lundi 19 novembre 2018

THE WEATHERMAN #6, de Jody Leheup et Nathan Fox


Ce sixième épisode de The Weatherman marque la fin du premier arc narratif et du premier Volume de la série. Comme ils l'expliquent en dernière page, Jody Leheup et Nathan Fox vont interrompre la sortie des épisodes jusqu'en 2019, le temps de réaliser de nouveaux épisodes. Mais juste avant ce hiatus, quelques révélations et surprises sont au menu...


La présidente de Mars prononce un discours à la télé dans lequel elle affirme que justice sera faite pour les victimes des attentats sur Terre. Mais son gouvernement ne tolérera aucune auto-défense pour se venger des suspects. Au même moment, Amanda Cross affronte la mercenaire White Light après le crash de leurs vaisseaux.


Dans le studio de tournage de the Pearl, l'acolyte de White Light, le Marshall, règle son compte au producteur qui a mis aux enchères Nathan Bright et l'a soumis à une effroyable séance de torture par une téléspectatrice au prétexte qu'il était Ian Black, l'auteur des attentats sur Terre.


Le Marshall n'est pas là pour libérer Nathan mais l'achever. Amanda l'en empêche in extremis et scelle une alliance avec le mercenaire en lui expliquant que Bright est leur seule chance de parvenir aux commanditaires des attentats. Garren appuie la requête d'Amanda.


Alors qu'Amanda cherche à débrancher Nathan de la machine qui le torture mentalement, celui-ci revit un épisode de son passé de soldat, quand il s'appelait Ian Black - et découvre qu'il n'est pas le tueur génocidaire que tout le monde croit.


Embarqués dans un vaisseau, Amanda, Garren, le Marshall et White Light mettent le cap en direction de la planque de la scientifique qui a lavé la mémoire de Nathan...

J'ignore encore si je lirai le prochain Volume de The Weatherman, mais Jody Leheup a su mettre l'eau à la bouche avec cet épisode. La série bénéficie d'une vraie hype et d'un lectorat fidèle. Elle compte aussi des fans célèbres, comme on peut en juger par les cover-artists qui se pressent désormais pour signer des variants : Marcos Martin est rejoint ce mois-ci par rien moins que Jerome Opena et Cliff Chiang.

Néanmoins, il faut bien reconnaître que depuis son lancement, The Weatherman a perdu un peu de son charme à mon goût. Son pitch, si original et prometteur, s'est abîmé dans une surenchère d'action et de violence (ce dernier point gâche beaucoup de séries publiées par Image Comics, comme si l'influence de Robert Kirkman - l'auteur d'Invincible, The Walking Dead ou dernièrement du "poétique" Die ! Die ! Die ! - se propageait chez ses collègues).

Leheup ironise d'ailleurs avec à-propos sur ce point au début de l'épisode quand elle met en scène l'affrontement de White Light et Amanda tandis que la présidente de Mars assure, dans une discours à la télé, que la violence n'est pas une réponse... Juste avant qu'on retrouve le Marshall découper littéralement en deux the Pearl dans le studio où il torture Nathan Bright (torture incluant une incinération suggérée mentalement !). Il faut quand même de l'estomac pour supporter tout ça...

Le risque, c'est qu'on peut, du coup, passer à côté de l'essentiel de cet épisode, quand, alors que Amanda tente de délivrer Nathan de la machine infernale à laquelle il est attaché, celui-ci se remémore un épisode de son passé. Le lecteur découvre alors qu'il est certes bien Ian Black, mais que ce n'était pas un terroriste génocidaire comme tout le monde le pense depuis le début. Voilà un twist vraiment épatant, mais quelque peu noyé dans ce flot d'hémoglobine et de brutalité assénée.

L'autre atout de la série qui a perdu de son attrait en route, c'est le dessin de Nathan Fox. Le trait fin et vif, avec un découpage très dynamique, du début a fait place des images parfois peu lisibles, que même les couleurs du pourtant impeccable Dave Stewart n'aident pas.

