jeudi 17 avril 2014

Critique 433 : FURY - MY WAR GONE BY, VOLUME 1, de Garth Ennis et Goran Parlov

FURY : MY WAR GONE BY, VOLUME 1, rassemble les 6 premiers épisodes (sur 13) de la mini-série écrite par Garth Ennis et dessinée par Goran Parlov, publiée en 2012 par Marvel Comics dans sa collection Max (pour un public adulte et indépendante de la continuité).
 *
(Extrait de Fury : My War Gone By #1.
Texte de Garth Ennis, dessin de Goran Parlov.)

Deux histoires sont au programme de ce Volume 1 :

- #1-3. De nos jours, dans une chambre d'hôtel, le colonel Nick Fury enregistre ses confessions sur sa carrière au sein de la C.I.A. après la Seconde Guerre Mondiale.
Il commence par raconter comment il a été affecté en Indochine en 1954, là où il a rencontré les trois personnes qui ont croisé sa route : le jeune agent George Hatherly, le membre du congrés Pug McCuskey et sa secrétaire (qui deviendra la maîtresse de Fury et McCuskey), Shirley DeFabio. La mission de Fury consiste à évaluer la situation auprès de leurs alliés français pour déterminer si les Etats-Unis doivent continuer à soutenir leurs manoeuvres militairement, politiquement et financièrement. Pour cela, il entre en contact avec le major Lallement sur le site de Son Chau, une cible toute indiquée pour les vietnamiens.

- #4-6. En 1961, nous retrouvons Nick Fury et George Hatherly au Guatemala où ils entraînent des exilés cubains en vue d'une opération contre le régime de Fidel Castro. Fury retrouve Mcuskey à Miami pour faire le point et, en présence d'opposants politiques, se voit proposer la mission d'abattre Castro. Il accepte et se rend sur l'île avec Hathely et Elgen, un opérateur radio.
*

Garth Ennis est un scénariste irlandais connu pour ses comics gratinés (comme ses créations, The Boys et The Preacher, mais aussi de nombreux récits de guerre comme War Stories, Battlefieds, et ses runs sur les séries Wolverine ou Punisher). Son écriture est féroce, sans concessions, ce qui explique qu'il exerce le plus son talent décapant dans la collection adulte de Marvel, Max. C'est le cas ici avec cette mini-série en 13 épisodes, dont ce premier tome propose les six premiers, où il peut s'emparer d'un personnage emblématique de l'éditeur et qui est fait pour lui : le colonel Nick Fury, l'espion le plus célèbre de la "maison des idées", dans une version détachée de la continuité. Il va, avec ce héros peu commun, revisiter plus de cinquante ans d'Histoire à travers les missions clandestines qu'il a remplies pour la CIA après la Seconde Guerre mondiale. 

Les 3 premières pages, qui ouvrent cette saga, offrent comme une sorte de teaser à tout ce qui va suivre, une vie de barbouzeries, de sang et de sexe, narrée par un homme au soir de sa vie, dans une chambre d'hôtel, en train de s'enregistrer sur un vieux magnétophone à bandes, vêtu d'un peignoir et de charentaises, alors que trois prostituées dorment à côté dans son lit. es aveux sont ceux d'un vieillard condamné, qui explique pour commencer qu'il a une balle logée dans la boîte crânienne et qui ne savait faire qu'une chose : la guerre. Pas question pour lui de juger si les conflits qu'il a traversés étaient justifiés, légitimes : il était un soldat, un espion, un exécuteur. Il a vu l'horreur, le gâchis, mais il a toujours fait son job, et aujourd'hui, il en dresse le bilan. Ces "Mémoires" seront à la (dé)mesure de l'homme.

Ennis décrit Fury comme un homme de terrain, qui ne goûte ni aux jeux politiques et refuse les promotions pour finir derrière un bureau. Dans ce premier volume, le scénariste examine donc deux missions à 7 ans d'intervalle, la première en Indochine en 54, la seconde à Cuba en 61.

Chaque histoire a un rythme soutenu, trois épisodes chacune, mais le scénariste écrit comme on charge une mitraillette, les scènes se succèdent avec la rapidité de rafales et ne font pas dans la dentelle : Fury prend ses ordres, se rend sur le terrain, la mission tourne mal, il faut alors en sortir rapidement. Pour cela, le récit ne lésine pas sur l'action avec une violence et une brutalité qui justifie la mention "explicit content" sur la couverture : Ennis peut être, au choix, considéré comme un auteur complaisant, qui se sert du sadisme et de l'atrocité (notamment dans la représentation sans fard de la torture) pour satisfaire un lectorat avide de sensations fortes, ou simplement réaliste, dans le contexte d'histoires peu reluisantes où les héros commettent des exactions certainement proches de la réalité mais rarement évoquées.
Ce qui rend cette violence éprouvante, à la limite du soutenable (comme en témoigne l'épisode cubain, lorsque Fury, Hatherly et Elgen sont faits prisonniers), c'est qu'elle est décrite avec réalisme, sans humour noir pour la contrebalancer. Bien sûr, on peut choisir de rire de ces outrances, mais le cynisme de Fury laisse peu de place pour apprécier avec légèreté ce qui est narré.
Dommage qu'Ennis n'ait pas eu la même exigence quand il a cru bon de rédiger quelques passages en français, livrant des phrases approximatives, au résultat fâcheux.

