dimanche 23 septembre 2018

MISTER MIRACLE #11, de Tom King et Mitch Gerads


Dans un mois, ce sera fini. Et, en définitive, on peut se demander s'il n'est pas plus délicat de préparer la conclusion d'une maxi-série du niveau de Mister Miracle, avec ce onzième épisode, que de la terminer - car alors, ce sera de toute façon un quitte ou double (le lecteur comblé ou déçu par le terme). Tom King et Mitch Gerads ont choisi de prendre tous les risques pour cette pénultième étape en proposant un cliffhanger ET un twist qui nous laissent pantois.


Scott et Barda se préparent, avec leur fils Jacob, à aller voir Darkseid qui a exigé la garde du petit contre la fin de la guerre entre Apokolips et New Genesis. Ce qui ne laisse aucun autre choix au couple que d'accepter. Scott emporte avec lui un plateau végétarien.


Desaad reçoit Scott et Barda qui lui remettent Jacob que prend Darkseid. Ce dernier consent à renoncer au rayon oméga qui projette l'équation d'anti-vie en s'arrachant un oeil. Barda le reçoit et l'écrase. Scott demande à pouvoir dire adieu à son fils et il le serre dans ses bras.


C'est le signal pour l'offensive de Barda qui sort de sous la poussette de Jacob la Machine Miracle dont la puissance est telle que rien ne lui résiste et qu'elle pointe sur Darkseid. Il vacille sous la force de frappe de l'engin puis, lentement, se redresse. Il détruit la machine et frappe Barda.


Puis Darkseid s'en prend aussi brutalement à Scott. Mister Miracle est à terre, rampant jusqu'à son fils qui marche à quatre pattes à côté du plateau végétarien. Scott en tire un couteau forgé par Orion, le propre fils de Darkseid, la seule arme capable de le tuer. Ce dernier, blessé mortellement, s'effondre. Scott et Barda se retrouvent, leur fils indemne dans les bras.


Mais un ultime rebondissement survient : sous la capuche de Desaad se cachait en fait Metron, l'explorateur et scientifique suprême des New Gods qui, assis sur le trône de Darkseid, révèle au couple l'image d'un autre monde, d'une autre réalité...


La magie n'existe pas au sens fantaisiste où bien des ouvrages de fiction et des films la montrent, altérant la réalité elle-même. Ce qui existe, c'est l'illusionnisme, la prestidigitation, auxquels on donne le nom de "magie" pour faire rêver le public. Et ce qui en découle, ce sont des "tours" de magie.

Les tours de magie impliquent une mise en scène. C'est ainsi que l'illusionnisme fonctionne. On fait croire au public une chose en attirant son attention d'un côté pour mieux dissimuler ce qui se joue de l'autre. Une fois le tour effectué, la surprise est totale car nous n'avons pas regardé dans la bonne direction.

Ces règles sont celles que Tom King appliquent dans ce onzième et avant-dernier numéro de Mister Miracle où, à bien des égards, il attire notre attention d'un côté pour mieux préparer son tour de l'autre. Ainsi, à la fin de cet épisode, on n'a rien vu venir et la sidération est totale devant le gouffre qui s'ouvre sous les pieds des lecteurs et du héros. La surprise est telle qu'elle remet en question tout ce qui s'est passé depuis le début de la série et rend impossible d'anticiper ce que sera le douzième et dernier chapitre de la maxi-série.

Le tour de King est avant tout une affaire de regard. Et Mitch Gerads le traduit magistralement. Par exemple, vous noterez, presque inconsciemment, que jamais Darkseid (à l'exception d'une unique case) n'est montré intégralement, comme s'il était trop grand pour cela. Et sa présence menaçante, ogresque, terrifiante, s'en trouve soulignée, simplement mais puissamment.

