dimanche 29 juin 2014

Critique 471 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE - INTEGRALE 1 (TOMES 1-2-3), de Dodier, Le Tendre et Makyo


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : INTEGRALE 1 rassemble les trois premiers tomes de la série, L'OMBRE QUI TUE ; LES ÊTRES DE PAPIER et A LA VIE, A LA MORT ; publiés en 1985 et 1986 par Dupuis. 
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L'OMBRE QUI TUE est le premier tome de la série, écrit par Serge Le Tendre et Pierre Makyo et dessiné par Dodier, publié en 1985 par Dupuis.
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Jérôme K. Jérôme Bloche est un jeune homme qui prend des cours par correspondance auprès du professeur Maison pour devenir détective privé. A Paris, une menace inquiète tout le monde car un mystérieux tueur sévit en éliminant ses cibles avec des fléchettes empoisonnées tirées à la sarbacane.
Pour le tester, le professeur Maison demande à Jérôme de démasquer cet assassin déguisé comme un indien. Mais l'enseignant est la nouvelle victime du tueur et juste avant de mourir, il a juste le temps d'indiquer à son disciple que le coupable est un autre de ses élèves.

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LES ÊTRES DE PAPIER est le 2ème tome de la série, écrit par Serge Le Tendre et Pierre Makyo et dessiné par Dodier, publié en 1985 par Dupuis.
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Jérôme est engagé par le baron de Verville, un riche notable, qui vit dans une somptueuse demeure, les Êtres de Papier. Une fois sur place, le détective apprend que son employeur a mystérieusement disparu.
Il entame alors son enquête dans ce coin de la Rochelle où on n'apprécie guère cet étranger fouineur : les enfants du baron sont surtout impatients d'hériter, la gouvernante est obsédée par les portes fermées, le majordome refuse de coopérer, et le jardinier, lui, au contraire, est très bavard. Et c'est sans compter avec le notaire, maître Edouard Poussin, qui ne veut rien d'autre que continuer à profiter de ces clients...
 
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A LA VIE, A LA MORT est le 3ème tome de la série, écrit par Pierre Makyo et dessiné par Dodier, publié en 1986 par Dupuis.
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Jérôme s'éloigne à nouveau de Paris pour aller à Bergues, non loin de Dunkerque. Dans cette bourgade, il a ses attaches puisque c'est là que vit son oncle, Sébastien Bloche, un entrepreneur local qui brigue la mairie.
Pourtant, le détective apprend que les notables du coin, comme son oncle, sont victimes d'un maître-chanteur qui leur extorque de l'argent. Que cachent donc tous ces hommes qui préfèrent payer plutôt que risquer de voir leurs secrets rendus publics ? C'est ce que va s'employer à découvrir Jérôme, même si cela va le conduire à apprendre un pan trouble du passé de son oncle...

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Tout d'abord, il convient de préciser à tous ceux qui voudraient se lancer dans la lecture des aventures de Jérôme K. Jérôme Bloche grâce aux Intégrales publiées par Dupuis qu'il en existe deux sortes : d'un côté, nous avons (à ce jour) deux volumes regroupant chacun trois albums en couleurs ; de l'autre (toujours à ce jour) trois volumes regroupant chacun six albums mais en noir et blanc (et dans un format plus petit).
Ceci étant dit, revenir aux sources de la série permet de mesurer son évolution et les progrès de son créateur, le dessinateur Alain Dodier. Si L'Ombre qui tue, le tome 1, paraît en album en 1985, Jérôme K. Jérôme Bloche apparaît en vérité deux ans auparavant dans "Le Journal de Spirou". Avec le recul, on peut raisonnablement estimer que rien ne prédisposait le titre à la brillante carrière qu'il a connu.

Dodier s'appuie pour commencer sur deux scénaristes chevronnés avec Serge Le Tendre (à qui on doit entre autres La Quête de L'Oiseau du Temps, avec Régis Loisel) et Pierre Makyo (auteur notamment de La Balade au Bout du Monde, avec Laurent Vicomte). C'est un curieux attelage quand on connaît les sensibilités bien distinctes de ces hommes mais ils collaborent sur les deux premiers tomes.
L'Ombre qui tue est un récit d'introduction classique, rafraîchissant et qui a conservé une efficacité certaine, même si Jérôme a énormément changé depuis, aussi bien psychologiquement (même s'il a gardé son air ahuri) et surtout visuellement. Le personnage semble avoir été conçu comme un archétype de la parodie du détective amateur et maladroit, plongé dans une sombre affaire avant même d'avoir fini sa formation - ce n'est, littéralement, pas un héros fini, mais un apprenti.
L'astuce scénaristique du maître qui passe le flambeau à son élève est une vieille formule éculée, et c'est à partir de ce postulat que JKJB débute sa carrière. Le tueur auquel il doit faire face détone avec une apparence excentrique qui suggère que la série s'inscrit dans une veine comique, mais le métier de Le Tendre et Makyo permet de maintenir un certain suspense. Néanmoins, il faut bien l'avouer, tout ça a quand même pris un coup de vieux.

Graphiquement, ce retour au début n'est guère flatteur pour Dodier, dont le dessin n'est vraiment pas beau. Pourtant, on peut déjà voir qu'il s'applique sur les décors, et soigne les ambiances (voir la scène dans le cimetière où Jérôme trouve son professeur agonisant). Mais les personnages sont représentés dans un style grossier, hésitant entre le réalisme et le cartoon, avec un encrage très gras et une colorisation terne. Pour un second rôle comme Basile Rejeton (dont le nom trahit aussi l'hésitation sur le ton de l'histoire), c'est assez intéressant, quoique le coup du méchant désigné par son physique ingrat soit là aussi convenu, mais sinon, ça pique un peu les yeux.
Quand on sait l'excellence classique, l'élégance et la finesse du dessin qu'aura Dodier par la suite, sa progression est énorme à la vue de ce premier effort.

Passons aux Êtres de Papier qui voit le héros se déplacer, comme il le fera ensuite régulièrement, en Province. Le Tendre et Makyo font encore équipe avec Dodier pour cet opus 2 où la référence au jeu du Cluedo est évidente.

L'intrigue a quelque chose d'étonnant là encore : c'est distrayant, léger, et en même temps subtilement inquiétant, sombre. En forçant un peu plus, les auteurs auraient pu tirer de cette affaire un récit évoquant le cinéma de Claude Chabrol, dont on retrouve des motifs familiers, mais n'en demandons pas trop à ce qui était encore une sage production Dupuis, c'est-à-dire une bande dessinée paraissant dans les pages de "Spirou" pour des lecteurs jeunes.
Le meilleur de cet album ? La galerie de seconds rôles, bien campés, bien qu'ils soient tous des clichés du genre, avec les enfants motivés par l'appât du gain, la gouvernante flippante, le majordome renforgné, le jardinier bien rustique, et le notaire obséquieux (le meilleur personnage du lot). 
La gaucherie naïve compensée par sa pugnacité de Jérôme donne à son enquête du ressort et c'est amusant de le voir suspecter tout ce petit monde en grimpant, par exemple, dans les arbres la nuit : il y a encore une dimension enfantine chez lui qui peut nous le faire assimiler à un post-adolescent qui joue au détective plus qu'il n'en est un. C'est un procédé malin qui permet de s'inquiéter pour lui dans une histoire où il est confronté à des adversaires qui lui sont, socialement et intellectuellement, supérieurs.

Le dessin de Dodier opére un mue discrète : son trait, bien qu'encore gras, est plus défini et cela se traduit par une représentation des personnages moins inégale et brouillonne - l'aspect de Jérôme, par exemple, commence à être plus stable et esthétique. La couverture de la première édition de l'album montre par ailleurs une tentative, réussie mais surprenante, de traiter son héros dans un style hyper-réaliste, en couleurs directes, mais ce sera la première et dernière fois que Dodier tentera d'aller dans cette direction.
Les autres protagonistes bénéficient de physionomies bien étudiées, raccords avec leur personnalité et leur statut, et c'est une partie du travail que l'artiste ne cessera plus jamais de perfectionner, créant au fil des albums une galerie de caractères souvent mémorables.
Le décor principal est fort bien représenté, Dodier a certainement (comme beaucoup de dessinateurs dans ce cas) pris pour modèle un château existant, peut-être en aménageant certains éléments architecturaux, mais la demeure du baron offre un cadre idéal pour cette histoire et l'artiste a veillé à le traiter avec le soin requis.

