samedi 26 janvier 2013

Critique 372 : SAGA, VOLUME ONE, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


Saga, volume 1 contient les 6 premiers épisodes de la série créée par Brian K. Vaughan, auteur du scénario, et Fiona Staples, illustratrice, publiée en 2012 par Image Comics.
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Un couple de fugitifs et leur bébé...

Dans un local loué sur la planète Cleave, Alana accouche de sa fille Hazel avec l'aide de son compagnon Marko. A peine l'opération achevée, ils doivent fuir car le Baron Robot XXIII et ses hommes surgissent pour les arrêter tandis qu'une brigade armée de Wreath s'en mêle à son tour.



 ... Et la traque commence.

Alana et Marko ont tous les deux déserté les armées de la planète Landfall (des humanoïdes à la tête en forme d'écran télé, disposant d'une haute technologie) et celle de Wreath (la lune de Landfall, où règne la magie). Ils récupèrent, en fuyant, une carte de Cleave qui leur indique une forêt où se trouveraient des vaisseaux spatiaux.
Pour les tuer, mais récupérer leur enfant, Vez (une femme avec une corne de licorne sur le front) engage le mercenaire The Will et son partenaire Lying Cat, pendant que, sur Landfall, un officier, le Prince Robot IV, entame aussi la traque avec la complicité d'agents de la même race qu'Alana.
Pour le couple et leur nouveau-né, commence alors un périple mouvementé au cours duquel ils vont faire bien d'étranges rencontres...
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Saga marque d'abord le grand retour d'un des scénaristes les plus brillants de ces dernières années, Brian K. Vaughan, qui s'était retiré du monde des comics pour tenter l'aventure hollywoodienne. Il annonce début 2012 qu'il signe chez Image Comics pour un projet en creator-owned, une série illimitée et régulière, qui va faire sensation (en la pitchant comme un mélange entre Roméo et Juliette, Star Wars et Game of thrones... Mais aussi parce qu'elle va précipiter l'arrivée de plusieurs autres auteurs/artistes vedettes chez l'éditeur pour des projets aussi ambitieux - America's got powers de Jonathan Ross et Bryan Hitch, Fatale d'Ed Brubaker et Sean Phillips...). Les dessins seront signés par Fiona Staples, auréolée du sucès de The Mystery Society, et créditée comme co-créatrice.
Dès l'apparition de son teaser et des premières pages, la bande dessinée ne ressemble déjà à rien de connu. La première scène (un accouchement clandestin), le contexte (un guerre intergalactique sur fond de magie et de technologie), le thème (la fuite de deux parents), les personnages (des humanoïdes parfois monstrueux), la narration (les faits sont relatés par l'enfant des fugitifs) : tout émoustille le lecteur de comics en quête d'inattendu. 
Il est évident que Vaughan, lui-même devenu récemment père, a mis à profit sa brève retraite pour imaginer une histoire où il se lâche comme jamais, tout en revenant à des figures qu'il affectionne (comme dans Y the last man ou Runaways, les héros sont en cavale à la suite de circonstances exceptionnelles).


Vaughan ne s'est pas caché dès l'annonce de son projet pour revendiquer ses influences et plutôt que de feinter, il les assume complètement : la lutte basique entre science et occultisme, le soap opera, le conflit entre une planète et son satellite, les jeux d'alliance et de trahisons, tout cela évoque bien des romans et des films, pioche à la source du western, de l'heroic-fantasy, du fantastique, de la romance. Mais par la grâce d'une écriture très rythmée et subtile, où alternent l'émotion et l'humour, jamais cela n'est gênant car le scénariste ne quitte jamais des yeux le sujet principal de son odyssée : ses deux amants, Alana et Marko, finement caractérisés, attachants, et entourés par une galerie de seconds rôles haut en couleur (les chasseurs de primes the Will et the Stalk, le prince Robot IV, la spectrale Izabel...).


Le mercenaire the Will et son partenaire, Lying Cat,
recrutés pour tuer les fuyards mais épargner leur enfant.

Vaughan échappe lui aussi aux soupçons de plagiat ou au risque du pastiche car il a soigné ses versions des archétypes avec lesquelles il joue. Grâce à Fiona Staples, à laquelle il a reconnu devoir l'originalité de leurs représentations, il invente des créatures insensées, des vaisseaux extraordinaires, et des décors mémorables (y compris quand il s'agit d'endroits alternatifs comme Sextillion, le lupanar spatial, lieu de toutes les déviances sexuelles, où il ose aborder des thèmes plus sensibles comme la prostitution infantile).
Pour faire exister de manière directe ces êtres et ces cadres, le scénariste et la dessinatrice optent pour une représentation très triviale des actes des protagonistes, comme l'ouverture du premier épisode avec l'accouchement d'Alana, puis le prince Robot IV copulant avec sa princesse ou se soulageant aux toilettes. La fantaisie étrange est ainsi contrebalancée par des situations ordinaires.

De la tendresse dans un monde de brutes...

Le traitement des décors pourra d'ailleurs prêter le flanc à la polémique car Fiona Staples, qui dessine digitalement ses planches, a pris le parti de n'encrer que les personnages, laissant les arrière-plans en couleurs directes. Même si j'apprécie modérément l'illustration uniquement générée par ordinateur, ce choix est ici pertinent puisqu'il s'agit de représenter des endroits qui n'existent pas, de focaliser sur les personnages. En outre, cela confère à l'ensemble une ambiance étonnante, comme si tous ces mondes n'étaient que des songes, un peu flous, vaporeux, contrastant avec la violence des rebondissements qui s'y produisent.
Cependant, l'artiste nous gratifie parfois de traitements somptueux, comme ci-dessous, pour l'arbre-vaisseau spatial qui va permettre à Alana et Marko de quitter Cleave :
L'étonnant vaisseau de la forêt de Cleave.

