lundi 31 octobre 2011

Critique 277 : BLANKETS - MANTEAU DE NEIGE, de Craig Thompson

La couverture de l'édition française
de Blankets - Manteau de Neige,
parue chez Casterman
dans la collection "Ecritures".
Blankets - Manteau de Neige est un roman graphique autobiographique écrit et dessiné par Craig Thompson, publié en 2003 par Top Shelf Productions.
Ce volumineux ouvrage de 582 pages raconte l'histoire de son auteur en évoquant à la fois son enfance dans le Wisconsin, dans une famille très religieuse, son premier amour, et son entrée dans l'âge adulte.
Craig Thompson a déclaré que son projet s'est développé autour d'une idée simple mais ambitieuse : décrire le sentiment qu'on éprouve lorsqu'on partage pour la première fois l'intimité amoureuse avec quelqu'un.
Son entreprise lui a valu la reconnaissance critique (le magazine "Time" a élu Blankets comme un des cent meilleurs romans graphiques en langue anglaise en 2005) et publique.
Une planche et la couverture de l'édition américaine.

Présentons d'abord les principaux personnages de l'histoire :

- Craig : l'auteur se met lui-même en scène dans ce récit, depuis son enfance jusqu'au début de l'âge adulte, lorsqu'il quitte la maison familiale. Craig se débât avec son éducation religieuse et sa croyance va être mise à l'épreuve en grandissant, quand il découvre l'amour, souffre du poids de la religion dans ses rapports avec sa famille et son entourage. En découvrant que les Saintes Ecritures ont été remaniées lors de leurs différentes transcriptions et traductions, sa foi est ébranlée et tout ce sur quoi reposait son existence est alors remis en question. Lors d'un séjour dans un camp de vacances, il fait une rencontre qui change définitivement sa vie avec une fille prénommée Raina, qui devient son premier amour.

- Phil : c'est le frère cadet de Craig. Comme lui, il aime dessiner et l'évocation de leur enfance occupe l'autre partie principale du récit, jusqu'à ce que, étant devenus adultes, leurs rapports se distendent.

- Raina : c'est le premier amour de Craig. Peu après leur rencontre dans un camp de vacances paroissial, ses parents divorcent et elle traverse cette épreuve avec difficulté. Par ailleurs, elle a un demi-frère et une demi-soeur, tous deux trisomiques, auprès desquelles elle occupe quasiment la place de mère.

- Les parents de Craig : sa mère est une femme dévote et effacée, son père est un homme fruste et autoritaire.

- Les parents de Raina : ce sont deux personnes aimables et aimants, mais l'adoption de leurs deux enfants mogoliens a eu raison de leur couple. Ils sont en instance de divorce, ne communiquant plus que par l'entremise de Raina, mais accueillant avec bienveillance la relation de Raina et Craig. Leur autre fille, Julie, mère d'une petite Sarah, est mariée mais s'est éloignée d'eux.

- Laura et Ben : ce sont les demi-frère et soeur de Raina, tous deux trisomiques. Laura est gentille, joueuse et très sensible ; Ben est taciturne et proche de son père adoptif.

- Julie et Dave : Julie est la soeur aînée de Raina et Dave son époux. Petits bourgeois, entretenant des rapports distants avec les parents de Julie, ils sont parents d'une petite fille, Sarah, dont Raina s'occupe régulièrement avec amour.

Le premier baiser échangé par Craig et Raina.

Craig et Raina enlacés couchés sur le couvre-lit en patchwork.

Blankets compte 9 chapitres dont la narration va et vient entre différentes époques du passé de l'auteur, de son enfance dans le Wisconsin au début de l'âge adulte quand il quitte sa famille en passant par le séjour de deux semaines qu'il passe dans le Michigan après avoir rencontré Raina, une jeune fille de son âge dans un camp de vacances paroissial.

- Chapitre 1 : Dans le cagibi. Craig Thompson commence par évoquer son enfance. Elle est marquée par sa complicité avec son frère cadet, Phil, avec lequel il partage sa chambre à coucher et son lit. Leurs rapports sont complices mais parfois ils chahutent et alors ils subissent la sévèrité de leur père, un homme fruste, qui n'hésite pas à enfermer une nuit durant Phil dans un réduit poussièreux et peuplé d'araignées (le cagibi du titre) pour le punir de s'être amusé trop bruyamment avec Craig.
A la rudesse du climat régional et de leur éducation s'ajoute le poids de la religion : les parents Thompson suivent strictement les préceptes de la Bible, (s')imposant une existence austère, qui vaut à Craig les railleries de ses camarades à l'école.
Enfin, en l'absence de leurs parents, les deux frères Thompson sont gardés par un adolescent grassouillet et boutonneux qui commet des attouchements sexuels sur les deux garçons.

L'auteur démarre donc avec un peinture très sombre de l'univers de son enfance. Ses détracteurs lui reprocheront d'ailleurs d'avoir exagéré la charge mélodramatique, pourtant les situations sont authentiques et leur narration est rapide, employant habilement le hors-champ pour suggérer des passages pénibles comme les abus du baby-sitter.
Malgré la pesanteur de l'ambiance, Thompson ne dresse pas un portrait à charge de ses parents qu'il s'abstient de juger : il laisse au lecteur le soin d'apprécier la situation et leur attitude, contrebalançant le dureté de cette famille avec les scènes de complicité entre les deux frères.
Visuellement, le découpage est classique, sobre : l'artiste évite de charger ses images de symboles ou de composer ses plans et ses pages de manière trop fantaisiste, là encore pour rester dans l'évocation à hauteur d'enfant, dans la retenue.
Le regard sur l'enfant qu'est alors Craig Thompson est aussi altéré par l'éducation religieuse à laquelle il est soumis : la culpabilité est omniprésente, donc il n'est pas question d'incriminer ses parents, et lorsqu'il s'agit de parler du baby-sitter, c'est sans complaisance (il est impossible de ne pas comprendre ses exactions) mais avec une représentation naïve (l'enfant ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive, ne mesure pas vraiment la gravité de ce qu'il subit même s'il est sensiblement troublé).

- Chapitre 2 : Dans la fournaise. Plusieurs pages sont consacrés au Wisconsin et au climat de cette région : situé au centre-nord des Etats-Unis, à l'Ouest des Grands Lacs, c'est un endroit où la nature domine, partagé entre les forêts et les pairies. L'été, y règne une canicule qui, chez les Thompson, rend l'intérieur de leur maison étouffante (pour profiter du ventilateur et d'un peu de fraîcheur, les deux frères se crachent dessus pour faire croire à leurs parents qu'ils ont la fièvre). Mais le plus souvent, le paysage est enneigé, la blancheur enveloppe tout (d'où le titre de Blankets), donnant à l'endroit un aspect à la fois virginal et irréel, sauvage, quasi-primitif, au milieur de nulle part.
Le récit effectue un saut dans l'espace et le temps lorsque Craig part dans un camp de vacances organisé par la paroisse : c'est un tournant crucial puisqu'à cette occasion, non seulement il peut s'éloigner de sa famille (même s'il doit subir les moqueries de ses camarades), mais surtout parce qu'il va y rencontrer Raina, une adolescente de son âge, d'une grande beauté, au caractère timide comme lui. Il est évident que le jeune garçon a son premier coup de foudre, en revanche il ne sera jamais précisé si la jeune fille est aussi fortement touchée dès cette première fois : en vérité, les deux se trouvent, ils sont ensemble au bon moment au bon endroit. Il y a une dimension providentielle dans leur rencontre.

Craig Thompson donne un coup d'accélérateur à son récit, après un premier long chapitre. Non seulement, le héros nous est montré plus âgé (d'enfant, il est devenu adolescent), mais à cette progression temporelle il ajoute un déplacement dans l'espace en relatant le séjour dans le camp paroissial. 
Visuellement, le changement n'est pas exceptionnel : les personnages évoluent toujours dans un décor enneigé, isolé, quasiment en vase-clos. Mais la rencontre avec Raina marque un virage essentiel dans le récit. Pourtant, là encore, Thompson fait preuve d'une élégante sobriété : si de son point de vue, cette jeune femme le bouleverse immédiatement, la représentation de leur rencontre n'a rien d'un spectaculaire coup de foudre et rompt avec la tonalité mélodramatique du premier chapitre.
Cette alternance dans les atmosphères, les rythmes, en écho aux allers et retours dans les différentes époques du passé, va devenir la signature de l'oeuvre.

- Chapitre 3 : Le drap blanc. Retour dans le Wisconsin et l'enfance : Phil et Craig partagent un jeu qui consiste à marcher sur un lac gelé près de chez eux sans en briser la surface (ce à quoi ils parviennent rarement).
Entre les deux frères, il y a aussi la passion commune pour le dessin (à la fin du livre, on apprend qu'un ami de la famille leur fournissait des feuilles reliés qui se dépliaient et sur lesquelles ils dessinaient des monstres et autres images baroques, loin des icones religieuses). Cette pratique artistique demeurera un lien entre Phil et Craig, comme on le verra à la fin de l'histoire.
Un appel téléphonique de Raina, passé depuis une cabine au coeur d'une tempête de neige dans le Michigan, apprend à Craig que les parents de la jeune fille ont décidé de divorcer. Il obtient de ses propres parents la permission de passer deux semaines chez elle, après les avoir rassuré sur divers points (de bons résultats scolaires, manger de la viande...).
Raina en accueillant Craig lui offre un couvre-lit en patchwork (ce qui renvoit là aussi au Blankets du titre, mais aussi à la structure morcelée du récit avec des motifs complexes, la couverture se pliant et se dépliant comme l'évocation des souvenirs de l'auteur).
Enfin, Craig fait la connaissance des demi-frère et soeur de Raina, Ben et Laura, tous deux adoptés et trisomiques, dont elle s'occupe plus comme une mère - cette dernière évitant soigneusement de croiser son époux quand il passe à la maison.

