bien qu'elle reste calme. Pas la peine d'être bien malin pour deviner qu'il y a un loup...).

Une telle sortie de route narrative, une telle accumulation de fautes, d'erreurs plombent la belle entreprise qu'était Empyre jusqu'à maintenant. Tout n'est pas perdu, il reste deux épisodes pour redresser la barre (et même trois puisqu'un numéro spécial sera publié en Septembre pour dresser un bilan de toute cette histoire), mais bon, ce n'est pas satisfaisant du tout.

A quoi se rattraper pour, malgré tout, lire ce chapitre décevant ? Au dessin de Valerio Schiti, qui, lui, assure comme un chef. L'italien fait son boulot en grand professionnel et évite au bâteau de sombrer complètement. Grâce à lui, à son découpage très tonique, à l'expressivité qu'il sait insuffler aux personnages, on ne s'ennuie pas. De ce point de vue, c'est assurément l'event le plus solide depuis Fear Itself dessiné par Immonen, dont Schiti est à la fois un admirateur et un émule. Mais enfin, c'est un peu du gâchis que de disposer d'un tel artiste pour lui faire mettre en image un matériau aussi maladroit...

Je ne veux pas donner l'impression que Empyre est perdu. Je crois Slott et Ewing capables de se racheter sur les deux derniers épisodes, et on n'aura pas à attendre pour savoir si cet espoir est fondé. Croisons donc les doigts. 

mercredi 5 août 2020

STRANGE ADVENTURES #4, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner


Avec ce quatrième épisode de Strange Adventures, nous arrivons au premier tiers de l'histoire écrite par Tom King. Si celle-ci se déroule sur un rythme assez nonchalant, ce chapitre apporte une lumière plus crue sur les événements et notamment sur la notion d'ingratitude. Le scénariste et ses deux dessinateurs, Mitch Gerads et Evan Shaner, montrent ainsi très bien, même si c'est déplaisant, qu'Adam Strange est certes un homme de deux mondes mais que celui où il est né l'a laissé tombé.


Mr. Terrific atterrit sur Rann pour consulter les archives relatives à la guerre contre les Pykkt. Sardath n'est pas là pour l'accueillir mais lui a garanti un accès total aux documents. Promesse dont Michael Holt va vite découvrir le mensonge car les articles écrits par les Pyykt n'ont pas été traduits...


Adam Strange, alors qu'il menait l'assaut contre l'ennemi, avec les Hellotaat en renfort, disparaît brusquement, téléporté sur Terre par le rayon Zeta. Il se tourne d'abord vers Hal Jordan pour retourner sur place mais le Green Lantern a reçu l'ordre des Gardiens d'Oa de ne pas se mêler du conflit.


Adam sollicite ensuite l'aide de Superman et essuie un nouveau refus car l'homme d'acier attend une attaque imminente de Mongol et ne peut s'absenter. Sur Rann, Mr. Terrific est arrêté après avoir, malgré tout, lu les rapports en Pykkt, qu'il a lui-même traduits.


Conduit devant Sardath, Michael Holt exprime son mécontentement car il n'a eu entre les mains que la propagande de Rann. Il interroge donc le beau-père d'Adam sur sa petite-fille, Aleea, dont il est persuadé qu'elle est toujours vivante. Sardath expulse Mr. Terrific de la planète.


Adam revient sur Rann grâce au rayon Zeta, une semaine après avoir disparu. Les Hellotaat ont été massacrés par les Pyykt mais Alanna n'éprouve aucun remords. 

Si l'attitude d'Alanna Strange avait pu en défriser certains à la fin de l'épisode précédent, après avoir entraîné Adam dans une querelle judiciaire contre le Justice League, puis dans les médias et enfin piégé Batman, ce nouveau chapitre enfonce un peu le clou de l'épouse du héros de Strange Adventures.

Dans une interview donnée après la sortie de l'épisode 3, Tom King pointait ainsi la différence entre le couple Strange et les autres qu'il avait déjà écrits : Batman et Catwoman ont longtemps été adversaires et dans cette adversité leur amour s'est révélé et solidifié ; Mister Miracle et Big Barda sont des amants éternels ayant échappé ensemble à l'enfer d'Apokolips. Adam est un aventurier uni à une princesse, qui se comporte comme tel, c'est-à-dire comme une membre de l'élite de sa planète, prête à tout pour son royaume et son mari. 