Sur ce point, Saga est sans doute la série la plus graphique, la plus visuelle qu'ait conçue Vaughan (depuis le graphic novel Pride of Baghdad), et on comprend parfaitement pourquoi il a tenu à collaborer, quitte à la laisser libre sur certains points, Staples.


 Le Prince Robot IV, également aux trousses
d'Alana et Marko, alors qu'il apprend qu'il va 
devenir, comme ce dernier, père de famille...

Saga est peuplé d'une galerie de monstres assez fabuleuse, qui participe aussi curieusement à son charme. Par exemple, the Will a pour maîtresse et concurrente l'affreuse the Stalk, dont l'aspect physique (une tête humaine avec six yeux et un corps d'araignée) est repoussant, mais qu'y a-t-il de plus dérangeant chez elle, son apparence ou le fait qu'un homme soit attiré physiquement par elle ?
Idem pour Izabel, une jeune femme qui s'avère être un spectre, mutilée après avoir été tué par l'explosion d'une mine, mais dont le visage dégage une troublante douceur, et qui va devenir la baby-sitter d'Hazel.
Vaughan et Staples ont recours à ces éléments horrifiques pour le corps moins pour dégoûter le lecteur que pour souligner la véritable abjection psychologique qu'inspirent d'autres personnages, comme cette maquerelle qui exploite sexuellement une petite fille. Et si la violence, parfois sanglante, de certaines pages est somme toute fréquente dans les comics, traiter de thèmes plus sensibles comme le commerce des enfants est nettement plus inhabituel et interroge le lecteur au-delà de la fiction référencée.

Izabel, le fantôme qui est à la fois l'ange gardien
d'Alana et Marko, la babysitter d'Hazel et le symbole
de l'enfance maltraitée...


L'affreuse the Stalk,
une abomination sur pattes pourtant
désirée par un homme comme the Will :
un exemple parmi d'autres du bestiaire de Saga.

Si Saga est remarquable par la fluidité et le tempo soutenu du déroulement de son intrigue (les 160 pages de ce Volume 1 se lisent toutes seules), il le doit à une cascade de péripéties mais surtout, donc, aux relations entre ses personnages, à la qualité de leurs caractérisations et la franchise du ton avec lequel ils sont écrits.
Alana accouche avec peine mais en craignant surtout que Marko ne la voit déféquer et n'ait plus de désir ensuite pour elle, elle balance au Baron Robot XXIII venu les arrêter, elle et Marko, de sucer ses hémorroïdes, le Prince Robot IV prend sa Princesse par derrière ou redoute lors d'une conversation d'attraper une infection au staphylocoque lors de sa mission, the Will traverse les quartiers de Sextillion où on assiste à un ahurissant défilé de rapports sexuels... Il est certain que Saga s'adresse à un public adulte et  que sa crudité surprendra plus d'un lecteur.
Le caractère plus doux, voire effacé, de Marko est du coup reposant et on s'attache à lui comme à un personnage avec lequel on peut s'identifier.

Visite à Sextillion pour the Will
et son irrésistible "sidekick", le Lying Cat...

Depuis The Mystery Society, le style de Fiona Staples s'est encore affirmé comme un des plus originaux de la bande dessinée américaine moderne : ses personnages ont tous une allure à la fois racé et baroque, avec un trait souvent anguleux, des attitudes sobres mais naturelles, à l'opposé des canons super-héroïques. Chaque protagoniste est immédiatement mémorable.
Elle s'occupe elle-même de la colorisation, avec une préférence pour les teintes brunes, vertes, rouges et bleues, parfois disposées de manière franche pour souligner des moments-clés, parfois avec une palette plus abstraite. Mais on sait toujours où on est, et les ambiances sont très évocatrices, souvent poétiques, quelquefois plus oppressantes.
Enfin, il faut noter la qualité du lettrage effectué par les studios Fonographiks, qui donne la sensation de donner une vraie voix à chaque personnage.
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Oeuvre puissante, atypique, ambitieuse, Saga réussit à accrocher d'emblée le lecteur avec son cocktail d'épouvante, de science-fiction, de romance et d'aventures. Retour gagnant pour BKV et confirmation pour Fiona Staples.
Ne passez pas à côté (surtout que le tpb en vo est vendu à un prix dérisoire - moins de 10 Euros - et que la vf sera disponible dès Février, chez Urban Comics).