En confiant les dessins au croate Goran Parlov, le ton de la bande dessinée confirme que rien n'est joli. Parlov a été formé à l'école des fumetti (les comics italiens), il a notamment travaillé pour l'éditeur Sergio Bonelli en illustrant la série western Tex, c'est donc un artiste solide, habitué à travailler vite et produire des pages à l'efficacité maximale. Son trait expressif et vif, qui peut rappeler aussi bien Joe Kubert que Jordi Bernet, lui permet de croquer des filles girondes et surtout des hommes aux gueules inoubliables, qu'il s'agisse de Fury avec son bandeau sur l'oeil gauche et au visage buriné ou du replet McCuskey ou encore du jeune Hatherly.
Parlov a d'abord à coeur de représenter l'aspect frustre, barbare, de la guerre et de ceux qui la font. En quelques lignes, mais un souci du détail réel (comme en témoignent les bonus où l'on apprend qu'il a dû refaire des pages entières parce qu'il n'avait pas dessiné les bons modèles d'avions d'époque, par exemple), il réussit à reproduire de manière frappante la terrasse d'un palace, les bureaux d'un bâtiment officiel, un champ de bataille, la jungle.
Parlov a un style brut qui convient parfaitement à la fois à Ennis et au genre du récit. Mais derrière cet aspect qui peut sembler sommaire, il y a un grand métier, une qualité indéniable, le souci d'un dessin qui se veut moins beau que juste. Son découpage est très simple, avec des cases qui occupent toute la largeur de la page, alternant les gros plans, avec des visages expressifs et mémorables, ou des actions spectaculaires, qui jouent sur la profondeur de champ. L'apparence expéditive du trait n'empêche pas des compositions très étudiées.

L'association de l'écriture impitoyable d'Ennis et du dessin taillé à la serpe de Parlov donne à cette saga la fulgurance d'un film de Samuel Fuller dont le premier rôle serait tenu par Clint Eastwood, une série B dépourvu d'humour, implacable, désabusé.

Bien entendu, avec un tel traitement, narratif et graphique, la série ne peut pas se permettre d'expliquer les tenants et aboutissants des situations qu'elle aborde, on est tout de suite plongé dans des bourbiers dont on devine vite que l'issue n'aura rien de positif ou de glorieux. On peut alors choisir de lire ces aventures en les savourant au premier degré, chaque décor s'appréciant d'abord pour son exotisme, et l'évolution des personnages se forgeant via des ellipses radicales. Ou alors, on peut, avant ou après avoir lu chaque trio d'épisodes, se renseigner un peu plus sur les causes et finalités de la guerre en Indochine, pour en savoir plus sur la déconvenue de l'armée française à Diên Biên Phu, ou sur l'implication de l'Agence lors du débarquement de la "baie des Cochons" avec les exilés du régime de Batista : ça ne prend pas beaucoup de temps, c'est instructif et ça permet d'apprécier la puissance et la pertinence d'Ennis.
L'auteur ne cherche en effet pas à faire la leçon sur la politique interventionniste des Etats-Unis, il est clair qu'il l'analyse sans sympathie, mais plus généralement on comprend que peu importe le gouvernement ou le pays, c'est l'impérialisme qui le dégoûte. En écrivant à hauteur d'homme, Ennis nous dit que la guerre est d'abord une histoire de victimes causée par des décideurs incompétents, indifférents du sort des soldats et des civils. Dans le récit situé en Indochine, il souligne l'absurdité cruelle qui existe entre des positions sur des cartes et la réalité de la vie des militaires dans un endroit promis à un massacre. A Cuba, la rapidité avec laquelle il est décidé de supprimer Castro et la manque de préparation de la mission vouent les agents qui en sont chargés à un échec programmé.
A chaque fois, c'est moins la motivation des hommes qui fait défaut que des défaillances logistiques et matérielles, et c'est cet écart entre des estimations de bureaucrates et les capacités des exécutants qui signent les échecs de ces missions, au prix de sacrifices terribles. Le contraste entre l'idéalisme et la vérité, la conviction et l'exercice est saisissant, parfaitement traduit.

Enfin, il faut saluer Dave Johnson qui signe toutes les couvertures : il a adopté pour chacune un approche distincte qui permet de prendre un peu de distance avec les faits. Il a conçu des images à la fois élégantes et inventives, au symbolisme intelligent, avec un esprit de synthèse remarquable.

*

Destiné à un public averti, cette fresque se lit avec une redoutable facilité : la crudité de certaines scènes, l'horreur de certaines autres, la lucidité intransigeante du récit, associées à des illustrations sans fioritures mais terriblement efficaces, en font une série à la fois éprouvante et impossible à lâcher.
Souhaitons que la seconde partie soit aussi bien menée.

samedi 12 avril 2014

Critique 432 : CAPTAIN AMERICA 2 - LE SOLDAT DE L'HIVER, d'Anthony et Joe Russo

CAPTAIN AMERICA 2 : LE SOLDAT DE L'HIVER est un film réalisé par Anthony et Joe Russo, co-produit par Marvel Studios et Paramount. Le scénario est signé par Christopher Markus et Stephen McFeely.
Dans les rôles principaux, on trouve :
Chris Evans : Steve Rogers/Captain America
 Scarlett Johansson : Natasha Romanoff/Black Widow
 Samuel L. Jackson : Nick Fury
 Sebastian Stan : Bucky Barnes/Le Soldat de l'Hiver
 Anthony Mackie : Sam Wilson / Le Faucon
 Robert Redford : Anthony Pierce

*
 Black Widow (Scarlett Johansson) et Captain America (Chris Evans).
L'histoire (attention ! Spoilers !) :

Captain America et Black Widow, accompagnés d'un commando (l'unité Strike), doivent intervenir sur un navire détourné par un mercenaire du nom de Batroc, qui tient en otages plusieurs agents du SHIELD. La mission se déroule difficilement : Black Widow la compromet en récupérant des données informatiques détenues par les pirates alors que Captain America l'ignorait et Batroc réussit à s'enfuir. Mais les otages sont récupérés sains et saufs. 

