jeudi 30 juin 2016

Critique 936 : LA FEMME DU MAGICIEN, de Jerome Charyn et François Boucq


LA FEMME DU MAGICIEN est un récit complet écrit par Jerome Charyn et dessiné par François Boucq, publié en 1986 par Casterman.
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Saratoga Springs, 1956. Rita Wednesday est une fillette fascinée par Edmond Carteret, chez qui elle vit en compagnie de sa mère, qui est aussi l'amante et la partenaire sur scène de ce prodigieux magicien. Mais c'est aussi un homme manipulateur, volontiers odieux et ambitieux.
Ainsi suit-on ce trio lors de leurs représentations à Moscou en 1960, à Paris en 1962, au Caire en 1963. Rita grandit et sa beauté attire de plus en plus Edmond qui inflige à la mère de celle qu'il convoite des numéros souvent humiliants sur scène, avant de la reléguer dans les coulisses comme habilleuse.
La situation bascule en deux temps : d'abord, à Londres en 63, quand alors qu'il veut transformer Rita en agneau, elle se change en lycanthrope, puis à Munich en 67 où la mère de la jeune femme est trouvée morte dans sa chambre d'hôtel. Rita accuse Edmond de l'avoir tuée en usant de sa magie et le quitte.
Résidant à New York en 1968, où elle travaille comme serveuse dans un diner minable, Rita est toujours hantée par Edmond qu'elle croit retrouver à Central Park. C'est aussi là qu'est commis une série de meurtres particulièrement horribles sur laquelle enquête l'inspecteur Velvet Verbone...

Première des trois collaborations (avant Bouche du diable et Little tulip) entre le romancier américain Jerome Charyn (Marilyn la dingue) et le dessinateur François Boucq, La femme du magicien est un album qui a fait date : ce fut le premier récit complet de l'artiste, jusqu'ici spécialisé dans de courtes histoires à l'humour délirant, et le premier script pour une bande dessinée de l'auteur de polars de New York. Je l'avais découvert à l'époque de sa parution et ce fut un choc. Trente ans, même s'il a un peu vieilli et perdu de sa force initiale, cet opus conserve une singularité étonnante.

Les relations entre Charyn et Boucq furent orageuses, la collision entre deux caractères bien trempés, ce qui explique leurs rares productions communes. Pourtant, le romancier a su tirer le meilleur de l'artiste en lui fournissant à chaque fois un matériau propre à stimuler son extravagance graphique sans sombrer dans la complaisance (comme quand il a mis en images les histoires vite vulgaires de Jodorowsky - la série Bouncer - ou sans grande originalité de Yves Sente - la série Le Janitor).

Ce qui subsiste de cette expérience inaugurale, c'est la volonté affichée de proposer un récit adulte et déroutant, échappant aux clichés tout en assumant ses références (on pense à Mandrake de Lee Falk, pour les prodigieux pouvoirs magiques de Edmond Carteret, et à Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay, pour l'ambiance onirique et l'enfance de Rita).

Découpé en quatre chapitres, l'histoire est dans un premier temps dominée par la présence dérangeante d'Edmond, illusionniste tout-puissant qui plie la réalité selon sa volonté et n'hésite donc pas à infliger des humiliations à la mère de Rita tout en convoitant la jeune fille, voulant se l'approprier en la débaptisant (il l'appelle "Missy"). 

Ensuite, le rapport de forces se renverse : avec la mort de sa mère, Rita, devenue une jeune femme, accuse Edmond et le quitte, traversant alors l'existence en solitaire, affrontant de nouvelles formes de brimades (les moqueries de ses deux collègues serveuses, le harcèlement d'un voyou) mais aussi bénéficiant de la protection d'un vétéran du Vietnam mutilé et de la bienveillance inattendue d'un inspecteur de police qui semble avoir percé ses secrets.

Enfin, Rita revient sur les lieux de son enfance et retrouve vraiment Edmond, cette fois dans une position pathétique : elle comprend qu'elle est celle grâce à qui il peut déployer sa magie dans toute sa puissance, il dépend donc d'elle et elle choisit de le sauver. Le dénouement aboutit à un déploiement d'images fantasmagoriques que le lecteur peut diversement interpréter (est-ce un songe ? La réalité ? Une ultime illusion ?) : dans les flammes de la maison de Saratoga reconvertie en pension de retraités inquiétante dirigée par une énigmatique femme à l'ascendant évident sur le magicien déchu périssent à la fois les rancoeurs, les peurs et renaît l'espoir.

Visuellement, alors âgé de trente ans, Boucq affiche déjà de prodigieuses dispositions, même si son dessin n'est pas encore arrivé à maturité. On le remarque à quelques erreurs de perspective inhabituelles, à un découpage plus sage : défauts mineurs mais depuis surmontés.

L'encrage à la plume aboutit à un trait fin qui met en valeur l'abondance de détails propres à cet artiste : il campe des personnages aux physionomies immédiatement mémorables et qui traduisent leur complexité, dans des décors démesurés où règne une ambiance fantastique, parfois malsaine, constamment angoissant.

Boucq semble s'être aussi amusé à donner à Edmond les traits de Hergé, dans une version démoniaque, avec des yeux rouges inoubliables, tandis que Velvet Verbone ressemble à une version de Hercule Poirot, le célèbre détective imaginé par Agatha Christie.

La femme du magicien est une oeuvre intense, vénéneuse, le fruit des efforts de deux créateurs dont les conflits semblent en vérité les pousser à donner le meilleur d'eux-mêmes.       

mercredi 29 juin 2016

Critique 935 : NOUVEAU DEPART, de Cameron Crowe


NOUVEAU DEPART (en v.o. : We bought a zoo) est un film réalisé par Cameron Crowe, sortin salles en 2011.
Le scénario est écrit par Cameron Crowe et Aline McKenna, d'après le récit de Benjamin Mee. La photographie est signée Rodrigo Pietro. La musique est composée par Jon Por Birgison.
Dans les rôles principaux, on trouve : Matt Damon (Benjamin Mee), Scarlett Johansson (Kelly Foster), Colin Ford (Dylan Mee), Maggie Elizabeth Jones (Rosie Mee), Patrick Fugit (Robin Jones), Thomas Haden Church (Duncan Mee), Elle Fanning (Lily), Angus Macfadyen (Peter MacCready), John Michael Higgins (Walter Ferris).
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Six mois après la mort de sa femme Katherine, Benjamin Mee mène difficilement de front sa vie de père de famille, avec son fils Dylan et sa fille Rosie, et sa carrière de journaliste. Mais ses relations difficiles avec son fils, le souvenir omniprésent de son épouse et la pitié de son rédacteur en chef l'empêchent de progresser. Il décide donc de déménager et de trouver un nouvel emploi.
Après avoir visité plusieurs propriétés, il est séduit par une maison... Mais celle-ci est attenante à un zoo qu'il doit aussi racheter pour s'y installer ! Malgré la folie du projet, Benjamin accepte, au grand dam de son fils. 
 Robin Jones, Walter Ferris, Lily, Kelly Foster, Dylan Mee,
Benjamin Mee, Peter MacCready et Rosie Mee
(de gauche à droite : Patrick Fugit, John Michael Higgins, Elle Fanning,
Scarlett Johansson, Colin Ford, Matt Damon, Angus Macfadyen,
Maggie Elizabeth Jones)

Benjamin et ses enfants font la connaissance du personnel du zoo, à la tête duquel se trouve la séduisante Kelly Foster. Elle lui sert de guide et de conseillère pour identifier les animaux, leurs besoins et estimer le coût financier des travaux de réhabilitation de l'endroit. 
Benjamin assume toutes les dépenses grâce aux économies qu'il a faîtes durant sa carrière de reporter, mais les frais sont énormes et surtout la réouverture du parc est soumise à l'approbation d'un contrôleur intraitable, Walter Ferris. Sa première inspection révèle d'ailleurs que de nouveaux aménagements doivent être accomplis. 
Duncan Mee, Kelly Foster, Robin Jones, Benjamin Mee, Dylan Mee,
Peter MacCready, Lily, Rosie Mee
(à gauche : Thomas Haden Church)

Duncan, le frère aîné de Benjamin, qui travaille dans une banque, le met en garde car il est presque ruiné désormais. Dylan se heurte violemment à son père tout ignorant les sentiments que lui porte Lily, jeune fille qui assiste Kelly. 
Mais la providence va sauver l'entreprise de Benjamin lorsqu'il découvre par hasard que sa femme avait placé de l'argent, une somme suffisante pour relancer le zoo et envisager l'avenir sereinement. Cela suffira-t-il à convaincre Ferris, à apaiser Dylan, et surtout à attirer le public dans le zoo remis à neuf - tout en laissant l'opportunité à Benjamin d'ouvrir à nouveau son coeur à une autre femme en la personne de Kelly ?

