mardi 22 janvier 2019

SEX EDUCATION (Saison 1) (Netflix)


Véritable phénomène de ce début d'année, Sex Education est le nouveau carton produit et diffusé par Netflix. Cette création anglaise de Laurie Nunn s'aventure sur le terrain toujours glissant de la teen comedy, pas spécialement propice à la subtilité - et d'ailleurs les premiers épisodes laissent craindre le pire. Avant un remarquable redressement, à la fois drôle, touchant et plein de potentiel.

 Otis Milburn (Asa Butterfield)

Otis Milburn a seize ans et il est le fils de deux psychothérapeutes réputés mais divorcés, après les infidélités répétées du père avec ses patientes, surprises par le garçon. Depuis, Otis vit mal sa sexualité, entre Jean, sa mère sexologue très curieuse et séductrice ; Eric Effiong, son meilleur ami gay extraverti ; et Maeve Wiley, qui le convainc d'utiliser ce qu'il a appris durant les séances de sa mère pour monnayer ses services auprès de leurs camarades du lycée.

 Otis et Maeve Wiley (Asa Butterfield et Emma Mackey)

Le cabinet clandestin de sexothérapie ouvert par Maeve et Otis a besoin de clients (pour elle, qui s'occupe de faire payer les élèves) et de patients (pour lui, qui s'efforce de bien les conseiller). La solution leur est soufflée par Eric : Aimee Gibbs, la meilleure amie de Maeve, donne une fête chez elle. La soirée permet aux deux associés de prospecter et de vérifier l'efficacité de leur combine, Aimee en profitant pour rompre avec le fils du proviseur, Adam Groff - lequel promet de se venger, arbitrairement, contre Eric.

 Eric Effiong et Otis (Ncuta Gatwa et Asa Butterfield)

Alors que leur affaire prospère, la relation entre Maeve et Otis prend un tour inattendu pour lui, qui est tombé amoureux de son associée, quand elle lui donne un mystérieux rendez-vous. Eric, lui, doit composer avec l'appréhension de son père qui redoute que son homosexualité ne lui cause du tort. En vérité, Otis découvre que Maeve s'est faite avorter, après avoir couché avec Jackson Marchietti, le nageur vedette du lycée de Moordale, et que la clinique lui imposait d'être raccompagnée après l'opération.

 Maeve et Aimee Gibbs (Emma Mackey et Aimee Lou Wood)

Eric remarque que Otis est amoureux de Maeve, mais la situation va singulièrement se compliquer lorsque Jackson vient lui demander conseil pour séduire la jeune femme. Jean, la mère d'Otis, fait la connaissance de Jakob Nyman, un plombier au charme rustre qui la trouble. Prodiguant de mauvaises idées à Jackson, Otis constate, hélas ! qu'elle permette à son rival d'emporter le coeur de Maeve.

 Jackson Marchietti et Maeve (Kedar Williams-Stirling et Emma Mackey)

Une amie d'Aimee subit un chantage quand quelqu'un menace de communiquer son nom après avoir diffusé une photo de son intimité. Otis et Maeve acceptent d'enquêter. Mais l'affaire empêche Otis d'accompagner Eric au cinéma pour son anniversaire et, sur le chemin du retour, il subit une agresssion homophobe. Lorsque Otis rentre chez lui, l'investigation résolue, il trouve Eric choqué, veillé par sa mère, avant que les deux amis ait une dispute.

 Otis et Adam Groff (Asa Butterfield et Connor Swindells)

Les conséquences sont terribles : Eric refuse de fréquenter à nouveau Otis et décide de dissimuler son homosexualité. Maeve accepte contre de l'argent d'écrire une dissertation pour Adam Groff - et cela lui vaut un prix. Lily, une musicienne excentrique, après avoir tenté sa chance avec Eric, propose à Otis de perdre leur virginité ensemble mais l'expérience est un fiasco total. Jean et Jakob deviennent amants. 

