dimanche 5 juillet 2015

Critique 659 : SPIROU N° 4029-4030 (1er Juillet 2015)


Cette semaine, numéro double de 100 pages, "spécial vacances", avec une belle widescreen cover de Bruno Dequier, dont le tome 4 de Louca commence sa prépublication (toujours aussi tonique mais hélas ! toujours aussi vide : 10 pages juste pour une scène avec un coup franc !).
La rédaction a demandé aux auteurs de broder sur le thème des vacances d'antan, et il y a des pépites. 
(La semaine de Spirou est déjà jubilatoire :
c'est Olivier Schwartz qui la signe.) 

J'ai aimé :

- Spirou : Tu ne fais pas le poids !... Chiche ? A quel bonheur de relire Al Séverin pour ce récit de 4 pages traité en bichromie : dire qu'il a failli abandonner la BD par conviction religieuse (il est témoin de Jéhovah) ! L'argument est simple (Spirou défie Fantasio au vélo) mais le traitement est exceptionnellement beau, avec ce trait rétro, d'une élégance incomparable, ce sens prodigieux du découpage. Formidable ! (Voir ci-dessous :)

- Les Vacances de Monsieur Fantasio. On est gâté car Fabrice Parme est aussi de retour pour 4 pages en hommage à la fois à Franquin et Jacques Tati. Là encore, l'auteur tire le maximum d'un synopsis minimal (Fantasio à la plage) par la grâce d'un dessin épuré, dynamique, au charme acidulé. Quel bonheur ! (Voir ci-dessous :)

- Vacances 70. J'ai déjà eu l'occasion de dire tout le bien que m'inspirait Nicoby et j'en profite encore cette fois : citant Michel Jonasz, il nous invite à revivre ses vacances au bord de la mère (avec son père, sa mère et sa soeur). C'est juste, sensible, émouvant : vraiment excellent. Le dessin est là encore d'une qualité remarquable.

- Boni : Les Vacances de jeunesse de grand-papa ! Ian Fortin ne pouvait pas être absent de ce numéro et livre quatre nouveaux strips dont le héros est cette fois le papy de Boni : le décalage entre les souvenirs enchantés relatés par l'ancêtre et leur représentation suscite de francs éclats de rire, avec toujours ce graphisme délicieux.

- Adeline : Innocents souvenirs. Alex Lopez joue aussi du thème des vacances en utilisant un narrateur autre que son héroïne : pour une fois, la tonicité du dessin de l'espagnol trouve un bon équilibre avec son script.

- Dad : Random Access Memories. Nob nous gratifie de quatre pages inédites construites en flash-back : difficile de ne pas être touché par cette petite histoire à l'évidence autobiographique (sauf la chute), et qui a a trouvé un écho parfait chez moi (les après-midi en HLM à regarder Albator à la télé en bouffant des Pepito, toute ma jeunesse !). Le gag final était presque dispensable (même s'il est drôle). Mais quel talent, ce Nob !

- A Ciel ouvert. Guillaume Bouzard, délaisse sa sorcière et ses deux copains chelous pour y aller lui aussi de sa petite évocation passée : le résultat est très marrant, foisonnant de détails imparables (la découverte des magazines pour adultes).

- Nostalgia. Sergio Salma parle de ses parents, des immigrés italiens sur quatre décennies et quatre pages, avec le concours de Pascal Thivillon au dessin : c'est tout simplement bouleversant, d'une lucidité poignante. Sans doute une des contributions les plus notables à ce numéro: une confession sans fard, mais pas sans pudeur.

- Régis et Alfred soufflent un peu. Alfred est rare dans les pages de la revue (même s'il est parfois présent dans L'Atelier Mastodonte, et encore sous le crayon des amis), c'est bien dommage car ces deux planches sont irrésistibles.

- Les Vacances de Spouri. Fred Neidhardt conclut son pastiche de Rob-Vel en renvoyant ses deux héros dans le présent : l'occasion d'un gag bien acide sur Brigitte Bardot.

- Petit Peintre du dimanche. Jérôme Jouvray, comme Alfred, est plus souvent à l'honneur dans L'Atelier Mastodonte que pour ses propres oeuvres : en lisant son récit de vacances, où il évoque à la fois son enfance et son besoin de lâcher le dessin parfois, on déplore que cet excellent auteur ne produise pas davantage.

- Les Cavaliers de l'Apocadispe passent des vacances nulles. Alors, là, c'est bien simple, vous allez pleurer de rire avec le grand-père d'un des trois zigotos. Libon a un prodigieux sens comique et c'est, en un sens, le contrepoint parfait à Nostalgia de Salma (avec qui le dessinateur signe chaque semaine Animal lecteur, qui sera à l'honneur du prochain n°).

- Rob. Exceptionnellement là encore, James et Boris Mirroir livrent deux pages, formant une séquence entière : les congés vus par Clutch, c'est pas piqué des hannetons.

-Vacances d'antan. Guillaume Bianco revient sur ses étés avec sa cousine et l'évasion que lui procure le dessin : 16 plans d'une vivacité formidable pour cet auteur-clé de la revue (bien plus indispensable que ce pauvre Cauvin).

- Imbattable. Pascal Jousselin nous propose une page plus sage que d'habitude, avec une vraie morale : ça reste quand même très bon, même si, pour une fois, on est moins bluffé.

- L'Atelier Mastodonte... Ne prend pas de vacances, surtout pour nous faire rigoler : cette semaine, Mathilde Domecq est perturbée par un bruit étrange... Qui vient de Tebo, plus enragé que jamais (et toujours en mode Kirby) !

