lundi 28 juillet 2014

Critique 486 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 21 - DENI DE FUITE, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : DENI DE FUITE est le 21ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2009 par Dupuis.
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En rentrant chez lui tôt ce matin-là, Jérôme ne s'attend pas à la découverte qu'il va faire : il trouve en effet sur son palier la petite Caroline, fille de son voisin qui a mystérieusement disparu durant la nuit.
Confiant la petite à Mme Zelda, le détective contacte les grands-parents de la fillette puis déduit que le papa a dû s'absenter pour aller chercher du lait chez l'épicier du coin, Burhan. Celui-ci a passé également une mauvaise nuit car il a été témoin d'un accident devant son commerce : une voiture a renversé un de ses clients avant que le chauffard prenne la fuite. Jérôme montre alors une photo du père de Caroline à son ami et Burhan l'identifie comme la victime de l'accident.
Le soir, l'épicier téléphone au détective pour lui conseiller de regarder un sujet au journal télé consacré à un sculpteur, Théodore Boulba, l'homme que Burhan a vu percuter le papa de Caroline. 
Jérôme sait donc enfin par où entamer vraiment son enquête. Ce qu'il ignore : que Boulba est la proie d'un maître-chanteur au courant de l'accident, dont il n'a aucun souvenir car il était ivre après le vernissage de sa dernière expo, mais dont il a pris soin d'effacer les traces sur sa voiture. Mais la vérité n'est pas aussi simple...

Deux ans après le dyptique Un chien dans un jeu de quilles-Fin de contrat (tomes 19-20), Alain Dodier revient pour cette nouvelle aventure de Jérôme Bloche, dont la couverture de l'album brouille les pistes d'une intrigue jubilatoire.

J'ai pourtant entamé la (re)lecture de ce tome avec un brin de méfiance car la dernière fois que Dodier avait construit une de ses histoires autour d'un bambin, c'était pour le 10ème épisode (Un bébé en cavale) qui n'avait pas été une grande réussite.
Mais cette fois, l'auteur a autrement mieux ficelé son affaire et, comme il revient au format des 52 planches, aboutit à un de ses meilleurs récits. La majeure partie du scénario repose sur un malentendu qu'entretient habilement Dodier : il nous laisse croire à la culpabilité de Théodore Boulba, cet imposant sculpteur aux nerfs à vif, que tout accuse (sa voiture cabossée et à l'aile avant gauche éclaboussée de sang, son empressement à effacer les preuves, le chantage dont il fait l'objet, la cuite qu'il avait prise le soir du drame...). Le personnage est antipathique, et même quand le doute s'installe sur sa responsabilité (pages 40-41, donc quand le récit est déjà dans sa dernière ligne droite), il n'est pas innocenté non plus. Mais cette figure mémorable est une des plus puissantes qu'ait imaginée Dodier pour sa série, une des plus troubles, qui laisse le lecteur aussi confus que Jérôme. Et cette ambiguïté savamment dosée est un régal.
Avant cela, en utilisant une narration parallèle alimentant la tension, l'auteur réussit aussi très bien à traiter le cas de la petite Caroline, qu'il écrit sans tomber dans aucun piège d'un personnage d'enfant (en veillant par exemple à lui donner un langage conforme à son âge, des attitudes cohérentes et réalistes). Un élément étonnant vient s'ajouter à cette partie : Dodier donne ses traits au père de la fillette, ce qui interroge le lecteur (du moins celui qui connaît le visage de Dodier - mais ceux qui me lisent pourront le découvrir dans l'entrée que j'ai consacrée à ses dessins, juste après la critique 481) sur l'inspiration de ce récit...
Il réussit encore de formidables scènes de filature, en ayant recours à une mise en scène très simple mais où la valeur des plans et leur nombre par page (une dizaine en moyenne) démontre que ces scènes d'observation sont bien dosées (pour ne pas ralentir le rythme général) et pertinentes (elles contribuent à faire progresser le récit).
La galerie des seconds rôles est aussi exemplairement employée, avec le retour important de Mme Zelda, la présence de Babette, et surtout le rôle déterminant de Burhan. Mine de rien, tous ces personnages contribuent aussi au plaisir de lire cette série, dans laquelle on retrouve non seulement un héros attachant mais ceux qui l'entourent, une sorte de famille qui l'aide ou lui apporte des affaires.

