dimanche 19 avril 2015

Critique 607 : SPIROU N° 4018 (15 Avril 2015)


Le retour d'Imbattable assure un bon moment de lecture. Les héroïnes des Nombrils figurent sur le bandeau, pour, elles aussi, un court récit.
(La semaine de Spirou : un édito très marrant cette semaine !)

J'ai aimé :

- Dad. Papa prend le frais dans un square avec Bébérinice: ne croyez jamais que c'est simple de surveiller un bébé ! Nob est toujours au sommet : en quatre bandes et 11 cases, il brode des péripéties drôles et tendres, avec une chute "smoutch" à souhait. Les dessins sont merveilleux.

- Dent d'ours : Werner (5/9). Et si Werner n'était pas celui qu'on croyait : le secret sur sa véritable identité et son passé se trouvent dans un drame de jeunesse...
Encore un épisode très bref (4 pages) mais Yann y dévoile un twist vraiment épatant, qui relance complètement l'intrigue, ses enjeux : on peut toujours déplorer le rythme de cette pré-publication mais malgré tout, ce récit est prenant. Et les dessins de Henriet sont superbes, même quand il est privé d'avions.

- Ma grand-mère est une sorcière : La disparition. Frudule a perdu, comme chaque année à la même période, sa grand-mère, Mamita, et sollicite l'aide de ces deux nigauds de Thierry et Clint.
Guillaume Bouzard renoue avec sa meilleure veine dans ce court récit (4 pages) : sur un argument très simple, il nous mène par le bout du nez. C'est une série bizarre, au graphisme décalé, mais dont la légère étrangeté fait tout le charme.

- Boni : Les monstres en dessous du lit. Ian Fortin réalise quatre nouveaux strips très rigolos, qui ne manqueront pas d'évoquer, par son thème, un gag récurrent de Calvin & Hobbes, mais sans imiter Bill Watterson. La chute de la dernière bande est irrésistible.

- Imbattable : Le retour du Plaisantin. La Némésis d'Imbattable a trouvé un moyen de s'évader de prison, mais Imbattable va se dresser sur son chemin.
Pascal Jousselin, à chaque nouvel épisode de sa série, joue en virtuose avec les règles du découpage, sans la lignée des expérimentateurs comme Marc-Antoine Matthieu ou Fred, avec une malice supplémentaire : cette fois encore, il mystifie le lecteur, qui devra lire en transparence les deux dernières planches (sur les 6 que compte l'aventure) pour apprécier l'astuce. C'est bluffant, aussi bien en ce qui concerne la narration que la prouesse graphique.

- Minions. Didier Ah-Koon et Renaud Collin ne sont pas toujours inspirés avec leurs lutins jaunes, mais le gag de cette semaine renoue avec leurs meilleures trouvailles : tous ceux qui auront joué au "catcher" dans une foire foraine apprécieront...

- Le Club des Huns. Les hommes d'Attila sont d'humeur taquine et le pauvre Bruno en fait les frais avant que le chef prenne cher : Dab's est très en forme encore une fois. Sa troupe de barbares aussi bête que leur leader produisent des gags désopilants que le dessin économe sert à merveille.

- Zizi chauve-souris. Pas simples, les retrouvailles entre le mentor de Suzie et sa grand-mère : Trondheim et Bianco ont l'art et la manière de nous faire marrer avec trois fois rien, jouant sur le comique de répétition en orfèvres.

- L'Atelier Mastodonte. Trondheim et Bianco, encore eux, se rappellent du dernier festival d'Angoulême : une épreuve de patience pour le premier, le décadence pour le second. Pas le meilleur cru de la série (d'autant que la situation commence quand même à dater), mais les mésaventures de Bianco sont quand même croquignolettes.

- Tash & Trash. / Captaine Anchois. Dino et Floris à leur top : une rupture poilante et un jeu avec les pirates qui dégénère mais dans les deux cas, des strips imparables

En direct de la rédak donne la parole à Delaf et Dubuc, les auteurs des Nombrils : dommage que leur BD ne soit pas aussi intéressante que leur discours... La semaine prochaine, numéro spécial pour la journée mondiale de la Terre (avec donc un sommaire qui sera un peu chamboulé).
Les aventures d'un journal revient sur la carrière d'Arthur Piroton, le mythique dessinateur de Jess Long : j'ai eu la chance, il y a longtemps (dans les années 80) de rencontrer cet artiste fabuleux, et ça me fait plaisir de voir que Spirou lui rende hommage, vingt après sa mort.