En direct de la rédak donne la parole à quelques-uns des auteurs mis à contribution pour ce numéro (Nob, Libon, , Salma, Bianco). Et donc, dans le prochain n°, 500ème épisode de Animal Lecteur !
Les aventures d'un journal revient sur un des très rares épisodes de Boule et Bill par Roba où les deux héros ne sont pas au coeur de l'histoire et qui dépassait le cadre du gag en une page.

Pas de supplément pour les abonnés, mais un cahier de jeux d'une quinzaine de pages pour occuper ceux qui en auront envie (avec une page d'entrée dessinée par Nob).

vendredi 3 juillet 2015

Critique 658 : LA THEORIE DES GENS SEULS, de Dupuy et Berberian


LA THEORIE DES GENS SEULS est un recueil de 9 histoires écrites et dessinées par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 2000 par Les Humanoïdes Associés.
(Extrait de La Théorie des gens seuls, chapitre du même nom.
Textes et dessins de Dupuy et Berberian.)

Les histoires de cet album, bien qu'étant hors collection de la série Monsieur Jean, se déroulent chronologiquement entre les tome 3 et 4 (lorsque Félix s'installe chez Jean).
Le statut de ce livre est donc mixte : il peut se lire sans avoir suivi la série Monsieur Jean tout en en constituant un complément.

- 1/ ça commence mal (10 pages) : Jean fait un cauchemar récurrent où trois tueurs veulent le supprimer avant qu'ils n'obtiennent d'eux un sursis pour aller voir une dernière fois son film préféré, Baisers volés de François Truffaut.

L'onirisme a toujours été présent dans la série de Dupuy et Berberian, il n'est donc guère étonnant qu'ils ouvrent ce volume par une histoire de rêve - ou plutôt de cauchemar. A priori donc, rien que de très banal, si ce n'est l'insistance avec laquelle les auteurs auront toujours fait de leur héros un individu assailli par des songes dont lui comme le lecteur ne saisissent pas le sens. 
Clément en propose une explication très drôle, qui évoque les comédies de Woody Allen, sous le signe de la psychanalyse loufoque. Ce segment est de toute manière sous le signe de la cinéphilie puisque François Truffaut y est cité : la référence est logique tant Monsieur Jean fait penser à un avatar de Antoine Doinel, le double fictif du réalisateur et protagoniste de Baisers volés.

Visuellement, comme tout le reste de l'album, Dupuy et Berberian dessinent en noir et blanc, ce qui souligne encore plus l'épure de leur style. L'encrage au pinceau sec donne une texture particulière à leur trait, plus spontané.

- 2/ Félix dans le bus (5 pages) : Félix est témoin de la dispute d'un couple dans le bus qu'il emprunte et a la mauvaise idée de s'en mêler. Lorsque deux nouveaux passagers montent dans le car et s'embrassent, c'en est trop pour lui : on prend toujours des coups mais on ne reçoit jamais de baisers en observant des amoureux.

Félix sera en vérité le vrai héros de cet ouvrage : Dupuy et Berberian ont toujours soigné ce second rôle dans la série Monsieur Jean, au point qu'il lui a souvent volé la vedette. Il est vrai que le personnage est mémorable, avec ses projets professionnels improbables, sa situation personnelle atypique (il a la charge de Eugène, un garçonnet qui est son beau-fils) et il tape l'incruste chez son meilleur ami.
Celui qui a tout d'une tête à claques est pourtant irrésistiblement drôle et attachant, avec ses réflexions philosophiques décalées et sa malchance chronique. L'histoire qui lui arrive ici en est une admirable synthèse et la preuve du brio narratif des auteurs.   

- 3/ La Théorie des gens seuls (7 pages) : Lors d'une garden party chez Clément, Félix gratifie deux jolies filles (dont l'une semble séduite par lui) et Jean d'une nouvelle théorie sur les célibataires qui seraient prioritairement attirés par des hommes ou femmes déjà en couple, plus attirant que les gens seuls.

Un nouvel exemple de l'adresse avec laquelle Dupuy et Berberian convoque la comédie et un zeste de mélancolie grâce au personnage de Félix, dont le défaut principal est sans doute de penser tout haut. Non pas que ce qu'il exprime soit si farfelu mais plutôt inopportun, ce qui en fait la première victime de ses tirades.

Graphiquement, les auteurs savent tirer le maximum de leur découpage pour qu'une séquence reposant uniquement sur le dialogue, avec des personnages statiques, ne soit jamais ennuyeux à lire.

- 4/ Tous des bêtes (10 pages) : Désobéissant à une recommandation de Jean, Félix se distingue lors d'un dîner en présence de Cathy et d'une de ses amies : il estime en effet que les hommes cherchent constamment à marquer leur territoire et que les jeunes couples se bercent d'illusions sur le bonheur.

Bien que Félix suscite souvent le rire, c'est aussi un authentique maniaco-dépressif, chez qui les moments d'euphorie alternent avec des périodes plus sombres : il pose alors sur ses semblables un regard pessimiste - lucide diront certains.
Il faut à Jean composer avec ce caractère, ce qui n'est pas évident et lui porte volontiers sur les nerfs, mais cela témoigne aussi de l'indéfectible amitié entre les deux hommes puisque tout est pardonné à Félix, malgré la gêne qu'il provoque.

Cela confirme une fois encore que Monsieur Jean échappe ainsi au pur registre de la comédie pour s'échapper régulièrement dans des zones plus tourmentées.  

- 5/ Un Anniversaire à la campagne (23 pages) : Véronique invite ses amis, dont Jean, Clément et Félix, à son anniversaire, pour une fête qui se tient chez ses parents à la campagne. La soirée se déroule mal : la météo est exécrable, l'ambiance ne prend pas, l'hôte est tendue, ce qui exacerbe les jalousies et l'ennui. Le service pathétique du gâteau achève de ruiner la partie.