Ce troisième épisode se distingue encore des deux précédents par sa succession de séquences, plus courtes qu'auparavant. Le rythme de la lecture s'en trouve effectivement affecté : il s'agit de poser certains éléments rapidement mais qui définissent le personnage de Raina et son environnement. Elle habite dans le Michigan, état voisin du Wisconsin de Craig, situé plus au Nord, bordés par les lacs Supérieur, Huron et Erié, qui vit dans un hiver permanent (constat dressé non sans humour par le père de Raina). Contrairement au Wisconsin de Thompson, le Michigan revêt un aspect cotonneux, duveteux, paradoxalement plus accueillant, mais c'est normal car c'est l'endroit où les amants sont réunis. 
Thompson utilise ici la première allégorie d'un récit qui en connaîtra d'autres avec le couvre-lit en patchwork qu'offre Raina à Craig : cet objet revêt de multiples significations, il s'agit à la fois d'un simple cadeau fait par la jeune fille au garçon qu'elle apprécie ; c'est aussi une couverture donc une étoffe conçue pour se protéger du froid (du Michigan et du Wisconsin) ; le patchwork est un assemblage tissé de plusieurs morceaux de tissus qui peut symboliser ici la famille (celle de Craig mais surtout celle de Raina, qu'on n'a pas encore complètement découverte mais qui est au bord de l'éclatement avec le divorce de ses parents) ; les différents tissus cousus pour un patchwork révèlent des motifs divers et Raina a sélectionné des échantillons richement illustrés que Craig compare à une bande dessinée, qui raconte une histoire en images, dont le sens se dévoile au bout de plusieurs lectures (alors que Blankets se comprend facilement malgré une construction non linéaire)...
Ce couvre-lit en patchwork résume l'ambition graphique de Thompson : plus on tourne les pages de son ouvrage, plus sa richesse visuelle se révèle. C'est un mix étonnant d'images dépouillées, à l'image des décors envahis par la neige, et de vignettes touffues, aux ombres tourmentées, où les planches sont tour à tour très découpées puis parfois sont réduites à une ou deux cases, qui ponctuent l'action, qui soulignent des moments particuliers, accentuent une émotion, une expression, une attitude, une lumière.


Conversation nocturne.
- Chapitre 4 : Statique. Après l'abondance d'informations du volet précédent, le récit se suspend presque tout en établissant un parallèle dans le temps et l'espace. Craig accompagne Raina dehors pour une balade. Ils traversent une forêt puis s'arrête dans une prairie enneigée où ils se laissent tomber à la renverse. La neige tombe et les flocons forment un paysage semblable à un ciel étoilé, suggérant au couple qu'ils flottent dans l'espace. Ces flocons sont chargés d'électricité statique et cette particularité rappelle à Craig un épisode de son passé avec Phil, lorsque, dans leur lit commun, le même phénomène physique se produisait sur et sous leur couvre-lit. Les enfants pensaient qu'il s'agissaient d'elfes, d'une manifestation magique, avant que leurs parents ne leur expliquent la vérité.

Ce passage représente une sorte de test pour le lecteur : soit on adhère à sa poèsie, son sentimentalisme, soit on les rejette et alors inutile d'aller plus loin. Ce serait pourtant dommage car, pour peu qu'on s'y abandonne, c'est à ce moment-là que Blankets acquiert toute sa dimension : la narration y est d'une fluidité fabuleuse, le récit atteint l'universalité d'un conte et dépasse la simple chronique. C'est comme une grande bulle magique où l'histoire s'envole et produit un effet d'une grâce absolue dont la beauté ne se trouve que dans de rares bandes dessinées.
Mais, plus encore, c'est graphiquement dans ce chapitre que Blankets atteint des sommets : la manière dont Thompson parvient à représenter la chute des flocons de neige, à y inclure un motif religieux (comme celui de la croix chrétienne à la toute fin), ou visualiser l'électricité statique donne un aspect quasi-fantastique au récit, frôlant avec l'abstraction. Du grand art.

- Chapitre 5 : Je ne veux pas grandir. Trois nouveaux personnages entrent en scène, toujours lors du séjour de Craig chez Raina : il s'agit de la soeur aînée de cette dernière, Julie, de son mari, Dave, et de leur fille (encore bébé), Sarah. Julie s'est éloignée de sa famille et s'est mariée pour gagner son indépendance, c'est l'opposé de Raina : une bourgeoise, pimbêche, immédiatement insupportable. Le portrait dressé de Dave n'est pas plus flatteur : avec ses sous-entendus pesants sur les rapports qu'entretiennent Craig et Raina, il est déplaisant d'entrée de jeu, et physiquement, ce colosse inexpressif semble figurer l'exact contraire de Craig, grand dadais maigrichon à l'air lunaire. Il n'y a rien à sauver chez eux, si ce n'est leur enfant, Sarah, dont Raina est la baby-sitter, ou plus exactement la mère de substitution tant il est clair que Julie et Dave semblent s'en débarrasser en la lui confiant.
Ensuite, lors de la soirée, Raina propose à Craig de lui montrer des photos de famille. Au coeur de cette séquence, qui dévoile le passé de la jeune fille sans grand discours, une scène-clé se produit lorsqu'elle offre à son compagnon un cliché d'elle, enfant, la seule image où elle apparaît seule.
Par ce biais, Raina se remèmore à la fois d'un instant joyeux, où elle partait s'amuser dans la neige, et constate le délitement de sa famille, avec la séparation de ses parents, la charge qu'a représenté l'adoption de Ben et Laura, la situation de Julie, et le sort de Sarah. L'innocence du nourrisson invite Craig et Raina à discuter de l'engagement - celui de former un couple, d'élever des enfants.
Finalement, Raina demande à Craig de passer la nuit avec elle pour ne pas être seule encore une fois.

Le titre de ce chapitre a un double sens : c'est à la fois le souhait exprimé par Craig quand il refuse que les bons moments passés avec Raina cessent, que les responsabilités de l'âge adulte ne le rattrapent et le brident, devant la félicité qui semble s'emparer de Sarah endormie, et en se représentant le bonheur de Raina quand elle était enfant, immortalisée sur une photo ; mais c'est aussi un voeu qu'il sait impossible, prononcé naïvement, comme pour conjurer le futur et ne pas devenir ce que sont des gens comme Julie et Dave, les parents de Raina qui se déchirent.
Blankets est aussi le récit de ce déchirement entre le souvenir de l'enfance enchantée, même si elle n'est pas exempte de brutalité, de cruauté, et le fait d'être adolescent et de vivre une parenthèse encore plus agrèable mais qu'on sait provisoire. Ne plus vouloir grandir ne précise pas à quand on veut cesser de vieillir, c'est espérer, en sachant pertinemment que c'est vain, que le bonheur qu'on vit présentement se fige, se cristallise. En souhaitant que le temps s'arrête, Craig pense qu'il a atteint un aboutissement (et le fait de partager une nuit avec Raina est effectivement un accomplissement, une perfection) mais sait en même temps que c'est un rêve, et qu'être conscient que ce n'est qu'un rêve ne le rend que plus précieux.
La mise en images de ce chapitre est plus sage : pas de réel "morceau de bravoure" dans cette séquence, pas de vignette vraiment mémorable. Mais la prouesse est ailleurs, plus subtile et efficace en quelque sorte, dans un découpage si fluide, si précis, qu'on tourne les pages sans s'en rendre vraiment compte. A ce stade, on a déjà dépassé la moitié des presque 600 pages du livre, et cela sans effort (à moins, comme je l'ai dit auparavant qu'on n'ait été rapidement allergique au traitement dramaturgique, à la fois flippant et lumineux). Il faut, quoi qu'on en pense au final, une vraie maestria pour imprimer un tel rythme à un ouvrage aussi imposant, sans recourir à une imagerie racoleuse.  
L'arbre des amants perchés.

