jeudi 31 mars 2016

Critique 855 : GRINGOS LOCOS, de Yann et Olivier Schwartz


GRINGOS LOCOS est à la fois un récit complet et le premier épisode d'une série avortée, écrit par Yann et dessiné par Olivier Schwartz, publié en 2012 par Dupuis.
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En 1948, effrayé par la menace nucléaire et l'éventualité qui en découle d'une troisième guerre mondiale, Joseph Gillain dit "Jijé" entraîne sa femme, Annie ; leurs quatre enfants (dont un encore bébé) ; et ses deux disciples, André Franquin et Maurice de Bevere dit "Morris", dans un voyage aux Etats-Unis, où, espère-t-il, ils seront à l'abri des bombes.
L'autre objectif des trois hommes est de se faire embaucher comme dessinateurs au sein des studios de Walt Disney à Burbank. Mais sur place, c'est la désillusion car l'échec commercial de Bambi a obligé le cinéaste-producteur à licencier une grande partie de son personnel.
Jijé prend alors la décision de gagner le Mexique avec femme et enfants, tandis que Franquin et Morris s'attardent encore un peu en Amérique. Mais ils ne peuvent y rester bien longtemps : leur titre de séjour expire bientôt, et ils sont à court d'argent - Franquin vient de donner sa démission aux éditions Dupuis (à qui sa dernière histoire de Spirou a déplu), Morris n'envisage ni de succéder à son père à la tête de l'entreprise familiale de confection de pipes ni de dessiner éternellement Lucky Luke.
Au Mexique, Morris et Franquin retrouvent donc la famille Gillain. Jijé veut reprendre Spirou, Franquin a l'idée d'un nouveau héros inspiré d'un mexicain paresseux, Morris se met dans de sales draps en séduisant une jolie fille.
Noël arrive avec ses cadeaux et ses remises en questions...

C'est d'abord l'histoire d'un lamentable gâchis artistique : il faut savoir que Gringos Locos ne connaîtra (sauf rebondissement) de suite (le tome 2 devait s'intituler Crazy Belgians) car l'album a déplu aux héritiers de Franquin, Morris et Jijé, estimant que l'image des trois créateurs était trop écorné. L'éditeur acceptera même, ce qui est pathétique, que les fâcheux expriment leur mécontentement dans les pages du livre !

Il n'y avait pourtant pas de quoi crier au scandale (sauf si on croit qu'écrire sur des artistes ne peut qu'aboutir à une hagiographie) car cette histoire est et reste à la fois un hommage enjoué et une divertissement très agréable, en aucun cas un ouvrage qui se prête à la polémique. Yann (de son vrai nom Yann Le Pennetier) a bien connu Franquin (avec qui il a participé à l'écriture des Marsu Kids et eu des échanges fréquents pendant plusieurs années) comme Morris (pour lequel il a écrit des aventures de Lucky Luke et Kid Lucky et dont il était également proche), quant à Jijé il a longuement conversé avec ses enfants durant la conception de cette bande dessinée. Personne n'a été trahi et le scénariste témoigne ici de son admirative affection pour ses glorieux aînés.

La forme de l'histoire est celle d'un road trip loufoque et inspiré de faits réels : Jijé était effectivement inquiet qu'une troisième guerre mondiale éclate, il hébergea Morris et Franquin à leurs débuts (après qu'ils aient tous les deux voulu faire carrière dans un studio belge d'animation, qui fit faillite à la Libération), et toute cette bande, avec l'épouse et la progéniture de Gillain, partit en Amérique à la fois pour se mettre à l'abri des bombes russes mais aussi pour intégrer les équipes de Walt Disney.

Yann raconte cela sur un rythme enlevé, ponctué de nombreux gags, souvent visuels, très inspirés, et d'expressions belges savoureusement décalées dans ce décor de western. Les trois héros sont merveilleusement caractérisés - Jijé tonitruant père la débrouille, Franquin éternel hésitant dépressif, Morris charmeur espiègle et impulsif. La présence d'Annie Gillain figure une femme endurante et philosophe, qui aurait à son insu séduit Franquin (peut-être s'agit-il d'un point discutable qui a déplu à la succession de l'artiste), tandis que Morris n'est pas seulement montré comme ce jeune homme bien propre sur lui avec son noeud papillon et raisonnable (là aussi différent de l'image iconique). Quant aux enfants Gillain, ils ne sont pas là que pour la figuration : on mesure l'excentricité du voyage quand on songe qu'ils y ont été embarqués comme si c'étaient de grandes vacances.

Après leur première collaboration sur Une aventure de Spirou : Le groom vert-de-gris (qui avait déjà dérangé des fans puristes), Olivier Schwartz a admis, dans une interview donnée lors de la prépublication de Gringos locos, qu'il avait hésité puis eu du mal à prendre du plaisir à dessiner ce projet avant de reconnaître s'être beaucoup amusé.

Emule de Chaland (auquel Yann avait d'abord pensé pour cet album, bien avant d'en développer l'idée), Schwartz est un grand admirateur de Jijé, Franquin et Morris, mais n'a pas cherché à les imiter. Le résultat est d'une grande élégance et possède du pep's. Les décors sont très soignées, la reconstitution minutieuse (ainsi apprend-on que la voiture de Gillain était la même que celle de Jack Kerouac), et la colorisation de Fabien Alquier met tout cela magnifiquement en valeur.

Mais l'entreprise exigeait aussi d'animer des héros ayant réellement existé et donc de les réinterpréter pour un artiste qui n'évolue pas dans un registre réaliste classique. Tout en s'appuyant sur des photos prises des années après cette histoire, ce qui a conduit Schwartz à les rajeunir, il s'est aussi inspiré de personnalités leur ressemblant (Adrien Brody pour Franquin, Georges Simenon et son propre père pour Jijé, et le Félix de Tillieux pour Morris !). C'est excellent, très vivant, parfaitement maîtrisé.

Hélas ! donc, il est plus que compromis qu'une suite soit produite, et c'est regrettable vu la qualité de ce premier tome mais aussi par rapport à ce que promettait un autre épisode (le retour en Amérique, la rencontre avec Goscinny, les choix de carrière des trois gringos...). Que c'est désolant, ces héritiers n'ayant pas le sens de la dérision de leurs parents !  

Critique 854 : LE ROYAUME, TOME 2 - LES DEUX PRINCESSES, de Benoît Feroumont


LE ROYAUME : LES DEUX PRINCESSES est le deuxième tome de la série, écrit et dessiné par Benoît Feroumont, publié en 2009 par Dupuis.
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Après s'être moqué de ses deux frères, Alain et Adrien, qui se plaignaient qu'aucune guerre n'éclate dans le royaume pour qu'ils s'y illustrent, Cécile se cache dans un escalier du château où elle découvre une cellule dans laquelle est enfermé Igor, son oncle, détrôné par le bon roi Serge. Profitant de la naïveté de la jeune femme, il s'évade en la prenant en otage.
La disparition de Cécile émeut le roi et la reine : Serge part délivrer sa fille et capturer son frère avec l'aide de Anne, l'aubergiste ; François, le forgeron (qui aime toujours, sans que cela soit réciproque, Anne) ; Jean-Michel, la plus fine lame du royaume (qui courtise Anne et suscite donc la jalousie de François) ; ainsi qu'un des oiseaux piaillant au-dessus de l'établissement d'Anne (et qui a failli être mangé par son chat).
Pendant ce temps, Igor a retrouvé sa fille Nathalie et met au point un plan pour récupérer son trône. Un traquenard est organisé au cours duquel Cécile devra être rendue à Serge contre une rançon. Mais rien ne se passe comme prévu...

Après la collection d'histoires courtes qui composa le premier tome, déjà très réjouissant, de la série, Benoît Feroumont a ambitionné avec ce nouvel album de relever un défi en écrivant un récit d'une traite, mêlant comédie et aventures.

Le pari est brillamment remporté et prouve que l'auteur dispose de son univers avec une authentique maîtrise. Il manie des motifs classiques en les détournant habilement : il y est question de frères rivaux (Serge et Igor), de revanche, de princesse captive, d'amours contrariées... Tous les éléments, en somme, d'un vrai conte de cape et d'épées.

Ce qui séduit dans Le Royaume, c'est sa malice : au fond, on sait dès le début que tout est bien qui finira bien, donc la force du projet ne réside pas dans son suspense mais dans l'adresse avec laquelle la narration est menée. Feroumont a expliqué, lors de la prépublication dans le journal de "Spirou", qu'il avait beaucoup coupé dans les premières versions de son découpage afin que l'histoire ne s'éparpille pas, quitte à sacrifier des gags divertissants. Cette rigueur est perceptible dans la tonicité avec laquelle il raconte cette succession de péripéties que l'humour ne ralentit jamais.