Les dessins sont encore et toujours épatants. J'ai appris qu'à ses tout débuts Dodier exerça le métier de facteur pour s'assurer un salaire en attendant de vivre de son art, et j'y vois là une des explications à son talent d'observateur, si bien exploité quand il s'agit ensuite de situer ses histoires et de représenter les décors avec une telle minutie. Encore une fois, cette enquête conduit Jérôme dans plusieurs quartiers de la capitale et Dodier prouve qu'il dessine Paris merveilleusement.
Mais ce ne sont pas seulement les rues, les avenues, les bâtiments, les intérieurs (aux mobiliers toujours si bien choisis, comme en atteste la décoration chez Boulba, qui ressemble vraiment à la maison-atelier d'un sculpteur aisé), c'est aussi le talent pour les véhicules qui distingue Dodier : non content d'en placer abondamment dans ses scènes en extérieur (en variant les modèles), il sait aussi quand il le faut reproduire une voiture essentielle pour le récit, comme la superbe Aston Martin de Boulba.
Les personnages sont également illustrés avec brio : au fil des ans et des albums, le trait de Dodier a acquis une simplicité, une économie qui ne l'empêchent pas de soigner l'expressivité, les physionomies, les attitudes, la gestuelle. Il arrive aussi bien à capturer la silhouette massive de Boulba que celle de Caroline (une prouesse quand on sait à quel point il est délicat de bien dessiner un enfant). Jérôme a bien changé aussi depuis ses débuts où, encré grassement (comme Dodier a progressé sur ce plan !), il ne ressemblait pas à grand-chose puis a évolué vers une sorte de post-ado déguisé en détective privé de cinéma et maintenant en jeune homme entre deux âges (il avait 25 ans dans le tome 10, et on peut donc supposer qu'il approche doucement de la trentaine maintenant).

24 ans après sa création, la série se porte comme un charme, et à un mois de la sortie du tome 24, elle demeure à la fois une lecture toujours agréable et une oeuvre remarquablement réalisée.

dimanche 27 juillet 2014

Critique 485 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOMES 19 & 20 - UN CHIEN DANS UN JEU DE QUILLES & FIN DE CONTRAT, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : UN CHIEN DANS UN JEU DE QUILLES est le 19ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2006 par Dupuis.
Il s'agit de la première partie d'une histoire qui continue et s'achève au tome 20, Fin de contrat.
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Alors qu'il a passé la nuit avec Babette, chez elle, qu s'apprête à partir pour Mexico, Jérôme reçoit un appel téléphonique d'une jeune femme avec laquelle il prend rendez-vous au matin, à son bureau.
Ce qui va surprendre le détective, c'est que cette cliente a fait erreur sur la personne puisqu'elle souhaite louer les services de Jérôme non pour une enquête privée mais pour tuer son beau-père, qui les frappe, elle et sa mère ! 
Après l'avoir congédié, Jérôme est pris de remords et rongé par l'inquiétude car il sait le calvaire qu'endure la jeune femme mais aussi qu'elle va finir par prendre contact avec un vrai tueur. Convaincu qu'elle s'est trompée de numéro de téléphone, il épluche l'annuaire pour trouver celui qu'elle pensait atteindre et, après plusieurs tentatives, il tombe sur une cabine publique, l'endroit idéal pour correspondre avec un assassin.
Il se rend à l'adresse de la cabine et repère le tueur puis le prend en filature jusqu'à son domicile. Là, il se planque dans un café voisin et quand l'assassin présumé y entre à son tour, Jérôme en profite pour pénétrer dans son appartement et l'inspecter. Il y découvre une angoissante collection de reptiles et autres bestioles dangereuses. Le tueur rentre chez lui, mais Jérôme a juste le temps de se cacher, puis le malfrat ressort et la filature reprend.
Le tueur rejoint un bistrot en banlieue, là où travaille et vit sa cible...
 

JERÔME K. JERÔME BLOCHE : FIN DE CONTRAT est le 20ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2007 par Dupuis.
Il s'agit de la seconde partie de l'histoire commencée dans le tome 19, Un chien dans un jeu de quilles.