Les abonnés ont droit à un beau Fan-Art : Les Tuniques Bleues, avec des contributions, entre autres, de Bonhomme, Henriet, Dab's, et Jousselin.

mercredi 15 avril 2015

Critique 606 : ASTERIX, TOMES 23 & 24 - OBELIX ET COMPAGNIE & ASTERIX CHEZ LES BELGES, de René Goscinny et Albert Uderzo


ASTERIX : OBELIX ET COMPAGNIE est le 23ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo, publié en 1976 par Dargaud.
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César est excédé et cherche une solution pour définitivement faire plier les irréductibles gaulois, pour cela il demande conseil à ses sénateurs. Mais c'est d'un jeune diplômé qu'il reçoit une idée.
Saugrenus est donc envoyé au camp de Babaorum et il convainc Obélix, qu'il rencontre dans la forêt, de lui livrer des menhirs contre rétribution, lui promettant d'en faire l'homme le plus important de son village grâce à ce contrat.
La réussite d'Obélix, qui emploie à tour de bras des assistants dans sa carrière et pour chasser des sangliers à sa place, aiguise les ambitions de ses voisins, qui se lancent à leur tour dans ce commerce, mais précipite aussi sa brouille avec Astérix et même son petit chien Idéfix.
Toutefois, le plan de Saugrenus montre vite ses limites : le stock de menhirs achetés à prix d'or ruine César et l'encombre, puis provoque une révolte des tailleurs de pierre romains.
Astérix, avec l'aide de Panoramix, va alors s'employer à raisonner tout le monde car Saugrenus refuse désormais tout nouvel achat...
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ASTERIX CHEZ LES BELGES est le 24ème tome de la série, écrit (pour la dernière fois) par René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo, publié en 1979 par Dargaud.
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La relève de légionnaires arrive au camp de Laudanum, mais les nouveaux soldats désarçonnent Astérix et Obélix quand ils en rencontrent un dans la forêt : en effet, celui-ci est content d'être affecté dans la région après une campagne douloureuse en Belgique dont les guerriers ont été qualifiés de plus braves des résistants par César !
En apprenant cela, le sang du chef Abraracourcix ne fait qu'un tour et décide, contre l'avis du conseil du village, de partir vérifier si ces belges font de si bons adversaires. Astérix et Obélix le suivent et font ainsi la connaissance de Gueuselambix et ses troupes.
Pour départager les deux peuples, il est convenu de détruire un maximum de camps romains dans le plat pays afin que César révise ou non son jugement. Mais la compétition aboutit à un match nul. Néanmoins, les dégâts sont assez considérables pour le légat Volfgangamadéus prévienne César de la situation et que celui décide d'aller raisonner tous ces barbares, belges et celtes : des romain revanchards, voilà de quoi réconcilier les rivaux !

Ainsi donc, avec ces deux tomes, prenait fin l'ère Goscinny : le décès, aussi absurde (dans ces circonstances) que triste (pour la bande dessinée, et en particulier les séries qu'il écrivait), du scénariste allait porter un coup particulièrement rude à Astérix, peut-être son titre favori, en tout cas le plus populaire, et à son partenaire Uderzo, qui restera inconsolable et hésitera longtemps à entretenir la flamme.

Que reste-t-il du chant du cygne de Goscinny sur Astérix ?

A dire vrai, au risque de paraître sévère, pas grand-chose de bon. Pour un peu, on pourrait croire que l'auteur, même s'il avait vécu plus longtemps, avait fait le tour de la question ; on voit en tout cas mal ce qu'il aurait pu raconter de plus, et surtout de meilleur. Et le meilleur était déjà derrière lui avec Astérix.

Ni Obélix et compagnie ni Astérix et les belges n'ajoutent quoi que ce soit à la légende de la série ni au prestige de son scénariste : les deux histoires sont moyennes, pour ne pas dire médiocres. La magie n'opère plus, la mécanique tourne dans le vide, ne subsiste que des formules répétitives, un humour de moins en moins opérant. Déjà, à cette époque, on remarque à quel point le titre est devenu moins une BD qu'un concept, une machine à cash qui se contente du minimum pour exister, forte d'un lectorat plus que conséquent et acquis à sa cause au point d'acheter chaque nouvel album sans plus regarder ce qu'il propose. C'est assez triste en vérité.