 Black Widow (Scarlett Johansson)

Steve Rogers exprime son mécontentement à Nick Fury, le patron du SHIELD, à propos de la conduite de la mission et de la stratégie du SHIELD, qui s'équipe d'un armement lourd destiné à frapper préventivement de futures cibles terroristes. Pour Fury, il s'agit du meilleur moyen de préparer la paix dans le monde ; pour Rogers, il s'agit des prémices d'un règne de terreur. 
 Alexander Pierce (Robert Redford) et Nick Fury (Samuel L. Jackson)

Cette stratégie, Fury a pu l'élaborer grâce au soutien d'Alexander Pierce, un politicien qu'il a autrefois sauvé et qui représente désormais les intérêts américains auprès du conseil de sécurité mondial.

Fury est victime d'un attaque violente en pleine ville menée par des terroristes habillés en policiers et surtout un mystérieux personnage armé d'un bras mécanique. Le chef du SHIELD comprend qu'une telle opération contre lui n'a pu être commise qu'avec des complicités intérieures à ses services et il se cache chez Rogers à qui il confie une clé USB, contenant les données informatiques recueilles par Black Widow sur le navire détourné par Batroc, en lui conseillant de ne plus faire confiance à personne. Un sniper abat alors Fury et meurt sur la table d'opérations devant Rogers, Natasha Romanoff et Maria Hill (son adjointe).

Captain America s'entretient avec Pierce ensuite, qui est déterminé à venger Fury autant qu'il est convaincu que Rogers semble en savoir plus qu'il ne veut bien le dire sur les raisons pour laquelle leur ami a été tué.
Le héros échappe à une arrestation en quittant le bureau de Pierce mais il devient alors un fugitif recherché, accusé de trahison.
Rogers retourne à l'hôpital, où était admis Fury et où il a caché la clé USB, et y retrouve Black Widow, qui l'a récupérée. Elle est persuadée que Fury a été abattu par un tueur mythique, le Soldat de l'Hiver, auquel elle a eu affaire dans le passé.

Au risque d'être localisés par le SHIELD, Black Widow et Captain America tentent de lire les infos de la clé USB et cela les conduit jusqu'à un centre d'entraînement militaire désaffecté, où Rogers fît ses classes avant de devenir le super-soldat. En inspectant l'endroit, il découvre dans ses sous-sols un vaste complexe informatisé : c'est là, qu'après la Seconde Guerre Mondiale, l'armée fit travailler le scientifique nazi Arnim Zola mais aussi Howard Stark (le père de Tony, alias Iron Man). Zola permit alors à l'Hydra, l'organisation d'espionnage nazie, d'infiltrer le SHIELD au point qu'aujourd'hui toute l'agence est corrompue.
Un missile vient détruire la base et Captain America réussit encore une fois in extremis à s'en sortir avec Black Widow.   
 Sam Wilson/Le Faucon (Anthony Mackie)

Ils trouvent refuge chez Sam Wilson, un ancien soldat, qui a démissionné, et que Rogers a rencontré récemment lors d'un footing puis dans une séance de thérapie de groupe. Il avait alors évoqué avec lui ce qu'il pourrait faire si Captain America prenait, lui aussi, sa retraite.
En partageant avec Wilson ce qu'ils ont appris, Rogers et Romanoff en déduisent que l'agent Jasper Sitwell, qu'ils avaient sauvé sur le navire détourné par Batroc, est certainement une taupe au service de l'Hydra. Ils décident alors de le kidnapper pour le faire parler et empêcher que les terroristes nazis infiltrés au SHIELD ne mettent leur plan à exécution en utilisant l'arsenal préventif développé par l'agence.

Sitwell est enlevé et confirme les soupçons de Captain America et Black Widow. Mais le Soldat de l'Hiver et les commando du Strike interviennent alors pour récupérer l'agent et capturer Rogers et Romanoff. Une bataille terrible a lieu alors, durant laquelle Captain America découvre que le Soldat de l'Hiver n'est autre que son ami et ancien compagnon d'armes, Bucky Barnes, qu'il avait cru mort durant une mission durant la guerre. 
Bucky Barnes/le Soldat de l'Hiver (Sebastian Stan)

Rogers, Romanoff et Wilson sont arrêtés et emmenés en lieu sûr. Mais Maria Hill, qui a pris la place d'un membre du Strike, permet au trio de se faire la belle durant le transfert. Elle les conduit ensuite jusqu'à un repaire secret du SHIELD où se trouve... Nick Fury !
Celui-ci a maquillé son décès et récupère encore de ses blessures. Il a la conviction que Pierce est le chef d'orchestre de tous leurs ennuis mais il a un plan pour contrarier le massacre qu'il prépare. Pour cela, il faudra pirater les ordinateurs des trois héliporteurs surarmés du SHIELD et programmés pour cibler des civils - un carnage pour prouver à la fois la force de frappe de l'agence et son contrôle par l'Hydra.