Jusqu'à l'attaque préparée par Barda et Scott contre Darkseid, tout est mis en scène à coups de champs-contre-champs. Et lorsque l'image est en contre-champ, le plan est vue comme si le cadre était inscrit par le champ de vision de Darkseid. Du coup, on voit Scott et Barda de loin, au fond d'une pièce austère (où se déroule tout l'épisode, sauf pour la première page) : le procédé a pour effet, inversement à la mise en scène montrant Darkseid, d'insister sur leur petitesse, leur insignifiance dans l'endroit où ils sont reçus.

King aime, comme souvent, inscrire le fantastique avec le banal, voire le trivial. Darkseid, qu'on n'avait encore pas vu depuis le début de la série, apparaît donc pour la première fois ici, et dans les premiers plans qui lui sont consacrés, il est présenté en gros plan dans une action décalée, en train de croquer des carottes et de les mâcher. Cette tête de pierre, inquiétante, patibulaire, devient presque grotesque eut égard à ce que surprend le personnage dans une situation aussi ordinaire que manger des carottes. C'est à la fois terrifiant (un néo-dieu aux yeux rougeoyants et fumants) et comique (en train de croquer des carottes). 

Gerads continue d'appliquer le "gaufrier" de neuf cases à ses planches mais il en dispose de telle manière cette fois qu'on sent que tout la rigidité de ce découpage est au bord de l'implosion. Par exemple, Darkseid et Desaad tout comme Scott et Barda sont alternativement montrés dans des bandes de trois cases mais qui ne forment qu'un seul plan saucissonné. Et, effectivement, l'avant-dernière page explose littéralement en une double-page, la première depuis celle du premier épisode où on découvrait, médusé, Scott gisant sur le sol de sa salle de bain après s'être ouvert les veines des poignets. Cette image, inoubliable, présageait une fin tragique. Celle de ce numéro augure d'un commencement, tout en transmettant au héros et au lecteur l'impression que la terre s'ouvre sous leurs pieds, avec la révélation d'une vérité incroyable et à la limite du compréhensible.

Pas de doute, tous les fans de Mister Miracle vont se gratter la tête en attendant le dernier épisode après le tour de Metron. Chacun peut l'interpréter à sa manière et je ne veux pas imposer la mienne ici, d'autant que je n'ai pas d'avis tranché sur ce que j'ai lu. Sauf que j'ai été bluffé par cette double-page, somptueuse visuellement et totalement nébuleuse au plan narratif. On peut s'en irriter, comme d'une sorte d'escamotage par King. Mais aussi se régaler de l'énigme qu'elle recèle. Et même, peut-être, du mystère insoluble qu'elle porte.

De toute façon, tout l'épisode est construit et illustré de manière à choquer, non pour choquer gratuitement, mais pour être imprévisible. Lorsque Barda dégaine la Machine Miracle et tire sur Darkseid, hurlant plusieurs fois "Die !" ("Meurs !"), tandis qu'il trébuche, vacille, s'agenouille, puis se redresse, et progresse jusqu'à elle pour la frapper une seule fois très brutalement, nous sommes saisis par ce double coup de théâtre (l'attaque-contre-attaque). Ensuite Darkseid inflige une raclée terrible à Scott et la violence des coups, leur effet sur le visage de Mister Miracle, qui ne fait plus que ramper, brisé, jusqu'à son fils, tout cela est pétrifiant.

Gerads semble alors répéter le même plan sur toute la planche où Scott est au tapis. Mais, insensiblement, on voit que Scott bouge encore, avance, péniblement, douloureusement, jusqu'à Jacob. Ou plutôt vers ce plateau végétarien, dont on se demandait ce qu'il faisait là depuis le début, pourquoi il avait emporté pour cet échange, et qui, en fin de compte, joue un rôle crucial pour terrasser Darkseid. Quelle leçon de narration !

Le spectaculaire coup de théâtre final (ou plutôt la succession de surprises, depuis Metron qui se cachait sous la capuche de Desaad jusqu'à la double-page représentant le DC Univers et les visages hébétés, incrédules, de Scott et Barda, aussi troublés, perturbés, que nous) est un défi que se pose King de manière insensé. Comment finir après ça ?