Enfin, A la vie, à la mort clôt cette première Intégrale en couleurs. Serge Le Tendre a quitté la série et Dodier collabore seul avec Makyo pour ce tome avant de réaliser le suivant seul puis de retrouver une dernière fois son partenaire au numéro 5 (et c'est naturel dans la mesure où Le Jeu de Trois reviendra sur le thème des origines du héros).

L'histoire se situe à nouveau hors de la capitale et nous apprend quelques détails sur le passé de Jérôme et des Bloche en général. Le personnage de l'oncle Sébastien n'a rien de renversant en soi, il s'agit typiquement d'un exemple de "béquille" scénaristique pour faciliter des explications et alimenter une enquête, mais ce n'est pas parce que le procédé est classique qu'il n'est pas bon.
Qu'apprend-t-on en l'occurrence ? Que Jérôme a grandi sans bien connaître ses parents, que sa mère est morte jeune, et que son oncle le considère comme le fils qu'il n'a jamais eu. Sébastien Bloche est un bonhomme bienveillant et avenant, mais illustrant parfaitement le "trop bon pour être honnête" qui sert de pivot à une intrigue sur fond de chantages et de vilains petits secrets.
Les investigations du héros possèdent l'ambiance propre des scripts de Pierre Makyo, avec ce mélange de climat angoissant, de mélancolie, d'étrangeté, sur un rythme calme. Dodier semblera en rester imprégné puisqu'on retrouve ce mix dans des aventures ultérieures (à commencer par les tomes 4, 5 mais aussi 8 ou 12 par exemple). Cette tranquillité trouble flirte parfois avec un peu de mollesse à mon goût, mais c'est sans doute pour cela que je n'ai jamais été un grand fan de Makyo, qui me paraît plus à l'aise pour suggérer des ambiances que pour raconter des histoires passionnantes.

Les dessins continuent de s'améliorer : Dodier simplifie son trait et cela lui va bien, lui va mieux. Parfois, c'est encore un peu inégal, fluctuant, notamment pour la représentation des personnages, et l'encrage toujours trop gras et la colorisation sans finesse n'aident pas, mais les progrès enregistrés depuis le tome 1 sont quand même remarquables.
Les décors restent eux très soignés, et le dessinateur sait s'appuyer sur ses forces dans ce domaine, comme en témoigne l'inspection du souterrain par Jérôme par exemple (avec de beaux effets d'éclairage, de silhouettes, d'ombres, qui doivent être encore plus remarquables dans les rééditions des Intégrales en noir et blanc).

Le bilan est donc mitigé mais c'est le jeu dans ce genre de cas : on assiste aux débuts d'une série, avec ce que cela suppose de tâtonnements, avec un dessinateur qui se cherche et qui n'a, qui plus est, pas encore pris totalement les rênes de son personnage en en devenant aussi son scénariste. Cependant, Jérôme K. Jérôme Bloche affiche de belles dispositions et est déjà un héros attachant, dont la qualité de la production ne va aller qu'en s'améliorant.

jeudi 26 juin 2014

Critique 470 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 11 - LE COEUR A DROITE, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : LE COEUR A DROITE est le 11ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 1995 par Dupuis.
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Une nuit qu'il essaie en vain d'écrire un roman policier, Jérôme sort se rafraîchir les idées dans le quartier où il habite. Il découvre, couché sur les marches d'un escalier dehors, un clochard assoupi après avoir beaucoup bu. Le jeune homme décide de l'héberger chez lui.
Le lendemain matin, Babette, la fiancée de Jérôme, arrive chez lui mais le clochard a disparu, laissant accidentellement derrière lui un manuscrit. Tandis que, après un câlin, Babette dort, Jérôme dévore les écrits du clochard, un passionnant roman sur un tueur professionnel (qui aurait participé à l'assassinat de JFK).
Convaincu de la qualité du récit, Jérôme entreprend d'en retrouver l'auteur et, ceci fait, le persuade de le retranscrire proprement afin de le proposer à une maison d'édition. Le projet du détective aboutit et quelques mois plus tard, le livre devenu un succès remporte même le prix Goncourt.
Mais c'est alors que débarque à Paris un autre tueur, engagé pour liquider Jérôme et le clochard car son histoire n'a rien d'une fiction et ses anciens commanditaires n'apprécient pas cette publicité...

A mon sens, ce 11ème opus de la série marque un tournant dans l'oeuvre de son auteur : voilà 13 ans qu'il anime Jérôme K. Jérôme Bloche et après une dizaine d'albums dans un registre classique mais efficace de comédie policière au dessin semi-réaliste, Dodier est arrivé à maturité. A partir de là, il va donner à son oeuvre un nouvel élan avec des récits, qui sans perdre leur bonne humeur, seront plus solides et ambitieux, n'hésitant plus à s'aventurer dans le registre du suspense et exploitant à fond son casting de seconds rôles avec des personnages épisodiques mémorables.

Le clochard, ex-tueur à gages et écrivain à succès, Charlemagne est un exemple parfait de ces déclencheurs d'intrigues qui frappent d'emblée le lecteur et qu'on n'oublie pas de sitôt. Au début, on ne sait pas bien où Dodier veut nous entraîner avec lui, son manuscrit. On pense à une mise en parallèle avec l'ambition de Jérôme d'écrire lui aussi un roman noir qui fera date et sa frustration de ne pas y arriver, malgré ses expériences de détective.
Et puis, quasiment à mi-chemin (à partir de la page 22 exactement), l'auteur orchestre un rebondissement qui redirige complètement l'aventure, révélant la nature de l'intrigue, de ses principaux acteurs et entraînant Jérôme dans une chasse à l'homme palpitante.
La densité et le rythme de l'histoire se traduisent par un découpage de l'action très soutenu, et le caractère candide de Jérôme sert alors de contrepoint très habile à la traque plus dramatique enclenchée par l'arrivée du jeune tueur.
Ce second rôle remplit parfaitement sa fonction, le personnage est immédiatement glaçant, inquiétant, il représente une menace sérieuse, et jusqu'au bout Dodier va l'utiliser de manière très persuasive, jouant avec les nerfs de son héros et du lecteur.
En délaissant les effets comiques suscités par Jérôme, qui jusqu'à présent était une sorte de détective amateur sympathique mais enfantin, comme déguisé pour un rôle de composition et la plupart du temps engagé dans des enquêtes sagement distrayantes (mis à part les quelques fois où son passé était concerné), la série gagne en épaisseur, en intensité. Comme un symbole de cette évolution, le dessin en double page d'entrée de l'album ne montre plus le héros trempant une tartine dans un bol de chocolat avec son feutre sur la tête mais pensif à son bureau, réfléchissant à la résolution d'une énigme un soir.

Graphiquement aussi, Dodier a aussi effectué sa mue. Désormais, il dessine son héros avec assurance, il l'a posé physiquement définitivement en épurant son look (qui devient intemporel, à la fois décalé - le duffle-coat, le chapeau - et moderne - le polo, le jean, les baskets), son visage a conservé des rondeurs mais s'est affiné pour être celui d'un jeune homme et plus celui d'un post-ado (même s'il a conservé ses lunettes rondes).
Le reste de la distribution est aussi bien établie visuellement, avec Babette, Mme Rose la concierge ou Zelda (Dodier n'a cependant pas encore fini d'étoffer ses seconds rôles récurrents puisque Burhan, l'épicier arabe, va prendre de l'importance, en attendant d'autres figures). Et un personnage comme Charlemagne ou le tueur à ses trousses disposent d'une allure frappante dès leur apparition.
Les décors sont, quant à eux, comme toujours fabuleusement traités : Dodier sait planter son action en choisissant des lieux évocateurs et en s'inspirant de repérages précis effectués durant l'écriture de son histoire. Mais surtout, il sait toujours situer l'action de telle manière que le lecteur peut la suivre sans être perdu d'une scène à l'autre en s'appuyant sur la "base" de Jérôme, qui est comme le point d'ancrage du récit.
Les couleurs, dans un nuancier délicat, servent d'abord à conserver la lisibilité, signe que le dessinateur cherche avant tout à ce que ses images fonctionnent en noir et blanc, mais la séquence du règlement de comptes dans l'appartement de Jérôme à la fin possède quand même une ambiance soignée.