Jérôme a eu le temps de sauver le beau-père de la jeune fille maltraitée du tueur qu'elle a engagé. Son intervention les a convaincues, elle et sa mère, d'enfin porter plainte contre celui qui les brutalisait. Mais le détective n'est pas au bout de ses soucis car le tueur sait maintenant que Jérôme le connaît et il va s'employer à le supprimer.
C'est un adversaire expérimenté et pervers auquel a affaire notre héros qui n'est plus à l'abri nulle part, ni chez Babette - où il échappe de peu à la morsure d'un serpent lâché là -  ni chez lui - où il évite de justesse à des tirs de fusil depuis l'immeuble d'en face.
Jérôme obtient de la jeune femme l'adresse et le nom d'un propriétaire d'une casse qui lui avait donné les coordonnées du tueur afin de le contacter à son tour pour le piéger. Mais aussitôt après sa visite, le ferrailleur Max prévient l'assassin. La jeune femme appelle Jérôme pour lui expliquer que le tueur souhaite lui rendre son argent puisqu'il n'a pas rempli son contrat. Rendez-vous est donné à une cimenterie.
Le détective se rend au lieu dit, seul, le soir venu. Le tueur est déjà là, mais Jérôme réussira-t-il à le neutraliser ?

Après avoir augmenté la pagination de ses albums (de 46 à 52 pages), Alain Dodier revient au tome 19 au format traditionnel mais pour composer un nouveau diptyque, son deuxième après La comtesse-La lettre (tomes 15-16), soit une histoire de 92 pages.

Le tome 18 (Un petit coin de paradis) m'avait déçu, mais je gardai ma confiance en la série et son auteur car ils avaient toujours su rebondir. J'ai eu raison car Un chien dans un jeu de quilles et Fin de contrat forment un des meilleurs récits proposé par Dodier.

Le début est déjà très accrocheur avec ce malentendu où Jérôme est pris pour un tueur à gages par une jeune femme battue. Il entreprend alors son enquête à la fois pour sauver celle qu'il a renvoyée, furieux de cette méprise, mais aussi pour appréhender le vrai tueur qu'elle va retrouver. Tout fonctionne à merveille dans cette introduction, avec une situation originale, poignante et palpitante, des personnages bien campés, et le scénario se déploie en utilisant avec brio les seconds rôles de la série - le curé Arthur, l'épicier Burhan, Mme Rose, Mme Zelda. Même l'absence de Babette devient un ressort participant à la dynamique de l'intrigue.
Certaines séquences sont admirablement conçues, comme la filature du tueur par Jérôme qui va de la page 15 à la page 19, et 52 cases, dont pas moins de 50 muettes. Dodier parvient à traduire avec une économie de moyens mais une épatante intelligence dans le découpage toute la tension de ce passage, sa narration ne se départit jamais de sa coutumière simplicité mais il est impossible de décrocher.
Les enjeux dramatiques vont crescendo tout en ménageant des moments plus légers (comme lorsque Jérôme est légèrement enivré après avoir remonté le moral de sa cliente, puis qu'il est dégrisé en un éclair). 
Dodier utilise aussi un procédé de mise en scène très malin en ne montrant jamais précisément le tueur, qu'on voit le plus souvent de loin, jamais en gros plan. Cette silhouette mystérieuse, mais néanmoins identifiable, rend la menace encore plus efficace puisqu'on ne le voit jamais à l'oeuvre ni de manière rapprochée. L'imagination du lecteur tourne à plein régime sur la dangerosité réelle ou supposée de cet assassin professionnel. Et c'est ainsi que la dernière image du tome 19 nous laisse aussi sidéré que Jérôme.