L'auteur est un admirateur de Goscinny et Uderzo et du Peyo de Johan et Pirlouit : ses références sont bien digérées, il n'en a retenu que le meilleur, avec un cadre bien défini, des personnages soigneusement caractérisés et aux interactions dynamiques, un vrai climax très drôle et superbement agencé (la séquence de l'échange sur un pont est une merveille). La dernière image de la dernière page suggère même que la menace n'est pas totalement résolue et pourrait donc resurgir dans le futur...

Visuellement, les qualités déjà en germe dans le premier tome se confirment ici : le trait tout en rondeur et en énergie de Feroumont est un régal. Les protagonistes sont très expressifs et l'expérience du dessinateur dans l'animation se ressent dans ses mises en scène, très vives. 

On reconnaît aussi une autre influence revendiquée, celle de Morris, qui prônait un traitement simple des décors : juste assez pour situer l'action et marquer le lecteur, jamais trop pour ne pas encombrer les plans. Ainsi l'artiste peut-il s'autoriser des scènes en continuité séquentielle - la valeur et les dimensions du cadre ne changent pas, à la manière d'un plan-séquence au cinéma - qui laissent les moments purement humoristiques se dérouler.

Le tout est embelli par la colorisation impeccable et subtile de Charlotte Coopman.

Tout n'est pas si tranquille dans Le Royaume, mais quel plaisir de se plonger dans ce Moyen-Âge tendrement loufoque et joliment mouvementé. 

mercredi 30 mars 2016

Critique 853 : L'HISTOIRE D'UN MARIAGE, de Andrew Sean Greer


L'HISTOIRE D'UN MARIAGE (en v.o. : The Story of a Marriage) est un roman écrit par Andrew Sean Greer, traduit par Suzanne V. Mayoux, publié en 2009 par les Editions de l'Olivier.

Tous deux noirs, à l'adolescence, Pearlie Ash et Holland Cook tombent amoureux alors que la seconde guerre mondiale fait rage et que les Etats-Unis sont engagés dans le conflit. Lorsqu'il est appelé sous les drapeaux, sa mère le cache mais le garçon est dénoncé et envoyé au front.
En 1949, Pearlie retrouve par hasard Holland à San Francisco : elle a soutenu l'effort de guerre, il est revenu des combats traumatisé. Ils se marient et s'établissent dans le quartier de Sunset, puis deviennent les parents d'un petit Walter, surnommé Sonny.
En 1953 pourtant, leur existence va basculer lorsque Charles "Buzz" Drumer, séduisant jeune homme blanc, à la tête d'une entreprise de confection de lingerie, surgit. Il a rencontré Holland dans un hôpital militaire où tous deux soignaient leurs blessures - psychologiques pour Buzz, objecteur de conscience qui avait accepté de servir de cobaye pour un programme destiné aux survivants de la guerre ; physiques pour Holland, qui avait survécu à un naufrage. Ils y devinrent amants.
Buzz veut récupérer Holland et Pearlie finit par s'y résigner, comprenant que son époux n'a jamais oublié son amant et acceptant l'argent de ce dernier. Ensemble, ils écarteront tous les obstacles à ce projet : la jeune Annabel DeLawn (fille du patron de Holland, à qui il sert parfois de chauffeur), William Platt (le soupirant de Annabel, qu'une erreur administrative a permis d'éviter de partir se battre en Corée), les tantes de Holland (les excentriques Alice et Beatrice, qui avaient tenté de dissuader Pearlie d'épouser leur neveu)...
Pourtant Holland fera un choix inattendu pour sa femme et son ex-amant, qui ne se reverront que bien des années après, par l'intermédiaire de Sonny... 
Andrew Sean Greer

Accroché par une référence à Douglas Sirk, cinéaste spécialiste de flamboyants mélodrames dans les années 50, époque à laquelle se déroule ce roman, j'ai emprunté cet ouvrage soutenu par des critiques flatteuses, écrit par Andrew Sean Greer, né en 1969.

J'ai été pris par cette intrigue pourtant minimaliste au point que la révélation formulée page 73, à la fin de la première partie, m'a encore plus saisi : rien ne m'avait laissé deviner que Pearlie et Holland Cook, le couple au coeur de ce livre, étaient noirs. Et cela bouleverse complètement la perspective de cette histoire.

Greer joue avec des éléments audacieux mais qui revêtent un relief épatant compte tenu de la situation géographique et historique de son ouvrage. Bien que des fréquents rappels renvoient les héros et le lecteur aux années 40, durant la seconde guerre mondiale, et que la rencontre entre Pearlie et Holland a lieu en 1949, l'action a lieu sur la Côte Ouest des Etats-Unis, dans le Sunset District de San Francisco, en 1953.
Sunset District, San Francisco, dans les années 50 :
décor principal de l'histoire.

A cette époque, l'Amérique est en pleine guerre froide avec l'URSS, et ces tensions se cristallisent avec l'affaire des époux Rosenberg et la "chasse aux sorcières" menée par le sénateur Joseph MacCarthy. Tout sympathisant présumé avec les communistes était persécuté et traduit en justice : la "Peur Rouge" a coûté la vie à de nombreux artistes, notamment dans le milieu du cinéma, mais également dans la société civile. Le cas des Rosenberg est édifiant et hante tout le récit imaginé par Greer.
Julius et Ethel Rosenberg

Julius Rosenberg, ingénieur électricien, né en 1918 à New York, et sa femme Ethel Rosenberg, née en 1915 à New York aussi, furent tous deux reconnus comme espions communistes au service de l'URSS et arrêtés en 1950. Jugés coupables, ils furent exécutés sur la chaise électrique le 19 juin 1953. Depuis 1945, les États-Unis avaient l'exclusivité de la bombe atomique mais l’URSS, grâce à ses espions sur le sol américain, se dota de cette technologie à partir de 1949 de cette technologie. La condamnation à mort des époux Rosenberg, qui avaient pourtant toujours clamé leur innocence, fut très médiatisée et et de nombreux sympathisants à travers le monde demandèrent, en vain, la clémence pour eux, dénonçant un complot - même si, par la suite, la culpabilité de Julius fut avérée. 

"Amérique tu administres une mort exquise."

L'évocation de ce couple maudit a valeur d'exemple pour celui que forment Pearlie et Holland, frappés eux par la ségrégation raciale (même si cet aspect est finalement peu, et inexplicablement, souligné dans le roman), noirs dans une Amérique blanche qui n'avait pas encore été ébranlée par une autre affaire retentissante, dont l'héroïne fut Rosa Parks (femme de couleur qui refusa de céder sa place à un passager blanc dans un bus à Montgomery en 1955, entraînant le boycott de la compagnie de transport, une vaste campagne de protestation menée par le pasteur Marthin Luther King à travers le pays, et aboutissant à l'abolition des lois ségrégationnistes déclarées anticonstitutionnelles en 1956).

L'autre "affliction" du couple Cook est dévoilée quand entre en scène le personnage de Buzz Drumer, un séduisant jeune homme blanc, qu'a rencontré Holland dans un hôpital militaire des années auparavant. On apprend vite qu'ils sont devenus amants alors et ensuite avant de rompre brutalement. La question de la bisexualité est également une originalité du roman, que Greer aborde de manière allusive d'abord puis plus franchement mais toujours subtilement.

Cela provoque une crise progressive, sans grandes effusions, chez les Cook et un twist tout à fait surprenant quand Pearlie va devoir jouer les entremetteuses entre son mari et son ex-amant, alors qu'elle s'est résignée à voir Holland la quitter mais en l'y encourageant de façon suggestive, pour leur bien commun. Les personnages sont très bien caractérisés, sans sombrer dans les clichés, dominés par la figure énigmatique, quasi-mutique de Holland, dont la beauté physique est souvent mise en avant mais les sentiments insondables. De ce point de vue, la décision de Greer de faire de Pearlie la narratrice produit une frustration certaine (car elle nous prive d'informations au profit d'hypothèses, d'états d'âme) mais évite aussi à l'écrivain de trop baliser son intrigue et invite le lecteur à lire entre les lignes, à interpréter les mouvements intérieurs qui agitent le trio Pearlie-Buzz-Holland.

"Le monde changeait, tout autour de nous, 
et au bord de l'océan nous le sentions
comme l'extrémité d'un fouet sent son mouvement."