Avec ce chapitre, c'est comme si Dupuy et Berberian prenaient vraiment leur envol, après les premiers épisodes d'un format plus court. Les deux auteurs s'amusent visiblement à dépeindre cette soirée catastrophique et trouvent le ton juste pour représenter l'atmosphère délétère qui y règne, avec un décor, des personnages, une situation au diapason.

Ce mélange de sinistrose et d'humour est réjouissant, d'autant que la narration se double des mésaventures de deux autres invités qui ont été contraints de se déplacer en train et qui vont également vivre des heures pénibles.

Le dessin en noir et blanc, toujours encré au pinceau, au trait simple, convient parfaitement au récit de ce calvaire qui n'a pas besoin d'un graphisme plus poussé pour être bien exprimé. 

- 6/ Le Voisin du dessus (6 pages) : Jean et Cathy se demandent bien ce que fiche leur voisin du dessus, dont la vie sexuelle est très bruyante. L'affaire devient même bizarre quand un grille-pain, dont l'usage est bien mystérieux, s'ajoute à la situation.

Totalement délirant, ce petit épisode est d'une efficacité imparable : le lecteur est aussi intrigué que Jean et Cathy, et le cadre de l'action, qui touche à l'intimité des personnages (fait notable dans une bande dessinée au dessin non réaliste), devient source de gags.

Dupuy et Berberian ont par ailleurs l'intelligence de dessiner ça de façon très distanciée, classique, avec l'usage de "gaufriers" de six cases, et sans apporter de réponse à l'énigme, ce qui laisse au lecteur la liberté d'imaginer tout et n'importe quoi.

- 7/ L'Ecole buissonnière (26 pages) : A nouveau en plein épisode dépressif, Félix interrompt une interview que Jean donnait pour une chaîne de télé. Clément est appelé à la rescousse pour une virée en ville où son infortuné ami comprend que le temps passe et avec lui les espiègleries de l'enfance.

Sans doute le chapitre le plus réussi de la collection : tout y est, des gags (avec Jean qui doit quand même à Félix d'échapper à une interview dont le thème le désarçonnait complètement - "les auteurs et leurs blocages"), de l'émotion (la prise de conscience pour Félix que les jeux d'enfants partagés avec ses amis sont révolus), le tout raconté l'air de rien mais avec une fluidité remarquable.

Le réflexion de Dupuy et Berberian, exprimé par Félix, rejoint parfaitement les célèbres vers de Renaud dans Mistral Gagnant : "Il faut aimer la vie / Et l'aimer même si / Le temps est assassin / Et emporte avec lui / Les rires des enfants".

C'est toute la magie du personnage de Félix : nous faire sourire et nous attendrir - et tout le talent des auteurs que d'écrire et dessiner ça avec une telle justesse. 

- 8/ Félix dans l'ascenseur (10 pages) : Félix est coincé dans l'ascenseur de l'immeuble où habite Jean. Lorsqu'une voisine se manifeste pour lui porter secours en appelant le dépanneur, il croit trouver l'amour fou et providentiel. Mais une fois libéré, il ne pourra pas remercier celle qu'il prenait pour la femme de sa vie, qui s'est éclipsée juste avant sa sortie.

Cet épisode semble renvoyer, par sa position dans l'album et sa construction, au 2ème récit (Félix dans le bus) : la situation est cruelle pour Félix qui, même quand il pense lire un signe favorable du destin au coeur d'une énième galère, en est frustré.

Le traitement visuel est aussi efficace que la narration : Dupuy et Berberian semblent spécialement inspirés par le défi que représente la mise en scène d'une telle histoire, mais ils s'en sortent mieux que leur personnage principal.

- 9/ Jean s'aére (21 pages) : Jean est toujours harcelé en rêve par les trois tueurs, et pour ajouter à son tracas, il piétine dans la rédaction de son nouveau roman. Sur le conseil de son éditeur, il part se mettre au vert avec Cathy chez les parents de celle-ci. Mais sur place, entre leurs hôtes, des amis de passages et des travaux en cours, ce n'est pas mieux : un roquet en fera les frais...

Pour boucler la boucle, les auteurs concluent leur ouvrage en remettant Jean au coeur du dispositif : l'enchaînement des péripéties se déroule sur un rythme soutenu et le gag final, dont le petit chien teigneux de l'amie de la famille de Cathy sera la victime, est à la fois terrible et hilarant, fabuleusement mis en scène.

Cette collection de récits est une pièce de choix à ajouter à la série Monsieur Jean, indispensable pour tous les fans. Les amateurs, eux, y trouveront matière à apprécier avec quel talent Dupuy et Berberian déploient leur art dans des histoires de 5 à une vingtaine de pages. Bref, voilà une BD qui a tout pour être un album de chevet, à (re)lire sans crainte d'être déçu ou de s'en lasser.

mercredi 1 juillet 2015

LES COUVERTURES DU MOIS : JUILLET 2015

Il fait beau, il fait très chaud... Mais ça ne m'empêche pas de vous proposer ma sélection des couvertures de comics que je préfère dans les parutions prévues pour ce mois de Juillet !