- Chapitre 6 : Teen spirit. 4 temps : le premier renvoie à l'enfance de Craig et de Phil. Les deux frères se chamaillent une nouvelle fois dans leur lit après que Phil ait fait croire à Craig qu'il lui a pissé dessus. Rapidement, tout dégénère et une bagarre éclate au terme de laquelle Craig tombe parterre et Phil urine vraiment sur son frère. C'est alors que leur mère entre dans la chambre : d'abord stupéfaite par le spectacle de ses enfants, elle les traîne sous la douche. C'est la première fois que les deux garçons doivent se laver en ne prenant pas un bain et l'expérience est vécue comme une sorte de rite de passage, fortement symbolique (il s'agit pour eux de se nettoyer mais aussi de se purifier après un acte dégradant, tout en comprenant qu'ils ont échappé à une terrible punition si c'était leur père qui les avait pris sur le fait).
Le deuxième nous ramène dans la chambre de Raina qui demande à Craig de dessiner sur un des murs de sa chambre (pendant qu'elle tape à la machine des poèmes manuscrits de sa composition). Craig ne sait d'abord pas quoi faire, doublement paralysé par la responsabilité qui lui incombe (ne risque-t-il pas de simplement salir le mur ? De réaliser une image qui déplaîra à Raina ?). Finalement, comme tout artiste, c'est en oubliant ces interrogations, en dépassant ses doutes, et surtout en s'isolant, en puisant dans la solitude du dessinateur à l'oeuvre, qu'il peut produire quelque chose. Le résultat est alors évident et parfaitement exécuté (il se représente avec Raina, perché dans un arbre).
Le troisième indique que la scène dans la chambre est en fait un flash-back récent car Craig a accompagné Raina à une fête donnée par des amis de l'école où étudie la jeune fille. Accaparée par ses camarades, elle néglige son compagnon qui échoue à se lier avec ces étrangers à qui il reproche mentalement de l'empêcher d'être seul avec Raina. 
Le quatrième montre Raina et Craig revenant chez elle, en voiture, à la nuit tombée, après la fête. L'ambiance n'est pas gaie, la jeune fille ayant eu le temps de réfléchir sur la viabilité de leur relation et son bien-fondé, car déjà, bientôt, Craig va repartir chez lui et sans doute leur histoire n'y résistera pas. Les fantômes de la vie conjugale terminée de ses parents et celle médiocre, minable, de sa soeur et son mari, hantent prophétiquement la jeune fille.

Craig Thompson entame la dernière ligne droite de son récit à partir de ce chapitre en quatre actes. Chaque séquence annonce le terme de l'histoire du livre (les bêtises des frangins préfigurant leur éloignement, la solitude dans laquelle doivent se plonger Craig - pour dessiner - et Raina - pour écrire - suggérant un mur entre eux, la fête confirmant cette ligne de séparation, et enfin la réflexion exprimée par Raina sur l'avenir de leur liaison).
L'auteur traduit superbement cette mélancolie qui étreint progressivement les acteurs : c'est l'apprentissage de la fin d'une certaine insouciance, celle où les gamineries sont pathétiques, celle où le fait d'avoir trouvé une muse souligne à quel point l'idéalisation d'une personne la rend plus inaccessible que désirable, celle où on se rend compte que les amis de la fille dont on est épris sont des obstacles à l'intimité qu'on voudrait partager avec elle, celle où le plaisir d'être ensemble se brise en se rappelant que bientôt il faudra se quitter - et qu'il est improbable que la romance survive à la distance et au temps qui passe.
Graphiquement, Thompson traite ces scènes avec rapidité, presqu'en les survolant, ne s'autorisant qu'une fois à reconvoquer une imagerie connotée (quand Craig voit Raina comme une déesse). Ce presqu'empressement signifie que le moment n'est pas encore venue de trop appuyer ses effets pour dramatiser la situation (en l'occurrence, la séparation physique de Craig et Raina) : il prépare le lecteur pour la suite et fin du récit. C'est adroit et comme toujours très raffiné.  

- Chapitre 7 : Comme au ciel. Deux séquences se répondent dans ce chapitre. La première nous renvoie l'enfance de Craig et Phil, un épisode dont la gaieté tranche avec l'aspect plutôt sinistre que nous avions de leur vie de famille jusqu'à présent. Gamins donc, les deux frères, quand ils ne trouvaient pas le sommeil, s'amusaient à imaginer que leur lit était un bâteau pris dans une tempête. La mer était démontée, peuplée de requins énormes prêts à dévore celui qui passerait par dessus bord. Finalement, quand ils avaient échappé à ces dangers, ils se collaient l'un à l'autre, blottis dans la même couverture.
La seconde réunit Craig et Raina qui passent une nouvelle nuit ensemble dans le lit de la jeune fille. Pour ne pas être surpris par un de ses parents, Raina avait convenu avec Craig de le réveiller, grâce à son radio-réveil avant l'arrivée de son père ou sa mère au matin. Mais cette fois-ci, elle oublie (accidentellement ou volontairement ?) de brancher l'appareil. Plus proches que jamais, après d'énièmes confidences au coeur de la nuit, ils franchissent un nouveau cap dans l'intimité, s'embrassant, se caressant, se dévêtissant et s'étreignant...

Cette étreinte à la fois fougeuse et tendre est dessinée d'une manière équivoque par Thompson, si bien qu'on ne sait trop si ses personnages passent vraiment à l'acte, font l'amour (le doute est permis car ils ne sont pas complètement nus - Raina garde sa culotte par exemple). Mais qu'importe, il s'agit d'une véritable nuit d'amour, une extase partagée. L'ambiguïté réelle de la scène est sa raison : comme nous le verrons dès le chapitre suivant, cette étreinte ressemble davantage à un ultime échange, qui passe plus par la chair que par la parole, que comme une nouvelle étape prolongeant la relation des amants. C'est en vérité un adieu et c'est pourquoi ce moment est à la fois une consécration et un achèvement.
L'intimité et le partage sont au coeur de cet épisode puisque dans la partie consacrée à la "tempête", nous assistons également à une sorte d'étreinte, de communion, mais cette fois entre Craig et Phil. Ce souvenir est le premier vraiment joyeux depuis le début de l'histoire dans les évocations de la vie de famille Thompson. Les deux frères y laissent libre cours à leur fantaisie débridée, sans que plane la menace des parents, le poids de l'éducation religieuse : c'est une fantasmagorie où la force de la fratrie a raison de tout - du réel, du danger, du temps, de l'espace. La fait que la séquence se déroule dans un lit n'est pas seulement un écho de l'autre "scène de lit" avec Raina et Craig, c'est avec son décor délirant, produit de l'imagination, un hommage évident au Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay, dans lequel le héros (lui-même enfant, d'un âge similaire à celui des frères Thompson) vivait en rêvant des aventures extravagantes et dont la chute était invariable (il se réveillait en sursaut, en tombant du meuble, mais la suite de ses voyages endormis reprenait exactement au moment où ils s'étaient interrompus à l'épisode suivant).
Le trait vif, avec des coups de pinceaux vifs, parfois secs, fait merveille pour décrire aussi bien le mouvement de la traversée maritime houleuse que pour représenter l'enlacement des amants, avec d'un côté des lignages anguleux, agressifs, et de l'autre des courbes qui semblent figurer d'autres vagues mais plus paisibles, un roulis grisant et sensuel.    
La tempête.
- Chapitre 8 : La caverne engloutie. La narration reprend un défilement dense et nerveux dans une succession de scènes rapides et brêves. D'abord, les parents Thompson offrent à chacun de leurs fils leur propre chambre. Ce cadeau, d'abord bien accueilli par les deux frères, en les séparant physiquement, leur fait finalement comprendre à quel point ils ont besoin d'être proches, et rapidement, Phil, à l'invitation de Craig, rejoint le grand lit de son aîné. Pourtant, plus tard, nous verrons que le fait d'avoir chacun leur quartier redéfinira leur relation.
Ensuite, un peu plus âgés, les deux frères se rappellent un étrange épisode de leur enfance lorsqu'ils avaient découvert une grotte durant l'hiver. Avec la fonte des neiges, la grotte s'est réduite en un terrier étroit puis a complètement disparu, comme engloutie par la terre.
Après cela, c'est l'heure de la séparation pour Raina et Craig : la séquence est traîtée comme un échange de prisonniers, chacun d'un des parents (le père de Raina, la mère de Craig) s'étant donné rendez-vous à mi-chemin entre le Michigan et le Wisconsin. Sous les regards scrutateurs de leurs géniteurs, les deux jeunes gens se disent adieu (sans encore savoir qu'ils ne se reverront jamais) de manière à la fois gauche et tendre, en s'enlaçant pudiquement. Puis Raina repart la première dans la voiture de (et avec) son père.
De retour chez lui (après avoir entendu sa mère durant le trajet lui avoir dit que, doutant qu'ils n'étaient qu'amis, lui et Raina, elle aurait dû lui refuser ce séjour de deux semaines dans le Michigan), quelque chose a définitivement changé pour Craig, étranger dans sa propre maison. Il retrouve son frère s'amusant dans sa chambre avec un jeu vidéo violent : on comprend qu'entre lui et Phil, la complicité de l'enfance a depuis longtemps passé. Du moins jusqu'à ce que Craig voit les dessins de son cadet : leur passion commune reste le dernier vrai lien entre eux, et l'aîné fait promettre à l'autre de ne jamais cesser de la pratiquer.
Mais, donc, quelque chose, au début indéfinissable, a mué chez Craig après ses deux semaines loin de chez lui : en évoquant le fameux mythe de la grotte chez Platon, il comprend (et nous avec lui) ce qu'il ressent désormais. Cela prend la forme de questionnements intimes : comment apprécier justement ce qu'il vient de vivre avec Raina, la qualité de leurs sentiments, de leur relation, et mesurer leur impact maintenant qu'il est revenu à sa base ? Toute cette parenthèse n'a-t-elle pas été qu'un rêve, une sublime illusion, mais une illusion quand même ?
Cette interrogation va poursuivre son cours, plus profondément et largement, car Craig comprend que ce qu'il a vécu dans le Michigan bouleverse toute son existence désormais. Son rapport à la foi est progressivement mais irréversiblement remis en compte : à son tour, elle lui apparaît comme une illusion pire un mensonge et il ne croit plus. Non plus en Dieu, non plus en une certaine spiritualité, mais dans les préceptes religieux dans lequels on l'a élevé et tels qu'on lui a enseigné au catéchisme.