J'ai découvert durant l'été 2015, en pleine canicule, ce film réalisé par un cinéaste pour lequel j'ai toujours eu de la sympathie. Cameron Crowe avait signé deux grandes réussites dans les années 90 avec Jerry Maguire (1996, avec Tom Cruise, Cuba Gooding Jr - Oscar du meilleur second rôle - et Renee Zellweger) et Presque célèbre (1999, avec Patrick Fugit, Billy Crudup et Kate Hudson - inspiré par sa propre expérience de jeune journaliste à "Rolling Stone"). Vanilla Sky (remake inégal d'Ouvre les yeux, en 2001) puis Retour à Elizabethtown (2005) étaient moins convaincants. Quant à Aloha/Welcome back (sorti l'an dernier), je ne l'ai pas vu, le film ayant été un échec critique et commercial cuisant, entaché d'une polémique idiote (on a reproché à Crowe d'avoir donné à Emma Stone le rôle d'une native de Hawaï).

Cinéphile passionné, Crowe a aussi signé un passionnant et superbe ouvrage dont je conseille la lecture à tous : Conversations avec Billy Wilder (Actes Sud/Institut Lumière).

Nouveau départ n'a pas plus à beaucoup de critiques mais il a remporté un joli succès en salles (surtout aux Etats-Unis) et semble désormais destiné à de fréquentes rediffusions télé puisque TMC l'a reprogrammé Dimanche dernier. C'est une case idéale pour cet archétype du feel-good movie, très bien écrit, réalisé et interprété.

Alors, oui, il ne faut pas l'aborder avec cynisme : c'est effectivement gentil, sucré même, rempli de bons sentiments, et très américain. Ce récit inspiré de faits réels sur un veuf qui achète une maison et le zoo attenant est une de ces success stories comme seul le cinéma US en produit. Le scénario est d'une prévisibilité imparable avec conflits père-fils, récit initiatique, romances multiples, seconds rôles clichés au possible, etc.

Pourtant, en tout cas avec moi, ça fonctionne. Le film possède sinon une grâce, en tout cas un vrai charme et il est transmis par ses acteurs, formant une distribution qui a belle allure : Matt Damon perpétue cette lignée d' "honnêtes hommes" comme l'Amérique en fournit régulièrement au 7ème Art ( de James Stewart à Tom Hanks) et il a pris une sorte d'épaisseur, de consistance qui correspond pile avec ce rôle de père veuf à la fois dépassé et galvanisé par ses rêves. Scarlett Johansson, qui est une actrice souvent moyenne, resplendit ici : elle est parfaitement convaincante en zoologiste pugnace et réaliste qui est conquise par son patron. Thomas Haden Church promène sa gueule incroyable dans un personnage de frangin solidaire très attachant.

Les seconds rôles sont également enthousiasmants, que ce soit Patrick Fugit (de retour devant la caméra de Crowe après sa révélation dans Almost famous), Angus Macfadyen (savoureux en employé enragé), John Michael Higgins (jubilatoire en inspecteur tatillon), et surtout Elle Fanning (déjà rayonnante).

Pour une comédie sentimentale de plus de deux heures, Nouveau départ ne souffre d'aucune longueur, porté par une bande-son extraordinaire (moins pour la partition originale de Jon Por Birgison que pour la sélection de chansons - Neil Young, Bob Dylan... - qui rappelle l'expérience de journaliste rock du cinéaste). 

Et puis il y a ce magnifique tigre, le plus bel animal de la planète ("qui n'aurait pas envie d'avoir un tigre comme meilleur ami ?" dixit Bill Watterson, le papa de Calvin and Hobbes), parfait symbole de ce film sur le dépassement du deuil, qui est pétri de ce bon sentimentalisme sur lequel Crowe eut l'occasion de longuement disserter avec Billy Wilder et dont il a bien retenu les leçons, assumant comme son maître un cinéma généreux et affectif, très rafraîchissant aussi bien par temps chaud qu'en période agitée.

Critique 934 : TROUILLE, de Marc Behm


TROUILLE (en v.o. : Afraid to death) est un roman écrit par Marc Behm, traduit en français par Nathalie Godard, publié en 1993 par les Editions Rivages (collection "Noir").

Depuis qu'à l'âge de onze ans il a littéralement vu la Mort à l'oeuvre suite au décès de son voisin, Mr Morgan, Joe Egan vit dans la peur qu'elle vienne le prendre. En parallèle, à l'adolescence, il s'initie à divers jeux, devenant membre honoraire d'un club de bridge, apprenant le poker avec son père, maîtrisant la canasta, le gin rummy, la belote.
Sa mère meurt dans un accident de voiture quand il a treize ans. Son père prend une amante avec laquelle il partira vivre à Londres. Lui-même s'en va à Raleigh, en Caroline du Nord, à 29 ans, sachant que si la Mort est toujours à ses trousses, il sent sa présence avant de la voir.
Joe rencontre Ada et l'épouse, mais il la quitte subitement après que, lors d'une réception donnée par leur patron, un invité a tué l'amant de sa femme. Ce n'est que le début d'une longue fuite à travers le pays, périple au cours duquel il s'efforce de passer inaperçu, sombrant dans la clochardisation, puis amassant assez d'argent en participant à des parties de poker.
C'est ainsi que Joe croise plusieurs personnages, pour la plupart féminins, qui l'aideront, l'abriteront, mais échoueront à le retenir longtemps : Maxie Hearn, pulpeuse rousse et joueuse investissant ses gains dans l'immobilier ; Nellie Jarman, connaissance de son adolescence devenue artiste et bisexuelle ; Iraq Weber, superbe médium noire. Mais aussi Milch, un travesti flambeur avec lequel il s'oppose souvent, ou Roscoe, un nain qui permet ou non de s'attabler à une partie de cartes.
Où qu'il aille pourtant, l'Ange de la Mort, incarné en une magnifique blonde aux yeux violets, retrouve Joe. Mais veut-elle vraiment le tuer ?
 Marc Behm

Quand il est mort il y a sept ans à l'âge avancé de 82 ans, Marc Behm laissait derrière lui une oeuvre aussi fournie que variée et exubérante, inscrite dans le registre de la série noire même si, en vérité, elle ne s'y limitait pas. Le polar n'était qu'une forme pour cet écrivain prolixe qui s'amusait à en briser les codes, à s'amuser avec. 

Son roman le plus célèbre reste sans doute Mortelle randonnée, publié en 1980, et adapté au cinéma en 1983 par Michel et Jacques Audiard pour le réalisateur Claude Miller et les acteurs Michel Serrault et Isabelle Adjani : une réussite exemplaire mais qui soulignait le caractère atypique du style de Behm dans cette detective story qui était surtout une réflexion troublante et poignante sur le deuil d'un père.

Ensuite, un autre de ses textes faillit aboutir sur le grand écran quand Jean-Jacques Beineix entreprit de filmer La Vierge de glace, un délirant braquage imaginé par de jeunes vampires, mais qui ne vit (sans jeu de mots) jamais le jour, faute de financement (le cinéaste en tira une bande dessinée, très médiocre).

Ces difficultés à transposer sous d'autres formats les écrits de Marc Behm témoignent bien de la singularité de ses projets et Trouille n'échappe pas à la règle, même si les scénariste Jean-Hughes Oppel et le dessinateur Joe Giusto Pinelli en ont fait eux aussi une BD (co-publié par Rivages et Casterman - mais je ne l'ai pas lue).