 ASTRO CITY #25
par Alex Ross
(DC Comics)
 BLACK CANARY #2
par Annie Wu
(DC Comics)
 HARLEY QUINN & POWER GIRL #2
par Amanda Conner
(DC Comics)
 ROBIN, SON OF BATMAN #2
par Patrick Gleason
(DC Comics)
 SUPERMAN #42
par Jorge Corona
(DC Comics)
 DESCENDER #5
par Dustin NGuyen
(Image Comics)
SAGA #30
par Fiona Staples
(Image Comics)
 SEX CRIMINALS #12
par Chip Zdarsky
(Image Comics)
 TREES #11
par Jason Howard
(Image Comics)
 VELVET #14
par Steve Epting
(Image Comics)
BLACK WIDOW #20
par Phil Noto
(Marvel Comics)
 DAREDEVIL #17
par Chris Samnee
(Marvel Comics)
 GROOT #2
par Declan Shalvey
(Marvel Comics)
 MOON KNIGHT #17
par Declan Shalvey
(Marvel Comics)
SHIELD #8
par Julian Totino Tedesco
(Marvel Comics)

Critique 657 : MONSIEUR JEAN, TOMES 5 & 6 & 7 - COMME S'IL EN PLEUVAIT & INVENTAIRE AVANT TRAVAUX & UN CERTAIN EQUILIBRE, de Dupuy et Berberian


MONSIEUR JEAN : COMME S'IL EN PLEUVAIT est le 5ème tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 2001 par Les Humanoïdes Associés.
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Jean et Cathy sont désormais parents d'une petite fille prénommée Julie. Ils séjournent à New York où se trouve également Clément pour son travail.
A Paris, Félix habite désormais dans l'appartement de Jean mais doit faire face à une représentante de la DDASS, Liette Botinelli, qui l'interroge sur son statut vis-à-vis de Eugène. Naturellement, il pense pouvoir la distraire de sa mission en la draguant avant qu'ils ne tombent amoureux.
Eugène a grandi et passe une grande partie de son temps libre au jeu vidéo "Potok Attak", auquel il tentera d'initier Jean - lequel l'interprétera plutôt comme une métaphore de l'existence.
La grand-mère de Félix décède et, à l'occasion des obsèques, il apprend qu'elle laisse une grosse somme en héritage. Mais ce magot a été gagné malhonnêtement, en dénonçant des juifs durant la seconde guerre mondiale. Félix préfère y renoncer... Et se fera escroquer par son frère aîné.
Félix se lance, au même moment, dans un nouveau projet improbable : rejouer sur scène les sketchs de son idole Fernand Raynaud. Et Jean, en l'absence de Cathy, croise Marion, rencontrée précédemment lors du mariage d'amis communs.   
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MONSIEUR JEAN : INVENTAIRE AVANT TRAVAUX est le 6ème tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 2003 par Dupuis.

Jean s'est laissé convaincre par Cathy de déménager et cela le bouleverse profondément. S'il accepte de bon coeur de laisser définitivement Félix habiter, avec Liette, dans son ancien appartement, il est hanté par les fantômes de ses grands-parents, furieux de le voir abandonner les meubles qu'ils lui avaient légués, puis devient obsédé par le précédent locataire du nouveau domicile où il s'installe.
Félix semble avoir acquis une certaine sagesse : heureux en amour, toujours aussi philosophe, il travaille dans l'agence de Clément et a pu conserver la garde de Eugène. Le garçon s'interroge abondamment sur la mort, ce qui alerte le directeur de son école, mais en fait il se sent seul et persuade Félix de lui acheter un chien - fidèle compagnon dont les déjections inspirent une théorie (pas si idiote bien que loufoque) à son beau-père... 
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MONSIEUR JEAN : UN CERTAIN EQUILIBRE est le 7ème et dernier tome de la série, écrit et dessiné par Philippe Dupuy et Charles Berberian, publié en 2005 par Dupuis.
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En 40 saynètes, Jean, Cathy, Félix, Eugène, Agnès (une amie de Cathy) composent avec les aléas de l'existence.
Au programme : la jalousie (suscitée par Cathy à Jean) ; les angoisses de Jean avec son téléphone portable ; Les considérations sur les hommes de Cathy et Agnès ; les gens vus par Jean et Félix ; le mariage envisagé par Félix et Liette ; la brouille entre Jean et sa boulangère ; les devoirs d'école que tente d'esquiver Eugène ; la quête d'une bonne garderie par Jean et Cathy ; la notion de paternité théorisée par Félix et Jean ; les avantages du shampoing au ph neutre ; les mésaventures de Félix au guichet automatique de la banque ; une après-midi au square avec Jean et Julie ; Félix et Eugène aux prises avec l'ignorance, Dieu, la vie de patachon (quand Liette rompt avec Félix) ; les affres du célibat vécus par Agnès ; la promo du dernier livre de Jean ; la peur de vieillir de Cathy ; le chagrin d'amour et la dépression de Félix ; la mère de Cathy qui la rend folle et les effets indésirables du traitement de son psy ; la solution à la disparition des chaussettes lors des lessives par Félix ; la rencontre arrangée entre Agnès et Félix ; et un nouveau départ pour tout le monde...

Les trois derniers tomes de la série donnent l'occasion de constater les variations de tons dans les aventures de Monsieur Jean et son entourage. On comprend mieux pourquoi Dupuy et Berberian ont toujours mis du temps à accoucher de chaque album et à quel point chacun de ceux-ci reflétait leurs préoccupations d'hommes autant, sinon plus, que d'auteurs.

Comme s'il en pleuvait apparaît comme un épisode de transition : on y découvre en effet le héros désormais en couple mais aussi père de famille. Jean est atteint du syndrome post-partum, doutant plus que jamais de lui-même, de sa capacité à s'engager, à assumer ses responsabilités de compagnon et de papa. Le scénario développe ces émotions avec la subtilité à laquelle Dupuy et Berberian nous ont habitués, ils n'ont pas besoin de forcer le trait, de recourir à la caricature et d'ailleurs la série semble renoncer à sa veine comique pour préférer la chronique, émaillée de scènes suscitant le sourire. 

On pense bien entendu au cinéma de Woody Allen, à une manière de prendre les choses graves avec légèreté et les choses légères avec gravité. La conviction qui gagne le lecteur d'assister à une transposition à peine romancée de choses vécues par les auteurs est très troublante car la justesse de l'évocation des états d'âme des personnages est saisissante. 

