lundi 25 mai 2015

Critique 625 : LUCKY LUKE, TOMES 18 & 19 - A L'OMBRE DES DERRICKS & LES RIVAUX DE PAINFUL GULCH, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE :  A L'OMBRE DES DERRICKS est le 18ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1962 par Dupuis.
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1959 : le colonel Drake achète un titre de propriété à Titusville pour y exploiter un gisement de pétrole, à la stupéfaction de la population qui ne croit pas encore à son potentiel commercial. Il bâtit le premier derrick.
Très vite, la ruée vers l'or noir se déclenche mais pour raisonner les prospecteurs, le gouvernement fait appel à Lucky Luke, effaré par la situation.
Sur la route du cowboy se dresse bientôt Barry Blunt, un ancien avocat qui sait contourner la loi pour mieux s'approprier les puits de pétrole...
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LUCKY LUKE : LES RIVAUX DE PAINFUL GULCH est le 19ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1962 par Dupuis.
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A Painful Gulch, deux familles - les O'Hara et les O'Timmins - sèment la terreur depuis 

dimanche 24 mai 2015

Critique 624 : SPIROU N° 4023 (20 Mai 2015)


Cette semaine, c'est Aria (une série que je n'ai jamais lue), autrefois publié dans le Journal de Tintin, qui a droit à la couverture : le scénario est pas mal, mais le dessin plutôt faiblard. Le bandeau annonce aussi le retour des Campbell de Munuera (dont la parution trop aléatoire gâche un peu le plaisir qu'on a lire cette série).

J'ai aimé :

- Dad. Nob s'essaie à un gag essentiellement visuel et relève une fois encore ce défi avec brio. La chute est très drôle et, examinez bien le dessin de l'ultime case, l'artiste y rend un discret hommage à Gorillaz (une autre preuve de bon goût).

- Boni: L'école. Ian Fortin fait interroger son lapin sur l'utilité d'aller à l'école : un copain, les parents, le grand-père sont sollicités, et chacun a une réponse bien sentie (mention quand même au pépé). Toujours aussi délicieux.

- Rob. James et Boris Mirroir continuent leur visite au musée et Clutch se demande si Conan le barbare n'aurait pas la même épée que Charlemagne. C'est savoureux, même si depuis quelque temps, la série accuse un coup de moins bien, peinant à se renouveler (peut-être qu'en étoffant son casting, les auteurs trouveraient de nouveaux et meilleurs gags).

- Le Club des Huns. Dab's ou l'art de raconter des histoires : les deux doubles strips de cette semaine sont épatants. Voilà, par contre, un titre qui sait exploiter ses situations avec une inspiration impeccable, que vient rehausser un dessin gratiné.

- Zizi chauve-souris. Trondheim et Bianco sont, eux aussi, dans un creux, une sorte de ventre mou : leurs strips restent marrants, mais on attend un rebond à la hauteur du caractère relevé de leur héroïne et de son adversaire, le Falquenin.

- L'Atelier Mastodonte. Nob et Mathilde Domecq sont sur le dos (c'est une image) de Julien Neel, tout juste de retour à l'atelier et mis à l'épreuve par Trondheim. Le feuilleton peut encore durer un moment tant qu'il reste aussi maîtrisé (la chute du gag de M. Domecq est excellente).

- Tash & Trash. / Capitaine Anchois. Dino et Floris ferment le ban avec deux nouveaux strips qui sont, comme d'habitude, de vraies perles (mention à Floris).

En direct de la rédak questionne Matthieu Sapin à propos de son nouvel album (Le Château), qui paraît chez Dargaud (!) : rien de bien folichon. La semaine prochaine : numéro très spécial en perspective puisque les lecteurs seront mis à contribution...
Les aventures d'un journal revient sur un numéro de 2001 consacré aux détectives, avec de fausses lettres de menaces adressées au rédacteur en chef de l'époque (Thierry Tinlot).

Les abonnés ont droit en supplément à des cartes à collectionner de héros de la revue. 

vendredi 22 mai 2015

Critique 623 : LUCKY LUKE, TOMES 16 & 17 - EN REMONTANT LE MISSISSIPI & SUR LA PISTE DES DALTON, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : EN REMONTANT LE MISSISSIPI est le 16ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1961 par Dupuis.