mardi 22 janvier 2013

Critique 371 : THOR - ROI DES ORAGES, de Kurt Busiek et Steve Rude


Thor : Roi des Orages (Godstorm, en version originale) est une mini-série en trois épisodes, écrite par Kurt Busiek et dessinée par Steve Rude, publiée en 2001-2002 par Marvel Comics (traduite en 2002 par Paninicomics, l'album comporte aussi un bref épisode issu de "Marvel Holiday Special", écrit par Tom De Falco et dessiné par Sal Buscema).
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En 912, sur les rives de la Mer du Nord, deux gamins, Wilf et Ullar, sont invités par un énigmatique vieux conteur à écouter ses histoires concernant l'aventure du chef de leur village, qui porte en pendentif un fragment du marteau Mjolnir de Thor. C'est en prêtant assistance à ces vikings contre les Berzerkirs que le dieu du tonnerre, toujours jalousé par son demi-frère Loki, affronta pour la première fois de Roi des Orages, une créature mythique et puissante.
Plus tard, membre des Vengeurs, Thor combat le Faiseur de Pluie, alias Jared Carstairs, éconduit par Maureen Scanlan, la fille du directeur de la chaîne télé où il travaillait comme présentateur du bulletin météo. Il allait devenir à son tour l'instrument de la vengeance de Loki qui l'investit des pouvoirs du Roi des Orages...
Mais pour aider les terriers de Midgard et le royaume d'Asgard contre un assaut des Trolls (complices de Loki pour s'emparer du trône d'Odin), Thor allait redoubler d'efforts et de vaillance contre cet adversaire peut-être plus fort que lui...
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Kurt Busiek fait partie de ces auteurs dont la connaissance des comics est encyclopédique en même temps que ses récits s'articulent souvent et d'abord à partir du point de vue de "l'homme de la rue", ou du moins des "simples mortels" spectateurs des actions des super-héros, ressemblant alors à des dieux. Il était le scénariste tout désigné pour raconter une histoire ayant pour protagoniste Thor, personnage divin que son père, pour lui apprendre l'humilité, envoya sur Terre en le transformant en un docteur infirme (Don Blake).
Dans cette mini-série prestigieuse, aux épisodes plus longs qu'à l'accoutumée (une trentaine de pages), on retrouve donc les signes distinctifs de Busiek : l'histoire a les allures d'un conte en plusieurs parties, ses auditeurs sont des adolescents, les humains sont à la fois les jouets et les victimes des dieux nordiques, les différents alias de Thor sont évoqués (Blake mais aussi Jake Olson, apparu durant le run de Dan Jurgens), et les thèmes de la transmission (orale par le récit, matériel avec le fragment de Mjolnir du pendentif, fantastique avec le pouvoir du Roi des Orages légué à Jared Carstairs) et du rapport entre fiction et vérité (l'identité véritable du conteur n'est révélée qu'à la toute dernière page du troisième acte et réserve une surprise qui donne une perspective malicieuse à ce qui a précédé) sont bien présents.
L'avantage indéniable de cette saga réside aussi dans sa forme réduite où excelle Busiek, auteur brillant, qui a a un sens de l'épique indéniable, mais qui peut aussi aboutir à des récits plus ou moins digestes quand ils sont très longs. Pour ma part, je préfère Busiek quand il s'astreint aux "short-stories", comme dans certains des volumes d'Astro City, ou comme ici, quand s'amuse avec les codes du genre avec un casting réduit sans sacrifier son goût pour les péripéties.
Par ailleurs, Thor : Roi des Orages ne manque pas d'un certain humour. La chute du dernier épisode, comme je l'ai mentionnée plus haut, indique que ces aventures sont elles-même narrées par un fin manipulateur, ce qui confère une ambiguïté savoureuse à l'ensemble. Mais surtout Busiek, en fin connaisseur des comics, a rendu un hommage teinté d'ironie aux bandes dessinées des années 60 avec un style volontiers naïf et ampoulée à la fois, comme les rédigeaient Stan Lee et Jack Kirby. On mesure à quel point la manière de raconter les histoires a évolué, le langage a mûri, mais aussi quel charme il s'en dégageait.

L'édition française comporte une brève histoire de 1991, écrite par Tom De Falco et dessinée par Sal Buscema, très dispensable. Dommage que Panini n'ait pas plutôt proposé les deux épisodes de l'album américain, dessinés par Mike Mignola, demeurés inédits chez nous...
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Et puis il y a Steve Rude. Admirez la longue séquence-clé ci-dessous, issue du premier épisode (Thor, et les premiers Vengeurs, affrontent le Faiseur de Pluie ; Odin rappelle son fils à l'ordre, Loki ourdit son plan diabolique, et le Roi des Orages resurgit...) :














Quelle classe, n'est-ce pas ? Si Busiek est un très bon scénariste, Steve Rude est lui un authentique génie, dont chaque page procure toujours la même forte impression. Dessiner Thor a dû être pour lui un rêve puisqu'il a souvent exprimé (en mots comme en images) son admiration pour le "King" Kirby, dont ce fut un des personnages fétiches.
Et pour honorer le maître, son meilleur disciple a finement adapté son style au sien, en adoptant un découpage similaire (gaufrier de six cases, splash-pages percutantes et bien dosées, effets explosifs superbement reconstitués), mais sans le singer. Car Rude, ce n'est pas faire injure à Kirby, a un coup de crayon bien plus fin et élégant (influencé par John Romita Sr et Russ Manning), qui lui permet de peaufiner des cases d'une richesse exceptionnelle (justifiant son rythme de production plus inégal) : la méticulosité de ses arrière-plans est époustouflante, la beauté de ses personnages, la justesse de leur expressivité (faciale et corporelle) bluffantes. On peut passer des heures à contempler ses images qui ne sont pas que jolies mais qui défilent avec une fluidité incroyable, comme les comics traditionnels en proposent peu.
Il est en plus cette fois encré par Mike Royer, qui fut un des collaborateurs fidèles de Kirby, et dont les tracés et à-plats noirs, la justesse de ses finitions, est également un enchantement (même si mal encrer Rude équivaudrait à du sabotage).
Ce graphisme extraordinaire fait de Thor : Godstorm une mini-série à part.
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Voilà un album à posséder absolument si vous aimez les bonnes bédés, les belles bédés, Thor, Busiek et surtout le trop rare Steve Rude.

