mardi 2 septembre 2014

LUMIERE SUR... BENOÎT FEROUMONT

 BENOÎT FEROUMONT
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L'auteur de la série Le Royaume a posté sur son blog ce petit 
exposé très drôle sur l'art de l'ellipse.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Critique 502 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 9 - LA FLÛTE A SIX SCHTROUMPFS, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LA FLÛTE A SIX SCHTROUMPFS est le 9ème tome (et la 16ème histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1960 par Dupuis.
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Pirlouit met les nerfs de toute la cour à rude épreuve en jouant sans cesse de la musique et en chantant, mais le bon Roi et Johan restent cléments en le laissant faire, espérant sans doute qu'il finira par se rendre compte soit de son absence de talent, soit du calvaire qu'il fait subir à son auditoire.
La situation manque pourtant de peu d'empirer quand un marchand d'instruments de musique passe par là, averti que Pirlouit serait intéressé par ce qu'il vend. Le Roi et Johan réussissent in extremis à le faire partir avant que le lutin ne le rencontre. Mais dans la précipitation, le marchand oublie dans la cour du château une flûte, que récupère le Roi. Celui-ci décide de s'en débarrasser en la jetant dans le feu de sa cheminée.
Mais la flûte ne brûle pas et Pirlouit la trouve. Il ne tarde pas à découvrir que l'instrument est enchanté car dès qu'il souffle dedans, son auditeur ne peut s'empêcher de danser, jusqu'à l'épuisement ! 
La perte de la flûte magique par le marchand parvient jusqu'aux oreilles de Mathieu Torchesac, un malhonnête qui veut la voler pour escroquer les baillis, usuriers et orfèvres. Avec ce magot, il compte s'allier au seigneur de la Mortaille pour soulever une armée et s'emparer du trône.
Pour Johan et Pirlouit, retrouver ce fâcheux va s'avérer difficile et, une fois, fait périlleux car comment résister au pouvoir de la flûte à six trous ? Pour leur ami, l'enchanteur Homnibus, un seul recours possible : les Schtroumpfs, des créatures magiques, vivant cachés dans le Pays Maudit, qui confectionnent justement des instruments magiques et pistent aussi justement Torchesac...

C'est en 1957 que Peyo commence dans Le Journal de Spirou la parution de la nouvelle aventure de Johan et Pirlouit, initialement intitulée La Flûte à six trous. Personne, à commencer par l'auteur, ne sait encore que ce projet va changer le cours de la série, en en signant le début de la fin, et la carrière de son créateur, promise à une popularité hors normes.

Pour cette histoire, Peyo a obtenu de Dupuis de dépasser le format standard, de 44 à 60 planches. Mais le véritable évènement, c'est l'apparition à la planche 37 des petits Schtroumpfs (après leur entrée en scène 19 planches plus tôt). Pour expliquer comment la flûte à six trous possède la capacité magique de faire danser quiconque en écoute le son, l'auteur imagine, plutôt qu'un(e) sorcier(e) ces petits être à la peau bleu, qui fabriquent ce genre d'instruments, dans le Pays Maudit où ils habitent tout en se mêlant aux hommes sans que ceux-ci le sachent (seuls de rares initiés, comme l'enchanteur Homnibus, connaissent leur existence et le moyen de les rencontrer).

Pour peu qu'on soit informé sur l'oeuvre de Peyo ou celle de Franquin, l'explication de l'origine du drôle de nom de ces créatures est une anecdote bien connue : Peyo dinait avec le couple Franquin et en demandant la salière, l'appela la "schtroumpf". Franquin lui la tendit en répondant "tiens, voilà ton schtroumpf !". La soirée continua ainsi en langage schtroumpf.
Leur couleur fut trouvée par Nine, la femme et collaboratrice de Peyo, après plusieurs essais (le vert ayant été écarté car se fondant trop dans les décors forestiers souvent utilisés pour la série, le rouge fut jugé trop voyant, et le rose trop proche de la peau humaine).

