lundi 8 février 2016

Critique 812 : SPIROU N° 4060 (3 Février 2016)... + UNE SURPRISE !


Jérôme et Anne-Claire Jouvray lancent cette semaine une nouvelle série western intitulée Six-Coups et ont donc droit aux honneurs de la couverture. Sur le bandeau, Katz de Del et Ian Dairin se prépare à un festin.
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 La semaine de Spirou, signée par Pascal Jousselin,
salue l'arrivée de Six-coups en rendant un hommage aux
Chapeaux noirs, un mythique album de Spirou et Fantasio.

J'ai aimé :

- Jérôme K. Jérôme Bloche : Aïna (3/8). Jérôme se lance à la recherche de la jeune femme qui s'était réfugié chez Arthur et Babette doit l'accompagner chez un gynécologue pour ça. Le médecin est clairement un complice de ceux qui retiennent la fugitive...
L'histoire de Dodier est intrigante et bien malin qui devinera où elle va entraîner Jérôme. On retiendra en revanche quelques passages plus légers, dont un malentendu concernant Babette - qui, si on en croit l'auteur dans l'interview en préambule de cette épisode, pourrait inspirer une prochaine aventure... Les pages sont toujours formidablement dessinées : du travail "à l'ancienne", comme l'admet Dodier, mais quelle classe !

- Choc : Les fantômes de Knightgrave II (6/12). En 1955, le gang de Choc commence son audacieux braquage le jour de la Saint-Patrick en plein coeur de New York... 21 ans auparavant, le Duke introduit Eden dans les bas-fonds de Londres...
La dimension feuilletonnesque du récit de Colman rend la lecture, et son commentaire, un peu délicats, surtout que les épisodes diminuent en nombre de pages (juste quatre cette semaine) : il faudra que j'en rédige une critique complète une fois toute l'histoire terminée. Mais c'est toujours aussi passionnant. Et les planches de Maltaite ne cessent d'impressionner par leur richesse... Peut-être trop découpé (et on en est seulement à la moitié), mais comment se plaindre de profiter d'une telle prépublication ?

- Spirou et Fantasio : La colère du Marsupilami (9/9). Le Marsupilami rentrera-t-il avec Spirou et Fantasio ? Réponse dans la fin de cette aventure.
Vehlmann réussit à surprendre et même à émouvoir avec le dénouement de cette 55ème histoire toute entière inscrite dans l'aventure et qui aura été une franche réussite, un des meilleurs (si ce n'est le meilleur) opus réalisé avec Yoann, très en forme lui aussi. Une nouvelle fois, le récit tease le prochain tome qui promet (je cite) "un abominable cauchemar nazi" !

- Boni : Le secret. Ian Fortin met en scène son petit lapin en plein questionnement sur la séduction et le 3ème strip offre, pour une fois, une issue positive pour Boni. Plaisant.

- Le Club des Huns. Où Attila et sa bande devraient se méfier d'un lac gelé quand un lapin passe par là : Dab's livre deux planches très drôles, avec l'inénarrable Zsambor aux aguets.

- Six-Coups : Smoothie-Wesson. Eliot est le fils du shérif qui essaie de lui transmettre son goût des armes alors que le garçon déteste ça. Mais, contre toute attente, il se révèle une fine gachette...
Jérôme et sa femme Anne-Claire Jouvray (qui co-écrit cette série) se lancent dans un western dont le héros déteste les pistolets : l'idée n'est pas banale et sera développée dans de brefs récits complets à la fois autonomes et formant une trame globale. Ce premier épisode est très prometteur et mis en images avec une adresse infaillible. Vivement la suite !

- Capitaine Anchois. Le capitaine enguirlande une nouvelle fois Louis, qui va pourtant sauver l'équipage d'une arrestation certaine : Floris est égal à lui-même, toujours marrant.

- Rob. James et Boris Mirroir exploitent toujours la crise d'adolescence de leur robot et en tire deux gags savoureux : ça peut durer encore longtemps tellement l'idée a de potentiel.

- Happy Birds. Pekko se fait à nouveau virer : drame ou soulagement ? La réponse de Trondheim et Piette est habile et la série toujours aussi originale.

- L'Atelier Mastodonte. Le nouveau venu, Fabien Toulmé, écrit et dessine les deux doubles strips de la semaine : une entrée en matière très accrocheuse et malicieuse, malgré le bizutage de Trondheim et la susceptibilité éprouvée de Jouvray.

- Tash & Trash. Un morceau de bravoure de Dino puisque son gag hebdomadaire tient en une seule case, toujours aussi efficace.

- Game Over. Midam est toujours aussi imaginatif dans le macabre : un gag en une page... Massif et punchy !

