dimanche 30 novembre 2014

Critique 533 : FABLES, VOLUME 19 - SNOW WHITE, de Bill Willingham, Mark Buckingham et Shawn McManus


FABLES : SNOW WHITE est le 19ème tome de la série, rassemblant les épisodes 125 à 129 (le récit SNOW WHITE, qui donne son titre au recueil) et les back-up stories des épisodes 114 à 123 (le récit A REVOLUTION IN OZ, constitué de chapitres de trois planches chacun pour un total de 50 pages), publiés en 2012-2013 par DC Comics dans la collection Vertigo.
Les scénarios sont écrits par Bill Willingham. Les dessins des épisodes 125 à 129 sont réalisés par Mark Buckingham, ceux des back-ups des épisodes 114 à 123 par Shawn McManus.
L'histoire principale, SNOW WHITE, s'inscrit chronologiquement et parallèlement durant les événements du tome 18 (épisodes 114 à 123), Toys in Cubland.
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(Extrait du chapitre 12 de A Revolution in Oz.
Textes de Bill Willingham, dessins de Shawn McManus.)

A revolution in Oz (paru en complément des épisodes 114 à 123, dessiné par Shawn McManus). Sur le point d'être pendu par le roi Nome, Bufkin est secouru par ses amis avec lesquels, ensuite il entreprend de renverser le tyran local. A l'issue de ce combat, il préfère, avec sa compagne Lily Martagnion, continuer à réparer les injustices dans les royaumes voisins plutôt que de prendre la tête du pays d'Oz. 
(Extrait de la 4ème partie de Snow White : part 4, épisode 128.
Textes de Bill Willingham, dessins de Mark Buckingham.)

Snow White (épisodes 125 à 129, dessinés par Mark Buckingham). Bigby Wolf part, avec Stinky/Brock Blueheart, à la recherche de ses enfants, Thérèse et Darien (cf. Cubs in Toyland), en parcourant les royaumes à bord de la voiture magique de Briar Rose.
Dans le royaume de Haven, dirigé par Flycatcher et dont la Bête est le shérif, ce dernier négocie avec l'envoyée de la Fée Bleue le sort à réserver à Geppetto, accusé de crimes de guerre.
A Fabletown, désormais établie dans l'ancien château de Mr Dark, Snow White retrouve son premier amant, le prince Brandish, qui lui réclame sa main comme elle la lui avait promise jadis. Pour arriver à ses fins, il n'hésite pas à la séquestrer, la brutaliser et même à défier Bigby, mis au courant de la situation par son fils, Ghost.

J'ai attendu une année avant de relire un recueil de la série Fables, dont j'avais pourtant acheté ce 19ème tome dès sa sortie, parce que je n'appréciai plus le ton de plus en plus sinistre que lui donnait son scénariste. Mais depuis que Bill Willingham a annoncé la fin de son projet au 150ème épisode (à paraître début 2015), j'ai eu envie de m'y remettre.
Parfois s'éloigner ainsi d'un titre permet de mieux le savourer quand on le reprend, et même si on a à nouveau droit à un album au dénouement attristant, le résultat est remarquable et l'envie de poursuivre l'aventure jusqu'à son terme est revenue.

Ce recueil propose deux histoires distinctes mais qui ont le mérite premier de boucler des arches narratives tout en relançant la trame générale de la série.

Tout d'abord, A revolution in Oz revient sur le périple de Bufkin et sa bande au pays d'Oz, où nous les avions laissés durant le tome 17 (Inherit the wind). Construit en chapitres de trois pages, parus en complément des épisodes 114 à 123, ce récit est une pure merveille, digne de figurer aux meilleures places de la série, ce qui est d'autant plus remarquable que rien ne l'y prédisposait.
Avec ses personnages simples, Bill Willingham parvient à construire une intrigue qu'on peut apprécier à deux niveaux : d'une part, c'est une suite de mini-épisodes très rythmée, mixant habilement de l'action, de l'humour et de l'émotion (en particulier pour son épilogue) ; d'autre part, c'est une réflexion subtilement imagée sur l'émancipation, qu'on peut lire comme une métaphore sur le Printemps arabe et la chute de plusieurs régimes dictatoriaux aux conséquences diverses.
Le scénariste anime des créatures avec l'imagination qu'on lui connait en leur donnant une humanité troublante et en faisant de leurs aventures un conte faussement enfantin, qui ne cache rien de la violence (celle de ceux qui se battent contre un pouvoir injuste, et celle de celui qui exerce son autorité de manière criminelle). Willingham s'amuse avec des éléments comme la corde vivante qui ne peut s'empêcher de pendre quelques vilains à l'occasion, le géant qui mutile des soldats pour collectionner la bille (surtout si celle-ci est numérotée) grâce à laquelle il se déplace. Mais derrière cette légèreté bon enfant, il pointe aussi avec pertinence le fait qu'il n'y a pas de guerre propre, que se battre change ceux qui sont au front (en leur donnant le goût des combats sans pour autant avoir envie d'assumer un rôle de dirigeant une fois la victoire acquise).    
La caractérisation des protagonistes est bien sentie, en particulier le couple formé par Bufkin et Lily, dont la dimension coquine et "interraciale" est à la fois subtile et charmante, ce qui confère à la conclusion une touche très poignante et délicate.

Par ailleurs, ce récit bénéficie des illustrations magnifiques, en couleurs directes, de Shawn McManus. Sa prestation est exceptionnelle, avec des personnages très expressifs, des décors chatoyants, soulignée par une palette flamboyante qui renforce l'aspect conte pour enfants sans dissimuler quelques passages démontrant l'épouvante de la folie d'un despote (le massacre de la foule lors d'un défilé fournit des images très fortes).
L'attractivité de cette partie doit beaucoup à ce choix esthétique, qui donne à voir quelques-unes des plus belles pages d'une série ayant pourtant bénéficié des contributions de multiples artistes de premier plan depuis son commencement.


Ensuite, vient un arc narratif en cinq chapitres, qui donne son titre au recueil. Bill Willingham revient à la trame principale de son projet et convoque donc une galerie de personnages familiers que l'on retrouve avec plaisir. Les événements relatés ici se déroulent chronologiquement en parallèle à ceux lisibles dans le tome 18, Cubs in Toyland (où Thérése et Darien ont connu une aventure dramatique).
On suit donc successivement les investigations à travers divers royaumes de Bigby pour retrouver sa progéniture, les manoeuvres de la Bête dans le pays de Haven (où règne Flycatcher) pour régler le sort de Geppetto vis-à-vis de la Fée Bleue qui veut le supprimer, et enfin (surtout) les retrouvailles entre Snow White et son tout premier amant, le prince Brandish.
Ce dernier est un authentique méchant comme on adore le détester et Willingham est très inspiré pour l'écrire, le montrant parfaitement odieux, gagnant ainsi le lecteur à le voir vaincu. Mais le scénariste ne ménage ni ses fans ni ses héros et a concocté une intrigue au dénouement en deux temps particulièrement terrible, n'hésitant pas à sacrifier un de ses personnages les plus emblématiques et populaires (un procédé déjà vu de sa part, mais qui atteint là un impact encore plus grand compte tenu de la victime).
Les morceaux de bravoure abondent, notamment dans les deux derniers chapitres, spectaculaires et bouleversants. L'émotion est d'autant plus plus durement ressentie que Willingham veille à ce que les acteurs de la pièce ne se départissent jamais de leur dignité : à cet égard, Snow White ressort encore plus belle de l'épreuve.
Malgré la tragédie qui boucle cet arc narratif, entretemps, le scénariste écrit quelques scènes plus légères, savoureuses, comme les pourparlers entre la Bête et la Dame du Lac à l'origine desquels on trouve une proposition inattendue pour régler le "dossier" Geppetto (une ruse qui impressionne même Reynard Fox !). Il y a aussi des scènes enchanteresses, d'une inventivité prodigieuse, comme lorsqu'il s'agit de traverser les innombrables royaumes où Bigby et Stinky cherchent les enfants.