 Otis et sa mère, Jean Milburn (Asa Butterfield et Gillian Anderson)

Le bal de de fin d'année va procurer l'occasion à tout le monde de se projeter dans l'avenir. Otis invite la fille de Jakob, Ola, à être sa cavalière. Maeve avoue à Jackson qu'elle ne l'aime pas. Eric se réconcilie avec Otis. Jakob explique à Jean qu'il est veuf et souhaite une relation sérieuse avec elle, qui hésite à s'engager. Le proviseur apprend par la professeur de Lettres que son fils n'est pas l'auteur de sa dissertation et décide de sévir durement.

Otis et Ola Nyman (Asa Butterfield et Patricia Allison)

Puni avec Eric, qui a frappé un élève homophobe, Adam dévoile son attirance pour lui. Maeve accepte d'intégrer un programme spécial pour obtenir une bourse d'études grâce à sa professeur de Lettres. Le proviseur inscrit son fils dans un pensionnat militaire. Jean accepte de s'investir dans une relation avec Jakob, même si cela embarrasse leurs enfants. Otis sort avec Ola et Maeve le surprend alors qu'elle venait lui déclarer sa flamme.

Jusqu'à présent, en dehors du phénomène Stranger Things, les séries sur la jeunesses n'ont pas porté chance à Netflix. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler du bide total, artistique et commercial, de Everything sucks l'an dernier. C'est dire que Sex Education n'était pas un pari gagné d'avance pour sa créatrice Laurie Nunn.

Et le téléspectateur doit s'accrocher durant les deux premiers épisodes pour ne pas abréger l'expérience. On est en effet plus proche d'American Pie pour l'humour que des comédies de John Hughes (La folle journée de Ferris Bueller, Breakfast Club - qui partagent avec cette série de se dérouler dans les années 80). Entre la phobie développée par Otis (il répugne à se masturber et est sûr de ne pas pouvoir assurer avec les filles), l'homosexualité caricaturalement décrite d'Eric (plus proche de l'hystérie que du réalisme de la situation vécue par un ado noir), et tout le reste alentour (une mère envahissante et croqueuse d'hommes, le fils du proviseur brute épaisse, etc.), le trait est épais et les allusions bien grasses.

Et puis, alors qu'on n'attendait plus rien mais qu'on était prêt à continuer quand même (la saison ne dure que huit épisodes de 45 minutes), miracle ! Le troisième chapitre corrige ce départ calamiteux et donne le vrai la à la suite.

En résumant précipitamment l'intrigue au cabinet clandestin ouvert par Maeve, une fille rebelle mais au passé familial douloureux, et Otis, qui en pince pour elle tout en sachant qu'elle est inabordable pour lui, Sex Education serait injustement mésestimé. La série aborde, sans détour mais avec sensibilité, des thèmes plus graves, évitant de sombrer dans le pathos grâce à un humour qui se raffine dans les situations.

De l'avortement à l'homophobie, de la perte de la virginité pour "être comme les autres" à la nécessité d'écouter son corps et son coeur, de la relation mère-fils aux complications amicales et amoureuses, de l'homoparentalité à l'amour multi-racial, le script brasse, de manière dense et fluide à la fois, beaucoup de motifs en y apportant des réponses sensés, ni faciles, ni mièvres, ni vulgaires. Les personnages gagnent en épaisseur, leurs rapports en émotion, et tout se noue avec brio, parfois cruellement. On en vient même à avoir de la peine pour Adam, à être divisé sur le choix de Otis, et à tolérer Jean.

La réalisation a le bon goût d'éviter tout réalisme documentaire pour laisser la fiction s'épanouir, mais sans tomber dans un esthétisme trop joli. Ce n'est ni du Ken Loach, ni du Ridley Scott. La caméra se tient toujours à bonne distance des événements, laisse de la place aux acteurs, et l'image est agréable sans chercher à être ni trop flatteuse, ni  trop terre-à-terre.

Pour ce genre, peut-être plus que pour tout autre, le casting a une importance décisive et la production a eu la main heureuse. Asa Butterfield, autrefois si falot chez Tim Burton (dans Mrs Peregrine et les enfants particuliers) livre une composition difficile mais très maîtrisée d'ado mal dans sa peau mais pourtant expert pour apaiser ses contemporains dans leurs déboires sexuels. Emma Mackey est une révélation éclantante dans le rôle de Maeve : avec son faux airs de Margot Robbie, elle affiche une séduction un peu revêche qui électrifie l'histoire. 

