jeudi 18 janvier 2018

FUTURE QUEST PRESENTS #6 : BIRDMAN, de Phil Hester et Steve Rude


Le premier chapitre de l'aventure de Birdman par Phil Hester et Steve Rude avait été un enchantement et j'étais impatient d'en lire la suite au sein de la série Future Quest. Pas de suspense : c'est un nouveau bonheur, aussi beau que bon !


Il y a trente ans au collège de Claremore, Oklahoma. Menton, un adolescent, est convoqué dans le bureau de sa proviseur pour s'expliquer sur un dessin effrayant qu'il a réalisé et épinglé dans la salle de classe de Mrs. Faulkner. Le garçon se défend en affirmant que l'image représente ce qu'il entend dans sa tête - d'ailleurs il peut les pensées de tout le monde et provoque une attaque chez son interlocutrice.


De nos jours. Mentok, entouré de ses fidèles, tente d'invoquer le Dieu Décharné (Fleshless God, en v.o.) : pour cela, il doit aspirer l'envie de Lunsford, l'anxiété de Nguyen, la répugnance de Hamilton, la cruauté de Tullibard, ses disciples. Grâce à ces mauvais sentiments, il ouvre un passage vers le néant.


Cette brèche attire ses sujets mais leur énergie combinée n'est pas assez forte pour que Mentok entre en contact avec le Dieu Décharné. Il comprend que pour réussir, il a besoin de la peine de Jen Holden.


Cette dernière est arrêtée par Falcon-7 après avoir affirmé à Birdman qu'elle était la mère de leur fils, ce dont le justicier n'a aucun souvenir. Pour en avoir le coeur net, il s'envole avec la jeune femme qui lui rappelle leur romance passée au Caire, lorsqu'il enquêtait sur un groupe de voleurs de reliques.


Ils pénètrent dans une chambre du Mercy Hospice où le petit Jacob est plongé dans le coma après avoir été opéré d'une tumeur cérébrale. Jen demande à Ray Randall d'utiliser ses pouvoirs énergétiques pour qu'il se rétablisse.


Il s'exécute et le garçon s'éveille. Mais, au même moment, Mentok et ses troupes investissent la pièce. Birdman se jette sur eux pendant que Tullibard tend son pistolet à Jen et que Mentok lui ordonne de tuer le héros si elle veut sauver son fils !

Lire cette histoire, c'est plonger à la source des comics et comme se détacher de tout ce qui exige que la BD doit prétendre au réalisme. On a affaire à un héros valeureux, un méchant infâme, des situations simples, du sentimentalisme : il y a une forme de pureté dans cette forme d'expression.

On pourrait donc croire qu'il n'y a rien de plus simple à écrire et à dessiner, qu'il suffit de respecter une sorte de "bible" vieillotte pour flatter la fibre nostalgique des lecteurs, jouer la corde "vintage", saisir le prétexte de l'exercice de style. Ce serait condescendant et erroné.

Pourquoi ? Parce que, comme tout récit aspirant à une forme de classicisme, les auteurs doivent s'abstenir de toute ironie, de tout cynisme avec le genre abordé. Il faut assumer le premier degré et assurer au lecteur un divertissement avec des éléments d'un autre âge. Phil Hester l'a parfaitement compris en ne prenant pas de haut son personnage et l'intrigue qu'il traverse, en restant fidèle à l'époque dont il provient, au support dont il a surgi.

Cela ne signifie pas que le récit ne suscite pas quelques ambiguïtés : en soulignant que Birdman a perdu des souvenirs (et pas des moindres puisqu'il a oublié qu'il avait eu une relation avec Jen Holden et un fils avec elle !), la question se pose de savoir à quel point les pouvoirs dont il a été investi l'ont altéré aussi bien physiquement que mentalement. Par un effet miroir, à quel point Mentok est-il fou ou illuminé (soit littéralement éclairé, convaincu qu'il sert les plans d'une entité supérieure) ? Le méchant de cette affaire est-il une sorte de fanatique avec ses dévots ou le pendant de l'hôte des dons du dieu Ra ? Qui, de Birdman ou de son ennemi, est-il vraiment un surhumain : le super-héros capable de réveiller un enfant comateux ou le vilain qui entend les pensées des gens ?

Pour illustrer avec inventivité mais élégance ces questions, Steve Rude produit des pages splendides, où la beauté de son trait (qui ne risque plus d'être transformé puisqu'il assure désormais aussi l'encrage) n'a d'égale que l'efficacité de son découpage. L'artiste abolit volontiers les cadres traditionnels pour loger dans une même vignette deux plans avec un effet subtil de zoom par exemple, ou en suggérant un travelling avant intense.

Le génie de Rude s'exprime aussi dans ses compositions savantes comme lorsqu'il se "contente" de représenter les silhouettes de deux personnages dans un couloir d'hôpital dont le sol représente un damier : le symbole est éloquent (deux êtres avançant comme de simples pions) et le résultat exceptionnellement graphique (le décor et les protagonistes se fondent dans une quasi-abstraction). Les couleurs de John Kalisz savent mettre en valeur les images de Rude sans les masquer, rappelant qu'à ce stade, avec un dessinateur de ce niveau, mieux vaut ne pas en rajouter.