Prenons Obélix et compagnie : l'argument est minimaliste mais prometteur. Un jeune ambitieux propose à César un plan délirant pour (encore) monter les irréductibles gaulois les uns contre les autres et, ce faisant, précipiter leur chute face à l'empire romain. On a déjà vu ça à de nombreuse s reprises dans la série et le burlesque assumé de la situation de départ suscite un sourire aimable, bienveillant : c'est tellement absurde que c'est rigolo.

Mais Goscinny n'en fait rien : cette idée n'est pas développée sinon pour finir par admettre qu'elle est effectivement bête, vouée à l'échec, et se résoudra dans une énième séance de bourre-pifs contre une garnison de romains, après le désaveu de César. Encore une fois, les jalousies créées dans le camp gaulois sont aussi vite expédiées qu'elles sont nées : qu'importe, à la fin, nos héros auront une nouvelle fois corrigé les légionnaires et se goinfreront au clair de lune, avec leur barde écrasé sous un menhir. D'une certaine manière, toute l'inertie qui a rongé la série est alors résumée : ce que provoquent ou subissent les irréductibles ne durent que le temps d'un album, les personnages n'évoluent pas d'un iota. 

Astérix ou le refus de grandir, d'évoluer : on comprend là l'une des raisons de son succès puisqu'en lisant un titre qui ne bouge jamais vraiment, qui revient toujours à sa base (à l'image des voyages de son héros), ses fans n'ont pas non plus l'impression de vieillir, d'être dérangé dans leur confort. La paresse de l'écriture de la série rejoint en quelque sorte la paresse de beaucoup de lecteurs de BD, catégorie tellement conservatrice (et ne croyez pas que je m'épargne en disant cela : le fait d'avoir relu ces albums m'a fait mesurer à quel point, par fainéantise, je préfère parfois revenir à des classiques que tenter des découvertes).

Pour Astérix chez les belges, la logique est encore plus poussée : ce stupide concours de dévastation de camps romains en Belgique est motivé par les plus bas instincts, les plus grotesques mobiles - l'orgueil d'Abraracourcix ne vaut pas mieux que la mauvaise foi de Gueuselambix. D'ailleurs Goscinny excuse tout à ces deux chefs bouffis de vanité et aussi gras du bide que niveau humour : où sont passés les gags sur les pays visités par Astérix et Obélix, le malicieux contraste entre les caractères gaulois et étrangers ? On n'en trouve plus trace dans ce tome-là, quelques allusions rapides et sans génie sur Jacques Brel, les pommes frites, les moules rappellent à peine que l'action se déroule ailleurs qu'en Gaule - un comble !

La série n'est plus que le fantôme de ce qu'elle a été au niveau narratif, son insolence, sa drôlerie se sont évaporées au même rythme que Goscinny a réduit ses histoires à de vagues trames tellement grossièrement tissées qu'on sait dès les premières pages où cela va et comment.

Le plus dramatique dans ces échecs, c'est que, parallèlement à ce naufrage scénaristique, la partie visuelle est de plus en plus agréable. Le modelé du trait de Uderzo a atteint une authentique perfection, la capacité de l'artiste à tout dessiner, sa maîtrise technique sont éblouissantes.

Mais ce talent ne servant plus que de pseudo-récits se gâche aussi terriblement : avec l'âge, on le sait, le grand Uderzo fera appel à un véritable petit studio pour l'assister, créditant discrètement ses collaborateurs (qui ne feront jamais plus que peaufiner les crayonnés du patron, sans apporter de plus value réelle - à des lieues de ce qu'accomplirent les adjoints occasionnels ou durables comme Will ou Jidéhem chez Franquin ou même Edgar P. Jacobs et Bob De Moor avec Hergé). Pourtant, dans Obélix et compagnie comme dans Astérix chez les belges, on déjà ce sentiment de lire des albums réalisés avec le renfort de petites mains, ou alors d'un dessinateur se contentant parfois du strict minimum (comme lorsqu'il représente les décors belges - ou plutôt l'absence de décors...).

L'avant-dernière planche du tome 24 prouve pourtant la virtuosité fulgurante de Uderzo quand il signe une splendide pleine page entièrement peinte, inspirée par Bruegel l'ancien, pour une scène de banquet entre belges et celtes réconciliés. Mais comme ce morceau de bravoure paraît bien isolé, esseulé...