Tout comme A revolution in Oz, Snow White bénéficie de dessins superbes, bien que dans un genre tout à fait différent. Mark Buckingham est en effet très en forme (même si ses deux encreurs, Steve Leialoha et Andrew Pepoy, sont plus inégaux et ne rendent pas toujours justice à ses crayonnés). Mieux même : il réussit à monter en régime au fur et à mesure que le récit gagne en ampleur et en intensité, avec des trouvailles de découpage revigorantes (les cadres verticaux pour les duels contre Brandish).
L'influence de Jack Kirby reste manifeste, en particulier quand il s'agit de représenter les gros plans des personnages masculins ou les décors, tour à tour très détaillés ou parfois à peine évoqués avec des ombres qui les "mangent". Des pages avec un nombre limité de cases (quatre en moyenne) renvoient aussi au travail du "King", mais Buckingham emploie ce procédé avec beaucoup d'habilité, dynamisant ainsi de longs dialogues en variant les angles de vue ou la valeur des plans.
Buckingham reste aussi un exceptionnel designer, comme on peut le noter quand il représente le château à la physionomie atypique de la Fée Bleue ou quand il met en scène Bigby Wolf sous son apparence animale de façon toujours aussi impressionnante ou encore quand il détaille les motifs des broderies sur les habits du prince Brandish.
La colorisation de Lee Loughridge met en valeur les ambiances, jouant parfois sur des teintes déroutantes mais en relation directe avec les états traversés par les personnages ou l'atmosphère que dégagent certains décors.

Alors qu'il ne reste plus qu'une vingtaine d'épisodes avant la fin, la série rebondit avec efficacité. Bill Willingham n'épargne ni ses lecteurs ni ses héros mais son projet demeure passionnant, surtout quand on s'y replonge après une période d'abstinence. Difficile, après ça, de songer à nouveau à abandonner la partie, quand bien même le divertissement a cédé le pas à une suite d'histoires plus sombres.

samedi 29 novembre 2014

Critique 532 : SPIROU N° 3998 (26 Novembre 2014)


Cette semaine débute la pré-publication d'Une aventure de Spirou et Fantasio par... Makyo, Toldac et Téhem, La grosse tête, qui s'étalera sur 9 n°. 
J'ai aimé :

- Une aventure de Spirou et Fantasio : La grosse tête (1/9). Spirou découvre que Fantasio rédige un roman, dont il refuse de lui dévoiler le contenu avant sa publication. Lorsque le soir de la sortie de l'ouvrage, fêté au siège des éditions Dupuis, Spirou commence à le lire, il s'aperçoit que Fantasio s'est inspiré d'une de leur célèbre aventure mais en arrangeant les faits à son avantage...
En parallèle de la série régulière, Dupuis a confié depuis quelques années à des équipes artistiques inattendues la possibilité de réaliser un one-shot avec Spirou et Fantasio : cela a donné de grandes réussites (dont le sommet est Le journal d'un ingénu d'Emile Bravo) et même permis d'installer Vehlmann et Yoann sur le titre.
Cette fois, c'est Makyo avec Toldac qui s'en charge : il s'agit d'un hommage au classique de Franquin, La mauvaise tête, dont ce premier épisode offre une relecture accrocheuse et malicieuse. Téhem a la charge des dessins (après qu'un premier artiste ait été testé sans succès) et il donne une version personnelle mais très réussie des personnages.
Très prometteur.

- Lady S. : ADN (4/6). Grevitz, qui a avalé sa potion, devient fou furieux et Shania parvient à le neutraliser avec difficulté. Il lui faut maintenant trouver un moyen de rentrer en Amérique...
Aymond attaque la dernière ligne droite de son récit en bouclant une des deux pistes narratives. Il dose habilement ses révélations et coups de théâtre, même si, en fin de compte, tout cela ne dépasse jamais un classicisme certain. Au diapason, le dessin est solide mais sans éclat.
C'est bien fait, mais il ne faut pas en attendre davantage (ce qui n'est déjà pas mal).

- Mélusine. Les professeurs de l'école de magie font appel à un inquisiteur pour démasquer le coupable, mais celui-ci use de méthodes un peu trop radicales : Clarke tire un peu sur la corde avec son feuilleton, mais la série reste marrante.

- Zizi chauve-souris. Trondheim et Bianco ont séparé leurs deux héroïnes mais produisent trois strips exploitant brillamment la situation : c'est drôle, avec à chaque fois d'excellentes chutes.

- Rob. Clunch redémarre son robot et s'aperçoit qu'il l'a bien roulé dans la farine en jouant la déglingue : James et Boris Mirroir sont toujours aussi bien inspirés avec leurs gags.

- L'Atelier Mastodonte. Grosse crise existentielle pour Alfred, qui ne sait plus qui il est. Mathilde Domecq enfonce le clou avec jubilation. Toujours un régal.

- Dad. Nob produit une page très émouvante et n'en finit pas de prouver qu'il survole les débats : c'est bien simple, quand Dad est absent du sommaire, je fais la grimace. Mais quand je découvre une nouvelle page, même si le reste de la revue est moyen, je reste heureux. (Voir ci-dessous :)  

En direct de la rédak donne la parole à Simon Léturgie qui a réalisé le bonus pour les abonnés cette semaine (un petit récit, Perdus, écrit avec son père Jean, à confectionner soi-même : une vraie merveille qui aura certainement une suite). Et il y a également un teaser pour l'imminent 4000ème n° de la revue (dans deux semaines).
Les aventures d'un journal revient sur la carrière de Pat Mallet, qui passa par le studio Jijé, et qui produisit une oeuvre considérable en surmontant son handicap (la surdité).

Cette semaine, on a aussi droit à trois Cartes blanches, dont celle d'une certaine Laurel dont le dessin ressemble à s'y méprendre à celui de Féroumont.

vendredi 28 novembre 2014

Critique 531 : BOUNCER - INTEGRALE, DEUXIEME CYCLE : LA JUSTICE DES SERPENTS, LA VENGEANCE DU MANCHOT & LA PROIE DES LOUVES, de Alexandro Jorodrowsky et François Boucq


BOUNCER : INTEGRALE DEUXIEME CYCLE rassemble les tomes 3 à 5 de la série, LA JUSTICE DES SERPENTS, LA VENGEANCE DU MANCHOT et LA PROIE DES LOUVES, écrits par Alexandro Jodorowsky et dessinés par François Boucq, publiés en 2003-2005-2006 par Les Humanoïdes Associés.
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(Couverture et extrait du tome 3, LA JUSTICE DES SERPENTS.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)
(Couverture et extrait du tome 4, LA VENGEANCE DU MANCHOT.
Dessins de Boucq.)
(Couverture et extrait du tome 5, LA PROIE DES LOUVES.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)

Le riche Clark Cooper possède déjà de nombreuses terres aux alentours de Barro-City et il entend maintenant acquérir l'Infierno, le saloon où travaille le Bouncer. Mais son propriétaire, le mystérieux Lord Diablo, constamment alité et cachant son visage brûlé sous un masque, refuse de lui céder son établissement. Sentant sa fin proche, il le lègue au Bouncer. Le videur demande ensuite à une des prostituées de l'endroit, Noémie, de l'épouser et elle accepte.
Mais, le jour de leur mariage, en sortant de chez le tailleur, elle retrouve son premier amour, Tom, un ancien esclave affranchi qui a servi dans l'armée nordiste durant le guerre de sécession et qui vient de découvrir un filon d'or dans les environs.
Atteint en plein coeur par cet événement, le Bouncer n'a plus goût à rien et s'enivre jusqu'à plus soif, avant d'être recueilli par une jeune chinoise, Yin Li, fille de la tenancière d'une fumerie d'opium.
L'assassinant du bourreau de Barro-City va bouleverser la situation : le Bouncer hérite, à contrecoeur, de cette charge ingrate et doit pendre Noémie et Tom, accusés (et déjà condamnés sans procès) du meurtre d'un des fils de Clark Cooper.
Convaincu d'une machination, le Bouncer mène l'enquête pour retrouver Garrack, un tueur à la solde de Cooper, qui sait ce qui s'est vraiment passé.
Mais pendant ce temps, d'autres notables de la ville (le maire, le juge, le banquier, le shérif) sont à leur tour victimes du tueur aux serpents, qui bénéficie, à l'insu de tous de la protection de Lord Diablo et qui s'avérera très proche du Bouncer.
Un nouveau bourreau arrive alors à Barro-City et c'est une femme, mais pas n'importe laquelle : la fille du précédent exécuteur local, déterminée à retrouver son meurtrier -  qui agit pour venger la tribu Nacache, résidant à l'origine dans cette région et exterminée par les fondateurs de la ville...