- Dad. Roxane et Ondine embobine magistralement leur papa en train de préparer le repas : Nob reste intouchable, avec cet art imparable de la chute, joliment illustrée. (Voir ci-dessous :)

En direct de la rédak donne la parole à M. et Mme Jouvray pour le lancement de leur série Six-coups. La revue va rester au far west puisque, dans le prochain numéro, débute la prépublication (pour dix semaines) du Lucky Luke de Matthieu Bonhomme (voir ci-dessous :).

Les aventures d'un journal revient sur une série inachevée pourtant signée par Charlier et Chéret, Michel Brazier, datant de 1979.

Les abonnés ont droit à un beau poster des Campbell par Munuera.
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Mais ceux, qui comme moi, sont abonnés depuis un an sans interruption, reçoivent aussi avec ce numéro un bonus spécial : un album intitulé Méli-Mélo.

45 auteurs de la revue ont réalisé cette ouvrage, format "à l'italienne", composé d'une image par page et où chacun s'est emparé d'une série d'un collègue. Le résultat est (forcément) inégal, diversement inspiré, mais il y a de vraies pépites, comme :
 Seuls vu par Delaf (Les Nombrils)
 Les Campbell et L'île carrément perdue par Fred Neidhardt (Spouri & Fantaziz)
 Kinky et Cosy par Matthieu Bonhomme (Esteban)
 Esteban par Philippe Aymond (Lady S) 
 Le Royaume par Sylvain Savoia (Marzi)

Y a aussi une superbe Natacha par Benoît Feroumont notamment (mais j'ai pas trouvé de scan)...

Quand je vous dis que ça vaut le coup de s'abonner !

dimanche 7 février 2016

Critique 811 : MINUIT A PARIS, de Woody Allen


MINUIT A PARIS (en version originale : Midnight in Paris) est le 42ème film écrit et réalisé par Woody Allen, sorti en 2011.
La photographie est signée Darius Khondji. Le film est produit par Letty Aronson, Jaume Roures, et Stephen Tenenbaum.
Dans les rôles principaux, on trouve : Owen Wilson (Gil Pender), Rachel McAdams (Inez), Marion Cotillard (Adriana), Léa Seydoux (Gabrielle), Kathy Bates (Gertrude Stein), Corey Stoll (Ernest Hemigway), Adrien Brody (Salvador Dali), Marcial Di Fonzo Bo (Pablo Picasso), Tom Hiddleston (Scott Fitzgerald), Alison Pill (Zelda Fitzgerald)...
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Gil Pender et Inez arrivent à Paris pour y préparer leur mariage, en compagnie des parents de la jeune femme (qui ne s'entendent pas avec leur futur gendre). Gil, qui veut se consacrer à l'écriture d'un roman, aimerait s'installer dans la capitale française mais ce projet ne séduit pas sa future épouse. 
Gil et Inez
(Owen Wilson et Rachel McAdams)

Il doit aussi supporter un autre couple américain dont le mari est un ancien prétendant d'Inez, un type imbuvable, suffisant et prétendant tout savoir sur Paris, sa culture, son passé.
Paul, son amie, Inez et Gil
(Michael Sheen, Rachel McAdams et Owen Wilson)

Un soir, alors qu'Inez va danser avec ses amis, Gil va se promener et s'égare. A minuit, une voiture s'arrête près de l'endroit où il cherche à se repérer et ses occupants l'invitent à une soirée. En route, Gil comprend que ses hôtes sont Scott et Zelda Fitzgerald et qu'il a remonté le temps jusque dans les années 1920. Il rencontre ensuite Ernest Hemingway, Gertrude Stein, Pablo Picasso et la nouvelle muse de ce dernier, la belle Adriana, dont il tombe amoureux au premier regard.
Adriana
(Marion Cotillard)

Pour s'assurer qu'il n'a pas rêvé cette nuit, Gil se rend au même endroit le lendemain, toujours à minuit. A nouveau, il est transporté dans le passé et croise de nouveaux artistes de l'époque : Salvador Dali, Cole Porter, Juan Belmonte, T. S. Eliot, Luis Buñuel, Man Ray...
 Zelda et Scott Fitzgerald
(Alison Pill et Tom Hiddleston)
 Gil, Ernest Hemignway et Gertrude Stein
(Owen Wilson, Corey Stoll et Kathy Bates)
 Pablo Picasso
(Marcial Di Fonzo Bo)
Salvador Dali
(Adrien Brody)
Man Ray et Luis Buñuel
(Tom Cordier et Adrien De Van)