Voyez par exemple le combat, encore, entre Amanda et White Light : il est confus au point qu'on voit la première être blessée par les couteaux de son adversaire sans distinguer les coups à l'origine. Plus tard, l'intervention du Marshall dans le studio de the Pearl est aussi brouillon.

Fox a de l'énergie à revendre et le scénario de Leheup lui convient bien, mais ne la canalise pas assez. Le script et le découpage misent tout sur la vitesse au détriment de la clarté et ce qui devrait être grisant est fatigant. Comme rien ne rappelle qui est qui chaque mois, à part Amanda et Nathan, on s'emmêle souvent les pinceaux pour se rappeler les seconds rôles : d'un côté, c'est assez raccord avec le fait que Bright ne sait (savait) plus qui il est, mais de l'autre, ça reste de la BD où un minimum de précision est requis.

Il est certain que, comme Death or Glory, The Weatherman a du potentiel. Mais c'est un peu trop désordonné - tout le monde n'a pas la maîtrise d'un Brian K. Vaughan ou le talent de Fiona Staples (également publiés chez Image pour leur Saga). La sortie et la qualité du n°7 décideront si je poursuis l'aventure ou pas.

La variant cover de Marcos Martin.
 La variant cover de Jerome Opena.
La variant cover de Cliff Chiang.

SUPERGIRL #24, de Marc Andreyko et Evan Shaner


Avant son vingt-cinquième numéro (qui comptera plus de pages et sera réalisé avec des invités), Supergirl poursuit sa quête vengeresse, sous la plume de Marc Andreyko. Ce dernier change ponctuellement de partenaire puisque Kevin Maguire cède sa place à Evan Shaner.


La trajectoire programmée par Mogo du vaisseau de Supergirl la conduit sur une planète perdue au milieu de nulle part. Elle descend dans un bar dans l'espoir d'obtenir des informations sur Rogol Zaar. Ce qui provoque immédiatement l'émoi dans l'établissement où personne ne prétend le connaître.


Cependant, Gandelo, membre du Cercle et complice de Rogol Zaar dans la destruction de Krypton, a dépêché un espion pour suivre Supergirl. Il lui donne pour consigne de rester discret et d'apprendre ce qu'elle découvre plutôt que de l'éliminer tout de suite.


Grâce à sa super-ouïe, Supergirl isole parmi les clients du bar un extra-terrestre qui en sait visiblement plus long sur Rogol Zaar que les autres. Mais plusieurs buveurs, se réjouissant du sort de Krypton, s'interposent. Elle engage le combat contre eux.


Toutefois, faute d'avoir emmagasiné assez d'énergie solaire ces derniers jours, Supergirl comprend qu'elle doit vite achever cette bagarre avant d'être dépassée. Elle reçoit le renfort d'un homme originaire de Colu (la planète natale de feu Brainiac), Z'ndr Kol, et coince son suspect. Mais la barmaid le désintègre avant qu'il ait le temps de parler.


Supergirl récupère un cristal sur le tas de cendres et repart. Pour récompenser Kol de son aide, elle accepte de le déposer sur une colonie de Colu en route. Mais alors qu'elle traverse une zone jonché de gravats, elle et Krypto sont pris d'un violent malaise. Kol comprend qu'ils sont entourés des restes de Krypton...

On ne peut que souhaiter, après avoir lu cet épisode, que celui du mois prochain ne casse pas trop la dynamique du récit de Marc Andreyko car le scénario, sans être renversant, se déroule avec une belle fluidité. D'une certaine manière, même si elle est plus modeste, la série ressemble à celle de Hawkman par Vendetti et Hitch.

Il y est aussi question d'une quête et chaque épisode apporte un élément de progression dans ce que cherche Supergirl. Il n'y a pas non plus de méchant tout fait, tout prêt, même si Gandelo et le Cercle qu'il représente sont à l'évidence mêlés à une vilaine conspiration en relation avec la destruction de Krypton et le rôle de Rogol Zaar dans la catastrophe.