De passage à la Nouvelle-Orléans, Lucky Luke assiste dans un saloon à la dispute entre deux capitaines de steamboats (bateaux-vapeur) et prend le parti du plus sympathique, Barrows, qui accepte de relever le défi lancé par son adversaire, Lowriver, de gagner le monopole de naviguer sur le Mississipi au terme d'une course s'achevant à Minneapolis.
Le voyage est semé d'embûches car, à chaque escale (Bâton-Rouge, Caïro, Saint-Louis), Lowriver engage des bandits pour freiner puis détruire le "Daisy Belle" afin que son "Asbestos D. Plower" remporte la course.
Mais Lucky Luke est sur le pont, prêt à intervenir contre l'ennemi...
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LUCKY LUKE : SUR LA PISTE DES DALTON est le 17ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1962 par Dupuis.
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En creusant un tunnel sous la prison, les Dalton s'évadent, malgré la surveillance du chien Ran-tan-plan.
Quand les quatre bandits volent des chevaux à un ami rancher de Lucky Luke, celui-ci oublie sa rancune contre les gardiens du pénitencier et se lance à la poursuite des Dalton.
Mais la stupidité ahurissante de Ran-tan-plan, qui s'est pris d'affection pour Averell Dalton, lui-même attaché à ce chien qui est le seul animal qu'il n'a pas envie de manger, va sérieusement compliquer la traque.
Elle se dénouera quand même à Sinful Gulch où Lucky Luke a arrêté Joe Dalton dont les trois frères vont tout faire pour le délivrer...

Avec ces deux nouveaux albums, on trouve d'une part une des mes histoires préférées de la série (En remontant le Mississipi), qui doit être une des premières que j'ai lues dans ma prime jeunesse, et de l'autre un récit historique (Sur la piste des Dalton), puisqu'y apparaît pour la première fois le chien Ran-tan-plan.

Parlons donc, pour commencer, du tome 16 : comme je l'ai déjà raconté, j'ai lu très tôt Lucky Luke, et je me souviens que j'avais acquis mes premiers albums grâce à mes parents qui me les achetaient dans les stations-service, des livres bon marché à couverture souple. Celui-ci fut l'un qu'ils m'offrirent au début et donc, même si depuis j'ai perdu cet ouvrage, il reste un de mes favoris, une sorte de récit initiatique en quelque sorte qui a activement participé à ma passion pour la bande dessinée. Qui sait quel lecteur je serai devenu sans cela ?

En le relisant, à de nombreuses reprises, le plaisir ne s'est pas dissipé : j'adore toujours autant cette aventure magiquement construite comme une succession de séquences, tendue par un suspense efficace (qui gagnera la course qui autorisera le vainqueur à avoir le monopole de la traversée du Mississipi ?). Depuis le départ à la Nouvelle-Orléans où le joueur de cartes Cards Demon embarque sur le "Daisy Belle" du capitaine Barrows jusqu'à Saint-Louis où le pistolero Pistol Pete fait partie des passagers, sans oublier Têtenfer Wilson à Bâton-Rouge et Explosion Harris à Caïro, Lucky Luke a fort à faire durant le périple, sans compter les caprices du fleuve (avec ses crues et décrues spectaculaires).

Goscinny ne laisse pas plus de répit au cowboy qu'au lecteur et émaille le récit de dialogues savoureux (notamment avec les anecdotes invraisemblables de Sam). Lowriver est un méchant jubilatoire. Rien ne manque pour combler l'amateur comme le connaisseur, et tout ça en 44 planches, autant dire qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer... Mais qu'on s'amuse bien. Et le fait que l'action mette en scène les steamboats ajoute à l'originalité de l'entreprise (on comprend pourquoi Lucky Luke est si content de retrouver le plancher des vaches à la fin : le bateau n'est effectivement pas de tout repos).

Avec le tome 17, on accède à moment historique de la série, comparable à ce qui s'est produit avec le 12ème épisode et l'apparition des cousins Dalton : en effet, c'est là que nous faisons connaissance avec une future vedette, Ran-tan-plan, à tout jamais le chien le plus bête du far-west.

Goscinny trouvait en Lucky Luke un héros trop sérieux et n'a eu de cesse de lui opposer des personnages truculents qui contrasteraient avec son flegme (quasiment) permanent. C'est ce qui avait permis la création des Dalton et permettra des réinterprétations de figures archétypales ou réelles (comme Jesse James, Calamity Jane, Billy the kid, ou le Pied-Tendre, le Grand Duc, l'Empereur Smith).