La séparation, le retour chez soi, sur soi et la remise en question sont donc au coeur de ce chapitre particulièrement dense. Des pans entiers de la vie de Craig se renversent à mesure qu'il éprouve en quoi le séjour chez Raina l'a affecté. Il ne s'agit pas seulement d'évoquer la séparation des amants, en vérité Thompson la traite rapidement, sans effusion, avec sobriété et élégance. Il est davantage question de la façon dont Craig, en revenant chez lui, ne reconnaît plus rien : désormais, les contraintes religieuses l'insupportent (quand bien même il ne l'exprime pas ouvertement), le constat est fait que sa complicité avec Phil (si forte durant l'enfance) n'est qu'un souvenir. 
Ironiquement, c'est au moment où il comprend qu'il a perdu la foi, ou plus exactement où il ne croit plus à l'enseignement des Evangiles tel qu'il l'a reçu, que Craig a une révèlation, plus existentielle que mystique, mais aussi radicale, décisive : ce n'est plus sa vie, ce n'est plus sa croyance, et il choisit de rompre avec elles, sans bruit mais déterminé.
Suivant la méthode appliquée depuis le début du récit, Thompson revient, quand il communique beaucoup d'informations au lecteur, à un découpage plus sobre car il ne s'agit pas d'entraver le déroulement de l'histoire avec des effets visuels qui compromettraient le rythme de la lecture ou l'intelligibilité de ses propos. Et le résultat est parfait : on saisit précisèment, sans effort ni surprise, la métamorphose du héros en ressentant comme lui à quel point le retour dans le Wisconsin ressemble à un retour à la fois familier et où le protagoniste est déphasé.      
L'amour.
- Chapitre 9 : Notes de bas de page. Nous voilà arrivé au terme de l'aventure : comme l'indique le titre du chapitre, ce qui va être relaté apparaît comme un appendice, confirmant certains points antérieurs, dévoilant la suite d'autres évènements, concluant des pistes.
Dans l'épisode précédent, Craig a mis fin à ses rapports avec Raina, avec laquelle il ne communiquait plus que par téléphone. Leurs échanges se réduisaient à une conversation de plus en plus banale, sur le temps qu'il faisait chez eux, la dégradation de la situation familiale de Raina, le poids des responsabilités sur la jeune fille - et par là même l'impuissance de Craig à l'aider à cause de leur éloignement (mais aussi parce qu'il n'y pouvait objectivement rien) - quand ce n'étaient pas des silences embarrassés qui dominaient. Le jeune homme décide in fine de passer un dernier coup de fil à son amie pour lui dire "au revoir" : il ne va nulle part (comme leur relation désormais) mais il est devenu évident pour tous les deux qu'ils ne se reverront pas, qu'il n'y a pas d'avenir pour eux ensemble (comme l'avait prophétisé Raina au retour de la fête chez ses amis dans le Michigan). Dans ce cas, il faut conclure plutôt que se leurrer avec des projets chimériques et parce que chacun a son lot de problèmes à régler - et à régler seul.
En rompant, résigné et sans fracas, Craig a franchi une nouvelle étape dans son émancipation. Il quitte aussi l'adolescence pour entrer dans l'âge adulte et sa famille pour poursuivre des études en ville (où la simple visite à la bibliothèque ressemble à la découverte d'un magasin de friandises gratuites). En s'éloignant, il abandonne, sans regrets ni doutes, le milieu ultra-puritain dans lequel il a toujours baigné et dont les thuriféraires lui décrivent les études aux Beaux-Arts comme une promesse de déchéance (les artistes étant condamnés à être des débauchés, et même pire, des homosexuels...).
Craig ne revient plus auprès de ses parents et de son frère qu'en des occasions spéciales : pour fêter l'obtention de diplômes, pour le mariage de Phil (avec une géologue dont les connaissances contredisent évidemment les thèses créationnistes). Pourtant, il refuse de décevoir (ou de briser le coeur) de sa mère en lui avouant qu'il a renoncé à devenir missionnaire, ou en parlant de son abandon des Saintes Ecritures depuis qu'il a découvert que les transcriptions et les traductions en avaient altéré le contenu (et donc faussé le message).
Que reste-t-il alors du Wisconsin natal, des souvenirs bons (l'amitié d'un frère, l'amour chaste de Raina) ou moins bons (la sévérité de l'éducation, les persécutions de l'enfance, la bondieuserie des enseignants) ? Retrouver dans un carton rangé dans le cagibi, autrefois si terrifiant, le couvre-lit en patchwork, un passage de la Bible laissant à la fois place au doute et invitant à l'amour, et le fait de laisser ses traces de pas, même éphémèrement, dans la neige...

Le final de Blankets pouvait être une déception, avec un chapitre dispensable, au contenu et au traitement sans saveur. C'est tout le contraire : Thompson ne termine pas vraiment son récit, il préfère nous montrer la redéfinition de son double après les expériences qu'il a traversées et les leçons qu'il en a tirées, la manière dont tout cela (les personnes, les faits) l'ont affecté et transformé. Et certainement rendu plus heureux, enfin heureux.
Miraculeusement, si j'ose dire, cette conclusion à la fois romanesque (comme un film de François Truffaut) et intimiste (comme tout récit autobiographique sincère, honnête) n'a rien d'un rajout superflu, mais est à la fois ouvert et intelligemment terminal. Blankets brasse en fin de compte beaucoup de choses - de thèmes, de situations, de symboles, de métaphores - tout en laissant un sentiment à la fois de rapidité (on ne s'ennuie jamais à le lire, le tempo est varié) et d'entièreté (il n'y a rien à ajouter, tout est dit et bien dit, tout est compréhensible).
Visuellement, ce voyage dans l'espace et le temps d'un jeune homme, qui n'a finalement qu'une vingtaine d'années au terme du livre (Thompson est né en 1975), est aussi prodigieux, mélangeant le goût de la belle image, un certain sens du baroque, et au milieu d'ombres terribles, la subsistance d'une grande luminosité.    

Du crayonné à la version encrée.

Raina.

mardi 25 octobre 2011

Critique 276 : ULTIMATE NEW ULTIMATES, de Jeph Loeb et Frank Cho

L'impressionnante fresque dessinée par Frank Cho,
qui a servi de couverture au premier épisode.


Ultimate New Ultimates : Thor Reborn rassemble les cinq épisodes de la série écrite par Jeph Loeb et dessinée par Frank Cho, publiée par Marvel Comics en 2010 et 2011.
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Le terroriste mutant Magnéto a ravagé la terre et péri en affrontant divers héros, qui ont subi de lourdes pertes dans la bataille (cf. la saga Ultimatum). Les Ultimates ont ainsi perdu l'un de leurs plus puissants membres, le dieu nordique Thor, qui séjourne désormais au royaume des morts, le Valhalla, sous la coupe d'Héla.
D'autres héros sont venus grossir les rangs de l'ancienne équipe rassemblée par Nick Fury, dont Zarda (de l'Escadron Suprême, sur la terre parallèle duquel Fury se trouve désormais), la Panthère Noire, Ka-Zar, sa compagne Shanna, et Walkyrie (l'amante de Thor).
Bien qu'ayant pris leurs distances avec le gouvernement, les Ultimates résident, depuis la destruction du manoir de Tony Stark (leur mécène, alias Iron Man), au Triskélion, dirigé par le colonel Carol Danvers. C'est là qu'ils sont pris à parti par les Défenseurs, d'anciens justiciers au rabais maintenant pourvus de capacités surhumaines. Après un bref combat contre ses anciens partenaires, Walkyrie perd le marteau de Thor.
Peu après, Amora l'Enchanteresse d'Asgard envoûte Zarda (éconduite par Captain America), Walkyrie (renvoyée des Ultimates) et Carol Danvers (surprise au lit avec Stark par Oeil-de-Faucon). Loki se sert des trois femmes pour défier les héros, qui sont rapidement vaincus.
Pendant ce temps, au Valhalla, Thor accepte de donner un héritier à Héla pour retrouver le monde des vivants. Mais le retour du dieu du tonnerre ne sera effectif qu'au prix d'un sacrifice sur Terre : qui va mourir pour lui permettre de ressuciter ? Et reviendra-t-il à temps pour défaire le plan de Loki ?
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Après les deux premiers volumes des Ultimates signés Mark Millar et Bryan Hitch, qui mêlaient l'aventure épique et la critique politique, Jeph Loeb a été désigné pour reprendre les rênes de la série et ensuite réformer en profondeur la gamme Ultimate. Le résultat fut un crossover, Ultimatum, qui provoqua majoritairement un vif rejet de la part des fans de la première heure : la dimension idéologique de la période Millar a été totalement effacée au profit de récits toujours aussi spectaculaires mais aussi complaisamment violents. Beaucoup de personnages ont été éliminés pour justifier l'électrochoc et une refonte des titres de la collection (exit Ultimate X-men et Ultimate Fantartic Four, lancement de Ultimate Avengers et de New Ultimates, relaunch d'Ultimate Spider-Man - c'est d'ailleurs la série écrite par Bendis qui s'en est finalement le mieux sortie).
Tandis que Millar a animé les Ultimate Avengers (version black ops des héros), sans réussir à renouer avec ses précédents succès (sans doute car il avait déjà décidé de ne plus se consacrer vraiment qu'à ses creator-owned), Jeph Loeb a tenté avec New Ultimates de renouer avec les grands moments des premiers Ultimates, en privilégiant le grand spectacle et en ramenant des personnages emblématiques.