Un excellent numéro où Dodier s'affirme : la série ne baissera plus en qualité désormais. 

mercredi 25 juin 2014

Critique 469 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 7 - UN OISEAU POUR LE CHAT, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : UN OISEAU POUR LE CHAT est le 7ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 1991 par Dupuis.
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Alors qu'il se rend à la banque pour déposer le chèque d'un client, Jérôme assiste à un braquage commis par un homme armé d'un pistolet qui est en fait un jouet en plastique. Il prend la fuite avec de l'argent avant d'être appréhendé par la police, mais Jérôme est aussi embarqué car il a empêché un agent de tirer sur le voleur (et donc accusé d'avoir entravé l'exercice des forces de l'ordre). Dans la cellule voisine du voleur, il apprend pourquoi celui-ci a commis son méfait : le nommé Vanescu, qui a perdu son emploi depuis quelques mois, avait besoin de cet argent pour continuer à payer l'école privée dans laquelle sa fille, Miléna (qui ignore tout de la situation de son père), étudie.
L'arrestation de Vanescu motive la décision de la directrice de l'école à renvoyer Miléna et celle-ci entame alors une fugue, avant que les services sociaux ne viennent la prendre en charge. Elle se réfugie d'abord chez son père chez qui la police la recherche, puis s'enfuit dans une zone en banlieue où deux frères, truands mais plus bêtes que méchants, la ramènent chez leur mère.
Jérôme sort du commissariat en promettant à Vanescu de retrouver sa fille dont ils ont appris la fugue par un policier...

Alain Dodier assume tous les postes - scénario, dessins, couleurs - pour le 7ème tome des aventures de son détective privé (et ce pour la 3ème fois consécutive). C'est encore, 8 ans après sa création, la "première époque" de la série dans le sens où celle-ci privilégie un ton léger, volontiers humoristique (sans non plus être franchement comique), souligné par un dessin qui, s'il s'affirme, n'a pas encore fixé tous ses éléments (notamment dans la représentation de son héros).

L'histoire est très simple mais fertile en rebondissements, et la linéarité de la narration assure une lecture agréable, avec une succession de situations simples, des personnages bien campés, et des décors bien typés. Jérôme s'implique dans cette affaire par compassion avec un homme qui a commis des braquages sans intention malfaisante (il veut simplement permettre à sa fille de poursuivre des études dans un lycée huppé sans qu'elle sache qu'il a perdu son emploi). 
De ce fait, Dodier prend soin d'avertir le lecteur au tout début de son récit que son héros a quand même gagné de l'argent auparavant, dans une précédente enquête, ce qui évite de tomber dans le piège facile du détective philanthrope bien que fauché (même s'il est évident que Jérôme ne roule pas sur l'or). La rapidité avec laquelle l'enquête se dénoue permet aussi d'apprécier un certain réalisme car on n'imagine pas que le héros consacrerait un temps fou à résoudre ce dossier dont il sait qu'il ne lui rapportera rien.
En outre, Jérôme est activement assisté par sa fiancée Babette, qui lui sert à la fois de chauffeur, fait le guet, avertit la police quand les évènements se corsent. Mais Dodier se sert malicieusement de leur couple en glissant dans un dialogue les gentils reproches qu'adresse la jeune femme à son amoureux sur les attentions qu'il pourrait avoir pour elle en contrepartie des services qu'elle lui rend. Tout cela rend leur relation vivante et piquante, sans encombrer l'intrigue.
Les "méchants" de l'histoire ne le sont pas vraiment : les deux frères, Ange et Timothée, sont décrits comme de petites frappes qui vivent encore chez leur mère, à laquelle ils obéissent, et s'ils profitent de la présence de Miléna, ils le font sur un malentendu en attendant de tomber sur des crapules beaucoup moins sympathiques (le gang des déménageurs), dont le rôle est d'ailleurs peur développé. Le moyen par lequel Jérôme et Babette remontent la piste de tous ces truands est très facile, témoignant d'une écriture encore débutante chez Dodier (alors que par la suite il soignera beaucoup mieux ces détails).

Visuellement, donc, comme je l'évoquais plus haut, l'artiste confirme ses excellents dispositions : on trouve déjà des éléments extrêmement soignés, qui indiquent un travail de repérages en amont approfondi, notamment en ce qui concernent les décors (qu'il s'agisse des extérieurs, avec notamment la zone où évoluent les frangins, le gang, superbement reproduite ; ou les intérieurs, en particulier la maison de la mère d'Ange et Timothée ou le bistrot que fréquentent les déménageurs). On parle souvent du Paris de Tardi, avec ses ambiances incroyables, ses reconstitutions d'époque prodigieuses, mais Dodier dessine également la capitale et sa banlieue avec un incontestable brio.
La représentation des personnages trahit cependant la période à laquelle fait partie cet album : Dodier n'a pas encore trouvé complètement son héros, comme en témoigne encore son nez rond très prononcé ou sa silhouette très mince, et même quelques seconds rôles indiquent les hésitations stylistiques de l'auteur (notamment avec le personnage de Timothée). L'éncrage est aussi encore un peu épais, manquant de nuances. Mais l'expressivité et la variété des physionomies montrent quand même un dessinateur soucieux de peaufiner tout ça.
Le découpage comporte aussi quelques menues maladresses, avec la présence de flèches pour préciser le sens de lecture parfois, mais ce sera vite corrigé.

C'est un album sans prétention, sans doute encore un peu faible, mais Dodier perfectionne avec application son oeuvre, et garantit une lecture très divertissante.

lundi 23 juin 2014

Critique 468 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 24 - TEMBO TABOU (Et d'autres galipettes du Marsupilami), de Franquin, Roba et Greg


SPIROU ET FANTASIO : TEMBO TABOU (Et d'autres galipettes du Marsupilami) est le 24ème tome de la série, publié en 1974 par Dupuis. L'album comporte 4 histoires : Tembo Tabou, écrite par Greg et co-dessinée par Franquin et Roba ; La Cage, écrite et dessinée par Franquin (avec des décors de Will) ; une histoire sans titre, écrite et dessinée par Franquin; et Marsupilami-Sport, écrite et dessinée par Franquin.
(Extrait de Tembo Tabou.
Textes de Greg, dessins de Franquin et Roba.)

- Tembo Tabou (29 pages). Spirou, Fantasio, Spip et le Marsupilami sont partis pour le Kwakildila, en Afrique, pour y retrouver l'écrivain Thirstywell, porté disparu mystérieusement. Dans la jungle où ils campent, les héros croisent des éléphants rouges qui effraient les indigènes, des pygmées, victimes par ailleurs d'un racket par des bandits qui convoitent l'or sur leur territoire. Et si ces rançonneurs étaient impliqués dans la disparition de Thirstywell ?

- La Cage (6 pages). Le chasseur Bring M. Backalive est spécialisé dans la capture d'animaux rares et il croit avoir fait sa plus belle prise en attrapant un bébé Marsupilami. Mais l'animal va lui donner du fil à retordre...

- Histoire sans titre (6 pages). A Champignac-en-Cambrousse, la présence du Marsupilami occasionne une série de situations aussi amusantes pour l'animal qu'éprouvantes pour ses maîtres et le voisinage.

- Marsupilami-Sport (2 pages). Le Marsupilami fait encore des siennes en assistant à des manifestations sportives.

Quand cet album est publié par Dupuis, André Franquin n'anime plus Les Aventures de Spirou et Fantasio depuis 6 ans et ce recueil, dont il a désapprouvé la conception par la suite, est effectivement un produit fait de bric et de broc, indigne de l'éditeur et irrespectueux envers l'auteur emblématique de la série (alors conduite par son successeur, Fournier, depuis 4 albums).
Mais est-ce quand même mauvais ? 

Tout d'abord, il faut resituer historiquement le matériel de ce tome. En 1958, les éditions Dupuis passent un drôle de marché avec l'hebdomadaire "Le Parisien Libéré" : chaque semaine, celui-ci publiera six bandes inédites de Spirou et Fantasio afin d'offrir une meilleure visibilité à la série en France. La naïveté de l'éditeur belge est sidérante avec le recul puisque l'hebdo recevra ces planches sans avoir à les payer !
Mais, cependant, les auteurs, eux, sont normalement rétribués par Dupuis. Les auteurs, car il y en a plusieurs : en effet, en 1958, Franquin est un homme bien occupé puisqu'il signe la série Spirou et Fantasio, de nombreuses illustrations pour le "Journal de Spirou", mais aussi Gaston Lagaffe (depuis 1957), sans oublier Modeste et Pompon (avec des scénarios de Greg et Goscinny) chez le concurrent, "Le Journal de Tintin" (que l'auteur a rejoint à la suite d'une brouille financière avec Dupuis, un différend vite réglé mais qui n'empêchera pas Franquin d'honorer son engagement pendant 4 ans avec les éditions du Lombard).