On ne saura jamais si Goscinny, et dans une moindre mesure Uderzo, auraient rebondi positivement après deux opus aussi décevants. En avaient-ils seulement envie avec une machine aussi bien huilée, déjà enrichie par moults produits dérivés (en premier lieu des dessins animés, eux-même peu fôlichons, puis plus tard des films live très inégaux) ? 
Astérix n'était déjà plus une simple BD depuis longtemps : elle était (et est restée) quelque chose de pire - un phénomène (de société, d'édition) : ce genre de monstres de librairie qui endort tout (ses auteurs, son public). S'il ne faut jamais condamner une BD parce qu'elle est un succès, il faut au moins des créateurs solides et audacieux pour que ce succès ne transforme pas des idées en formules et tue un titre.

mardi 14 avril 2015

Critique 605 : ASTERIX, TOMES 16 & 19 - ASTERIX CHEZ LES HELVETES & LE DEVIN, de René Goscinny et Albert Uderzo


ASTERIX CHEZ LES HELVETES est le 16ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo, publié en 1970 par Dargaud.
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Le gouverneur romain de Rennes, Gracchus Garovirus, détourne massivement l'argent des impôts en attendant de partir loin et pour, entretemps, payer ses orgies.
Tout se complique lorsqu'il reçoit la visite du questeur Claudius Malosinus qui vient procéder à une enquête sur les finances de la ville. Garovirus, pour s'en débarrasser, l'empoisonne mais le percepteur entend parler par un légionnaire de Panoramix, un druide qui pourrait le soigner.
Au chevet du malade, Panoramix affirme être en mesure de préparer un antidote mais il a besoin pour cela d'un edelweiss et envoie Astérix et Obélix en cueillir dans les montagnes suisses. C'est le début d'une folle course-poursuite : les deux gaulois partent en Helvétie, Malosinus est transporté pour sa sécurité au village du druide et Garovirus fait prévenir son ami le gouverneur Diplodocus qu'il faut supprimer les deux hommes chargés de trouver l'étoile d'argent...
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ASTERIX : LE DEVIN est le 19ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo, publié en 1972 par Dargaud.
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Une nuit d'orage (signe que le ciel va leur tomber sur la tête car les dieux sont en colère ?), les irréductibles gaulois, tous réfugiés dans la maison de leur chef, reçoivent la visite d'un devin Prolix. Celui-ci les baratine pour les abuser, à l'exception d'Astérix qui le considère comme un charlatan.
Au matin, le beau temps revenu, le devin repart mais Bonemine, la femme d'Abraracourcix, le rattrape dans la forêt, convaincu qu'il peut lui révéler son avenir. Prolix en profite pour abuser de ses largesses et répète la manoeuvre avec d'autres habitants qui viennent le consulter en secret.
Lorsqu'il est arrêté par les légionnaires du camp de Petibonum, Prolix doit composer avec son centurion, le sceptique et manipulateur Faipalgugus, qui veut se servir de lui pour se débarrasser des gaulois.
Effrayés par une nouvelle prédiction du devin, les villageois quittent leurs domiciles... sauf Astérix et Obélix qui sont rejoints par Panoramix, de retour d'une réunion de druides et qui apprend la situation. A eux trois, ils vont donner une bonne leçon à la fois aux faux oracle, aux romains et à leurs amis en mystifiant les uns et en rassurant les autres...

Voilà deux excellents crus ! Réalisés à deux ans d'écart, ils témoignent de la meilleure inspiration de leurs auteurs, qui s'appuient sur ce qu'ils savent le mieux faire dans les deux registres de prédilection de la série : d'un côté, on a une aventure fondée sur un voyage ; de l'autre, un récit qui se déroule dans le village.

Le périple qui entraîne Astérix et Obélix en Suisse est motivé par un argument simple mais ingénieux puisque c'est un romain qui, sollicitant l'aide de Panoramix, est à l'origine de leur mission (ramener un edelweiss, l'étoile d'argent, une fleur rare et délicate qu'on trouve en altitude - et nécessaire pour un antidote du druide). Voir les gaulois sauver la mise d'un romain (le questeur Malosinus) mais qui va permettre quand même d'en punir un autre (le gouverneur Garovirus) n'est pas banal et efficace.