Le sort auquel doit faire face Pearlie est aussi poignant à cause d'éléments périphériques mais qui excédent les préoccupations ordinaires d'une femme noire dans les années 50 en Amérique : c'est aussi la mère d'un petit garçon qui a été atteint de polio, qui doit composer avec la présence des deux tantes excentriques de son époux (Alice et Beatrice, la prévenant très tôt de la "maladie" de leur neveu pour qu'elle ne se marie pas avec lui), et devra même manigancer contre deux adversaires pourtant inoffensifs en leur infligeant, avec la complicité de Buzz, une terrible punition (la romance dramatique entre Annabel DeLawn et William Platt, qui est sans doute la péripétie la plus dispensable du récit, ou à tout le moins la moins bien développée).

L'écriture de l'auteur, si elle n'est pas exempte de quelques formules faciles (à l'image de ce "Nous croyons connaître ceux que nous aimons. Nous croyons les aimer."), a quand même le mérite d'une grande sobriété et, bien qu'on puisse estimer que plus de 270 pages pour raconter cela est un peu exagéré (plus resserré, l'histoire aurait gagné en densité et en intensité), le rythme est efficace, bien soutenu. Il n'y a pas de chapitrage mais quatre parties, aux paragraphes aérés, avec des dialogues bien dosés, dans un vocabulaire sans affectation. 

Contrairement à ce que peut faire penser son titre, il ne s'agit donc pas d'un roman à l'eau de rose, mais d'un récit sentimental subtilement complexe et touchant. L'avoir raconté avec en arrière-plan l'Amérique à un tournant de son Histoire, dans le décor de la côte Pacifique, lui donne un cachet certain, séduisant, troublant. Cet ouvrage sur le prix des sacrifices, des renoncements mais aussi de la fidélité et de l'amour profond entre des êtres meurtris aussi bien par la marche des événements de leur pays que par celle de leur intimité présente des qualités qui dépassent ces défauts. 
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Même si l'intrigue comporte plusieurs éléments (les thèmes de la ségrégation raciale - sujet toujours sensible, même avec Barack Obama comme président - , la bisexualité, l'amour entre un blanc et un noir) qui refroidiraient bien des producteurs et cinéastes pour l'adapter, L'Histoire d'un mariage fournirait une belle matière pour un film, avec des rôles parfaits pour des remises de prix (comme les affectionnent tant les américains).
Aussi, verrai-je bien dans les rôles principaux les acteurs suivants (associés majoritairement à des blockbusters Marvel certes, mais tous excellents interprètes d'abord) :
 Zoe Saldana : Pearlie Cook
 Anthony Mackie : Holland Cook
 Tom Hiddleston : Buzz Drumer
 Jane Levy : Annabel DeLawn
Sebastian Stan : William Platt

mardi 29 mars 2016

Critique 852 : COLLATERAL, de Michael Mann


COLLATERAL est un film réalisé par Michael Mann, sorti en salles en 2004.
Le scénario est écrit par Stuart Beattie. La photo est signée Dion Beebe et Paul Cameron. La musique est composée par James Newton Howard, avec la collaboration de Clay Duncan et Antonio Pinto.
Dans les rôles principaux, on trouve : Tom Cruise (Vincent), Jamie Foxx (Max), Jada Pinkett-Smith (Annie), Mark Ruffalo (Fanning), Javier Bardem (Felix).
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Max est un chauffeur de taxi à Los Angeles, véhiculant ses client la nuit. Il dépose devant le gratte-ciel où elle a son bureau une procureur, Annie, qui, séduite par la conversation échangée durant son transport, lui laisse sa carte de visite.
Vincent et Max
(Tom Cruise et Jamie Foxx)

Un homme, cheveux gris, costume anthracite, monte dans la voiture de Max et lui offre 600 $ pour qu'il le conduise à cinq rendez-vous professionnels durant la nuit. La somme est si importante qu'elle permettrait à Max de financer son rêve - ouvrir une agence de location de limousines - et il l'accepte.
Vincent et Max

Mais dès la première course, la situation dégénère : Max découvre que Vincent est, en vérité, un tueur professionnel, qui doit exécuter des contrats en supprimant plusieurs témoins à charge pour un procès impliquant son employeur. Le chauffeur n'a d'autre choix que de le convoyer sinon il sait qu'il sera également exécuté.

En laissant ses cadavres derrière lui, tous tués de la même manière (deux balles dans la poitrine, une dans le crâne), Vincent attire l'attention de l'inspecteur Fanning, chargé de la protection de sa première victime. Le policier est convaincu que c'est le même homme qui liquide les témoins et convainc son supérieur puis des agents du FBI, en planque devant l'établissement d'un mafieux, Felix, chez qui Max finira par entrer pour récupérer la liste des cibles de Vincent après avoir réussi à détruire le premier fichier électronique où il avait leurs adresses.
Vincent

Max, après une fusillade spectaculaire dans une discothèque où Fanning trouve la mort alors qu'il allait l'exfiltrer, pense que Vincent finira de toute manière par se débarrasser de lui à l'aube et envoie son taxi dans le décor en espérant s'en sortir tout en neutralisant son passager. Mais le tueur survit et part, seul, remplir son dernier contrat : Annie !
Max et Annie
(Jamie Foxx et Jada Pinkett-Smith)

Max part à sa poursuite, résolu à sauver la jeune femme et à affronter Vincent...

Rediffusé sur W9, donc sans rapport avec "le Printemps du Polar" sur Arte, Collateral aurait pu parfaitement faire partie du cycle de la chaîne franco-allemande. C'est en tout cas un authentique film noir, et même déjà un classique du genre.

Pourtant, comme nombre de grands films, la genèse de ce long métrage n'a pas été un long fleuve tranquille : son scénariste, Stuart Beattie, en rédige la première mouture alors qu'il est encore étudiant. Son script est quand même assez accompli pour attirer l'attention du studio DreamWorks SKG.

Les producteurs songent d'abord à en confier l'adaptation et la réalisation à deux cinéastes de second plan, Mimi Leder (ancienne réalisatrice de la série Urgences) puis Janusz Kaminski (ex-chef opérateur). Mais le projet va stagner de longues années avant que Michael Mann n'en hérite.

C'est parce que l'acteur Russel Crowe est attaché à l'histoire et qu'il a tourné sous la direction de Mann (dans Révélations) que l'affaire reprend forme. Pourtant Crowe se lasse vite car le casting met du temps à se former. Nous sommes alors en 2003 et Mann propose le rôle de Vincent à Tom Cruise qui l'accepte. Adam Sandler est approché pour jouer le rôle de Max, un cotre-emploi pour lui, mais les négociations n'aboutissent pas. Jamie Foxx décroche le job. De même, Val Kilmer, initalement pressenti pour camper l'agent Fanning, se désistera au profit de Mark Ruffalo.

Le scénario est remanié par Frank Darabont (non crédité au générique, il officie donc en qualité de script doctor) avec Beattie, déplaçant l'action de New York à Los Angeles. Mann ambitionne de tourner en une seule nuit, à la manière d'un reportage, en profitant des progrès techniques enregistrés pour une caméra haute définition, mais renoncera à cette idée. Toutefois, la résolution de l'image, testée en pré-production, convainc le metteur en scène qui sait qu'il pourra filmer des scènes nocturnes avec des éclairages réduits et une grande maniabilité pour les mouvements d'appareil.

L'histoire de Collateral séduit par sa simplicité et son ambiance : cette traversée de Los Angeles, la série de contrats de Vincent (culminant par la fusillade dans la discothèque, absolument extraordinaire), les rapports tendus entre le tueur et le chauffeur, les confidences que se font les deux hommes, l'enquête parallèle menée par Fanning (résumée au strict minimum pour ne pas parasiter la première piste narrative), est captivante. 

Tout The American (dont j'ai parlé récemment), l'ombre de Jean-Pierre Melville (une influence revendiquée par Mann) plane sur tout le film, avec son anti-héros, un tueur à gages impitoyable, extrêmement efficace, mais dont on devine l'usure, la lassitude, les failles. Dès son apparition, le spectateur a l'intuition que c'est un voyage sans retour, l'ultime mission de cet homme, qui va se perdre dans la nuit de la cité des anges comme le loup qu'il finira par croiser, lors d'une scène mémorable, surgissant de nulle part avant de retourner aux ténèbres.