Mais avec Ran-tan-plan, c'est à une cible bien spéciale que voulait s'attaquer le scénariste puisqu'il s'agissait de parodier le fameux Rintintin, l'incarnation parfaite du meilleur ami de l'homme. Ainsi naquit, par contrepied, le chien le plus stupide des westerns, un cabot (comme le juge Jolly Jumper) qui ne manque pas de bonne volonté (après tout, il prévient bien les gardiens de la prison au début sans que ceux-ci ne le comprennent) mais dépourvu de jugeote, changeant d'avis comme de maître (pour peu qu'on lui montre un peu d'affection) et provoquant mille catastrophes dans son sillage.

Ran-tan-plan n'est certes pas très malin, mais il a une qualité indéniable, à laquelle il doit une bonne partie de sa célébrité (en plus de son efficacité comique) : il est attachant. Comme le Marsupilami de Franquin, il suffit de le regarder pour être de bonne humeur mais aussi être incapable de lui en vouloir quand il commet une bourde, même lourde de conséquences. 

Son autre "utilité" dans le dispositif narratif des épisodes où il figure, c'est qu'il va permettre de redéfinir tous les personnages qui l'entourent : Lucky Luke est à la fois amusé, consterné et hors de lui avec ce chien dans les pattes ; Jolly Jumper en est jaloux et, détail essentiel, il va verbaliser son irritation (en gagnant la parole, son caractère va prodigieusement s'enrichir, devenant plus ironique et dotant la série d'une dimension méta-textuelle passionnante, soulignant son sens de la dérision) : les Dalton sont également encombrés par cet animal (à l'exception notable de Averell qui lui voue une affection sincère, ce qui est naturel pour cet idiot gourmand qui se trouve une sorte de double). Une idée de génie donc - même si, plus tard, Morris ne saura pas empêcher ses autres scénaristes (et même Goscinny) d'employer Ran-tan-plan sans que cela soit toujours judicieux et inspiré...

Graphiquement, ses deux albums montrent aussi la formidable capacité d'adaptation de Morris pour alterner des aventures aux décors et aux castings variés : pour En remontant le Mississipi, il reproduit merveilleusement les bateaux (on a même droit à la visite guidée du "Daisy Belle"), et imagine mille trouvailles pour valoriser les rebondissements. Le talent de l'artiste pour croquer les trognes des vilains a la matière pour s'exercer et il fait de Cards Demon, Têtenfer Wilson, Explosion Harris et Pistol Pete (auquel il donne les traits de... Jacques Brel !) des seconds rôles mémorables. Il exploite aussi les décors avec beaucoup de verve, tout en maintenant un découpage fourni (une moyenne de 9 à 11 plans par planche).

Pour Sur la piste des Dalton, Morris se retrouve en territoire plus familier, avec une collection de pueblos, de plaines arides, autant de décors qu'il a codifiés parfaitement, au point que tous se ressemblent mais que seul lui les dessine comme ça. On peut même dire qu'en ouvrant un album de Lucky Luke, c'est d'abord à ses cadres qu'on reconnaît la signature de Morris (et Achdé, qui l'a remplacé sur la série, n'a jamais cherché à réinterpréter cette vision : c'est aussi la limite du titre désormais, comme Astérix ou Blake et Mortimer, contrairement à Spirou et Fantasio, leurs nouveaux auteurs n'ont jamais su/pu redéfinir esthétiquement ce western).

Morris s'amuse même à glisser Jerry Spring et Pancho, les deux héros de son mentor et ami Joseph "Jijé" Gillain (Jerry Spring est d'ailleurs, avec son jean bleu et leur chemise jaune, ses cheveux noirs, le double réaliste de Lucky Luke), dans une scène au début de l'histoire.

Voilà donc deux tomes incontournables pour entamer les aventures du "poor lonesome cowboy" dans les sixties.

jeudi 21 mai 2015

Critique 622 : LUCKY LUKE, TOMES 12 & 15 - LES COUSINS DALTON & L'EVASION DES DALTON, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : LES COUSINS DALTON est le 12ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1958 par Dupuis.
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Pour venger la mort de leurs cousins (Bob, Grat, Bill et Emmet, pendus   - à la fin du tome 6 : Hors-la-loi), Joe, William, Jack et Averell Dalton recherchent Lucky Luke qu'ils tiennent pour responsable.
Mais le cowboy les ridiculise et les quatre malfrats se retirent pour s'entraîner afin d'éliminer leur adversaire. Pour cela, ils attaquent, sans succès, une diligence puis une ferme isolée.
Afin de les surveiller, Lucky Luke scelle une alliance avec ses ennemis et les conduit sur des coups préparés à l'avance pour épargner les civils. Mais quand ils découvrent la tromperie, le sang des Dalton ne fait qu'un tour et, le cowboy leur ayant aussi faussé compagnie, ils se séparent pour le retrouver et le supprimer dans un des quatre pueblos voisins...
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LUCKY LUKE : L'EVASION DES DALTON est le 15ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1960 par Dupuis.