Ncuta Gatwa, passés les deux premiers épisodes à se dépatouiller d'une caractérisation impossible, s'approprie le personnage d'Eric avec force et lui donne gravité et panache. Connor Swindells, en abruti parfait, est épatant, surtout lorsqu'Adam, son personnage, révèle sa vraie nature. Et Patricia Allison est une radieuse Ola.

Mais, et c'est d'autant plus fort qu'elle ne dispose finalement pas de tant de présence à l'écran (ce qui, je l'espère, sera corrigé lors de la prochaine saison), celle qui emporte vraiment le morceau, c'est Gillian Anderson. A 50 ans, affichant une chevelure blanche, l'ex-Scully d'X-Files n'a jamais été aussi belle (une MILF absolue) et impériale : insupportable mère-thérapeute, séductrice et hypocrite, elle est surtout irrésistiblement drôle, gaffeuse, trop curieuse, trop sûre d'elle, et dépassée par son attirance pour un plombier moins rustre que vraiment épris.

Ne vous découragez donc pas au début, Sex Education se rattrape complètement son premier quart passé. C'est une série divertissante et instructive pour le jeunes, instructive et divertissante pour les parents, et ce sens de la synthèse est en fin de compte exceptionnel.  

dimanche 20 janvier 2019

CATWOMAN #7, de Joelle Jones, Elena Casagrande et Fernando Blanco


J'avais laissé tomber Catwoman par Joelle Jones au cours de son premier arc narratif tant je trouvais celui-ci médiocre, aussi mal écrit que mis en images. Je lui redonne une chance en profitant d'une histoire en deux parties et d'une modification artistique (Jones se contente d'être scénariste et cover-artist). Encourageant mais léger.


Selina Kyle n'a pas toujours été une spectaculaire voleuse costumée. Elle se rappelle de sa formation au service de Mama Fortuna comme simple pickpocket, lorsqu'il fallait surtout qu'elle soit discrète.


Oswald Cobblepot/le Pingouin débarque par avion à Villa Hermosa et monte dans un taxi. Mais le bavardage du chauffeur l'agace et il le tue froidement après lui avoir commandé de se ranger sur le bas-côté.


Le soir venu, Selina enfile son costume de Catwoman et confie sa soeur Maggie, murée dans son silence après un éprouvant séjour en clinique psychiatrique, au fils de sa logeuse (lequel lui fournit aussi du matériel à l'occasion).


Elle se rend à la fête foraine et assiste aux deux explosions qui provoque la chute de la grande roue. La foule se disperse, paniquée, tandis qu'un homme interpèle Catwoman pour qu'il la suive dans un aquarium.


Elle les neutralise, lui et ses deux acolytes à l'intérieur. Le dernier de ses assaillants traverse une porte vitrée et s'échoue aux pieds de son chef : Oswald Cobblepot/le Pingouin, qui a commis cet attentat pour attirer Catwoman à lui.

Comme l'indique ce résumé, le contenu de cet épisode ne pèse pas lourd, trois scènes à peine (et une autre que j'ai escamoté car sans incidence sur le récit, en lien avec l'arc précédent). Joelle Jones privilégie l'action.

Tant et si bien qu'elle ne fait pas dans la dentelle : en convoquant le Pingouin, elle emploie un vilain de Batman et lui fait commettre une série de gestes aussi violents que gratuits et démesurés. Le chauffeur de son taxi l'agace ? Il le tue. Il veut rencontrer Catwoman ? Il fait sauter des bombes.

Tout ça ne brille pas par la subtilité, c'est le moins qu'on puisse dire. On ne comprend pas ce qui motive le Pingouin à agir ainsi, comme si c'étaient les seuls moyens de se faire respecter et de négocier avec Catwoman. Par ailleurs, Jones s'auto-spoile avec sa couverture puisque son héroïne demande, visiblement sidérée, qu'est-ce qu'elle doit voler sur le ton de quelqu'un à qui on vient de réclamer une énormité. On sait donc que le Pingouin va engager Catwoman pour commettre un cambriolage étonnant.