Son beau-père le fait suivre les nuits suivantes mais le détective engagé est semé. L'amour que Gil éprouve pour Adriana fait voler son couple avec Inez en éclats mais aboutit à une impasse car la muse des peintres ne pense trouver le bonheur que dans des années encore antérieures.
Gil et Adriana
(Owen Wilson et Marion Cotillard)

Gil rebondit malgré tout en se posant à Paris, où il peut se consacrer à son roman, et en se liant avec Gabrielle, une jeune et jolie antiquaire, partageant ses goûts...
Gabrielle
(Léa Seydoux)

C'est, parmi les films récents de Woody Allen, un des plus joyeux, les plus drôles, tout en restant mélancolique - il faudra attendre Magic in the Moonlight (en 2014) pour qu'il renoue avec ces tonalités.

A l'époque de Midnight in Paris, Allen a repris son tour d'Europe, entamé avec Match Point, Scoop, Le Rêve de Cassandre, Vicky Cristina Barcelona, et plus tard par To Rome with Love. Ces voyages hors de Manhattan en particulier et de l'Amérique en général découlent de la recherche de financements mais aussi d'une volonté manifeste d'explorer d'autres horizons, de situer ses histoires dans d'autres cadres, même si c'est la première fois en près de quarante ans de carrière qu'il aligne des longs métrages à l'étranger aussi fréquemment.

Profitant d'un crédit d'impôts pour les tournages en France (et certainement en échange d'un petit rôle pour Carla Bruni, la femme du président de la république d'alors, Nicolas Sarkozy), Woody Allen pose donc sa caméra à Paris pour une comédie sentimentale délicieuse. Les premières images sont une succession de cartes postales de la capitale comme si le cinéaste avait voulu se débarrasser de l'hommage envers ses hôtes. Mais on peut aussi estimer qu'il s'agit de la manière dont n'importe quel touriste découvre la capitale et c'est alors une figure logique puisque le héros de l'histoire est un touriste idéalisant Paris.

Derrière quelques bonnes répliques et ce sentimentalisme assumé, Allen ne trompe personne très longtemps en brossant le portrait d'un couple qui, bien que sur le point de se marier, est composé de deux individualités contraires : le romantique démocrate Gil n'a rien à voir/à faire avec cette Inez bourgeoise républicaine, encore moins avec ses beaux-parents qui le méprisent ouvertement. Rarement le cinéaste aura d'ailleurs manifesté autant de critique avec ses concitoyens américains, comme le confirme ensuite le rôle joué par Paul et son amie : non seulement ceux-ci sont d'épouvantables snobs mais en plus ils prétendent mieux connaître la France et sa capitale que ses propres habitants et guides !

Puis le film bascule, à la fois dans la comédie romantique et le fantastique féerique, quand Gil remonte le temps lorsqu'un soir il s'égare en ville et que le douze coups de minuit sonnent. Allen met en scène alors les rencontres de son héros avec la fine fleur culturelle des années 20, une fabuleuse concentration d'expatriés s'illustrant dans la littérature, la peinture, le cinéma.

Le casting est particulièrement soigné et donne un relief à la fois drôle et troublant à cette idée puisque chaque acteur est à la fois très bon dans son rôle mais aussi très ressemblant avec la célébrité qu'il incarne : Tom Hiddleston et Alison Pill pour Scott et Zelda Fitzgerald, Corey Stoll pour Ernest Hemingway, Adrien Brody pour Salvador Dali (deux scènes hilarantes, ponctuées par une réplique culte : "I see... A Rhinoceros !"), Kathy Bates pour Gertrude Stein, Marcial Di Fonzo Bo pour Pablo Picasso... C'est par ce dernier qu'est introduit un personnage fictif mais crédible de muse qui va entraîner Gil et le film dans sa thématique profonde : Adriana ou l'insatisfaction.

Avec cette héroïne dont le protagoniste (comme le spectateur) tombe amoureux au premier regard, Woody Allen interroge l'interprétation de l'art (via un tableau la représentant peint par Picasso) : pour le pédant Paul, la toile raconte une histoire dont Gil connaît la vérité, ce qui est donc communément admis n'est pas toujours vrai.

A mesure que les connaissances qu'acquiert Gil contredisent ce que dit Paul et apprécie Inez, l'évidence que le couple de Gil et Inez ne tiendra pas (n'a jamais tenu) se fait plus évidente. Le film avance ainsi en même temps que l'histoire de Gil et Inez recule, régresse, se dissout. Cette mécanique est actionnée avec une fluidité remarquable.