Quand le deal avec le "Parisien Libéré" est conclu, Franquin doit recruter pour l'aider dans cette nouvelle tâche. Son fidèle décoriste Jidéhem officiant déjà sur Spirou et Fantasio et Gaston, l'artiste donne sa chance à Jean Roba (qui a six ans de moins que lui et n'est pas encore connu comme le créateur de Boule et Bill) et sollicite encore une fois la plume de Greg. La boucle est bouclée : ayant lui-même débuté dans le "studio Gillain", Franquin est à son tour à la tête d'une équipe (même si, dans les faits, cela sera moins familial qu'avec Jijé et ses copains Morris et Peyo à la fin des années 40).

De 1958 à 1960, Dupuis et le groupe conduit par Franquin fournira ainsi trois histoires courtes inédites pour "Le Parisien Libéré" - Tembo Tabou, Les Hommes-Bulles et Les Petits Formats (ces deux dernières seront publiées en albums comme récits principal ou secondaire du tome 17, Spirou et les Hommes-Bulles).
Pourquoi alors Tembo Tabou (l'histoire et l'album) sont-ils parus si tardivement en recueil ? Il semble que ce soit le manque de matériel suffisant pour constituer un album qui ait retardé l'affaire, mais aussi le fait que Dupuis ait assemblé ce produit dans le cadre d'une édition avec la Hollande dans les années 70. Quoi qu'il en soit, il est surtout évident que, même si Fournier rencontrait un beau succès depuis sa reprise de la série, Dupuis a toujours souhaité qu'il produise plus et plus vite (ce qui conduira le breton à jeter l'éponge et l'éditeur à vouloir confier le titre à plusieurs équipes d'auteurs au début des années 80) et puis promettre un "inédit" de Franquin était la promesse de ventes encore meilleures.

Le contenu, maintenant : il est bien entendu très inégal, mais demeure étonnamment agréable. L'histoire principale, qui donne son titre à l'album, a été réalisée, comme Les Hommes-Bulles et Les Petits Formats, à "six mains", même si Tembo Tabou a servi à essuyer les plâtres de ce dispositif. Dans les faits, cela se traduisait ainsi : Franquin a laissé carte blanche à Greg pour inventer l'intrigue (même si on devine que l'artiste a suggéré une aventure exotique), puis il découpait les planches en dessinant précisément les héros, les véhicules et les éléphants (un animal qu'il affectionnait particulièrement) tandis que Roba se chargeait des personnages secondaires et de la plupart des décors.
Le récit est amusant et bien construit, Greg y fait preuve de maîtrise et de sobriété (y compris dans les dialogues qui échappent à son goût des bavardages). Cette expédition le long du fleuve Labatou-Tobou à la recherche de Thirstywell a même des faux airs de Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad. En tout cas, il y a de l'action et des scènes mémorables, où le Marsupilami est bien mis en évidence (on lui découvre un nouveau don : il est fourmilier !).
Visuellement, le combo Franquin-Roba aboutit à un résultat de toute beauté : la représentation de cette Afrique de carte postale est magnifique, le découpage est classique mais d'une fluidité exemplaire, on se régale.

La Cage est un court récit ultérieur et cela se voit tout de suite avec le dessin de Franquin qui a alors beaucoup évolué pour adopter un trait plus nerveux, un tracé moins fermé. Ce qui sert d'histoire est vite expédié (même si l'auteur racontera qu'il aurait aimé exploiter davantage le personnage de Backalive, le chasseur) et n'est qu'un prétexte pour mettre en scène le Marsupilami, même s'il n'accomplit là rien de plus extraordinaire que dans les meilleurs épisodes où il accompagnait Spirou et Fantasio.
Will (le futur dessinateur de Tif et Tondu, qui avait déjà assisté Franquin sur Les Pirates du Silence, le tome10 de Spirou et Fantasio, et dont il dessinera plus tard Isabelle, co-écrit par Yvan Delporte et Macherot) s'en donne à coeur joie pour représenter la jungle palombienne. 
Franquin reconnaîtra que s'il avait gardé la propriété exclusive du Marsupilami, c'était parce qu'il était convaincu que la bestiole pouvait vivre dans une série à elle. Commercialement, il est vrai que c'est devenu une affaire juteuse, avec des albums et une flopée de produits dérivés. Mais le même Franquin admettra plus tard qu'il avait, en privant ses successeurs à la tête de Spirou, brisé un des éléments de la dynamique de la série (un peu comme il s'était passé de Seccotine en se laissant convaincre par l'équipe éditoriale, certains amis et lecteurs, qu'elle n'apportait rien d'essentiel). La Cage est l'illustration parfaite de cet erreur stratégique de Franquin.

On peut passer aussi vite sur l'histoire sans titre et Marsupilami-Sport, deux greffons très dispensables (à moins d'être vraiment inconditionnels de la créature), juste là pour arriver à un album de 46 pages. Certes, le Marsu est irrésistible, il suffit de le voir en action pour avoir le sourire, et Franquin, même sans forcer son talent, est capable de suggérer le mouvement avec une facilité confondante. Mais bon, on comprend aussi pourquoi il n'était pas content de voir ces pages dans un album de Spirou à cause d'un éditeur juste bon alors à faire un "coup" commercial pathétique.

Voilà, c'est un peu du Spirou hors-série, une ultime relique de Franquin avec le héros, et un produit sans gloire. Mais Tembo Tabou est un petit épisode sympa en soi (plus que QRN sur Bretzelburg et encore plus que Panade à Champignac/Bravo les Brothers), vestige d'une époque bien antérieure à sa publication en album, quand la série alignait les classiques.

mardi 17 juin 2014

Critique 467 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 19 - PANADE A CHAMPIGNAC & BRAVO LES BROTHERS, de Franquin (avec Peyo, Gos et Jidéhem)


SPIROU ET FANTASIO : PANADE A CHAMPIGNAC & BRAVO LES BROTHERS est le 19ème tome de la série, écrit par Franquin avec Gos et Peyo (pour la première histoire) et dessiné par Franquin avec l'aide Jidéhem pour les décors (pour la première histoire), publié par Dupuis en 1969.
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 (Extrait de Panade à Champignac.
Textes de Franquin, Gos et Peyo, dessins de Franquin et Jidéhem.)

- Panade à Champignac (36 pages). Pour changer les idées à Fantasio, en pleine crise de surmenage à la rédaction du "Journal de Spirou", Spirou l'emmène rendre visite au Comte de Champignac, qu'ils n'ont pas vu depuis longtemps. A leur arrivée au château du savant, il le trouve épuisé, et pour cause : il doit s'occuper de Zorglub qui, victime de sa zorglonde, a régressé au point de se conduire comme un nourrisson !
Pour soulager le Comte et lui permettre d'accélérer ses recherches pour guérir Zorglub, Spirou et Fantasio acceptent de jouer les baby-sitters. Mais, dans l'ombre, un ancien soldat de leur adversaire, Otto Paparapap, se prépare à récupérer son chef qu'il croit retenu contre son gré...

(Extrait de Bravo les Brothers.
Textes et dessins de Franquin.)

- Bravo les Brothers (21 pages). Gaston Lagaffe offre à Fantasio pour son anniversaire trois singes savants qu'il a achetés à un cirque dont le dresseur a été renvoyé par le directeur. Les animaux sèment une pagaille folle dans les bureaux du "Journal de Spirou", bien aidés par Gaston, et malmènent durement les nerfs de Fantasio. Spirou part alors à la recherche du dresseur...
 
Trois ans après la publication chaotique de QRN sur Bretzelburg, André Franquin entame la réalisation de son 19ème tome des Aventures de Spirou et Fantasio en s'estimant à nouveau prêt. Il déchante vite en affrontant une nouvelle crise d'inspiration que sa déprime persistante aggrave. Se confiant à son ami et collègue Peyo (alias Pierre Culliford, le papa de Johan et Pirlouit et des Schtroumpfs, qu'il a commencé à côtoyer lors de son apprentissage au studio Gillain à la fin des années 40), ils conviennent d'un marché : Peyo, avec son assistant Gos (alias Roland Goosens, qui a travaillé sur les Schtroumpfs et dessiné quelques Gil Jourdan), aide Franquin à développer son histoire et réciproquement.