Pourtant, les Schtroumpfs faillirent ne jamais exister, ou du moins par au-delà de cette histoire, car ils déplaisaient à Charles Dupuis, qui craignait en outre que la censure française n'approuve pas leur langage crypté. Pour le rassurer, il semble que Peyo lui ait promis qu'il ne s'agissait que d'une création fantaisiste éphémère, et d'ailleurs cet épisode ne les fait intervenir que de manière providentielle
Mais l'auteur les réutilisera pourtant dès le tome suivant (La Guerre des 7 fontaines), et le reste, comme on dit, appartient à l'Histoire... Peyo, du reste, qui se montrera ensuite très critique vis-à-vis de son run sur Johan et Pirlouit, ne restera satisfait que de ce récit.
Mais il est évident que le succès des Schtroumpfs auprès des lecteurs et le plaisir qu'avait Peyo à imaginer leurs aventures et à les dessiner ont en quelque sorte tué Johan et Pirlouit. Lorsqu'ils apparaissent, l'auteur anime en plus Poussy, au rythme d'un gag par semaine pour le journal Le Soir, et créera en 1960 Benoît Brisefer. Déjà connu pour ne pas toujours tenir ses délais, Peyo se retrouve avec quatre titres à animer et sacrifiera Johan et Pirlouit, déléguera une partie de la réalisation de Benoït Brisefer, abandonnera Poussy, et finira par ne plus se consacrer qu'aux Schtroumpfs (qui gagnent leur propre série à partir de 1959, et seront ensuite déclinés sur plusieurs supports, lui apportant la reconnaissance et la fortune).

En tant que telle, l'histoire de La Flûte à Six Schtroumpfs demeure cependant très efficace et l'augmentation de la pagination n'altère pas la qualité de l'intrigue que Peyo développe avec une impeccable maîtrise. Les petits bonhommes bleus sont certes utilisés selon le procédé du deus ex machina classique, une entité permettant de rétablir une situation compromise de manière providentielle, mais dans la mesure où ils sont en fait aussi à l'origine des problèmes rencontrés par les héros, l'équilibre est habile.
Le méchant Torchesac est un excellent adversaire dont les ruses pour posséder l'instrument magique puis l'employer de façon malhonnête jusqu'à proposer un plan d'envergure à son allié Mortaille (qui espère, comme lui, en être le seul bénéficiaire à la fin) donnent au récit un belle ampleur, qui va crescendo et rend les efforts de Johan et Pirlouit incertains.
La présence des Schtroumpfs reste modéré, tout en fournissant des dialogues à la fois surréalistes et amusants, ce n'est pas encore une facilité d'auteur comme ça le deviendra ensuite et c'est pour cela qu'ils étaient des personnages secondaires plaisants (alors que dans leur propre série, ils deviendront juste des créatures horripilantes dans des scénarios bêtifiants).

Le dessin de Peyo est un régal sans cesse renouvelé, que je redécouvre à présent. La densité de son découpage (avec des planches d'une douzaine de cases en moyenne) confère à son histoire une richesse supplémentaire, qui rassasie le lecteur mais sans jamais le noyer car à cela s'ajoute le génie de l'artiste pour la composition des plans.
Peyo est un dessinateur subtil qui sait doser ses effets, il faut savoir savourer ses images pour en apprécier la finesse : une scène comme celle où l'enchanteur Homnibus hypnotise Johan et Pirlouit est à cet égard exemplaire. En trois cases à la fin de la planche 35, on assiste en plan fixe à l'endormissement des deux héros, puis page suivante, à la première bande, les trois mêmes cases nous montrent leur réveil avant qu'un plan général occupant une grande vignette de la hauteur de deux bandes révèle le décor du Pays Maudit où ils ont été magiquement transportés. L'air de rien, nous avons été dépaysés rapidement et très efficacement au moyen de cadrages élémentaires mais qui nous cueille aussi sûrement que Johan et Pirlouit.

Un drôle d'album donc, qui a marqué les esprits, scellé le destin de la série, mais dispense toujours un divertissement haut de gamme. Dommage vraiment que Peyo ait préféré lâcher son écuyer et son lutin pour ne plus s'occuper que de ses miniatures bleues...   

lundi 1 septembre 2014

Critique 501 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 8 - LE SIRE DE MONTRESOR, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LE SIRE DE MONTRESOR est le 8ème tome (et la 14ème histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1960 par Dupuis.
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Pirlouit reçoit en cadeau du baron de Brusy un faucon mais le rapace a un caractère excentrique puisqu'il est végétarien ! Johan en rigole mais son ami est déterminé à dresser l'oiseau pour la chasse. C'est ainsi qu'ils vont près d'une forêt mais le faucon échappe à la vigilance de Pirlouit. Peu après, un homme apparaît, en haillons, et s'enfuit en voyant Johan qui, alors, entend les appels au secours de son ami.
L'écuyer pousse ses recherches et atteint une chaumière dévastée par une bagarre : l'aubergiste lui explique alors que des soldats et des manants se sont battus, et ces derniers sont repartis avec un un petit prisonnier que Johan identifie comme étant Pirlouit.
Apprenant que son compagnon a été emmené au château du seigneur de Courtecorne, Johan s'y rend mais il est jeté dans un cachot. Pourtant, surprise : le lendemain matin, il est libéré et conduit auprès de messire de Montrésor, véritable maître des lieux. 
En vérité, la population a pris Pirlouit pour le seigneur et celui-ci profite de la situation. Mais sa volonté d'arrêter d'assommer les manants à coups d'impôts dérange les notables qui décident de réinstaller Courtecorne sur le trône.
Mais qu'est-il arrivé au vrai sire de Montrésor ? Une triste affaire : devenu seigneur à l'âge de 4 ans, il a été placé sous la tutelle de Courtecorne qui le retint prisonnier quand on tenta de le déposséder. Jusqu'à ce que Montrésor s'évade il y a quelques jours... 