Goscinny est étonnamment sobre et subtil quand il aborde les suisses et ne s'en moque que gentiment avec des gags sur la fondue, les coffres de leurs banques, et le yodel. C'est néanmoins drôle, même si l'histoire en elle-même est assez fournie pour presque s'en passer car les rebondissements sont nombreux. 
Cela se corse un peu quand Obélix s'enrhume durant le séjour puis se goinfre d'un chaudron entier de fondue avant de vider un tonneau complet de vin : il est alors tellement repu et ivre qu'il perd connaissance ! Astérix et ses complices helvètes doivent alors grimper une montagne en rappel tout en tirant Obélix avant qu'au sommet ils trouvent la fleur puis que le petit gaulois effectue la descente sur le ventre de son ami, toujours inconscient, comme sur une luge : une séquence mémorable et visiblement directement inspirée par les cartoons américains qu'adoraient Goscinny et Uderzo.

Le devin est encore un meilleur album : il exploite l'idée de l'élément perturbateur, un classique de la série (voir Le cadeau de César, tome 21, ou La Zizanie, tome 15), avec l'apparition d'un étranger dans le microcosme que symbolise le village gaulois, semeur de troubles. 

Son efficacité est d'autant plus redoutable, pour les héros, et jubilatoire, pour le lecteur, que Prolix n'apparaît même comme un agent de César, c'est un profiteur de passage qui saisit l'opportunité de manipuler une foule superstitieuse et susceptible. 
Il est remarquable de constater avec le recul à combien de reprises le scénariste est revenu sur ce postulat de la discorde sans jamais en avoir exploité durablement les effets : à chaque fois, Goscinny s'est contenté, de manière frustrante, de tirer cette ficelle, talentueusement, sur une histoire mais jamais plus, comme s'il ne fallait pas trop la creuser, comme s'il ne fallait pas bouleverser le ronron de la série. 
Dommage car on voit, à chaque fois, que tout n'est pas si paisible dans le village - en vérité, ils sont nombreux à ne pas s'aimer, voire à se vouer une profonde détestation (le vieillard Agecanonix et le forgeron Cétautomatix, Cétautomatix et le poissonnier Ordralfabétix, sans compter les ressentiments éprouvés et/ou subis par le barde Assurancetourix, Bonemine, etc.). Si les auteurs avaient eu plus de courage, Astérix n'aurait pas été simplement une série souvent efficace, aux ventes prodigieuses, mais une saga remuante dépassant le divertissement routinier.

Visuellement, ces deux tomes sont aussi des réussites, chacun dans leur domaine. Uderzo ne force pas son talent pour l'aventure helvétique mais réussit quelques séquences remarquables, comme la représentation répugnante des orgies de Garovirus, ou, donc, l'escalade de la montagne et sa descente, en passant par la longue scène des coffres (une merveille comique, avec un découpage très fluide).

En revanche, pour Le devin, l'artiste produit des planches souvent exceptionnelles, à commencer par l'ouverture de l'album : l'orage dans toute sa fureur, l'arrivée de Prolix - avec des jeux d'ombres très élaborés (assez rares pour être notés dans une BD humoristique où l'éclairage n'est pas forcément l'objet d'une attention spéciale), la forêt, et encore la vie dans le camp romain. 

Uderzo prouve, si besoin était, qu'il composait des plans avec un soin étudié, avec des angles de vue inattendus (par exemple, des plans généraux en légère plongée, ou des ruptures dans les enchaînements très énergiques, quand il passe de plans généraux ou d'ensemble à des gros plans - des ponctuations visuelles qui répondent parfaitement aux gags les plus basés sur l'expressivité). La physionomie des personnages est toujours très variée et précise, ce qui économise au scénario des suppléments explicatifs sur la moralité des acteurs : Uderzo sait toujours incarner un vilain impeccable, qu'il soit bête ou méchant, en le dotant d'un look bien senti, d'une gueule bien taillée.