Ce fossé est souligné aussi par les divergences sociales : Inez et ses parents sont plus soucieux des apparences que d'authenticité (ainsi, alors qu'ils sont chez un antiquaire et se voient proposer une chaise pour 18 000 $, Gil trouve le prix exorbitant mais sa belle-mère trouve ça "cheap" - un mot qu'i reviendra pour désigner en vérité autant les goûts que la personnalité de Gil). Ce sont des bourgeois mesquins et racistes, prêts à accuser sans preuves une femme de ménage (quand Inez perd une paire de boucles d'oreilles, que Gil lui a prise pour les offrir à Adriana) et à railler les français ou les opinions jugées communistes de Gil.

Néanmoins, ledit Gil a un rôle ambigu : il mène une double vie, courtisant sans scrupules Adriana, qu'il lâchera, plus sidéré que dépité, quand il constatera qu'elle aussi n'a pas les mêmes aspirations que lui, et tombant vite, à la fin, sous le charme de la jolie antiquaire, Gabrielle.

Gil n'est pas non plus un individu si détaché de la réalité qu'il trouve si pénible : son affection pour le passé a besoin de passer par des éléments concrets, physiques, ce n'est pas un doux rêveur nostalgique mais plutôt un fétichiste pour lequel divers objets font office de véhicules : des disques vinyles de Cole Porter, des livres dénichés chez des bouquinistes, les monuments historiques de la capitale - autant de passerelles bien matérielles entre le présent subi et le passé idéalisé. Il n'hésite pas non plus à user des avantages que lui procurent ses allers-retours entre aujourd'hui et hier, comme lorsqu'après avoir croisé Picasso avec Adriana, il fait à son tour la leçon à Paul, ou quand, s'étant fait traduire le journal intime d'Adriana, il sait pouvoir la séduire en lui offrant des boucles d'oreilles (qu'il enlève à la collection d'Inez).

Mais Woody Allen anime Gil de telle manière qu'il nous est toujours plus sympathique que lâche ou manipulateur. Et nous comprenons à la fois sa fascination pour les "Roaring twenties", qui voit défiler une galerie somptueuse d'artistes : comment ne pas l'envier quand il reçoit les conseils d'Hemingway ou Gertrude Stein, dialogue avec Dali, fait la fête avec les Fitzgerald ? La reconstitution est très soignée, et le budget relativement modeste est sur l'écran, dont les éléments sont magnifiés par la photo splendide de Darius Khondji. Allen fait aussi preuve d'une malice jubilatoire quand, au détour d'une scène, Gil glisse à un Buñuel perplexe l'idée du film L'ange exterminateur (qu'il ne réalisera qu'en 1962 !).

La romance avec Adriana introduit aussi une réflexion aigre-douce sur le rapport au temps : Gil fantasme les années 20 quand elle rêve, elle, de la Belle Époque, où elle finira par se rendre et rencontrer de charmeurs Paul Gauguin et Edgar Degas sous les yeux d'Henri de Toulouse Lautrec, qui, eux, auraient souhaité vivre lors de la Révolution française. Tous ont donc en commun de ne pas s'estimer heureux dans leur temps et d'idéaliser des périodes historiques antérieures.

Ces considérations nuanceront la nostalgie de Gil qui comprendra qu'il s'agit moins d'un problème avec le temps que de trouver la femme avec laquelle il se sentira bien au présent. Mais, là encore, Allen résout cela avec ironie puisque son héros trouvera la paix et l'amour avec une charmante antiquaire, donc avec quelqu'un qui, justement, fait commerce du passé. Cela lui permet de dépasser la conviction que c'était mieux avant et que se complaire dans le passé (ou la vénération du passé) revient à fuir le présent au lieu d'en savourer les plaisirs.

Dans un nouveau mouvement de balancier, Gil passe du statut d'homme coincé dans le passé à celui d'homme prêt à aller de l'avant, lorsqu'il abandonne Adriana et retrouve, providentiellement, Gabrielle, après avoir rompu avec Inez entretemps.

Le charme irrésistible du film passe grandement par ses interprètes : Owen Wilson imite un peu trop le phrasé et la gestuelle du cinéaste mais incarne très bien ce Gil tiraillé entre plusieurs femmes, plusieurs époques.
Marion Cotillard campe avec une séduction rare et une fragilité émouvante Adriana, ajoutant Woody Allen à son prestigieux tableau de chasse (avec ses rôles chez Christopher Nolan, James Gray, Ridley Scott, Michael Mann, Steven Soderbergh).
Rachel McAdams incarne à la perfection l'odieuse Inez, tandis que Léa Seydoux n'a besoin que de quelques scènes pour illuminer le film comme Gil.