Les quatre frères Dalton s'évadent de la prison avec le projet de se débarrasser de Lucky Luke qui les a fait incarcérer (à la fin du tome 12 : Les Cousins Dalton).
Leur plan est simple et diabolique : il s'agit de faire passer le cowboy pour un criminel en signant leurs méfaits de son nom et en affichant des avis de recherche à son encontre.
Le résultat ne se fait pas attendre : tout le monde a peur de Lucky Luke ! Mais ce dernier est malin : il se rend aux Dalton et accepte de devenir leur homme de main. Ainsi il peut les avoir à l'oeil et déjouer leurs attaques jusqu'à ce qu'il leur échappe et les attire dans un piège...

Avec ces deux albums, on accède à tout un pan de la mythologie de la série puisque les personnages des Dalton y font leur véritable entrée (après avoir figuré fugacement dans le tome 11 : Lucky Luke contre Joss Jamon). A cette nuance près qu'il s'agit des cousins Dalton et non des véritables Dalton, morts à la fin du tome 6 (Hors-la-loi).

La mort de Bob, Grat, Bill et Emmet avait valu à Morris ses premiers ennuis avec la censure de l'époque. Que Goscinny soit le responsable de la co-création de leurs cousins imaginaires n'a rien d'étonnant quand on connaît le goût du scénariste pour détourner les figures du passé. Mais savait-il seulement alors qu'il avait inventé les méchants les plus iconiques et les plus drôles de la série de Morris (à tel point qu'on croit souvent qu'ils ne sont effectivement présents que dans 21 tomes sur 42) ?

Ce qui est certain, c'est que le scénariste leur donne tout de suite la vedette puisqu'ils apparaissent dans pas moins de 43 planches sur les 44 que compte l'album et éclipse largement Lucky Luke dans l'histoire !

Leur popularité sera immédiate et vaudra à Morris et aux éditions Dupuis un abondant courrier de lecteurs pour réclamer leur retour, qui n'aura lieu que 3 albums et 2 ans plus tard (une éternité !). Mais il faut admettre que ce sont des seconds rôles en or, aussi bêtes que méchants, et qui inspireront même une chanson pour Joe Dassin.

Leur première aventure n'est pourtant pas renversante, l'intrigue, alignant les gags avec une régularité un peu trop mécanique et une absence totale de suspense, ne sert qu'à souligner que leur stupidité et par conséquent l'évidente supériorité de Lucky Luke, plus flegmatique que jamais. Ce qui fonctionne le mieux, et ne cessera jamais d'être perfectionné par Goscinny par la suite, c'est ce contraste entre le calme légèrement vaniteux du cowboy et les plans aussi absurdes qu'amusants des Dalton.

On voit déjà les progrès dans ce domaine avec L'évasion des Dalton, qui dispose de ressorts dramatiques plus subtils : l'idée des gredins de faire passer Lucky Luke pour un criminel est finalement ingénieuse et obtient un réel succès, qui met en difficulté le héros, alors obligé de répliquer de manière aussi astucieuse (et non pas en s'appuyant uniquement sur ses talents de tireur ou en toisant avec arrogance ses ennemis).
Une scène témoigne du plus grand raffinement comique atteint par Goscinny, dans laquelle Lucky Luke arrive dans une ville où il est pris pour un complice des Dalton et arrêté. Il proteste alors en expliquant qu'il traque justement les bandits mais le shérif et la population préfère le pendre. Lucky Luke prétend alors être effectivement un ami des Dalton qui viendront le venger s'il est lynché. Le shérif choisit alors de le laisser repartir par crainte de ces représailles.

Morris illustre ces deux épisodes avec son efficacité coutumière : son style évolue peu, voire pas du tout durant cette période où il enchaîne les albums à un rythme aussi soutenu que les histoires qu'il met en images.

Son trait est plus délié, souple, mais déjà très fin et nerveux : il lui suffit de peu pour camper un personnage, capter une attitude, croquer une expression, situer un décor, et ce sentiment de facilité participe au plaisir de le lire. Tout paraît évident, spontané, simple à ce dessinateur qui "tient" ses protagonistes, cet univers, comme un vétéran - alors qu'il n'a pas encore atteint sa plénitude !