Le charisme du personnage est tel, et son interprétation par Tom Cruise, magnétique, minéral, hanté, avec un look fascinant (les cheveux teints en gris, une barbe de trois jours, un costume anthracite élégant), qu'il éclipse celui de Jamie Foxx, dont la prestation, souvent cabotine, peine à donner le change, malgré sa nervosité, sa fébrilité. Difficile de dire si un autre (Adam Sandler, qui aurait été dans un contre-emploi total, ou qui que ce soit) aurait fait mieux, mais le comédien est vraiment exceptionnel, encore une fois (que ceux qui le raillent à cause de son appartenance à l'église de scientologie se rappellent que ses croyances loufoques dans cette secte n'ont rien à voir avec la qualité de son jeu et l'excellence de sa filmographie, sous la direction de très grands cinéastes).

La réalisation est elle aussi fabuleuse : Michael Mann tire le meilleur parti de la caméra HD dont il a disposé (et dont il a fait son instrument favori depuis). La façon dont il filme Los Angeles fait de la ville un personnage à part entière, plus important en fait que Mark Ruffalo (pourtant parfait), Jada Pinkett-Smith (interchangeable) ou Javier Bardem (dans une scène invraisemblable mais néanmoins décisive). La traque dans les bureaux du procureur, plongés dans le noir, est aussi un morceau de bravoure, auquel la photo de Don Beebe et Paul Cameron apportent une intensité affolante.

Ce voyage au bout de la nuit finit mal comme tout bon et vrai film noir, réflexion crépusculaire et sèche sur la fatalité, la mort à l'oeuvre et la chance. Un très grand film par un orfèvre du genre.

Critique 851 : LA FIEVRE AU CORPS, de Lawrence Kasdan


LA FIEVRE AU CORPS (en v.o. : Body Heat) est un film écrit et réalisé par Lawrence Kasdan, sorti en salles en 1981.
La photo est signée Richard H. Kline. La musique est composée par John Barry.
Dans les rôles principaux, on trouve : William Hurt (Ned Racine), Kathleen Turner (Maddy Walker), Richard Crenna (Edmund Walker), Ted Danson (Peter Lowenstein), Mickey Rourke (Teddy Lewis).
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Avocat sans talent, établi en Floride, Ned Racine collectionne les aventures sexuelles sans lendemain. Pourtant, son existence va basculer quand, un soir, où il se promène sur la plage, profitant d'un peu de fraîcheur après des journées caniculaires, il remarque une superbe femme.
Maddy Walker
(Kathleen Turneer)

Celle-ci s'appelle Maddy Walker et n'a pas froid aux yeux : elle ne repousse pas la drague que lui fait Ned et semble même l'encourager. Mais cette première rencontre n'aboutit à rien malgré tout, la jeune femme s'éclipsant dès que son soupirant a le dos tourné.
Maddy Walker et Ned Racine
(Kathleen Turner et William Hurt)

Ned la retrouve pourtant, par hasard, dans un bar, quelques jours plus tard, sans avoir réussi à l'oublier. Ils boivent un verre ensemble puis elle accepte qu'il la suive jusque chez elle, dans une villa luxueuse appartenant à son riche mari, souvent absent à cause de ses affaires, Edmund Walker. Ned et Maddy deviennent amants.
Ned Racine, Maddy et Edmund Walker
(William Hurt, Kathleen Turner et Richard Crenna)

Leur passion est dévorante, aucun des deux n'envisage alors de se passer de l'autre, et Ned finit par avancer l'idée de supprimer le mari de Maddy, comme une évidence. Ce projet permettra à la jeune femme d'hériter de la moitié de sa fortune (l'autre moitié revenant à sa belle-soeur).
Teddy Lewis et Ned Racine
(Mickey Rourke et William Hurt)

Ned échafaude un plan et a recours aux service de Teddy Lewis, à qui il a évité la prison, pour obtenir une bombe artisanale avec laquelle il compte provoquer un incendie criminel dans la remise à bateau d'Edmund Walker. Son cadavre y disparaîtra après son meurtre chez lui, une nuit où il croira surprendre un cambrioleur.
Ned Racine et Maddy Walker

L'entreprise réussit. Trop bien même ! Car Ned va alors découvrir, lors de l'ouverture du testament d'Edmund, que Maddy est l'unique héritière de sa fortune, après qu'elle ait réécrit les dernières volontés de son mari en dérobant des formulaires chez son amant. Un collègue et ami de ce dernier, Peter Lowenstein, est présent lors de cette révélation et devine que Ned et Maddy ont une liaison. Les choses se compliquent encore davantage quand un autre ami de Ned, inspecteur de police, enquête sur la mort d'Edmund, l'incendie de la remise, le passé de Maddy. L'avocat comprend qu'il a été manipulé par sa maîtresse, qui l'avait repéré des mois auparavant et choisi pour sa naïveté...
  
Dans le cadre d'un cycle de films baptisé "Le Printemps du Polar", Arte diffuse donc plusieurs films policiers ces temps-ci, et Dimanche soir j'ai pu revoir La Fièvre au corps, un film de 1981 écrit et réalisé par Lawrence Kasdan, découvert il y a un bail dans le ciné-club de mon lycée.

Kasdan signe là un bel hommage au film noir en en respectant tous les codes, surtout peut-être le premier d'entre eux : la figure emblématique de la femme fatale. Son long métrage a d'ailleurs révélé l'actrice Kathleen Turner en l'érigeant au rang de sex symbol : ce n'est pas usurpé, elle y est incendiaire.

L'intrigue est classique : on y suit un pauvre pigeon, qui pense plus avec son entrejambe qu'avec ses méninges et tombe dans les filets d'une superbe et machiavélique créature pour laquelle il accepte d'assassiner son riche mais vieux mari afin d'hériter de sa fortune. Evidemment, et ce n'est pas faire le coup de l'ouvreuse que de le dire, tout ça finira mal pour Ned Racine, piètre avocat, aveuglé par la passion, et jouet d'une manipulatrice exceptionnelle.

Cependant, deux éléments frappent encore aujourd'hui dans ce film à la trame convenue :

- d'abord, justement, le personnage de Maddy Walker possède une ambiguïté troublante. Si son ambition, depuis ses jeunes années, reste d' "être riche et de vivre dans un pays exotique" et qu'elle se donne (dans tous les sens du terme) tous les moyens pour l'accomplir, Kasdan l'écrit avec suffisamment de subtilité pour que le spectateur croit qu'elle a quand même des sentiments pour Ned Racine. Jusqu'à la fin, il est permis de penser qu'elle a aimé cet homme, peut-être à cause de l'ascendant qu'elle a sur lui, mais aussi de manière authentiquement sentimentale, regrettant qu'il ne lui fasse pas assez confiance et se jouant de lui à regret.

- Ensuite, l'intensité sexuelle du film amène à réfléchir sur l'audace qu'a conservée le film. Le cinéma américain est devenu tellement prude qu'il est étonnant de voir ce que Kasdan était autorisé à montrer en 1981 : la moiteur torride des amants, leur nudité même, seraient presque impensables aujourd'hui, et on ne peut que constater la régression en ce domaine, alors que le spectacle de la violence lui ne subit aucune censure comparable. Les Etats-Unis ont toujours eu un puritanisme certain, mais les étreintes de Body Heat (comme du remake du Facteur sonne toujours deux fois, réalisé à la même époque par Bob Rafelson, puis de Neuf semaines et demie d'Adrian Lyne) semblent appartenir à un passé révolu, une sorte de parenthèse depuis longtemps refermée. Etonnant.

La réalisation de Kasdan est sage mais sa sobriété sert très bien le scénario, avec une belle photo de Richard Kline (qui n'est pas encore aussi esthétisante que ce qu'on verra dans les films de Ridley Scott, Alan Parker et d'autres cinéastes venus de la pub, dont l'esthétisme dominera les années 80).

L'interprétation a donc été le tremplin de la riche carrière de Kathleen Turner, qui joue la garce très attirante avec finesse, son rôle étant nourri de références à celui de Lana Turner (dans la version du Facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett), avec ses robes blanches en contradiction avec la figure du péché qu'elle incarne.

A ses côtés, William Hurt est également parfait, dans un registre aussi nuancé : cet excellent comédien allait connaître quelques belles années avant que sa carrière ne décline comme celle du jeune Mickey Rourke, ici dans un rôle secondaire.

On remarquera aussi Richard Crenna (avant Rambo) et Ted Danson (bien avant Les experts), impeccables en cocu et en procureur libidineux.