Une fois encore, l'épisode se termine sur un cliffhanger saisissant, de ceux pour lesquels le lecteur comptera impatiemment les trente jours qui le séparent de la suite.  

mercredi 17 janvier 2018

HAWKEYE #14, de Kelly Thompson et Leonardo Romero


Savourons ! Pourquoi cet impératif ? Parce que Hawkeye, dans cette version, par ces auteurs, n'a plus que deux numéros après celui-ci à vivre, Marvel ayant annoncé son annulation. Certes le titre ne vendait pas beaucoup (12 000 exemplaires en moyenne), mais dans un marché en crise et comparé à d'autres qui ne font guère mieux (voire pire), après plus d'un an d'existence, des critiques enthousiastes, des fans fidèles, cet arrêt est un vrai crève-coeur. Donc : savourons !


Après l'enlèvement de Kate Bishop par Eden Vale (qui lui a promise de le lui rendre sa mère contre la vie de Clint Barton), Clint rentre à l'agence de sa partenaire où l'attendent ses amis, Ramone, Johnny et Quinn, tous inquiets pour elle.


Grâce à la bande et quelques recherches sur Internet, ils localisent la possible planque de Eden Vale : un entrepôt loué au nom de Ned Leave (anagramme de la méchante). Clint apprend aussi accidentellement que Mme Masque se balade en ville dans un clone de Kate, ce qui lui donne une idée...


Autrefois, Kate s'était disputée avec sa mère à laquelle elle reprochait son absentéisme mais qui lui promettait qu'elle comprendrait plus tard. Eden Vale, aujourd'hui, permet à la fille et la mère de se retrouver brièvement, le temps de se réconcilier et pour Kate de dire qu'elle a appris les malversations de son père, Derek. Mais les deux femmes sont vite séparées et Eden Vale exige une réponse à sa proposition.


Cependant Clint investit le repaire de Mme Masque et neutralise ses gardes avant de l'affronter et de la maîtriser. Il la force à passer le costume de Kate puis l'assomme. Finalement, contre toute attente, Kate refuse de tuer Clint pour revoir sa mère car elle le considère désormais comme sa famille. Barton déclenche alors une explosion grâce à une de ses flèches ce qui lui permet de substituer le corps de Kate avec celui de Mme Masque.


Mais, comme le lui fait ensuite remarquer Kate, est-ce une si bonne idée de faire se rencontrer Eden Vale et Mme Masque ?

La couverture (superbe) de Julian Totino Tedesco (qu'il a refaite après une première version différente afin de mieux coller à une scène tout en semant le doute chez le lecteur) résume admirablement le contenu, toujours aussi malicieux, du script de Kelly Thompson

La scénariste m'épate toujours autant par sa manière de mélanger des éléments narratifs dignes des screwball comedies à un récit super-héroïque : elle ne prend pas tout ce folklore au sérieux mais fait le job sérieusement, avec une efficacité jamais démentie depuis le début de son run. Et d'avoir à disposition les deux archers lui autorise cette licence.

Encore plus fort : peut-être parce qu'elle savait déjà sa série condamnée, elle opère une épatante synthèse pour lier les deux intrigues en cours dans cet arc judicieusement intitulé Family reunion, et qu'on peut interpréter de bien des façons - il s'agit d'abord évidemment de la famille Bishop, mais aussi de la famille de coeur entre Kate, Ramone, Johnny et Quinn, du tandem Kate-Clint, d'Eden Vale et Mme Masque (elle-même évoluant désormais sous l'apparence de Kate).

Mené tambour battant, avec des dialogues toniques, l'épisode profite une fois encore de la contribution exemplaire de Leonardo Romero, toujours impeccable : en peu de traits, il rend expressif ses personnages, son découpage est toujours astucieux (avec sa marque de fabrique, d'excellentes doubles pages qui ne servent pas à remplir le fascicule mais bien à accélérer l'action en utilisant un redistribution latérale des plans).

La fin de l'épisode est remarquable, avec une succession de plans fixes où le premier et l'arrière-plans racontent vraiment, simultanément et parallèlement, deux moments qui souligne à quel point est hasardeux le plan de Clint. C'est à la fois drôle et inquiétant, très éloquent et concis.

Qu'une aussi belle et intelligente série soit sacrifiée est vraiment un gâchis terrible, mais, aussi désolant soit-il, c'est hélas ! surtout révélateur de ce qui se joue chez Marvel en ce moment, bateau pris dans des remous éditoriaux sans qu'on sache très bien ce que le capitaine a en tête... 

mardi 16 janvier 2018

CHANCE (Saison 2) (Hulu)


Pour sa seconde saison (car le show n'a pas été renouvelé pour une troisième année), Chance avait le redoutable objectif de faire sinon mieux, au moins aussi bien que son premier acte. Sans démériter (comme The Girlfriend Experience qui avait le même challenge), il faut bien reconnaître que Kem Nunn et Alexandra Cunningham ont failli dans ses dix nouveaux épisodes. 