Davantage qu'une narration classique, Afraid to death est plutôt une succession de scènes, une cavale échevelée et angoissante, la fuite en avant de Joe Egan, persuadé d'avoir vu la Mort sous l'apparence d'une belle blonde glamour qui, depuis son enfance, le traque comme si elle voulait se débarrasser d'un témoin gênant. A moins que tout cela ne soit qu'un fantasme cauchemardesque de la part d'un homme paniqué à l'idée de s'engager, incapable de se fixer - car l'immobilité est semblable à la mort elle-même.

Cette sensation de mobilité est très bien traduite par Behm dont l'écriture est volontiers hachée, composée de phrases courtes, presque télégraphiques. Le lecteur peut éprouver la tension permanente du héros, les doutes harassants qui l'assaillent, l'angoisse qui l'étreint. On visualise parfaitement Joe Egan courant en jetant des regards inquiets en arrière pour s'assurer qu'il sème cet Ange de la Mort ou tous ceux qui pourraient être ses complices terrestres. Le résultat est intense, très efficace.

Mais cela ne compense pas la pauvreté psychologique des personnages, y compris celle du héros, réduit à un fugitif sans cesse sur le qui-vive, dans un état d' "intranquillité" répétitif. Même si le livre n'est pas long et se dévore avec ces 180 pages, un tel sujet n'en méritait pas tant et aurait même gagné à être condensé en une nouvelle, dont la forme lui aurait assuré une force encore supérieure. Beaucoup de seconds rôles sont caractérisés de manière si expéditive qu'ils donnent au récit l'allure d'une successions de saynètes sans relief : Joe Egan séduit et couche avec toutes les femmes qu'ils croisent, toutes ces femmes sont de superbes créatures, leurs étreintes sont torrides. Les quelques hommes qui s'intercalent dans l'histoire sont des freaks, des êtres bizarres, souvent grotesques : le nain Roscoe, le travelo Milch.

Cependant, la raison pour laquelle l'Ange de la Mort tourmente ainsi Joe Egan demeure jusqu'au bout énigmatique : sur ce point, Behm me semble avoir fait le bon choix, même s'il est frustrant et que le dénouement est aussi fulgurant qu'insondable. De cette manière, tout reste ouvert : peut-être que le héros n'est qu'un fou sortant de son trip morbide lorsqu'il n'a plus nulle part où se cacher, peut-être a-t-il été authentiquement poursuivi par une blonde fatale qui s'est joué de lui et l'a épargnée en jugeant qu'il était plus éreinté que mort et délivré...

Trouille n'est pas suffisamment dérangeant pour être un grand roman noir, mais il est indéniable que Marc Behm avait un art du pitch accrocheur et la manière pour en tirer un texte redoutablement prenant. 
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Allez, malgré une légère déception, un fan-cast pour la route :
 Colin Farrell : Joe Egan
 Ada : Michelle Monaghan
 Christina Hendricks : Maxie Hearn
 Kate Hudson : Nellie Jarman
 Rihanna : Iraq Weber
 Woody Harrelson : Milch
 Peter Dinklage : Roscoe
Karlie Kloss : "l'Ange de la Mort"

mardi 28 juin 2016

Critique 933 : BRÜSEL, de Benoît Peeters et François Schuiten


BRÜSEL est un récit complet écrit par Benoît Peeters et dessiné par François Schuiten, publié en 1992 par Casterman.
Cet album est le tome 5 de la série Les Cités Obscures.
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Jardinier spécialisé dans la confection de plantes en plastique, Constant Abeels souffre depuis quelque temps d'un toux persistante. Son assistante, l'opulente Marie-Jeanne Vanderstichelen, affirme que c'est justement parce qu'il s'est débarrassé de tous les végétaux naturels que sa santé décline.
Lorsque Abeels constate que l'eau courante de sa maison est coupée, il va s'en plaindre auprès de l'administration centrale de Brüsel où personne ne fait grand cas de son problème à l'exception de Tina Tonera, une séduisante jeune femme qui sabote en cachette les machines du service et se donne à Constant dès qu'ils sont seuls dans une pièce.
Remarqué par le professeur Ernest Dersenval, Constant est choisi pour fournir les plantes du futur grand hôpital de la ville. La cité toute entière est en train d'être rebâtie, sous l'impulsion de l'entrepreneur Freddy De Vrouw.
Mais cette folie des grandeurs architecturale est combattue par une bande de résistants dont fait partie Tina qui entraîne Constant dans ce mouvement clandestin. Bientôt les notables de la ville stoppent les travaux car les sous-sols ne supportent pas le poids des nouveaux édifices et les rues sont inondées. Il est temps de fuir pour Freddy De Vrouw qui embarque à bord de son dirigeable reconverti en navire de fortune Dersenval devenu fou, son ami Axel Wappendorff, Tina et Constant - dont la santé s'améliore alors...

Constat intéressant : en (re)lisant les oeuvres d'auteurs (de bande dessinée ou autres disciplines) dans la désordre ou à rebours, comme ici avec la production de Benoît Peeters et François Schuiten dans leur saga des Cités obscures, les motifs qui les obsèdent se révèlent, on en découvre à la fois les origines et la répétition. Tout cela forme alors un canevas où certains éléments deviennent impressionnants et d'autres plus complaisants. Les forces et faiblesses de leur entreprise se font jour.

Brüsel, cinquième tome de la série, date d'il y a déjà 22 ans et, même si l'album n'est pas exempt de défauts, il demeure un des opus majeurs de cette collection. Avec près de cent pages, c'est un copieux volume, dont une des singularités les plus remarquables est qu'il est inspiré de faits réels : en effet, fasciné par les travaux du baron Georges Hausmann à Paris (dont il modifia l'aspect sur plus de 60%), les édiles de la capitale belge engagèrent eux aussi des chantiers colossaux qui vidèrent les caisses et furent interrompues. 

Pourtant, comme l'a expliqué Schuiten (qui élabora cette histoire comme d'habitude en étroite collaboration et dès le début avec Peeters), cette tendance de Bruxelles à sans cesse se transformer, appelée la "bruxellisation", n'a jamais vraiment cessé, les urbanistes sacrifiant même de beaux bâtiments historiques pour moderniser le paysage de la ville.

Cette source historique inspire largement le scénario où encore une fois le décor est grandiosement mise en scène, au gré de planches extraordinaires, parmi les meilleures de Schuiten. Brüsel est un personnage à part entière, cité obscure, fantasmée, réinventée, à la fois ravagée par l'entrepreneur Freddy de Vrouw et ses soutiens directes, les inventeurs Dersenval et Wappendorff (ce dernier apparaîtra ensuite dans L'Ombre d'un homme, tout comme le docteur Polydore Vincent qui intervient un peu dans ce récit). Le spectacle de la transformation sauvage et désastreuse de la ville est saisissant et fait écho à l'aventure du héros.

Souffreteux, Constant Abeels est un archétype des aventures de Peeters : d'abord acquis à l'évolution de son environnement, il en devient vite une victime, pris dans un engrenage kafkaïen suite à un incident banal mais qui va bouleverser son existence. On voit là un de ces motifs récurrents cités plus haut, mais encore finement développé.

On n'en dira pas autant de la figure féminine qui chamboulera ensuite le destin de Constant : Tina Tonero est grossièrement caractérisée et a une attitude à la fois désinvolte, rebelle et sensuelle. Jamais le scénariste ne prend la peine de justifier ses actes : elle se donne à Abeels qui n'a pourtant rien de séduisant et ne ralliera jamais la cause qu'elle défend, c'est une caricature de nymphomane se vantant de ne pas porter de culotte, excitée par ses sabotages puérils. Soyons franc : elle n'a pas plus d'épaisseur et d'intérêt que les sirènes en chaleur de Milo Manara.