A l'image de la double page au début du tome 5, l'univers de Monsieur Jean forme désormais une sorte de fresque à la fois foisonnante et intimiste, dont la richesse, la densité nous font mesurer à quel point la série a su grandir, évoluer, nous accompagner. La bande dessinée accède alors à un statut quasi-documentaire sur une époque, des mentalités, une certaine couche sociale, la peinture des sentiments.

La suite des événements, relatée dans le tome suivant, Inventaire avant travaux, ajoute à cette confusion entre l'art et le réel qu'il réinvente : c'est le plus grave, le plus sombre de tous les épisodes de la série.

Monsieur Jean erre dans cette histoire, encore une fois brodée de plusieurs séquences reliés subtilement entre elles pour aboutir à un récit complet (la forme initiale des sketchs a disparu), comme un homme de plus en plus déboussolé par l'existence. La cause de son malaise prend sa source dans un banal déménagement, mais plus que le déplacement matériel, physique, c'est bien le bouleversement personnel, mémoriel, qui impacte le personnage et affecte tout ce qui l'environne.

La dimension onirique a toujours été présente dans la série mais se manifeste d'une façon encore plus sensible ici puisque des spectres apparaissent pour exprimer leur mécontentement ou signifier des fautes terribles du passé. Ainsi, les grands-parents de Jean lui reprochent d'abandonner son mobilier, qui est aussi celui de sa famille, et par-là même de rejeter son héritage le plus concret, pour sa nouvelle vie, maintenant que son couple s'installe dans un nouveau logement.

Puis c'est l'ex-occupant de l'appartement choisi par Cathy qui obsède Jean en le renvoyant à un moment de son enfance quand il assista à une scène étrange et traumatisante (un voisin partant de l'immeuble où il vivait, dont tous les biens, sortis dans la rue, disparurent, emmenés par les éboueurs). Jean est confronté à la perte de son confort, donc de ses repères et a peur qu'en quittant son chez-lui, il perde une partie de son identité, de son histoire. Qui sait si en partant ailleurs on ne disparaît pas du monde ?

Mais ce n'est pas tout : la séquence où Félix apprend successivement la mort de sa grand-mère, l'héritage mirobolant qu'elle laisse, et l'origine de cette fortune forme un ensemble particulièrement sombre dans une série dont la vocation initiale est de distraire. En évoquant tour à tour la mort, le legs, la collaboration durant l'occupation allemande, Dupuy et Berberian osent une parenthèse très audacieuse et brutale. 

Ce tome est aussi l'occasion de remettre en avant le personnage de Eugène : insensiblement, il a lui aussi grandi, au rythme de la série. Le voilà pré-adolescent, sujet à des interrogations existentielles qui n'ont rien à envier à celles des adultes. Mais la malice avec laquelle les auteurs choisissent de mener cette partie du récit redonne un peu d'air à cette histoire.

Enfin, dans Un certain équilibre, la série opère son ultime tour de piste et sa dernière révolution : cela se traduit par un retour à des récits au format court, majoritairement des "gags" d'une page, parfois deux. En tout, ces 40 saynètes forment un tout à la fois cohérent, souvent drôle, touchant, et aboutit à la conclusion du titre.

La fin de Monsieur Jean a longtemps prêté à confusion, ses auteurs entretenant le suspense sur la publication d'un huitième épisode. Mais après dix ans d'attente, il semble peu probable que ce héros emblématique des années 90-2000 repointe le bout de son nez, et Dupuy et Berberian sont désormais occupés par d'autres projets, aux contours très atypiques (carnets de voyages, expériences séparées...).

C'est dommage car ce tome 7, outre ses qualités propres, proposait un nouveau personnage dans la galerie de la série, dont le potentiel est immédiatement évident et qui paraissait destiné à vivre ses propres aventures. Il s'agit de l'inénarrable Agnès, présentée comme une amie de Cathy (même si on ne l'a jamais vue avant), jolie célibataire mais déprimée par sa situation, flanquée d'une mère hyper-active et dirigiste, se résolvant à suivre une analyse puis à prendre un traitement (aux effets indésirables hilarants) avant de se reprendre en main.

Peut-être Dupuy et Berberian n'y ont-ils pas suffisamment cru. Peut-être aussi s'étaient-ils simplement lassés de Monsieur Jean, désormais trop bien établi comme père de famille, avec sa compagne Cathy. Peut-être encore, enfin, ont-ils estimé qu'il était temps de clore les mésaventures de Félix, dévasté après que Liette rompe, mais qui se ressaisira grâce à l'impayable Eugène (désormais ado, mais toujours aussi malin quand il s'agit d'arriver à ses fins).

Visuellement, le duo nous laisse avec trois derniers albums impeccables, où leur liberté esthétique se traduit par des découpages inventifs (en utilisant habilement les "gaufriers", en les détournant - avec des pages à trois bandes dont la case centrale plus grande est encerclé par 8 plans plus petits - ou même en supprimant le contour des vignettes - et aussi de tout élément superflu dans la narration, comme certains décors, au profit du gag).

L'encrage connaît aussi une évolution notable avec le recours au pinceau (et des effets de pinceau sec), donnant plus d'épaisseur au trait et aussi plus de spontanéité au dessin fini. La colorisation d'Isabelle Busschaert puis Ruby (pour le dernier tome) privilégie désormais des teintes plus douces, plus chaudes, lumineuses - exception faite pour quelques scènes traitées avec des contrastes intenses correspondant aux troubles les plus profonds qui agitent les personnages (comme les cauchemars de Jean).

Le regret de voir la série se conclure au tome 7 provient aussi de la parfaite maîtrise de Dupuy et Berberian avec la construction de gags en une page, grâce à laquelle il donne un dynamisme nouveau à leur projet.