 Eldon Chance (Hugh Laurie)

En 1990, deux adolescents, Frank Lambert et Matthew Debbs, tuent Stevie Benjamin, un de leurs camarades pour une broutille, mais sans témoins et donc sans être inquiétés. Debbs souffre pourtant de l'obsession d'une mère mentalement perturbée, qui croit entendre la voix de Dieu lui intimer, pour salut, de supprimer son fils et tentera de se suicider, en s'égorgeant, pour éviter de commettre l'irréparable. Seul un détective de la police, Kevin Hynes, s'intéressera à cette affaire, qui deviendra le dossier de sa vie.

Le détective Kevin Hynes (Brian Goodman)

En 2006, Frank Lambert, désormais procureur adjoint de San Francisco, retrouve son ami Matthew Debbs : il a changé de nom, s'appelant maintenant Ryan Winter, et dirige une entreprise florissante spécialisée dans l'informatique grâce à laquelle il a fait fortune. Psychotiques, les deux hommes reforment leur duo pour commettre une série de meurtres en s'en prenant à des femmes que Lambert attire et que Winter élimine en les égorgeant. Mais tout dérape quand Frank abat un informateur de Kevin Hynes : le crime s'étant déroulé dans un quartier proche de celui où réside Winter, le détective est convaincu que Winter y est mêlé au même titre que les meurtres des autres victimes.

Ryan Winter et Eldon Chance (Paul Schneider et Hugh Laurie)

Pour confondre Winter, Hynes, qui a enquêté un an auparavant sur l'affaire Blackstone, fait chanter Eldon Chance pour obtenir son aide : le neuropsychiatre a fermé son cabinet pour intégrer une clinique dont la directrice, Kristen Clayton, est aussi sa maîtresse, et s'occuper de rescapés de crimes violents et d'agressions. Pour étudier de près Winter, Chance l'attaque en traître un soir puis le fait hospitaliser et lui offre de rejoindre la thérapie collective qu'il dirige.

Lorena et "D" (Ginger Gonzaga et Ethan Suplee)

En parallèle, Chance sollicite le concours de "D", avec lequel il continue de mener des expéditions punitives contre des hommes qui maltraitent ses patientes, mais pour fouiller la luxueuse villa de Winter. C'est ainsi que l'inquiétant colosse fait la connaissance de la bonne de l'affairiste, Lorena, mexicaine en situation illégale en Amérique : contre toute attente, elle accepte de devenir sa complice et il s'éprend secrètement d'elle. Winter présente des signes évidents de troubles, jouissant lors des récits de femmes battues, et demande à Chance de devenir son confident - plusieurs fois alors, le docteur est sur le point de lui faire avouer ses crimes quand son patient ne se défile pas ou que son avocate, Lyndsay, véritable mère de substitution, ne s'interpose.

Le procureur adjoint Frank Lambert, le Dr. Kristen Clayton, l'assistant Barry Gilyard
et Eldon Chance (Tim Griffin, Elizabeth Rodriguez, Chris Greene et Hugh Laurie)

La vie privée de Chance complique sa mission : sa fille, Nicole, amoureuse d'un garçon de son collège, est victime d'une rumeur propagée par une camarade, jalouse, et elle s'en prend violemment à cette dernière pour se venger. L'affaire aboutit à des poursuites judiciaires mais l'adolescente échappe à la prison grâce à un témoignage de Kristen Clayton, avant que Christina Chance, sa mère, ne décide, unilatéralement, de l'envoyer à Clearview, un centre de redressements pour jeunes en difficulté. Nicole ne tarde pas à en fuguer pour se cacher dans un squatt et en espérant que son père la recueillera.

Eldon Chance et Ryan Winter

Lambert attire Hynes dans un piège chez Winter en lui garantissant des aveux de ce dernier mais le détective se fait tuer par le procureur adjoint. Lorsque Chance apprend la nouvelle, il a à peine le temps de la réaliser car une de ses victimes, à lui et "D", l'a identifié et signalé à la police. Libéré  sous caution, le docteur et son complice fuient à Tijuana où "D" a décidé de négocier la tranquillité de Lorena, harcelée par son ex-mari qui veut récupérer l'enfant qu'elle porte. Winter, lui, préfére se rendre aux autorités et passer aux aveux, bouleversé par l'assassinat de Hynes et la disparition de Chance : Lambert soudoie un gardien pour maquiller sa mort en suicide.

Eldon Chance et "D"

Au Mexique, "D" règle son compte à "El Martillo", l'ex-mari de Lorena ; tandis que Chance apprend le décès de Winter. En se souvenant d'une photo d'école dans le bureau de Lambert où ce dernier figurait aux côtés de Winter, le docteur est désormais convaincu que les deux hommes étaient complices pour tous leurs crimes. Il convainc "D" de regagner San Francisco pour pousser Lambert aux aveux, croisant sans le savoir Nicole que recueille Lorena. Pour Chance, le voyage se terminera par une résolution terrible, le forçant à ne plus vivre aux Etats-Unis : il rend leur fille à sa femme et ouvre une clinique de fortune que "D", en couple avec Lorena, l'aide à remettre en état...

J'ai linéarisé l'histoire et en ai coupé des éléments pour en tirer un résumé clair et qui préserve quelques fausses pistes alimentant le suspense de l'intrigue. Mais c'est que ce second acte de Chance pèche par sinuosité et il faut s'armer de patience et être bien attentif pour en saisir toutes les subtilités.