Comme Carter Hall, Kara Zor-El suit d'abord les traces qui se présente opportunément à elle, en rencontrant plus de résistance que d'adversité. Après son passage sur Mogo et son altercation avec les Green Lanterns, la voilà sur une planète où elle a été envoyée sans savoir ce qu'elle doit y trouver. Comme un détective de série noire, il lui faut aller dans un bar, à la pêche aux infos. Et, évidemment, les choses vont se gâter...

Le charme de cette production tient beaucoup à la modestie avec laquelle Andreyko la conduit : il se laisse porter et nous avec, c'est peut-être un peu trop cool, pas assez pimenté, mais c'est agréable. Le scénariste introduit un zeste de suspense quand Supergirl s'aperçoit qu'elle manque de puissance, faute d'avoir été suffisamment exposée au soleil. Mais heureusement, elle gagne un allié dans l'affaire - et un nouvel indice.

Passer après Kevin Maguire n'est pas un cadeau, mais le choix d'Evan Shaner comme fill-in artist est judicieux. D'abord parce que son style, élégant et rétro, est cohérent avec celui du titulaire. Ensuite parce que ce jeune dessinateur a défailli plusieurs fois depuis qu'il a été engagé par DC (parfois pour des raisons de santé, parfois en s'investissant dans des projets trop lourds à assumer) et qu'être remplaçant de luxe lui permet de s'exprimer sans trop de contraintes (quand bien même Karl Kesel l'encre sur une planche et le suppléé sur la suivante).

Shaner aime bien les personnages du "Silver Age" et animer Supergirl lui va à ravir. Il conserve une grande expressivité aux personnages (même sans égaler Maguire) et profite de la colorisation superbe de Nathan Fairbairn. Il s'amuse aussi visiblement à donner au personnage de Z'ndr Kol de faux airs de Peter Quill/Star-Lord (le chef des Gardiens de la galaxie de Marvel). Ses pages sont découpées avec soin, et ponctuées de deux pleines pages superbes.

Oui, il y a quelque chose de reposant à lire Supergirl. C'est une BD sans prétention, bien menée, bien mise en images. Et cette humilité a quelque chose d'exemplaire. 

HAWKMAN #6, de Robert Vendetti et Bryan Hitch


Hawkman, depuis sa relance par Robert Vendetti et Bryan Hitch, a réussi un petit exploit : c'est une série qui se passe de vilains. Les Deathbringers sont une menace lointaine, entraperçue, mais le véritable enjeu du récit, c'est son héros lui-même, sa quête d'identité : il n'y a qu'en la résolvant qu'il sera en mesure de faire face à l'adversité. Et c'est tout sauf ennuyeux. 


Dans le Microvers, Atom et Hawkman cherchent une arme qu'a caché ce dernier dans une de ses vies antérieures pour vaincre les Deathbringers. Problème : cette arme est à l'intérieur de la planète vivante Mog-Za qui s'est réveillée et n'est pas contente.


Atom a agrandi sa taille pour tenter de maîtriser Mog-Za tandis que Hawkman martèle son sol avec sa massue. Mog-Za se multiplie pour contrer les deux héros et les enterrer vivant. Mais Carter Hall ne renonce pas et atteint son objectif.


Il a la surprise de découvrir que l'arme est en vérité un vaisseau. Il y pénètre et réussit à le démarrer tandis que Atom est submergé par Mog-Za. L'appareil décolle et Hawkman peut avertir son ami qui croit encore sa taille tout en veillant à ne pas dépasser une certaine mesure au risque de bouleverser le Microvers.


Atom rétrécit subitement pour se glisser dans le vaisseau piloté par Hawkman. Il leur faut encore réussir à s'éloigner de Mog-Za... Et c'est alors que Carter Hall actionne sans trop savoir comment un rayon Zeta, semblable à celui qu'utilise Adam Strange.


Hawkman et Atom se trouvent téléportés au "Nucleus", le laboratoire de Ray Palmer dans le Microvers. Après s'être remis de leurs émotions, c'est l'heure du bilan : Carter Hall comprend que ce vaisseau provient de Rann et ses archives mentionnent Avion, une de ses précédentes incarnations. Atom ne peut accompagner plus loin Hawkman... Qui, à l'autre bout de l'univers, est attendu par un individu menaçant...