C'est ce à quoi devra répondre le douzième épisode (comme autant de travaux d'Hercule) pour le baisser de rideau le plus attendu de l'année. Certains ont déjà peur de cette fin et d'une déception. Moi, je suis confiant car King ne m'a pas déçu jusqu'à présent - pourquoi le ferait-il alors ? Mais quoiqu'il en soit, au moment d'ouvrir le prochain fascicule de Mister Miracle, nous aurons tous les mains tremblantes d'émotion. Et cela, combien de comics le procurent aux fans ?   

vendredi 21 septembre 2018

THE WEATHERMAN #4, de Jody Leheup et Nathan Fox


La fin de premier arc narratif de The Weatherman approche (ce sera pour le mois prochain avant une longue pause de la série) et Jody Leheup et Nathan Fox entraînent le lecteur dans un épisode dont le héros est pratiquement absent. Cela suffit à vous suggérer que les choses se gâtent sérieusement pour Nathan Bright...


La ville de Tharis, sur Mars. Garren vient accuser réception d'une livraison de Mnemonium auprès de Janice, la dealer avec laquelle il entretient des relations visiblement tendues. La situation dégénère rapidement, aboutissant à une fusillade dans laquelle Garren et ses complices ont raison de Janice et ses sbires.


Assommée par Nathan Bright à qui elle voulait injecter du Mnemonium pour activer sa mémoire et savoir s'il était bien le mercenaire Ian Black, Amanda revit en rêve l'attentat perpétré par l'Epée de Dieu sur Terre, dans lequel elle a perdu son fils. Quand elle revient à elle, elle récupère son flingue et part chercher Bright.


Pour cela, elle s'adresse à Garren, qui donne une fête sur le toit-terrasse de son penthouse et dont elle neutralise les agents de sécurité. Elle lui demande son aide, quitte à le menacer de le renvoyer en prison, même sans preuves. Il accepte à contrecoeur.


Déguisé, Nathan se fait prendre par Marshall et White Light, deux mercenaires, à un stand de fast-food. Pendant ce temps, Amanda et Garren apprennent justement sa capture pour le compte de the Pearl, le gangster le plus dangereux de Mars. Ce qui équivaut à une mort certaine.


Et c'est bien ce qui s'annonce quand Amanda voit Nathan sur un écran télé où il est emprisonné pour un show dans lequel on offre à des candidats de le torturer pour les crimes commis par Ian Black...

La variant cover de Marcos Martin.

Le début de l'épisode déconcerte puisqu'il met en scène un deal de drogue (la fameuse "Nemo" mentionné dans le chapitre du mois dernier) qui tourne mal. Le personnage de Garren est ainsi présenté sans qu'on sache ce qui le relie à l'intrigue (si même quelque chose l'y relie), mais son introduction nous met la puce à l'oreille (il est évident qu'il va jouer un rôle important).

Puis Jody Leheup embraye avec un curieux flash-back onirique sur l'attentat commis par l'Epée de Dieu sur Terre, souvent évoqué mais jamais montré, dans lequel il semble qu'Amanda Cross ait perdu son jeune fils. C'est alors que l'agent de police reprend connaissance, après avoir été assommée à la fin de l'épisode précédent. Cette mise en scène nous fait douter de la véracité de ce qu'on vient de voir.

En attendant, Nathan Bright a disparu, refusant d'être considéré plus longtemps comme un cobaye ou le suspect de l'attentat. Mais le mal est fait : il est désormais l'homme le plus recherché de la galaxie et s'il a semé Amanda, d'autres sont à ses trousses.