Avec ces deux histoires, parues en peu de temps, on est vraiment au coeur des meilleurs épisodes de la série.

lundi 13 avril 2015

Critique 604 : ASTERIX, TOMES 12 & 15 - ASTERIX AUX JEUX OLYMPIQUES & LA ZIZANIE, de René Goscinny et Albert Uderzo


ASTERIX AUX JEUX OLYMPIQUES est le 12ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo, publié en 1968 par Dargaud.
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En surprenant le légionnaire Cornedurus à l'entraînement dans la forêt voisine de leur village, Astérix et Obélix apprennent qu'il se prépare pour les jeux olympiques.
Panoramix apprend aux gaulois en quoi consistent ces jeux et à quelle fréquence ils ont lieu après que le centurion Tullius Mordicus soit venu demander à Abraracourcix que ses hommes ne perturbent pas son champion (grâce aux performances duquel il espère obtenir une promotion).
Mais le chef du village décide de participer aux jeux. Le souci, c'est que seuls les romains et les grecs y sont admis, mais Astérix fait remarquer que la Gaule étant envahie par César ils peuvent s'y présenter comme romains.
Une fois à Olympie, les villageois visitent les monuments grecs, s'entraînent (à leur manière), mais un magistrat olympique les informe d'un point crucial du règlement : il leur est interdit de consommer leur potion magique dans le cadre des compétitions !
Astérix s'aligne donc seul à la course et Panoramix élabore un stratagème pour piéger les romains afin de les vaincre dans cette épreuve...
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ASTERIX : LA ZIZANIE est le 15ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo, publié en 1970 par Dargaud.
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Furieux que le village des gaulois lui résiste toujours et contrarié par les sénateurs qui refusent de le soutenir dans de nouvelles campagnes de conquêtes tant qu'il ne fait pas régner l'ordre dans tout le pays occupé, César accepte de suivre la proposition d'un de ses conseillers en semant la zizanie dans le camp ennemi.
Son arme secrète : Tullius Detritus, spécialiste pour monter n'importe qui contre les siens. Il est envoyé au camp d'Aquarium, dirigé par Caius Aérobus, et ne tarde pas à se présenter au village où il offre un présent à Astérix en s'adressant à lui comme au chef de l'endroit.
La jalousie gagne toute la population, mais Detritus n'en a pas terminé avec sa guerre psychologique puisqu'il réussit à faire croire que les romains possèdent la recette de la potion magique. Astérix, Obélix et Panoramix usent alors de la même fourberie pour retourner l'opinion de leurs amis et instiller le doute dans le camp romain...

Faute de disposer à la bibliothèque municipale du tome 13 (Astérix et le chaudron), je serai donc dans l'impossibilité de le critiquer. J'ai pu cependant mettre la main sur les tomes 12 et 15 (après vous avoir parlé du 14, Astérix en Hispanie, récemment), et je vais relire les 16, 19, 23 et 24 pour lesquels j'écrirai deux futurs articles groupés (je ne prévois pas de lire les albums écrits et dessinés par Uderzo seul, ni les tomes précédents le 12 - que j'ai toujours trouvés moins aboutis, au moins visuellement).

Voilà pour le programme. Maintenant, passons aux albums Astérix aux Jeux Olympiques et La Zizanie

Tout d'abord, c'est à partir des J.O. que, à mes yeux, le graphisme d'Uderzo sur la série commence à arriver à maturité : les personnages trouvent leurs formes définitives (c'est particulièrement notable avec Obélix, qui sans perdre sa silhouette "enveloppée" a gagné en longitude), et surtout le trait du dessinateur a atteint une fluidité remarquable, avec cet encrage au pinceau si reconnaissable, qui ne peut que susciter l'admiration. Bien des dessinateurs, y compris n'évoluant pas dans des BD du même registre humoristique qu'Astérix, s'en inspireront (je pense par exemple à Denis Bodart, qui avait expliqué dans le journal "Spirou" qu'il avait trouvé avec Uderzo son premier maître avant de découvrir Jordi - Torpedo - Bernet).

Le cadre choisi par Goscinny pour l'histoire permet à l'artiste de montrer toute l'étendue de son talent : la suggestion du mouvement y est prédominante, dès les premières pages, quand Cornedurus s'entraîne et tombe sur Astérix et Obélix. La série a fait et fera encore son sel de l'exploitation des exploits physiques, exagérés par les effets de la potion magique (le deus ex machina de bien des intrigues), et durant tout ce récit, on assiste à une sorte de succession de performances corporelles puisque cela aboutit aux jeux olympiques.