Fort de la réussite et du succès du tome précédent (La flèche noire, critique 490), Peyo n'a pas perdu de temps pour enchaîner. Il livre en 1957 au Journal de Spirou une courte histoire de deux planches, Les mille écus, paru dans le n° 1000 de l'hebdomadaire, puis à partir du n° 1004 commence un nouveau récit en plusieurs épisodes, Le Sire de Montrésor. L'histoire sera publiée en album en 1960.

Pierre Culliford veut prouver qu'il peut développer des intrigues plus complexes et il est conscient que le potentiel du personnage de Pirlouit est un des moyens pour y parvenir : ce mix entre sa confiance de narrateur et la fantaisie de son lutin vont lui permettre de concrétiser ses ambitions.

L'intrigue repose sur une imposture, un procédé efficace, pleinement exploité ici, et qui évoque de grands classiques des films de cape et d'épée (on pense au Prisonnier de Zenda, réalisé par Richard Thorpe en 1952). Et quel meilleur véhicule pour éprouver ce récit que Pirlouit qui est le vrai moteur du projet : dès le début, il entraîne le lecteur dans une course folle où son esprit rusé, sa vivacité, donnent du mouvement et de l'humour. Il faut le voir accéder à d'innombrables clés qu'il a lui-même enfermées dans de multiples coffres, comme des poupées russes, afin de piocher dans ses (maigres) économies. Il en profite alors pour arnaquer le bon Roi puis, enfin, nous découvrons la raison de son agitation depuis 3 pages : il a reçu en cadeau un faucon. Mais l'oiseau n'est bon qu'à chasser des légumes ! La séquence est menée tambour-battant, et s'achève à la planche 5 avec un gag très efficace.

La suite est du même calibre : Peyo a le génie pour mêler ses deux héros à des affaires avec lesquelles ils n'ont aucun lien, et le faucon va être l'instrument pour les entraîner dans une aventure pleine de manipulation, de malentendus, de péripéties, au suspense implacable.
Pour cela, il s'appuie aussi sur la personnalité de ses créatures dont il affine la caractérisation et aboutir à des scènes équivoques concernant leur relation, ce qui confère au récit plusieurs niveaux de lecture. 
Par exemple, hiérarchiquement, Pirlouit est au service de Johan (lui-même aux ordres du Roi), même si leur amitié assouplit ce rapport de domination et que le tempérament farceur et têtu du lutin ne laisse guère de répit à l'écuyer. Partant de ça, Peyo met en scène leurs retrouvailles, après que Pirlouit ait disparu, enlevé par des manants, de manière à ce que le lutin, assis dans le trône du sire de Montrésor et profitant de la méprise de ceux qui l'y ont installé, oblige Johan à s'agenouiller devant lui, à la fois pour montrer son autorité sur un écuyer devant un seigneur mais aussi pour ne pas risquer d'être démasqué. Si la plaisanterie de Pirlouit est aussitôt après, une fois qu'ils sont seuls, pardonné par Johan, elle révèle le peu de scrupules du lutin et comment en position de force il s'amuse de ce retournement de situation. C'est savoureux.

Toutefois, Peyo n'oublie pas la vocation de sa bande dessinée et si Pirlouit joue le seigneur sans se gêner, il est rapidement montré en train de reprocher à la garde rapproché du royaume son appât du gain aux dépens de la population, abusivement taxée (ce qui reste d'actualité...), et plus encore, il joue un rôle déterminant pour démasquer ceux qui ont incarcéré Enguerran de Montrésor. En fait, le pouvoir plait à Pirlouit mais seulement si son exercice le préserve des ennuis, quand il comprend que son imposture risque de lui coûter cher, il redevient un bon justicier, désireux de punir les vilains mais aussi de rétablir dans son bon droit le maître véritable et lésé de la région.
Tout cela est finement écrit, avec des rebondissements échevelés (la fuite de Johan et Pirlouit) ou comiques (Pirlouit découvre l'aspect peu séduisant de la promise de celui dont il a usurpé l'identité), aboutissant à un climax intense (avec le vrai Montrésor qui tombe à nouveau dans le griffes de Courtecorne, puis l'intervention du bon Roi). La dernière page assure encore un gag très drôle.