C'est alors que le rapport s'établit entre Amanda et Garren : tout en suggestion, Leheup raconte que ces deux-là ont une vieille histoire commune, peut-être romantique, plus sûrement professionnelle puisque l'acheteur de Mnemonium a fait de la prison à cause de l'agent. Cette dernière a besoin de ses contacts dans le milieu pour retrouver Nathan.

La révélation finale de la situation de Bright relance complètement l'intrigue : non seulement il est dans une sale posture mais aux mains d'un gangster que même Garren craint, et promis à une mort certaine, livré à une foule de téléspectateurs ivres de vengeance. En nous privant du héros pendant la majorité de l'épisode, la scénariste a préparé habilement son retour et laissé le lecteur s'imaginer, à raison, le pire pour lui.

Dans ces circonstances, Nathan Fox déploie d'autres atouts de son graphisme, qui s'épanouissait jusque-là surtout dans l'action la plus mouvementée. Il y a encore des scènes vigoureuses, comme lorsque Amanda s'invite brutalement dans la party de Garren, mais la plupart de ses mouvements se déroulent hors-champ. 

En revanche, les moments dialogués et majoritairement tendus réclament de l'artiste un soin particulier porté aux expressions des personnages. Fox appuie encore plus que d'habitude les attitudes, les mimiques, les grimaces, pour souligner les émotions vives d'Amanda ou Garren. Comme il ne s'inscrit pas dans un registre réaliste classique, ça passe, et l'épisode conserve la tonicité habituelle de la série alors que le récit progresse différemment. 

Tout est en tout cas en place pour une fin de premier acte tonitruante. Le temps s'annonce orageux pour The Weatherman, mais personne ne va s'en plaindre.

WEST COAST AVENGERS #2, de Kelly Thompson et Stefano Caselli


Après un premier épisode qui était un vrai festival, le risque était grand pour Kelly Thompson et Stefano Caselli de faire moins bien. Mais West Coast Avengers va s'imposer comme l'archétype du "feel-good comic", l'emblème du "Fresh Start" de Marvel car les deux auteurs n'ont décidément peur de rien.


Les West Coast Avengers, fraîchement rassemblés par Kate Bishop et Clint Barton, doivent tenter de stopper une Tigra devenue géante et incontrôlable sans la blesser. Leurs manoeuvres échouent jusqu'à ce qu'America Chavez prenne les choses en main et et la frappe assez fort pour la renverser dans la mer. B.R.O.D.O.K. (pour BioRoboticOrganismDesignedOverwhelminglyforKissing) raisonne Tigra et elle s'éloigne.
  

Mais qui est BRODOK ? Sur le conseil de Clint, Kate l'invite à prendre un verre à leur quartier général où il se met à raconter son histoire tranquillement. Il serait ainsi arrivé à Los Angeles il y a peu pour monter son entreprises, A.I.M. (pour Advance Image Mechanics), et trouver l'amour.
  

Personne ne croit un traître mot à ce qu'il a dit - sauf Gwenpool. Kate décide donc d'aller visiter l'AIM avec Clint, laissant aux autres la surveillance de BRODOK, à leur grand dam. 


La fouille des locaux de l'entreprise ne donne pas grand-chose mais les deux Hawkeye filent rapidement avec quelques dossiers lorsqu'une alarme retentit. Pendant ce temps au Q.G. de l'équipe, Quentin Quire et Gwenpool se disputent au sujet du film qu'ils ont regardé avec leurs partenaires et leur invité... Avant d'échanger un baiser fougueux.


BRODOK s'apprête à prendre congé mais Kate veut garder un oeil sur lui et lui offre de coucher sur place. Ne trouvant pas le sommeil, l'invité déjoue la surveillance de Quentin Quire, assoupi, et trouve les dossiers volés à son entreprise par Kate et Clint. Furieux, il appelle télépathiquement des renforts...

Certes, l'épisode est moins mouvementé que le premier et donc certains seront déçus. Mais il le fallait en quelques sorte, pour ménager les effets à venir (le cliffhanger promet) et poser les enjeux de l'intrigue. La menace représentée par Tigra est ainsi vite évacuée, trop vite pour ne pas éveiller nos soupçons, et révèle la construction même du récit de Kelly Thompson.