Pour cette deuxième saga de la série, Alexandro Jodorowsky a vu plus grand en développant une intrigue courant sur trois tomes. Si cette nouvelle ambition est notable, les ingrédients ne changent cependant guère avec (déjà) la mise en pratique d'une formule qui va à la fois souligner l'identité du titre et se systématiser. On y retrouve des éléments chers au scénariste, pour le meilleur et le pire, mais aussi le souci de creuser davantage la mythologie de son héros et de lui réserver un lot d'épreuves encore plus corsé que dans le premier cycle.

Commençons par évoquer les aspects désagréables du récit. Tout d'abord, Jodorowsky ne peut évidemment pas nous épargner quelques séquences pseudo-mystiques pour valider des pans entiers de son histoire : j'ai déjà, dans ma critique de la première Intégrale, exprimé le mal que cela m'inspirait, mais cela n'empêche pas de continuer à être gênant, surtout qu'on voit arriver ces moments de loin et que leur efficacité est toujours aussi nulle.

La déchéance (bien qu'elle soit finalement assez vite expédiée) du Bouncer, après les retrouvailles (grossièrement mises en scène) de Noémie et Tom (dont le passé commun nous vaut un flashback assez affligeant, mélange détonant de niaiserie dans les dialogues et de trivialité dans la représentation), le conduit à l'ivrognerie puis dans une fumerie d'opium où, bien entendu, vous l'aurez deviné, il va avoir quelques hallucinations gratinées (ce Bouncer, censé être un gros dur, est quand même un grand sentimental à l'imagerie digne des pires clichés, avec des serres d'oiseau qui lui arrache le coeur).
A la fin du tome 5, Jodorowsky en remet une couche avec les révélations de White Elk, l'indien vengeur, et un rituel de sa tribu avec les serpents dont il se servira pour se venger, puis un autre cérémonial filial qui confirmera le rôle de protecteur sacré du Bouncer.

Ce prêchi-prêcha me donne envie de ricaner tant il est présenté avec un manque sidérant de subtilité, charriant avec lui des symboles grossiers sur la filiation, la rédemption, la justification de la vengeance, les affres de l'amour. Autant de clichés dont la série, si elle s'en passait, sortirait bonifiée.

Le dernier grief que j'adresserai à Jodorowsky est son traitement du personnage de Yin Li, à qui il donne un langage boursouflé de métaphores d'une mièvrerie qui se veut poétique mais qui ne réussit qu'à être grotesque et lourdingue. Les chinois parlent ici d'une manière aussi ridicule et finalement méprisante que les noirs à une certaine époque. C'est un étrange sort que leur fait là un auteur lui-même étranger dont on est en droit d'attendre qu'il ne fasse pas s'exprimer des ethnies de façon aussi caricaturale.

Si l'on passe sur ces défauts, pourtant, ce deuxième cycle des aventures du Bouncer a quand même assez belle allure. Deux tomes auraient suffi à raconter tout ça, et l'intrigue est inutilement emberlificotée, mais le rythme y est et on ne s'ennuie pas, grâce à une alternance habile entre action et exposition/résolution. Lorsque les deux fils narratifs se nouent (avec d'un côté l'affrontement contre Cooper et l'enquête sur ce qui est vraiment arrivé à son fils aîné, et de l'autre le mobile de l'assassin au "coral verde"), Jodorowsky parvient à une explication à la fois rapide et inspirée.

Un autre point fort est le personnage, secondaire mais percutant, d'Antoine Grant, le nouveau bourreau (éphémère) de Barro-City, qui relance opportunément l'histoire, une figure de femme étonnante, outrancière et radicale, mais d'un charisme indéniable, qui existe fortement et immédiatement.
Autant Jodorowsky peut parfois complètement foirer son affaire pour caractériser un protagoniste et lui faire impacter le récit, autant, là, il prouve qu'il est capable de camper un second rôle mémorable, altérant en profondeur la distribution du jeu.

Et puis, bien sûr, il y a les dessins de François Boucq. Dire qu'il est phénoménal est encore bien peu, car l'artiste produit une nouvelle fois des planches ahurissantes.
Avec lui, l'Ouest acquiert une dimension spatiale tout à fait bluffante, et il est visible qu'il a pris du plaisir à représenter les environs de Barro-City avec ses canyons aux cimes aiguisées, ses plaines arides, ou le pueblo lui-même, qu'il montre en pleine expansion, avec des quartiers entiers, des bâtiments richement détaillés. Son sens de la composition, dans des vignettes aux dimensions importantes, fait, pour ainsi dire, le reste : une scène comme le duel entre les Villalobos (trois mercenaires mexicains engagés par Cooper) et le Bouncer fournit à Boucq l'occasion de découper l'action en virtuose. Et la cavalcade finale du Bouncer contre l'ombre portée d'un massif rocher, avec des perspectives admirablement maîtrisées, est un autre grand moment.

Les trognes des caractères masculins offrent encore une fois au dessinateur le loisir de goûter à son savoir-faire en la matière, mais il sait aussi croquer des femmes aux physiques très divers avec la même facilité (Yin Li a beau être mal écrite, Boucq la traite avec infiniment plus d'élégance).

Cette deuxième Intégrale demande un effort au lecteur, pour excuser les maladresses d'un Jodorowsky à la limite de l'auto-caricature, mais offre aussi son quota de morceaux de bravoure, surtout graphiques. Peut-être est-ce aussi pour mieux doser leurs effets que Boucq et son scénariste enchaîneront ensuite avec encore deux autres cycles mais de deux tomes chacun.        

lundi 24 novembre 2014

Critique 530 : BOUNCER, INTEGRALE PREMIER CYCLE - UN DIAMANT POUR L'AU-DELA & LA PITIE DES BOURREAUX, de Alexandro Jodorowsky et François Boucq


BOUNCER, INTEGRALE PREMIER CYCLE rassemble les deux premiers tomes de la série, UN DIAMANT POUR L'AU-DELA et LA PITIE DES BOURREAUX, écrits par Alexandro Jodorowsky et dessinés par François Boucq, publiés en 2001-2002 par Les Humanoïdes Associés.
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 (Couverture et page extraites du tome 1, Un diamant pour l'au-delà.
Textes de Jodorowksy, dessins de Boucq.)
 
(Couverture et page extraites du tome 2, La pitié des bourreaux.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)

Ralton, Blake et le "Bouncer" sont les trois fils d'un prostituée qui s'était établie dans le pire des pueblos, Barro City, où elle finit par s'établir comme propriétaire d'un bar-bordel. Jalouse d'une actrice courtisée par un notable, elle persuada ses enfants de voler le diamant qu'il lui avait promis, l'oeil de Caïn. Mais, ensuite, obligés de se cacher pour ne pas être suspectés, les trois frères et leur mère se déchirèrent jusqu'au drame qui aboutit à sa mort et à la mutilation de deux des frères (l'un perdant un oeil, l'autre un bras).
Après la guerre de sécession, Ralton, officier sudiste en fuite, entreprend de réclamer le diamant à Blake qui lui jure pourtant ne pas l'avoir. Seth, le fils de Blake, assiste, impuissant, au massacre de sa famille et va demander l'aide de son oncle, le "Bouncer, videur d'un saloon à Barro City, pour se venger.
Le manchot mais néanmoins émérite pistolero initie son neveu aux armes et attend le retour au printemps de son frère Ralton et son gang. Entretemps, Seth tombe amoureux de l'institutrice nouvellement en poste à Barro City, avant de découvrir qu'elle est sa cousine. Le jeune garçon sacrifiera-t-il son amour en mémoire de ses parents ? Ou renoncera-t-il à tuer son autre oncle ?

J'ai toujours aimé le western, aussi bien en bande dessinée qu'au cinéma (et même quelquefois en roman), j'ai même découvert le 9ème art en lisant Lucky Luke, et c'est donc régulièrement que j'y reviens quand j'ai envie, en quelque sorte, de me ressourcer. Blueberry (par Charlier et Giraud), Comanche (par Greg et Hermann), Chick Bill (par Tibet), jusqu'à Texas Cowboys (par Trondheim et Bonhomme), sont autant de titres que j'ai appréciés.