Les dessins de Peyo sont toujours un enchantement, et son art de la composition des plans est fabuleuse. 
En examinant son découpage, on remarquera qu'il répète plusieurs fois le même dispositif : sa page échelonne quatre bandes de trois cases chacune, mais pour aérer ce qui serait un classique "gaufrier", il remplace régulièrement (sur la première ou quatrième bande le plus souvent), deux cases par une seule, un plan donc plus large qui aère l'ensemble, permet de donner plus de place pour le décor (extérieur ou intérieur).
La cadrage est organique chez Peyo et ne doit jamais être prisonnier d'une formule mais au contraire optimiser la visualisation d'une scène : ainsi, il s'autorise des plans privilégiant le gag dans sa partie la plus spectaculaire et cela conduit à de vrais "morceaux de bravoure", comme aux pages 35 (deux bandes mais six cases verticales en plan fixe) puis 36 (une cascade de Pirlouit montée comme un plan-séquence, ce qui permet d'apprécier son caractère périlleux, dynamique et facétieux, s'achevant sur un contrechamp des méchants auxquels il vient ainsi d'échapper).
Le flux de lecture chez Peyo est d'une fluidité extraordinaire et associé à son écriture quasiment en continuité permanente, elle procure au lecteur la sensation de suivre l'aventure en direct, sans interruption. La qualité des décors, la variété des physionomies des personnages, complètent cette immersion.

Assurément, un des sommets du run de l'auteur sur sa série pour cet album inventif, maîtrisé et passionnant autant que malicieux.

jeudi 28 août 2014

Critique 500 : SPIROU N° 3985 (27 Août 2014)

Hé bien, voilà, nous y sommes : c'est ma 500ème critique (mais pour plus de 500 livres et revues) ! 
Bien sûr, j'ai pensé "fêter" ça en vous parlant d'une BD qui me tenait à coeur et à laquelle je n'aurai pas consacrée d'article, ou en publiant une sorte de "manifeste critique"... Mais bon, je n'ai pas trouvé (pas vraiment cherché non plus) et je me suis dit que la meilleure idée consisterait à continuer normalement.L'an dernier, j'avais quasiment cessé d'alimenter ce blog, arrêté d'écrire des critiques pendant plusieurs mois, ouvert un autre blog, et quand je suis revenu m'occuper des MYSTERY COMICS, j'ignorai jusqu'où j'irai.
Je vais certainement faire un break bientôt à l'occasion de mon changement de fournisseur d'accès à internet et je ne sais pas combien de temps cela prendra pour renouer avec ce blog (et le reste). Vu que je me suis bien (re)pris au jeu, ça m'embêterait de ne pas poursuivre l'aventure. Quoi qu'il en soit, ça a été une belle aventure pour moi ; pour vous qui me lisez aussi, j'espère ; et donc je vous dis : à bientôt, et surtout lisez des livres !
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C'est parti pour la critique n° 500, celle du Spirou n° 3985. La couverture met en avant les Minions (du film Moi, moche et méchant), qui sont présents au fil des pages pour faire des bêtises et vedettes de 3 gags d'une page chacun. Comme c'est aussi mon premier n° comme abonné, j'ai reçu un mini-récit à confectionner soi-même, Spouri et Fantasiz : La menace manga (de Neidhart et Raf).
Epluchons le sommaire au rythme du "j'ai aimé / j'ai pas aimé" habituel.

J'ai aimé :

- Ernest et Rebecca : La boîte à blagues 3/7. Rebecca commence à collecter des blagues pour Pépé Bestiole et fait ainsi la connaissance d'une jolie postière, Cassiopée. Pendant ce temps, sa soeur, Coralie se rapproche un peu plus de Eric.
La BD de Bianco (dont une interview ouvre l'épisode) et Dalena est vraiment une réussite enthousiasmante : la narration est très aboutie, dosant parfaitement ses effets sans sombrer jamais dans la mièvrerie, tandis que le dessin, s'appuyant sur un découpage très intelligent (avec des pages très denses, comportant facilement une quinzaine de plans), tonifie tout ça.

- Les Tuniques bleues : Les Bleus se mettent au vert 6/6. C'est la fin de la drôle d'aventure de Blutch et Chesterfield, mal payés de leurs efforts par le général Alexander puisqu'ils sont désormais obligés d'assister le dentiste du camp. 
L'histoire atypique de Cauvin a été plaisante à suivre (sans doute parce que l'auteur ne s'est pas cru obligé de faire drôle), et les dessins de Lambil, sommaires, l'ont bien accompagnée.