Les cinq épisodes de cet album forment l'arc Thor Reborn, un titre sybillin. En ce qui concerne le grand spectacle, on en a effectivement pour son argent : le casting est pléthorique et les menaces ont une envergure énorme (dragons et trolls à foison et dégâts matériels au diapason). Par contre, ne vous attendez pas à une quelconque réflexion sur le pouvoir, la politique ou le sens de la vie (à moins d'être bouleversé par des considérations lacrymales sur le cancer de Stark et la difficile condition des dieux asgardiens) : s'il y a une leçon à tirer de ce qu'est devenu l'Ultimate-verse depuis Ultimatum, c'est qu'on ne renouera jamais avec le ton des premières années de la gamme, quand Millar revisitait avec insolence les origines des héros Marvel.
Loeb adopte une narration différente pour chaque épisode : tour à tour, l'action est accompagnée par les voix-off d'Iron Man, Captain America, Walkyrie, Loki et Thor. Mais cette béquille scénaristique fait davantage boîter l'histoire qu'elle ne l'aide à marcher droit et mieux. Au mieux, cela induit une distance à l'ironie peu efficace, au pire elle alourdit le propos et surligne les actes de chaque protagoniste (le pire étant le chapitre avec un Thor déchaîné qui monologue intérieurement... Sur la colère qui l'anime ! Si après ça, vous n'avez pas compris qu'il est vraiment pas content...).

Néanmoins, et c'est peut-être à la fois le plus étonnant et le plus notable, c'est que tout ça se lit plutôt agréablement, sans ennui. Mais le mérite en revient surtout, soyons honnête, à Frank Cho.
Fidèle à sa réputation, le dessinateur a pris son temps pour achever son ouvrage (deux mois entre chacun des trois premiers épisodes, puis trois mois entre le troisième et le quatrième, et quatre autres pour boucler le dernier). Cho a toujours justifié ses retards en expliquant que c'était seulement en prenant son temps qu'un artiste pouvait livrer des planches aussi peaufinées que celles des bédés européennes (encore faut-il savoir quelles bédés européennes...).
Mais il faut lui reconnaître qu'il livre effectivement des pages souvent somptueuses : ce n'est pas un fabuleux storyteller, capable de découper un script avec une fluidité incroyable ni une inventivité folle, par contre il produit des fresques incroyablement détaillées, d'une puissance rare. Pour une histoire dont deux des acteurs principaux sont des dieux, il fallait bien ça.
Et puis, le casting féminin, avec des créatures comme Zarda, Walkyrie, Carol Danvers, Amora ou Shanna, permet à Cho de s'adonner à son exercice favori, le "good girl art", avec des pin-ups pulpeuses à souhait (même si on peut préférer quand il le fait dans ses strips humoristiques dans Liberty Meadows).
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Un comic-book aussi régressif que punchy : visuellement bluffant mais dommage que l'histoire ne le soit pas aussi. On verra si Jonathan Hickman et Esad Ribic arrivent à redonner un lustre durable aux Ultimates dans leur prochaine incarnation. 

dimanche 23 octobre 2011

Critique 275 : RED HULK - SCORCHED EARTH, de Jeff Parker, Gabriel Hardman et Ed McGuiness


Hulk : Scorched Earth rassemble les épisodes 25 à 30 de la série écrite par Jeff Parker et dessinée par Gabriel Hardman (#25-29) et Ed McGuiness (#30), publiés par Marvel Comics en 2010-2011.
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Le général Thaddeus "Thunderbolt" Ross a depuis toujours haï Bruce Banner alias Hulk qu'il considère comme une menace et dont il désapprouve l'amour qu'il porte à sa fille Betty. C'est ainsi qu'il a fini par accepter la proposition du Leader et de MODOK, deux ennemis du géant de jade, de le transformer en Hulk à son tour. Devenu un colosse rouge, il s'emploie ensuite à déjouer les plans des deux savants fous avant d'être terrassé par Hulk et incarcéré.
C'est alors que Steve Rogers, devenu le nouveau super-flic de l'Amérique, l'aborde et lui offre un moyen de se racheter en acceptant de remplir des missions à haut risque où il doit neutraliser des pièges laissés partout dans le monde par l'Intelligentsia (le groupe criminel dont le Leader et MODOK se partageaient la direction). A chaque sortie, il devra aussi accepter un partenaire : le problème est que ceux-ci ont tous eu maille à partir avec Ross et sont des "big guns" (comme Iron Man, Thor, Namor, A-Bomb et Hulk lui-même).
Mais tous ces périls ne seraient-ils pas des leurres pour permettre à un adversaire de préparer sa revanche ?
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En 2008, le scénariste Jeph Loeb et le dessinateur Ed McGuiness relancent la série Hulk. Dès le début, une nouvelle version du personnage apparaît, le Red Hulk (ou Rhulk pour les intimes), qui mène la vie dure au colosse de jade et à d'autres héros. Pendant plus de deux ans, Loeb entretient le mystère sur l'identité du Hulk rouge, alimentant les rumeurs en brouillant les pistes (les fans pensent à Leonard Samson, Rick Jones...). Finalement, la réponse tombe sous le sens : il s'agit du plus farouche opposant de Hulk, son beau-père, le général Ross, qui a été le complice de super-vilains (avant de se raviser, mais le mal est fait).
J'ai très vite lâché la lecture de la série de Loeb et McGuiness, deux auteurs que je n'apprécie pas, et dont l'approche, mixant la parodie et l'action, ne m'a fait ni rire ni vibrer, sans compter que j'ai jamais été spécialement intéressé par Hulk en général.
C'est donc d'abord grâce à sa nouvelle équipe créative que ces épisodes m'ont intéressé : si Jeff Parker m'a récemment lassé avec ses Thunderbolts, je lui dois une de mes lectures favorites avec Agents of Atlas et il faut lui reconnaître une énergie et une imagination revigorantes ; quant à Gabriel Hardman, son style proche d'un Michael Lark en faisait un choix étonnant mais stimulant pour un titre comme celui-ci.

Le résultat ne déçoit pas et cette reprise s'appuie sur un double principe simple mais redoutablement efficace : d'une part, le héros doit se racheter et accepte pour ça des missions impossibles que seul un être aussi puissant que lui peut accomplir ; et d'autre part, on renoue avec les fameuses Marvel team-up comme j'en lisais autrefois dans "Spécial Strange" (avec Spider-Man ou la Chose) ou dans The Brave and the Bold (chez DC).
Parker peut laisser libre cours à ses délires (combats contre des cyborgs dégénèrés, des météores, des foreuses sous-marines, des dinosaures et des volcans piégés) mais, contrairement à Thunderbolts, en se concentrant sur un personnage principal (et son partenaire occasionnel), son inventivité ne s'égare pas dans un n'importe quoi facile et grossier.
Il ne néglige pas non plus la psychologie de son héros qui paie chèrement ses fautes, admettant difficilement s'être trompé mais se comportant en soldat quand Steve Rogers lui rappelle ce qu'ils ont en commun. Parker intègre intelligemment des éléments annexes pour justifier la réorientation du personnage et corser ses aventures : que ce soit avec Iron Man, Thor, Namor, à chaque fois Rhulk a un associé qui a du répondant, et le scénariste communique son plaisir d'utiliser ce "supporting cast".
Le dernier épisode de cet album tranche cependant curieusement avec les cinq premiers, renouant avec la veine grotesque de Loeb, tout en étant quand même plus inspiré. Mais cet interlude décalé rompt un peu le charme - et, un malheur n'arrivant jamais seul, il faut composer avec le retour d'Ed McGuiness au dessin (il fait le boulot, il n'est pas mauvais dans sa partie, mais bon, je continue d'avoir du mal avec son côté bourrin).
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Gabriel Hardman illustre donc à nouveau les scripts de Parker, avec lequel il avait déjà collaboré sur Agents of Atlas (volume 3, et l'éphémère relaunch intitulé Atlas). L'artiste est d'abord un storyboarder, venant du cinéma (il a découpé Inception de Christopher Nolan, par exemple) et cela se voit car il donne à ses planches un dynamisme et une fluidité remarquable.
Qu'il mette en images des scènes calmes, reposant sur le dialogue, dans une ambiance soignée, ou des séquences d'action pure, où Rhulk et compagnie affronte des hybrides, des gros cailloux dans l'espace, des engins de mort dans les abysses ou des dinosaures sur une île perdue, c'est un pur régal.
Voilà un storyteller à suivre (et son arrivée en 2012 sur Secret Avengers, avec Rick Remender au scénario, promet déjà beaucoup).
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Pour une fois, passez au rouge : cette infraction vous assurera un excellent moment de lecture !

samedi 22 octobre 2011

Critique 274 : ECHO - THE COMPLETE EDITION, de Terry Moore

Echo est une série complète en 30 épisodes, écrite et dessinée par Terry Moore, auto-publié par Abstract Studios de Mars 2008 à Mai 2011. The complete edition compile l'intégralité de cette production en un seul volume, publié en Août 2011.
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Commençons par présenter les protagonistes de cette histoire car le casting est fourni et ainsi les relations entre ces personnages et l'intrigue seront plus aisées :

- Julie Martin : c'est une jeune photographe, vivant à proximité du désert où elle est témoin de la destruction de la combinaison Beta Suit. Elle doit déjà faire face, avant cet évènement, à une situation complexe, en particulier une procédure de divorce qu'elle refuse d'accorder à son mari, convaincu que leur couple a encore une chance. Elle n'a pour seul compagnon que son chien, Max, qu'elle entretient avec difficulté, faute d'argent.
- Rick : c'est le mari de Julie, qui veut divorcer.