L'intérêt de cette histoire est définitivement ailleurs, malgré un parallèle au trait bien gras, entre la santé fragile du héros correspondant à la dégradation de Brüsel et son regain de forme quand il en partira, sur un ersatz d'arche de Noé voguant vers un horizon indéfini. Sous l'angle de la fable, cet épisode des Cités obscures est un peu trop convenu mais efficace. En comparaison avec des volets ultérieurs, il en constitue une étape plus intéressante, annonçant des ambitions narratives plus subtiles avec déjà un graphisme imposant. 

lundi 27 juin 2016

Critique 932 : LA DELICATESSE, de David et Stéphane Foenkinos / RENOIR, de Gilles Bourdos


LA DELICATESSE est un film co-réalisé par David et Stéphane Foenkinos, sorti en salles en 2011.
Le scénario est écrit par David Foenkinos, d'après son roman éponyme. La photographie est signée Rémy Chevrin. La musique est composée par Emilie Simon.
Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Tautou (Nathalie), François Damiens (Markus), Bruno Todeschini (Charles), Pio Marmaï (François).
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 Nathalie et François
(Audrey Tautou et Pio Marmaï)

Nathalie et François filent le parfait amour. Jusqu'à ce jour où le jeune homme sort faire son jogging et est victime d'un accident mortel. Nathalie est dévastée et, malgré le soutien de ses parents, de sa grand-mère, et de sa meilleure amie, ne parvient à échapper au chagrin qu'en se replongeant dans son travail (elle est cadre dans une entreprise de mobilier de maison importé de Suède).
La grossesse puis la maternité de sa meilleure amie indiquent pourtant qu'elle reprend progressivement goût à la vie, sans songer à la refaire.
 Markus
(François Damiens)

Mais, un jour, alors que Markus, un des employés sous sa responsabilité, entre dans son bureau, Nathalie l'embrasse fougueusement. Puis, comme si de rien n'était, elle le laisse repartir, sans avoir pris ni le temps d'examiner le dossier sur lequel il était venu la consulter ni s'expliquer sur ce qui vient de se passer.
 Nathalie

Aussi troublé qu'elle, Markus, le lendemain, retourne dans le bureau de Nathalie et l'embrasse à son tour. Prétendant n'avoir aucun souvenir de leur premier baiser, elle refroidit ses ardeurs.
Pourtant, les jours suivants, l'un comme l'autre y repensent. Markus est amoureux mais a peur de souffrir en s'attachant à une femme qui ne partage pas ses sentiments. Nathalie a l'impression de trahir le souvenir de François en aimant un nouvel homme - elle repousse par ailleurs les avances de son patron, Charles, qui a toujours été épris d'elle (peut-être plus encore depuis qu'elle est veuve). 
Nathalie accepte néanmoins de revoir Markus. Il se montre très prévenant avec elle, même si la meilleure amie de la jeune femme se montre sidérée, tout comme Charles, qu'elle puisse être proche d'un homme si différent de François, sans charme apparent. Markus est même menacé d'être muté mais promu en Suède, ce qui provoque l'ire de Nathalie contre Charles - qui renonce à ce projet.
 Markus et Nathalie

Au fur et à mesure, Nathalie est conquise par les attentions si délicates de Markus qui, ému, croit en sa chance. Leur couple pourra-t-il se réaliser ?
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RENOIR est un film réalisé par Gilles Bourdos, sorti en salles en 2013.
Le scénario est écrit par Gilles Bourdos, Jérôme Tonnerre et Michel Spinosa. La photographie est signée Mark Lee Ping-Bin. La musique est composée par Alexandre Desplat.
Dans les rôles principaux, on trouve : Michel Bouquet (Auguste Renoir), Christa Théret (Andrée Heuschling), Vincent Rottiers (Jean Renoir), Thomas Doret (Claude "Coco" Renoir), Romane Bohringer (Gabrielle).
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 Auguste Renoir et Andrée Heuschling
(Michel Bouquet et Christa Théret)

Côte d'Azur, 1915. Le peintre Auguste Renoir, âgé de 74 ans, est au soir de sa vie et au sommet de sa carrière artistique. Alors que la première guerre mondiale déchire l'Europe, il vit à l'écart du tumulte dans son vaste domaine provençal avec ses servantes et son plus jeune fils, Claude dit "Coco", déscolarisé et farouche.
Andrée Heuschling, une jeune femme à la fois danseuse et actrice de cabaret, se présente chez l'artiste pour devenir son modèle, recommandée peu avant son décès par la femme du peintre. Le tempérament et la beauté de la candidate séduisent Renoir qui l'engage pour des séances de pose. Coco la jalouse, prétendant qu'elle finira, comme d'autres avant elles, dans le lit puis au service de son père.  
 Auguste et Jean Renoir
(Michel Bouquet et Vincent Rottiers)

Le quotidien de la maison est bouleversé par le retour du front de Jean, le fils cadet d'Auguste, après qu'il a été blessé à la jambe. Son père lui demande, une fois rétabli, de ne pas retourner au combat, mais pour Jean, il ne s'agit moins de vaincre l'ennemi allemand que de ne pas laisser tomber ses copains, restés dans les tranchées.
Les convictions du jeune homme sont toutefois mises à l'épreuve par sa rencontre avec Andrée : elle lui plaît et c'est réciproque, mais surtout elle l'invite à devenir quelqu'un, à se forger un destin, à s'accomplir - ce qu'il ne pourra accomplir s'il meurt au champ d'honneur.
Auguste Renoir et Andrée Heuschling

Andrée et Jean sont aussi les témoins des tourments physiques d'Auguste qui, à son âge avancé, et après des années de pratique, est victime de terribles douleurs rhumatismales. Pourtant les peintures qu'il continue à réaliser restent de toute beauté : l'exercice de son art semble le maintenir en vie et il tente de faire comprendre à Jean que la sensualité est la seule chose qui compte en ce monde.
Pourtant, Jean fera le choix de repartir à la guerre, comme aviateur. Andrée refusera un temps de revenir poser pour Auguste, affligé comme elle par le départ de son fils...

Rien ne semble lier une jolie comédie romantique et ce biopic décalée sur un des plus grands peintres français si ce n'est que le titre du premier film des frères Foenkinos définit mieux que tout le style de Renoir. Ce n'est pas le seul point commun qu'on peut établir entre les deux longs métrages.

Car Gilles Bourdos comme La délicatesse sont de superbes écrins pour leurs acteurs - leurs actrices surtout. François Truffaut affirmait que le cinéma était l'art de faire faire de belles choses aux belles femmes et ici et là, Audrey Tautou puis Christa Théret sont servis, filmées comme deux stars, étoiles brillant de tout leur éclat sur deux histoires où le deuil et la renaissance sont au centre de leurs films.

Adapté de son best-seller, La délicatesse est le premier opus du romancier David Foenkinos, épaulé par son frère Stéphane : l'argument est simple et le traitement cinématographique a l'heureuse idée de ne pas en rajouter. Cette romance improbable entre une jeune veuve et un homme dont la séduction tient moins à son physique qu'à la tendresse avec laquelle il l'aime et sa propre appréhension à l'idée de souffrir s'il n'est pas aimé en retour n'est pas exempte de maladresses - les seconds rôles y sont peu développés, parfois même sacrifiés, ce qui rend certaines scènes inabouties (trop peu d'importance accordée aux parents de Nathalie, le malaise perceptible mais inexploitée de sa meilleure amie quand elle découvre Markus, l'attitude pathétique de Charles).

Pourtant, parce qu'il a le bon goût de ne pas être trop long (à peine 100'), ni trop bavard (échappant à toute formulation psychologique balourde), avec une héroïne dépassée constamment par ce qui lui arrive et son improbable mais irrésistible et touchant soupirant, le film séduit sans effort. Tautou est remarquable certes, elle bénéficie d'une partition très subtile et nuancée, mais elle ne serait pas aussi excellente sans son extraordinaire partenaire, le génial François Damiens, qui s'empare d'un rôle ingrat avec une humilité rare. Les frères Foenkinos ont su, avec ces deux acteurs, créer un authentique couple, étonnamment crédible et émouvant, dont la complémentarité est scellée dans une superbe scène finale, un petit miracle de mise en scène, d'écriture et d'interprétation.

Renoir n'est pas un biopic classique, retraçant toute la vie de l'illustre peintre Auguste ni celle de son non moins fameux fils cadet et cinéaste Jean, avec les performances d'acteurs convenues à la clé dans ce genre d'exercice. Gilles Bourdos, avec ses deux co-scénaristes chevronnés (Jérôme Tonnerre et Michel Spinosa), a eu l'intelligence d'opter pour une approche différente : saisir les retrouvailles des deux hommes durant quelques jours de l'été 1915 en présence de celle qui fut la muse du père et du fils.