Cependant, Pierce, sachant que Captain America et Black Widow sont au courant de ses projets après avoir interrogé Sitwell, ordonne que Bucky Barnes subisse une nouvelle séance d'électrochocs car il a été troublé par ses retrouvailles avec Rogers. Il doit être prêt à l'affronter de nouveau et à le tuer cette fois. 
L'agent 13, Sharon Carter (Emily VanCamp)

Sam Wilson, devenu le Faucon avec son équipement de vol, et Captain America sont chargés d'attaquer les héliporteurs pour reprogrammer leurs ordinateurs tandis que Fury, Maria Hill et Black Widow investissent le QG du SHIELD pour atteindre Pierce et guider Rogers et son acolyte.
Le Soldat de l'Hiver écarte le Faucon puis affronte Rogers tandis que Pierce est neutralisé. Les héliporteurs s'entredétruisent. Black Widow rend publics tous les dossiers du SHIELD afin de griller aussi les agents infiltrés de l'Hydra.

Captain America (Chris Evans)

Nick Fury prend le maquis. Natasha Romanoff défie la commission d'enquête de l'arrêter en déclarant que les super-héros sont les derniers protecteurs du monde libre. Steve Rogers reçoit l'aide de Sam Wilson pour partir à la recherche de Bucky Barnes, qui a préféré disparaître à nouveau après avoir recouvert la mémoire durant sa dernière bagarre avec Captain America.

(Deux scènes supplémentaires se déroulent après la fin : la première montre le baron Von Strucker, cadre de l'Hydra, préparant déjà la suite des hostilités avec deux captifs doués de super-pouvoirs - les jumeaux Wanda et Pietro Maximoff alias Scarlet Witch et Quicksilver. La seconde montre Bucky devant le mur dédié à sa biographie dans le musée abritant l'exposition consacrée aux exploits de Captain America durant la guerre.)

*
Le premier film consacré à Captain America (First Avenger, réalisé par Joe Johnston en 2011) fut une des meilleures productions des studios Marvel et Paramount dans la désormais longue liste d'adaptations des comics de la "maison des idées". Cette réussite allait être confirmée par Avengers de Joss Whedon (en 2012), le troisième plus grand succès commercial de l'histoire du box office mondial.

Depuis, on a eu droit au surprenant Iron Man 3 (inégal mais avec d'excellentes audaces) et au brouillon Thor 2 : Le Monde des Ténèbres (spectaculaire mais un peu alambiqué). C'est dire qu'avec ce nouvel opus l'attente était grande, et la curiosité attisée par le fait que ce sont deux réalisateurs de comédies qui étaient choisis pour le diriger.

Pourtant, inutile de tourner autour du pot, c'est sans doute le meilleur film Marvel de la collection, un film dense et riche en actions, qui redistribue un paquet de cartes pour la suite, et dont le seul bémol réside dans quelques ellipses et le fait que désormais il faut vraiment suivre chaque épisode pour apprécier le produit présenté (les producteurs ont clairement pris le parti de concevoir chaque projet comme un élément d'un univers partagé, avec des références à d'autres personnages et d'autres évènements dans des films précédents).

Les scénaristes et les deux réalisateurs ont fait le pari de s'inspirer directement d'une histoire récente des comics de Captain America puisque l'intrigue s'appuie sur le Winter Soldier (le Soldat de l'Hiver), personnage installé au tout début du run d'Ed Brubaker (en 2005). S'il n'est évidemment pas question (ni même possible) d'adapter littéralement les épisodes originaux, c'est la première fois qu'un film emprunte aussi directement à la source et une source aussi récente.

Ce faisant, Captain America 2 est aussi presque davantage un film d'espionnage dans la lignée d'oeuvres américaines des années 70 (comme Les 3 Jours du Condor de Sydney Pollack) qu'un film de super-héros traditionnel - il suffit presque, pour s'en convaincre, au-delà de la trame, de compter les scènes où les héros apparaissent dans leurs costumes de justiciers : dans sa grande majorité, le film nous montre Steve Rogers (même son bouclier n'est jamais loin), Natasha Romanoff et Sam Wilson en civil.

Au-delà de ces considérations vestimentaires, ce qui frappe ici, c'est que le film s'articule autour de quelques scènes d'action très spectaculaires (l'opération sur le navire au début, l'attaque contre Fury, l'évasion de Captain America, la riposte à l'enlèvement de Sitwell, et le long final avec les héliporteurs), pas plus d'une demi-dizaine, ce qui est finalement peu pour un film d'aventures de 2h10, même si chacune dure longtemps et frappe les esprits par sa démesure croissante. Cela signifie qu'entre chacun de ces moments forts se déploie une intrigue complexe mais néanmoins facile à suivre, car linéairement développée et clairement narrée (selon le modèle d'une pelote qu'on déroule, chaque nouvelle découverte conduisant à la suivante jusqu'à la révélation globale du plan des méchants et de la contre-attaque des gentils).

De ce strict point de vue scénaristique, Captain America 2 est le plus abouti de tous les films Marvel (plus même que les Avengers), avec des situations surprenantes et obéissant à la logique, des thématiques adultes (un état de terreur contre un état de liberté), des personnages ambivalents (en proie au doute comme Rogers, dépassé par leur propre complicité avec le système comme Fury ou Romanoff, reprenant du service comme Wilson, corrompant le monde comme Pierce).

L'ensemble possède une richesse, une profondeur inédites, qui tout en soignant le divertissement apporte au spectateur de l'épaisseur au propos, aux protagonistes, sans sombrer dans une réflexion trop sérieuse (tout cela a valeur de symbole, à l'image de son héros, et conserve les fantaisies propres au genre, avec son lot de super-soldats revenus d'entre les morts, de barbouzes médusés, etc).