La construction de la série écrite par Robert Vendetti a tout d'une matriochka, une poupée russe : à chaque épisode, Hawkman découvre une part de lui-même qu'il avait oubliée et qui semble le rapprocher davantage de ses origines et aussi du danger des Deathbringers, ces créatures surpuissantes capables de détruire le Multivers. 

Chaque strate de son existence envoie Hawkman dans le passé ou le futur, sur Terre ou dans l'espace. Il devient la synthèse vivante de ces deux paramètres dans le DC Univers, et avec lui s'établit une cartographie mais aussi une sorte de calendrier.

C'est une des nombreuses réussites de la série car Vendetti parvient à traduire cette profondeur spatio-temporelle de manière plus lisible et efficace que Scott Snyder avec Justice League ou James Tynion IV avec Justice League Dark. Hawkman est une sorte de guide qui découvrirait les coulisses du DCU en même temps que nous : le véritable hôte des fans, c'est lui. 

Et parce qu'il se met en danger dans ses déplacements, car il ne sait jamais où cela va le mener, ce qui va lui tomber dessus (il est rarement bienvenu où il arrive), nous vibrons pour lui. Comme il est fort, débrouillard et courageux, nous avons aussi confiance en sa réussite. Tous ces procédés sont ingénieux, habilement déployés par le scénariste.

Quand en plus il nous offre un team-up avec Atom (le vrai, le seul, l'unique : Ray Palmer, dont l'amitié avec Hawkman remonte au "Silver Age", dans les années 50, quand DC réactualisa tous ses héros emblématiques comme Flash, Superman, Batman, Wonder Woman, etc.), le plaisir est total : on voit le duo affronter rien moins qu'une planète vivante et pas ravie qu'on la profane pour déterrer une arme.

Bien entendu, l'ambition visuelle d'un tel titre réclame un dessinateur capable d'assumer le grand spectacle nécessaire au divertissement offert. Et sur ce point, depuis six mois, Bryan Hitch ne cesse d'épater. Il ne se contente plus de respecter les délais en illustrant avec démesure les avancées de Hawkman, désormais il les encre aussi (alors que sur les précédents épisodes il disposait souvent de deux collaborateurs) - et cela, sans que le résultat ne perde en détails.

Je vantais l'énergie déployée par Ivan Reis sur le Superman de Bendis, mais nul ne peut vraiment rivaliser avec Hitch quand il s'agit de représenter des actions aussi démentes, aussi grandioses. On ne l'avait pas vu en aussi bonne forme depuis... la fin de Ultimates ? Il n'a plus sa rondeur influencée par Alan Davis, mais la qualité réaliste de son trait et la générosité de ses compositions, particulièrement appropriée et appréciable quand il s'agit de mettre en valeur les changements d'échelle de Atom ou les efforts de Hawkman, sont dignes de tous les éloges.

Hitch vient d'annoncer le renouvellement de son contrat d'exclusivité avec DC, tout en précisant qu'il ne concernerait pas que Hawkman : cela signifie qu'il ne restera pas indéfiniment sur le titre (et alors là, bon courage à l'editor pour trouver un remplaçant à la hauteur), mais témoigne des bons rapports entre l'artiste et DC (personnellement, je rêve de le voir dessiner du Superman, plutôt Action Comics - puisque l'autre série est prise en charge par Reis).

En attendant, ce nouvel épisode est, vous l'aurez compris, un régal. Il souligne une fois de plus l'intelligence éditoriale de DC, version "Rebirth", qui, quand l'éditeur s'en donne la peine, réunit un auteur et un artiste réellement complices et capables de redonner son lustre à un personnage passionnant. 

dimanche 18 novembre 2018

DAREDEVIL #611, de Charles Soule et Phil Noto


A une marche de la fin, quinze jours avant le terme de son run et de ce volume de Daredevil, Charles Soule réussit à garder intact le mystère entourant la mort de son héros. Avec Phil Noto, il déroule un épisode plein d'action de coups de théâtre, dans une atmosphère aux airs de cauchemar éveillé. C'est une sorte d'exploit que de se jouer des lecteurs avec un programme aussi défini.