En décalant habilement le coeur de son récit pour faire d'Andrée Heuschling la figure centrale, le cinéaste permet aux deux plus célèbres Renoir d'être incarnés de manière très vivante. Comme dans le film des Foenkinos, il s'agit de représenter une transition : celle d'un père et d'un fils, mais aussi de deux époques, et ces mouvements sont accompagnés par cette présence féminine.

Le rythme est volontiers lent, contemplatif, mais l'image est somptueuse, grâce à la photographie de Mark Lee Ping-Bin qui saisit la lumière provençale tel que devait la voir Auguste Renoir. Pourtant le film ne se contente pas d'être joliment illustratif et s'articule autour de scènes ressemblant à des rituels : le convoi du peintre à son atelier transporté par ses bonnes, les séances de pose, ou les nuits terribles où l'artiste est en proie à de terribles crises de rhumatisme.

Le casting est exceptionnel : il y a bien entendu l'immense Michel Bouquet dont le jeu si maîtrisé n'a pas besoin de grands effets pour évoquer Auguste Renoir, pour qui "la chair est tout. Si on ne comprend pas cela, on n'a rien compris du tout". Face à lui, abandonnant l'emploi du jeune écorché vif auquel il est souvent cantonné (et dans lequel il se complaît sans doute trop), Vincent Rottiers, même s'il ne ressemble pas physiquement à Jean Renoir, impose une belle présence avec sobriété et intensité.

Mais celle qui illumine tout le film est Christa Théret : la gamine révélée par Lol a bien grandi et sa beauté, d'un érotisme solaire, associée à une interprétation vibrante est inoubliable. D'autres cinéastes sauront-ils, aussi bien que Bourdos, exploiter ce talent comme il le mérite ? Il faut le souhaiter.

Malgré leurs différences, La délicatesse et Renoir montrent bien à quel point le cinéma ressemble parfois à un curieux réseau aux liaisons inattendues, dont les femmes seraient les mystérieux et fascinants guides. 

dimanche 26 juin 2016

Critique 931 : INVISIBLE, de Paul Auster


INVISIBLE est un roman écrit par Paul Auster, traduit en français par Christine Le Boeuf, publié en 2010 par Actes Sud.

Printemps 1967, à New York. Adam Walker a 20 ans et étudie les Lettres à l'université de Columbia. Invité à une soirée où il doit participer à des lectures de poésie, il fait la connaissance d'un couple, Rudolf Born, un charismatique franco-allemand de 35 ans, et Margot Jouffroy, sa séduisante compagne française de 30 ans, et sympathise avec eux. Born enseigne la politique dans le cadre de la "School of International Affairs" et, venant d'hériter, propose à Adam de fonder une revue avec lui. Le projet est aussi prometteur qu'inattendu même si le jeune homme se méfie de ce mécène aux idées radicales et au tempérament volontiers ambigu puisqu'il lui suggère même de devenir l'amant de Margot. Cette liaison, éphémère, se réalisera pourtant durant une absence de Rudolf, qui, à son retour, l'apprendra vite. Après s'être rendu à Paris, il révèle à Adam qu'il va épouser une autre femme et a rompu avec Margot, repartie en France. Une nuit, alors qu'ils se promènent en ville, les deux hommes sont agressés par un jeune afro-américain qui veut leur argent. Rudolf le tue avec le couteau à cran d'arrêt qu'il a toujours sur lui et, tandis que Adam, horrifié, va prévenir les secours, cache le corps et disparaît

Eté 1967. Encore traumatisé par cette nuit, Adam partage son appartement d'étudiant avec sa soeur Gwyn, qui vient poursuivre ses études à New York. Un soir qu'ils dînent en souvenir de leur jeune frère, Andy, tragiquement décédé en se noyant à l'âge de sept ans, Gwyn, bouleversé, et Adam, venu la réconforter, font l'amour. Ils consomment cette passion incestueuse durant un mois entier, au terme duquel le jeune homme a prévu de partir étudier à Paris.

Automne 1967. Adam, seul à Paris, se consacrant laborieusement à la poésie, renoue avec Margot. Rudolf le retrouve et lui présente ses future épouse, Hélène Juin, et belle-fille, Cécile - qui tombe immédiatement sous le charme du bel américain. Celui-ci conçoit alors le projet risqué et compliqué de faire payer son crime à Born en empêchant son mariage...

2007. Adam, atteint d'une leucémie, est condamné et reprend contact avec Jim Freeman, ancien camarade de fac, devenu un célèbre romancier, pour lui demander avis et conseils sur le début de rédaction de ses souvenirs de l'année 67. Walker meurt peu après et son ami doit alors décider du sort de ce manuscrit explosif...   

J'avais commandé ce livre il y a maintenant quelques mois, alors que j'avais plongé dans la relecture et la rédaction de critiques d'autres romans de Paul Auster. Invisible faisait partie de ses oeuvres que je connaissais pas, publiée juste avant sa dernière fiction en date (Sunset Park, 2011), et dont le pitch m'intriguait beaucoup. Une fois le bouquin en ma possession, je ne l'entamais pourtant pas tout de suite, à la fois parce que d'autres auteurs me faisaient de l'oeil et aussi parce que, de manière inattendue, irrationnelle, je pressentais que l'expérience serait électrisante, "intense" (pour reprendre un adjectif employé plusieurs fois par le héros du récit, Adam Walker). Avec sa couverture noire que seules le nom de l'auteur, sa photo dans un petit médaillon et le titre en caractères rouge sang, il me faisait l'effet d'un curieux monolithe, comme dans 2001 : L'odyssée de l'espace, à la fois séduisant et dangereux. Une sensation qui, après lecture, s'est vérifiée...

Invisible est bien le roman le plus puissant de Paul Auster. Peut-être pas son meilleur, et je peux dire tout de suite pourquoi - un dénouement dont la forme métaphorique est évidente mais à la signification nébuleuse (à moins que son sens ne devienne clair plus tard, quand tout cela sera mieux assimilé, digéré) - mais dont la construction est vraiment virtuose, les audaces extraordinaires et leurs effets très durablement troublants, les personnages inoubliables, les situations vertigineuses. Dans la galaxie "Austerienne", Invisible est une planète à part, un astre noir, dérangeant, et envoûtant. La maquette conçue par Actes Sud est appropriée, transformant effectivement le livre en une sorte de brique d'ébène, une boîte de Pandore romanesque.

Le résumé que j'en ai tiré ne traduit pas véritablement la structure magnifiquement élaborée de l'histoire puisque celle-ci se compose de quatre chapitres et qu'à partir du deuxième on lit en fait les Mémoires d'Adam Walker, la relation des événements traversés par lui durant le printemps, l'été et l'automne 1967, quand Jim Freeman en reçoit le manuscrit quarante après.

Mais surtout, dans le dernier acte, un coup de théâtre génial intervient, modifiant profondément à la fois ce qu'on a lu mais surtout la notion même de perception d'une oeuvre écrite. Jim Freeman révèle en effet (pour des raisons que je ne dévoilerai pas là mais qui sont cependant faciles à deviner) qu'en choisissant d'achever la mise en forme du texte de Adam Walker il a, en accord avec une des personnes citées dans ce récit, modifié tous les noms, y compris le sien, transformant ainsi une autobiographie en biographie romancée ou en fiction inspirée de faits réels. Ainsi comprend-on une des nombreuses interprétations du titre Invisible : la vérité dissimulée, les faits sélectionnés, la liberté permise d'y croire ou non (partiellement ou entièrement) et, par conséquent, le doute induit sur les confessions de celui qui a été rebaptisé pour l'occasion Adam Walker.