La jeune scénariste ne va dès lors cesser de tromper son monde (nous, ses lecteurs) en lui racontant des sornettes énormes, dont personne n'est dupe - sauf Gwenpool (ce qui cadre avec la loufoquerie du personnage et trouvera son aboutissement dans une scène déjà culte) - pour mieux préparer les catastrophes à venir.

Il est fait une large part au mystérieux et grotesque BRODOK, dont l'acronyme est lui-même une plaisanterie savoureuse (même si le "Kissing" résumé par la dernière lettre doit plutôt signifier "Killing", comme le relève Clint avec à-propos). Avec son physique de surfeur sur lequel on a posé une tête démesurée, il créé un léger malaise et un sourire amusé qui désamorce la menace. Pourtant, là encore, en conclusion, on comprend que cet ange blond mal proportionné est un sérieux danger.

Ce décalage entre ce qui est montré, dit, et ce qui est vrai, voilà tout le sel de la narration de Thompson. Le lecteur a un temps d'avance sur les héros car il se doute bien que quelque chose cloche mais les héros se rattrapent vite. Pas assez cependant, et guère aidés par la présence de l'équipe de tournage qui les suit et qui va compliquer sensiblement la situation...

Mais le dispositif offre des moments vraiment très drôles où la scénariste s'en donne à coeur joie, depuis la relation des origines de BRODOK jusqu'au baiser entre Quentin Quire et Gwenpool en passant par le non-vote pour désigner qui va aller visiter l'entreprise AIM et qui va surveiller leur invité. Le ton oscille constamment entre le n'importe quoi immédiatement marrant et quelque chose de plus spirituel, déjà à l'oeuvre dans les précédentes productions de Thompson (en particulier la "screwball comedy").

Pour illustrer cela, il faut un dessinateur qui non seulement est sur la même longueur d'ondes, c'est-à-dire qui partage cette forme d'humour, mais surtout qui ait les armes pour la mettre en valeur. Stefano Caselli réalise un superbe travail à ce niveau-là en soignant particulièrement l'expressivité des personnages, élément essentiel pour traduire les émotions face aux situations. Ainsi la désapprobation générale des membres de l'équipe vis-à-vis des décisions stratégiques de Kate devient un leitmotiv hilarant (elle ne veut pas blesser Tigra - les autres préféreraient en finir vite, elle est attendrie par BRODOK - Clint la rappelle à l'ordre, elle choisit d'aller inspecter l'entreprise - tout le monde veut y aller mais elle y va avec Clint). Quand elle demande à Clint à quel point elle est médiocre, lui-même croit d'abord qu'elle parle de la manière dont elle s'infiltre dans le bâtiment de l'AIM et pas de ses talents de meneuse.

Caselli profite aussi d'une coloriste, en la personne de Triona Farrell (qui contribue aussi à la série Crowded), suffisamment solide et experte pour respecter son trait et y appliquer des couleurs directes le temps d'une double-page pour un flash-back. Le résultat est remarquable et souligne le talent de Caselli pour la caricature.

Enfin, le découpage offre des plans très variés mais toujours justes, dans leur valeur, et agréables dans leur composition. Tout participe à ce que la série ait une remarquable allure.

Difficile (pour ne pas dire impossible) de résister à cette pépite qui résume parfaitement l'ambition affichée du dernier slogan de Marvel.


 
Les fiches des membres des W.C.A. par Kate Bishop.

jeudi 20 septembre 2018

DEATH OR GLORY #5, de Rick Remender et Bengal


Je m'étais posé deux conditions avant de lire ce cinquième épisode, qui clôt le premier arc narratif de Death or Glory : la première était que Rick Remender et Bengal se ressaisissent ; la seconde était que le dénouement de ce premier acte soit assez accrocheur pour poursuivre. La mission est globalement remplie...