Porté par une somptueuse partition de John Barry (où règne un saxo bien baveux, très 80's), La fièvre au corps porte beau ses 35 ans d'âge. 

lundi 28 mars 2016

Critique 850 : TITANIC, de Attilio Micheluzzi


TITANIC est un récit complet écrit et dessiné par Attilio Micheluzzi, publié en 1990 par Casterman.
Cet album a été réédité, dans une version noir & blanc, en 2012 par les Editions Mosquito.
*

Le 10 Avril 1912, le paquebot "Titanic" quitte le port de Southampton pour celui de Cherbourg puis remonte jusqu'à celui de Queenstown. Il doit ensuite traverser l'Atlantique pour rejoindre New York.
Le capitaine Edward J. Smith commande ce bateau annoncé comme insubmersible, long de 268 mètres, avec à son bord 2 300 passagers.
Parmi eux, on trouve : George Barton Putnam dit "le taureau", un riche homme d'affaires qui veut se présenter au poste de sénateur de l'Etat de l'Ohio. Il a pour amant Olivier de la Bretonne, qui le trompe avec Madeleine Desvilles, mariée au vieux mais fortuné Raymond.
Le secret de Putnam est découvert par le journaliste John Hubbard Hall qui veut précipiter la chute du "taureau", capitaliste grossier et brutal. C'est aussi une des cibles de Rafaël Mora, un anarchiste catalan, complice des indépendantistes irlandais, qui veut faire sauter une bombe pour couler ce fleuron de la marine britannique.
Durant le trajet, Mora s'éprend de Molly, une jolie bonne servant en première classe, tandis que le prince moussin Viktor Denissevitch Medel est ulcéré par la suffisance de son rival anglais, lord Albert Brudenell, qu'il doit affronter dans la course automobile New York-Chicago.
Tous ces personnages ignorent que leur destin va basculer dans la nuit du 13 au 14 Avril quand le "Titanic" heurtera un iceberg et sombrera dans les eaux glacées...

Dès les premières superbes images, on a déjà la conviction de tenir un grand album par ce maître de la bande dessinée italienne qu'était Attilio Micheluzzi. Quand il réalise Titanic, l'auteur était déjà au sommet : son art de la narration et du dessin, son génie pour caractériser de manière vive ses personnages, pour animer des intrigues sur un ton unique n'appartenait qu'à lui. 

Le premier plan, d'un graphisme somptueux, donne le "la" de la tragédie qui va se nouer durant les 72 pages de ce récit complet :  Micheluzzi la met en scène avec une écriture très littéraire, via un narrateur omniscient et volontiers sentencieux, qui possède à la fois une chaleur humaniste et une authentique noirceur - l'expression d'un sceptique, à l'humour sarcastique, observant ce microcosme avec cynisme.  Cela produit des fulgurances, des envolées imprécatrices étonnantes, mais surtout un souffle rare. Au-delà de la qualité scénaristique et visuelle,  Micheluzzi transcende le cadre de l'action en parlant de lutte des classes, de sexualité, de terrorisme, et parvient à conserver du suspense dans une saga dont on connaît la fin dès le début. 

 "Quand le dernier des douze coups sonne à la grande horloge, alors c’est minuit pour tout le monde… Et qu’importe alors que l’on soit blanc, jaune, riche ou pauvre…"

L'implacable engrenage donne du corps à une ambiance tendue et du dérisoire à des existences pathétiques : le spectacle dont le "Titanic" est le théâtre est celui de la perte d'hommes et de femmes, précipitée par l'exiguïté dans laquelle ils se retrouvent. C'est un compte à rebours que détaille Micheluzzi qui, plutôt que d’aborder l’épisode du Titanic vu de l’extérieur, dans un récit simplement factuel, à la manière d'une reconstitution classique, déploie un casting en proie à des sentiments extrêmes. Jalousie, rivalité, obsession, nationalisme, idéalisme sont conviés dans ces tranches tranches de vie décisives.

Micheluzzi est, bien à sa manière, un naturaliste : ses personnages, mus par leur orgueil, leur violence, leurs frustrations, leur aveuglement, ne s'en seraient de toute façon pas sortis indemnes, même sans l'iceberg heurté par le paquebot. La vision de cette tragédie est donc décalée. Les drames qui vont sceller les destins de Putnam, Olivier, Madeleine, Brudenell, Medel, Mora, Molly procèdent de cette intention : montrer les ravages de la passion sous toutes ses formes.

Ainsi, Micheluzzi montre très peu le naufrage lui-même quand il survient, privilégiant jusqu'au bout ses protagonistes, souvent dans les décors intérieurs du vaisseau en perdition, entraînant le lecteur dans des mouvements déroutants sur un tempo de plus en plus saccadé. Lorsque le "Titanic" a disparu dans l'océan de ténèbres, le lecteur est aussi ahuri que les survivants : il a suffi de trois cases pour que le paquebot soit englouti alors qu'auparavant plusieurs personnages principaux ont déjà été sacrifiés ! 

Tout le brio de  Micheluzzi éclate dans cet album puissant, fascinant, qui se dévore plus qu'il ne se lit. Et pourtant, quelle délicatesse dans le trait du dessin, quelle élégance dans la représentation de l'action ! L'auteur impressionne avec ce traitement humain, intimiste, mais sans concessions, marqué du sceau de la fatalité. On peut dire que c'est un chef d'oeuvre sans céder à la facilité.

LUMIERE SUR... WILL

1 000ème entrée de ce blog !
Et pour fêter ça, une petite pépite :
 Willy Maltaite, alias WILL.
*
En 1988, les Editions Brain Factory publient l'album Jacques Brel,
à l'intérieur duquel on trouve ces quatre planches illustrées par Will,
qui met en scène son héroïne Isabelle
prénom portée aussi par la fille du chanteur,
qui lui consacra un magnifique texte.
 
 
 
Ces planches ne figurent même pas dans les Intégrales de la série Isabelle
publiées par Dupuis !
*
Voici le texte de la chanson, écrite en 1959, de Jacques Brel :

Isabelle

Quand Isabelle dort plus rien ne bouge
Quand Isabelle dort au berceau de sa joie
Sais-tu qu'elle vole la coquine
Les oasis du Sahara
Les poissons dorés de la Chine
Et les jardins de l'Alhambra

Quand Isabelle dort plus rien ne bouge
Quand Isabelle dort au berceau de sa joie
Elle vole les rêves et les jeux
D'une rose et d'un bouton d'or
Pour se les poser dans les yeux
Belle Isabelle quand elle dort

Quand Isabelle rit plus rien ne bouge
Quand Isabelle rit au berceau de sa joie
Sais-tu qu'elle vole la cruelle
Le rire des cascades sauvages
Qui remplacent les escarcelles
Des rois qui n'ont pas d'équipages

Quand Isabelle rit plus rien ne bouge
Quand Isabelle rit au berceau de sa joie
Elle vole les fenêtres de l'heure
Qui s'ouvrent sur le paradis
Pour se les poser dans le coeur
Belle Isabelle quand elle rit

Quand Isabelle chante plus rien ne bouge
Quand Isabelle chante au berceau de sa joie
Sais-tu qu'elle vole la dentelle
Tissée au coeur de rossignol
Et les baisers que les ombrelles
Empêchent de prendre leur vol

Quand Isabelle chante plus rien ne bouge
Quand Isabelle chante au berceau de sa joie
Elle vole le velours et la soie
Qu'offre la guitare à l'infante
Pour se les poser dans la voix
Belle Isabelle quand elle chante

dimanche 27 mars 2016

Critique 849 : SPIROU N° 4067 (23 Mars 2016)


Cette semaine débute la pré-publication du Spirou par... Benoît Feroumont, un one-shot que l'on découvrira neuf semaines durant et qui se déroule en dehors de la continuité officielle de la série Spirou et Fantasio.

J'ai aimé :

- Une Aventure de Spirou et Fantasio : Fantasio se marie (1/9). Fantasio emmène Spirou chez Suzanne Gallantine, prêtresse de la mode et rédactrice en chef de "World of Ladies". Il veut leur annoncer qu'il aime Clothilde, la fille de Mme Gallantine, et l'épouser. Mais une voleuse dérobe sous leurs yeux un collier...
Benoît Feroumont prend congé de sa série Le Royaume pour répondre à l'invitation faite par Sergio Honorez, le directeur éditorial de Dupuis, de réaliser un récit complet avec Spirou. Comme il l'explique dans l'interview ouvrant ce premier épisode, son intention était de questionner le rapport aux femmes du héros sans pourtant érotiser l'intrigue mais plutôt le confronter au monde actuel. Le pari est audacieux et ces premières pages sont très accrocheuses, menées sur un rythme vif, avec un zeste de fantastique et déjà un mix de romance et d'aventures.
Le dessin rond et souple de Feroumont propose des versions personnelles de Spirou et surtout Fantasio, et le découpage est d'une fluidité imparable. Tout ça s'annonce très bien ! 
 