Certes, ceux qui ont suivi la première saison me rétorqueront qu'elle n'était pas plus simple, multipliant les chausse-trappes et s'appuyant sur des protagonistes psychologiquement très complexes, mais il me semble quand même que les showrunners, Kem Nunn et Alexandra Cunningham, ont compliqué à loisir ces dix nouveaux épisodes, ce qui a nui à l'intensité du propos.

Au début, pourtant, il y a la promesse d'un face-à-face anthologique entre un tueur et notre héros neuropsychiatre, placé dans une situation critique puisqu'un flic, ayant enquêté sur l'affaire Blackstone, le fait chanter pour piéger un suspect. Chacun se méfie de l'autre et cherche à le dominer pour le contrôler, la partie s'annonce serrée...

Alors qu'est-ce qui ne fonctionne pas ? Plus qu'un gros problème d'écriture, le scénario échoue à accrocher sur la durée en abusant d'ambiguïtés. La culpabilité de Winter est avérée rapidement, mais trois hommes aussi pugnaces et malins que Chance, "D" et Hynes n'arrivent pourtant pas à le faire tomber, ni en le poussant aux aveux, ni en collectant suffisamment de preuves accablantes. Le téléspectateur devine bien que se trame un subplot expliquant l'impunité du tueur, en dehors de sa fortune et de son caractère retors, mais sa révélation se fait trop attendre et quand elle a lieu, elle paraît plus opportunément pratique que crédible.

Dès lors, le rythme s'accélère, les révélations s'enchaînent - le rôle-clé de Lambert, le piège se refermant sur Hynes, le lien unissant Hynes à son indic - mais en déplaçant sa cible, la série se met presque à raconter autre chose dans son dernier tiers. Et comme, simultanément, les événements périphériques à l'intrigue, en relation avec la vie familiale de Chance, se succèdent, une impression de trop-plein s'impose : il se passe trop de choses pour que notre intérêt se stabilise, reste focalisé sur la nécessité de confondre Lambert.

Les scénaristes ont voulu (trop) justifier les comportements des uns et des autres, particulièrement en ce qui concernent Chance et sa fille - la théorie avancée est que Nicole a hérité des mêmes désordres psychologiques que son père et reproduit donc ses erreurs en société. La romance entre "D" et Lorena est aussi inutilement encombrée par le fait qu'elle a été mariée à un chef de cartel mexicain dont il faut régler le compte pour permettre au nouveau couple de s'aimer tranquillement. La liaison de Chance avec Kristen Clayton, sa relation orageuse et accablée avec son ex-femme Christina, l'homosexualité refoulée de Hynes, l'influence psychotique de Lambert sur Winter, la folie de la mère de ce dernier deviennent autant d'éléments qui parasitent plus le récit qu'ils ne l'enrichissent, trop d'informations, de rôles mécaniquement utiles pour résoudre des récits secondaires.

Dans ces conditions, la fin devient un va-et-vient lassant entre Mexique et Etats-Unis et la conclusion sur fond de rédemption pour Chance après être passé de thérapeute à justicier à bourreau a un peu du mal à passer. Cela ne peut pas aussi bien se finir, comme l'admet d'ailleurs le héros à un moment-clé avant que son envie de punir ne reprenne le dessus.

Dommage pour Hugh Laurie qui est une fois de plus magnétique dans ce rôle si tendancieux, et ses partenaires - en particulier l'impressionnant Ethan Suplee. Mais il semble que ni la critique ni le public n'aient été convaincus : Hulu a choisi logiquement d'interrompre l'aventure, il n'y aura pas de saison 3 (même s'il y avait un potentiel pour cela).

Chance a eu sa vérité : c'était un projet sensationnel en un acte. L'avoir prolongé, en le rendant plus compliqué que meilleur, l'a prouvé.       

lundi 15 janvier 2018

MOON KNIGHT, VOLUME 1 : FROM THE DEAD, de Warren Ellis et Declan Shalvey


Fréquemment, le scénariste Warren Ellis accepte une commande pour Marvel ou DC entre deux projets personnels, du "work for hire" qui dépasse parfois la simple exécution d'un contrat façon mercenaire pour donner un nouvel élan à un personnage ou une série. Il y a (déjà) quatre ans, c'est ainsi qu'à la suite de Brian Michael Bendis (un de ses amis) il reçut pour mission de rendre Moon Knight plus accessible et percutant. Le résultat tient dans un bref run de six épisodes mais qui lui permit de rencontrer le dessinateur Declan Shalvey, son actuel partenaire sur le titre Injection (publié chez Image Comics).


- Slasher. Appelé en renfort par le détective Flint, Moon Knight examine une scène de crime mais y voit autre chose que le simple théâtre du méfait d'un slasher qui tue des hommes forts et en bonne santé. Le coupable doit pouvoir se retirer vite et simplement : Moon Knight pense aux égouts et  descend dans les entrailles de New York jusqu'à découvrir le repaire d'un ancien agent du S.H.I.E.L.D. mutilé par une mine et qui dépèce ses victimes pour se réparer. En le faisant parler, le justicier le blesse mortellement. Plus tard, Marc Spector entend le diagnostic de sa psy : il ne souffrirait plus de schizophrénie mais bel et bien d'une invasion mentale par un esprit surnaturel - celui de Khonshu, le dieu de la lune égyptien.