Glory, Pablo et sa nièce Isabelle s'arrêtent à une station-service. L'occasion de faire le point après leurs aventures mouvementées : le bon point est qu'ils disposent d'un rein provenant d'un donneur universel donc capable de convenir à une greffe pour Red (le père de Glory) ; le mauvais est que la jeune femme est désormais recherchée par la police et sans connaissance d'un médecin pouvant pratiquer une telle opération.


Ils rentrent ensemble à Yuma. Glory prépare un repas pour Isabelle pendant que Pablo va aux toilettes. C'est alors que surgit Toby (l'ex de Glory), pistolet au poing. Il est pourtant disposé à lui pardonner le remue-ménage qu'elle a provoqué si elle accepte de revenir vivre avec lui.


Pablo revient des W.C. et Toby va l'abattre lorsque Glory empoigne une poêle et lui en assène un violent coup à l'arrière du crâne. Pablo lui flanque un coup de pied au visage puis se jette sur lui. Les deux hommes se disputent le pistolet que reprend Toby. Il est désarmé par un tir de Winston, à qui Glory, avant son départ, avait confié la garde Red.


Toby détale mais dehors le shérif et les mexicains du cartel attendent et ouvrent le feu. Glory, Pablo, Isabelle, Winston et Red fuient de leur côté. Les mexicains les prennent en chasse en leur tirant dessus. Glory réussit à atteindre la route lorsqu'un camion surgit par un côté.


Heureusement, il s'agit des renforts : Winston a averti Cindy et ses amis de venir leur prêter main forte. Les camions emboutissent la voiture des mexicains puis forment une escorte pour Glory. Direction : Mexico où Cindy connaît un médecin capable d'opérer Red.

C'était moins une ! A l'image de l'héroïne et ses alliés qui se sortent (au moins pour un temps) d'un sale guêpier, Rick Remender a trouvé les ressources pour redresser le cap d'une histoire qui piquait dangereusement du nez en se vautrant dans le glauque - alors qu'elle avait si bien démarré en mixant drame familial et braquage foireux sur fond de poursuite en bagnole.

Le scénariste avait entre temps entraîné Glory et compagnie dans une sous-intrigue de trafic d'organes humains et d'immigrés clandestins en multipliant les intermédiaires (Toby, Korean Joe, le shérif Dillard, les mexicains masqués). Assez complaisamment, l'intrigue sombrait dans un registre provoquant des sentiments de dégoût mais perdait sa ligne directrice - les efforts désespérés parce que maladroits d'une fille désirant sauver son père sur le dos de son ex.

Il fallait conclure ce premier arc en bouclant cet écart et opérer une synthèse, pour mieux aller ailleurs. Bien entendu, et c'est la limite de l'épisode, rien n'est vraiment soldé dans ce chapitre : les mexicains masqués réclament vengeance (et la petite Isabelle semble avoir reconnu leur chef), comme l'action se déplace à Mexico (pour l'opération de Red) ils vont coller aux basques de Glory.

Toby ne va certainement pas en rester là non plus, mais le shérif Dillard va sûrement quitter la partie (qui ne se jouera plus dans sa juridiction). Quid de Korean Joe, ou plutôt de son organisation (puisque lui est mort) ? Je parie que les diaboliques soeurs jumelles Dutch vont remontrer leurs cornettes. Il reste donc du monde. Mais disons que Remender en déportant l'action et ses enjeux avec (il ne s'agit plus de trouver de l'argent ou un remède, mais un médecin) donne un peu d'air frais à son projet.

A l'évidence, l'auteur a senti que son histoire piétinait puisque ce "final" file à toute allure et les dessins de Bengal ont retrouvé leur tonicité. L'artiste n'est jamais meilleur que dans le mouvement, voire l'agitation, la vitesse. Son style, qui emprunte à l'énergie des mangas en forçant un peu les expressions et en adaptant le découpage selon le tempo des scènes, reprend des couleurs.