Pourtant, je ne veux pas condamner la narration, curieuse, de Jones : son histoire ne comptera que deux parties et je suis intrigué de connaître la requête de Cobblepot, si et comment Selina l'exaucera (il y a fort à parier qu'elle y sera obligée car Oswald va menacer de faire sauter d'autres bombes).

Le premier arc de la série m'avait déçu et déplu, tant et si bien que je l'avais abandonné avant son terme. Jones s'y montrait maladroite comme auteur et comme dessinatrice (alors qu'avec un bon scénariste, elle est loin d'être mauvaise). Est-ce pour mieux se concentrer qu'elle a choisi de confier le graphisme à d'autres ? Ou DC le lui a-t-elle imposée ?

En tout cas, le lecteur est gâté puisque cette tache échoit à deux talents : Fernando Blanco (vraiment injustement sous-employé depuis la fin de Batwoman et qui avait déjà donné un coup de main à Jones) revient, mais se contente de dessiner les pages avec le Pingouin. Il est sobre, sec même, et montre ainsi parfaitement le côté implacable, froid, du méchant.

Mais, et ce n'est pas faire injure à Blanco, la vedette du numéro est Elena Casagrande, qui signe les trois quarts des pages, avec Selina/Catwoman. Cette dessinatrice a eu un drôle de parcours : révélée par la série de Mike Carey, Suicide Risk, elle attire l'attention de Marvel, mais doit se contenter de jouer les utilités. Elle accepte alors d'oeuvrer sur la franchise BD de Doctor Who. Puis, récemment, elle a réapparu chez DC, où comme Emanuela Lupacchino, elle semble attendre son heure.

Sa prestation ici est formidable : Casagrande a un trait très élégant, son découpage est fluide, ses compositions soignées, et elle est mise en valeur par le coloriste de Blanco, John Kalisz. Elle est faite pour dessiner Catwoman, c'est évident.

On va donc dire que c'est prometteur mais rester prudent. Visuellement, la série est superbement reprise en mains. Narrativement, cette aventure a tout d'une transition. 
  
La (sublime) variant cover de Ben Oliver.

samedi 19 janvier 2019

SUPERGIRL #26, de Marc Andreyko et Kevin Maguire


Supergirl a passé les deux ans de publication sous l'ère "Rebirth" et, depuis la reprise en main du titre par Marc Andreyko et Kevin Maguire, a pris une direction plus claire, attribuant à l'héroïne une mission en rapport avec la fin de Krypton - comme u écho à l'épisode du mois de Hawkman. Néanmoins, l'intrigue opère un détour.


Supergirl a été capturé par Harry Hokum, un expatrié terrien qui s'est autoproclamé régent de la Citadelle dans le système de Vega. Il a pratiqué des expériences sur la kryptonienne en profitant de la perte provisoire de ses pouvoirs.
  

Refusant de lui révéler ce qu'elle fait dans le secteur, elle est confiée à Splyce, la guerrière au service de Hokum, qui la maltraite avec ses rayons solaires - ignorant ainsi qu'elle recharge Supergirl.


Tandis que la jeune femme est jetée dans un cachot avec d'autres détenus, Hokum fait le point sur ses expériences visant à cloner Supergirl pour constituer une armée invincible contre les Omega Men.


Or ces derniers prennent d'assaut la Citadelle et libèrent Supergirl qu'ils aident à évacuer ses co-détenus en échange de sa collaboration pour retrouver des amis. Z'ndr Col, le coluan ami de Supergirl, est arraisonné  avec Krypto par l'armée de la Citadelle.


Tandis que Supergirl et les Omega Men progressent et trouvent ce qu'ils cherchent, ils voient ensuite leur route barrée par les soldats de Hokum à la tête desquels se trouve Splyce.