Selon le scénariste, cela justifie que la romance entre Adam et Alanna soit plus complexe que les autres. Cela suffit-il à faire d'Alanna la méchante de l'histoire ? En vérité, c'est un peu plus compliqué que ça.

King commence d'abord par une scène qui nous explique dans quelles circonstances Adam Strange n'a pu participer à la charge menée contre les Pykkt avec les Hellotaat. Le rayon Zeta, responsable de ses allers et venues inopinées entre Rann et la Terre, l'a téléporté sur notre planète au tout début de l'assaut. Avec ou sans lui, de toute manière, il est certain que cette attaque aurait été un désastre quand on voit que les Hellotaat sont armés d'épées et de lances face à des Pykkt équipés d'armes lourdes à feu.

Sur Terre donc, Adam cherche à rentrer le plus vite possible, conscient qu'il a abandonné ses troupes dans une situation critique. Et là, King appuie où ça fait mal en pointant l'ingratitude des héros terriens et/ou de ce(ux) qu'ils représentent. Hal Jordan, en sa qualité de Green Lantern, la force de police galactique la plus puissante qui soit, est en apparence l'allié parfait. Sauf que les patrons du Green Lantern Corps, les Gardiens d'Oa, ont interdit à leurs soldats de se mêler de la guerre sur Rann pour des prétextes politico-diplomatiques (en gros, on devine que les Gardiens veulent que Pykkt et Ranniens règlent leurs affaires entre eux).

Superman n'est pas plus disposé à aider Adam à rentrer sur Rann. King est un peu plus tendre avec l'homme d'acier (sans doute parce qu'il a écrit une mini-série sur lui) et on peut estimer ses raisons : un méchant menace la Terre et lui seul serait capable de le stopper; N'empêche comme le lui fait remarquer Adam, Mongul n'est toujours pas là alors que les Pykkt ravagent Rann.

Sans support, Adam rentre sur Rann, quand le rayon Zeta le lui permet, et ne peut que constater les dégats. Les Hellotaat ont été décimés. Il culpabilise, pas Alanna (considérant que de toute façon c'étaient des barbares, peu dignes de confiance) qui repart avec son mari à l'attaque.

Evan Shaner, qui se charge des scènes avec Adam et de cette conclusion avec Alanna, représente le héros avec beaucoup de justesse. On ne peut que partager son désarroi, sa détresse, son accablement, son écoeurement même. Comme lui, on trouvera bien détestables Hal Jordan et Superman quand ils laissent tomber Adam. Et on comprendra pourquoi Adam en rentrant sur Rann semble à son tour tourner le dos à la Terre, sa planète natale, dont les héros ont ignoré son calvaire et celui de Rann.

Shaner a pris un plaisir manifeste à dessiner ces planches d'abord parce qu'il a pu renouer avec deux de ses personnages favoris, qu'il a déjà animés brièvement par le passé. Hal Jordan (lors d'un one-shot lié à la saga Darkseid War) puis Superman (dans la collection Adventures of Superman) représentent d'ailleurs opportunément la loi et la justice, l'un comme flic de l'espace, soumis à une hiérarchie, l'autre comme une sorte de protecteur élu de la Terre. Dans la scène avec Superman, Adam porte en outre un costume ressemblant à celui qu'il avait lors de la période New 52 ou dans les premiers épisodes de Superman période Rebirth écrits par Bendis, ce qui indique que Strange Adventures n'est pas un récit hors-continuité (contrairement à Mister Miracle). 

Les planches de Shaner regorgent de détails comme seul un artiste investi dans son travail peut en mettre. Lors de la scène avec Hal Jordan, celui-ci et Adam discutent dans un bar près de la base aérienne de la compagnie Ferris. Le barman a les traits de Tom King, et deux clients en arrière-plan ressemblent à Mitch Gerads et... Shaner lui-même (ils sont tous très ressemblants, aucun doute donc sur l'intention de l'artiste). Moins anecdotique : quand Adam retrouve Alanna à la fin de l'épisode, celle-ci arbore sur le visage des peintures de guerre, signalant son rôle actif sur le front mais aussi soulignant par-là même une sorte d'apparat royal, une distinction esthétique, un maquillage de circonstance. Cela rappelle le look de certains personnages éminents dans Star Wars, comme la princesse Amidala.