Passé un prologue dialogué et calme, la suite enchaîne sans temps mort les pics de tension, et on sent bien cela entre Glory et Toby, puis, surtout, lors de la folle cavale avec les mexicains et l'arrivée digne de la cavalerie dans un western des camions de Cindy. Là, Bengal régale le lecteur avec des angles de vue percutants, une succession de plans fulgurants, un montage frénétique (certaines cases ressemblent à des photogrammes sans mise au point). C'est grisant.

Death or Glory n'est pas à l'abri d'une rechute. Remender est un auteur que je préfère quand même dans le registre des super-héros, mais s'il est plus rigoureux, avec le dessinateur donc il dispose, sa série peut devenir un divertissement trépidant et jubilatoire, à condition d'abandonner des éléments écoeurants.  

AVENGERS #8, de Jason Aaron et David Marquez


Je vais donc donner une nouvelle chance aux Avengers écrits par Jason Aaron après l'agréable numéro précédent. Le scénariste débute un nouvel arc narratif qui va durer jusqu'en Novembre (mois durant lequel le titre atteindra son 700ème épisode) - après, on verra... Il est accompagné cette fois par l'excellent David Marquez, dont la ponctualité sera salutaire. Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, visitons le nouveau repaire des héros...


Robbie Reyes/Ghost Rider se rend au Pôle Nord où se trouve le nouveau Q.G. des Avengers. L'équipe s'est établie dans le corps du Progenitor, le premier des Célestes venu sur Terre il y a quatre milliards d'années (et qui est à l'origine des super-pouvoirs). Histoire d'être tout de suite dans le bain, Captain America le reçoit en testant ses capacités de combattant.


Quelques jours plus tôt, les Avengers ont vaincu les Célestes noirs auxquels s'était allié Loki. Mais alors que Thor veut ramener son frère sur Asgard pour le faire juger, les géants cosmiques l'embarquent avec eux et offrent donc le Progenitor comme refuge aux héros.


T'challa/Black Panther investit cet espace atypique pour en faire un lieu de vie et un centre d'opérations grâce aux techniciens wakandais et ceux de l'Alpha Flight. De son côté, Dr. Strange procède à des examens sur She-Hulk qui, exposée aux pouvoirs de Célestes, a vu sa condition modifiée, la rendant encore plus puissante mais aussi plus instable.


Cependant, elle refuse d'être testée plus longtemps, certaine de se maîtriser, et s'éclipse avec Thor qui passe par là. Tony Stark, lui, invite Carol Danvers/Captain Marvel à rester dans l'équipe et à oublier leurs vieux différends (cf. Civil War II). Par contre elle le repousse sèchement quand il lui propose un rendez-vous galant.
  

Captain America, Thor et Iron Man désignent Black Panther comme le chef de l'équipe, s'appuyant sur son expérience royale. Ils rejoignent She-Hulk, Captain Marvel et Ghost Rider (Dr. Strange s'est retiré dans son sanctuaire) lorsqu'une alarme retentit : des atlantes ont été assassinés par des pirates maritimes, déchaînant la colère de Namor...

Sans être renversant ni miraculeux, cet épisode me réconcilie avec le Jason Aaron que j'apprécie. Tout n'est pas parfait, mais il y a un indéniable mieux entre cet épisode et le tout premier de son run.

Avant toute autre chose, c'est un épisode de transition, sans action ni bagarre, dont le but principal est de visiter le nouveau quartier général des Avengers et de faire le point après leur première aventure. On peut juger que c'est un peu superflu, mais visiblement cet arc sera bref, le temps d'atteindre le 700ème épisode du titre, avec une menace moins démesurée et un récit moins confus.