lundi 21 janvier 2013

LA COUVERTURE DU MOIS "FORUMCOMICS" : JANVIER 2013

Sur www.forumcomics.com, où je suis membre, j'ai proposé aux contributeurs d'élire chaque mois "la couverture du mois". Cette sélection doit s'ajouter à la liste des récompenses honorifiques des "Ditko d'Or" que le forum remet chaque année aux meilleurs scénariste, dessinateur, série régulière, mini-série, event, revue, album de librairie, réédition... Pour distinguer une couverture cette année, le choix fut compliqué pour les votants car aucune pré-liste n'avait été préparée. Ainsi, en en élisant une chaque mois, 12 seront en compétition fin 2013, ce qui devrait faciliter l'opération.

"La couverture du mois", comment ça marche ? Les 4 étapes de la procédure :

- 1/ je choisis, en consultant les "sollicitations" des éditeurs américains, les couvertures,
- 2/ il faut veiller à ne pas montrer des images qui "spoilent" trop le contenu d'épisodes qui ne seront pas traduits avant plusieurs mois chez nous pour des lecteurs consommant majoritairement de la version française,
- 3/ il faut également essayer de dénicher des visuels accrocheurs, intrigants, qui donneraient envie d'acheter l'épisode, même si la série n'est pas connue ou disponible de ce côté-ci de l'Atlantique,
- 4/ enfin, j'ai tenu dès le départ à ce que la sélection soit ouverte - entendez pas là qu'elle ne se soit pas cantonnée aux "big two" (Marvel et DC) et à des cover-artist qui soient forcément des vedettes de l'exercice.

Pour ce premier essai, j'ai proposé une sélection volontairement réduite, afin de tester l'intérêt des forumeurs - 15 membres ont voté. L'expérience a suscité suffisamment d'adhésion pour qu'en Février il y ait plus de choix. L'autre règle que je me suis fixé, c'est qu'ayant choisi seul les couvertures je ne vote pas et que j'essaie de ne pas (pas trop) imposer mes cover-artists favoris.

Voici donc le résultat de l'élection pour "la couverture du mois de Janvier 2013", avec les six candidates, en commençant pas celle qui a recueilli le moins de voix jusqu'à la gagnante :
 COMEBACK 3, par Michael Walsh (Image Comics),
1 voix.
 CREATOR-OWNED HEROES 8, par Amanda Conner (Image Comics),
2 voix.
 BATMAN 16, par Greg Capullo (DC Comics),
2 voix.
 CAPTAIN AMERICA 3 (Variant), par Alex Maleev (Marvel),
3 voix.
 BATWOMAN 16, par J.H. Williams III (DC Comics),
3 voix.
 La couverture de Janvier 2013 :
NEW AVENGERS 2, par Jock (Marvel),
4 voix.
   
Rendez-vous le mois prochain !

dimanche 13 janvier 2013

Critique 370 : JACK KIRBY ANTHOLOGIE

Jack Kirby Anthologie est une compilation de 19 (et non 20...) comics dessinés et majoritairement écrits par Jack Kirby, publiés par DC Comics entre 1942-1959 et 1971-1975, traduits et édités en France par Urban Comics.
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L'ouvrage est découpé en quatre parties qui explorent les différentes facettes du travail de Kirby chez DC Comics. Il est agrémenté d'une préface de Joann Sfar, d'avant-propos pour chacune des parties et d'une introduction aux personnages, séries et collaborateurs pour chaque épisode.

On passera rapidement sur la préface de Sfar, qui, comme souvent, ferait mieux de se taire plutôt que d'avoir un avis sur tout : qu'il ait découvert que son grand-père aurait soigné Kirby lorsque celui-ci fut blessé à Metz en 1944, ce n'est déjà guère passionnant. Mais qu'ensuite il délire à haute voix sur le fait que les dessins du "King" ont un goût de chocolat en poudre, de sucre vanillé, de gâteau qui cuit ou (et là, c'est le ticket pour l'hôpital psychiatrique) de pisse de chat, bon, là, c'est juste n'importe quoi.

Il est délicat de dresser une critique ordinaire sur un ouvrage aussi dense et volumineux (plus de 330 pages), avec une telle variété dans le contenu. L'équipe de rédacteurs et de traducteurs a accompli un boulot remarquable pour permettre au néophyte d'accéder sans difficulté aux histoires sélectionnées, en les plaçant dans leur contexte artistique, éditorial, historique. Les informations délivrées ici sont à la fois fournies et concises, les crédits sont clairs, l'éventail des épisodes est très ouvert : on saisit parfaitement l'intention d'un tel livre, on ressent physiquement la formidable puissance créatrice de Kirby, son évolution stylistique et même morale. Aussi vais-je me borner à commenter le plus sobrement possible le matériel de cet album. 
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Première partie : Simon et Kirby.
 Le Sandman : Le scélérat venu du Walhalla !
(Adventures Comics #75, 1942)
 Manhunter
(Adventure Comics #79, 1942)
 La Légion de Petits Rapporteurs : Tournage à Suicide Slum !
(Star Spangled Comics #12, 1942)
 Le Commando des Juniors : La voix des opprimés !
(Boy Commandos #2, 1943)
 Les Aéroroutes du Futur !
(Real Fact Comics #1, 1946)