J'avais déjà lu ces deux tomes, qui forment un récit complet et le début d'une série toujours en cours, de Bouncer il y a plusieurs années, bien que je ne sois pas un grand fan de son scénariste, le fameux Alexandro Jodorowsky. Encore que le problème que j'ai avec lui tient moins à ses talents d'auteur, car il sait se montrer un conteur efficace, qu'à sa personnalité : pour moi, c'est juste un mariole adepte de shamanisme et de tarot, aux discours fumeux, une sorte de baratineur qui a su embobiner de grands dessinateurs (au premier rang desquels Jean "Moebius" Giraud) et une flopée de critiques et lecteurs. Il m'agace, il me fait ricaner, c'est peut-être injuste, sévère, mais que voulez-vous, chacun a des auteurs comme ça qui le crispent.

Cependant, comme je l'ai dit, je lui reconnais un vrai don pour imaginer des histoires accrocheuses, atypiques, baroques, explorant les genres les plus divers. Bien entendu, (trop) souvent, ses pseudo-envolées mystiques viennent parasiter ses sagas et nuisent à des récits qui s'en passeraient facilement, mais quand il arrive à se retenir, cela donne des bandes dessinées efficaces, spectaculaires, rehaussées par de grands artistes capables de sublimer ses histoires échevelées.

Bouncer, même si tous les arcs narratifs ne se valent pas et si la série n'est pas exempte de quelques passages grotesques dans cette veine ésotérique à la mords-moi-le-crayon, demeure une belle oeuvre, plutôt sobre de la part d'un tel énergumène. Les deux tomes qui constituent ce premier cycle résument parfaitement ce qui fonctionne quand Jodorowsky arrête ses pathétiques pitreries et qu'il a un partenaire capable.

L'intrigue est franchement délirante, d'une grandiloquence incroyable, plus excessive que le plus radical des westerns "spaghetti", avec ses personnages mutilés, sa fratrie sanglante, ses rebondissements invraisemblables,  sa violence gratuite, sa complaisance sexuelle. Pourtant, ça marche car Jodorowsky mène son affaire à toute allure, sans laisser au lecteur le temps de cogiter. Lorsqu'il freine pour jouer sur un certain sentimentalisme (la romance entre Seth et sa cousine) ou nous infliger une étape psychotrope (avec le personnage de Crazy Butterfly - le nom lui-même laisse augurer du pire, et on n'est pas déçu avec un flash-back puis une initiation tout à fait dispensables), le scénariste gâche presque tout, et il faut quelques pages pour se laisser entraîner à nouveau.

Mais si ça tient, c'est aussi (surtout) parce qu'encore une fois "Jodo" a su convaincre un dessinateur de première classe de l'accompagner, et il a eu, là, la main particulièrement heureuse en ferrant François Boucq
En matière de folie, Boucq a largement de quoi en remontrer à son partenaire, il suffit de lire les albums complètement barrés qu'il signe lui-même, mais aussi (plutôt) les récits complets qu'il a réalisés avec le romancier Jerome Charyn (La femme du magicien, Bouche du diable).

Il y a chez cet artiste une énergie démesurée qui transcende n'importe quelle histoire (y compris quand il s'engage dans des séries beaucoup plus sages comme Le Janitor d'Yves Sente). Avec ses personnages osseux, aux physiques hors normes, aux gueules inoubliables, ses décors inscrits dans des perspectives à l'infini, Boucq dessine un western grandiose, infernal, aux paysages bluffants, aux protagonistes mémorables.
Pour cela, il s'appuie en outre sur un découpage digne du cinémascope, avec des cases occupant toute la largeur de la page (et même de doubles pages), avec des angles de vue vertigineux (plongées et contre-plongées impressionnantes, parfaitement maîtrisées), et un souci du détail pour la représentation des costumes, des armes, des bâtiments, des animaux, stupéfiant.

Bouncer est "too much" par bien des aspects, et il convient d'en lire les sagas en se ménageant un peu de temps entre chacune pour ne pas être saturé par cette outrance. Mais l'alliance entre le maniérisme calculé de Jodorowsky et la dinguerie virtuose de Boucq aboutit à une bande dessinée spectaculaire, souvent étourdissante.  

Critique 529 : SPIROU N° 3997 (19 Novembre 2014)


C'est vraiment un numéro spécial cette semaine puisqu'on a droit à un épisode exceptionnel de Spirou, écrit par Pascal Jousselin (Imbattable) et dessiné par 71 dessinateurs, sur le principe du livre dont vous êtes héros : une expérience mémorable !

Le sommaire est bien évidemment chamboulé par le récit complet à tiroirs proposé cette semaine, qui occupe une vingtaine de pages à lui seul. Détaillons un peu l'objet.

- Fantasio a disparu ! L'ami de Spirou est introuvable et le groom n'a que trois indices pour tenter de le retrouver : une photo bizarre, trois mots sur un bout de papier et une carte routière. Il enquête en compagnie de Spip.
Jousselin, qui adore (et réussit brillamment) les jeux narratifs dans sa propre série Imbattable, a reçu de Frédéric Niffle, le rédacteur en chef de la revue, une proposition taillée sur mesure pour lui : imaginer une intrigue originale avec Spirou, avec plusieurs possibilités pour diriger le récit.
Le résultat est un exercice de style brillant qui exige du lecteur une vraie participation. Les issues multiples de l'histoire sont souvent délirantes, absurdes, mais cela importe moins en vérité que l'aspect ludique du projet. Dès le 3ème (des 71) strip, on a trois directions possibles, correspondant aux indices dont dispose le héros et qui l'entraînent à chaque fois dans des aventures inattendues et fantasques. C'est très stimulant, même si je vous cache pas qu'il faut s'accrocher et que revenir en arrière pour explorer les autres pistes est diabolique. On mesure ainsi l'ahurissante somme de travail que cela a dû représenter pour Jousselin (même si certaines péripéties ont été imaginées par d'autres - il en a quand même orienté 58 au total).
Visuellement, tout le gratin des artistes Dupuis a été invité à la fête et on se régale souvent avec Yoann, Simon Léturgie, Fabrice Tarrin, Jousselin lui-même, Joub, Richard Guérineau, Delaf, Hugo Piette, Steve Baker, Arthur De Pins, Munuera, Matthieu Bonhomme, Benoît Féroumont, Denis Bodart, Olivier Schwartz, Libon, Nob, Renaud Collin, . Comme vous voyez, il y a du beau monde (et ils compensent les prestations plus moyennes des autres). Cela donne surtout envie de revoir certains dessiner Spirou un jour (pourquoi pas pour un HS de la collection "Une aventure de Spirou et Fantasio par...").

Le reste du programme est évidemment du coup plus convenu, mais j'ai aimé :

- Lady S. : ADN (3/6). Grevitz invite Shania et son père adoptif Abel chez lui mais le cocktail vire à l'aigre à cause du caractère odieux de l'hôte puis lorsque le cobaye de Grevitz fait irruption pour se venger du scientifique.
Aymond ne fait pas d'étincelles mais il conduit efficacement son récit. Chaque épisode possède un cliffhanger assez prometteur pour qu'on ait envie de connaître la suite. Graphiquement, c'est aussi classique mais, comme on le découvre dans l'interview de l'auteur en préambule, très soigné.

- Tash et Trash. Dino est encore une fois royal avec ce strip en trois cases drôlissime. / Capitaine Anchois. Floris fait aussi merveille avec un gag en un seul plan.

- Dad. Nob revient et accomplit un nouveau miracle avec cette page à la chute très drôle, superbement illustrée. (Voir ci-dessous :)  

En direct de la rédak donne évidemment la parole à Pascal Jousselin, qui explique les coulisses de Fantasio a disparu. Et la semaine prochaine démarre le récit complet de Spirou et Fantasio, La grosse tête, écrit par Makyo et Toldac et dessiné par Téhem.

Autre bonne nouvelle : l'histoire du Marsupilami (d'une affligeante médiocrité) est terminée, et plus que deux épisodes à supporter le moyen Buck Danny "Classic".

dimanche 23 novembre 2014

I'M HOME !


Hello les amis !

Mon dernier post n'était pas joyeux, et pour cause, comme je l'expliquai, un virus m'avait pourri mon ordi et m'empêchait de poursuivre la rédaction de mon blog (et de profiter du net en général).

Bien que mon brave pc n'ait pas pu être suffisamment réparé, ma chère frangine a pu me dépanner dans un premier temps en me prêtant un netbook, mais je n'ai pas voulu abuser de sa générosité et donc je le lui ai rendu assez vite. De toute façon, je ne pouvais pas l'utiliser de manière performante pour ce blog car je n'arrivai plus à insérer d'images.