 

- Lady S : La faille (4/6). Shania et Melville Lawson ont réussi à faire sortir, en force, Anton de la prison de Guantanamo, mais l'avocat ignore toujours que celui qu'il a aidé à s'échapper n'est pas Tchersaïev, le terroriste avec lequel il projette un attentat. Il ne sait pas non plus que la CIA, grâce à Shania, les suit à la trace...
Philippe Aymond réussit à maintenir un tempo soutenu à son histoire et le suspense est toujours prenant, reposant sur la méprise de Lawson et le moment où l'identité véritable d'Anton sera découverte. Classique mais imparable. Graphiquement, c'est aussi agréable, avec une mention spéciale aux décors, très soignés.

- La Loi du moins fort. David De Thuin revient avec un récit complet de quatre pages et ses deux héros, un père et un fils : ce dernier brutalisé par un camarade de classe écoute une histoire censée lui fournir une solution, mais son application n'est pas si simple. Cette fable est toujours aussi bien écrite et dessinée par le grand talent de l'auteur, qui possède vraiment une voix bien à lui.

- Autour d'Odile. La princesse écoute une amie lui raconter ses voyages en amoureux : Madaule en tire un gag aussi simple que malicieux. Toujours aussi bien.

- Happy Birds. Pekko est de plus en plus dépassé par sa gloire, au point qu'on lui confie la promotion d'un produit improbable : Trondheim et Piette sont toujours sur leur lancée, excellant dans l'humour absurde que le graphisme minimaliste sert à merveille.

- L'Homme qui tua Lucky Luke (7/10). Lucky Luke doit quitter Froggy Town avant 16 heures sinon Anton Bone le défiera en duel. Laura Legs tente de les raisonner, en vain...
Ce 7ème épisode culmine dans la scène du duel magistralement mise en scène et qui requiert l'attention du lecteur : en effet, Matthieu Bonhomme y révèle l'astuce dissimulée derrière le titre de son récit complet. Mais d'autres questions restent en suspens... C'est toujours un sans-faute. Ouaip !

- L'Atelier Mastodonte. Lewis Trondheim accepte que Tofépi intègre l'équipe... Même si les idées folles de ce dernier le dépassent vite ! Deux doubles strips qui annoncent, peut-être, le début d'un nouveau feuilleton. C'est moins drôle que d'habitude mais on va voir comment c'est (et si c'est) développé.

- Tash & Trash. Une déclaration d'amour compliquée à gérer pour ce strip toujours savoureux de Dino.

- Dad. La famille regarde la cérémonie des "César", Papa rêve... En 15 cases, Nob réussit encore un gag cruel et drolatique. Un miracle permanent ! (Voir ci-dessous :) 

En direct de la rédak donne la parole à Marc BVR, qui a conçu le papertoy offert en supplément cette semaine aux abonnés. Le film adapté de la série Seuls est en tournage. Et la semaine prochaine, le journal de "Spirou" colle à la sortie de Superman vs Batman avec un numéro spécial.
Les aventures d'un journal revient sur les quelques gags écrits pour Gaston par... Jean Van Hamme !

vendredi 25 mars 2016

Critique 848 : UNE ETUDE EN NOIR, de William Irish (achevé par Lawrence Block)


UNE ETUDE EN NOIR (en v.o. : Into The Night) est un roman inachevé écrit par William Irish, complété par Lawrence Block, publié à titre posthume, traduit en français par Marie-Louise Navarro en 1987 pour les Presses de la Cité.

Seule et dépressive, Madeline Chalmers range sa chambre un soir et trouve dans une boîte le dernier objet que lui a laissée son père décédé : un pistolet. Elle pointe l'arme contre sa tempe avec la volonté de se suicider. Mais après avoir pressé la détente, aucune détonation n'éclate. Madeline interprète cela comme un signe miraculeux qui lui dit que, finalement, la vie vaut d'être vécue. Toute à sa joie, elle jette le pistolet sur son bureau. Le coup part. 
Stupéfaite, elle constate qu'elle n'est pas blessée mais entend un gémissement dans la rue en bas de chez elle et découvre une jeune femme à terre, mortellement blessée.
Madeline apprend le nom de sa victime dans les journaux - elle s'appelait Starr Bartlett - et on attribue sa mort à l'acte d'un déséquilibré, l'ayant tué arbitrairement. Grâce aux quelques minces informations qu'elle recueille par ailleurs, Madeline se rend là où résidait la victime et peut entrer dans sa chambre grâce à sa logeuse : elle y trouve la photo d'un beau jeune homme, Vick - certainement le fiancé de Starr.
Madeline va ensuite à la rencontre de la mère de sa victime, Charlotte Bartlett, avec qui elle sympathise en se faisant passer pour une amie de sa fille. Mais sa culpabilité est vite mise à jour lorsqu'elle refuse d'entrer dans une église où Mrs Bartlett veut aller prier. Après quelques jours de brouille, elle accepte néanmoins de recevoir à nouveau Madeline à qui elle fait quelques confidences : Starr était mariée mais son époux lui avait, sans qu'elle ait expliqué comment, brisée le coeur. Peut-être à cause de sa précédente femme.
Madeline entreprend alors de se repentir en faisant payer ceux qui ont fait souffrir Starr en deux temps : rendre la pareille à la femme qui avait ruiné son couple, et tuer son mari qui l'avait trahie en mettant à jour son terrible secret. Cette quête insensée va conduire la jeune femme jusqu'à une cynique chanteuse de cabaret, Dell Nelson, puis à l'homme qui l'avait quittée pour Starr avant de dévaster cette dernière, Vick Herrick, un photographe.
Au terme de cette aventure, une révélation bouleversante...

Tout d'abord, il faut préciser deux points importants : si le manuscrit d'Une étude en noir a été exhumé en 1970, grâce à  Sheldon Abend (l'agent littéraire de la succession Cornell Woolrich - le vrai nom de William Irish), Burton L. Lilling, Edwin McMahon et William A. Lockwood (les exécuteurs testamentaires de l'écrivain), sa rédaction s'est déroulée sur plusieurs périodes courant sur plusieurs années, et elle n'a jamais été achevée. Seules des notes indiquaient le dénouement souhaité, et encore n'étaient-elles pas définitives (une mention notamment portait sur une réplique dont le sens modifiait sensiblement la perception de la toute fin). 
William Irish 

Sur les 201 pages de cette édition publiée français par les Presses de la Cité, 37 ont été complétées, ajoutées ou mises en forme par le romancier Lawrence Block, dont la passionnante et très instructive postface du professeur Francis M. Nevis Jr. (spécialiste de la loi sur les droits d'auteur, bibliographe et biographe de William Irish) ne nous apprend malgré tout pas pourquoi et comment il fut associé à la finalisation de ce projet.
 Lawrence Block

Block est donc l'auteur des pages 1 à 22, 73, 75 à 78, 83, 87-88, 100-101, et il a reconstitué des passages des pages 60 à 64, 66 à 68, 70 et 71, 79 et 80, 130 et 131, 136 et 137, 147. Block a également signé la fin en suivant les notes laissées par Irish, qui souhaitait une happy end sentimental, même si son brouillon présentait une rature suggérant un caractère plus inattendue et pervers concernant une réplique précise d'un personnage (je ne la précise pas car elle spoilerait trop l'intrigue).

Cornell George Hopley-Woolrich alias William Irish est né en 1903 et mort en 1968. Il est l'auteur de 24 romans et plus de 200 nouvelles. Après avoir suivi des études de journalisme à Columbia jusqu'en 1921, il écrit son premier texte de fiction en 1924. Il se marie en 1934, mais c'est un échec.

Dans les années 40 à 48, il atteint le sommet de son art en enchaînant ses meilleurs oeuvres : La Mariée etait en noir ; Ange ; Retour à Tillary Street ; Lady Fantôme ; Les Yeux de la nuit ; La Sirène du Mississipi ; J'ai épousé une ombre ; L'Heure blafarde ; Rendez-vous en noir - une collection d'histoires remarquables, dont plusieurs ont été adaptées plus tard au cinéma, qui en font le roi de la "série blême" (distincte de la classique "série noire", et tirant le genre policier vers le suspense, la romance, parfois à la limite du fantastique).

La gloire et la fortune l'attendent à Hollywood où des producteurs ont remarqué ses textes au style si évocateur, intense, se prêtant à la transposition sur grand écran, avec des personnages mémorables, des intrigues palpitantes aux ambiances intenses. Mais Irish n'est pas heureux car il souhaiterait être reconnu comme un auteur à part entière, digne de son modèle, Scott Fitzgerald.