- Pam : c'est la soeur de Julie. Victime d'un accident de la route durant lequel son mari et ses deux enfants sont morts, elle est internée dans la clinique psychiatrique privée de Mont Genoit depuis deux ans.

- Ivy Raven : c'est une agent de la NSB (National Security Branch), appelée par Cooper pour trouver Julie Martin. Elle est la mère d'une petite fille prénommée Lulu.

- Dillon Murphy : c'est un membre des Park Rangers de Californie, qui a servi durant six ans dans l'armée. C'est aussi le fiancé de Annie Trotter et il va aider Julie à échapper aux agents de l'HeNRI et de l'armée.

- Docteur Annie Trotter : c'est une scientifique employée à l'Heitzer Nuclear Institute (HeNRI) et une pilote d'essai qui meurt durant un test en vol dee la combinaison du Projet Phi, dont est témoin Julie. Elle était également la fiancée de Dillon.

- "Cain" : c'est un sans-abri, vagabond, mentalement perturbé au point de prétendre être la réincarnation du Caïn de la Bible (fils d'Adam et Eve, il tua son frère Abel car Dieu avait préféré son offrande à la sienne). Il a été lui aussi, comme Julie, exposé à la déflagration de la combinaison portée par Annie, sa main droite est couverte par le métal. Il s'en prend ensuite plusieurs fois à Julie dans le but de plus en plus évident de se suicider.

- Professeur Foster : c'est le responsable du Projet Phi Project au sein de l'HeNRI.

- Jack Cooper : c'est l'assistant du Pr Foster au sein de l'HeNRI, chargé de retrouver et stopper Julie.

- Dr William Dumfries : c'est l'un des collaborateurs d'Annie sur le Projet Phi. Il en expliquera les objectifs à Dillon et Dan, et leur révèlera que Foster compte l'utiliser comme une arme pour le compte de l'armée américaine.

- Vijay Narayanan : c'est un autre des collaborateurs d'Annie sur le Projet Phi. Il apporte son aide à Julie, Dillon et Ivy pour ensuite contrecarrer les projets de Foster.

- Hong Liu : c'est un chercheur de l'HeNRI qui réussit à construire une fusil capable de désactiver la combinaison Beta Suit. Sévèrement blessé lors d'une explosion, il survit et tente de se venger mais révèlera travailler pour la Chine, dont il est originaire.

- Dan Backer : c'est le propriétaire d'un bar, ancien militaire durant 24 ans dans l'Air Force. Avec ses amis, une bande de bikers, il aide Dillon et Julie à fuir les soldats à leurs trousses.

- Simon Zimmerman : c'est un "théoricien de la Conspiration" et un informaticien basé à Portland. Il crée un site internet, moonlakeconspiracy.com, avant d'être la première victime de Cain, en quête de réponse sur l'explosion, à Talupa.

- Tambi : (issue de la précédente série de Terry MooreStrangers in Paradise), c'est un contact d'Ivy qui a reçu la mission de localiser le site où Foster veut créer un trou noir pour le compte de l'armée en utilisant les recherches d'Annie sur le Projet Phi.

Passons, maintenant que nous en connaissons les principaux acteurs, à un résumé de l'histoire proprement dîte.
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Tandis qu'elle prend des photographies dans le désert, Julie Martin est témoin d'une poursuite entre une femme équipée d'une curieuse combinaison métallique et d'un avion de chasse militaire, au terme de laquelle meurt le première. L'explosion qui s'ensuit disperse des fragments de la combinaison en une pluie de billes et oblige Julie à se réfugier puis à quitter les lieux à bord de son pick-up.
Les billes métalliques se collent à la peau de Julie et lorsqu'elle est revenue chez elle, dans un cabanon au milieu de nulle part, elle découvre dans le coffre de son véhicule un échantillon plus grand de la combinaison. Malencontreusement, elle le rapproche trop d'elle et il adhère aussitôt à son buste. Comme si cela ne suffisait pas, elle entend sur son répondeur téléphonique un énième message de Rick qui la relance pour qu'elle signe les papiers de leur divorce et les lui retourne.
Julie décide d'aller à l'hôpital voisin pour qu'on lui retire la pellicule métallique attachée à sa poitrine et ses épaules, et sur laquelle est gravé un symbole (celui de la lettre de l'alphabet grec Phi - désignant en physique la phase). Quand un médecin l'examine, en touchant la substance, il s'y brûle les doigts et croit à une mauvaise plaisanterie, renvoyant Julie. Cependant, les développeurs de la combinaison métallique, des chercheurs de l'HeNRI, ont la confirmation de la présence de Julie sur le lieu de l'explosion et appellent une certaine Ivy, malgré les protestations des militaires, pour la retrouver.
Julie fait la connaissance de Dillon Murphy, un park ranger qui a été le fiancée d'Annie Trotter, la conceptrice de la combinaison métallique. Ils sont rapidement localisés par Ivy qui, devinant que le Pr Foster, à l'origine de toute l'affaire avec l'armée, ne lui a pas tout dit sur leurs plans, prend leur parti et les aide donc à s'échapper.
Le projet de Foster se révèle progressivement, tandis que les fugitifs continuent de semer l'armée et un tueur à gages recruté par Cooper, l'assistant du Professeur : le savant veut en effet utiliser l'alliage conçu par Annie pour créer artificiellement un trou noir, un moyen d'affirmer la suprémacie scientifique et militaire des Etats-Unis sur la Chine, qui développe un projet similaire.
Durant sa cavale, Julie découvre que la combinaison possède diverses propriétés étonnantes : elle réagit à ses émotions et ainsi peut à la fois répondre offensivement (en produisant de terribles éclairs) quand elle est agressée mais aussi réparer des dommages physiques qu'elle endure ou soigner des personnes pour lesquelles elle éprouve une empathie profonde. Il apparaît également que la personnalité d'Annie Trotter a imprégné le métal et Julie perçoit désormais, comme un écho, des souvenirs et des sentiments de la chercheuse décédée. Enfin, alors que la combinaison enveloppe de plus en plus le corps de Julie à chaque fois qu'elle s'active, elle affecte également son métabolisme, la faisant grandir, la dôtant d'une force supérieure à la moyenne et augmentant sa puissance. A la suite d'un contact prolongé avec Ivy lors d'une nuit passée à la belle étoile pendant qu'elles fuyaient, Julie provoque aussi le rajeunissement de sa partenaire qui régresse jusqu'à l'adolescence mais sans perdre ses facultés intellectuelles adultes.
Devenue à la fois une arme vivante redoutable et un instrument curatif exceptionnel, Julie devra tout faire, avec l'aide de Dillon, Ivy et Vijay (un collaborateur d'Annie), pour empêcher Foster et ses commanditaires de l'armée de déclencher l'apocalypse, en traversant moult épreuves, comme affronter l'ire de Cain, la vengeance de Hong, et cela en perdant des amis en route...
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Terry Moore, après avoir consacré 13 années à sa série Strangers in Paradise, a créé la surprise en lançant sa nouvelle production intitulée Echo. Bien qu'on trouve des éléments communs aux deux titres (jusque dans l'apparition d'une des personnages de SiP, la tueuse Tambi, à la toute fin), cette série diffère sensiblement de la précédente en ayant été conçue en pensant son terme dès le départ et en empruntant à de nouveaux genres pour son auteur, en particulier la science-fiction.
Là où SiP s'appuyait fortement, quasi exclusivement, sur ses personnages et l'étude de leurs relations sur fond de polar et de mélodrame, Echo explore les conséquences d'un évènement extraordinaire, de nature fantastique, sur une héroïne ordinaire. Au trio Francine-Katchoo-David a succédé Julie Martin, autour de laquelle gravite une galerie de seconds rôles.
Echo est un récit de science-fiction qui utilise des motifs classiques comme la peur produite par la technologie dans les mains d'hommes inaptes à la maîtriser. Chaque chapitre s'ouvre d'ailleurs par une citation empruntée à une grande figure de la science, de la littérature ou de la Bible, mais la plus synthétique reste celle d'Albert Einstein (1879-1955), le père de la physique et des mathématiques modernes, prix Nobel en 1921, ayant déclaré que "le progrès technologique est comme une hâche dans les mains d'un psychopathe".