Mais en l'état, Monsieur Jean, avec ses sept chapitres, constitue une des meilleures séries produites durant ces 25 dernières années : bien que régulièrement inscrite dans le rayon des BD comiques, elle transcende son genre pour être une suite de récits plus ambitieuse, mélangeant sensibilité, émotion, (quasi) autofiction et surtout témoignage sur une période et ses mentalités. Le tout produit par deux auteurs dont la complicité fusionnelle reste un sujet de fascination en soi.        

lundi 29 juin 2015

Critique 656 : FLASH GORDON OMNIBUS, VOLUME 1 - THE MAN FROM EARTH, de Jeff Parker et Evan Shaner

 

FLASH GORDON OMNIBUS, VOLUME 1 : THE MAN FROM EARTH rassemble les 8 épisodes de la mini-série éponyme, écrits par Jeff Parker et dessinés par Evan Shaner (avec Sandy Jarrell pour les 12 premières pages du 5ème épisode et Greg Smallwood pour les 2 dernières pages du 6ème épisodes), publiés en 2014 par Dynamite Entertainment.
Le sommaire est complété par FLASH GORDON ANNUAL 2014, composé de cinq petits récits respectivement écrits par Chris Eliopoulos (1), Ben Acker & Ben Blacker (2, 3 et 4), Jeff Parker & Nate Cosby (5), et dessinés par Chris Eliopoulos (1), Faith Erin Hicks (2), Jeremy Treece (3), Lee Ferguson (4), Craig Rousseau (5), publié en 2014 par Dynamite Entertainment.
L'album est clos par FLASH GORDON HOLIDAY SPECIAL 2014, composé de trois récits écrits respectivement écrits par Dan McCoy (1), Elliott Kalan (2), Stuart Wellington (3), et dessinés par Joseph Cooper (1), Stephen Downey (2), Lara Margarida (3), publié en 2014 par Dynamite Entertainment.
 
 
 
 (Extrait de Flash Gordon #1 : The Man from Earth.
Textes de Jeff Parker, dessins de Evan Shaner.)

Rien ne prédisposait Dale Arden, journaliste spécialisé dans le domaine scientifique ; le professeur Zarkov, et Alex "Flash" Gordon, fils unique d'un riche homme d'affaires et adepte de sports extrêmes, à partager l'aventure qu'ils vont vivre.
L'empereur Ming de la planète Mongo menace la Terre dans sa campagne galactique pour coloniser les mondes habités. Pour attaquer les planètes qu'il colonise, Ming utilise des portails dimensionnels activés par des cristaux quantiques. Or Zarkov s'en ait procuré un et a convaincu Flash Gordon de l'aider en qualité de pilote et garde du corps et Dale Arden pour relater leur projet de faire échouer l'ennemi.
Le trio est pourchassé par la flotte aérienne de Ming et trouve d'abord refuge sur Arboria où il aide le prince Barin à libérer les siens, transformés en soldats au service du seigneur de Mongo. Puis les trois acolytes gagnent Sky World où le chef des Hawkmen, Vultan, compte récupérer un cristal quantique pour entamer des représailles contre Ming.
Cependant, Zarkov cherche aussi un moyen de rentrer sur Terre afin d'y préparer l'armée à l'arrivée de Ming.

Je dois bien avouer que c'est la première fois que je lis une série consacrée à Flash Gordon. En effet, la création de Don G. Moore et Alex Raymond ne m'a jamais intéressé (je n'ai, du reste, jamais été un grand fan de Raymond en général, même si je reconnais son talent de dessinateur). Par contre, j'ai conservé, depuis la lecture de Agents of Atlas, une affection pour le scénariste Jeff Parker, un auteur un peu foutraque et donc inégal mais un narrateur énergique, et je suis depuis plusieurs années le travail de Evan "Doc"Shaner, découvert sur feu le site participatif comictwart et dont j'ai observé les progrès en étant sûr qu'il deviendrait une star des comics.

Lorsque j'ai lu les previews de Flash Gordon : The Man from Earth en 2014, j'ai tout de suite inscrit sur ma liste d'achats le recueil qui rassemblerait ses 8 épisodes, séduit par la bonne humeur que diffusait ces pages et la beauté de leurs dessins.

Sorti en Mai dernier, cet album comporte un menu copieux puisqu'en plus de la mini-série précitée, on a droit à l'Annual et le Holiday Special également produits en 2014, et en bonus le script complet du premier épisode, une galerie de sketchs, et toutes les couvertures alternatives (une spécialité de l'éditeur Dynamite Entertainment) - soit près de 300 pages !

Le résultat est un régal de lecture, qui doit beaucoup à la manière dont les auteurs ont osé s'emparer d'un personnage aussi iconique que Flash Gordon, 80 ans après sa création (la série originale, parue en comic-strips, date en effet de 1934).

Comme l'a expliqué Jeff Parker, s'il fallait respecter l'esprit du personnage, le piège à éviter était d'être trop révérencieux. Et le scénariste a su trouver le ton juste pour animer son histoire et ce héros emblématique, ainsi que les seconds rôles qui l'entourent.
  
Pour résumer l'abordage de Parker, l'ouverture du tout premier épisode est un parfait exemple : la première page présente Dale Arden comme une journaliste scientifique déprimée par l'arrêt du programme spatial américain, puis la deuxième page introduit le professeur Zarkov qui s'empare d'un cristal quantique lors d'une beuverie, et enfin une séquence de trois pages nous conduit jusqu'à Flash Gordon sermonné par son père alors qu'il a encore une fois préféré s'adonner à la pratique d'un sport extrême plutôt qu'à la recherche d'un projet professionnel sérieux.
Un an après ces trois scènes, nous voilà, comme les personnages, projetés dans le feu de l'action : la flotte aérienne de Mongo poursuit les trois héros qui traversent plusieurs mondes extra-terrestres via des portails dimensionnels grâce au cristal quantique. S'ils fuient ainsi, c'est parce qu'ils ont entrepris de défaire l'empereur Ming qui veut ajouter la Terre à la liste des planètes qu'il a conquise.