Avec une moyenne de 8 à 10 plans par planche, le découpage donne une sensation de vitesse grisante : Morris traduit visuellement chaque gag, produit des ambiances, gère le tempo, avec une maîtrise épatante. C'est peut-être au fond ce que j'ai toujours le plus admiré chez lui, cette capacité à servir le script tout en le bonifiant sans avoir l'air d'y toucher, sans effort apparent. Or c'est quand le lecteur ne s'aperçoit plus du labeur d'un artiste que ce dernier est le plus fort : il rend tout ce qu'il fait naturel, fluide.

Tout cela dégage une fraîcheur, un pep's irrésistibles, plus d'un demi-siècle après sa parution.   

mercredi 20 mai 2015

Critique 621 : MYTHOS - X-MEN #1 / SPIDER-MAN #1 / CAPTAIN AMERICA #1, de Paul Jenkins et Paolo Rivera

 
 (Ci-dessus : couverture et extrait de
Mythos : X-Men #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)
 
 (Ci-dessus : couverture et extrait de
Mythos : Spider-Man #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)
 
(Ci-dessus : couverture et extrait de 
Mythos : Captain America #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)

MYTHOS est une collection de six récits complets écrits par Paul Jenkins et peints par Paolo Rivera, publiés en 2006 (X-MEN), 2007 (SPIDER-MAN) et 2008 (CAPTAIN AMERICA) par Marvel Comics (les autres numéros sont consacrés aux Fantastic Four, à Hulk et au Ghost Rider : la série complète a fait l'objet d'un recueil).
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- Mythos : X-Men #1. Erik Lehnsherr alias Magneto, le mutant maître du magnétisme, s'en prend à trois hommes coupables d'avoir tué une jeune fille mutante de 12 ans. De son côté, Charles Xavier, professeur principal et fondateur de l'école qui porte son nom, entraîne ses cinq élèves (Scott Summers/Cyclops, Jean Grey/Marvel Girl, Bobby Drake/Iceman, Hank McCoy/Beast et Warren Worthington III/Angel) dans la salle des dangers lorsqu'il détecte télépathiquement une attaque de Magneto contre une base de l'armée américaine. Toute l'équipe se rend sur place pour empêcher les civils de se faire massacrer et connaître l'objectif de leur adversaire... 

- Mythos : Spider-Man #1. Peter Parker est un adolescent complexé qui, en visite scolaire à une exposition scientifique, se fait mordre par une araignée génétiquement modifiée. Pourvu de pouvoirs, il s'entraîne pour les mieux les maîtriser puis, sous le masque et le costume de Spider-Man, se produit dans un talk-show à la télévision afin de gagner de l'argent. En refusant d'arrêter un voleur dans le parking du studio de tournage, il va se rendre responsable d'un drame familial...

- Mythos : Captain America #1. Steve Rogers est un jeune homme chétif, qui perd ses parents prématurément dans les années 30. Lorsque la guerre éclate en Europe et que les nazis menacent les Etats-unis, il tente, en vain, d'intégrer l'armée. Mais, repéré par un officier, il accepte d'être le cobaye d'une expérience scientifique qui va le transformer en super-soldat...

Parfois, quand on traîne dans un hard-discount (comme un hangar de la marque Noz), on peut tomber sur de belles occasions, et c'est ainsi que je me suis procuré ces trois numéros de la mini-série Mythos écrite par Paul Jenkins et illustrée par Paolo Rivera (en attendant, peut-être, un jour prochain, de trouver les trois épisodes restants). J'en avais souvent entendu parler et pu en en voir quelques pages sur le Net, et si je connais très peu l'oeuvre de Paul Jenkins, je suis un fan de ce que produit Paolo Rivera depuis son passage sur Daredevil (au début du run de Mark Waid).

Mythos a été conçu par son scénariste et son éditeur comme une collection de récits complets d'une vingtaine de pages permettant d'apprendre aux lecteurs les origines de certains héros emblématiques de Marvel tout en les réactualisant et en établissant une passerelle avec leurs adaptations au cinéma.

Pour le néophyte, il s'agit donc d'un point d'entrée intéressant, car c'est rapidement lu et magnifiquement mis en images. Pour le connaisseur, c'est une nouvelle version qui présente l'avantage de respecter les fondamentaux de chaque personnage avec toujours un graphisme sublime.