Minuit à Paris est un film délicieux, d'une grande élégance visuelle (jusque dans son affiche dont le fond est celui de La nuit étoilée peinte par Vincent Van Gogh), drôlement poétique. Cette fantaisie romantique offre aussi son lot de réflexions (sur le temps, sur l'art, sur l'inspiration) avec cette touch si spirituelle qui fait tout le prix du cinéma de Woody Allen.

vendredi 5 février 2016

Critique 810 : TRIBULATIONS D'UN PRECAIRE, de Iain Levison


TRIBULATIONS D'UN PRECAIRE (en version originale : A Working Stiff's Manifesto) est un récit écrit par Iain Levison, publié en 2007 par les Editions Liana Levi.
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Iain Levison

En six chapitres, Iain Levison revient sur de multiples emplois qu'il a décrochés : tous avaient en commun des conditions de travail difficiles et des salaires médiocres, précarisant ceux qui les exerçaient. C'est ainsi qu'il a été employé à la découpe de poissons dans un grand magasin de luxe, barman en remplacement de son co-locataire (Devenir associé), livreur de fioul, peintre de garage (Le câble, un droit naturel ?), cuisinier, camionneur, déménageur (Ne serions-nous pas plus heureux ailleurs ?), employé dans des poissonneries en Alaska (Dans la gadoue), livreur-accrocheur, installateur de câbles (Internet ou le rayon de la mort du cerveau), et, en se préparant à écrire ses aventures, attendant que son téléphone sonne après de nouveaux entretiens d'embauche...  

La lecture des romans de Iain Levison indiquait clairement qu'il avait lui-même connu les galères de ses héros, issus de milieux modestes, vivant tant bien que mal (plutôt mal que bien !) de petits boulots, ayant connu des périodes de chômage. Tout cela trouve sa confirmation et sa relation dans ce texte intitulé Tribulations d'un précaire, comptant moins de 200 pages mais écrites avec un réalisme rageur. Jack London n'est pas mort : il a changé de nom et s'appelle Iain Levison.

A l'origine, l'auteur rappelle qu'il a dépensé 40 000 dollars pour suivre des études universitaires et décrocher un diplôme de lettres - certificat qui ne lui a en vérité jamais permis de trouver un travail décent pour lequel il serait compétent. Pourtant, il a eu le rêve d'écrire "le grand roman américain", mais la réalité l'a rattrapé et de manière très brutale. 

Levison a recensé les jobs qu'il a enchaîné : 42 ! Et il n'a pas ménagé sa peine en devenant tour à tour poissonnier, cuisinier, livreur de fioul, déménageur, serveur... Il a aussi vu du pays puisqu'il a été jusqu'en Alaska où on promettait aux postulants qu'ils bosseraient plus mais pour gagner plus : en vérité, il y a été confronté à des cadences infernales, un climat hostile, une ambiance électrique, pour pêcher du poisson, dormir trempé dans des couchettes, supporter les humiliations de petits chefs et des collègues aux passés troubles et aux opinions limites. Au bout du compte, quand tombe la paie, la récompense est dérisoire, les recours contre les patrons nuls, les travailleurs sont hagards ou à moitié fous, et le retour à la civilisation rude...

Pourtant, malgré ce tableau glaçant, Tribulations d'un précaire est un récit vigoureux, rédigé par un homme à la volonté étonnante, à la lucidité terrible : la prose de Levison est toujours aussi sarcastique, sa narration aussi nerveuse que dans ses romans, et son livre a l'allure d'une aventure (douloureusement) initiatique. On voyage avec lui dans des Etats-Unis à l'économie en bonne santé grâce à l'exploitation de ses salariés. Dans ce pays où tout est possible mais où rien n'est certain et acquis, le secret réside dans le fait qu'il y aura toujours quelqu'un pour accepter (même s'il n'est pas qualifié) un boulot que les autres refusent.

Levison devient donc un de ces vagabonds, sillonnant l'Amérique d'Est en Ouest, du Sud au Nord, version moderne du héros de John Steinbeck, Les Raisins de la colère, dont l'histoire se répète. Le quotidien est rythmé par les petites annonces, les entretiens d'embauche, et la prise conscience qu'on engage moins des hommes qu'ils ne se vendent pour survivre. Seul l'amour de la littérature et de vagues projets d'écrire un jour (peut-être vivre de l'écriture) l'empêchent de sombrer.

Cette nouvelle lutte des classes est racontée avec les tripes : Levison a à coeur de montrer, de décrire, évitant la langue de bois. L'ouvrage abonde en anecdotes, ce qui rend la lecture palpitante et édifiante, Substituant à l'aigreur et la haine une clairvoyance, presque un détachement, imparables. Il s'en amuse quelquefois ("D'où viennent les ­riches ? (...) Sont-ils une race à part, débarquent-ils d'une autre planète ?"), s'emporte aussi (dénonçant la mutation des universités en "industrie" qui ne produit rien sinon de futurs sans-emploi ou les agences d'intérim qui sont devenus "les plus gros employeurs du pays"), mais maintient en toutes circonstances une dignité et une volonté extraordinaires, comme s'il envisageait tout cela comme des expériences de vie.