Cette dimension permet aux auteurs de distinguer avec malice deux modèles d'athlètes : d'un côté, il y a les gaulois, qui boivent, s'empiffrent, bref ignorent toute diététique avant les épreuves sportives ; et de l'autre, les romains et les grecs, présentés comme des individus aux muscles saillants, à la discipline absolue, mais qui se mettent à douter (de manière différente) face à cet adversaire inattendu (les romains redoutent évidemment la potion magique ; les grecs, plus orgueilleux, déplorent le mauvais exemple donné par les gaulois, la décadence qu'ils incarnent - ce qui inspire à Goscinny plusieurs calembours, toujours aussi peu drôles).

Ce traitement, même s'il est écrit dans le but de faire rire, n'en reste pas moins légèrement douteux et rappelle une certaine tendance de l'humour français à moquer d'autres cultures en les décrivant plus rigides alors que, nous, nous serions de sympathiques hédonistes, servis par la chance, et dotés d'une solide prétention, d'une suffisance certaine. Lorsque les hommes du village partent pour Olympie, bien entendu leurs femmes ne les accompagnent pas, et Goscinny n'est pas inspiré en faisant dire à Bonemine (l'épouse d'Abraracourcix) qu'elles vont en profiter pour.. Faire du ménage ! Personnellement, c'est ce genre de passages consternants qui m'a de tout temps déplu dans Astérix : quand l'ironie devient sarcasme (Hugo Pratt avait une jolie formule pour comparer ces deux tournures d'esprit en disant que "le sarcasme est à l'ironie ce que le pet est à la bulle de champagne") et qu'un machisme primaire s'y révèle.

Ce tome 12 est de toute façon assez faible narrativement : il faut attendre la moitié de l'album pour arriver en Grèce et les jeux ne démarrent qu'à la 35ème (sur 44) planche ! Tout cela met un temps fou à se mettre en place et Goscinny n'utilise finalement que très peu les épreuves sportives pour fournir des gags dans un récit que le titre met pourtant en avant. La couverture de l'album spoile d'ailleurs le dénouement !

Comment s'étonner alors que le film qui en a été adapté soit lui-même mauvais (une énorme production mal réalisée, avec pléthore de guest-stars, tout ça pour plaire à Uderzo qui n'avait pas apprécié les libertés prises par Alain Chabat dans Astérix : Mission Cléopâtre) ?

Heureusement, La Zizanie est d'une bien meilleure qualité. Goscinny part en effet d'une situation très simple, comme il savait si bien les imaginer, un énième plan tordu de César (même s'il le met en oeuvre après qu'un de ses conseillers lui a inspiré) pour des conséquences maximales sur les irréductibles gaulois. On retrouvera d'ailleurs un motif similaire dans Le cadeau de César (tome 21).

Detritus, est resté, à juste raison, comme un des meilleurs vilains de la série, car sa capacité de nuisance n'a d'égale que l'efficacité de sa méthode, et le scénario réussit excellemment à mettre en scène ses manoeuvres, de façon rapide et imparable : on souffre de voir les héros ainsi manipulés, tombant dans le piège tendu, se divisant. La menace fonctionne à plein régime.

Les gags sont très drôles, d'une méchanceté surprenante qui souligne les rapports tendus de la communauté des héros : c'est un des rares (sinon le seul) albums où on a le sentiment que ce chacun exprime révèle la vérité de ce qu'il pense - jalousie, brutalité, orgueil, bêtise. Le tableau n'est vraiment pas flatteur et le seul regret qu'on peut nourrir au terme de cette intrigue est que Goscinny n'ait pas exploré plus longtemps ce que cette histoire avait dévoilé entre les habitants du village : le fait que tout le monde se réconcilie, comme si finalement rien de grave ne s'était passé, trahit une certaine frilosité éditoriale, comme s'il ne fallait absolument pas faire évoluer ce microcosme - cette inertie narrative qui frappe bien des séries pour n'en faire que des produits, parfois certes bien faits, mais sans aspérités.

Mais ne boudons pas trop notre plaisir car, en prime, Uderzo est en grande forme : la majorité des scènes se déroulant dans le village, il choisit une option visuelle étonnante en préférant non pas détailler plus franchement le décor (en montrant par exemple les différentes maisons, rues) mais consacrer ses efforts à découper le plus efficacement possible l'action. 