Parfois, toutefois, on devine qu'au montage, le film a sacrifié des éléments du script un peu trop sèchement et si les fans des comics n'auront pas de mal à remplir les blancs, les spectateurs moins initiés trouveront certains aspects vite expédiés ou même carrément nébuleux : celui qui, sans être connaisseur, aura tout compris sur la manière dont Bucky Barnes a non seulement survécu à la guerre mais a été récupéré et conditionné par les nazis avec les quelques flashs rétrospectifs du film pourra s'estimer heureux, et, usant d'un cliché tout aussi rapide, la façon dont le Soldat de l'Hiver est troublé en un regard et une phrase par Steve Rogers au point, à la fin, de recouvrer la mémoire (même si, dans une des deux scènes post-générique, on devine qu'il n'est pas tout à fait remis) est un peu facile.

Sans doute qu'avec quelques minutes en plus (ou en moins pour les scènes d'action, notamment à la fin), tout cela aurait pu être plus intelligemment explicité, mais c'est une faiblesse récurrente chez de nombreux films de super-héros (en particulier chez Marvel) que de sacrifier des tournants psychologiques importants au profit du pur spectacle.

Mais ces réserves ne suffisent pas à gâcher le plaisir pris dans l'ensemble (d'autant qu'on n'a pas droit au quota de répliques soi-disant drôles qui ont entaché les deux Thor ou les deux derniers Iron Man : si le film est plus sombre et sérieux, il n'est pas pour autant trop sombre ni trop sérieux et donc peut se passer de touches pseudo-humoristiques).   

On retiendra aussi, autres points positifs, qu'aucun rôle dans une distribution pourtant abondante n'est négligée (à l'exception de l'agent 13, Sharon Carter, mais ce n'est sans doute que partie remise, le personnage semblant promis à revenir dans le prochain épisode).

Ainsi, Captain America est traité comme cet homme hors du temps fidèle aux bandes dessinées, et c'est sa figure idéaliste qui l'empêche d'être une caricature patriotique, un emblème de l'impérialisme américain : ce héros un peu lisse devient de plus en plus touchant car il refuse de n'être qu'un bon soldat, d'adhérer à une politique répressive. Il pense même à raccrocher, ce qui est assez culotté pour ce type de personnage et de film !
Si le Soldat de l'Hiver est donc assez faiblement présenté, il s'avère un adversaire très intéressant et à la cinégénie efficace : il est assez puissant pour impressionner le Captain et visuellement, sa transposition à l'écran est parfaite (le personnage tel que designé par Steve Epting, très respecté ici, était, il faut le dire, taillé pour le cinéma). C'est moins un méchant, certes très physique, qu'un héros perverti et promis lui aussi à être réemployé et resitué dans l'avenir.
La Veuve Noire gagne aussi en épaisseur et en présence à l'image, son duo avec Steve Rogers fonctionne très bien (l'histoire déjoue avec habileté la romance que pouvait suggérer les photos diffusées lors du tournage). Surtout, le personnage obtient un statut bien à lui à la fin de l'aventure, qui va certainement résumer celui de tous les Avengers liés au gouvernement (hors-la-loi ? Electrons libres ? Justiciers indépendants ? Contre pouvoir ?).
L'introduction du Faucon est également une réussite : en tant que Sam Wilson, c'est un second rôle nuancé, qui forme un bon tandem avec Rogers/Cap', fidèle à ce qu'on voit dans les comics. Il dispose de scènes variées, et dans l'action, il offre des séquences vraiment vertigineuses.
Enfin, les personnages de Fury et Pierce s'intègrent aussi de manière épatante à l'intrigue : le premier connaît là son aventure la plus mouvementée où il apparaît dans toute sa splendeur, manipulateur manipulé et revanchard puis prenant le maquis (son retour sera à coup sûr une attraction prometteuse) ; le second est le vrai bad guy de l'affaire, pas simplement un méchant classique mais un ennemi retors qui se dévoile progressivement (même si le fan de comics aura pu fantasmer à une double identité encore plus jubilatoire).

La mise en scène des frères Russo, alors même qu'ils ne sont pas issus du cinéma d'action à grand spectacle, est le grand atout de cette production. Ils ont su trouver la bonne distance pour filmer ce divertissement auquel ils donnent tout le muscle nécessaire quand il le faut, avec des parties très mouvementées, des bastons énergiques, de la tôle froissée à foison, des effets pyrotechniques et du dolby surround en volume suffisant pour tout le monde, mais aussi un vrai soin pour raconter l'histoire de manière lisible, nette, avec des alternances diminuendos-crescendos très maîtrisés.

Et puis il faut reconnaître que Marvel, fort de ses succès antérieurs et donc d'une grosse tirelire, met le paquet et ça se voit sur l'écran : les décors, les véhicules, les costumes, tout le production design est extrêmement luxueux, avec une photo qui sait à la fois mettre en valeur tout ce décorum sans s'arrêter au clinquant. Le triomphe d'Avengers a, c'est évident, placé le curseur très haut, il faut dorénavant que chaque film consacré aux membres de l'équipe soit à la (dé)mesure du blockbuster de Whedon, et de ce point de vue, Captain America 2 est le long métrage le plus impressionnant (bien plus que les derniers Iron Man ou les deux Thor). Le film ne faiblit jamais, on en a pour son argent et on sent que l'argent investi a été bien dépensé dans cette optique, qu'il s'agisse du soin apporté à la rédaction du script à l'ampleur désiré pour le mettre en image.