Son déclin commence au début des années 50 lorsque sa mère, avec laquelle il entretient une relation fusionnelle, tombe malade. Elle agonisera durant sept longues années, durant lesquelles, l'inspiration le fuyant, Irish s'isole, noie sa frustration artistique et son homosexualité refoulée dans l'alcool. Atteint de diabète, il est amputé d'une jambe gagnée par la gangrène et désormais cloué dans un fauteuil roulant. Il meurt sans le sou dans une chambre d'hôtel et oublié - cinq personnes seulement assisteront à ses obsèques.

Un destin fulgurant et tragique donc, au diapason de celui de ses héros, personnages souvent perdus dans la nuit urbaine, poursuivi par le mauvais sort, pris en tenailles entre des gangsters impitoyables et des policiers sans compassion : tout cela est exprimé par une prose magnifique, parfois lyrique, d'une poésie crépusculaire, avec un sens de la narration extraordinaire qui rendent la lecture de ses romans et nouvelles extrêmement fluides et denses à la fois. William Irish était un immense auteur, maître-es polars romantiques, dominant le genre avec l'expert de la désespérance fataliste, David Goodis : ces deux hommes ont marqué au fer rouge mes jeunes années de lecteur insatiable de romans policiers, après avoir été initié par Dashiell Hammett, celui qui a jeté le crime dans la rue et fut admiré par Hemingway lui-même, le seigneur du hard-boiled dicks.

Une étude en noir a les qualités et défauts d'un roman inachevé, avec ses fulgurances (notamment des aphorismes très inspirés) mais aussi un rythme inégal, des procédés narratifs qui auraient certainement été peaufinés au cours de réécritures. Le fait est aussi que si Lawrence Block a accompli un travail méritoire et efficace, il ne possède pas ce style, cette voix si spéciales qu'avaient William Irish : sa contribution est bienvenue dans la mesure où il a effectivement complété le texte, lui permettant de gagner en lisibilité, en fluidité, mais ses pages n'ont pas la poésie qu'ont celles rédigées par l'auteur original, avec un vocabulaire, des tournures de phrases à la fois lyriques et directes.

Mais je ne veux pas être trop sévère et donc injuste avec Block, dont la tâche est ingrate, au point que son nom ne figure même pas sur la couverture : il faut, c'est un comble, lire l'avant-propos et la postface de Francis M. Nevins Jr pour savoir exactement son rôle dans cette entreprise ! Par ailleurs, on peut se demander qui aurait fait aussi bien, voire mieux, tant le ton des romans de Irish n'appartient qu'à lui et demeure inimité (et inimitable).

Ce texte est pareil à un matériau brut, un peu frustre parfois, dont la construction, aux coutures bien apparentes, trahit la nature. Découpé en trois actes, le récit se déroule de manière très séquencée comme une version inaboutie d'un roman par un auteur justement reconnu pour sa maîtrise narrative. En l'état, c'est cependant une sorte de brouillon déjà magistral et le spectacle des rouages en marche est une leçon d'écriture en soi : on a le sentiment d'observer le dessin préparatoire d'un tableau, avec une spontanéité épatante - tout est déjà là pour l'essentiel : l'intrigue implacable, les personnages fortement caractérisés, les liens qui les unissent bien pensés, le processus de leurs descentes aux enfers bien en place.

Dans un premier temps, qu'on pourrait intituler "prendre une vie", on assiste au geste initial à la fois absurde et tragique qui va mêler les destins d'une jeune femme qui veut mettre fin à ses jours, y échappe miraculeusement, et celle d'une autre jeune femme dont l'existence est déjà ravagée, en route pour une vengeance, mais fauchée lors d'un renversant concours de circonstances. Irish met magistralement en scène ce mouvement de balancier entre Madeline et Starr, dont les prénoms, une fois réduit pour la première (Madeline étant appelée en une occasion Mad) résument leurs trajectoires : la folle et l'étoile. Starr Bartlett est en effet une étoile filante dans cette histoire, et Madeline s'inscrit dans son sillage, en se fixant deux folles missions.

"C'est à elle que j'ai fait une promesse. J'ai pris un engagement
envers elle. On ne peut trahir la promesse faite au morts,
ou ils se lèveront pour vous accuser." 

La première de ses missions produit le deuxième temps du récit synthétisé dans une note prise par Madeline Chalmers elle-même : "rendre la pareille à une femme". Une étude en noir revêt l'apparence d'une vengeance dans cet acte II en même temps qu'elle souligne un aspect du roman qui symbolise toute l'oeuvre de Irish. Une des singularités de cet auteur était qu'il écrivait des polars avec des héroïnes au premier plan, femmes qu'il campait avec une sensibilité vibrante et rare dans un genre dominé par les figures masculines. Ici encore les femmes occupent une place centrale, majeure : chacune conduit à l'autre - Madeline à Starr ; Starr à sa logeuse et à sa mère, Charlotte ; Charlotte à Dell Nelson. Même Vick Herrick, l'amant maudit, est féminisé dans sa description : c'est un photographe précautionneux, délicat, sensible. Par contraste, le personnage de Jack D'Angelo, un des hommes de Dell Nelson, apparaît plus virile, stéréotypé, et son sort n'échappe pas au cliché inhérent à son caractère, à son milieu (jaloux, mauvais garçon, évoluant dans le milieu, donc forcément le coupable idéal - et véritable - le moment venu). Le plan mis au point par Madeline pour précipiter le châtiment de Dell est exemplairement orchestré, trop même puisque l'issue sera dramatique, dépassant à la fois les attentes de son bourreau et du lecteur.

"Un homme doit mourir avec bravoure.
Une femme doit mourir en beauté."

Enfin, le troisième et dernier temps, également exprimé par écrit par Madeline en ces mots "tuer un homme", met enfin face à face Madeline et Vick Herrick à la façon d'une boucle puisque le secret dévoilé du jeune homme renvoie à la situation dans laquelle Starr se trouvait au début de l'histoire et explique pourquoi l'existence de cette victime totale était déjà terminée. La balle perdue qui l'a tuée n'a fait "que" ôter la vie à son corps, son âme était déjà consumée auparavant. Irish a employé un motif tabou qu'il parvient, extraordinairement, à rendre romantique tout en n'éludant pas son côté choquant. Il serait vraiment criminel de le révéler pour le coup, mais l'effet est garanti, d'autant plus qu'il est formulé lors d'un long monologue (le deuxième après celui, déjà brillant, que livre Dell à Madeline dans l'acte II) exprimé avec une fluidité magistrale. Cette confession bouleversante est désarmante, poignante, remuante... Tellement qu'on regrette que Irish, et Block à sa suite à l'heure où il a choisi (suivant la volonté affichée d'Irish) une happy end, n'ait pas été au bout de son idée, reposant sur une modification minime mais cruciale dans un dialogue et verbalisant une situation beaucoup plus trouble, un épilogue bien plus vertigineux.

Il n'empêche que, malgré ces réserves ponctuelles, Into the night (je préfère quand même, pour une fois, le titre français, aux allures programmatiques de l'oeuvre entière d'Irish, que celui anglais, finalement plus quelconque) est un roman qu'il est, comme le dit Nevins Jr, "extrêmement satisfaisant" de pouvoir lire. En l'état, il atteint même parfois une forme d'épure, un concentré du style de son auteur, un ultime manifeste de son talent.   
*
Un aspect étonnant d'Une étude en noir tient à sa modernité : en le lisant, ce livre ne fait pas son âge, peu d'éléments le rendent daté, encore moins démodé. Il pourrait être adapté dans un contexte contemporain sans retoucher grand-chose. Cela permet d'imaginer facilement des acteurs actuels dans un film sans reconstitution d'époque, même si, la première fois que je l'avais lu, j'avais en tête Natalie Wood (pour Madeline) et Robert Redford (pour Vick), le couple inoubliable de Propriété interdite (Sydney Pollack, 1966 - voir ci-dessous :).
Mais en y repensant, voilà le casting que je distribuerai :
Elizabeth Debicki : Madeline Chalmers 
 Emily VanCamp : Starr Bartlett
 Viola Davis : la logeuse de Starr Bartlett
 Jacki Weaver : Charlotte Bartlett
 Eva Green : Adelaïde "Dell" Nelson
 Bobby Cannavale : Jack D'Angelo
 Jeremy Sisto : officier de police Smitts
Justin Timberlake : Vick Herrick

mercredi 23 mars 2016

Critique 847 : THE AMERICAN, de Anton Corbijn


THE AMERICAN est un film réalisé par Anton Corbijn, sorti en salles en 2010.
Le scénario est écrit par Rowan Joffé, adapté du roman A Very Private Gentleman de Martin Booth. La photo est signée Martin Ruhe. La musique est composée par Herbert Grönemeyer.
Dans les rôles principaux, on trouve : George Clooney (Jack / Edward), Violante Placido (Clara), Thekla Reuten (Mathilde), Johan Leysen (Pavel), Paolo Bonacelli (Père Benedetto).
*
Jack est un assassin professionnel et un armurier. Il s'est réfugié dans une maison isolée en compagnie d'une femme, lorsque deux tueurs à gages le surprennent et tentent de l'abattre. Il les supprime et doit aussi tuer sa maîtresse qui pourrait devenir un témoin compromettant pour lui.