Je vais être direct : je n'ai pas une grande affection pour cet album, le dernier du run de Franquin sur la série. Pourtant, l'auteur en était très content, malgré sa conception difficile, il le considère même (dans ses Entretiens avec Numa Sadoul : Et Franquin créa Lagaffe) comme un de ses préférés, surtout graphiquement, un des rares qu'il a plaisir à refeuilleter.
Pour moi, les soucis commencent dès le début de l'histoire avec la présence de Gaston, qui n'en est pas à sa première apparition dans Spirou mais qui symbolise ici la préférence affichée de Franquin - cette préférence ne se discute pas : Gaston est sa création, sa série représente d'une certaine manière le sommet de la carrière de Franquin, et après 23 années consacrées à Spirou, il est légitime que l'auteur se soit lassé du groom. 
Or, tout comme il estimait que ce fut une ânerie de réunir Gaston et le Marsupilami dans le recueil Tembo Tabou (un album assemblé de récits épars par Dupuis, compté comme le 24ème tome de la série et sorti après les 4 premiers épisodes de Fournier), je considère comme une erreur d'avoir voulu intégrer Gaston aux aventures de Spirou, car cela entraîne la série vers la comédie burlesque au détriment de l'aventure humoristique, en dénaturant donc le caractère même.

Dans Panade à Champignac, l'effet n'est pas trop flagrant car Gaston n'apparaît que brièvement au début, mais la suite ne rattrape pas vraiment l'affaire. Déjà dans QRN..., le personnage du tortionnaire Dr Kilikil semblait traduire l'agacement et la volonté de maltraiter les héros (Fantasio en particulier qui était écrit de manière schizophrène en apparaissant à la fois dans les pages de Spirou, en tant que partenaire sympathique du héros, et celles de Gaston, où il était le supérieur hiérarchique de ce dernier mais nettement plus irritable et désagréable). Franquin a décidé ici de pousser le bouchon encore plus loin en montrant d'abord Fantasio au bord du burn-out (comme celui que subit l'auteur) puis le Comte de Champignac comme un vieillard usé par la garde d'un Zorglub ayant régressé intellectuellement comme un bébé. Il y a comme une volonté de casser la série, ses codes, qui est, je trouve malvenu, bêtement méchante, comme si Franquin avait décidé de se passer les nerfs sur des personnages dont il ne voulait plus.

L'histoire proprement dite avait pourtant du potentiel et Franquin révéla son projet initial à Numa Sadoul, une intrigue ambitieuse qui devait courir sur deux tomes mais qu'il a abandonné parce que cela réclamait une documentation importante (en montrant Zorglub retourner à l'école, traverser à nouveau l'adolescence jusqu'à redevenir mentalement adulte et peut-être libéré de ses frustrations qui en faisaient un apprenti dictateur). Je ne sais pas si cela aurait été meilleur, moins ouvertement farceur - j'en doute, mais c'est sans doute parce que Zorglub ne m'a jamais beaucoup plu, tout son folklore (la zorglonde, la zorglangue, sa rivalité avec Champignac) ne m'a jamais passionné, et il avait quand même déjà eu droit à deux albums.
Quoi qu'il en soit, ça n'a abouti qu'à un récit lourdingue, que je ne trouve pas drôle. Franquin a, à mes yeux, loupé son coup - et sa sortie. Il subsiste un morceau de bravoure (la course folle de Zorglub dans son landau, poursuivi par Spirou, Fantasio, Spip, le Marsupilami et Otto Paparapap) qui ferait passer la séquence mythique du Cuirassé Potemkine pour une broutille, mais c'est tout.

Le dessin est lui aussi inégal. Si le sens du mouvement de Franquin est et reste fabuleux, avec un découpage prodigieux, et que la contribution du précieux Jidéhem permet aux décors (la campagne, le château, Champignac-en-Cambrousse, etc) d'être très bien campés, le trait du dessinateur n'a plus rien à voir avec celui de mes épisodes préférés de la série - on est ici en plein mode Gaston, avec cette nervosité, cette tension, ce "lancé" (pour reprendre un terme de l'artiste) typique de la deuxième partie de sa carrière, et qui rompt trop avec la ligne plus élégante et pourtant aussi dynamique des albums des années 50.
Ce n'est pas ainsi que j'aime tout simplement Spirou par Franquin.

Passons ensuite, mais rapidement, au second chapitre de l'album, le cultissime Bravo les Brothers. Il s'agit d'un vrai crossover entre Spirou et Fantasio et Gaston, mais là, Lagaffe vole vraiment la vedette au duo de héros, entraînant avec lui tout l'épisode dans son univers déjanté.
Pourtant, ce qui peut se lire comme une sorte de super-épisode de Gaston Lagaffe avec Spirou et Fantasio en guest-stars ne réussit pas à être aussi drôle et abouti que les gags en une page du célèbre héros sans emploi de Franquin. C'est plutôt un objet bâtard, souvent prétexte à dessiner des animaux plus qu'à animer une histoire (dont l'argument est déjà bien mince).
Les trois singes ravageurs offerts à Fantasio et qui provoquent une série de catastrophes aussi prévisibles que spectaculaires sont moins drôles que Gaston dans ses strips ou ses inventions (comme en témoigne d'ailleurs la cire pour parquets qui brille sans glisser vue au début de Panade à Champignac, très efficace - au point de dissoudre le sol !). Qu'est-ce qui a pu faire croire à Franquin que dessiner ces chimpanzés serait si drôle et tiendrait le coup sur une vingtaine de pages ? Et tout ça pour conclure de manière si niaise... 
Pourtant, cet épisode est porté aux nues par de nombreux fans, et Dupuis l'a même réédité dans un album à part !

Le dessin, entièrement réalisé par Franquin, est bien, sans être transcendant. Je ne sais pas quoi en dire de plus. Quand j'étais plus jeune et que je préférai Gaston à Spirou, le style de Franquin à cette époque me plaisait davantage, mais en me replongeant dans l'oeuvre du maestro, je suis tombé amoureux de son trait des années 50, d'une lisibilité et d'une beauté bien plus grande. Aujourd'hui, quand je relis Panade à Champignac et Bravo les Brothers ou les albums de Gaston, je suis dérangé par l'hystérie du trait, qui reflétait en fait l'évolution personnelle de l'artiste, les conséquences de ses ennuis de santé, sa relation à la bande dessinée.

Voilà, en fait, pourquoi, j'ai tant tardé à critiquer la fin du run de Franquin sur Spirou et Fantasio (même si je suis content d'avoir écrit sur tous ses albums) : je n'aime pas rédiger d'articles comme celui-ci parce qu'il est toujours délicat de ne pas sombrer dans une prose qui confond la déception et le ressentiment. Je suis un grand fan du Spirou de Franquin (et de Franquin en général) même si j'ai plus de mal avec ses derniers tomes, et son tout dernier en particulier - mais une grande oeuvre, c'est aussi cela, une somme de livres où tout n'est pas bon et qui donne à voir une évolution sur une période conséquente. 

vendredi 13 juin 2014

LUMIERE SUR... JORDI BERNET

 JORDI BERNET
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Torpedo :

Critique 466 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 9 - L'ABSENT, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : L'ABSENT est le 9ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 1993 par Dupuis.
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Qui a attiré Jérôme K. Jérôme Bloche dans le Marais-Poitevin chez une certaine Mme Collibert qui ne s'y trouve plus ? Le jeune détective comprend vite en revenant chez lui qu'on a voulu l'éloigner de chez lui, mais il en ignore la raison.
De retour d'un voyage, sa fiancée, l'hôtesse de l'air Babette, découvre avec la concierge de l'immeuble et une de ses voisines que Jérôme a disparu et que son appartement a été mis sans dessus-dessous à la faveur des bruyants travaux en cours dans la rue.
La police ne considère pas l'affaire bien grave car il n'y a pas eu effraction ni d'indices concluants pour mener une enquête. Qu'à cela ne tienne : Babette décide de retrouver Jérôme elle-même, avec le concours de Mme Rose et Zelda. Et c'est en fouillant la cave du disparu qu'elles trouvent par hasard un petit sac contenant un diamant. A qui appartient-il ? Sûrement à celui (ceux ?) qui a enlevé Jérôme, sans doute un ancien locataire de l'immeuble et de l'appartement du jeune homme, qui l'avait caché là en comptant les récupérer un jour...