Certains événements de 1967 sont-ils alors à prendre au pied de la lettre ? Ou sont-ce, quelquefois du moins, les délires d'un homme malade et agonisant quarante ans après, des visions exagérées, déformées, de perturbants fantasmes ? Bien entendu, Jim Freeman l'ignore, et Paul Auster se garde bien d'éclaircir ces interrogations. Si on choisit d'accepter tout cela, les trois saisons traversées par "Adam Walker" sont trois actes d'une pièce dans laquelle Thanatos, Eros et Vindicta animent les protagonistes dans une ronde infernale. Si on choisit d'en douter, comme semblent l'indiquer plusieurs éléments (la fulgurance des situations, l'exacerbation des sentiments et des sens, la rapidité avec laquelle s'enchaînent les faits, leur relation 40 ans après par un homme dont la santé déclinante autorise à se méfier de ce qu'il balance, ou enfin que ce soit "Jim Freeman" - freeman qui veut dire "homme libre", comme libre de tout réinventer, ou en tout cas d'arranger de façon plus commode - qui assemble, corrige, retouche le texte initial de "Adam Walker" - là encore une identité pleine de sous-entendus : Adam comme le premier homme, Walker comme "le marcheur", celui qui avance mais aussi qui fait marcher le lecteur, qui lui raconte des salades ?), si on choisit donc le doute, cela reste aussi dérangeant, trouble, y compris quand in fine c'est à Cécile Juin qu'on doit l'épilogue de toute l'histoire (épilogue hallucinant là encore, à la fois cauchemardesque et absurde, fou et grotesque).

 "Ses paroles en elles-mêmes avaient un ton plutôt joueur, désarmant, mais il y avait dans les yeux de Born quand il les prononça une lueur froide et détachée, et je ne pus me défendre de l’impression qu’il me mettait à l’épreuve, qu’il me narguait, pour des raisons qui m’étaient totalement incompréhensibles."

Tous les acteurs de Invisible participent du caractère équivoque suggéré par le titre du roman, donnant à voir des personnalités très fortes et incarnées comme rarement dans l'oeuvre de Auster - sur ce dernier point, c'est son livre le plus sensuel, le plus sexuel même, explorant ces dimensions de manière très franche et pour éprouver le lecteur sur les principes de l'infidélité, de la jalousie, de l'inceste, de la passion. Comme souvent, l'auteur a recours à un double qui apparaît d'abord dans sa jeunesse, assez innocente (même si on découvre vite que Adam Walker a fait des choses déjà inhabituelles durant son enfance, que même le traumatisme lié à la mort prématurée de son frère ne saurait expliquer totalement) : doté d'un physique avantageux (tel que décrit par ceux qui l'ont connu, tel que celui de Auster lui-même en vérité), poète, traducteur, francophone/phile (comme Auster là encore), il voit son existence plusieurs fois basculer suite à des événements extravagants (la mort du frère donc, une nuit d'initiation sensuelle avec sa soeur, sa rencontre avec Rudolf et Margot, sa brève mais torride liaison avec Margot, l'amour charnel partagé avec sa soeur, sa vie de couple avec une afro-américaine - avec ce que cela suggère de difficultés dans un pays comme l'Amérique miné par les tensions communautaires - , sa reconversion comme avocat défendant les minorités. Tout cela renvoie à de précédents héros de Auster que la vie ne ménage pas mais permet de se transcender.
  
Somptueux "méchant" de cette histoire, Rudolf Born est un être pour lequel le romancier ne cache pas sa fascination. Il le met en scène tel un diable resurgissant sans cesse pour maudire le monde, exprimer sa pensée en d'abjectes vociférations, commettre des actes immondes sans les assumer ou en s'en vantant de manière tonitruante. A son côté dans un premier temps, Margot apparaît comme une jeune femme distante, indifférente, avant de muer en garde-fou pour Adam mais aussi en maîtresse sincèrement inquiète pour lui, devenant peut-être du coup sa négligence la plus malheureuse.

Le livre est remplie de femmes comme Auster sait en camper mais auxquelles il donne là une richesse psychologique et de la chair comme rarement (même si ce n'est pas un romancier qui bâcle ses héroïnes, les sacralise trop ou les réduit à des faire-valoir). La plus étourdissante est sans doute Gwyn, la soeur de Adam, elle aussi présentée comme une beauté exceptionnelle et un tempérament complexe, qui, en devenant l'amante de son frère, transforme le récit de leur inceste en une nouvelle sur l'amour païen, la passion taboue, qui hante durablement le lecteur. Les pages consacrées à cet "Eté" de 1967 sont parmi les plus incroyables que j'ai lues, non seulement chez Auster, mais de toute ma vie de lecteur.

Enfin, comme un contrepoint au portrait plus discret de Hélène Juin (un personnage en creux, intéressant plus pour ce qu'elle renvoie que pour ce qu'elle représente en fait), Cécile, en lumière à deux âges extrêmes de sa vie, est aussi un rôle fabuleux : la jeune fille intelligente et éprise de 1967 devenue une brillante chercheuse quinquagénaire en 2007, à qui revient la transcription, via son journal intime, de la dernière partie de l'histoire développe un ultime et spectaculaire rebondissement, qui semble à la fois confirmer toute la dimension maléfique de Rudolf Born (tel que le présentait déjà Adam) et résoudre un mystère secondaire par rapport à la trame principale (dans quelles circonstances le père de Cécile s'est-il retrouvé dans un coma dont il ne se réveilla jamais ?). La manière dont Auster explique cela, avec une subtilité qui renforce la monstruosité du personnage et de ses actes, est redoutable.     

Cette intertextualité et ces enchâssements des récits, procédés fréquents chez l'auteur, aboutissant à des révélations souvent épouvantables, sont déployées ici avec un art qui confine au génie. 

"De tous les jeunes inadaptés de notre petite bande, à l’université, 
Walker était celui qui m’avait paru le plus prometteur, 
et je considérais comme inévitable de commencer tôt au tard à entendre parler des livres
qu’il aurait écrits ou à lire quelque chose qu’il aurait publié dans un magazine 
– poème ou roman, nouvelle ou article critique, 
peut-être une traduction de l’un de ses chers poètes français."
   

Dans une interview à la radio, Paul Auster citait un reporter sportif, Red Smith :  "Écrire, c'est simple : ouvrez vos veines, et saignez." et poursuivait en ces termes : "Essayons d'utiliser nos blessures pour rendre quelque chose à ce monde qui nous a tellement heurtés." Jamais, plus qu'ici, il n'a paru se faire saigner pour produire un récit si sensible, sensuel, charnel et noir - ces ténèbres, seules sans doute où tout peut disparaître, donc devenir vraiment invisible.
*
Ah, les livres de Auster restent pour moi de jouissifs stimulants pour imaginer qui pourrait jouer ses personnages si troubles, interpréter ses histoires si pénétrantes ! Voici donc mon fan-cast pour Invisible : 
 Jim Sturgess : Adam Walker
 Daniel Brühl : Rudolf Born
 Charlotte Le Bon : Margot
 David Morse : James "Jim" Freeman
 Ruth Negga : Rebecca Adams
 Margaret Qualley : Gwyn Walker
 Valérie Donzelli : Hélène Juin
 Lucie Fagedet : Cécile Juin (1967)
Catherine Ringer : Cécile Juin (2007)

Critique 930 : SPIROU N° 4080 (22 Juin 2016)


Cette semaine, Yoann et Vehlmann nous gratifient d'un réjouissant délire en mode super-héros - ou plutôt Supergroom ! A la fois la suite de l'essai tenté dans le n° 4068... Et peut-être le début de futurs récits complets ?

J'ai aimé :

- Maggy Garrisson : Je ne voulais pas que ça finisse comme ça ! (2/6). Alex, le copain de Maggy, refuse de tuer Tobias pour lui. Maggy et Wight continuent d'enquêter sur l'affaire des dents d'or et acceptent une nouvelle mission dans une librairie. Alex emmène Maggy chez sa grand-mère...
Trondheim et Oiry dévoilent dans l'interview qui ouvre ce nouvel épisode leur méthode de travail : c'est toujours instructif de découvrir comment un scénariste et un dessinateur se répartissent les tâches et de comparer avec le résultat fini. Ainsi voit-on que Oiry possède une grande marge de manoeuvre en mettant en images un script laconique, mais que Trondheim lui livre par tranches. Pour l'histoire elle-même, c'est toujours aussi accrocheur, avec ce découpage si strict mais qui densifie des scènes a priori anecdotiques.

- Spirou et Fantasio : Supergroom. En échangeant avec le comte de Champignac sur les super-héros américains, Spirou décide de s'inventer une double identité. Une pub pour le journal qui va se transformer en une aventure plus compliquée (mais très drôle et mouvementée)...