La distribution est aussi enthousiasmante : Chris Evans n'est pas un grand acteur et il ne fait pas non plus de numéro, mais il sait se montrer plus subtil qu'un Chris Hemsworth (qui incarne Thor, un personnage il est vrai plus difficile car plus fantastique) ou un Robert Downey Jr (génial dans la composition mais qui entraîne Iron Man parfois dans le show). Il n'empêche, il a su s'imposer dans le rôle alors que je n'étais pas conquis d'avance.
La grande gagnante de cet opus 2 est toutefois Scarlett Johansson qui, après avoir dû se contenter de quelques scènes frustrantes dans Iron Man 2 et fait à peine plus que de la figuration dans Avengers, a cette fois une vraie partition à jouer. Même si elle ne paraît toujours pas un choix idéal pour incarner la Veuve Noire (on ne croit par exemple pas une seconde qu'elle puisse être une telle combattante, ce qui est quand même embêtant pour jouer une super espionne), elle se défend très bien en restant sobre, charmeuse juste ce qu'il faut, sexy sans être réduite à ça (ne pas la voir évoluer en permanence dans une combinaison noire moulante aide aussi).
Sebastian Stan reprend son rôle de Bucky Barnes tout ayant la lourde tâche d'incarner le Soldat de l'Hiver. Il ne démérite pas, même si, comme je l'ai dit plus haut, le montage du film a un peu trop sacrifié les tourments du personnage. Stan manque un peu de charisme, d'expressivité, mais ses scènes avec Evans sont assez intenses.
LA déception vient d'avoir confié à l'inspide Emily VanCamp le rôle de Sharon Carter. Enfin, "rôle", c'est un bien grand mot : certes, on sent bien qu'il s'agissait de présenter le personnage pour mieux le développer dans le futur, mais la comédienne de la série Revenge est trop fade, elle manque cruellement de présence. Elle ne serait pas là que le film n'en souffrirait pas.
Heureusement, il y a Samuel L. Jackson, toujours impeccable dans son rôle de Nick Fury, et qui, comme Johansson, a vraiment quelque chose à jouer. Il en impose naturellement, la mythologie de l'acteur fétiche de Tarantino bénéficiant à celle du directeur du SHIELD.
Et que dire de la présence de Robert Redford ? Effet garanti que de voir l'interprète de tant de chefs d'oeuvre dans la distribution d'une production Marvel : c'est savoureux de le voir camper le méchant, sans jamais se départir de cette classe folle et de ce charisme intact - ça, c'est de la guest-star !

Captain America 2 remplit donc son contrat - un divertissement bluffant doté d'un scénario malin - mais il fait même mieux que ça, en redessinant le Marvelverse au cinéma (plus de SHIELD, des personnages redéfinis), et en teasant de manière alléchante Avengers 2 (Age of Ultron, qui sortira au Printemps 2015, actuellement en tournage, avec la première apparition de Elizabeth Olsen en Scarlet Witch et Aaron Taylor-Johnson en Quicksilver).
D'ici là, cet été, il y aura Guardians of the Galaxy (de James Gunn). Et le Captain sera de retour en 2016. 

dimanche 6 avril 2014

Critique 431 : MARVEL COMICS REVIEW AVRIL 2014

 X-MEN 10 :

- X-Men : La Bataille de l'Atome #6-10 :  All-New X-Men #17 / X-Men #6 / Uncanny X-Men #13 / Wolverine et les X-Men #37 / Epilogue.

 (Extrait de All-New X-Men #17.
Texte de Brian Michael Bendis, dessin de Stuart Immonen.)

Dans le futur, les mutants convainquent Alison Blaire alias Dazzler de se présenter à la Présidence de la République. Elle remporte les élections mais est assassinée lors de son discours d'investiture : c'est la drame qui va scinder les mutants en deux camps. Xorn/Jean Grey, le petit-fils de Charles Xavier, le Fauve, Molly Hayes et Iceberg ont ainsi décidé de renvoyer à leur époque d'origine les tout premiers X-Men, c'est ce que découvrent Magie, le jeune Hank Mcoy et le jeune Bobby Drake lorsqu'ils rencontrent les autres X-Men du futur...
(Extrait de X-Men #6.
Textes de Brian Wood, dessins de David Lopez.)

Doutant de la bonne foi des X-Men du futur depuis leur apparition, Wolverine leur livre quand même les premiers X-Men. Mais la situation dégénère lorsqu'ils apprennent que Bobby et Hank sont partis avec Magie enquêter dans le futur.
 (Extrait de Uncanny X-Men #13.
Textes de Brian Michael Bendis, dessins de Chris Bachalo.)

Les Uncanny X-Men arrivent alors à l'école Jean Grey avec Magie, Hank, Bobby et les autres X-Men du futur pour tenter de régler la situation. En tentant de renvoyer les premiers X-Men dans le passé, le vieux Fauve échoue inexplicablement...

(Extrait de Wolverine et les X-Men #37.
Textes de Jason Aaron, dessins de Guiseppe Camuncoli.)

Les X-Men du futur prennent la fuite en enlevant les premiers X-Men, avec un nouveau plan en tête : provoquer un affrontement entre humains et mutants qui forcera ces derniers à comprendre que les autorités gouvernementales veulent leur perte à tout prix.

(Extrait de X-Men : Battle of the Atom #2.
Dessins de Esad Ribic.)

Les X-Men du futur attirent le SHIELD jusqu'à la base militaire où a eu lieu le tout premier affrontement entre les X-Men et Magneto. Les héliporteurs du SHIELD sont piratés et lâchent leurs armes secrètes anti-mutants : une nouvelle génération de Sentinelles.
Le dénouement de cette aventure va profondément affecter les mutants...