- Sniper. Un tireur embusqué tue neuf personnes apparemment sans rapport entre elles jusqu'à ce que Moon Knight le repère sur le toit d'un immeuble visant une nouvelle cible. Les deux hommes s'affrontent jusqu'à ce que le justicier réussisse, difficilement à prendre l'avantage. Le sniper explique qu'il exécute ceux qui finançaient son régiment avant de lui couper les vivres, préférant s'enrichir plutôt que de soutenir l'effort de guerre. La dixième cible abat le tireur en justifiant que chacun choisit comment évoluer.


- Box. Quatre esprits frappeurs aux allures de punks des années 70 agressent sans raison des civils dans Manhattan downtown. Après trois attaques, sollicité par le détective Flint, Moon Knight intervient mais s'avère impuissant et se fait passer à tabac. Chez lui, il prend conseil auprès de Khonshu qui lui recommande d'utiliser ses reliques égyptiennes. Vêtu d'une armure antique, Moon Knight retourne défier les spectres et en vient à bout. Il localise ensuite leur repaire où il trouve leurs quatre cadavres décomposés, tués certainement après un ancien braquage foireux.


- Sleep. Recommandé par son confrère, le Dr. Peter Alraune, le Dr. Skelton demande son aide à Moon Knight après avoir pratiqué des expériences sur le sommeil auprès de patients, tous ayant le même rêve. Le justicier investit la seule chambre vide du local de Skelton et s'endort, plongeant dans les limbes où il découvre Craiglist, un des patients incapable de savoir s'il dort encore ou s'il est éveillé. Moon Knight revient à lui et entraîne par la force Skelton dans la chambre où il déterre le corps de Craiglist, dont le cerveau est contaminé par un champignon toxique, ce qui a infecté les autres patients.


- Scarlet. Une fillette a été enlevée et est retenue au cinquième étage d'un immeuble abandonné qui en compte six. Moon Knight y pénètre et affronte la quinzaine d'hommes en armes qui occupe l'endroit, gravissant étage après étage en les éliminant les uns après les autres. Il sauve la fillette, indemne, qui voit le masque du justicier comme son vrai visage et non un moyen de le cacher. Le chef du gang est exécuté par le drone de Moon Knight survolant le toit.


- Spectre. Ryan Trent était un des policiers en uniforme présent sur la scène de crime examinée par Moon Knight dans l'épisode 1. Vexé que le justicier ait résolu l'affaire à la place des autorités, il devient obsédé par cela et d'autres humiliations subies par le passé. Trent tente d'interroger Marlene Fontaine, l'ex-femme du Dr. Alraune, puis Jean-Paul Duchamp, le pilote de Moon Knight, avant de s'informer sur ses ennemis les plus redoutables. Il découvre ainsi Black Spectre, alias Arson Knowles, dont il décide d'usurper la double identité, puis tend un piège au justicier. Mais il échoue à le neutraliser car comme celui dont il s'est inspiré, Trent a voulu vaincre pour l'estime des autres alors que Moon Knight s'en moque.

Souvent réduit à la version Marvel de Batman, Moon Knight est un fascinant super-héros dont la folie, soulignée par son rapport équivoque à sa propre identité (avec son trouble schizophrène et sa relation avec le dieu Khonshu) et la justice (il emploie des méthodes expéditives sans être un tueur comme le Punisher), ne pouvait que séduire Warren Ellis, qui a théorisé (notamment dans ses  épisodes déchaînés de Thunderbolts) que les justiciers se masquaient et s'habillaient de manière excentrique pour imiter les chevaliers (knights donc) de jadis.

Chaque auteur qui a écrit les aventures de Moon Knight a plus ou moins insisté sur un aspect du personnage - ses personnalités multiples, sa possession mystique par Khonshu, etc. La précédente incarnation du héros par Bendis proposait que Marc Spector, exilé à Los Angeles, se choisissait comme modèles moraux trois confrères (Spider-Man, Captain America, Wolverine) pour être à la fois efficace et rester dans les clous éthiquement parlant. Ellis décide en saisissant l'opportunité de relancer le personnage d'opérer une synthèse.

D'abord, il assume l'influence de Batman en en faisant une sorte de détective de l'étrange. Mais pas que. C'est aussi un vigilante qui, comme son totem, veille sur la ville la nuit, au clair de lune, une sorte de kamikaze aussi prêt à s'engager dans une mission-suicide. Ensuite, le scénariste exploite le passé égyptien de Marc Spector : il s'agit moins d'insister sur sa schizophrénie que d'établir qu'il est littéralement envahi mentalement par Khonshu (comme le diagnostique sa psy - personnage fugace mais au potentiel inquiétant, que Brian Wood se chargera de développer ensuite) et que ses voyages à l'étranger (durant ses activités de mercenaire, sous d'autres identités) lui ont permis de collecter plusieurs reliques magiques, pratiques dans certaines circonstances. Enfin, chaque épisode est un récit self-contained, mais la fin du run forme une boucle narrative épatante, produisant un effet-miroir fascinant (avec le policier Trent obsédé par Moon Knight au point de vouloir le tuer pour s'accaparer sa gloire et, pour cela, reprenant l'alias du Black Spectre, moralement et esthétiquement opposé au justicier).