Jusqu'à présent, Marc Andreyko s'en tenait à une intrigue simple : Supergirl, suite aux déclarations de Rogol Zaar, avait entrepris d'enquêter sur la fin de Krypton pour vérifier si, effectivement, il en était l'auteur (alors que la version officielle était que la planète avait péri naturellement).

Le mois dernier, à la défaveur d'u affrontement avec Splyce, qui garde le secteur où flottent les restes de Krypton, Supergirl était capturée par Harry Hokum. Mine de rien, Andreyko déviait pour la première fois de sa ligne narrative. Et il semble bien que ce détour va durer un petit moment, à la lumière des événements de ce 26ème épisode.

Mon sentiment est que cela aère à la fois la série, en donnant au voyage de Supergirl quelques péripéties moins convenues que des difficultés à s'informer sur la fin de Krypton ; mais, en même temps, c'est une orientation risquée qui peut faire dériver l'histoire, au risque de relèguer la mission de son héroïne au second plan. Il faudra suivre ça.

Andreyko, en tout cas, s'appuie sur son expérience pour raconter tout ça sans ennuyer. Ce n'est pas à proprement parler palpitant, mais on ne s'ennuie pas. Par exemple, une astuce comme la perte provisoire des pouvoirs de Supergirl (qui n'a pas été exposée au soleil depuis longtemps et qui donc n'est pas "chargée") est bien pratique pour la rendre vulnérable et donc introduire un peu de suspense.

Plus sûrement, c'est en enrichissant le supporting cast de la série que Andreyko surprend plus efficacement : déjà l'introduction du coluan Z'ndr Col était une bonne addition, mais avec l'arrivée des Omega Men (que Tom King avait remis sous es feux des projecteurs en leur consacrant une maxi-série), c'est une ouverture plus franche et qui justifie que Supergirl reporte sa mission.

Et puis il y a le retour au dessin de Kevin Maguire, après l'intermède très réussi d'Emanuela Lupacchino. Même s'il a besoin de trois encreurs (Sean Pearsons plus Scott Hanna et Wade Von Grawbadger), l'artiste nous régale.

L'expressivité géniale qu'il sait donner aux personnages brille particulièrement dans des scènes au découpage très basique, comme lorsque Supergirl, entravée, provoque Splyce sur le fait qu'elle serve Hokum.

Moins percutant quand l'action devient plus mouvementée, Maguire compense en diversifiant les angles de vue et en soignant ses compositions (une plongée en pleine page pour l'arrivée des Omega Men et leur rencontre avec Supergirl).

Les trois encreurs respectent en tout cas exemplairement le trait fin et épuré de Maguire, qui, lui, pour le coup, n'a rien de banal, de commun, et contribue vraiment à faire de la série autre chose qu'un spin-off de la franchise "Superman" : sur ce coup, merci DC de ne pas avoir refilé ça à une équipe de seconds couteaux (même si Evan Shaner semble ne pas devoir revenir comme fill-in : il va exercer sur Batman Beyond).

Supergirl n'est peut-être pas assez original, mais c'est une série bien faîte et agréable, surtout quand le duo Andreyko-Maguire pilotent.

HAWKMAN #8, de Robert Vendetti et Bryan Hitch


Le nouvel épisode de Hawkman est atypique dans la mesure où Robert Vendetti et Bryan Hitch mettent de côté ce qui caractérise leur run, en particulier le grand spectacle (même si le cadre de l'histoire reste grandiose), mais en privilégiant le dialogue, l'intrigue avance de manière décisive. Direction : Krypton.


Le vaisseau récupéré dans le Microvers par Hawkman avait sa trajectoire pré-programmée. Le héros se dirige vers Krypton, ou ce qu'il en reste puisque la planète natale de Superman a depuis longtemps était détruite.


Mais, comme à chaque fois qu'il est revenu où il vécut, Hawkman rencontre une de ses incarnations antérieures, ici Catar-Ol. Krypton a déjà commencé à implosé et le témoin de ces événements pense qu'il s'agit de la fin de l'histoire de son peuple.


Mais Hawkman le corrige sur ce point en évoquant la survie de Superman et de Supergirl - laquelle fut une élève de Catar-Ol, avec lequel elle conçut un hologramme géant retraçant les grandes heures de Krypton.