La suite est plus qu'à la hauteur : Dodier accélère le rythme en concentrant son histoire sur l'affrontement entre Jérôme et le tueur. L'objet initial de l'intrigue (le beau-père violent) est rapidement écarté et réglé, mais cette fois le héros a compris qu'il était devenu la cible. 
Là encore, plusieurs scènes sont exemplairement exécutées : le serpent dans le lit (dont Jérôme se débarrasse avec certes efficacité mais de façon peu orthodoxe), la fusillade dans le bureau du détective (et la course qui s'ensuit pour Jérôme), jusqu'au clou du spectacle, si j'ose dire - le rendez-vous nocturne à la cimenterie. Là encore, Dodier privilégie le silence tout en veillant à une parfaite lisibilité et montée en puissance de la séquence. Les coups de théâtre se succèdent ensuite, mais si bien orchestrés, si intenses, si finement agrémentés de quelques répliques plus légères (où l'on constate qu'il ne fait pas bon utiliser son véhicule pour aider Jérôme)... C'est un vrai régal, et une belle leçon d'écriture.
Le sort réservé au tueur laisse même la porte ouverte à son retour (même si Dodier ne ressort qu'exceptionnellement des dossiers, préférant conserver à la série une accessibilité permanente pour de nouveaux lecteurs).

Visuellement, ces deux tomes donnent aussi à voir un des travaux les plus aboutis (si ce n'est le plus abouti) de Dodier comme dessinateur. 
La variété des décors est toujours spectaculaire et leur rendu saisissant : en remerciant le propriétaire d'une casse, par exemple, on comprend comment il réussit si bien à représenter celle de Max. La scène de la cimenterie est aussi sensationnelle, fruit d'un repérage minutieux, mais aussi de recherches sur les ombres et lumières, les silhouettes, d'une grande élégance.  
Quand il met en scène une filature, comme je le soulignai déjà plus haut, son découpage est vraiment épatant : il use de "gaufriers" entre 8 et 10 cases avec une fluidité impressionnante, et le soin toujours aussi minutieux qu'il met à reproduire les rues et ruelles de Paris sont dignes d'une visite guidée (ici dans le Xème arrondissement). Un autre "morceau de bravoure" se situe au moment où Jérôme est la cible de tirs de fusil dans son bureau : on le voit ramper jusque dans sa cuisine, revenir dans la première pièce après avoir, avec une paire de jumelles, localisé le tireur, descendre les escaliers de son immeuble, traverser une petite cour, atteindre l'immeuble voisin, monter à l'étage, surgir dans l'endroit où se trouvait le tireur (parti entretemps), revenir chez lui, y entendre des bruits suspects et surprendre Rose et Zelda faisant le ménage après s'être inquiétées du bruit - tout ça en 4 pages et une trentaine de plans.
C'est ce qui frappe peut-être le plus à ce stade de la série : la densité de la mise en page alliée à cette fluidité dans la lecture.
Le trait clair, rond, précis, de Dodier fait le reste, en traitant les personnages, récurrents ou épisodiques, avec la même attention, soignant l'expressivité de leurs visages comme celle de leurs attitudes. C'est très fort.

Retour gagnant donc, et doublement car l'ambition du récit et la maîtrise du résultat enthousiasment. Jérôme K. Jérôme Bloche est vraiment une sacrée série, réalisée par un sacré auteur, combinant le divertissement et le suspense, avec des histoires et des dessins imparables.  

jeudi 24 juillet 2014

Critique 484 : CARMEN, DE PROSPER MERIMEE, adapté par Frédéric Brrémaud et Denys Goulet


CARMEN, DE PROSPER MERIMEE est une adaptation en bande dessinée, écrite par Frédéric Brrémaud et dessinée par Denys Goulet, publiée en 2012 par Delcourt dans la collection "Ex-Libris".
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En 1830, un archéologue français traverse l'Andalousie et fait la rencontre de Don José Navarro, ancien brigadier devenu bandit de grand chemin. Qu'est-ce qui a débauché ce militaire ? Sa romance volcanique avec la belle gitane Carmen pour laquelle il a déserté, tué, est devenu contrebandier, avant de la poignarder dans un accès de jalousie - le dernier de ses crimes pour lequel il est condamné à mort.

Delcourt a entrepris dans sa collection "Ex-Libris" d'initier les lecteurs de bande dessinée aux grands classiques de la littérature classique : on en trouve pour tous les goûts, de Jack London (L'appel de la forêt) à Guy de Maupassant (Boule de suif) en passant par Voltaire (Candide), Edgar Allan Poe (Double assassinat dans la rue morgue), Robert Louis Stevenson (L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ; L'île au trésor), Mary Shelley (Frankenstein), , Franz Kafka (La métamorphose), Honoré de Balzac (Le père Goriot), Mark Twain (Huckleberry Finn), Daniel Defoe (Robinson Crusoë), Jules Verne (Le tour du monde en 80 jours), Alexandre Dumas (Les 3 mousquetaires), Henry James (Le tour d'écrou) ou Molière (Tartuffe, Dom Juan).