Tous deux fans de comics, Fabien Vehlmann et Yoann s'étaient visiblement bien amusés lors du récent numéro spécial "Superman vs Batman" (n° 4068) en orchestrant une rencontre détonante entre Batman et Spirou. De quoi leur inspirer Supergroom, avec à la clé un clin d'oeil au Rocketeer de Dave Stevens et à Tom Strong de Alan Moore et Chris Sprouse (fantacoptère à l'appui) : 8 pages jubilatoires, où Tintin s'en prend littéralement plein la tête... Et un twist final qui laisse espérer qu'on en reparlera.

- Happy Birds. Le titre de Trondheim et Piette a beau avoir perdu de sa superbe (tout ça tourne trop en rond), les trois strips de cette semaine sont de bonne facture, suggérant un possible et salutaire rebond.

- L'Atelier Mastodonte. Les ténors de la série continuent de revenir et redressent son niveau : cette fois, c'est Jouvray qui entraîne Jousselin dans ses délires sur les règles de la BD. La chute est ironique à souhait dans les deux doubles strips.

- Tash & Trash. Dino nous offre lui aussi un merveilleux strip, au top de l'absurde.

- Dad. Dad fait le mariole pour inciter les gens à donner leur sang et croise la charmante doctoresse pour qui il en pince : serait-ce réciproque ? Nob nous amuse mais surtout livre un gag à la chute pleine de sous-entendus. (Voir ci-dessous :)

En direct de la rédak donne logiquement la parole à Yoann et Vehlmann pour évoquer leur Supergroom. Et la semaine prochaine : le grand retour de Zizi chauve-souris !
Les aventures d'un journal revient sur une affligeante histoire en 1988 où les vieux combattants eurent la peau de Jean-Claude de la Royère, Thierry Tinlot et Thierry Martens suite à quelques blagues bien inoffensives.

Le supplément abonnés est une boîte pour cartes à collectionner. Bof.

vendredi 24 juin 2016

Critique 929 : MARVEL SAGA 1 - THE ASTONISHING ANT-MAN (Juin 2016)


MARVEL SAGA 1 : THE ASTONISHING ANT-MAN - RETOUR AUX AFFAIRES rassemble les épisodes 1 à 6 de la série, écrits par Nick Spencer et dessinés par Ramon Rosanas (#1-5) et Annapaola Martello (#6), publiés en 2016 par Marvel Comics et Panini Comics.
 (Extrait de The Astonishing Ant-Man #1.
Textes de Nick Spencer, dessins de Ramon Rosanas.)

Huit mois ont passé depuis les précédentes aventures de Scott Lang (et les événements de la saga Secret Wars, au terme desquels l'univers Marvel a été reformaté).
Ant-Man est toujours basé à Miami où il dirige son agence "Ant-Man Solutions Sécurité" avec comme adjoints Grizzly et le Technoforgeron, tous deux en liberté conditionnelle. Son bailleur de fonds est encore Mary Morgenstern, ex-super héroïne des années 40 (sous le nom de Miss Patriot), qui essaie de lui décrocher des contrats pour récupérer sa mise.
Ainsi Scott Lang va-t-il postuler à la sécurité des musées de la ville, sous la direction de l'adjoint aux Arts Fritz Harden, et la supervision d'un agent de liaison de la police, Blake Burdick - qui est le compagnon de son ex-femme, Peggy, et donc le beau-père de sa fille, Cassie (avec laquelle il est brouillé depuis qu'il a choisi de se tenir loin d'elle afin que ses ennemis ne lui fassent pas de mal).
Cependant, le millionnaire et malfrat Darren Cross entre en concurrence avec le Marchand de pouvoirs qui commercialise comme lui une application pour smartphone permettant de recruter des super-vilains, de leur procurer du matériel, contre la désignation de missions.
Occupé à seconder occasionnellement Captain America (alias Sam Wilson), à se réconcilier avec Darla Deering (dont il devient le bodyguard après avoir été l'amant quand ils étaient membres des FF), à renouer avec Beetle (une autre de ses ex, qui poursuit ses activités d'avocate et de mercenaire), à former Raz Malhotra (à qui il a donné le costume et le pouvoir de Giant-Man), Scott Lang ignore que sa fille Cassie, désireuse de posséder à nouveau des super-pouvoirs, intègre les rangs de l'organisation du Marchand de pouvoirs... 
(Extrait de The Astonishing Ant-Man #6.
Textes de Nick Spencer, dessins de Annapaola Martello.)

Tout d'abord, saluons la performance de Panini Comics qui publie ces épisodes en France seulement un mois après la parution du 6ème épisode de la série, inclus dans cette revue. Même si "Marvel Saga" a une périodicité bimestrielle et que le prochain numéro proposera le premier arc de Contest of Champions (ce qui est déjà nettement moins alléchant), cette livraison express est notable.

Le contenu permet donc de découvrir The Astonishing Ant-Man, la suite de la série Ant-Man parue en 2015, et la première bonne nouvelle est qu'elle est animée par la même excellente équipe créative. On reconnaît d'ailleurs dans le qualificatif "astonishing", soit "épatant", l'ironie savoureuse du scénariste.

Comme toutes les séries Marvel, après la saga événementielle Secret Wars (de Jonathan Hickman et Esad Ribic), huit mois se sont écoulés depuis la refondation de l'univers de super-héros de la "Maison des idées" et l'éditeur a promis qu'on apprendrait progressivement ce qui s'est passé pendant ce temps : le procédé est pratique pour entretenir un certain de suspense et donc maintenir ou relancer l'intérêt de lecteurs toujours exigeants, parfois capricieux.

Je ne révélerai pas dans quelle situation se trouve donc Scott Lang au tout début de ces six épisodes mais j'attends avec gourmandise d'apprendre comment il s'y trouve. Même ceux qui découvriront ces chapitres ne seront pas égarés car l'essentiel de la narration consiste en longs flash-backs et surtout, donc, le ton de la série est intacte, mélange subtil et efficace d'humour distancié et d'action foutraque.

On retrouve avec plaisir ce sympathique loser de Ant-Man qui est plus que jamais au coeur d'un véritable tourbillon sentimentalo-professionnel : Nick Spencer est toujours à son avantage pour doser ce cocktail délicat qui voit le héros miniature affronter l'adversité sous toutes ses formes (brouille avec sa fille, embrouilles de ses adjoints, association avec Captain America - version Sam Wilson, ce qui nous vaut quelques réflexions jubilatoires sur le fait de reprendre l'alias d'un super-héros emblématique - , retrouvailles orageuses avec Darla Deering - le scénariste prend soin de rappeler l'époque des FF de Matt Fraction où elle et Scott Lang furent partenaires et amants - , liaison "compliquée" avec Beetle...).

Pourtant, cette fois, Spencer a le bon réflexe de nuancer d'un peu d'abattement la bonne humeur de son héros, façon intelligente de signifier que, malgré sa bonne composition, il en bave. Le subplot impliquant Cassie (et qui est développé durant tout l'épisode 6) ajoute de la consistance aux aventures à la fois pathétiques et valeureuses d'Ant-Man : on est curieux de voir où cela mènera et comment cela sera dénoué (d'autant qu'il ne s'agit pas d'une simple affaire de trahison, de double-jeu, de revanche).

L'intrigue sur fond d'application pour super-vilains est originale, s'appuyant sur la technologie actuelle sans se contenter de surfer sur un effet de mode. Spencer s'appuie aussi sur une culture de l'univers Marvel assez bluffante en incluant dans son récit des personnages vraiment très méconnus (merci là encore à Panini qui clarifie les origines de ces seconds rôles dans la postface de la revue), comme le Magicien (tiré de Tales to Atonish #56, dans les années 60) ou Giganto (issu de Fantastic Four #1 en 1961 !), mais l'usage qu'il fait d'eux correspond aux critères de la série, opposant Ant-Man à des ennemis mineurs et volontiers grotesques pour mieux sympathiser avec Scott Lang.

Les dialogues et une voix-off décalée ajoutent au plaisir de la lecture, tout comme les dessins de Ramon Rosanas : l'artiste affiche toujours la grande forme avec ses personnages dotés d'expressions variées, de gestuelles bien typées, et de finitions très soignées pour les décors. Il ponctue chaque épisode, découpé simplement mais avec beaucoup de fluidité, de splash-pages, ce qui aère le récit avec à-propos.