Après quelques jours de régime sec, jusqu'à hier précisément, je déprimai sérieusement donc.
Et puis ma soeur, à nouveau, m'a filé l'ancien pc de sa fille, ma filleule, grâce auquel je peux à nouveau travailler et naviguer sur la toile. Certes, la bête est un peu lente, mais je ne vais pas me plaindre pour si peu. A nouveau, je peux accéder à Internet, à mon blog, écrire et illustrer des articles. C'est un vrai soulagement.

D'ici à la fin de l'année, j'espère améliorer encore la situation en me procurant un ordinateur neuf ou d'occasion, en encore meilleur état, qui sera ma pleine propriété, mais je ne vais pas trop tirer de plans sur la comète.
Par contre, je vous mets tous en garde contre les attaques perfides comme celles dont j'ai été victime, méfiez-vous des fausses mises à jour qui s'affichent sur vos écrans d'ordi et qui cachent des logiciels malveillants et qui peuvent ruiner votre équipement. Moi, j'ai été piégé ainsi et je l'ai payé très cher.

Mais sinon, bon sang, que ça fait plaisir de rentrer à la maison ! J'espère que vous reviendrez vite lire mes prochains articles, et en attendant, je vous remercie ici, maintenant, de tous les aimables messages que vous m'avez laissé ces derniers jours.

C'est reparti pour un tour ! 

mardi 18 novembre 2014

SALE BÊTE !



L'histoire est tristement simple : samedi dernier (le 15 Novembre), mon ordinateur a chopé un très méchant virus, dont je n'ai pas réussi à me débarrasser. J'ai alors confié mon pc à mon beau-frère, qui est plus calé que moi dans le domaine informatique, en espérant qu'il saurait m'aider. Pour me dépanner, ma sœur m'a prêté le netbook dont je me sers pour l'instant (mais c'est un prêt et je ne veux pas en abuser).

Bref, je risque de me retrouver sans quoi travailler, et je n'ai pas les moyens de m'équiper.

Cela apparaît trop naturel d'avoir un ordinateur, de surfer sur la toile et de profiter de ses avantages. Jusqu'à jour où une tuile comme la mienne vous tombe dessus et qu'on se trouve en carafe, sans alternative.

Peut-être aussi, malgré tout, que cette situation s'améliorera dans quelque temps, mais je l'ignore. Je n'ai jamais voulu parler de moi ici parce que ce n'était pas a vocation de ce blog et que j'estime que je n'ai pas à partager mes soucis avec des gens qui viennent lire des critiques de bd.

Je vous dis donc "au revoir", j'espère que j'aurai la chance de la reprendre et de la poursuivre un jour.

Merci pour vos visites.

samedi 15 novembre 2014

LUMIERE SUR... STUART IMMONEN

D'abord, quelques planches écrites et dessinées par
STUART IMMONEN,
à l'époque de son run sur Action Comics (Superman) pour DC :

 
 
 

Puis une collaboration avec Madame Immonen, KATHRYN :

 
 

Critique 528 : SPIROU N° 3996 (12 Novembre 2014)


Les Psys en couverture : la promesse d'un grand moment d'humour pas drôle... Contrairement à la présence sur le bandeau des Cavaliers de l'Apocadispe, enfin de retour !

J'ai aimé :

- Lady S. : ADN (2/6). Shania rejoint son père à Berlin où il a été invité par son collègue, le professeur Grevitz. Lorsqu'elle évoque avec lui la nécessité d'effectuer un test de paternité afin de faciliter sa demande d'asile politique aux Etats-Unis, Abel Rivkas lui fait une terrible révélation.
Malgré son classicisme extrême, j'aime bien cette histoire qui aligne les clichés en les assumant : Aymond, qui écrit et dessine le tout, relève d'ailleurs dans l'interview précédant l'épisode que la paternité parcourt l'oeuvre de Van Hamme (je ne l'avais jamais vraiment remarqué, mais c'est pertinent avec les exemples donnés).
Le dessin est tout aussi académique mais impeccable, avec des personnages bien campés et des décors fouillés.
(Chose curieuse quand même : on trouve dans les pages de la revue une pleine page de pub annonçant que l'album avec cette histoire est déjà disponible en librairie, ce qui court-circuite sa prépublication...)

- Mélusine. Les élèves sont interrogés par leurs profs pour trouver qui deale de la drogue dans l'école. Mélusine croit pouvoir faire face mais va avoir une surprise. Clarke poursuit son feuilleton avec un gag hebdomadaire efficace.

- Rob. James et Boris Mirroir éteignent carrément leur robot, mais pas l'humour décalé et bien senti de leur série.

- Zizi chauve-souris. Trondheim et Bianco séparent (eux aussi) leur héroïne de sa bestiole, mais leurs trois strips restent toujours aussi marrants.

- Les Cavaliers de l'Apocadispe et le produit chimique. Libon revient et déjà, ça, c'est une bonne nouvelle (même s'il n'est jamais bien loin puisqu'il illustre chaque semaine le strip d'Animal lecteur, écrit par Sergio Salma, à côté du sommaire et de l'édito). Il ne déçoit pas en livrant une nouvelle aventure (en quatre pages) avec ses trois néo-pieds nickelés, qui s'essaient à la chimie : drôlissime.

- L'Atelier Mastodonte. Féroumont nous gratifie de deux strips pour railler Trondheim : jubilatoire. Et, on est gâté, Nob enchaîne avec deux autre strips sur les risques de dessiner à l'ancienne mais aussi avec l'infographie : jouissif.
 
- Tash et Trash. Dino délivre deux cases pour un nouveau gag aussi concis que remarquable. / Capitaine Anchois. Floris a besoin d'une case de plus mais son strip est encore une fois très rigolo.

En direct de la rédak ne donne pas beaucoup de biscuit cette semaine, si ce n'est (et ce n'est pas négligeable) la réponse de Jousselin (Imbattable) à un lecteur et l'annonce pour la semaine prochaine d'une aventure inédite et interactive de Spirou, Fantasio a disparu, écrite par le même Jousselin.
Les aventures d'un journal revient sur la carrière singulière de Francis, comparse de Tillieux, auquel fut consacré un unique n° spécial.

Pas de Dad par Nob cette semaine (snif !), mais Le Petit Spirou par Tome et Janry (en petite forme tous les deux). Par contre, les abonnés ont droit à la première partie d'un récit en deux volets, Craquelures, par le talentueux Bazile.

jeudi 13 novembre 2014

Critique 527 : LE CHÂTEAU DES ETOILES - 1ère ANNEE, d'Alex Alice

LE CHÂTEAU DES ETOILES est une feuilleton en deux saisons, écrit et dessiné par Alex Alice.
Cette première saison compte trois épisodes de 23 pages chacun (1 : Le secret de l'éther, 2 : Les chevaliers de l'éther, 3 : Les conquérants de l'éther), initialement publiés en fascicules (au format de 41,5 x 29,4 cm) de Mai à Juillet 2014,  puis en un album cartonné en Septembre 2014, par les éditions Rue de Sèvres. Anthony Simon a participé aux décors et Alex Nikolavitch a assuré la rédaction.
La seconde saison sera publiée à partir de Mai 2015.
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En 1868, l'aventurière Claire Dulac entreprend de résoudre le mystère de l'éther, soit ce qui transmet la force gravitationnelle, la lumière, la force électrique et magnétique. Mais son voyage en ballon se termine dramatiquement et elle a juste le temps de larguer son journal de bord dans une capsule métallique avant de se perdre dans les cieux.
Un an plus tard, le mari, Archibald, et le fils, Séraphin, de Claire reçoivent une invitation émanant de Bavière et leur apprenant que le journal de bord a été récupéré. Les découvertes qui y sont manuscrites par l'exploratrice intéressent rien moins que le roi Ludwig, mais également le chancelier de Prusse Bismarck, son rival.
Les Dulac père et fils se rendent sur place et acceptent d'aider le monarque à construire une machine volante. Séraphin se lie d'amitié avec le fils du garde-chasse, Hans, et sa demi-soeur, la petite bonne Sophie, qu'il convainc bientôt de la duplicité du chambellan après que celui-ci ait cherché à les tuer, lui et son père, quand ils prirent le train à Lille, et qui veut transmettre les plans de l'appareil au chancelier.
L'entreprise de Ludwig et des Dulac réussira-t-elle à surmonter tous les obstacles, techniques, politiques et humains, qui se dressent devant elle ?