C'est le second acte du crossover impliquant les séries All-New X-Men, X-Men, Uncanny X-Men et Wolverine et les X-Men.
Si la première partie péchait par un rythme un peu faiblard et une exposition un peu laborieuse de la situation, celle-ci souffre des défauts opposés : les évènements se bousculent à une cadence infernale, avec un casting pléthorique, jusqu'à une conclusion expéditive.
En comptant tous les personnages de toutes les équipes en action, X-Men du passé, du présent et du futur, on arrive en effet à une distribution qui avoisine les trente et à ce jeu, il y a de la casse. Il faut s'accrocher pour ne pas être perdu en route, surtout lorsque plusieurs incarnations d'un même personnage se retrouvent dans une scène. A l'évidence, les concepteurs de ce crossover (Jason Aaron et Brian Wood) ont eu les yeux plus gros que le ventre, et quand il s'est agi de mettre tout ce monde en scène, personne n'a su comment s'en sortir. Le dénouement est même fatiguant, s'étirant péniblement sur une trentaine pages confuses, avec pas moins de trois auteurs, cinq dessinateurs et six encreurs !
Le trop est l'ennemi du bien et Battle of the Atom en est le parfait exemple.

Pourtant, au milieu de ce gloubiboulga, il y avait quelques bonnes idées, dont certaines sont esquissées et qui seront peut-être exploitées plus tard : on y voit Quentin Quire (personnage de l'ére Morrison des New X-Men, désormais une des vedettes de Wolverine et les X-Men de Aaron) en possession du pouvoir du Phénix, on apprend que Wolverine a eu d'autres enfants, que Shogo (le bébé adopté par Jubilee) ou Wiccan (des Young Avengers) ou Colossus sont amenés à occuper des rôles importants (dans ce dernier cas, il semble que son retour du côté des gentils soit imminent dans la série Amazing X-Men, qui sera traduite dans cette revue à partir du mois prochain).
Il apparaît aussi que, comme cela était suggéré dans les Uncanny X-Men de Brian Bendis, le SHIELD a effectivement mis sur pied de nouvelles Sentinelles : une révélation qui va certainement impacter les relations entre l'agence et les mutants de tous bords.
Mais hélas ! ces bons points sont noyés dans une intrigue trop tarabiscotée, qui sert mal le 50ème anniversaire des X-Men (puisque c'était l'intention initiale).

Reste la partie visuelle, qui est également très inégale.
Stuart Immonen sort du lot en réalisant une nouvelle fois des merveilles sur ANXM : un épisode qui ne lésine guère sur les pleines et doubles pages, pas son meilleur effort, mais avec des images fortes, des personnages expressifs, un vrai dynamisme, une exécution soignée.
David Lopez est aussi très en forme sur X-Men : il y a là un beau mix d'élégance dans le trait et d'énergie dans l'action, et on est encore dans une succession de bonnes séquences sur le plan narratif.
Les choses se maintiennent à un niveau potable avec Chris Bachalo sur UXM, même si plus les pages défilent, plus le degré de finition est aléatoire (il faut dire qu'avec cinq encreurs, on ne peut guère s'illusionner sur la cohérence esthétique).
Puis c'est la dégringolade absolue et irréversible : Guiseppe Camuncoli enchaîne des pages d'une médiocrité indigne sur W et LXM, soulignée par un encrage gras et bâclé d'Andrew Currie.
Camuncoli qu'on retrouve ensuite sur 8 pages de l'épilogue, toujours aussi peu inspiré. Esad Ribic rend une copie aussi mauvaise sur les 14 pages qu'il réalise (décors aux abonnés absents, finitions approximatives). Kris Anka s'exprime sur 3 pages sans montrer quoi que ce soit de meilleur. Bachalo revient illustrer deux pages à la va-vite. Et Immonen termine le boulot, visiblement à bout de souffle (même si ces ultimes pages contiennent le vrai twist de la saga).

Bilan : pas glorieux - empêtrée dans un récit boursouflé, cette saga s'avère une déception. Même si les cartes sont un peu redistribuées à la fin, subsiste un sentiment de "tout ça pour ça". Les dessins ne sauvent pas les meubles, même si Immonen et Lopez se détachent. Dommage.

vendredi 4 avril 2014

Critique 430 : LAZARUS - VOLUME 1, de Greg Rucka et Michael Lark


LAZARUS, VOLUME 1 rassemble les 4 premiers épisodes de la série créée et écrite par Greg Rucka et dessinée par Michael Lark (aidé par Stefano Gaudiano et Brian Level pour les #3-4 à l'encrage), publiés par Image Comics en 2013. L'album contient également le prologue paru à l'origine dans le catalogue du distributeur Diamond.
*
Dans un futur indéterminé, les Etats-Unis sont désormais découpés en territoires sous l'autorité de grandes familles, dirigeant des serviteurs, le reste de la population vit dans le dénuement. Chacune de ces familles produisent des cultures essentiellement agricoles et procèdent à des échanges commerciaux avec les autres clans. Ces clans ont également un protecteur génétiquement modifié, virtuellement invincible, appelé Lazarus : celui de la famille Carlyle est une jeune femme de 19 ans prénommée Forever. 
Suite à une intrusion dans une de leurs réserves, les Carlyle, convaincus après qu'un de leurs employés s'est dénoncé comme étant complice de la famille Morray, sont sur le pied de guerre, et l'un des fils, Jonah, veut engager des représailles. Mais le patriarche préfère négocier, devinant que le ver est dans le fruit, et il envoie Forever pour cela.
Au Mexique, Forever retrouve Joaquim, son homologue chez les Morray, et conclut un arrangement. Mais un complot est effectivement à l'oeuvre chez les Carlyle...
 