Après la mort de James Wesley, le bras-droit de Wilson Fisk, Daredevil a décidé de se tenir à l'écart de ses proches et de ses partenaires car il sait que le Caïd est prêt à tout pour l'empêcher de révéler s'il a fait truquer les élections municipales.


Ce qui ne signifie pas que DD va connaître de répit comme il s'en aperçoit lorsque Stilt-Man (l'Homme aux Echasses) l'attaque. Ou plutôt des Stilt-Men. Résolus à causer des dégâts pour le capturer et l'éliminer. Daredevil déjoue leur plan en descendant dans la rue et en cherchant un abri.
  

Il se réfugie dans une salle de spectacle vide - ou presque. Car six assassins l'y attendent, et pas des moindes : Typhoïd Mary, Electro, le Gladiateur, Ikari, Tenfingers et Klaw. DD saisit vite leur point faible : ils n'ont jamais manoeuvré ensemble, même s'il est leur unique cible.


Daredevil frappe d'abord Klaw qui riposte en voulant l'assourdir mais neutralise Ikari. Le Gladiateur manque DD et atteint Typhoïd Mary qui déclenche un feu brûlant Tenfingers et active l'arrosage anti-incendie de la salle. Electro s'électrocute et les cinq autres assassins avec lui.
   

Daredevil gagne le toit où il reçoit une balle dans la cuisse droite. Bullseye le tient au bout de son fusil, à sa merci. Jusqu'à ce que Mike Murdock arrive dans son dos et ne lui tire dessus. Contre toute attente, Mike aide DD à se relever et lui offre son aide pour la suite.

Puisqu'on aura le fin mot de cette intrigue dans une quinzaine de jours, il est temps d'abattre ses cartes et de confier ma théorie sur "la mort de Daredevil". On verra si j'ai tort ou raison - ou si Charles Soule a imaginé une troisième voie.

En lisant ce 611ème épisode, mon impression s'est renforcée et je la partage donc : à mon humble avis, Daredevil n'est pas mort (et ne mourra donc pas au #612), mais Matt Murdock est toujours hospitalisé depuis qu'un camion l'a percuté dans le n°610. Il doit être depuis dans le coma et ce nous lisons depuis est ce qu'il imagine.

Pourquoi je pense cela ? Tout d'abord, depuis le début de cet arc, Wilson Fisk n'apparaît pas (plus - sa dernière apparition remonte au #609). Il est omniprésent, obsédant Daredevil et ses proches et ses partenaires, mais alors qu'on devrait le voir donnant des ordres et recevoir des rapports sur la chasse que lui fait Daredevil et le contrat qu'il a lancé contre ce dernier, il demeure invisible. C'est un parti-pris de Soule qui me semble signifier que tout cela est le fruit de l'imagination comateuse de Matt Murdock.

Ensuite, le scénario progresse en resserrant son objectif : Daredevil/Murdock est d'abord entouré - par Foggy, par McGee, Reader, Cypher - puis de plus en plus isolé, jusqu'à être seul dans ce #611. Au fur et à mesure, tous les seconds rôles quittent la scène. Mais ceux qui y apparaissent ne font qu'un tour rapide : Elektra a surgi de nulle part pour disparaître aussi subitement. Le tueur Vigil est intervenu de manière irréelle. Dans ce numéro, Stilt-Man puis Typhoïd Mary, Electro, le Gladiateur, Tenfingers, Ikari et Klaw sont ligués comme jamais auparavant et savent exactement où se trouve DD sans avoir pu le prévoir (il échappe à l'Homme aux Echasses de manière imprévisible et se réfugie dans le seul endroit possible où, comme par hasard, les méchants l'attendent). Tout est trop gros pour être réaliste, vraisemblable, possible. Le nombre d'adversaires, leur présence au bon endroit au bon moment, leur alliance inédite. Et ne parlons pas de Bullseye qu'on avait quitté en piteux état dans le run de Waid et qui est à nouveau intact, pile là où il faut, comme s'il savait que DD allait vaincre les six assassins dans la salle de spectacle.