Dans cette première partie, on remonte très loin dans le passé, jusqu'en 1942. Jack Kirby n'a alors que 25 ans mais il a déjà pas mal roulé sa bosse : né Jacob Kurtzberg, l'artiste, passionné dès l'enfance par les récits fantastiques, veut percer dans le milieu et a comme idoles Milton Caniff (Terry et les pirates, Steve Canyon) et Alex Raymond (Flash Gordon, Jungle Jim). Il se forme dans l'animation aux studios Fleischer, puis se tourne vers les comics où il rencontre le partenaire avec lequel il deviendra une star : Joe Simon. Ensemble, ils créeront, en 1941, un des super-héros les plus fameux de l'histoire : Captain America, qui leur vaudra d'être remarqués et recrutés par DC Comics.

Hormis la couverture de Adventures Comics #79 avec le Manhunter et la double page issue de Real Fact Comics #1, anecdotiques et dispensables, on a avec Le Sandman, La Légion des Petits Rapporteurs (traduction passablement ringarde...) et Le Commando  des Juniors (là aussi, la vf est ridicule...), un aperçu éloquent de la manière dont dessinait Jack Kirby à l'époque. Son style ne ressemble en effet en rien à ce qu'il a fait ensuite, son trait est plus rond, mais ses compositions sont aussi maladroites, ses découpages hésitants... A l'évidence, il se cherche, même si certains gimmicks apparaissent furtivement (comme les splash pages, qu'il n'a certes pas inventées mais qui deviendront une de ses spécialités).

Sa collaboration avec Joe Simon préfigure celle qu'il aura dans les années 60 avec Stan Lee, puisque Kirby participe à la rédaction des scénarios et Simon encre parfois les dessins. De fait, cette méthode a pour résultat que Kirby et Simon sont d'abord connus pour eux-mêmes plus que pour les personnages qu'ils créent ou animent : ils sont à eux deux une véritable petite entreprise, qui enchaîne les projets, réalisent des épisodes à un rythme frénétique (cadence que Kirby tiendra toujours et qui laisse encore pantois aujourd'hui : le dessinateur passait si vite d'une série à l'autre, d'une planche à l'autre qu'il se fichait en vérité des finitions - encrage, colorisation, impression - comme l'a expliqué Joe Sinnott dans une interview à "Comic Box").
Cette énergie entraînait leur entourage dans son sillage : Kirby était inspiré et soutenu par sa femme, Roz, mais avec Simon, il attirait d'autres talents en quête de travail comme Mort Meskin, Carmine Infantino, Steve Ditko et Wallace Wood (belle galerie de copains !)

Thématiquement, les épisodes choisis ici font la part belle aux bandes de gamins aventuriers, comme la Newsboy Legion et les Boy Commandos, qui volent la vedette aux personnages adultes qui les accompagnent (comme le Guardian, une copie de Captain America). L'autre point troublant, c'est la présence de Thor dans l'aventure du Sandman (que Simon et Kirby avaient totalement relooké) : ce n'est pas le dieu du tonnerre asgardien de Marvel, mais le personnage sera souvent visité par Kirby dans sa carrière (et quand il reviendra chez DC dans les 70's, il s'en servira encore comme modèle avec la mythologie nordique).

Tout cela a quand même pris un coup de vieux, soyons honnêtes. Mais ces bandes constituent des documents intéressants pour apprécier la suite...
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Deuxième partie : Aventures en tous genres.
 Derrière le Masque !
(Tales of the Unexpected #13, 1957)
 Celui qui a trahi la Terre !
(House of Mystery #72, 1958)
 Les Challengers de l'Inconnu : Le Sorcier du Temps !
(Challengers of the Unknown #4, 1958)
 Green Arrow : Les Origines
(Adventures Comics #256, 1959)

Un saut de 11 ans nous amène aux épisodes de cette deuxième partie. Entretemps, la seconde Guerre Mondiale a fait rage et va considérablement marquer la vie, la carrière et le style de Jack Kirby, qui fut mobilisé et partit se battre en France. D'une certaine manière (sans non plus verser dans les interprétations grotesques à la Sfar), on peut penser que la guerre vue et vécue par Kirby a défini l'artiste et l'homme : ses bandes dessinées ne seront plus jamais les mêmes ensuite. Kirby devient un auteur dont l'oeuvre est traversée par le chaos, les figures héroïques et maléfiques, ses pages sont désormais habitées par une intensité nouvelle, dégagent une puissance plus brute, presque baroques (cet aspect se précisera avec les ans), son trait est plus anguleux, ses compositions plus explosives. Plus qu'une mue, c'est une mutation qui s'opère.

Kirby a aussi mûri, vieilli : il a désormais 40 ans. Après-guerre, il a popularisé avec Joe Simon les "romance comics", mais s'est aussi adonné au western, au fantastique et "crime comics" : en explorant d'autres genres que celui des super-héros, il a perfectionné son style narratif aussi bien comme co-scénariste que comme dessinateur, en développant des effets particuliers (la représentation de l'énergie, des impacts, l'expressivité poussée des personnages), en améliorant la composition de ses plans. Il est devenu plus efficace, plus fort, et surtout son trait ne doit plus rien à personne. On reconnaît désormais immédiatement un dessin de Kirby.

En 57, Kirby et Simon se sont aussi séparés : le premier devient freelance et multiplie les piges chez divers éditeurs jusqu'à ce qu'il se pose à nouveau chez DC, le second se concentre sur l'édition et dans la publicité, ils renoueront dans les années 70.