- Mélusine. Clarke propose un gag bien mené sur un cours de dessin à l'école des sorciers. L'auteur a une vraie maîtrise de la chute comique, que son dessin simple mais bien découpé sert à merveille.

- Minions. Didier Ah-Koon (scénario) et Renaud Collin (dessin) offrent trois gags en une planche pour ce numéro et les trois sont rigolos : les lutins jaunes sont toujours dépassés par leur technologie ou leur psyché. L'imagerie colorée et l'exploit d'animer ces drôles de héros assurent un bon moment.

- Katz. Le chat de Del et Ian Dairin est de retour dans deux strips en deux bandes. Le premier est savoureux, mais le second est très inspiré (ceux qui ont un félin chez eux comprendront tout à fait la justesse du propos...). Le dessin n'est pas extraordinaire mais efficace.

- Givrés ! Madaule a troussé un gag vraiment bien vu sur la pollution qui touche jusqu'à la banquise de ses héros. Visuellement, ça ne mange pas de pain là non plus, mais l'affaire est bien menée et excuse cet aspect.

- Marzi. Marzean Sowa et Sylvain Savoia reviennent nous enchanter avec leur héroïne dans la Pologne au lendemain de la chute du mur de fer. Les produits américains atteignent le pays, enchantant puis affligeant les enfants : tout sonne si juste, c'est si joliment dessiné, comment ne pas craquer pour Marzi ?

- Rob. James et Boris Mirroir s'occupent du propriétaire humain de leur robot en l'envoyant chercher du travail. Les deux strips sont à la fois cruels et jubilatoires. J'aime ce titre au ton absurde si bien traité, avec un dessin qui sert bien le propos.

- L'Atelier Mastodonte. C'est un de mes rendez-vous favoris dans la revue, chaque semaine je commence par lire cette page, et cette fois encore, pas de déception : Nob est à la manoeuvre pour le premier gag (brocardant le machisme) puis Josselin se moque des attitudes de midinette des mecs. Jouissif et formidablement mis en images.

- Game Over. Patelin, Adam et Midam peuvent mieux faire, mais j'ai du mal à les tacler même quand leur gag hebdo est un chouia moins bon comme ici : leur dispositif est si bien huilé, et livrer ça chaque semaine force le respect.

- Tash et Trash. Trois cases méchantes et très drôles : là encore, complètement décalé mais délectable. / Kahl et Porth. Une petite pépite, qui mériterait comme Tash et Trash une meilleure place dans la revue que vers la fin, sous le bulletin d'abonnement.

- Dad. Nob, c'est ma friandise préférée de la revue : son gag est encore une fois excellent, et qui plus extraordinairement illustré (il a dû s'amuser un moment pour dessiner tous ces ballons et les coloriser  - voir ci-dessous :).

J'ai pas aimé... En fait, plutôt que de vous infliger une nouvelle fois la liste complète, je vais juste m'énerver contre quelques trucs dans le tas. Par exemple, comment peut-on à trois produire une page aussi naze de Boule et Bill ? Comment Tamara peut être aussi pauvrement dessiné par deux artistes ? Qui dira à Gerra, Pessis et Achdé de laisser Lucky Luke à des auteurs dignes de ce nom ? Cauvin fait-il rire quelqu'un avec Pierre Tombal et Les Psys

En Direct de la Rédak donne doublement la parole aux auteurs des Minions (qui vont avoir droit à leur propre film). Et la semaine prochaine, ce sera le grand retour du... Ah, mais non, c'est une surprise !
Les Aventures d'un Journal revient sur un n° de 2004 conçu pour les aveugles, avec à la clé un témoignage admirable d'un fan malvoyant.
Le Grand Référendum de l'été : Le long et périlleux voyage de demoiselle Arthémise. C'est le dernier teaser de Salma et Léturgie, qui fait aussi bien envie. Il y a eu pas mal de choses prometteuses dans le lot, j'espère que les lecteurs votants auront élu un projet que j'ai également aimé.

See you later, and stay tuned ! 

mardi 26 août 2014

Critique 499 : LA RIMBAMBELLE, L'INTEGRALE TOME 1, de Roba, avec Vicq


LA RIMBAMBELLE, L'INTEGRALE TOME 1 rassemble les trois premiers albums de la série créée par Roba, Franquin, Joël Azaria et Marcel Denis, publiée par Dargaud  en un seul volume en 2001.

LA RIBAMBELLE GAGNE DU TERRAIN ! est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Roba, publié en 1965 par Dargaud.