Je ne connaissais pas du tout Alex Alice avant de découvrir par hasard son projet, Le Château des Etoiles, dans une interview sur le site www.bedetheque.com. En creusant un peu, j'ai alors appris que cet artiste d'une quarantaine d'années devait sa renommée à deux séries, Le Troisième Testament, co-écrite avec Xavier Dorison, et Siegfried, entièrement réalisée par lui.

Alors que la première "saison" du Château des étoiles vient de paraître en album cartonné (un fort bel ouvrage, mais incomplet), je ne saurai que trop conseiller de vous en procurer la version initiale, composée de trois fascicules au format d'un journal avec à chaque numéro de superbes bonus (faux articles de presse, caricatures), ne serait-ce que pour pleinement apprécier l'expérience, avec des pages dont les dimensions rendent toute leur justice au travail de leur auteur.
Pour qui a lu et aimé la littérature d'aventures telle que l'écrivait Jules Verne, mais aussi pour ceux qui sont des amateurs de l'univers de l'animateur Hayao Miyazaki, cette bande dessinée hors normes sera un régal rare.
L'intrigue est menée à un rythme très soutenu, au point que lorsqu'on a achevé la lecture du troisième épisode, on est surpris d'être déjà au terme de ce premier acte. Le cliffhanger choisi par Alex Alice est diablement efficace, et l'image qui figure sur la page suivante, en forme de teaser pour la seconde saison, donne irrésistiblement envie de lire la suite et fin de ce feuilleton.

L'auteur a su trouver un équilibre parfait entre les péripéties spectaculaires, l'émotion subtile, et l'humour complice pour que le lecteur soit conquis de la première à la dernière page. Il a mixé des éléments de récit d'espionnage, d'explications scientifiques (même si le prétexte de la découverte de l'éther a depuis été invalidé par la théorie relativiste d'Albert Einstein), de course à la technologie, de conspiration politique, et de suspense avec un dosage exemplaire.

Ses personnages principaux, un trio d'enfants, échappent à toute peinture naïve ou mièvre, et les protagonistes adultes possèdent également du relief. C'est un sans faute.

Mais, au-delà des qualités exemplaires du script, c'est bien sûr le pari esthétique du projet qui subjugue. Alex Alice a travaillé en couleurs directes, sans effacer complètement le trait de ses crayonnés, et le résultat est splendide. Les décors grandioses, pour lesquels il a reçu l'aide d'Anthony Simon, offrent un cadre époustouflant au récit, et le château du roi Ludwig de Bavière est à lui seul un tour de force, tout comme le merveilleux "éthernef" (dont les plans sont scrupuleusement reproduits au centre, sur une double page, du deuxième épisode).

Cette imagerie, aussi belle soit-elle, serait tape-à-l'oeil sans un découpage intelligent, et c'est l'autre bonne surprise du projet car le dessinateur a veillé à trouver des astuces de mise en scène, une disposition des vignettes, qui mettent valeur aussi bien la force de l'histoire que les compositions de ses plans.

Qu'il va être long d'attendre Mai 2015 pour connaître le destin de Séraphin, son père, ses amis et le roi Ludwig ! Mais c'est aussi à cela qu'on mesure la séduction d'une bande dessinée : dans sa capacité à être désirée.

Critique 526 : UNCANNY AVENGERS, VOLUME 3 - RAGNAROK NOW, de Rick Remender, Salvador Larroca, Daniel Acuña et Steve McNiven


UNCANNY AVENGERS : RAGNAROK NOW rassemble les épisodes 12 à 17 de la série, écrits par Rick Remender et dessinés par Salvador Larroca (#12), Daniel Acuña (#13) et Steve McNiven (#14-17), publiés en 2013-2014 par Marvel Comics.
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(Extrait de Uncanny Avengers #15.
Textes de Rick Remender, dessins de Steve McNiven.)

Scarlet Witch (Wanda Maximoff) et Wonder Man (Simon Williams) ont décidé de suivre les jumeaux d'Apocalypse, Uriel et Eimin, dans leur projet : séparer définitivement la race mutante des humains en transportant magiquement la première sur une planète qui lui serait propre. Mais la Sorcière Rouge compte en vérité trahir ses  commanditaires pour rallier une armée de mutants afin de les terrasser.
Ce qu'elle ignore, c'est qu'Eimin, grâce à ses dons de voyance, connaît son plan et, avec Uriel, a pris les précautions nécessaires pour ne pas être doublés. Ce que ne sait pas non plus Wanda, c'est que Rogue et Sunfire ont trouvé Wolverine agonisant (après avoir été torturé par son fils, Daken, ramené d'entre les morts par les jumeaux) et qu'ils sont déterminés à éliminer Scarlet Witch, qu'ils jugent responsables de tous les problèmes.
De leur côté, la Guêpe (Janet Van Dyne) va tenter de neutraliser le barrage à tachyons mis en place par les jumeaux pour empêcher que Kang ne pénètre, avec des renforts issus de différentes lignes temporelles, dans leur base. Havok tente d'assurer les arrières de son équipière, dont il s'est sentimentalement rapproché ces derniers temps. Quant à Captain America et Thor, ils essaient de soumettre les jumeaux alors que le Céleste Exitar le bourreau est sur le point de détruire la terre, dont les habitants ont été jugés indignes de vivre.  

Pour continuer à bien situer l'enjeu principal de la série, il faut se rappeler que depuis les premiers épisodes le scénariste Rick Remender martèle une même idée : intégrer les mutants au reste de la communauté super-héroïque et humaine. Une fois qu'on garde ce thème bien en tête, c'est comme une ancre pour suivre un récit qui ne nous ménage pas avec d'autres artifices narratifs (voyage dans le temps, double jeu, destruction planétaire, vengeance).

Au début de ce troisième recueil, Remender enfonce le clou en revenant sur la jeunesse traumatisante d'Uriel et Eimin, détenus dans un camp de concentration par Crâne Rouge investi des pouvoirs de feu Charles Xavier et qui a infligé aux mutants le même traitement que les nazis aux juifs durant la seconde guerre mondiale. Le scénariste y fait preuve de sa "délicatesse" coutumière pour bien nous expliquer à quel point, finalement, les jumeaux ont des raisons d'en vouloir aux humains et Kang. Il en profite aussi, encore une fois, pour saluer la saga mythique des Uncanny X-Men, Days of future past (par Chris Claremont et John Byrne), ce qui nécessite pour le lecteur d'être bien à jour sur ses connaissances en matière de classiques des comics Marvel (tout ça date quand même de plus de trente ans), avec en prime des apparitions-éclair de personnages comme Broo, Deathlock, Dr Doom (version 2099), Talisman, etc. 

Tout chez Remender exige de la concentration, comme s'il voulait à la fois opérer une synthèse dans plusieurs éléments du Marvelverse et tester les connaissances de ses lecteurs (sur ce dernier point, je reste dérangé parce que je n'aime guère les scénaristes qui étalent leur science ainsi en me faisant bien sentir qui est le plus fort). Quand on manie des personnages comme Eimin, qui peut voir dans le futur, et Kang, spécialiste des voyages dans le temps (sous plusieurs identités et aspects, comme Immortus), il faut quand même s'accrocher, et peut-être des spécialistes plus savants que moi auront repéré quelques paradoxes temporels dans ce bouillon.

Malgré tout, et c'est ce qui est intéressant quand on lit (et critique ensuite) le travail d'un scénariste qui vous pose des problèmes (sur votre capacité à comprendre son récit mais aussi à apprécier son entreprise dans son ensemble), je dois admettre que la grande force de Remender réside dans sa capacité à développer une intrigue très dense, aux rebondissements abondants, avec beaucoup de spectacle, avec adresse et efficacité. 
La multiplicité des acteurs, le rythme soutenu des péripéties, demande une narration avec des décors toujous bien identifiables, même le temps d'une scène. Là, c'est très réussi, y  compris quand Kang recrute des alliés dans différents futurs (et ce, même si on peut chipoter sur le choix du casting, qui tient visiblement plus du bon plaisir d'un auteur-fan - Stryfe en 3806, Venom d'Earth X en 2033, Dr Doom en 2099, Arno Stark en 2020, la magistrate Betsy Braddock en 2043, Ahab en 2014, Abomination-Deathlock en 2055 - que d'un metteur en scène choisissant réellement des renforts à la mesure de la menace à affronter).