Deux passages sont particulièrement significatifs et éloquents dans ce récit. D'abord quand Levison philosophe avec ironie : "Regardez l'Union soviétique, un pays fondé sur l'idée que ceux qui travaillent pour vivre devraient être respectés, protégés : ça n'a pas bien marché. Cette expérience sociale sert à présent d'histoire édifiante pour quiconque pense que ceux qui travaillent pour gagner leur vie ont des droits. C'est presque une justification pour ne pas respecter vos ouvriers, pour leur pisser dessus de toutes les manières possibles, pour promouvoir l'idéal capitaliste éprouvé".

Puis, à la fin du livre, il livre un constat sans concession, sans illusion : on peut considérer le travail comme une façon honorable de vivre, mais on n'en retient souvent que les vicissitudes, les dérives, réduisant l'homme à l'état d'esclave d'un système qui se moque des lois. "Ce n'est pas une question d'argent. Le véritable problème, c'est que nous sommes tous considérés comme quantité négligeable. Un humain en vaut un autre. La loyauté et l'effort ne sont pas récompensés.(...) Ceux qui font des promesses sont si loin de tout qu'ils ne voient même plus que leurs promesses ne signifient rien".

Au terme des périples retracés ici, Iain Levison dit : "Je pourrais écrire un bouquin sur cette merde". Tribulations d'un précaire en est le résultat, en provenance d'Amérique mais parlant de partout : un parfait résumé de la mondialisation en somme.

jeudi 4 février 2016

Critique 809 : FENNEC, de Lewis Trondheim et Yoann


FENNEC est un récit complet en soixante doubles strips, écrit par Lewis Trondheim et illustré par Yoann, publié en 2007 par les Editions Delcourt (dans la collection "Shampooing").
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Un petit fennec fuit dans le désert un groupe de serpents et réussit à lui échapper en grimpant sur un rocher. Il réfléchit au moyen de s'en débarrasser définitivement quand il se souvient que sa mère lui avait parlé du collier d'un shaman capable de provoquer la pluie, qui noierait les reptiles.
C'est le début d'un périple plein de rebondissements :  il est enlevé par un aigle dont il dévore les petits, court dans la savane, y rencontre un oiseau friand de serpents mais peu enclin à l'aider, croise la route d'un pangolin stupide, puis d'un gibbon très myope.
Le singe sait où est le collier magique et l'accompagne : en chemin, ils aideront un hippopotame qui souffre des dents, épuiseront un lion prêt à les dévorer et à qui ils livreront une hyène à leurs trousses puis un phacochère qui a le malheur de passer par là…
Les serpents ne sont jamais loin et, quand le fennec découvre que le shaman est un puissant gorille, il se demande si, puisqu'il ne peut lui subtiliser son collier, un arrangement est possible...

Cet album d'une trentaine de pages témoigne encore une fois de la prolixité du scénariste Lewis Trondheim et de sa capacité à s'adapter à tous les formats. Pour l'occasion, il s'associe à Yoann (l'actuel dessinateur de la série Spirou et Fantasio, à l'époque plus connu pour le titre Toto l’ornithorynque), membre fondateur avec lui de L'Atelier Mastodonte (lisible chaque semaine dans la revue "Spirou").

Le récit, qui se déroule linéairement, a pour cadre d'abord le désert africain puis la savane, et on suit avec jubilation les déplacements de ce petit renard qui cherche à échapper à une bande de serpents tout en cherchant le moyen de s'en débarrasser. Trondheim introduit un élément discrètement fantastique quand il évoque que la solution au problème du fennec est un collier magique, mais le scénario n'exploite finalement pas cette astuce.

En revanche, les animaux sont doués de parole et on la langue bien pendue, une caractéristique récurrente dans l'oeuvre de l'auteur : le mauvais esprit mais aussi l'ingéniosité et le persévérance dont fait preuve le petit renard sont réjouissants, donnant lieu à des dialogues cyniques et enlevés, jouant sur le contraste avec d'autres rôles qui n'évoluent pas dans le même registre - le gibbon dont la myopie engendre bien des méprises, le pangolin abruti mais attachant.

Trondheim aime les contraintes narratives et le comic-strip exige une rigueur terrible. Il enchaîne les doubles strips avec une énergie imparable, qui leur permet d'être efficaces séparément et pris dans l'ensemble de l'intrigue : la virtuosité du scénariste est impressionnante. En quatre à six cases, tout est dit et bien dit, c'est drôle, palpitant, insolite, dense. 