Phil, Archibald, Dizzie, Grenadine, et les frères jumeaux Atchi et Atcha forment une bande de copains. Leur groupe n'admet qu'un seul adulte, James, le majordome anglais au service d'Archie, et a établi son repaire dans un terrain vague où a été abandonné un vieil autobus.
Mais leur quiétude est troublée par deux fâcheux : d'un côté, Tatane et ses deux lieutenants, les Caïmans, des petits voyous plus bêtes que méchants ; de l'autre, Arsène Grofilou, qui veut utiliser le terrain pour y bâtir un immeuble.
Afin d'acquérir l'endroit, les six amis doivent réunir la somme faramineuse de 250 000 francs. Chacun va devoir trouver un job pour gagner cet argent, tout en préservant leur espace des tentatives d'incursion des Caïmans (grâce aux pièges installés par Archie) et en composant contre l'alliance nouée entre Grofilou et Tatane.
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LA RIBAMBELLE EN ECOSSE est le 2ème tome de la série, écrit (avec la participation de Vicq, non créditée) et dessiné par Roba, publié par Dargaud en 1966. 
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Archibald est dans tous ses états comme le constatent ses amis. En effet, il s'apprête, avec James, à partir pour son Ecosse natale pour une périlleuse mais cruciale mission : il lui faut récupérer le chardon d'or, l'emblème de sa famille, les Mac Dingelling, tombé entre les mains de leurs rivaux, les Mac Klangbang. Les deux clans se disputent la domination sur le domaine de Glenfify depuis une bataille vieille de plusieurs siècles.
La Ribambelle décide d'accompagner Archie et James afin de l'aider dans sa tâche qui promet d'être ardue car la tension est à son comble et tous les coups sont permis.
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LA RIBAMBELLE S'ENVOLE ! est le 3ème tome de la série, écrit par Vicq et dessiné par Roba, publié en 1967 par Dargaud.

Le journal "La Clameur Vespérale" lance un concours dont l'objectif est la construction d'un engin volant uniquement mue par l'énergie musculaire du pilote. En jeu : un voyage d'un mois, tous frais payés, aux îles Galopingos !
Archibald convainc la Ribambelle de tenter l'aventure avec Dizzie comme pilote. Mais les Caïmans de Tatane sont aussi sur les rangs, prêts à tout pour gagner, y compris à voler les idées de nos héros et à saboter leur projet - si tant est que ce projet soit réalisable...

Voilà une découverte récente que j'ai faîte et qui m'a conquis. Citez le nom de Roba et tous les amateurs de BD vous répondront qu'il s'agit du créateur de la série Boule et Bill. Comme Peyo (avec Johan et Pirlouit par rapport aux Schtroumpfs) ou Uderzo (avec Astérix par rapport à Oumpah-Pah), cet auteur a vu le succès de sa série la plus célèbre faire quasiment oublié tout ce qu'il a réalisé par ailleurs : c'est regrettable car La Ribambelle est une oeuvre qui mérite d'être reconsidérée.

Un peu d'Histoire : en Décembre 1959, Jean Roba cherche à percer dans la bande dessinée et propose ses services au Journal de Spirou. Yvan Delporte, mythique rédacteur en chef de l'époque, l'aime bien mais pas le patron, Charles Dupuis. Pourtant, grâce à une ruse du premier, Roba réussit à placer ses premières pages de Boule et Bill dans un numéro sans les signer, et Dupuis en les lisant est conquis, réclamant de rencontrer l'auteur. Il accepte alors de l'accueillir dans son écurie.
Avant de gagner ses galons de vedette, Roba, qui vient du dessin publicitaire, intègre le "studio" de Franquin et lui prête main-forte pour trois mini-récits de Spirou et Fantasio destinés à être publiés dans Le Parisien Libéré, pour donner plus de visibilité à la série en France. Il dessine ainsi les décors, quelques véhicules et personnages secondaires dans les histoires Spirou et les Hommes-Bulles, Les Petits Formats et Tembo Tabou.
Franquin apprécie aussi Roba, dont la contribution est remarquable. C'est ainsi, comme nous l'apprend la préface de cette première Intégrale, qu'il lui parle d'un projet antérieur de quatre ans (1957 donc), conçu par Joël Azaria et Marcel Denis, dont il avait trouvé le titre : La Ribambelle. Cette ébauche tient à coeur à Franquin qui a été un lecteur d'une série américaine des années 20 sur une bande de gamins, les Rantanplan (Rinkeydings en vo), dont le héros Bicot (Perry en vo) a bercé sa jeunesse. Or, Roba était aussi fan de ce titre !
Le départ de Azaria pour le journal Tintin et la défection de Marcel Denis laissent la voie libre à Roba qui s'empare de leur idée et la retravaille, en tenant compte des exigences de l'éditeur qui refusait de publier les aventures de gosses des rues. C'est ainsi que naissent Phil, Archibald, Dizzie, Grenadine, Atchi et Atcha.