Carmen est un choix plus inattendu car on connaît mieux finalement l'opéra qu'en ont tiré Bizet, Halévy et Meilhac en 1875 que la nouvelle de Prosper Mérimée, publié en 1845 et qui fut un échec d'édition. La personnalité même de Mérimée demeure méconnue et le résumé qu'en donne le 4ème de couverture m'a instruit à son sujet : fils d'artistes peintres, il étudia le piano et les langues étrangères, avant de se consacrer au Droit. Mais c'est la littérature qui l'accapare, d'abord comme traducteur (de Gogol ou Pouchkine), linguiste et philosophe. Ce romantique, ami de Stendhal, se distingue par sa production de nouvelles (comme le fut Carmen). Puis il sera inspecteur général des Monuments historiques et membre de l'Académie française. Il meurt en 1870 à 67 ans.

Frédéric Brrémaud (avec deux "r") respecte cette histoire exotique sur des marginaux dans une Espagne fantasmée est adaptée avec beaucoup de rythme et de malice, évitant de sur-dramatiser la romance contrariée et fatale entre Don José et Carmen, narrée au cours d'un long flashback après un prologue de 11 pages pour un album qui en compte 54.
Ceux, nombreux, qui ont entendu ou vu au moins des extraits de l'opéra de Bizet seront sans doute surpris de sourire en lisant ce récit avec des personnages dont le tempérament passionné les entraîne dans des rapines à la fois violentes et enlevées. C'est que le contraste est saisissant entre des airs célèbres comme "Si tu m'aimes, prends garde à toi" et l'absence de pathos dont Mérimée écrivait. Moins emphatique, l'histoire gagne en sympathie, même si on sait que cela finit mal.
Les caractères ombrageux de Don José et effronté de Carmen forment un mélange très tonique, que l'adaptation a su capter à merveille.

Le dessin du québecois Denys Goulet, qui a découvert sa passion pour la bande dessinée en lisant Franquin, participe aussi à la bonne humeur que dégage cet album : son trait vif évoque celui de Frantz Duchazeau (Les cinq conteurs de Bagdad, écrit par Fabien Vehlmann), et sa manière de représenter Carmen est irrésistible (on reconnaît bien là l'influence de Franquin tant son minois rappelle celui de Seccotine).
Bien que les décors ne soient pas sophistiqués, Goulet retranscrit bien les paysages andalous du XIXème siècle, avec ses villages, sa campagne aride, ses garnisons, où il met en scène de manière énergique les temps forts du récit.
C'est un artiste à suivre.

Cette collection mérite qu'on l'explore et je vais tâcher de m'y employer car certains écrivains que j'apprécie y figure, dont je suis curieux de voir comment et par qui ils ont été adaptés. C'est aussi un moyen agréable de (re)découvrir ces classiques de la littérature qu'on aborde parfois sans enthousiasme au collège et au lycée mais qu'on peut avoir envie d'explorer plus librement quand on n'a plus l'obligation de les apprendre.

mercredi 23 juillet 2014

LUMIERE SUR... YOANN

 YOANN

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

mardi 22 juillet 2014

Critique 483 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 43 - VITO LA DEVEINE, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : VITO LA DEVEINE est le 43ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1991 par Dupuis.
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Alors qu'il affronte une terrible tempête dans l'océan Pacifique à bord de leur voilier, Spirou doit aussi remonter le moral de Fantasio, au 36ème dessous après une brève romance avec Noa Noa, rencontrée à Papeete et qui lui a préféré un marin aventurier.
Le lendemain, la mer s'est calmée et les deux amis approchent d'un atoll où, aux jumelles, Spirou repère un naufragé. Ils vont le secourir mais ils ignorent qu'il s'agit en fait de Vito Cortizone (le mafiosi rencontré dans le tome 39, Spirou à New York), échoué là après le crash d'un hydravion piloté par Von Schnabel, qui l'aidait à transporter un mystérieux chargement.
Profitant qu'ils ne le reconnaissent pas (car il a maigri et sa barbe a poussé), Vito la déveine va convaincre Spirou et Fantasion de récupérer sa cargaison au fond des eaux du lagon et tenter de s'enfuir ensuite avec leur voilier...