Jenkins se montre très habile dans chacune de ses approches : par exemple, pour Spider-Man, il expédie la séquence de la morsure de l'araignée pour mettre en scène l'entraînement qu'accomplit Peter Parker une fois qu'il a ses pouvoirs puis modifie subtilement le moment où sa vie va basculer quand il laisse filer le voleur qui tuera ensuite son oncle Ben. 
Le scénario introduit des éléments modernes sans dénaturer l'esprit du personnage : on a ainsi droit à un caméo de l'animateur de late show Conan O'Brien où se produit Spider-Man pour gagner de l'argent - alors que dans le récit originel de Stan Lee et Steve Ditko, il se livre à des combats de catch. 
De même, quand le Tisseur retrouve l'assassin de son oncle et se venge en menaçant de le tuer, tout est visualisé d'une manière qui évoque le premier film réalisé par Sam Raimi. 
Mais Jenkins joue beaucoup sur la connaissance qu'a le public, amateur ou expert du super-héros, en encadrant son histoire par des formules complices comme "L'histoire ? Vous la connaissez." ou "La suite ? Vous la connaissez." C'est une façon ludique d'aborder Spider-Man comme un icone populaire dont la célébrité dépasse le cadre des comics et donc d'un lectorat averti (une licence qu'on ne peut se permettre qu'avec Batman ou Superman). 

En ce qui concerne les X-Men, la tâche est plus ardue car il faut présenter plusieurs personnages et deux parties opposées, dont les divergences philosophiques sont une métaphore du combat pour les droits civiques, une évocation de la persécution des juifs par les nazis, tout en aboutissant à un combat physique.
Le choix de Jenkins se porte évidemment sur la toute première génération des X-Men, avec Cyclops, Marvel Girl, Beast, Iceman et Angel, dirigée par le Pr Charles Xavier, et en face Magneto. Pourtant, encore une fois, l'auteur réussit brillamment à distribuer les cartes dans un espace restreint, en soignant la caractérisation et en proposant de l'action.
Le récit s'ouvre par une scène très forte, violente, et se clôt par un paysage désolé, qui synthétise très bien toutes les dimensions symbolique et mélodramatique du titre. Les pouvoirs des uns et des autres sont bien exposés et exploités. Le tout donne un sentiment de grande densité.

Enfin, avec Captain America, Jenkins semble avoir eu à coeur de valoriser le personnage, tout ce qu'il symbolise, sans sombrer dans un hommage trop patriotique. Ainsi sera-t-on étonné de lire des réflexions positives concernant les communistes !
L'histoire est riche en émotion, même si on a un peur du pathos des premières pages (quand Steve Rogers se trouve orphelin). Mais la suite balaie ces réserves et les séquences s'enchaînent sur un rythme très soutenu, où Captain America est mis en scène sous beaucoup d'aspects (en représentation pour convaincre les américains à s'engager, sur le front - en Tunisie, en France, en Allemagne). 
Jenkins trouve aussi une belle astuce narrative quand il doit montrer le héros à son réveil dans les années 60 puis aux côtés des Vengeurs, et enfin, comme pour boucler la boucle, à nouveau avec ses vrais camarades, devenus des vétérans de l'armée.
C'est fin, touchant, efficace.

Visuellement, Mythos rappelle qu'avant d'adapter son style (en étant encré par son propre père, Joe) à l'art séquentiel classique, Paolo Rivera est un peintre. Difficile d'échapper à la comparaison avec le maître en la matière qu'est Alex Ross, mais l'espagnol évolue dans un registre sensiblement différent. 
Sa palette et sa façon d'appliquer la couleur (de l'acrylique et de l'huile) sont moins marquées, son coup de pinceau a une délicatesse dont le rendu évoque l'impressionnisme, on pense à Edgar Degas. Il y a un effort singulier pour soigner les ambiances qui flirte avec l'abstraction parfois (notamment dans le final de l'épisode avec les X-Men).
Mais, comme Ross, Rivera est un artiste très méticuleux et, comme on peut le découvrir en consultant son blog, il s'inspire de photos pour reproduire les attitudes et les effets d'ombre et de lumière (en se prenant souvent pour modèle). L'épisode avec Spider-Man restitue avec génie les acrobaties du Tisseur, et celui avec Captain America propose des plans larges impressionnants (la double-page avec les Vengeurs est vraiment saisissante : une composition virtuose).

Pour les lecteurs de v.f., le recueil des épisodes de Mythos a été traduit par Panini, qui en avait d'abord publié des chapitres en compléments de la collection d'albums cartonnés Spider-Man et les héros Marvel