Pourtant, même si l'on n'est pas familier de ces grandes théories scientifiques, Echo reste une lecture très accessible et divertissante, d'une formidable efficacité. A l'instar de Strangers in Paradise, il semble évident que Moore n'a pas démarré l'écriture de son histoire avec un plan complet et totalement défini, d'aillleurs l'auteur a expliqué que, suite à un problème informatique, il avait complètement réécrit le quatrième épisode après avoir perdu la copie de son script. A quel point cet incident a-t-il impacté le développement de l'intrigue ? Cela, on ne le saura pas, mais il est étonnant de voir à quel point l'ensemble fonctionne, malgré cet impair et ce mélange entre une rédaction à la fois ciselée et improvisée. De la même manière que SiP, la mécanique feuilletonnesque se déploie avec une fluidité rythmique impressionnante. Moore parvient tout à la fois à produire des rebondissements inventifs et spectaculaires, à définir une caractérisation de ses personnages très subtile (avec comme toujours un soin inimitable apporté aux femmes, loin de tous clichés) et une ambiance qui passe de l'angoisse à la légèreté sans que jamais ni le suspense ni l'émotion n'en souffrent.

Moore aurait pu se contenter de surfer sur l'évènement déclencheur en se concentrant d'abord sur les conséquences de l'incident de Moonlake sur Julie, mais il ne néglige aucun des membres de son "supporting cast", reliant les personnages de manière à la fois étonnante et naturelle (Julie "héritant" de l'invention d'Annie et du boyfriend de celle-ci, Dillon), exploitant chaque rencontre pour enrichir le récit et ses péripéties tout e n'hésitant pas à sacrifier quelques protagonistes afin de souligner la gravité de la situation.
De la même manière, il fait de ce qui est au début un accessoire narratif (la fameuse combinaison) un quasi-personnage à part entière, en dévoilant ses capacités, d'abord spectaculaires et offensives (l'occasion de scènes d'action impressionnantes, parfois aux conséquences horribles, inattendues chez Moore) puis plus surprenantes (revenant par là-même sur le danger que représente tout progrés s'il n'est pas utilisé à des fins humanistes). L'imagination de Moore n'a d'égale que l'intelligence avec laquelle il exploite les éléments qu'il dispose au long de son aventure, ne cédant jamais à la facilité, dans une structure particulièrement dense sans jamais être étouffante (car il sait faire respirer ses héros et donc ses lecteurs).
Il se permet même in fine une connection discrète mais complice avec Strangers in Paradise, suggérant l'idée d'un Moore-verse, où Julie Martin évolue bien dans le même monde que Katchoo et Francine alors que rien ne paraît rattacher les deux séries.C'est très fort, d'autant plus que ce n'est jamais appuyé (ainsi pas besoin d'avoir déjà lu SiP pour apprécier et comprendre Echo).

Le graphisme, enfin, est comme toujours d'une grande beauté, ne faiblissant jamais tout au long de ces 600 pages. Moore est passé maître dans l'art de dessiner des personnages, féminins comme masculins, aux physionomies variées, d'une richesse fabuleuse, très expressifs, chacun avec une gestuelle propre.
Son trait est épuré, en quelques traits il réussit à traduire une foule d'émotion, à composer des images puissamment évocatrices, à l'atmosphère intense aussi bien quand il s'agit de dépeindre des moments intimistes ou spectaculaires.
Chaque personnage possède la qualité d'une véritable personne, le réalisme de Moore n'a pas besoin de copier le réel, il le restitue en le stylisant de façon dépouillée, en quelques lignes. Il sait ainsi tirer de chaque décor ce qu'il faut pour le rendre à la fois remarquable et indentifiable.
Son noir et blanc est particulièrement lumineux, ce qui rend la lecture très agrèable, avec en prime un découpage classique, simple, sobre mais toujours juste et diablement efficace. Il n'abuse pas de tics si courants aujourd'hui dans moults comics, comme les splash-pages, si bien que lorsqu'il en use, l'effet a une vraie force. Il alterne des planches de plusieurs vignettes avec d'autres d'un ou deux plans, ou alors il a recours à une technique bien personnelle où une même image est cadrée plusieurs fois de manière concentrique, simulant un effet de zoom et suggérant une rupture narrative (comme lorsqu'il dévoile que la personnalité d'Annie fait partie de la combinaison et "co-habite" désormais dans le cerveau de Julie).

Il convient donc de ne pas lire trop vite, même si le récit est très entraînant, ces 30 épisodes, pour mieux les savourer, en apprécier l'écoulement mais aussi l'esthétisme discret. De ce volumineux pavé on peut déplorer qu'il ne comporte que peu de bonus (quelques esquisses, un exemple entre un dessin crayonné et sa version encrée, une courte explication de Moore sur le format de ses pages, une dédicace à son épouse Robyn qui lui a inspiré l'histoire, et une galerie de couvertures mal photocopiées. Une interview ou des commentaires illustrées auraient été passionnants).
Mais ne chipotons pas : une intégrale de 30 numéros pour une somme aussi modique (une vingtaine d'Euros en occasion) et une oeuvre d'une telle qualité, c'est déjà un cadeau. Et la confirmation que Terry Moore est un auteur/artiste absolument indispensable. Répondez sans hésiter à ce bel Echo en l'achetant, vous posséderez une des meilleures séries américaine récente. 

jeudi 20 octobre 2011

LUMIERE SUR... CAMERON STEWART


Cameron Stewart

Catwoman

Catwoman

Selina Kyle (études pour le visage)


Catwoman's origins

New X-Men

Ultimates

Kraken (Umbrella Academy)

Rumor (Umbrella Academy)

Seance (Umbrella Academy)

White Violin (Umbrella Academy)

 Zatanna
Une planche inédite du projet Zatanna pour Zuda Comics

Naissance au Canada.
Scénariste, dessinateur, encreur, cover-artist, designer.
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Le blog de l'artiste : http://www.cameronstewart.blogspot.com/

mercredi 12 octobre 2011

Critique 273 : THE LEAGUE OF EXTRAORDINARY GENTLEMEN - CENTURY 2 : 1969, d'Alan Moore et Kevin O'Neill

The League of Extraordinary Gentlemen - Century : 1969 est le deuxième tome du Volume III de la série crée et écrite par Alan Moore et dessinée par Kevin O'Neill, co-publiée par Top Shelf et Knockabout Comics en 2011. L'histoire fait suite à Century : 1910.
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Paint it black est la suite de What keeps mankind alive : l'action se situe en 1969, presque 60 ans après le précédent tome, et 11 ans après les évènements relatés dans le Black Dossier.
Mina Harker, Allan Quatermain et Orlando reviennent en Angleterre pour enquêter sur le meurtre de la pop-star Basil Thomas selon un mode opératoire évoquant le culte d'Oliver Haddo.
Mais nos héros ont bien changé depuis leur précédente aventure : Mina éprouve le poids de l'immortalité tandis qu'Allan et Orlando deviennent amants. Leurs investigations leur font comprendre que l'esprit d'Haddo passe de corps en corps et après avoir possédé Kosmo Gallion, il s'apprête à passer dans celui de Terner, le partenaire de Basil Thomas au sein du groupe de rock The Purple Orchestra.
Les trois héros rencontrent l'étrange Andrew Norton qui les met en garde de manière cryptique en leur rappelant le projet d'Haddo qui est d'engendrer l'Antéchrist, le Moonchild. Il les prévient aussi qu'ils se reverront en 2009 mais qu'alors il sera trop tard.
Pendant ce temps, Jack Carter est engagé par Vince Dakin pour enquêter lui aussi sur la mort de Basil Thomas. Carter remonte à son tour jusqu'à Kosmo Gallion qu'il a pour mission d'exécuter.
Terner, remplaçant Basil Thomas à la tête du Purple Orchestra, donne un concert à Hyde Park (où est érigée une statue à la gloire de Mr Hyde, mort à la fin du Volume II des aventures de la Ligue). Mina comprend alors que la source de la menace, l'esprit d'Haddo dans le corps de Gallion, se trouve dans la boutique de ce dernier et y envoie Orlando et Allan. Assistant au concert après avoir avalé une pilule de drogue, Mina est victime d'hallucinations et affronte Haddo dans le plan astral. Haddo échoue à posséder Terner et se réincarne dans le corps de Tom Riddler tandis que Mina, délirante, est embarquée dans une ambulance.
8 ans plus tard, en 1977, Allan et Orlando sont toujours sans nouvelles de Mina et se séparent dans une salle où se produit un groupe de punk-music. Allan est devenu un misérable junkie, Orlando une femme qui s'apprête à s'engager dans l'armée car elle redevient un homme...
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La suite de ce 3ème Volume confirme le virage de plus en plus complexe et déjantée de la série, et par là même souligne la volonté d'Alan Moore d'achever son oeuvre (après laquelle il aurait décidé de se retirer des comics pour se consacrer à la magie) dans un véritable feu d'artifices. 
La narration atteint de fait une densité rare et exige du lecteur un investissement, à la fois pour suivre les méandres de l'intrigue (qui opère des haltes à des époques fort éloignées les unes des autres) et l'évolution de ses héros (immortels et fatigués de l'être). Une fois qu'on est immergé pourtant, on retrouve assez vite ses repères avec l'affaire du Moonchild, cet Antéchrist dont Oliver Haddo veut célèbrer l'avènement.
Ce qui désarçonne davantage et demande de s'accrocher un peu, c'est le décor : après l'époque victorienne des premier et deuxième Volumes et le début du XXème siècle du troisième, l'enquête de la Ligue (réduite à un trio désormais) se déroule dans le Londres de 1969, en pleine vague hippie et de liberté sexuelle.
Moore s'amuse avec les clichés de l'époque et du genre narratif, maniant des stéréotypes romanesques (comme les quartiers généraux secrets, les sectes satanistes, les meurtres rituels, les échappées psychédéliques sur le plan astral). Le combat final se clot sur un cliffhanger particulièrement surprenant où le sort des héros est complètement bouleversé, et l'épilogue en 1977 laisse le lecteur encore plus déboussolé qu'au terme du Volume II après que les martiens aient quasiment tué toute l'équipe originelle.