Enfin, Mike Murdock : son incarnation relève d'un tour de passe-passe énorme (Reader lui a donné vie par mégarde), la dernière fois qu'on l'a vu the Hood le prenait sous son aile sur ordre de Fisk (tiens, tiens) et le revoilà, tuant par surprise Bullseye (pourtant pas du genre à se laisser avoir comme ça) et offrant son aide à Daredevil (contre qui il s'était pourtant juré de se venger). Soit Mike Murdock est une hallucination, soit il va prendre la place de Matt, soit il va mourir dans quinze jours.

La confusion est maximale aussi grâce au dessin de Phil Noto. Il théâtralise au possible chaque scène en éliminant toute figuration dans ses plans (même si Daredevil évolue la nuit, dans les airs d'abord puis un quartier désert - mais trop désert pour que cela soit crédible). Noto, qui colorise lui-même ses planches, emploie aussi une palette limitée : tout est bleu dehors (le costume métallique des Stilt-Men, le ciel nocturne, les façades des immeubles) par contraste avec la combinaison écarlate de DD. Puis ensuite, il anime les six assassins dans des habits au contraire très voyants (Typhoïd Mary avec le design de Maleev, le Gladiateur dans son look originel, Ikari idem, Electro avec son ancienne apparence reconnaissable à son masque, Klaw inchangé). Puis la dernière scène renoue avec la silhouette de Daredevil qui se détache de tout, même si la blessure que lui inflige Bullseye laisse échapper du sang d'un rouge à peine plus foncé que celui de son costume.

Une autre astuce mise au point par Soule et Noto pour égarer le lecteur ou lui indiquer un signal, c'est selon, est la répétition d'une case noire qui occupe toute la largeur de la page à chaque moment crucial (lorsque DD est assailli par les Stilt-Men, lorsqu'il croit que Bullesye va le tuer, puis Mike l'achever). Cette espèce de clignotant où on est brièvement plongé dans les ténèbres suggère que quelque chose cloche, comme si le héros ne pouvait plus se concentrer, penser - et le lecteur ne plus voir. Comme s'il n'y avait plus de courant. Et du coup, l'image suivante relève du miracle répété : DD échappe aux Stilt-Men, au tir de Bullseye, au coup de grâce de Mike.

Bien entendu, tout cela n'est que spéculation - plus d'hypothèses que de critique donc. Mais que j'ai raison ou non, en vérité qu'importe : la narration devient ludique, Soule et Noto font exactement ce qu'on attend d'eux - nous mener par le bout du nez. Impossible, vraiment, de deviner comment cela va se terminer. C'est pour cela que je suis convaincu qu'on révisera à la hausse un jour ces épisodes (ce run entier ?). D'ici Février prochain, on aura le temps, quand Chip Zdarsky et Marco Checchetto (beau duo, inattendu mais prometteur) relancera la série.  

SUPERMAN #5, de Brian Michael Bendis et Ivan Reis


La couverture, au demeurant iconique, d'Ivan Reis spoile bêtement le dénouement de cet épisode qui voit donc l'entrée en scène du Général Zod. Mais, avant cela, comment a-t-il rejoint Superman dans la Zone Fantôme ? C'est ce que nous dévoile Brian Michael Bendis dans le cinquième chapitre de Unity Saga, toujours aussi spectaculaire et surprenant.


Le général Zod est sujet à des visions récurrentes : il rêve d'une alliance entre la maison El (Superman et ses proches), la maison de Kandor et la sienne. Cette union donnerait naissance, au terme d'un mariage arrangée entre Ursa et Kal-El, à une nouvelle Krypton. Mais le fils du général l'avertit alors de la disparition de la Terre.


Dans la Zone Fantôme, affaibli par l'absence d'énergie solaire et dépassé par le nombre de ses adversaires, Superman est mal en point. Rogol Zaar et Jax-Ur avec leur armée sont prêts à l'achever avant qu'il ne s'envole pour tenter de leur échapper provisoirement.