Yoann illustre cette histoire en couleurs directes, employant magnifiquement la technique de l'aquarelle. La forme des "personnages" est volontairement sommaire mais très expressive, et le découpage tire pleinement parti du format strict des doubles strips. La palette chromatique privilégie bien entendu les teintes chaudes, solaires, lumineuses, puisque nous sommes en Afrique, et quoique les décors sont eux aussi réduits à l'essentiel, on s'y croirait de façon troublante.

Véritable merveille de concision et de malice, Fennec dépasse la simple suite de gags pour se transformer en un récit initiatique irrévérencieux et malin. Surtout, c'est un livre qui séduit aussi bien les (très) jeunes lecteurs que les plus âgés car les premiers apprécieront son efficace simplicité et les seconds sa dynamique singularité. 

On ne peut que regretter que cette aventure soit restée sans lendemain (même si, par ailleurs, Trondheim et Yoann ont été bien occupés depuis, chacun de leur côté).

mercredi 3 février 2016

Critique 808 : SEUL DANS LE NOIR, de Paul Auster


SEUL DANS LE NOIR (en version originale : Man in the Dark) est un roman écrit par Paul Auster, traduit par Christine Le Boeuf, publié en 2009 par les Editions Actes Sud.

August Brill, 72 ans, ancien critique littéraire au "Boston Globe", lauréat du Prix Pulitzer en 1984, désormais à la retraite, souffre d'une nouvelle insomnie. Il repense à sa femme, Sonia, morte d'un cancer.
Depuis son accident de voiture, au cours duquel il s'est cassé une jambe, il réside chez sa fille, Miriam, 47 ans, qui tente d'oublier son divorce en écrivant une biographie de Rose Hawthorne (fille de Nathaniel Hawthorne). Miriam héberge aussi sa fille, Katya, 23 ans, étudiante en cinéma, qui ne se remet pas de la mort de son ex-fiancé, Titus Small, pris en otage et exécuté en Irak.
Laissant vagabonder ses pensées, il imagine une étrange histoire, celle d'Owen Brick, un modeste magicien qui exerce sous le pseudonyme du Grand Zavello, qui se retrouve, inexplicablement dans un monde parallèle, dans une Amérique déchirée par une nouvelle guerre civile mais où n'ont eu lieu ni les attentats du 11-Septembre ni la guerre d'Irak.
Brick est contacté par Virginia Blaine, son amour d'enfance, devenue résistante, qui lui confie une mission cruciale, dont le dénouement pourrait mettre fin à cette guerre : il s'agit d'éliminer un homme qui a créé ce conflit... August Brill !
Cette intrigue conduit le personnage comme Brill dans une impasse. Katya rejoint alors son grand-père dans sa chambre et, en dialoguant sur son couple avec Sonia (et sa liaison intermédiaire avec Oona McNally), il encourage sa petite-fille à se confier sur son histoire avec Titus, la nécessité de rebondir, afin que Miriam profite aussi de cette dynamique.

C'est un roman à la fois bref (moins de 200 pages), dense, poignant que signe là Paul Auster, un texte qui porte sa marque identifiable entre toutes, enchevêtrement de récits d'une rare clarté sur le deuil, la solitude et la renaissance.

Il y est question de mondes parallèles, références aux théories de Giordano Bruno, et de souvenirs, prétextes à une méditation sur le poids de l'existence pour un individu et la famille. Seul dans le Noir est une allégorie à la fois désespérée et lumineuse, au déroulement remarquablement fluide malgré les récits enchâssés qui la forment. Ici, la matière romanesque se présente comme un moyen de mettre des mots sur la souffrance et la volonté de la dépasser.

Auster invoque toutes sortes de médias - la littérature, la critique littéraire, la musique, le cinéma, la poésie, la mémoire - pour évoquer l'absence qui hante chacun des trois protagonistes : celle de Sonia pour August, celle de son mari pour Miriam, celle de Titus pour Katya. La relation de Brill avec sa petite fille, tous deux confrontés au deuil, trouve dans le visionnage de DVD un moyen de s'échapper et de prendre conscience de ce qui les éprouve. Lorsqu'ils analysent ensemble quelques films (comme La grande illusion ou Le voleur de bicyclette), l'importance des objets comme véhicules de la mémoire et des sentiments devient cruciale.