Ce volume regroupe leurs trois premières aventures, écrites et dessinés par Roba, avec l'aide de Vicq au scénario du troisième récit. 
Un mot sur Vicq : voilà un personnage étonnant ! Antoine Raymond, de son vrai nom, a collaboré à plusieurs séries (Gaston Lagaffe, Boule et Bill, Lucky Luke, Théophile et Philibert...), et était un partenaire de Roba, mais affligé d'un caractère tourmenté et imprévisible. Cela le plongea dans l'alcoolisme, sans jamais qu'il s'en délivre. Puis, en 1987, après des années de bons et loyaux services, il s'est volatilisé du jour au lendemain. C'est Yvan Delporte qui a eu confirmation de son décès la même année. Une histoire digne d'un scénario de BD...

Revenons aux albums de cette Intégrale. 
Dans le premier d'entre eux, le titre est un sorte de programme en soi, résumant le récit où les jeunes héros doivent se battre pour devenir les propriétaires du terrain où ils se retrouvent. L'intrigue présente de manière à la fois très classique, linéaire, et efficace chacun des membres de la bande, en commençant par Archibald qui, sans en être le leader déclaré, en est la vedette. Ce petit anglais volubile, malin, aux expressions "franglaises" amusantes), compte avec son majordome James, le seul adulte complice du groupe, un indéfectible partenaire. Il est entouré par Phil, un blondinet au tempérament volontaire et mesuré ; Dizzie, un jeune noir trompettiste de jazz (l'autre apport de Franquin à la série, un hommage à Dizzy Gillespie qu'il adorait) de nature prudente (voire fébrile) ; Grenadine, la seule fille de l'équipe, toujours là pour remarquer les tendances belliqueuses des mâles tout en jouant les infirmières ou en passant le temps à tricoter (rappelons qu'on est en 1966, que les personnages féminins en BD ne sont pas nombreux, que la censure veille et que la libération de la femme est loin d'être acquise...) ; et les jumeaux asiatiques Atchi et Atcha, aussi philosophes et généreux en aphorismes moralistes que doués en arts martiaux (là aussi, il ne faut pas s'offusquer des clichés dans une production aussi inoffensive).
Les méchants sont identifiés rapidement : la bande des Caïmans menée par Tatane, gamin aux allures de néo-blouson noir, s'active pour chiper leur repaire à la Ribambelle, mais la hargne de leur leader est compensée par la bêtise de ses deux fidèles lieutenants. Arsène Grofilou, le promoteur immobilier, est désigné comme le vilain adulte, plus dangereux car disposant d'autres armes (en premier lieu sa fortune).
On peut d'abord être perplexe devant la minceur de l'argument : tenir 44 planches avec une histoire de gamins devant réunir 250 000 francs pour garder un terrain vague, ça ne semble pas aller bien loin. Mais Roba déploie habilement ses rebondissements et, fort, de son casting généreux, rythme son aventure avec un humour bon enfant et un dynamisme constant. On ne s'ennuie jamais et jusqu'au bout l'issue est incertaine, avec un final aussi acrobatique que jubilatoire.

Le deuxième récit confirme immédiatement la préférence de Roba pour le personnage d'Archibald, puisque celui-ci est le moteur de l'intrigue en entraînant les cinq autres jusque dans son Ecosse natale.     
Comme pour La Ribambelle gagne du terrain !, il est question de propriété sur des terres, mais dans des dimensions élargies, non seulement parce l'action se déplace à l'étranger, avec ce que cela suppose d'exotisme, de danger, mais aussi parce que les belligérants ne sont plus seulement les six gamins contre les Caïmans et/ou un adulte, mais deux familles dont le contentieux dure depuis des siècles. L'innocent combat pour la possession d'un espace à soi est remplacé par une guerre de clans pour tout un domaine, selon des règles plus perverses car adoptées par des adultes.
En lisant La Ribambelle en Ecosse, on ne peut qu'être troublé par le fait que des enfants y sont placés dans des situations de grandes personnes, au point de participer activement à leur conflit et de devoir le résoudre après avoir compris qu'il ne cesserait pas par la simple victoire d'une partie. Le récit n'est pas vraiment violent, mais pour le coup, c'est assez ironique de remarquer que Dupuis (et la censure) refusait des histoires de gosses des rues mais tolérait une aventure où des mouflets devenaient des soldats dans une bataille clanique, risquant à tout moment d'être écrasés par un arbre (les écossais se battant en pratiquant le "caber" (consistant à lancer des lourds troncs d'arbres ébranchés) !
Là encore, Roba se montre très efficace : tout ça se déroule sur un tempo soutenu, avec des relances dramatiques régulières, une galerie de seconds rôles bien campée, dans un cadre dépaysant et impeccablement exploité (notamment lors de scènes nocturnes aux ambiances intenses). Les dialogues donnent en outre du piment à l'ensemble, avec tous ces Mac écossais et les tonitruants cris de ralliement ("Makingdomforrrabottl' !", "Mac Kangbang forever !").
Roba expliquera qu'il avait commencé la rédaction du script avec Vicq quand celui-ci s'éclipsa subitement pendant plusieurs semaines, le contraignant à terminer l'écriture seul.