(Extrait de Lazarus #2
Textes de Greg Rucka, dessins de Michael Lark.)

En rupture de ban chez Marvel, le scénariste Greg Rucka (ne supportant plus les contraintes éditoriales subis lors de son run sur Punisher) et le dessinateur Michael Lark (incompréhensiblement sous-employé après, notamment un long run régulier sur Daredevil) ont décidé de proposer un projet original à l'éditeur Image Comics qui, depuis quatre ans, héberge des créateurs de renom soucieux de retrouver une plus grande indépendance. La rentabilité de ce modèle repose sur une publication rapide en recueils, ce qui impose un premier arc narratif souvent bref (ici 4 épisodes) mais vendu à petit prix (9,99 $). Les auteurs doivent donc imposer un univers, des personnages, une histoire en très peu de temps puisqu'ils la produisent sur leurs fonds propres. Le succès de plusieurs séries, qui n'évoluent pas dans le registre super-héroïque (comme Fatale de Ed Brubaker-Sean Phillips, Saga de Brian K. Vaughan-Fiona Staples, et surtout les titres de Robert Kirkman comme Walking Dead avec Charlie Adlard ou Invincible avec Ryan Ottley...), a donné des ailes à l'éditeur et des envies à nombre de créateurs.

Greg Rucka, qui, ces dernières années, a travaillé pour DC (Batwoman notamment) puis Marvel (Punisher donc). Ce n'est pas le premier venu et son savoir-faire lui permet de se plier aux contraintes d'Image sans sacrifier l'originalité de son projet. Lazarus se présente comme un récit d'anticipation, avec des éléments fantastiques, et une intrigue à tiroirs, portée par un personne féminin fort comme les apprécie le scénariste.

Le premier épisode est une sorte de modèle du genre : il s'ouvre par une longue scène très violente et sanglante qui permet à la fois de présenter l'héroïne et ses capacités extraordinaires, l'environnement dans lequel elle se trouve, et l'enjeu de l'histoire (le lecteur comprend très vite qu'au sein des Carlyle, chacun a ses vilains petits secrets et des objectifs bien distincts).
Les relations entre les protagonistes, les familles, les querelles de pouvoir, les motivations, mais aussi le contexte social, politique, sont exceptionnellement riches, d'une densité rare. Ce sentiment est renforcé par le rythme très soutenu de ce premier chapitre, au point qu'ensuite les autres épisodes paraissent curieusement beaucoup plus décompressés. La concision de l'album (à peine une centaine de pages) aboutit à une certaine frustration.
 
Cette frustration est également nourrie par le fait que Rucka inscrit son récit dans le cadre d'une anticipation futuriste, et s'il parvient sans mal à écrire des personnages et des situations très accrocheuses, il ne fait (il ne peut) que survoler cet environnement atypique. Par exemple, comment le monde en est arrivé là ? Comment ces familles se partagent les terres ? Comment la technologie a-t-elle abouti à la création des Lazarus ? Comment fonctionne cette société ? 

La qualité de travaux antérieurs de Rucka plaide en sa faveur et on peut espérer que les prochains épisodes développent, explicitent tous ces points, qui participeront à la construction même de l'intrigue. Le scénariste a tout de même soigné son ouvrage, su installer une ambiance très prenante, allant même jusqu'à inventer une devise pour le clan Carlyle ("Oderint dum metuant", soit "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent !", inspiré de Caligula et Tibère, et qui pourrait être la clé de toute l'histoire).

Visuellement, Lazarus profite donc du talent de Michael Lark. Le dessinateur avait déjà collaboré avec Rucka sur l'excellente série Gotham Central, et pour les deux premiers épisodes il s'encre à nouveau lui-même (ce qu'il n'avait plus fait depuis cette précédente série justement).

Tous ceux qui, comme moi, ont adoré le travail de Lark sur Daredevil retrouveront intact les qualités de l'artiste ici : la fluidité de son découpage, le soin apporté aux lumières, l'allure de ses personnages, la représentation appliquée des décors (avec une utilisation de l'infographie magnifiquement dosée), c'est un régal. Son trait possède à la fois de l'élégance et un rendu assez brut pour lui conserver un dynamisme redoutable.
Pour un graphiste qui dit ne pas aimer particulièrement mettre en images les combats, Lark démontre pourtant encore une fois à quel point il sait les chorégraphier en leur donnant assez de brutalité pour qu'on en ressente le réalisme, qu'on frissonne pour ses héros (une prouesse quand on sait dès le départ que Forever est invulnérable). De la même manière, s'il utilise le plus souvent un registre d'expressions réduit, Lark réussit à traduire les émotions qui traversent les personnages, compensant cela par des compositions intelligentes (un dialogue ne se réduit pas à des champs-contrechamps ou des gros plans sur les visages).

La colorisation de Santi Arcas s'appuie sur des teintes brunes, ocres, des tons chauds, qui évoquent des ambiances western, enrichissant encore le style du récit.

Lazarus s'impose donc comme une série très prometteuse, avec des personnages riches, complexes, une intrigue palpitante, un univers avec un fort potentiel. Difficile de faire la fine bouche devant ce nouveau projet, sauf qu'on souhaiterait qu'Image Comics propose à l'avenir des albums un peu plus fournis (le minimum serait d'agrémenter le programme avec les variants covers)...

mercredi 2 avril 2014

LUMIERE SUR... STUART IMMONEN

Quand Stuart Immonen adapte Rainer Maria Rilke...
(source : www.immonen.ca)