Le dernière partie de ce troisième arc est aussi bigrement prenante et impressionnante, Remender ne lésinant pas sur l'issue de la bataille, alignant une suite de bagarres ahurissante, à la fois hyper-violentes (avec, évidemment, son lot d'images chocs comme des éventration, brûlure, défiguration... Bon appétit !) et glaçantes. Comment rebondir après ça ? On a envie de le savoir et donc de lire la suite : c'est très bien joué. 

Visuellement, après un précédent tome qui gagnait en cohérence, ce recueil offre des prestations qui nuisent à nouveau à son unité esthétique. Daniel Acuña ne pouvant pas (parce qu'il assure dessin, encrage et coleurs) enchaîner plus de cinq épisodes d'affilée, Marvel a fait appel à Salvador Larroca pour assurer l'intérim durant le 12ème chapitre : je n'ai jamais caché que je ne n'aimais pas le style de ce dessinateur et donc j'ai été déçu de le voir s'occuper, même brièvement, de cette série. Sa prestation est au piètre niveau de ce que j'ai déjà (trop) vu avec lui, avec en prime une colorisation (par Frank Martin) très laide.

Heureusement, la suite est d'un autre calibre, d'abord avec le bref retour d'Acuña, qui, grâce à son sens de la couleur et un découpage superbement dosé, nous offre un 13ème épisode de toute beauté, à l'ambiance soignée (on peut être rassuré en sachant qu'il réalisera l'intégralité du 4ème arc).

Puis, c'est au tour de Steve McNiven de prendre en charge les planches. Marvel a fait appel à lui pour deux raisons évidentes : c'est à la fois un artiste possédant une grosse côte auprès du lectorat (depuis le triomphe de la saga Civil War, puis la mini-série Old man Logan, toutes deux écrites par Mark Millar) et son style détaillé promet des pages très fournies au moment où l'intrigue elle-même atteint une intensité dramatique et exige une grande puissance visuelle dans les combats.
McNiven, connu pour être lui aussi fâché avec les deadlines, doit être soutenu par, parfois, trois encreurs, mais Jay Leisten, John Dell et (surtout) Dexter Vines (qui avait déjà assisté le dessinateur sur Civil War et Old man Logan) réussissent à conserver à ses images une bonne cohérence, aidés aussi par la contribution aux couleurs de l'excellente Laura Martin (qui sait valoriser les dessins sans les noyer sous des effets). 
Mc Niven s'y entend plus pour impressionner son monde avec des splash-pages où un griffu (mais pas Wolverine) en embrôche un autre, ou aligner plusieurs cases occupant toute la largeur de la planche (et même parfois de deux) figeant des héros dans des poses iconiques (Thor armé de son marteau et du bouclier de Captain America).

Le récit cède donc un peu le pas aux questions existentielles sur les difficultés de l'intégration pour s'engager dans un flot d'action musclée. Le divertissement est garanti et la suite imprévisible mais prometteuse. La saga de Rick Remender, soutenue par des dessinateurs plutôt à leur avantage (même si on aurait préféré qu'un ou deux artistes seulement se relaient), est ambitieux, parfois escarpé, mais l'aventure est au rendez-vous. 

mardi 11 novembre 2014

Critique 525 : UNCANNY AVENGERS, VOLUME 2 - THE APOCALYPSE TWINS, de Rick Remender et Daniel Acuña


UNCANNY AVENGERS : THE APOCALYPSE TWINS rassemble les épisodes 6 à 11 de la série, écrits par Rick Remender et dessinés par Daniel Acuña, publiés en 2013 par Marvel Comics.
Entre les épisodes 6 et 7 s'intercale le n° 8AU, un tie-in de la saga Age of Ultron de Brian Michael Bendis, co-écrit par Rick Remender et Gerry Duggan et dessiné par Adam Kubert, également publié en 2013, mais dont le contenu reste compréhensible sans avoir lu l'histoire auquel il se rattache.
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(Extrait d'Uncanny Avengers # 8.
Textes de Rick Remender, dessins de Daniel Acuña.)

- (# 6, dessins de Daniel Acuña.) - En 1013, lors d'un séjour parmi les terriens, le jeune Thor est pris à parti par Apocalypse en Scandinavie puis à Londres. Le mutant a noué une (fragile) alliance avec Kang le conquérant, qui le manipule en secret pour récupérer Jarnbjorn, la hache enchantée du dieu du tonnerre capable de fendre l'armure des Célestes, les plus puissantes créatures de l'univers.
 
- (# 8AU, dessins de Adam Kubert) - En 4145, Kang explique aux jumeaux d'Apocalypse, Eimin et Uriel, qu'il a enlevés à leur mère peu après leur naissance, l'art de la guerre selon lui. Il les conduit pour cela dans une réalité alternative mais à notre époque pour tenter d'y tuer Captain America.

- (# 7 à 11, dessins de Daniel Acuña) - Génocide, le premier fils d'Apocalypse, investit avec ses trois cavaliers (dont Ishisumi, la mère des jumeaux) la station spatiale Starcore pour y recevoir la graine de la mort d'un des Célestes. Mais Eimin et Uriel s'interposent et tuent le géant. 
Pendant ce temps, sur Terre, Havok reçoit un sermon de Nick Fury Jr après que Rogue ait été filmée en train de tuer (accidentellement) le Moissonneur. Alex Summers obtient un compromis : il met sur la touche Anne-Marie, mais elle ne l'accepte pas et, après une nouvelle dispute entre elle et Scarlet Witch, des tensions se font jour dans l'équipe quant à la tolérance acceptée vis-à-vis de ses membres les plus violents. 
Ces débats sont abrégés quand la station orbitale Peak de l'organisation SWORD (chargée de surveiller les menaces cosmiques) est détruite par le vaisseau des jumeaux d'Apocalypse. Captain America, Abigail Brand et l'équipage réussissent à évacuer l'endroit juste à temps mais Sunfire  reste dans l'espace pour affronter les agresseurs. Thor, sur Terre, se démène pour épargner Rio de la pluie de débris en feu, après avoir reconnu sa hache dans les mains d'Uriel.
Echoué au Soudan, Captain America y trouve une capsule grâce à laquelle Immortus (une incarnation de Kang) le contacte et le met en garde contre la menace à venir. En route pour Akkaba (ancien repaire d'Apocalypse et ses adeptes), Wolverine comprend aussi, sans l'avouer tout de suite à ses acolytes, qu'il va devoir faire face aux conséquences de ses actions lorsqu'il dirigeait l'équipe X-Force avec laquelle il tua Apocalypse.
Lorsque la vérité éclate sur les erreurs passées de Thor et Wolverine, les Uncanny Avengers imposent : cette division va sceller leur défaite contre les jumeaux d'Apocalypse qui ont ressuscité quatre proches des héros pour en faire leurs nouveaux cavaliers et le rapt de Scarlet Witch pour qu'elle use de sa magie dans un but bien précis...
 
Après un premier arc décevant, Rick Remender redresse spectaculairement la barre avec ces nouveaux épisodes, même s'il est obligé de faire un crochet par le crossover Age of Ultron en cours de route. Est-ce à dire que la série devient impeccable ? Pas complètement. 
Autant le dire tout de suite, ce n'est pas une lecture facile et il faut s'accrocher pour suivre un récit très dense, qui a recours à des éléments narratifs toujours délicats à manier (et donc à faire digérer), comme les voyages dans le temps, la vengeance de méchants (qui le sont devenus après de mauvais traitements) dont l'origine remonte à une autre série antérieure (même si elle est du même auteur), un casting très riche et bien secoué par les remous de l'histoire.

Tout commence par un curieux chapitre entièrement centré sur Thor, Kang (dans sa version Rama-Tut, à l'époque où il sévissait dans l'Egypte des pharaons donc), et Apocalypse. Ce segment semble déconnecté de la série mais pose en vérité les bases de ce qui va suivre... mais pas tout de suite toutefois !

En effet, après cela, donc, Rick Remender, avec le concours de Gerry Duggan, doit écrire un épisode en relation avec la saga Age of Ultron (écrite, elle, par Brian Bendis). Ils se sortent bien de cet exercice en s'attardant sur Kang et l'éducation qu'il prodigue aux jumeaux d'Apocalypse, qu'il a ravis à leur mère juste après leur naissance. Néanmoins, on se serait aisément passé ce détour.