Mais comme souvent chez Auster, rien n'est immédiatement évident : d'abord, le récit semble bâti sur les divagations d'August Brill qui imagine cette histoire de guerre civile dans un monde parallèle, où un Owen Brick est chargé de le tuer pour que ce conflit cesse. Le récit des aventures de ce magicien transporté dans une Amérique déchirée parle pourtant de l'envie d'un homme d'en finir avec la vie, de la tentation (et la réalisation) d'une infidélité (August trompa sa femme, Sonia, comme Owen finira par tromper la sienne, avec Virgina Blaine). Soucieux de ne pas sombrer dans le sentimentalisme, il mène son héros dans une impasse tragique, au dénouement brutal, qui résonne comme un aveu : il ne peut plus fuir, il doit affronter son passé pour aller de nouveau de l'avant. Cette résolution lui permet aussi de pousser sa petite fille Katya à rebondir à son tour au terme d'un échange nocturne sans concession.

Cette Amérique parallèle sert aussi évidemment à Auster à commenter l'état de son pays : le romancier fait preuve d'une verve plus mordante qu'à son habitude, quand il parle de George Bush ou Donald Rumsfeld comme de "fascistes". J'y ai vu aussi un hommage à la série télé La Quatrième Dimension, quand il met en scène la première apparition d'Owen Brick, qui se réveille dans un trou cylindrique à la sortie duquel il découvre son pays ravagé. L'auteur écrit des pages où ce personnage se dit "pris dans un rêve d’une lucidité surnaturelle, un rêve si réaliste et si intense que la frontière entre rêve et conscience a pratiquement disparu", où "un cauchemar remplace l’autre". Auster souligne l'absurdité dans toute sa cruauté en décrivant ce modeste magicien du Queens, marié, tout à coup caporal du septième régiment du Massachusetts, membre des forces armées des Etats Indépendants d’Amérique, au coeur d'un conflit qui a causé déjà plus 13 millions de morts. 

Brick comme le lecteur comprend progressivement que Brill a inventé cette histoire de guerre pour évacuer ses propres conflits intérieurs - comment il a ruiné son couple en trompant sa femme, comment il a laborieusement reconquis le coeur de celle-ci, comment il a affronté la mort de sa bien-aimée en l'accompagnant dans la maladie, comment il supporte aujourd'hui d'être une charge pour sa fille, comment il doit aider sa petite-fille à se remettre d'une terrible perte. Brill invente une guerre civile pour échapper à sa guerre intérieure, dans le monde parallèle qu'il imagine il crée un personnage dont la mission est de le tuer/l'achever, et quand celui-ci s'avère incapable (moralement et physiquement) de le faire, Brill admet qu'il lui faut sortir de cette fiction pour à nouveau vivre et aider à vivre.

Comment la fiction peut-elle venir à bout du réel ? Telle est la question que se pose August Brill : "l’histoire est celle d’un homme contraint à tuer l’individu qui l’a créé, et à quoi bon prétendre que je ne suis pas cet individu ? Si je me sers de l’histoire, l’histoire devient réelle. Ou bien c’est moi qui deviens irréel, une création de mon imagination". Vertigineux mais développée avec une intelligence jubilatoire : la fiction sauve Brill de ses démons et lui donne les ressources pour sauver sa petite-fille, ce qui, par un effet domino, sauve aussi sa fille.

On peut aussi interpréter tout cela comme une interrogation pour Auster lui-même, la place qu'il cherche désormais, lui auteur accompli et consacré, à occuper. Suffit-il de raconter des histoires pour être romancier ? Raconter des histoires ne signifie-t-il pas se raconter des histoires et stagner ? Ou alors peut-on raconter des histoires en faisant en sorte qu'elles fassent progresser leur auteur et l'individu en général, motive une vraie progression artistique et humaine ?

Cette dimension interrogative donne à Seul dans le noir une force sombre, mais aussi poétique, politique et introspective, engagé et fragile à Paul Auster. Du coup, il n'est plus seulement un fabuleux conteur mais aussi un auteur capable de se remettre en question. A la manière d'Owen Brick qui dit de lui-même : "Je ne suis qu’un type qui fait des tours de magie pour les gosses". Magicien comme son personnage, écrivant des romans comme de fascinants tours de magie, Auster semble à la croisée des chemins, toujours avec l'envie de distraire mais en se confiant davantage, ne se contentant plus du roman, ambitionnant une vérité plus profonde. Auster ne rêve-t-il pas en quelque sorte comme Brill de se tuer pour mieux renaître ?

Avec ce jonglage virtuose entre réel et illusion, Seul dans le noir est une fascinante proposition. Mais aussi un aveu étonnant sur la conscience de la dérision de tout cela comme en témoigne ce vers de Rose Hawthorne, commentaire troublant du livre et de son projet : "ce monde étrange continue de tourner".