Les deux "short stories" issues de Tales of the Unexpected et House of Mystery sont accrocheurs : la chute de la première est habile et l'intrigue de la seconde s'inspire du célèbre canular radiophonique d'Orson Welles qui, lisant La Guerre des Mondes d'H.G. Wells, provoqua une belle panique.

Les origines de Green Arrow, écrites par France Ed Herron, sont une petite merveille : leur efficacité est telle qu'elles n'ont pas été modifiées depuis, et contribuèrent à différencier l'archer de DC de Batman, son modèle. Kirby met cela en images avec une simplicité imparable.

Mais le vrai joyau de ce deuxième acte, c'est l'aventure des Challengers de l'Inconnu : cette équipe est fameuse pour avoir servi de prototype aux Quatre Fantastiques que Kirby co-créa chez Marvel, et l'histoire qu'il a écrite là est palpitante, en disposant des éléments qu'il recyclera avec Stan Lee (voyage dans le temps, groupe de quatre héros, mix d'action et d'exploration, de science et de fantastique). Mieux encore : la partie graphique, somptueuse - Wallace Wood y encre le "King" et c'est magnifique. Le dessin de Kirby conserve tout son dynamisme (avec un découpage très économe) tandis que Wood lui ajoute une finesse, un sens du détail, une élégance sublimes. Dommage que ces deux-là n'aient pas collaboré plus souvent.

Un procès opposera ensuite Kirby à DC au sujet de droits d'auteurs et de royalties pour le strip Sky Masters of the Space Force. L'artiste s'engage chez Atlas Comics qui va devenir Marvel. Il va y devenir, avec Stan Lee et Steve Ditko, le maître d'oeuvre de tout un univers, à l'origine d'innombrables héros (les 4 Fantastiques, les X-Men, les Vengeurs, Hulk, Thor... Et la renaissance de Captain America). En moins de dix ans, Kirby va révolutionner les comics américains : le grand artiste devient une légende. 
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Troisième partie : Le Quatrième Monde.
 Les Néo-Dieux : Orion se bat pour la planète Terre !
(New Gods #1, 1971)
 Mr Miracle : Trucideur en chaîne !/
Le jeune Scott Free !
(Mr Miracle #5, 1971)
 Jimmy Olsen : Le Chaînon Manquant !/
Le Projet ADN : Arin, coursier stellaire !
(Superman's Pal, Jimmy Olsen #146, 1972)
 Les Immortels : Devilance, le Traqueur !
(Forever People #11, 1972)

Cette troisième partie est vraiment le coeur de l'anthologie : Le Quatrième Monde constitue en effet un point d'orgue dans l'oeuvre de Jack Kirby en même temps qu'elle a signé son grand retour chez DC. Excédé de ne pas être (au moins) crédité comme co-scénariste de nombreux titres qu'il réalisait chez Marvel (en particulier Thor, mais aussi Fantastic Four), ayant vu des personnages lui échapper après les avoir créés (comme les Inhumains, qui inspireront à bien des égards les séries du Fourth World), le "King" claque la porte de la "Maison des Idées" et accepte l'offre de Carmine Infantino, devenu éditeur en chef chez la "distinguée concurrence".
Kirby pose les bases d'un projet follement ambitieux, démesuré comme seul lui pouvait en avoir l'idée : trois séries interconnectées (à laquelle viendra se greffer une quatrième) mais partageant une trame commune, celle d'un conflit entre des dieux qui s'étend à la Terre. Ainsi sont lancés Orion (rebaptisé New Gods), Mr Miracle et Forever People.
En échange de sa liberté éditoriale sur ces titres, Kirby accepte d'en animer un quatrième. Il choisit Superman's Pal, Jimmy Olsen, un spin-off sans équipe créative stable, qu'il remodèle en un objet expérimental, pouvant être attaché au Quatrième Monde. 
Kirby songe d'abord à confier les dessins à ses amis Wally Wood, Steve Ditko et Don Heck (ce qui n'aurait pas manqué d'allure), mais il assurera tout, tout seul, grâce à son étonnante productivité.

Le sens exact du terme générique "Quatrième Monde" demeure mystérieux, mais peu importe il est chargé de poésie, d'ailleurs, il permet bien des fantasmes, et en propose un beau et bon lot (qui donne envie qu'Urban Comics traduisent ces séries dans un futur proche, comme ce fut le cas avec quatre omnibus en vo). 
L'intrigue y est à la fois simple et riche : une guerre a provoqué la disparition des "anciens dieux" et l'éclatement de leur royaume en deux planètes, New Genesis et Apokolips. Cette dernière est gouverné par le tyran Darkseid qui accepta une trêve avec son rival, le Haut-Père, en échangeant leurs fils : Orion fut ainsi élevé sur New Genesis la pacifique, et Mr Miracle devint un sujet d'Apokolips. La fuite sur Terre de Scott Free (Mr Miracle) rompit cette trêve et Darkseid entreprit de conquérir notre monde où il était convaincu de trouver l'équation d'anti-vie, que détiendrait Belle Rêveuse (membre des Immortels/Forever People, eux aussi échappés d'Apokolips), un pouvoir terrible qui lui permettrait d'assujettir ses ennemis. Orion allait devoir l'en empêcher, tout en ignorant qu'il défiait son père biologique...