On assiste à un défilé de portes qui claquent, de chutes (Abraracourcix et ses porteurs), de revirements (Obélix ne supportant pas de se fâcher avec Astérix), mais aussi à un véritable concours de mimiques très expressives (la face éternellement sournoise de Detritus, la bonhomie roublarde de Panoramix, la lassitude exaspérée d'Abraracourcix, l'incompréhension débonnaire d'Obélix, la complicité entendue d'Astérix). Et les femmes du village ont aussi de grands moments de crèpage de chignons, qui en disent aussi long sur leur caractère envieux les unes envers les autres que sur les sentiments qu'elles éprouvent pour leurs compagnons (dont elles déplorent et encouragent tour à tour la situation sociale).

On notera par ailleurs que Uderzo, qui, comme beaucoup de ses collègues de l'époque (Franquin, Morris, Tibet...), était à l'occasion un caricaturiste-portraitiste fameux, a donné au centurion Caius Aérobus les traits de Lino Ventura.

Deux tomes encore une fois très partagés qui soulignent l'inégalité de la série, capable de sombrer dans une production peu inspirée comme d'atteindre une force comique épatante.

dimanche 12 avril 2015

Critique 603 : SPIROU N° 4017 (8 Avril 2015)


Yoko Tsuno revient et a donc droit aux honneurs de la "une" : la série de Roger Leloup a quand même pris un coup de vieux, 44 ans après sa création...

J'ai aimé :

- Dad. Roxane réécrit les contes de fée de que son père raconte à Bébérénice : toujours pas crédible, mais plus tonique. Nob ne quitte pas les sommets où il est confortablement installé pour son 65ème gag.

- Les aventures de Spirou. Suite et fin du poisson d'Avril bluffant concocté par Fred Neidhardt : tout se termine de manière délirante, mais on saluera le travail de l'artiste qui a su amuser la galerie en rendant un hommage très soigné à Rob-Vel.

- Dent d'ours : Werner (4/9). Hanna choisit Werner/Max pour la seconder dans le cadre du "projet A". Le jeune homme se souvient des persécutions subies par lui et sa famille à cause des jeunesses hitlériennes.
L'histoire suit son cours, cahin-caha : on aimerait aimer davantage ce récit au rythme inégal même si Yann sait intriguer le lecteur. En revanche, les dessins de Henriet sont toujours magnifiques et rattrapent en quelque sorte la narration. A voir quand même si cela tiendra sur les 5 épisodes restants (c'est la limite d'une pré-publication aussi longue).

- Boni : La petite sortie en famille. Ian Fortin, après ses premiers strips où son drôle de héros subissait beaucoup, rectifie le tir en en faisant un personnage plus malicieux : ça reste un bonheur.

- Le Club des Huns. De l'art de donner l'assaut et de celui de l'hémistiche : Dab's continue à dérouler tranquillement mais de façon réjouissante ses doubles strips et prouve qu'il est aussi à l'aise avec le gag visuel qu'avec l'humour qui s'appuie sur le texte.

- Rob. James et Boris Mirroir explorent la libido de leur robot quand il se fait draguer : c'est toujours aussi absurde et réussi, ça ne ressemble à rien mais c'est ça qui est bien.

- Zizi chauve-souris. Trondheim et Bianco mettent en scène avec toujours un humour acide la tentative de retrouvailles entre le coach de Suzie et sa mère : trois strips où le dessin expressif et les dialogues féroces se marient à merveille.

- L'Atelier Mastodonte. Les cafards ont envahi l'atelier : Trondheim refuse d'y retourner tant que le problème n'est pas réglé, Jousselin le rassure (aux dépens de Caillez). Pas du meilleur niveau pour cette série, mais quand même agréable (et sans crainte pour la suite, vu la faculté de rebond du titre).

En direct de la rédak donne la parole à Arthur de Pins en pleine production de son dessin animé adapté de sa BD Zombillenium (apparemment, l'artiste va continuer à donner régulièrement des nouvelles de ce projet ambitieux). Et, joie, la semaine prochaine, Imbattable est de retour !
Les aventures d'un journal revient sur le n° 2000 de la revue dans laquelle démarra la pré-publication de La Soupe aux Schtroumpfs, auquel Marc Wasterlain participa activement mais pour qui l'expérience s'avéra très ingrate.

Pour agrémenter ce n° plutôt moyen, les abonnés ont droit à un stripbook narrativement inventif (mais hélas ! pauvrement dessiné) : Andy & Angie - Happy bofday