En collaborant avec Declan Shalvey, Ellis s'est trouvé un partenaire qui partage parfaitement ses lubies visuelles, mais l'artiste qui, jusqu'alors, était cantonné à des séries sans grand retentissement chez Marvel, ne se contente pas de servir graphiquement les scripts du célèbre scénariste.

Sa première contribution est de relooker Moon Knight selon les circonstances : sur 4 épisodes et demi, il n'opère pas dans une combinaison de spandex mais dans un élégant costume trois pièces d'un blanc absolument immaculé - Jordie Bellaire, Mme Shalvey à la ville, n'applique aucune couleur au personnage, ce qui créé un effet étonnant par rapport aux autres acteurs et aux décors. Dans l'épisode 3 (Sleep), MK endosse une curieuse armure avec un masque ressemblant au crane d'un corbeau, semblable à la tête de Khonshu, pour parer aux attaques de spectres et les vaincre - une idée simple et géniale puisqu'on devine que la carapace est magique. Dans l'épisode 2 (Sniper), il revêt une tenue plus classiquement super-héroïque avec une cape et une capuche blanche identique au design de Bill Sienkiewicz, mais avec des parties noires sur le corps (son masque, ses biceps, son ventre, ses jambes) - les parties blanches ayant la forme de croissants lunaires comme son logo et ses armes.  Ces corrections ont un effet maximum qui repensent le personnage sans le dénaturer.

Shalvey a dû aussi composer avec des exercices de style purement "Ellisiens", en particulier l'épisode 5 (Scarlet) où Moon Knight s'engage dans une baston insensée contre une quinzaine de gangsters dans un squatt. Econome en dialogues comme vous pouvez le déduire, centré sur l'action la plus brutalement exprimée, ce genre de chapitre fait partie de la signature du scénariste depuis Global Frequency (l'épisode Hyperviolence, dessiné par Tomm Coker) jusqu'à Secret Avengers #18 (dessiné par David Aja). C'est un vrai morceau de bravoure qui réclame de la fluidité dans le découpage et la faculté de traduire l'impact des coups, la progression paroxystique du combat, toutes choses superbement accomplies ici.

Enfin, Shalvey a su lire chez Ellis le sens du mouvement qui traverse ses récits : cette mobilité fait écho d'un épisode à un autre, parfois de manière très subtile, mais exprime aussi le sens des intrigues et leur résolution. Ainsi, dans l'épisode 1 (Slasher), Moon Knight descend pour débusquer l'assassin tout comme dans le #4 (Sleep), tandis qu'il doit monter dans le n°5 (Scarlet) pour sauver la fillette dans l'immeuble. Dans l'épisode 2 (Sniper), toute l'action est latérale et les déplacements s'effectuent dans le sens de la lecture, de gauche à droite. Enfin, les épisodes 1 et 6 (Spectre) forment un effet-miroir spectaculaire, une boucle narrative : Moon Knight n'apparaît plus que dans les ultimes pages du chapitre final, l'histoire retraçant la folie croissante de son ennemi.

En un recueil et six épisodes, Warren Ellis et Declan Shalvey réussissent donc magistralement à raconter Moon Knight comme personnage, série et concept, s'emparant de ses facettes les plus saillantes pour en tirer une synthèse qui a valeur de rapport définitif. Marvel décidera pendant deux autres cycles de même quantité de prolonger ce cadre (avec les excellents Brian Wood-Greg Smallwood d'abord, puis les médiocres Cullen Bunn-Tony Silas ensuite) avant de laisser carte blanche à Jeff Lemire et Greg Smallwood pour une quinzaine d'épisodes extraordinaires où le "chevalier de la lune" affrontait son meilleur ennemi : lui-même. 

dimanche 14 janvier 2018

INTO THE BADLANDS (Saison 1) (AMC)


Into The Badlands est la nouvelle série créée par le duo Alfred Gough-Miles Millar. Pour tous ceux qui ont passé des Samedi soirs entiers devant M6 à une époque, ces deux noms sont associés à Smallville, feuilleton sur la jeunesse de Superman et show très frustrant, souvent kitsch. Rien de bien engageant donc... D'où la surprise énorme devant la qualité de ce nouveau projet, à mi-chemin entre le chambara, la dystopie et le western, dont la première saison de (seulement) six épisodes se révèle d'une densité narrative peu commune.  

 Sunny, le régent des "Clippers" du Baron Quinn (Daniel Wu)

Sunny est le régent des "Clippers", les soldats, du Baron Quinn pour qui il sillonne les Badlands afin de prévenir les attaques des Nomades. Il affronte une bande de ces crapules et sauve de leurs griffes un adolescent, M.K., provenant de la cité légendaire de Azra et doté d'étranges pouvoirs qui se réveille lorsqu'il saigne. Il devait être livré à une rivale de Quinn, la Baronne Minerva surnommée "la Veuve". Après avoir ramené le garçon au Fort de son maître pour en faire un apprenti clipper, Sunny retrouve son amante, Veil, femme médecin, qui lui annonce être enceinte.