Avec cette critique, j'achève mon passage en revue du run de Tome et Janry sur la série, soit 14 albums, certainement les plus inspirés depuis ceux de Franquin. Et je ne suis pas mécontent de terminer par un si bon opus.

Tome orchestre de savoureuses retrouvailles entre les deux héros et un des méchants les plus jubilatoires qu'il a intégré au titre, Vito Cortizone (qui reviendra encore dans les deux albums suivants - et que s'apprête à réutiliser Fabien Velhmann dans Spirou et Fantasio 54).
Mais avant cela, le scénariste installe son intrigue d'une manière déjà intéressante puisqu'on y voit un Fantasio très déprimé après une déconvenue amoureuse : la situation sentimentale du compère de Spirou a rarement été évoquée, et par extension on a pu s'interroger sur celle de Spirou lui-même (comme souvent dans les tandems masculins, certains n'ont pas manqué de prêter aux personnages une liaison homosexuelle. Pour ma part, j'avoue que cela ne m'intéresse pas dans la mesure où cela n'impacte pas l'intérêt de la lecture ou la caractérisation des héros. Il faut savoir ne pas trop psychanalyser la bande dessinée, comme si celle-ci recelait toujours des messages cachés.). 
Il n'empêche, assister au spectacle d'un Fantasio accablé alors qu'il est connu pour son tempérament volcanique est original et souligne du coup le caractère dynamique de Spirou, toujours prompt à lui remonter les bretelles (pour lui faire la leçon ou l'encourager). Cela écarte aussi un peu une de mes hypothèses favorites qui est que Fantasio en pince pour Seccotine (qui en pincerait aussi pour lui ? Ou pour Spirou ?... Ou aucun des deux...) car j'ai souvent vu dans leurs disputes nourries par leur rivalité professionnelle de reporters l'expression d'une secrète attirance...
A la fin de l'histoire, Tome renverse cet déprime en faisant douter Spirou, ce qui est également très marrant.

Pour le reste, donc, les retrouvailles avec Vito Cortizone tiennent toutes leurs promesses : entre la malchance qui poursuit le gangster et sa bêtise irrésistible, l'incroyable veine de Spirou et Fantasio (qui survivent aux tempêtes, requins, pièges, etc), on assiste à un flux tendu de péripéties évoquant des aventures antérieures (comme la plongée angoissante que fait Spirou, rappelant Le repaire de la murène, tome 9 ; Les hommes-bulles, tome 17 ; ou Les hommes grenouilles, tome 1).
Ce huis-clos à ciel ouvert réussit l'équilibre parfait entre la comédie (fournie par l'opposition entre les personnages) et le suspense (dans un cadre sauvage), le tout sur un rythme endiablé, riche en gags visuels.

Et visuellement, Janry produit un de ses meilleurs travaux : il a un authentique génie quand il s'agit d'animer ses personnages dans des décors exotiques (voyez comment il dévoile l'aspect de l'atoll, en forme de tête de mort). Avec la colorisation magnifique de Stéphane De Becker (qui aura été un partenaire précieux tout au long du run des deux auteurs), on est vraiment saisi par la beauté de l'environnement tout en étant captivé par les ambiances qu'il procure.
En matière d'atmosphère, la séquence précitée de la plongée de Spirou qui inspecte l'hydravion de Von Schnabel, outre qu'elle montre le talent de Janry pour représenter l'appareil et les fonds marins, est traitée avec un découpage formidable, où la variété des dimensions des cases et la densité de leur nombre (pouvant aller jusqu'à une quinzaine par pages) injecte une tension haletante.

Cet album, comme la grande majorité de ceux réalisés par Tome et Janry, permet une nouvelle fois de mesurer la qualité de leurs efforts, payants car grâce à eux Spirou et Fantasio ont vécu une période exceptionnelle. Merci, et bravo, messieurs !