Le rythme, effréné, de l'aventure ne ralentira plus durant les épisodes suivants tandis que Flash, Dale et Zarkov échouent d'abord sur Arboria, où ils vont provoquer la libération des hommes du prince Barin, sujets à des expériences menées par les scientifiques de Ming pour en faire des hybrides mi-bêtes mi-hommes afin de grossir les rangs de son armée ; puis sur le Sky World, où ils rencontrent Vultan, chef des Hawkmen, attendant le moment propice pour attaquer Ming (grâce au cristal quantique).

Entretemps, Jeff Parker fait quand même rapidement mention du crossover King's Watch, qui s'inscrit chronologiquement avant cette série, et qui réunissait Flash Gordon, le Fantôme du Bengale et Mandrake le magicien, déjà opposés au plan de conquête de Ming. Cela permet de donner une perspective à l'histoire, la réunion de Flash, Dale et Zarkov, et leur contentieux avec Ming. Mais même si, comme moi, on n'a pas lu King's Watch, cela ne nuit pas à la compréhension de The Man from Earth - tout juste faut-il accepter le fait que ses trois protagonistes (quatre avec leur adversaire) ont fait connaissance auparavant.

Parmi tous les atouts de cette série, la caractérisation est un des plus remarquables. Jeff Parker a réellement su donner une nouvelle jeunesse à des personnages vieux de 80 ans sans les trahir. Il faut un sacré sens de la synthèse pour réussir cela et c'est le cas ici quand Flash Gordon est décrit comme une sorte de casse-cou, avide d'émotions fortes, qui s'engage dans l'action à la fois pour le frisson qu'elle procure mais aussi pour échapper aux responsabilités d'un héritier d'une grande fortune comme celle de sa famille. Le personnage passe volontiers pour un bouffon arrogant à qui son impulsivité joue des tours, mais cela est compensé par sa réelle bravoure, sa capacité à affronter n'importe qui, sa dextérité dans le maniement des armes.  

La sympathie qu'il inspire immédiatement et durablement éclipse Ming, auquel Parker donne peu de scènes, le reléguant dans un rôle de despote hautain mais aussi assez malin pour ne jamais affronter directement Flash.

Si Gordon vole donc aisément la vedette au méchant, il n'en est pas de même avec ses compagnons d'armes : Dale Arden n'est pas traitée comme la demoiselle en détresse de service mais comme une reporter dépassée par les événements, ce qui contraste avec l'assurance des deux hommes qu'elle accompagne. Elle incarne la seule personnalité raisonnable, à côté de Zarkov, dépeint comme un savant sardonique et volontiers vantard. Les deux egos hypertrophiés de Gordon et Zarkov et le tempérament plus modéré, voire fataliste, de Arden assurent au récit des ressorts comiques imparables.

Des seconds rôles comme le prince Barin, charismatique, et Vultan (qui rappelle à quel point les Hawkmen sont en fait les ancêtres du Hawkman de DC Comics), exubérant à souhait, complètent un casting haut en couleurs dans des péripéties qui n'en manquent déjà pas.

Pour illustrer cela, il fallait un artiste dans la même disposition d'esprit que Parker, talentueux mais qui ne singe pas Alex Raymond. Evan Shaner est, pour cela, le dessinateur parfait : il n’a pas encore une grande renommée, mais sa réputation augmente favorablement dans le milieu des comics comme en témoignent ses récents travaux chez DC Comics (où il a participait à Adventures of Superman et, surtout, à Convergence : Shazam - dont je n'ai hélas ! pu me procurer le second épisode...) et il a été approché par Marvel (il a failli participer à 1872, un tie-in à la saga Secret Wars, mais y a renoncé pour prendre un peu de repos : espérons que ce n'est que partie remise).

J'ai donc découvert Shaner il y a quelques années, quand il était inconnu mais participait aux illustrations de pin-ups pour comictwart (on y trouvait du beau monde : Dan Panosian, Dave Johnson, Mitch Gerads, Chris Samnee... Un mix de talents confirmés et en devenir qui s'amusaient à rendre hommage à des héros de comics ou leurs illustres pairs). Ce fan absolu de Shazam et d'Alex Toth avait encore un coup de crayon inégal mais prometteur. Quel amélioration depuis !

Le voir s'exercer sur la durée de huit épisodes à l'art séquentiel permet d'apprécier la maturité atteinte : ce sera pour beaucoup une révélation, et Shaner a encore une marge de progression énorme qui lui garantit de devenir un artiste de premier ordre. De tous les émules d'Alex Toth, celui qui se fait surnommer "Doc" est certainement le plus proche du trait si épuré et élégant du maître. Ses personnages sont expressifs, dotés d'une allure instantanément mémorable (ses designs reproduits à la fin du recueil attestent de sa capacité à créer des silhouettes d'un raffinement affirmé), ses décors sont soigneusement détaillés (le monde-forêt d'Arboria est splendide, le Sky World des Hawkmen est fascinant).

Mais toute la beauté d'un dessin ne suffit pas à produire une bonne bande dessinée dont la forme exige davantage que de l'esthétisme. Heureusement, Shaner maîtrise l'art de la composition, et son découpage est à la fois dynamique et aéré, ce qui colle à l'esprit épique et léger du récit. Avec la colorisation toujours aussi impeccable de Jordie Bellaire, la meilleure dans sa partie, on peut difficilement trouver mieux.