M.K. (Aramis Knight)

Craignant d'être blessé ou utilisé contre son gré, M.K. s'enfuit du Fort et, après s'être égaré dans la forêt alentour, trouve refuge chez la Veuve où le conduit une de ses "filles", Tilda. Pour s'assurer qu'il est bien le garçon qu'elle recherche, Minerva provoque un duel entre lui et son escorte, mais cette dernière, éprise de l'adolescent, truque l'affrontement pour cacher la vérité à sa maîtresse. Quinn apprend par le père de Veil, également docteur, qu'il est atteint d'une tumeur au cerveau incurable, cause de ses migraines, et le Baron, de peur que la nouvelle s'ébruite, préfère tuer le carabin et sa femme.

Le Baron Quinn (Martin Csokas)

Chargés de remettre la main sur M.K., Sunny et Ryder, le fils de Quinn, inspectent le repaire d'une bande de Nomades qui les attaquent mais se font décimer. Livré aux malfrats, M.K. se libère durant la bataille et sauve Sunny tandis que Ryder est gravement blessé à la tête, suite à une chute. Contre la promesse de le protéger et d'en faire son élève particulier, Sunny convainc M.K. de rentrer au Fort avec lui s'il l'aide ensuite à gagner Azra avec Veil. Cette dernière est appelée au chevet de Ryder par Jade, la future deuxième concubine du Baron, et meilleure amie de la femme médecin.  

Minerva "la Veuve" (Emily Beecham)

Pour se venger de la Veuve, Quinn et ses clippers s'attaquent à son Fort mais elles s'échappent par un passage secret. M.K. profite de la confusion pour voler un livre marqué du sceau d'Azra à la Veuve dans l'espoir que Veil l'aide à le traduire. De retour de cette expédition punitive, Sunny présente son élève à Waldo, son mentor, pour le discipliner, puis le clipper reçoit pour mission d'organiser avec son homologue (et ex-amante) Zypher une réunion secrète avec le Baron Jacobee afin de former une alliance contre Minerva. Ryder se rétablit miraculeusement mais son père le dénigre pour ses piètres qualités de combattant.

Veil (Madeleine Mantock)

Entre Lydia, l'épouse légitime de Quinn, et Jade, sa rivale dans le coeur du Baron, une paix armée est conclue à condition que cette dernière rompe avec Ryder. Ce dernier est humilié à nouveau quand il est quitté ainsi et décide, comme le lui a répété son père, de prendre le pouvoir au lieu d'attendre de le recevoir. Ainsi rencontre-t-il discrètement Zypher qui lui présente la Veuve dont le plan est de supprimer Jacobee et Quinn pour se partager leurs territoires. Veil accepte, bien que Sunny lui ait révélé que le Baron a tué ses parents et déconseillé de l'approcher, de soulager les migraines de Quinn en vue de la réunion avec Jacobee.

Lydia, la première femme de Quinn (Orla Brady)

Mais le rendez-vous dégénère quand Tilda attaque en cachette les deux Barons qui croient, chacun, à un piège tendu par l'autre. Les clippers des deux clans s'affrontent mais Sunny course Tilda avant que M.K. n'essaie de la stopper en usant de son pouvoir et l'épargne miraculeusement. La bataille s'achève quand Sunny informe les deux parties que la Veuve l'a provoquée mais les deux Barons se quittent sans avoir scellé une alliance.

Ryder Quinn (Oliver Stark)

Considérant les tensions de plus en plus vives dans les Badlands, Sunny reçoit de Waldo le moyen de rencontrer le River King, le seul à même de pouvoir lui faire quitter ces territoires avec Veil. Mais une fois en présence de ce passeur, le clipper apprend que pour le payer il doit lui remettre la tête de M.K., responsable du massacre de plusieurs de ses hommes de main. Pendant que Jacobee et Quinn se disputaient, la Veuve a attiré dans son nouveau domaine les paysans de ce dernier en leur garantissant de les protéger contre leur loyauté. Quinn, excédé et souffrant, ordonne à Sunny de lui ramener Minerva pour l'exécuter et le clipper emmène MK avec lui.

Jade, la future deuxième femme de Quinn et amie de Veil (Sarah Bolger)

Ayant appris de sa nourrice que Lydia aurait empoisonné la précédente maîtresse de Quinn, Jade manigance pour se débarrasser de la Baronne en la piégeant, feignant d'avoir été elle-même intoxiquée. Chassée du Fort, Lydia rejoint son père, Penrith, un prêtre qu'elle avait abandonné pour se marier. Dans la forêt où Sunny a décidé de passer la nuit après une journée de traque, M.K. retrouve Tilda qui le met en garde contre son pouvoir : plus il s'en sert, plus il risque d'en mourir. Mais Sunny assomme la jeune femme et M.K.. Retour au Fort pour interroger la "fille" de la Veuve qui, apprenant que sa disciple est aux mains de l'ennemi, décide d'aller la délivrer, seule.