Adam Strange avertit les autorités galactiques de la disparition de la Terre lorsqu'il est rejoint par le général Zod. Celui-ci lui indique un point au loin et s'en approche. C'est la Terre, miniaturisée, et Strange tente d'entrée en contact avec Atom.


La planète recouvre progressivement sa taille normale et Zod surgit dans les locaux de S.T.A.R. Labs où il trouve Atom avec le projecteur de la Zone Fantôme. Il lui ordonne de tirer sur lui avec l'arme et Atom obéit sans réfléchir, mais pensant que c'était la chose à faire.


Dans la Zone Fantôme, Superman réfléchit à un moyen d'en finir avec Rogol Zaar et croit qu'il est prêt à le tuer, avant de se raviser. Il se présente devant son ennemi en l'interrogeant sur sa motivation pour tuer les kryptoniens. Mais avant que Zaar ne réponde, Zod ne s'interpose et le défie...

Brian Michael Bendis a imprimé depuis le début de son arc narratif un rythme curieux : on a le sentiment que tout avance à pas comptés et pourtant chaque épisode fait progresser la situation de manière nette, ménageant à chaque fois des rebondissements, du grand spectacle, et un portrait puissant de Superman - peut-être le plus affirmé depuis des années, puisque le scénariste s'appuie sur le personnage et non lui et sa famille, lui et ses amis.

L'impression est encore plus flagrante ce mois-ci puisque Atom a réussi, comme on le découvre, à appliquer la stratégie folle de Superman pour l'extraire de la Zone Fantôme - c'est-à-dire en la réduisant tellement qu'elle est passée dans le Microvers pour réintégrer notre système solaire. Par conséquent, Superman est resté seul face à ses ennemis dans la Zone Fantôme.

Comme il aime procéder, Bendis détourne pourtant la trame attendue en démarrant par Zod en proie à des visions idéalistes mais pulvérisées par Rogol Zaar. Le général, qui a souvent bataillé contre Superman, connaîtrait donc l'auto-proclamé destructeur de Krypton et c'est suffisant pour qu'il parte l'affronter. Problème : comment le rejoindre où il se trouve ?

L'intrigue joue sur un mouvement de balancier constant : Zod retrouve la Terre avec Adam Strange, Superman est acculé par l'armée levée par Jax-Ur et Rogol Zaar, Zod oblige Atom à utiliser contre lui le projecteur de la Zone Fantôme, Superman fuit puis refait face à Zaar. Enfin, Zod rejoint les deux ennemis. Son entrée en scène modifie la donne : il est prêt à tuer alors que Superman refuse cette extrémité. Les deux kryptoniens vont s'allier contre leur adversaire commun. Rogol Zaar et compagnie y résisteront-ils ? Et Superman laissera-t-il Zod supprimer les méchants ?

Ivan Reis ne cesse d'impressionner depuis cinq mois sur le titre (il sera épaulé par Brandon Peterson pour le #7, qui verra le retour de Jon Kent). Le brésilien fournit des planches bien pleines, aux compositions intenses, avec une envergure très spectaculaire. Bendis lui donne du biscuit et l'artiste se montre plus qu'à la hauteur en produisant des scènes hautement ambitieuses.

Il y a là un plaisir simple à savourer ces grandes images dans un récit lui-même plus grand que nature. La puissance des surhommes, la violence qu'il déploie, l'intensité de leurs échanges, sont grisantes. C'est exigeant graphiquement pour celui qui s'occupe de cette partie de la BD, mais Reis et ses deux encreurs, Joe Prado et Oclair Albert, donnent tout ce qu'ils ont pour que le lecteur en ait plein la vue.

Finalement, ce rythme étrange sied à cette saga : il lui confère une ampleur mythique, avec des enjeux démesurés, avec des moments dingues. C'est une sorte de fantaisie hypertrophiée et absurde, mais aussi le sel des comics dans toute leur pompe. Encore ! Encore ! 

La variant cover d'Adam Hughes.