Pour la neuvième aventure de son héros, Alain Dodier est désormais à l'aise comme auteur complet puisqu'il anime seul la série depuis trois tomes. Il a trouvé le ton juste, un mélange de comédie et d'intrigues policières, alternant les épisodes dans Paris (la base de Jérôme Bloche) et en Province (où des clients font appel à lui), avec un casting bien établi (Babette, Mme Rose, Zelda). C'est aussi un personnage dont on a appris les origines (dans le tome 4, Passé recomposé), qui lui ont conféré une vraie sensibilité, nuançant son caractère léger.

Dodier décide donc avec L'absent de surprendre ses lecteurs, en douceur mais non sans audace, en développant une histoire où son héros disparaît rapidement (au bout de 6 pages) ; à la charge de son entourage de le retrouver et de résoudre l'affaire qui a conduit à cette éclipse.
L'enjeu le plus évident est de donner un vrai rôle à Babette, la fiancée du héros, qui jusqu'à présent se contentait de ce rôle assez figuratif, mais aussi d'exploiter des personnages comme Mme Rose, la concierge, ou Zelda, cette ancienne actrice devenue voyante (même si elle doute de ses dons extralucides).
Se passer ainsi du rôle principal de la série représente toujours un risque si ceux qui occupent à sa place le devant de la scène s'avèrent moins attachants que lui. Mais Dodier réussit à rendre l'enquête de Babette et la jeune fille elle-même suffisamment intéressantes pour qu'on les suivent pendant 35 pages. Le tempérament pugnace, casse-cou et le charme qu'il parvient à lui donner, ainsi que la sympathie naturelle qu'inspirent ses deux complices, Mme Rose et Zelda (qui échappent aux poncifs des vieilles dames simplement là pour faire de la figuration ou offrir un contraste avec la jeunesse de Babette), font du récit une aventure très divertissante, où on n'a aucun mal à partager leurs doutes, leurs agacements envers la police, mais aussi leur volonté de résoudre l'affaire. 
L'intrigue est très bien bâtie, crédible, avec quelques scènes d'action, du suspense, des adversaires coriaces. C'est très solide.

Le dessin de Dodier a atteint à ce stade de la série sa maturité : il est loin le temps où entre les hésitations entre académisme et style cartoony produisait un résultat maladroit, avec un encrage gras et des couleurs qui ont mal vieilli. Désormais, le trait rond, simple et réalisme, est parfaitement dosé : l'artiste s'est révélé capable de soigner les visages, leurs expressions, les physionomies, les attitudes, avec sobriété et justesse (il suffit de voir avec quelle subtilité il arrive à montrer que Zelda peine à grimper les marches d'un escalier).
De même qu'il a trouvé comment animer son héros, en lui donnant une allure et une figure désormais reconnaissables et régulières, Dodier réussit à faire de Babette une jolie fille qui n'a rien d'une vulgaire bimbo : elle a du charme, cette brunette avec ses tâches de rousseurs, ses grands yeux marrons, dans l'imperméable et avec le feutre de son amant. La séquence où elle se déguise en prostituée pour approcher un des méchants la voit affublée d'un accoutrement moins chic mais c'est finement joué de la part du dessinateur qui, ainsi, prouve bien que son personnage improvise en se fardant outrageusement, comme elle imagine que le sont les tapineuses.
Enfin, les décors témoignent du soin avec lequel Dodier effectue des repérages pour ses histoires, afin de toujours bien situer les personnages et s'amuser avec les ambiances, qu'il s'agisse des ruelles mal famées de la capitale ou de la campagne marécageuse du Poitou.

Jérôme K. Jérôme Bloche est vraiment une des séries françaises les plus agréables et bien faîtes, réalisé par un auteur très complet, et ce tome 9 est un de ses meilleurs opus.

jeudi 12 juin 2014

Critique 465 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 18 - QRN SUR BRETZELBURG, de Franquin et Greg


SPIROU ET FANTASIO : QRN SUR BRETZELBURG est le 18ème tome de la série, co-écrit par Franquin et Greg et dessiné par Franquin, publié en 1966 par Dupuis.
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Fantasio a fait l'acquisition d'un transistor radio miniature dernier cri - et justement l'appareil est aussi petit que puissant par le volume. Excédé par ce vacarme, Spip mord Fantasio au mollet et il échappe l'appareil que le Marsupilami avale en le prenant pour un caramel, mais la la radio continue d'émettre à pleine puissance.
Un voisin, Marcelin Switch, qui s'adonne à sa passion pour les communications radio, a intercepté les messages du roi de Bretzelburg, sous la coupe de son général en chef, Schmetterling, mais des interférences brouillent leurs échanges. Switch remonte jusqu'à la source de ces parasites dues au transistor avalé par le Marsupilami, chez Spirou.
Après que Fantasio et son ami aient écouté l'histoire de Switch, Spirou transporte le Marsupilami, qui s'est assommé volontairement pour détruire la radio logée dans son nez, chez le vétérinaire. Fantasio accepte de garder la maison de Switch, qui a accompagné Spirou, mais il reçoit alors la visite de deux agents de la police d'état du Bretzelburg qui le prennent pour le correspondant du roi et l'enlèvent.
De retour chez Switch, ce dernier et Spirou apprennent par la police, alertée par une voisine, que Fantasio a été kidnappé et comprennent vite qu'il s'agit d'un coup des autorités du Bretzelburg. Les deux hommes partent le délivrer, malgré les appréhensions de Switch. En attendant les secours, Fantasio devra résister à la torture, et espérer que le général Smetterling ne déclenche une guerre avec le Maquebasta avant...

Pour son avant-dernier album, c'est un Franquin las et très fatigué que nous retrouvons aux commandes : depuis 20 ans qu'il anime les Aventures de Spirou et Fantasio, il a fait feu de tout bois, allant même jusqu'à signer chez le concurrent, "Le Journal de Tintin", pour y créer (à la suite d'une brouille passagère avec Dupuis) Modeste et Pompon, puis imaginant Gaston qu'il développera dans sa propre série. Ajoutez à cela les innombrables couvertures réalisées pour "Le Journal de Spirou" et d'autres collaborations (comme Sophie, qu'il co-écrit avec son ami Jidéhem, qui dessine le titre, à partir de 1965)... Bref, Franquin est en surchauffe.
Ce qui devait arriver arrive et après une quinzaine de pages pour ce 18ème album de la série, l'auteur est victime d'un burn-out. Il part se mettre au vert chez sa fille Isabelle et se retape en se consacrant à Gaston. Mais il lui faut quand même achever cette histoire de Spirou et appelle à nouveau Greg, avec qui il a déjà collaboré sur le diptyque de Zorglub et Le Prisonnier du Bouddha (tomes 14-15 et 13) pour l'aider à boucler le scénario. Mais le mal est fait à tous les niveaux : Franquin, qui ne se sentait déjà plus motivé par Spirou, ne signera plus qu'un album après celui-ci, en 1968, et avouera ne s'être jamais totalement rétabli ; quant à ce 18ème tome, il reste beaucoup moins bon que ses prédécesseurs.

J'ai hésité avant de m'atteler à sa critique car il me fallait le relire et je ne gardai pas un bon souvenir de la première fois. J'avais eu l'impression que la magie n'opérait plus, et à l'époque, j'ignorai la genèse difficile de ce récit, les affres traversés par Franquin. De manière plus globale, même si j'aime le diptyque de Zorglub, c'est à partir de là que j'ai trouvé le run de Franquin moins inspiré, peu convaincu par son partenariat avec Greg (alors que Le Prisonnier du Bouddha est excellent), et que Spirou et les hommes-bulles, conçu avec Roba, est également (très) moyen.