Le découpage d'un tel projet qui associe deux graphistes pour narrer visuellement le récit exige du scénariste mais aussi de ses deux partenaires une discipline parfaite. Pourtant, cette fois, le script fournit à Mitch Gerads, comme pour Shaner, des scènes plus longues et par conséquent des planches où ils ne sont pas obligés de se partager les cases et les bandes. Cette liberté profite aux deux mais également au lecteur qui a une lecture moins hachée.

Surtout, l'inversion du procédé en cours durant les trois premiers épisodes permet de profiter différemment des prestations des deux dessinateurs. Ainsi le partage des tâches qui voulait que Shaner avait à illustrer la partie la plus héroïque et lumineuse tandis que Gerads s'inscrivait dans un registre plus sombre et critique est moins évident ici.

En effet, pendant que Shaner avec Adam est sur Terre, Gerads avec Mr. Terrific débarque sur Rann, après la guerre. Là encore, on appréciera la représentation soignée des décors. Gerads montre une planète en reconstruction après un conflit terrible, comme quand la navette qui véhicule Michael Holt au bâtiment des archives survole des ruines d'une cité autrefois prospère. Tout s'opère par un savant contraste alors entre ce qui se dit entre les personnages et l'endroit où cela se dit.

Comme vont vite le remarquer Michael Holt et le lecteur avec lui, tout n'est pas ce qu'il paraît être sur Rann. Malgré la désolation après la guerre, on constate que les dégats semblent circonscrits puisque les archives sont intactes, la technologie encore en parfait état, le confort assuré pour les élites et les invités de marque (comme Mr. Terrific). Mais surtout cette ambiance patente d'hypocrisie se fait jour quand Michael Holt souhaite consulter les rapports des Pykkt sur le conflit.

On lui explique que les Pykkt sont des kamikazes, n'ayant laissé que peu de témoignages. Puis que ceux qu'ils ont quand même laissés n'ont pas été traduits, qu'ils sont intraduisibles même par les sommités en linguistique de Rann. Pas de chance : Mr. Terrific est le "troisième homme le plus intelligent de la Terre" (certainement après Bruce Wayne et Lex Luthor, mais j'ignore si ce classement a jamais été clairement établi par DC) et il a décrypté, pendant son voyage, le langage Pykkt au point qu'il peut le lire et le traduire gratuitement pour les Ranniens.

Gerads s'amuse visiblement beaucoup avec Mr. Terrific, même si, ça et là, (et d'ailleurs il l'a reconnu en interview) il souffre visiblement en le dessinant, sans vouloir tricher. En tout cas, il en fait une sorte de bloc imposant, économe de ses mots et de ses gestes, qui ne s'en laisse pas compter. Quand il a compulsé les rapports des Ranniens, il sait qu'on l'a trompé car ce n'est que de la propagande (la communication qu'il a à distance avec Sardath à son arrivée sonne alors comme un présage car le beau-père d'Adam lui en livre un portrait incroyablement flatteur).

Lorsque la police vient arrêter Michael Holt le lendemain de sa visite aux Archives Pyykt, Gerads illustre à merveille avec quelle assurance tranquille le héros désarme les flics tout en chantonnant un air entendu la veille, mais surtout en soulignant que Mr. Terrific déteste être mis en joue - évidemment, dans le contexte actuel aux Etats-Unis (mais pas que...), avec les violences policières contre les afro-américains, ce passage résonne puissamment.

Pourtant le meilleur reste à venir quand Mr. Terrific et Sardath sont enfin dans la même pièce et que le premier ne mâche pas ses mots devant le second sur ses cachotteries. King résume le "fair-play" qui orne les manches du blouson de Michael Holt dans une scène extraordinaire réjouissante. Plus de doute alors sur la duplicité de Sardath... Qui éclaire d'un coup celle de sa fille.

En définitive, il est bien possible que Adam soit un criminel de guerre, mais aussi (surtout ?) un pantin instrumentalisé par son beau-père et son épouse, et que son ressentiment envers Hal Jordan et Superman ait joué un grand rôle dans sa volonté de règler la guerre sans faire de quartier. Néanmoins, ce que semble surtout suggérer l'épisode, c'est surtout que Rann est pourri et qu'entre l'abandon de ses amis et la reconnaissance d'une planète, Adam Strange a peut-être commis des atrocités, non par goût mais par dépit, par déception, par désoeuvrement.

On n'est qu'au tiers de la saga, mais celle-ci est déjà très riche en nuances. La suite s'annonce alléchante.