Même les fill-in sont d'un bon niveau : Sandy Jarrell a réalisé les 12 premières pages du 5ème épisode, et Greg Smallwood les deux dernières du 6ème. Si leurs prestations n'ont pas la finesse de Shaner, elles ne dépareillent pas et s'inscrivent bien dans la charte graphique de l'ensemble.

Tout cela - une narration vivifiante, un dessin beau et enlevé - fait le prix de cette série, dont on aurait aimé qu'elle devienne régulière. On y goûte au sel de l'aventure, du divertissement, avec une bonne distanciation. En somme, tout ce qui rend une bande dessinée jubilatoire et recommandable par une équipe créative inspirée.
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FLASH GORDON ANNUAL 2014 est une compilation de cinq histoires distinctes par différentes équipes artistiques, comptant 48 pages en relation avec la série The Man from Earth.
(Extrait de Flash Gordon Annual : Flash's first flight.
Textes et dessins de Chris Eliopoulos.) 

La première de ces histoires courtes met en scène Baby Flash Gordon dans FLASH’S FIRST FLIGHT, écrit et dessiné par Chris Eliopoulos (lettreur du Hawkeye de Matt Fraction et David Aja).
Situé en 1985, ce récit accumule les clins d'yeux à la saga cinématographique Retour vers le futur (réalisé par Robert Zemeckis), comme en témoigne la présence de la célèbre voiture DeLorean, appartenant ici au père de Flash Gordon, et d'un voiturier prénommé Marty (comme Marty McFly).
Cette comédie est très drôle, racontée sur un rythme endiablé, et dessinée dans un style cartoony irrésistible.
 (Extrait de Flash Gordon Annual : Action science reporter.
Textes de Ben Acker & Ben Blacker, dessins de Faith Erin Hicks.)

Dale Arden est l'héroïne de ACTION SCIENCE REPORTER, écrit par Ben Acker et Ben Blacker et dessiné par Faith Erin Hicks.
Dale et son assistante risquent leurs vies lors d'un reportage dans un pays d'Amérique du Sud en guerre contre les Soldados Supremos de San Sinera.
Narré là encore à un train d'enfer, et servi par un dessin non réaliste, le récit mixe comédie et critique contre les régimes dictatoriaux et les dérives scientifiques pour la conquête du pouvoir.

Le Professeur Zarkov, dans THIRST CONTACT, de Ben Acker et Ben Blacker, dessiné par Jeremy Treece, rencontre un trio d'aliens de passage sur Terre.
Résultat : encore un bon moment de rigolade, loufoque à souhait, où le savant est dépeint comme un ringard aigri et alcoolisé, saisissant à peine l'importance de cette rencontre du 3ème type. Le dessin de Treece est toutefois moins convaincant.

La Princesse Darya de Coralia est la vedette de WATER WAYS, encore écrit par Ben Acker et Ben Blacker, dessiné par Lee Ferguson.
L'héritière du trône d'un royaume aquatique aux prises avec un père intransigeant donne lieu à un segment très faible, aussi bien narrativement que graphiquement.

Kid Flash (aka Gordon adolescent) est au coeur de GOOD AT ANYTHING (AS LONG AS IT’S NOT WORK), co-écrit par Jeff Parker et Nate Cosby (qui est l'editor de la série The Man from Earth), dessiné par Craig Rousseau.
Il s'agit d'un chapitre destiné à préparer le terrain pour le crossover Kings, dans lequel Gordon partage l'affiche avec le Fantôme du Bengale, Mandrake le magicien, Prince Vaillant et Jungle Jim. Rien de notable à retenir.
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FLASH GORDON HOLIDAY SPECIAL 2014 rassemble trois histoires courtes réalisés par trois équipes artistiques différentes.
 (Extrait de Flash Gordon Holiday Special : Jingle Bells !
Textes de Dan McCoy, dessins de Joseph Cooper.)

La première histoire, JINGLE BELLS !, écrite par Dan McCoy et dessiné par Joseph Cooper, annonce aussi le crossover Kings, mais permet surtout de retourner sur la planète Arboria où Flash Gordon et Zarkov viennent initier ses habitants aux festivités de Noël.
Tout ça est anecdotique, mais visuellement honorable grâce à un dessin au style proche de celui de Shaner (sans être toutefois aussi abouti). 
(Extrait de Flash Gordon Holiday Special : Wonders and Salvations.
Textes de Elliott Kalan, dessins de Stephen Downey.) 

WONDERS AND SALVATIONS, écrit par Elliott Kalan et dessiné par Stephen Downey, n'est pas seulement la plus longue des trois histoires de ce numéro spécial mais aussi la plus réussie.

Kalan et Downey parviennent à produire une jolie métaphore sur la persécution des juifs et celle d'un peuple extraterrestre par Ming en mettant en scène la rencontre entre un des cobayes de l'empereur piégé sur Terre  et un petit garçon lors de la célébration de Hannukah.
La comparaison est subtilement établie, et bénéficie d'illustrations souvent remarquables (voir l'extrait ci-dessus).
(Extrait de Flash Gordon Holiday Special.
Textes de Stuart Wellington, dessins de Lara Margarida.)

Enfin, nous retrouvons Dale Arden dans une histoire écrite par Stuart Wellington et dessinée par Lara Margarida.
Malheureusement, la petite aventure de la reporter sur la planète glacée de Frigia souffre de la comparaison avec le segment issu de l'Annual. Non pas que ce soit mauvais, mais ce n'est pas non plus vraiment bon, juste passable, anecdotique. On se fiche un peu des galères successives vécues par Dale Arden chaque année au moment du Nouvel An, et le graphisme ne relève pas le niveau.