Néanmoins, j'ai été agréablement surpris en redécouvrant QRN sur Bretzelburg qui, sans renouer avec le brio des classiques de Spirou par Franquin, se lit facilement. Le récit souffre de longueurs, de baisse de rythme, ses 60 pages manquent de fluidité, et la dernière partie de l'histoire (grosso modo, les 10 dernières pages, lorsque Spirou et Fantasio sont réunis avec Spip, le Marsupilami, et Switch, puis les résistants du Bretzelburg, Trinitro et Helmut) se traîne, avec d'ultimes rebondissements superflus.
Mais avant cela, le scénario ne souffre pas tant que ça : la contribution de Greg semble s'être matérialisée dans la charpente même du script et la rédaction des dialogues. Sur un canevas classique et éprouvé, Franquin et son acolyte développent une intrigue habile et efficace, dans laquelle la politique s'invite de manière explicite avec ces militaires à la fois félons et imbéciles, un roi manipulé, mais aussi des seconds rôles beaucoup plus sombres comme le tortionnaire Doktor Kilikil (auquel, de manière très troublante, Franquin donne ses propres traits - certes, ce n'est pas le premier dessinateur à se croquer en méchant, comme le fit Edgar Jacobs avec Olrik, mais cette incarnation-là semble à la fois dire à quel point l'auteur n'en peut plus de Spirou et traduit littéralement son envie de malmener ses héros).
L'autre attraction de cet opus est le Marsupilami, la seule des créations apportée à Spirou par Franquin dont il conservera la propriété après son départ de la série. Le prodigieux animal a droit à de longues scènes où il vole la vedette à tout le monde, parfois infortuné (avec le transistor qu'il a gobé), parfois sauveur providentiel (quand il gagne le Bretzelburg tout seul et libère Fantasio). Franquin, qui reconnaissait avoir attribué trop de capacités extraordinaires à sa créature, corrige le tir en le réutilisant comme à ses débuts, c'est-à-dire un animal étonnant mais imprévisible (il prend par exemple le temps de se goinfrer avec la nourriture du Dr Kilikil avant d'aider Fantasio). Ce recentrage est bienvenu, mais étrangement Franquin, en privant ses successeurs de continuer à utiliser le Marsupilami ne lui rendra pas service : comme il l'admettra là aussi plus tard, il avait cassé une dynamique de groupe et commis une erreur de jugement en estimant que sa créature pouvait exister de façon intéressante dans ses propres aventures.

Visuellement, le break pris par Franquin au début de l'album reste imperceptible, son dessin ne souffre pas d'une baisse de qualité significative. Mais l'artiste n'est plus le même que dans les années 50, lorsque son trait possédait cette simplicité et cette vivacité mêlées, d'une folle élégance.
Au fil du temps, le crayon qui swinguait est devenu plus nerveux, avec un tracé un peu plus frustre, terriblement tonique mais moins fin. Techniquement, il semble que Franquin utilisait moins la plume et plus le pinceau, et parfois cela aboutit à des plans aux finitions moins jolies, parfois à des idées dont la traduction picturale est fulgurante (par exemple, lorsque Spirou, le Marsu, Spip, Fantasio et Switch rampent dans une galerie souterraine pour échapper à l'armée du Bretzelburg et vont rencontrer les résistants, avec plusieurs plans en silhouettes noires).
Le découpage reste cependant étonnamment dense, avec des planches de plus de dix cases souvent, des valeurs de plans très variées. L'expressivité des personnages et le soin apporté aux décors (sans l'aide d'assistants comme Jidéhem) sont aussi exemplaires pour un dessinateur en proie à de telles difficultés personnelles alors.

Même si la couverture de l'album spoile grandement l'histoire, et que sa fabrication a été compliquée, QRN sur Bretzelburg possède sinon les qualités d'un vrai bon opus, celles du témoignage sur la fin mouvementée du run de Franquin. 

mercredi 11 juin 2014

Critique 464 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 1 - 4 AVENTURES DE SPIROU... ET FANTASIO, de Franquin


4 AVENTURES DE SPIROU... ET FANTASIO est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Franquin, publié en 1950 par Dupuis.
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- Spirou et les plans du robot (14 pages). Le savant Samovar s'est blessé lors de sa dernière expérience. Les journaux annoncent son transfert dans un hôpital, ce qui inquiètent Spirou et Fantasio, soucieux que les plans d'un robot construit par le scientifique ne tombent entre de mauvaises mains. Leurs craintes sont fondées car des bandits organisent l'enlèvement de Samovar...

- Spirou sur le ring (20 pages). Les exploits de Spirou lui valent l'admiration des gamins mais l'un d'eux, le teigneux Poildur, défie le héros en lui proposant un combat de boxe. Avec l'aide de Fantasio, il s'entraîne tandis que son adversaire, qui veut s'assurer la victoire, terrorise les gosses pour qu'ils le soutiennent. Le match a lieu, mais le complice de Poildur fait tout pour faciliter la partie à ce dernier, quitte à tricher...

- Spirou fait du cheval (7 pages). Fantasio rend visite à Spirou pour l'inviter à une randonnée équestre. Une superbe monture attend le premier tandis que son ami a droit à un canasson à l'humeur très fantasque, ce qui va provoquer divers incidents durant le parcours...

- Spirou chez les Pygmées (21 pages). Spirou entraîne Spip à la campagne pour un pique-nique quand ils tombent nez à nez avec un léopard. Le fauve le suit jusque chez lui où il est grassement nourri. Spirou se renseigne auprès du zoo pour savoir si l'animal ne s'en est pas échappé, puis cherche à le confier au bureau des objets perdus. Fantasio remarque alors dans le journal que la bête appartient à l'empereur de Lilipanga, domicilié non loin. Cet homme est en fait un colon blanc qui règne sur une île au large des côtes du Congo mais dont les indigènes se livrent à une guerre insoluble. Spirou et Fantasio suivent l'empereur là-bas et vont tâcher de remédier à cette situation...

C'est en 1946 qu'André Franquin hérita de Spirou et Fantasio, dont Joseph "Jijé" Gillain n'avait plus le temps de s'occuper, et ces 4 Aventures rassemblées dans cet album, le premier publié par Dupuis, permettent donc de découvrir les premiers efforts de celui qui fera du groom le héros populaire qu'il est encore aujourd'hui.
En examinant attentivement quelques signatures dans des coins de cases, on peut noter que Franquin a commencé son oeuvre en 1947 et achèvera ces épisodes en 1949, mais durant ce temps, il va déjà affirmer son style, en se détachant de l'influence de Jijé, qui l'a formé.

Les quatre récits sont d'un intérêt inégal : Franquin développe réellement des intrigues pour Les plans du robot et Chez les Pygmées, quand pour Sur le ring et Spirou fait du cheval, il se contente de broder sur un argument. Néanmoins, quelle que soit la construction, on note déjà que l'auteur déroule des séquences, en n'hésitant pas à en exploiter les ressorts comiques quand ils l'inspirent, plus qu'il ne développe de véritables scénarios très aboutis : comme il l'a souvent avoué ensuite, jusqu'à ce qu'il collabore avec Greg (à partir du Prisonnier du Bouddha, tome 14), et encore avec beaucoup de liberté, Franquin improvisait ses histoires, les écrivait au fur et à mesure, au fil des planches, et c'était à la fois une méthode qui lui offrait de l'espace mais aussi générait beaucoup d'appréhension (cela finira même par le bloquer à la fin de son run, quand la lassitude le gagnera et qu'il ne pourra plus gérer plusieurs séries à la fois).
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Pour Les plans du robot, Franquin poursuit en fait une histoire amorcée par Robert "Rob-Vel" Velter avec le savant fou Samovar, l'archétype du scientifique multi-cartes qui mène aussi bien des recherches sur l'atome (une terreur issue en droite ligne des bombardements américains sur le Japon à la fin de la seconde guerre mondiale, et qui hantera Franquin durant toute sa carrière) que dans la robotique. A partir de ces éléments (la convalescence de Samovar et l'invention de ses robots), l'auteur tire une course-poursuite haletante dans laquelle Spirou va affronter un groupe de bandits souhaitant dominer le monde grâce aux robots en kidnappant Samovar.
Le génie de Franquin s'exprime par des pages très denses (souvent d'une quinzaine de cases) avec des automobiles (dont il était un fabuleux dessinateur) se pourchassant à une allure folle, évitant ou pas tous les obstacles. On est en pleine "slapstick comedy", avec des enchaînements délirants mais d'une fluidité ébouriffante, directement emprunté au cinéma muet et surtout au dessin animé, puisque Franquin a brièvement travaillé dans l'animation, vouait une grande admiration aux films de Walt Disney et suivit même Jijé avec Morris aux Etats-Unis en 1948 pour tenter l'aventure américaine (mais, casanier, il sera le premier à en revenir).
Bien qu'il ait toujours eu du mal à s'attacher au personnage de Spirou, qu'il considérait comme une "coquille vide", Franquin se contredit dans son oeuvre en en faisant un héros qui ne tient pas en place et agit pour éviter des catastrophes. C'est lui la vraie vedette, Fantasio n'est qu'un sidekick qui se greffe aux aventures et c'est alors un partenaire bien différent psychologiquement de ce qu'il deviendra ensuite (recommandant sans cesse la prudence à Spirou, doté d'un caractère frivole, mais cependant totalement repensé par rapport à la création de Jijé qui en avait fait un zazou extraordinairement laid). Idem pour Spip, qui n'est pas encore un écureuil paresseux et râleur mais le compagnon domestique de Spirou, qui porte son calot, lui sert de guetteur.