La régularité de l'espagnol n'étant pas en cause (il fait partie de dessinateurs actuels à pouvoir enchaîner mensuellement sans faiblir), le choix de confier le 6ème épisode à l'italienne Annapaola Martello peut surprendre, mais s'avère malin puisque l'action se focalise alors exclusivement sur Cassie Lang. En outre, il n'y a pas de grande rupture esthétique entre elle et Rosanas, donc la cohérence visuelle est assurée et témoigne d'un bon suivi éditorial de la part de Marvel.

Retour gagnant donc. Il ne reste plus qu'à souhaiter que Panini ne nous fera pas trop attendre pour traduire les six prochains épisodes (la série en étant à son 9ème actuellement en v.o.).   

Critique 928 : ANT-MAN, VOLUME 1 - SECOND-CHANCE MAN, de Nick Spencer et Ramon Rosanas


ANT-MAN : SECOND-CHANCE MAN rassemble les épisodes 1 à 5 de la série, écrits par Nick Spencer et dessinés par Ramon Rosanas, publiés en 2015 par Marvel Comics.
*

Scott Lang dans le costume de Ant-Man, que lui a légué l'inventeur Hank Pym, s'introduit par effraction dans un appartement de luxe pour y commettre un vol. Il se souvient alors de l'entretien d'embauche raté qu'il a passé quelque temps auparavant auprès du directeur des relations humaines de la compagnie de Tony Stark. Il avait été recalé ce dernier après avoir commis une série de gaffes et s'être un peu trop confessé sur son passé de cambrioleur. Aujourd'hui, pour prouver sa valeur, il réussit donc à s'infiltrer dans la chambre forte où est gardé le casque de Iron Man.  
Malgré ce coup d'éclat, Scott Lang comprend qu'il doit, pour rebondir, s'imposer ailleurs. Il déménage donc à Miami où se trouve son ex-femme, Peggy, et leur fille, Cassie (qui fut membre des Jeunes Vengeurs sous l'alias de Stature, mais qui a perdu ses pouvoirs depuis).
En Floride, Ant-Man décide d'ouvrir une agence via laquelle il proposera ses services comme agent de sécurité en mettant en avant que seul un malfrat repenti connaît bien les méthodes de ses ex-semblables. C'est ainsi qu'il va affronter Grizzly avant de découvrir qu'il s'agit d'Eric O'Grady, ancien Ant-Man lui aussi, et lui proposer de travailler à ses côtés... 

J'avais acheté, lors de sa traduction en français par Panini Comics, le premier numéro de la revue consacrée à cette nouvelle version de Ant-Man quand l'éditeur voulut profiter de l'adaptation cinématographique (une initiative aussi opportuniste que mal calculée puisque aujourd'hui ce mensuel ne paraît plus, après seulement trois numéros !). Néanmoins, même si à l'époque j'avais rapidement lâché l'affaire, convaincu qu'elle serait vite achevée et aussi parce que je n'étais plus guère motivé par les comics de super-héros, j'en conservais un agréable souvenir et me promettais dès que possible d'acquérir le recueil des cinq épisodes de cette série avant son relaunch prévisible au terme de la saga Secret Wars. Il m'a juste fallu un an avant de concrétiser ce projet...

Mais qu'importe si le compte y est, et il y est ! Il est évident, comme ça l'était déjà en 2015, que cette série a été élaborée parce qu'il y a eu le film de Peyton Reed avec Paul Rudd. Pourtant, on aurait mauvaise grâce à s'en plaindre car le résultat est de qualité et la première bonne idée de Marvel a été de confier le projet au scénariste Nick Spencer, auteur inégal mais à son avantage dans un registre distancié avec le genre : de ce point de vue, Ant-Man est un des "rejetons" du Hawkeye de Matt Fraction et David Aja, une version décalée d'un super-héros selon les canons en vigueur, avec un ton humoristique mais sans négliger l'action et une intrigue solide - tous les ingrédients qu'on trouvait aussi dans Superior Foes of Spider-Man de Nick Spencer et Steve Lieber.

Le traitement est habile mais peut déconcerter. Cependant, une fois qu'on en a accepté le parti pris, c'est un régal : Scott Lang y est décrit comme un loser - sans emploi, divorcé (et en mauvais termes avec son ex), il réside dans un appartement minable (dont la nature véritable recèle une surprise jubilatoire que je vous laisse découvrir). Dans la scène d'entretien pour intégrer le personnel de Tony Stark, il se montre d'une nullité pathétique. 

Mais c'est justement en posant les bases d'un héros aussi improbable que Spencer gagne l'adhésion du lecteur en quête d'autre chose qu'une production ordinaire à base d'action spectaculaires et d'un minimum de tourment moral. En effet, s'il est conscient de partir de (très) loi, ce Ant-Man est aussi un optimiste pugnace et débrouillard, qui compense ses limites (psychologique et physique) par beaucoup de volonté et d'humanité. 

Le scénariste ne l'envoie pas contre des adversaires démesurés pour souligner sa tendance à se féliciter de chaque victoire. Mieux même : Scott Lang sait faire preuve d'auto-dérision et reconnaît que la route sur laquelle il s'est engagé sera longue et éprouvante. Si donc on peut être dérouté par le degré des menaces peu élevé, on apprécie aussi de suivre un personnage dont le caractère est simple à estimer, admirant son courage et sa démarche humble. 

Nick Spencer profite du titre pour utiliser à nouveau des seconds rôles présents dans Superior Foes of Spider-Man, comme la nouvelle version de Beetle (Janice Lincoln), pour qui Scott Lang a le béguin tout en s'en voulant d'être attiré par cette bad girl. On vibre aussi quand Ant-Man manque de se faire écraser sous le pied d'un autre personnage où lorsqu'on le voit dans la ligne de mire du sinistre Taskmaster. L'alliance avec Grizzly est aussi savoureuse, d'abord parce que Eric O'Grady a aussi endossé un temps l'identité d'Ant-Man (dans la série The Irredeemable Ant-Man de Robert Kirkman et Phil Hester ou Secret Avengers de Ed Brubaker et Mike Deodato), ensuite parce que ce vilain en costume d'ours est une vision comique imparable.

Le scénariste prend aussi le temps de bien situer l'historique du personnage et s'en sert pour alimenter les péripéties des épisodes 2 à 5, l'occasion au passage de rappeler les aspects les plus farfelus de la carrière du héros (mort, ressuscité, sa fille tuée puis ramenée à la vie !). 

L'autre atout de cette série est de bénéficier d'un unique dessinateur, qui a l'opportunité de révéler son talent : l'espagnol Ramon Rosanas évolue dans un style réaliste et élégant, ses  pages sont découpées de manière classique mais en exploitant intelligemment les pouvoirs du héros, et le soin apporté aux détails des décors est notable (même si l'artiste utilise visiblement un logiciel lui permettant de "plaquer" les éléments d'arrière-plan car le rendu est très droit, très propre, sans personnalité). 

Le regard est donc suffisamment nourri sans être saturé d'informations visuelles, avec une moyenne de six cases par page, et une colorisation (de Will Quintana) sobre mais bien nuancée. En prime, on a droit à des couvertures très inventives, en couleurs directes, de Mark Brooks (et une collection de variant covers de choix, par Chris Samnee ou Cliff Chiang par exemple). 

Rosanas est aussi excellent pour rendre les personnages expressifs, possédant chacun une gestuelle propre et éloquente, et respectant les différents âges de seconds rôles aussi divers que la doyenne Mary Morgenstern ou de l'adolescente Cassie Lang. 

Le résultat aboutit donc à une série très satisfaisante mais surtout avec une identité narrative et graphique très efficace : en cinq épisodes, Spencer et Rosanas arrivent à donner à Scott Lang un réel intérêt avec un humour ironique et une qualité visuelle incontestable. L'essayer, c'est l'adopter ! 

(Et même Panini Comics a su en tirer un bon enseignement puisque vient de sortir, dans la relance de la revue bimestrielle "Marvel Saga", les six premiers épisodes des nouvelles aventures du désormais Astonishing Ant-Man.)