Or, Aaron est toujours à l'aise quand il s'agit de mettre en scène le relationnel des super-héros, en y injectant une bonne dose de dérision mais aussi en affirmant la caractérisation. Parfois il est un peu leste sur la vanne (Thor cherchant les latrines dans le corps du Progenitor), mais l'ensemble est plaisant et, surtout, a de la mémoire.

Donc, les Avengers ont élu domicile dans le corps d'un Céleste, le premier à être venu sur Terre il y a quatre milliards d'années et qui est à l'origine de l'apparition des super-pouvoirs (ce que Loki considérait comme une "infection" primordiale). Le gigantisme de ce nouveau refuge est grotesque quand on sait qu'une tête de Céleste abrite l'entièreté de la station Knowhere où passent régulièrement les Gardiens de la galaxie. Alors imaginer le corps entier de ce colosse pour sept-huit héros ! Le tout en plein coeur du Pôle Nord ! 

L'avantage, c'est que si les Avengers sont attaqués chez eux, à part la banquise, pas de civils en danger contrairement aux temps où ils résidaient dans leur manoir ou dans la tour Stark. Mais sinon, entre deux missions, ils auront le temps de faire le tour du propriétaire...

Passons maintenant à la dynamique du groupe. Dr. Strange est déjà appelé ailleurs et Aaron expédie ce passage de manière maladroite, alors que le sorcier suprême vient de découvrir que She-Hulk est devenue une vraie bombe ambulante, aussi puissante et instable que son cousin : voilà un suivi médical qui laisse à désirer... Personnellement, la présence de She-Hulk ne me convient pas, je trouve qu'il s'agit d'une sorte de quota féminin (enfin quand elle ne se transforme pas car là, elle n'a plus rien de féminin) dans un groupe très masculin. Et, de toute manière, avoir un Hulk dans une formation finit toujours par poser problème : si Aaron s'en sert comme cela tôt ou tard, ce sera convenu. (Il semble que le scénariste veuille créer une romance entre Jennifer Walters et Thor, ce qui me rend encore plus perplexe.)

Nommer Black Panther est une idée intéressante car légitime (c'est un monarque rompu à la direction), même si on peut chipoter sur l'opportunisme de cette désignation (après le triomphe du film consacré au personnage et, là encore, pour contenter une forme de représentativité - un black chef des Avengers : tout un symbole dans l'Amérique de Trump). Aaron est beaucoup moins inspiré en comparaison toutefois quant à l'intégration de Robbie Reyes, qui remplit le rôle qu'avait Spider-Man dans New Avengers de Bendis (le "bleu" de l'équipe donc). Il se rattrape sur le duo plus épineux composé de Carol Danvers et Tony Stark.

Aaron a choisi de ne pas oublier Civil War II et ses conséquences. Mais il s'en amuse en animant Stark en dragueur incorrigible... Qui se fait renvoyer dans les cordes. La scène est drôle. Bizarrement, en fin de compte, c'est Thor qui est le moins employé dans le lot (parce que le scénariste l'écrit dans sa série propre ?).

Visuellement, après la bouillie engendrée par Ed McGuinness et Paco Medina dans le premier arc, David Marquez est une bénédiction. Son trait élégant, précis, a quand même une autre allure. Il compose des plans superbes, qui donnent toute la (dé)mesure du décor et situent les personnages avec un impeccable sens des proportions, une expressivité soignée.

La régularité de l'artiste va profiter à la série car il peut enchaîner les épisodes sans problème. Dommage qu'il ne reste pas au-delà du #700 (McGuinness revient en Décembre). Il est soutenu par les couleurs magnifiques de Justin Ponsor, qui, comme Marquez, a à coeur de rendre lisible l'image en la mettant en valeur, le rendu est lumineux.

Le danger qui s'annonce est présenté de façon fulgurante mais Namor peut être un adversaire coriace, et plus ambigu que le tout-venant (sans compter ses liens anciens avec Captain America). A Aaron de le traiter avec le panache nécessaire. Ce qu'on vérifiera bientôt...