La (re)découverte de ces personnages et de leur univers est un enchantement et une grande claque, même si ces quatre épisodes, agrémentés de fiches signalétiques, et choisis à divers moments des séries respectives, est terriblement frustrant. Sans compter quelques choix hasardeux de la part d'Urban... 

Arrivé à la fin du premier chapitre de New Gods, on a terriblement envie de connaître la suite de la mission d'Orion. 
En revanche, il est très discutable d'avoir publié le dernier épisode des Forever People, ce qui gâche tout suspense si on a droit un jour à l'intégrale.
Jimmy Olsen est très déroutant à plus d'un titre : l'histoire file à toute allure dans une atmosphère délirante à laquelle il n'est pas forcément aisé de tout comprendre, et sa back-up (Arin, coursier stellaire) est aussi étrange. En outre, les dessins de Kirby (dont la version graphique de Superman déplaisait à DC) étaient retouchés par des dessinateurs aux styles très différents du sien et le résultat n'est pas très heureux.

La véritable pépite, c'est Mr Miracle, qui présente d'abord l'avantage d'être accessible immédiatement, puis d'être à la fois efficace, originale et magnifiquement exécuté : le personnage de Scott Free, ayant fui Apokolips pour la Terre et étant devenu le successeur d'un prestidigitateur, déploie les talents de ce dernier combinés à la technologie importée de son monde pour déjouer les pièges des sbires de Darkseid.
C'est une série qui possède du charme mais aussi utilise des ingrédients directement en rapport avec Kirby et son entourage : Big Barda, l'acolyte (et future épouse) de Mr Miracle, lui avait été inspiré par sa propre femme, Roz (pour le caractère. Physiquement, c'est l'actrice Lainie Kazan qui servit de modèle), tandis que Scott Free, le maître de l'évasion, devait beaucoup à Jim Steranko (le dessinateur de Nick Fury, ancien assistant de Kirby, et magicien à ses heures). On y trouve aussi des machineries complexes, aux formes ahurissantes, chères au dessinateur. Le tout figure dans des découpages qui tout en faisant défiler peu de cases, et donc insufflant un rythme soutenu à la lecture, semblent aussi contenir cette folie mécanique et narrative (un des rares points que souligne avec pertinence Joann Sfar).

Le Quatrième Monde est une sorte de synthèse "Kirby-esque" : une intrigue grandiloquente, l'imagination foisonnante au pouvoir, des personnages "bigger than life", un symbolisme appuyé et évocateur, un mélange de noirceur "Shakespearienne" et de naïveté proche du mouvement hippie (avec les Forever People, qui se refusent à tuer)... Sans compter l'influence que cet univers aura sur celui de DC, au point d'être encore exploité après le reboot de l'éditeur en 2011 !
Une énième preuve de la force des idées de Kirby que celle de les voir encore en action plus de quarante après... Même si, à l'époque, l'expérience ne rencontra pas le succès escompté, et un an après son démarrage, c'était déjà terminé. Cet échec allait cependant moins impacter la productivité du "King" que la tonalité des titres qui lui restait à animer chez DC jusqu'à son retour chez Marvel en 1975.    
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Quatrième partie : Monstres et Soldats.
 Spirit World : La Femme qui hurle !
(Spirit World #1, 1971)
 Le Démon : Hurlements !
(The Demon #6, 1973)
 Kamandi : Fleur !
(Kamandi #6, 1973)
 Sandman : Le Général Electrique !
(The Sandman #1, 1974)
 OMAC : L'Oeil et Otto Ordinaire !
(OMAC #1, 1974)
Les Losers : Dévastateur contre Big Max !
(Our Fighting Forces #153, 1975)

L'anthologie se conclut avec cette quatrième partie très variée et passionnante, le chant du cygne de Jack Kirby chez DC. Ensuite, il y aura le retour chez Marvel, la retraite progressive dans l'animation, d'ultimes aventures en indépendant : comme tous les grands, habités par leur passion, Kirby dessinera jusqu'à la fin, lançant encore un énième titre avant de s'éteindre en 1994.

La courte histoire de La femme qui hurle renoue avec ce que faisait Kirby dans les compilations fantastiques comme Tales of the Unexpected et House of Mystery, à ceci près que Spirit World ne connut qu'un seul numéro ! Il s'agissait, comme on l'apprend ici, d'une tentative pour DC de proposer des récits en noir et blanc édités via une filiale anglaise pour échapper à la censure. Pourtant, rien de bien méchant dans cette nouvelle sur le thème de la réincarnation... L'encrage y est assuré par Vince Colleta, un collaborateur de Kirby que beaucoup de ses fans (et de lecteurs en général) n'apprécie pas car il offrait des finitions moins "épaisses" que celles de Joe Sinnott ou Mike Royer. Je ne partage pas cet avis car j'ai toujours aimé le travail de Colleta sur les épisodes de Thor par Kirby.

The Demon est un personnage créé par Kirby en 1972, après l'annulation des titres du Quatrième Monde. L'épisode présenté est un modèle d'efficacité, avec un rythme trépidant, de l'action, un zeste d'horreur. Jason Blood, est un anti-héros comme les affectionnait le "King" et qui montre les références littéraires de son enfance (ici, les contes et légendes, en particulier ceux des Chevaliers de la Table Ronde, puisque le Démon est l'agent immortel de Merlin après la chute de Camelot). Physiquement, en civil, c'est un de ces gaillards typique de Kirby, mâchoire carré, athlétique, ténébreux, qui se transforme pour affronter des monstres en une créature peu avenante, à la peau jaune, au costume coloré, et aux pouvoirs ravageurs. A l'époque de son apparition, il ne s'exprime pas encore en vers rimés, mais c'est il survivra lui aussi longtemps à son créateur.