Tilda, la "fille" de "la Veuve" (Ally Ioannides)

La Veuve et Sunny s'affrontent et le clipper blesse Minerva mais M.K. le trahit en libérant Tilda. Quinn, témoin de la scène, accuse ensuite Sunny  d'avoir trop souvent failli à neutraliser la Veuve et le soupçonne de trahison : il le met aux fers puis prend M.K. sous son aile. Le Baron accompagne le garçon au bordel, à l'extérieur du Fort, et tombe dans une embuscade tendue par Jacobee, Zypher et Ryder. Waldo libère Sunny qui a le choix entre sauver M.K. ou se sauver avec Veil. Blessant M.K., Quinn déchaîne son pouvoir contre Jacobee, Zypher et Ryder avant que Sunny ne tue le Baron et essaie de raisonner le garçon. Trois mystérieux prêtres s'interposent alors et neutralisent le clipper pour embarquer M.K.. Lorsque Veil découvre la rue où a eu lieu la rixe, Sunny en a disparu : il a été capturé par le River King, mécontent de ne pas avoir obtenu ce qu'il lui avait réclamé et qui en a fait son esclave...

Ci-dessus : les différents fiefs des Badlands.

Comme ce résumé (qui ne prétend pas être exhaustif) le montre, le monde décrit dans cette série et la complexité des relations entre ses protagonistes, pris dans des jeux de pouvoir et de séduction, suffit néanmoins à prouver sa richesse. L'exploit tient à ce que ses showrunners soient parvenus à faire tenir tout cela en seulement six épisodes de 45-50 minutes chacun !

Ci-dessus : les différentes classes sociales des Badlands.

Être dense, c'est bien, mais il convient de ne pas être bourratif, et heureusement l'autre atout de Into the Badlands est de raconter ces intrigues sur un rythme soutenu et avec un souci de lisibilité constant. Dès le premier épisode, tous les principaux personnages sont présentés, les enjeux situés, et les tensions exposées. Cela a valu à la série d'être flatteusement comparé à Games of thrones, mais avec beaucoup moins de sexe et d'éléments fantastiques, ce qui n'est pas plus mal (en tout cas moins lassant car moins systématique).

L'histoire démarre très fort avec une extraordinaire scène de combat qui, elle, renvoie à la comparaison que firent ses fans avec celles d'Iron Fist sur Netflix : Daniel Wu, la vedette ici, est un véritable acrobate, expert en arts martiaux, acteur et scénographe américano-chinois, qui a longtemps collaboré avec Jackie Chan. Bien qu'il ait recours à des câbles (effacés en post-production), son agilité prodigieuse porte ces morceaux de bravoure qui sont effectivement d'un tout autre niveau spectaculaire que le kung-fu timide pratiqué par Finn Jones. Du coup, la même exigence est demandée à ses partenaires et en particulier Emily Beecham, magnifique dans le rôle de la Veuve, aussi séduisante que redoutable. Le charisme des deux interprètes assure à Into the Badlands une dimension épique mais aussi une élégance rare, le budget costumes-accessoires-décors (tous naturels) étant à la hauteur de l'univers dans lequel se situe le récit.

De manière habile, Gough et Millar ont choisi d'articuler ledit récit autour d'une cité légendaire située hors de Badlands : elle n'est évoquée qu'avec parcimonie durant les six épisodes mais devient un véritable fantasme entêtant pour les héros pour qui Azra est un refuge potentiel (pour le couple Sunny-Veil), un foyer abandonné jadis (pour la Veuve), un lieu abritant un culte mystérieux (pour M.K. et les prêtres), un site à conquérir (pour les Barons)... Le téléspectateur a lui aussi tout le loisir d'imaginer cette ville tout en craignant sa corruption par les moins recommandables des personnages.

Car la série fonctionne aussi sur une citation, qu'on croirait tout droit sorti du Parrain : "Le pouvoir ne se reçoit pas, il se prend", et qui anime Ryder, fils mal-aimé du Baron Quinn, dont le complexe d'Oedipe atteint son paroxysme progressivement, et Zypher, sbire du Baron Jacobee dont l'ambition dévorante en fait une alliée en qui il n'est guère prudent de fait confiance.

La mythologie du show fonctionne pleinement, si efficacement qu'on n'a pas besoin de savoir s'il s'agit de notre monde, ou si c'est le cas, comment il a abouti à ces baronnies mafieuses, chacune dépendant des autres grâce aux ressources qu'elles cultivent et exploitent, et qui constituent le sommet d'une pyramide sociale avec ces seigneurs, ses guerriers, ses nomades, ses prostituées, ses gueux, etc. Les fans de comics trouveront un air de famille évident avec la série de Greg Rucka et Michael Lark, Lazarus (publiée chez Image Comics).

Le casting se distingue aussi par la puissance de ses rôles féminins, avec d'excellentes prestations de Sarah Bolger, Orla Brady, Madeleine Montauck, Ally Ioannides. Elles ne sont pas de simples faire-valoir à côté d'hommes dont les gueules et leurs incarnations sont mémorables, avec Martin Czokas, Stephen Lang, Oliver Stark, Lance E. Nichols et Lance Henriksen. Au milieu de cette troupe, le jeune Aramis Knight alias M.K. a un peu du mal à exister, d'autant que son personnage est ingrat (une vraie tête à claques, "ténébreux" incontrôlable) mais gageons qu'avec ce qui lui arrive finalement, la saison 2 lui permettra de produire une meilleure prestation, plus nuancée.

Superbement réalisé, écrite avec une maîtrise impressionnante, cette production (renouvelée pour deux saisons, chaque fois plus fournies en épisodes, ce qui est bon signe) est un divertissement jubilatoire et ébouriffant.