Le temps presse et Hawkman demande à Catar-Ol où se trouve l'arme capable de terrasser les Deathbringers. Or, celle-ci est immense, intransportable car le plan était d'attirer l'ennemi ici, non de le traquer pour l'éliminer.


Catar-Ol suggère donc que Hawkman sera lui-même l'arme contre les Deathbringers. Le héros se retire, Krypton implose, il espère désormais avoir assez de temps pour vaincre ses adversaires... Qui approchent de la Terre !

Si on excepte donc le spectacle extraordinaire et tragique de la destruction de Krypton, tout l'épisode repose donc sur le dialogue entre Hawkman et son ancien lui, le kryptonien Catar-Ol. Robert Vendetti ose le pari d'écarter des éléments habituels, rituels, comme une grosse baston pour un chapitre plus passif.

Mais, attention, cela ne veut pas dire bavard ou dispensable car ce que s'échangent les deux incarnations de Carter Hall est déterminant. Venu dans le secteur de Krypton, le héros n'y trouve bien sûr que les restes de la planète depuis longtemps détruite - on notera d'ailleurs que Vendetti ne mentionne pas les causes de cette destruction, comme l'implication de Rogol Zaar, récemment ajoutée par Brian Michael Bendis.

En vérité, cela n'a pas d'importance. Hawkman n'est pas là pour enquêter sur la mort de ce monde (comme Supergirl dans sa série), mais pour y récupérer une arme susceptible de tuer les Deathbringers.

Et là, Vendetti révèle, par le biais d'une double page ahurissante de Bryan Hitch, l'arme en question : un engin immense et indéplaçable. Le plan de Catar-Ol était d'attirer les Deathbringers et non de les poursuivre. Tout le plan de Hawkman tombe à l'eau. A moins que... Ce soit lui qui devienne l'arme fatale aux dieux qu'il a trahis !

Ce twist modifie sensiblement la perspective de l'histoire car elle transforme la quête en plusieurs étapes de Hawkman en une mission dont il serait lui-même la solution, l'issue. Et ainsi s'offre à lui une possibilité insoupçonnée : peut-être qu'en éliminant les Deathbringers, il se rachétera pour toutes les vies qu'il a ôtées en leur nom et échappera à la sa propre fin. La résignation de Catar-Ol transcende Carter Hall qui, même s'il ignore comment il va encore arrêter les Deathbringers, sait qu'il ne peut pas abandonner après tout ce qu'il a traversé et avant d'avoir cette chance éventuelle de survivre à son destin.

Bryan Hitch se sort du défi narratif d'ilustrer un épisode entier sans grande bataille avec brio. Une ligne de dialogue ironise d'ailleurs sur ce point quand Hawkman a la surprise de constater que Catar-Ol ne veut pas se battre avec lui comme ses précédentes incarnations.

L'artiste apporte un grand soin aux décors et cadre souvent les deux protagonistes dans des pièces démesurément grandes où, par de grandes baies vitrées, on assiste avec eux à l'implosion progressive de Krypton. Le contraste qui se joue alors entre la fin d'un monde et cette discussion intime confère une intensité dramatique épatante au chapitre.

Hitch procède aussi de la même manière pour l'expressivité des deux hommes : Catar-Ol se déplace calmement, moins majesteux que résigné, tandis que Carter Hall s'agite, hausse le ton, presse con interlocuteur, le maudit. Catar est impassible, Carter est animé par le dépit et la colère. C'est simple mais très bien vu.

Hawkman est une série classique au bon sens du terme : elle file droit, malgré les circonvolutions du passé de son héros, avance par étapes, tout en entretenant un suspense élémentaire mais efficace (le cliffhanger est épique). Malgré ou grâce à cet académisme, c'est une des meilleures séries actuelles pour sa profondeur et son envergure.