Avec Kamandi, on a un cas à part puisque, mine de rien, avec ses 40 numéros (dont 37 écrits par le "King"), c'est la série que Kirby anima le plus longtemps durant son séjour chez DC. C'est une oeuvre spéciale qui résume bien l'état d'esprit de son auteur, plus pessimiste : l'action se situe dans un futur lointain, après le "grand désastre" qui décima l'humanité (Kirby aimait imaginer le destin des civilisations après l'apocalypse, c'était déjà le terreau de New Gods). La Terre est désormais sous la coupe de différentes tribus d'animaux intelligents et Kamandi est peut-être le dernier des hommes à n'être pas devenu une bête sauvage.
L'épisode est un concentré du genre, avec une successions de rebondissements, toujours sur un train d'enfer, un héros contraint de se battre pour survivre, des décors insensés, un ton à la fois absurde, mélancolique et sombre.
Le look de Kamandi a vieilli, mais c'est pourtant une histoire singulière, certainement une des plus personnelles dans l'oeuvre de Kirby (entendez : qui mériterait là aussi une réédition complète...).

Sandman : Général Electrique est un objet encore plus atypique. Il ne s'agit pas d'une suite du Sandman de 42, mais Kirby y retrouve pour l'occasion son compère Joe Simon. Bien que considéré comme trop étrange par DC, le résultat connut pourtant un succès suffisant pour engendrer une série - belle récompense pour ce qui ne devait être qu'un one-shot.
Mieux encore, malgré le départ rapide de Simon et le fait que Kirby fournit essentiellement ensuite les couvertures (ne revenant dessiner que les derniers épisodes, à nouveau encrés par Wally Wood), le héros cohabita avec d'autres personnages de DC jusqu'à ce qu'en 1988, Neil Gaiman, marqué dans son enfance par cet épisode, lance sa propre série Sandman où il tissa un faisceau d'intrigues unifiant les destins de tous les individus ayant porté ce pseudonyme dans l'histoire de DC.
C'est peut-être l'exemple ultime qui illustre le mieux à quel point les concepts de Kirby ont enrichi les productions de son éditeur (et garni son portefeuille aussi...) en inspirant des auteurs des années après. (En prime, Urban Comics nous gratifie d'un beau document : une planche non encrée de Kirby.)

Avec O.M.A.C., nous replongeons dans la veine plus noire, désespérée de Kirby. Bien que très différent de Kamandi, cette série nous donne à voir un futur tout aussi désastreux, que ne renierait pas Philip K. Dick ou George Orwell, avec un pouvoir politique oppresseur, un héros destructeur et manipulé, transformé en surhomme, des designs technologiques délirants...
C'est très spectaculaire et audacieux, comme en témoigne le look du personnage principal avec sa coupe de cheveux iroquoise néo-punk, ou le sort réservé à la fille qu'il aime (littéralement démontée pour assouvir les désirs de l'homme).
Une intégrale d'OMAC a été rassemblée en vo (par Mark Evanier, l'assistant du "King"), et l'idée a irrigué là encore profondément d'autres concepts, parfois sous la forme d'hommages directs (une mini-série par John Byrne), parfois sous la forme de variations plus libres mais respectant l'esprit initial de Kirby (OMAC Project, tie-in du crossover Infinite Crisis).

Enfin Les Losers sont une des dernières contributions de Kirby pour DC : en reprenant le titre Our Fighting Forces, il renoue avec le travail de commande traditionnel mais s'en sert comme véhicule pour évoquer des histoires personnelles - ces aventures de soldats permettent au "King" de parler de la guerre de 39-45 à laquelle il a participé.
Pourtant, il injecte à la série son sens du grandiose, de la démesure (ce qui fait de Kirby le Wagner des comics, la bd devenant un véritable opéra). Rien que le titre trahit cet aspect : "Dévastateur contre Big Max !", ça en jette, et ce n'est pas une accroche juste pour appâter le client. Tout est "hénaurme", avec ce récit de canon nazi géant, de ruse américaine en forme de surenchère.
Il y a quelque chose d'à la fois enfantin et ravageur, de naïf et de désenchanté, dans cet épisode qui évoque une fable où l'imaginaire désarçonne l'ennemi.

Graphiquement, la fin du passage de Kirby chez DC, avec ces titres, se distingue par un trait encore plus brut, où l'encrage de Mike Royer apporte de la fluidité dans des images découpées abruptement, puissantes, intenses. Les personnages semblent souvent s'adresser directement au lecteur, le prendre à parti, l'inviter à entrer dans les cases : c'est un défilé de "gueules" cassées, de mains larges, de silhouettes massives, qui tiennent à peine dans les pages.
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Malgré des choix de traduction contestables parfois, des épisodes sélectionnés discutablement, l'objectif de cette anthologie - donner envie d'en lire plus, faire (re)découvrir Kirby, en particulier le fait qu'il aura travaillé plus longtemps pour DC que pour Marvel, même si de façon plus morcelée - est parfaitement atteint.
C'est un volume copieux, où l'énergie impressionnante de Kirby jaillit, intacte, et permet d'apprécier la productivité bluffante et la créativité foisonnante d'un artiste passionnant, moderne, unique.