Jack et Pavel
(George Clooney et Johan Leysen)

Après avoir contacté et rencontré son agent, Pavel, Jack se rend dans un village perdu des Abruzzes, en Italie. Il s'y fait passer pour un photographe, mais le Père Benedetto devine qu'il ment sur sa profession et sur la raison de sa présence.
Jack/Edward et le Père Benedetto
(George Clooney et Paolo Bonacelli)

Jack, qui se fait désormais appeler Edward, rencontre aussi une belle prostituée, Clara, dont il s'éprend progressivement. Ces sentiments sont partagés par la jeune femme, séduite par cet homme mystérieux mais amant ardent et attentionné, qui refuse de coucher avec d'autres filles de la maison close où elle travaille.
Jack/Edward et Clara
(George Clooney et Violante Placido)

Pavel confie une nouvelle mission à Jack/Edward en le mettant en relation avec une femme qui dit se prénommer Mathilde : il doit lui fabriquer un fusil de précision selon des instructions très détaillées.
Mathilde
(Thekla Reuten)

Cependant qu'il met cette arme au point, Jack/Edward remarque qu'il est suivi par un homme, vraisemblablement complice avec les tueurs suédois qui l'ont déjà attaqué. Il le sème puis finit par l'éliminer en maquillant la scène comme un accident de voiture.
Jack/Edward

Les journaux locaux relatent les meurtres commis contre des prostituées de la région. Jack/Edward soupçonne Clara de vouloir aussi l'abattre quand il découvre qu'elle a un pistolet automatique dans son sac à main : fausse piste - Clara a ce calibre sur elle car elle craint d'être agressée par le meurtrier des prostituées.

Clara

Les soupçons de Jack/Edward se reportent sur Mathilde, dont il ignore toujours quelle est sa cible, et, méfiant, sabote le fusil qu'il lui a confectionné avant de le lui remettre.
Jack/Edward

Clara invite Jack/Edward à assister à une procession religieuse dans le village où il réside. Il la retrouve dans la foule et lui propose de partir avec lui. Mathilde tient l'américain dans sa ligne de mire. Pavel est également présent dans les parages...  
Jack/Edward

Hier soir, France 4 rediffusait The American, deuxième long métrage de fiction réalisé par Anton Corbijn : ce magnifique polar est devenu en quelques années un film souvent programmé à la télévision - et pour une fois, on ne s'en plaindra pas car cela permettra sans doute à de nouveaux amateurs de bon cinéma de le (re)découvrir après sa sortie en salles en 2010.

Anton Corbijn est un des plus grands photographes contemporains et il doit une bonne partie de sa renommée aux clichés qu'il a pris de nombreuses rock-stars (en premier lieu le groupe U2, dont il a signé de nombreuses photos de pochettes d'albums), d'acteurs et de top models. Ses images, souvent en noir et blanc rehaussé de sépia, sont magnifiques, possédant une intensité, soulignant des ambiances mémorables.

Le risque quand un esthète de ce niveau devient un cinéaste est qu'il mette en scène des films où la qualité visuelle l'emporte sur l'intérêt des histoires. Dans le cas de The American, Corbijn a trouvé un matériau lui permettant de confirmer son génie graphique avec un récit accrocheur à l'atmosphère puissante.

L'intrigue est minimaliste et se place sous l'influence manifeste de Jean-Pierre Melville : le héros est un solitaire peu loquace qui ne peut que rappeler l'inoubliable Samouraï (1967), incarné par Alain Delon. Le poids de la fatalité domine dès le début de son aventure quand, rattrapé par son activité coupable, autant dire son destin personnifié par deux tueurs à gages, il doit se réfugier dans un village perdu en Italie, en attendant que son agent le tire de cette mauvaise passe.

Mais le script de Rowan Joffé, adapté du roman de Martin Booth, ne se contente pas de copier la cosmétique "Melvillienne" : l'histoire rend fabuleusement compte de l'attente à laquelle est soumis Jack puis de ce qu'il fait de ce temps. La sensualité s'invite dans cette cavale avec l'apparition de deux femmes : Clara, la sublime prostituée, et Mathilde, un archétype de femme fatale.

Avec la première, c'est la figure de l'amour, d'abord physique, sexuel, puis romantique, qui s'immisce dans le quotidien du héros : la romance a quelque chose de fulgurant, d'inattendu, tout en s'intégrant harmonieusement à la narration. Jack peut-il s'abandonner dans les bras de cette femme qu'il se met à aimer et qui va l'aimer aussi ? Ou cela le fragilise-t-il ? La menace qui plane sur lui ne nuira-t-elle pas inévitablement à cette belle putain, déjà inquiète à cause d'une affaire de serial killer qui attaque ses collègues dans les environs ?

Avec la seconde, c'est un autre jeu qui se déroule : dès qu'ils se rencontrent, Jack/Edward et Mathilde savent très bien qui ils sont, on devine même qu'il sait qu'il est la cible qu'elle va toucher avec le fusil qu'elle lui demande de lui fabriquer. Le film montre longuement l'ouvrage, le processus de la confection de cette arme et qui révèle l'américain non seulement comme un tueur mais aussi un armurier génial, méticuleux à l'extrême. Le voyant assembler l'outil qui sera peut-être celui qui servira à le supprimer est une idée brillante et troublante. Le spectacle de cet artisanat mortel est aussi envoûtant, le fusil étant construit à partir d'une majorité de pièces détachées, récupérées notamment dans un garage, et aboutissant pourtant à un instrument très affûté.

Corbijn mène si bien son affaire, qu'on ne voit pas le temps passer tout en en ressentant pourtant toute la dilatation. La photographie du film est somptueuse, sans que sa beauté ne parasite la lecture du récit : bravo à Martin Ruhe. Les mouvements d'appareil sont sobres, précis, et la composition des plans est tellement intelligente qu'on y reconnaît la "patte" d'un artiste rompu à l'exercice.

Ayant participé au financement de la production via sa société Smokehouse, George Clooney a bien sûr le rôle principal et sa prestation est tout à fait exemplaire. L'acteur, qui a été révélé par la série Urgences, et qui est depuis régulièrement cité comme un sex symbol, est aussi un interprète dont la filmographie confirme les exigences, alternant des films d'auteurs et des longs métrages plus commerciaux, devenu aussi un fidèle des frères Coen ou de Steven Soderbergh.
Il en impose ici dans une composition minérale impressionnante, tout à fait crédible en assassin en bout de course tout en campant parfaitement cet armurier si méticuleux. Connu pour son jeu expressif, il épate en étant impassible, tendu, inquiet, à peine moins sur ses gardes lorsqu'il est en galante compagnie.

On mesure quel "dur" métier c'est que celui d'être comédien quand on voit les deux créatures de rêve à qui Clooney donne la réplique dans The American, et il faut commencer par évoquer Violante Placido : la fille de l'acteur Michele Placido n'est cependant pas seulement l'une des plus belles femmes que nous ait donnés à voir le cinéma ces dernières années (même si je ne l'ai pas revue dans un rôle aussi marquant depuis), elle campe avec une ambiguïté maline le personnage de Clara.

Thekla Reuten est aussi fabuleuse en flingueuse aussi peu bavarde que Clooney : à chacune de ses scènes, la voilà avec un look différent (tour à tour blonde puis brune, élégante puis vêtue en mode casual), mais elle a un charisme fou, digne des femmes fatales les plus mémorables du film noir.

Johan Leysen et sa gueule taillée à la serpe est également saisissant dans la peau de Pavel, et Paolo Bonacelli fait un prêtre cherchant la confidence autant que veillant sur ses propres secrets très habilement placé.

Contrairement à deux films que j'ai vus récemment - Blood Ties, qui ne parvenait pas à se démarquer des ses écrasantes références, et Trance, qui noyait sous des effets grossiers son manque d'inspiration - , The American est un exemplaire réussite dans le cadre du polar de série B qui en respecte les codes avec raffinement tout en sachant lui donner une ambiance intense.