Au fil des pages, Moore produit une quantité d'allusions à l'époque et au lieu de l'action, quitte à ce qu'elles ne soient pas toutes perceptibles par le lecteur : la manoeuvre semble être faite non pas pour nous égarer mais pour nous inviter à rechercher qui est qui, d'où provient tel élément et s'il a vraiment de l'importance, c'est très ludique si on accepte de s'y abandonner.
Par exemple, Moore et O'Neill sont tous les deux nés en 1953, ils avaient donc 16 ans en 1969, ils en ont 58 aujourd'hui et le récit abonde en personnages réels ou non liés à cette année et à Londres (comme Jerry Cornelius, l'une des incarnations du Champion Éternel de Michael Moorcock ; les Rutles, une version des Beatles ; Mick Jagger comme modèle de Terner, le nom du héros du film Performance de Donald Camell ; Jack Carter joué par Michael Caine dans Get Carter de Mike Hodges ; Kosmo Gallion apparu dans la série Chapeau melon et bottes de cuir ; Vince Dakin le héros de Villain de Michael Tuchner avec Richard Burton ; ou Tom Riddler sorti des pages de Harry Potter). Mais Moore a aussi précisé qu'entre lui et Kevin O'Neill existait un jeu auquel a activement participé le dessinateur en ajoutant des clins d'oeil dont le scénariste n'avait pas connaissance (par exemple une photo souvenir de Moore de Steve Moore et Derek Strokes redessinée par O'Neill).
En vérité, la liberté des moeurs évoquée dans cet album reflète la liberté narrative de Moore et O'Neill dans leur entreprise et Century : 1969  le résume plus que jamais. En ouverture de cet opus, un encart prévient que les éditeurs vous feront rentrer dans le rang, référence explicite au fait que pour ce tome, Moore et O'Neill ont changé de crémerie à cause de problème de censure chez leur précédent partenaire (et plus largement, en ce qui concerne Moore, son émancipation vis-à-vis des majors avec lesquelles il s'est défintivement brouillé).

Cette radicalité frondeuse et amusée se traduit encore plus franchement dans le graphisme de Kevin O'Neill où les personnages ont abandonné tout réalisme pour atteindre la puissance de la caricature d'un Daumier sous acide, avec une galerie de trognes irrésistibles, des décors grossiers mais très suggestifs, des ambiances tranchées. La représentation de la sexualité est elle aussi devenue plus agressive et insolente : dès le début, un homme fait une fellation à un autre, plus tard Mina couche avec une autre femme avant de se faire quasiment violer en public par Tom Riddler lors du concert à Hyde Park alors qu'elle est en plein trip.
Le dessin d'O'Neill n'est pas beau, il ne flatte pas l'oeil, mais il est puissant, acéré, riche en images mémorables. C'est un dessin difficile et provocante mais jamais gratuit car il est là pour traduire un texte qui bouscule les conventions du récit et le confort du lecteur.

L'ouvrage (peu épais malgré sa densité, 80 pages) se conclut comme le précédent par une nouvelle de 6 pages agrémentées de quatre petites illustrations. Le récit n'a appartemment toujours aucun lien évident avec la bande dessinée, mais peut-être le prochain tome fera la synthèse entre cette explication de l'origine du Galley-wag (son évasion en 1896, sa rencontre avec le monstre de Frankenstein et les créatures du docteur Copelius à Toyland), le voyage sur la lune de Mina et du Galley-wag en 1964 et leur découverte de sélénites.

Est-ce facile à lire ? Non, ce n'est pas un livre qui se donne mais qui se gagne, mais en même temps, comme souvent avec Moore, le gain offre des sentiments profonds et divertissants à la fois, c'est drôle et cru, fou et inventif. On en sort à la fois vidé et jubilant, avec l'envie intacte de connaître la suite (et fin).

mardi 11 octobre 2011

Critique 272 : NORTH 40, d'Aaron Williams et Fiona Staples

North 40 est un récit complet en 6 épisodes écrit par Aaron Williams et illustré par Fiona Staples, publié en 2009 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
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Deux amis, la gothique Dyan et le bedonnant Robert, découvre dans la bibliothèque municipale de Conover County, un bled perdu, un étrange grimoire qui transforme en une nuit toute la localité et ses habitants. La majorité devient des monstres difformes, seuls quelques-uns échappent au pire et héritent de facultés surhumaines comme le jeune Wyatt (capable de voler et quasi-invulnérable), la belle Amanda (dôtée de pouvoirs magiques) ou le flegmatique shériff Morgan (qui semble avoir déjà eu affaire à une situation similaire dans le passé). Entre les habitants transformés à maîtriser et la réapparition d'un effrayant poulpe tout droit sorti de chez H.P. Lovecraft, seul le fait que la crise ne dépasse pas les limites de la bourgade est une bonne nouvelle...
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Ce comic-book est un drôle d'ouvrage : les influences de Lovecraft, avec sa menace identique au mythique Cthulu, et de Stephen King, avec une action horrifique circonscrite à un trou perdu de l'Amérique profonde, sont manifestes. Mais le scénariste Aaron Williams a pris le parti d'en rire et son récit croise à la fois les conventions du genre et sa parodie.
Plus que l'intrigue, somme tout classique, ce sont les personnages qui donnent tout son sel au projet, et sur ce point d'ailleurs la couverture est un peu mensongère car elle indique que Dyan et Robert sont les héros alors qu'en termes de présence à l'image ils n'apparaissent qu'au tout début et à la toute fin. Non, les vrais protagonistes de ce récit sont l'impayable shériff Morgan, qui traverse toutes les situations, des plus absurdes aux plus atroces, avec un détachement, et en usant d'un langage aussi débonnaire, souvent hilarants :  la raison de son calme nous est expliqués dans les derniers chapitres, de manière allusive, en faisant référence à une précédente crise semblable.
Ensuite, il y a le jeune Wyatt, qui va devenir l'adjoint du shériff, et la belle métisse Amanda, élevée au rang de sorcière : autant elle joue son rôle avec un naturel déconcertant, autant il est dépassé par ce qui se passe et force sa nature pour sauver ce qui peut l'être.
Ce trio improbable traverse l'histoire en croisant des êtres difformes, des vampires, des zombies, des géants et autres bestioles contaminées par cette malédiction libérée par Dyan, qui souhaite provoquer le chaos pour éprouver ses semblables (et voir qui s'en tirera), et Robert, dont la curiosité créé ce bazar tout en voulant ensuite le réparer.
Aaron Williams mène son affaire sur un faux rythme assez prenant : cela se lit rapidement et pourtant il y a une sorte de nonchalance dans la conduite de la narration, mais c'est loin d'être déplaisant et les morceaux de bravoure sont ingénieusement disposés (même si tout ça, évidemment, s'adresse à un public "averti" car mutilations et métamorphoses dérangeantes sont légion).
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Cependant, sans diminuer les mérites du scénariste, la vraie révèlation de cette bande dessinée est son illustratrice, Fiona Staples. Son trait anguleux, son traitement de la couleur, ses cadres simples mais aux valeurs décalées, dans un style non réaliste sans être caricatural, donnent à ces épisodes une facture unique.
Elle contribue grâce à un découpage très efficace, avec un nombre limité de cases par page, et l'expressivité de ses personnages au dynamisme de cette lecture, soulignant quand il le faut les effets ménagés par le script sans surenchérir dans l'horrifique.
On ne peut qu'avoir hâte de découvrir sa future collaboration avec le génial Brian K. Vaughan dont elle mettra en images le nouveau et ambitieux projet (Saga, chez Image Comics en 2012).
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Comic atypique et pourtant référencé, ce North 40 laisse la porte ouverte à une suite, mais les engagements de son artiste la diffèrent aux calendes grecques (à moins qu'Aaron Williams ne continue avec un nouveau partenaire). Cependant, en l'état, c'est un ouvrage qui se suffit à lui-même et est affreusement divertissant.