Ce n'est qu'au 8ème chapitre qu'on retrouve l'équipe et qu'on renoue avec l'intrigue principale ! Mais ce n'est pas un long fleuve tranquille qui attend le lecteur puisque, on l'aura compris, avec un vilain comme Kang (alias Immortus, alias Rama-Tut), et ses voyages temporels, ça ne va pas être de tout repos (quiconque a au moins lu la mini-série Avengers Forever, de Kurt Busiek, sait de quoi je parle : le personnage est passionnant, les possibilités scénaristiques qu'il offre incroyables, mais il faut mieux être très attentif pour apprécier toutes ses manipulations).

Il est difficile de reprocher à un auteur, surtout quand il écrit dans le cadre d'un univers partagé, avec des personnages qui ne lui appartiennent pas (même s'il peut en choisir certains plutôt que d'autres, et que sa notoriété lui autorise quelque liberté de la part de son éditeur), de faire preuve d'ambition. Après tout est question de dosage, et je suis partisan des scénaristes qui gardent toujours en tête qu'ils s'adressent à tous les types de lecteurs, des connaisseurs comme des néophytes, ce qui exige de rester accessible.
Déjà dans son premier arc, j'avais retenu contre Remender le paradoxe qu'il instaurait entre l'objectif de Marvel de produire une série pour attirer ou ramener des lecteurs et son goût pour des références pouvant échapper à quelqu'un qui n'a pas une culture aussi aiguisée que la sienne concernant la continuité. On retrouve ici le même défaut tout en pouvant apprécier sa maîtrise dans la conduite du récit, porté par une caractérisation puissante et des rebondissements spectaculaires très divertissants.

A la fin des épisodes de The red shadow, Remender annonçait le retour d'Onslaught, une menace qui commence à dater (je n'ai pas lu cette histoire mais, en cherchant un peu, j'ai pu apprendre qu'il s'agissait d'une incarnation pervertie de Charles Xavier qui avait complètement bouleversé le Marvelverse). Le résultat de ce retour programmé (même si l'auteur ne précisait pas pour quand), c'était une autre référence, encore plus ancienne, aux épisodes d'Uncanny X-Men de Chris Claremont et John Byrne (le fameux récit Days of future past), décrivant un futur vraiment terrible pour les mutants.
Remender a de la suite dans les idées, c'est certain, puisque Uncanny Avengers s'appuie sur l'intégration des mutants aux Avengers et au reste de l'humanité. C'est très bien, louable même, mais il faut quand même être bien renseigné pour saisir de quoi il parle, au risque, sinon, d'être face à des images certes accrocheuses mais cryptiques.
 
Donc, pour résumer, on nous prévenait que Crâne Rouge, avec les pouvoirs de Charles Xavier, serait un nouvel Onslaught, déterminé à appliquer aux mutants le traitement que les nazis infligèrent aux juifs, avec des caps d'extermination, et des héros rejetés et éliminés pour n'avoir pas su prévenir et empêcher cette catastrophe.
Mais, plutôt que de développer cette trame, Remender choisit de nous entraîner dans une autre direction, en empruntant des sentiers tortueux. Dans l'épisode 5, on voyait Kang enlever les enfants d'un des cavaliers d'Apocalypse : il les a élevés, à la dure, avant qu'ils ne lui échappent, résolus à se venger de lui, autant pour le châtier que pour protéger la race mutante. C'est plutôt capillotracté mais original car la série se trouve de nouveaux méchants aux mobiles plus troubles, aussi déterminés à en faire baver à Kang qu'à séparer leurs semblables du reste de l'humanité considérée comme aussi malfaisante que Kang.

La situation de Thor, en particulier, mais aussi de Wolverine et enfin de Scarlet Witch est profondément redessinée et Remender leur donne ainsi un relief passionnant : il ne se contente pas de rejouer sur des défauts traditionnellement attachés à ces personnages (le dieu du tonnerre et sa jeunesse arrogante, le griffu aux méthodes expéditives, la récurrente tentation de la sorcière à modifier la réalité en espérant l'arranger), il les met face aux conséquences de leurs actes et cela nourrit efficacement les tensions puis les dissensions au sein de toute l'équipe. Même si on peut se douter qu'à la fin tout ce beau monde saura quand même se réunir pour vaincre les vilains, il demeure que les cartes sont bien rebattues, qu'un véritable suspense émerge, avec cette délicieuse incertitude sur l'état des troupes au terme de la bataille.

Toutefois, Remender, s'il n'économise pas les coups de théâtre, reste un adepte de la narration décompressée et, s'il donne son comptant de grosses baston aux lecteurs, lui impose aussi de longs dialogues très explicatifs, dont l'insistance pour bien situer les positions de chacun (comme les éternelles disputes entre Scarlet Witch et Rogue, déjà lassantes) sont lourdingues.
Sa manie, aussi, de relier cette histoire à celle qu'il avait initié dans son run sur Uncanny X-Force est gênante pour qui n'a justement pas lu cette précédente série.
Enfin, et ce qui m'agace le plus avec Remender, c'est, comme Geoff Johns chez DC, ce recours à l'ultra-violence systématique pour bien nous montrer que non seulement on n'est pas là pour rigoler, mais qu'en plus tout va péter (des Célestes, le monde, l'équipe des héros), ça va saigner méchamment (et vas-y que je découpe à la hache, que je m'arrache le visage, que je te lacère avec mes griffes empoisonnées de mort-vivant...). Bonjour la subtilité !

Rendons quand même à Remender un hommage : avec un tel récit, de tels enjeux, un tel casting, il met en scène de son côté quasiment son propre event, et c'est impressionnant, cohérent, prenant. Cela peut rappeler, la verve provocatrice et sarcastique en moins, ce que Mark Millar réussit jadis avec Ultimates. Et quand on examine la composition de l'équipe, on ne peut qu'être saisi par le nombre de personnages borderline (Havok : un ex-terroriste, Wolverine : un tueur infanticide, Rogue : une ex-fugitive, Wanda : une folle, Thor : un dieu irresponsable, Captain America : un leader intransigeant, Wonder Man : le frère perturbé d'un assassin, Sunfire : une bombe humaine...) : là aussi, à défaut de finesse, on a des héros bien équivoques, prompts à susciter l'intérêt de lecteurs blasés par des groupes de bons samaritains.
Avec cette équipe, Remender peut s'en donner à coeur joie sur la notion de responsabilité qui le passionne car les Uncanny Avengers, réunis dans l'urgence, n'ont rien pour s'entendre et explosent rapidement, ce qui leur vaut une cuisante dérouillée (dont ils tireront les leçons qui s'imposent ?). Leurs adversaires l'ont compris et n'auraient presque pas besoin de nouveaux cavaliers d'Apocalypse pour les diviser et les terrasser.

Visuellement, la série, qui a souffert du retour difficile de John Cassaday et d'un fill-in faiblard d'Olivier Coipel, gagne énormément avec l'engagement de l'espagnol Daniel Acuña, jusqu'ici abonné à de courts runs sur des séries diverses (même s'il y a souvent été excellent - cf : Black Widow, Eternals, ou chez DC, Uncle Sam and the Freedom Fighters).
Il réalise ses dessins à l'infographie, s'acquittant ainsi de l'encrage mais aussi de la colorisation : une technique qu'il n'a cessé de perfectionner et avec laquelle il obtient ici ses meilleurs résultats. Acuña parvient à conserver le dynamisme de l'esquisse avec le soin de finitions qui donnent à ses pages un rendu saisissant, très flamboyant.
Cette méthode prend toute sa valeur dans les scènes d'action où la manifestation des pouvoirs, les explosions diverses, possèdent une intensité remarquable. Dans les moments plus intimistes, la qualité expressive des personnages, qui bénéficie tous d'un traitement les rendant immédiatement identifiables et remarquables, aboutit aussi à de francs succès. Ses femmes sont séduisantes et élégantes, jamais vulgaires, ses hommes virils tout en ayant une vulnérabilité touchante.

En comparaison, les planches d'Adam Kubert paraissent infiniment plus quelconque, et pour qui (comme moi) n'apprécie déjà pas son style, dépourvues de saveur, de relief. Si son découpage possède une énergie certaine, son trait est trop frustre, comme en témoignent l'indigence de ses décors (quand il pense à les représenter).
Ce deuxième recueil présente le début de ce qui s'annonce une (très) longue saga, à la fois complexe et efficace, à l'imagerie "bigger than life". Il faut savoir faire un effort pour s'y plonger mais l'ensemble produit un résultat souvent puissant, avec un graphisme à la hauteur.