Enfin, le troisième récit est écrit par Vicq seul. Il a imaginé une histoire plus longue que les précédentes puisqu'elle aboutit à 60 planches (contre 44 pour chacune des deux autres précédentes).
L'argument repose là encore sur un thème souvent utilisé dans d'autres BD puisqu'il s'agit d'un concours auquel participent les héros (on pense évidemment à Spirou et les héritiers ou Le Repaire de la Murène), et correspond à ce qu'une revue comme Le Journal de Spirou exigeait de ses auteurs pour un jeune lectorat, avec un aspect éducatif, exemplaire. La confection d'un machine volante qui fonctionnerait grâce à l'énergie musculaire du pilote ressemble au résumé d'un défi lancé aux fans, qui n'avaient ainsi aucun mal à s'identifier à la Ribambelle.
Tout comme le premier tome, la légèreté de cette trame étonne mais Vicq accomplit de vraies prouesses en parvenant à produire une succession de péripéties accrocheuses. L'intérêt du lecteur n'est jamais déçu, on doute jusqu'au bout de la réussite de l'entreprise (à la fois du scénario et du projet des héros).
C'est l'occasion, après le voyage en Ecosse, de retrouver la Ribambelle en terrain connu, et donc confronté à leurs adversaires habituels avec les Caïmans. Tatane s'échine encore à concurrencer Archibald et n'hésite pas à le faire enlever par ses deux acolytes, mais l'ingéniosité malicieuse du petit bonhomme, plus l'intervention de ses copains et de James le majordome, a raison du garnement. Vicq en profite pour développer une intrigue secondaire en montrant comment, abusés par Archie et Phil, les Caïmans fabriquent eux aussi un avion auquel il manque un élément purement fantaisiste mais dont ils sont convaincus qu'il leur assurera la victoire.
La démonstration finale aurait mérité quelques pages de plus, mais avec 60 pages, on est quand même rassasié. De plus, La Ribambelle s'envole est clairement signalé, à la dernière page, comme le premier volet d'une aventure en deux parties (La Ribambelle aux Galopingos, dans l'Intégrale tome 2).
La maîtrise narrative de Vicq excuse l'aspect sommaire de la caractérisation car les gamins restent cantonnés à des rôles moins riches que le projet initial semblait le promettre (un dessin de Roba indique que chacun des membres de la bande était en fait d'une nationalité différente : par exemple, Grenadine devait être allemande, Phil scandinave, Dizzie hollandais).

Le dessin de Roba est merveilleusement beau. C'était un artiste qui savait représenter les enfants avec un vrai génie, en les rendant expressifs. Son trait rond est d'une prodigieuse élégance, et les looks rétro de ces héros ajoutent au charme de la série.
Le talent de Roba rend la comparaison avec la reprise de la série par Zidrou et Krings (depuis 2011, deux nouveaux albums sont parus) très cruelle pour ses successeurs : il y a une générosité, une simplicité, un raffinement exquis dans l'oeuvre originale que sa relance n'a pas réussi à reproduire, et cela tient autant à la fraîcheur des histoires qu'à la qualité du dessin.
Le traitement des décors est aussi exemplaire : comme Franquin, Peyo et les maîtres de l'école de Marcinelle, Roba savait doser les arrière-plans de telle manière que le regard du lecteur n'était jamais ralenti mais jamais frustré non plus. L'épisode en Ecosse est cet égard un modèle du genre, on s'y croirait, et pourtant tout est fait avec une économie épatante. Ponctué par des scènes nocturnes sublimes, avec des jeux d'ombres soignés, mais aussi un lettrage qui est un élément à part entière du graphisme, le récit offre son lot de pages mémorables.

Il va maintenant falloir que je mette la main sur la seconde Intégrale. En attendant, n'hésitez pas, comme moi, à vous procurer ce premier tome et (re)découvrez cette perle rare qui vous donnera le sourire comme toutes les bonnes BD méconnues.