La variant cover de Bill Sienkiewicz.

vendredi 18 janvier 2019

ISOLA #6, de Brendan Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Enfin ! Après quatre longs mois d'absence (mais les auteurs avaient prévenu les lecteurs de cette pause à la fin du premier arc), Isola est de retour. Et cette fois à un rythme bi-mensuel ! Brendan Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk, loués par une presse conquise et des auteurs impressionnés, continuent d'enchanter.


La reine Olwyn, revenue à sa forme de tigresse, s'est assoupie aux côtés de la capitaine Rook sur les rives d'un marais. Elle est réveillée par l'appel de son prénom et se dirige vers la rivière sans réveiller sa partenaire.


Là, dans l'eau, elle voit un corps de femme sur lequel elle se penche et qui la saisit au cou par les mains. Olwyn redevient une fillette et la femme dans l'eau est sa mère qui lui demande la faire revenir. Rook se réveille et trouve la tigresse au bord de l'eau.


Une colonne de fumée s'élève au loin, le matin venu. Rook et Olwyn vont dans sa direction et, cachées sur un promontoir rocheux, aperçoivent un campement de l'armée royale. Rook décide de s'y infiltrer pour se ravitailler en nourriture et en armes.


A l'exception d'un maréchal-ferrand qui lui offre un café, la capitaine n'est pas reconnue par les soldats, cachée par sa visière. Elle trouve vite la tente où sont entreposées vivres et armes. Elle consulte aussi une carte de la région.
  

Un jeune écuyer, Robird, la surprend mais jure de garder le secret. Il informe Rook que le régiment se déplace vers Palagrine Rock puis l'observe s'éloigner depuis un mirador. Robird voit alors la capitaine et la tigresse.

L'histoire reprend donc exactement là où on l'avait laissée, avec Olwyn, de nouveau changée en tigresse, et Rook assoupies dans le marais où elles ont fui. La beauté toujours saisissante des images de Karl Kerschl et Msassyk parlent pour elles-même et Brendan Fletcher sait leur qualité pour ne pas les accompagner d'un texte récapitulatif ou de dialogues superflus.

Le reste est à l'avenant, économe en mots, déroulant les quelques scènes du récit sur vingt pages. Il ne se passe pas grand-chose et la tension est minime (Rook dans le campement). Certains diront même qu'il ne se passe rien ou que ce qui se passe est quelconque.

Mais ce serait passer à côté de la singularité d'Isola. Certes, tout cela s'inscrit dans un genre (proche de l'heroic fantasy), une structure narrative connu ("le voyage du héros" théorisé par Christopher Vogler). Mais en refusant clairement de se conformer aux codes, aux motifs, Fletcher et Kerschl nous embarquent ailleurs.

Tous les éléments esthétiques, presque décoratifs, tous les repères de la série ne sont pas au service d'un divertissement touffu, plein de rebondissements, au rythme échevelé. Non, ici, ce qui prime, ce qui prévaut, c'est l'ambiance.

Comme toujours dans ce cas, selon qu'on y sera sensible ou pas, la série envoûtera ou laissera indifférent. Il faut accepter de s'y abandonner, de renoncer à ce qu'elle promet si elle respectait les règles, pour la savourer, en tomber littéralement amoureux. Comme le dit Rook au tout début, appréciant le décor apaisant du marais à l'aube avec Olwyn qui pose sa tête sur les cuisses de la capitaine, on pourrait rester là pour toujours. Sauf qu'il faut gagner Isola pour lever l'enchantement lancé contre la reine, et, peut-être, sauver le royaume.

J'ai déploré le côté show-off, pressé, exténuant même, de séries Image comme Death or Glory, The Weatherman, Crowded, même si elles sont réalisées avec talent. Isola est leur absolu contrepied : tout y est calme, contemplatif, d'une beauté magique. C'est décompressé, minimaliste, enchanteur, mélancolique aussi. Une vraie proposition de BD, un vrai geste, radical. Et une vraie audace donc, plus osée que d'enchaîner les péripéties à longueur de page. Un comic-book au ralenti, beau pour le plaisir, dont on ignore où il nous mène (Isola est peut-être une chimère).

Comme Rook, je resterai bien là pour toujours. Et je plains presque ceux qui ne sont pas ensorcelés par ce bijou.