Visuellement le trait de Franquin est aussi très différent : c'est encore l'élève de Jijé avec ce tracé rond, fin, des perspectives bien définies, un art consommé pour tirer au maximum parti d'une suite de petites vignettes dans lesquelles il arrive à faire rentrer un ou plusieurs personnages, un décor, tout en veillant toujours à la lisibilité de la composition et à des enchaînements très découpées, dignes d'un storyboard de cartoon.
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Spirou sur le ring date de 48 et, pour ceux qui ont lu (si ce n'est pas fait, corrigez vite cette lacune) Le Journal d'un Ingénu, ce petit récit a été une inspiration manifeste pour Emile Bravo (et aussi pour Al Séverin, dans l'album Spirou sous le manteau). Fantasio y joue encore l'assistant du héros, l'entraînant pour un match de boxe accepté à la suite d'un défi lancé par un gosse cruel et brutal nommé Poildur.
Si l'idée tient sur un timbre-poste, Franquin s'en sert pour resituer Spirou socialement : on devine que le groom aventurier a été lui aussi un de ces gamins bruxellois de condition modeste avant d'être chasseur au "Moustic-Hôtel" (puisque c'est en observant les adolescents qui servaient sur les paquebots dans leurs tenues rouges que Rob-Vel, son créateur, l'imagina).
De même, si Poildur est un garçon antipathique, Franquin ne peut s'empêcher de le sauver à la fin, et cela préfigure d'autres personnages futurs, adversaires de Spirou plus bêtes que méchants (tel Zorglub).
L'histoire défile très rapidement, en deux actes : d'abord, l'entraînement de Spirou, mis en parallèle avec les méfaits de Poildur, puis le combat entre Spirou et Poildur, durant lequel les tricheries de ce dernier et de son complice suscitent la révolte des supporters du héros, menée par P'tit Maurice.

Franquin déploie des trésors d'inventivité pour mettre cela en images de la manière la plus vivante et efficace possible, toujours en s'appuyant sur un découpage très rigoureux, avec des pages qui comptent fréquemment une quinzaine de cases. Mais il s'autorise aussi des plans plus larges, admirablement composés et fournis, des hors-champs très astucieux, des plans silhouettés jubilatoires (lorsque Spip affronte le rat de Poildur sous le ring durant le combat).
Les personnages sont extrêmement expressifs, tout en conservant la charte graphique de Jijé : Spirou a encore cette allure très fine, presque féminine, que lui avait donné Joseph Gillain, mais Franquin en revanche tient déjà son Fantasio, toujours élégant, grand et mince. Et la galerie de minots qui peuple le récit est franchement incroyable, Franquin leur donnant à chacun une incarnation distincte.
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Spirou fait du cheval est le segment le plus faible du recueil, mais pas le moins sympathique ni dénué d'intérêt. Il est bien sûr facile de sur-interpréter des pages comme ça et d'y voir des signes annonciateurs de grandes idées ultérieures, mais comment ne pas penser en voyant le cheval Plumeau que monte Spirou à une sorte d'ancêtre du Marsupilami ? Leurs comportements sont identiques, à la fois cocasses, sauvages, farceurs, bref incontrôlables.
Franquin s'amuse avec ce prétexte de sortie équestre pour mettre en scène une série de catastrophes amusantes comme l'animal de Palombie en provoquera plus tard. C'est léger certes, mais très marrant.

Et fantastiquement dessiné ! Il y a quelque chose de fascinant à étudier le découpage de Franquin : ses cases s'enchaînent avec une telle rapidité, les mouvements se décomposent avec un tel naturel, qu'on les lit d'abord puis on les relit ensuite afin de décortiquer cette mécanique si bien huilée, avec des entrées et des sorties de cadre d'un dynamisme éblouissant.
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Enfin, Spirou chez les Pygmées offre là aussi matière à spéculer sur les germes du run de Franquin. Cet épisode est lui aussi divisé en deux actes distincts : le premier permet de savourer le génie gaguesque de l'auteur à partir d'une situation absurde (la rencontre et la cohabitation de Spirou avec un léopard), le second s'inscrit dans la veine du récit d'aventures en entraînant Spirou et Fantasio dans cette Afrique des années 40, quand le Congo était encore une colonie belge et les indigènes des "sauvages" considérés avec plus ou moins d'humanisme.
En lisant ça, on ne peut que penser au futur chef d'oeuvre La Corne de Rhinocéros (tome 6), réalisé pourtant 8 ans plus tard. Franquin écrit et dessine le continent noir et ses tribus avec tendresse et ironie, comme en témoigne le dénouement du conflit qui opposent les Lilipangués et les Lilipangus. L'auteur les considère tous avec affection et bienveillance, y compris le personnage de l'empereur (qui n'a rien d'un méchant colon, le vrai affreux de l'histoire étant un trafiquant intervenant de manière très périphérique).
Fantasio gagne du galon dans ce récit en ayant plus de scènes en commun avec Spirou que dans les trois autres Aventures précédentes, prenant une part plus active dans les évènements et leur résolution : il est alors évident que Franquin a compris l'importance d'attacher à son héros un vrai partenaire pour étoffer les échanges, la dynamique même de sa bande dessinée.

Le dessin gagne aussi, un peu, en variété, car Franquin s'affranchit progressivement des gaufriers de quinze cases, se permettant même des plans verticaux, des inserts. Il se fait aussi plaisir en mettant en scène des animaux comme le léopard, un lion, un crocodile, un zèbre et des singes, dans un environnement où son imagination décorative fait merveille et fournit d'autres gags (la construction de la prison).
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C'était il y a 64 ans, et cet album, même s'il est parfois encore inégal, présentait les débuts révolutionnaires de celui qui allait faire de Spirou le rival de Tintin : les premiers pas de Franquin.

vendredi 6 juin 2014

Critique 463 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 39 - SPIROU A NEW YORK, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO A NEW YORK est le 39ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1987 par Dupuis.
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Les temps sont durs pour tout le monde, les bons comme les méchants : à New York, le parrain de la mafia, Don Vito Cortizone doit faire face à la pègre chinoise, dont le chef, le mystérieux Mandarin, lui a jeté un sort qui lui donne une poisse terrible, tandis que de l'autre côté de l'Atlantique, Spirou et Fantasio doivent composer avec des fins de mois difficiles.
Mais quand Fantasio manque de s'étouffer avec une clé dans une portion d'une pizza de chez "Lucky Pizza", boîte justement dirigée par Cortizone, Spirou découvre dans l'emballage un message avec un numéro de téléphone. Il l'appelle et apprend qu'ils ont gagné le gros lot : un million de dollars !
Une fois à New York, pourtant, les deux héros découvrent la machination de Cortizone qui leur promet le magot si, grâce à leur chance incroyable, ils réussissent à le débarrasser du Mandarin, dont les hommes, après un attentat raté contre Spirou et Fantasio, ont enlevé Spip...

Attention ! Chef d'oeuvre ! Je me rappelle très bien avoir lu cet album à l'époque de sa parution et déjà il m'avait emballé. Je peux vous assurer qu'il est toujours aussi bon 27 ans après et même qu'il figure parmi les meilleurs du run de Tome et Janry mais aussi de toute la série.
Le récit est bâti sur un grand classique des aventures de Spirou et Fantasio où on les voit déplacés en territoire inconnu et hostile (même s'il ne s'agit pas de leur premier voyage aux Etats-Unis, rappelez-vous des Chapeaux Noirs de Franquin...). Il rencontre alors un personnage peu recommandable mais aussi pathétique que malfaisant, et c'est le coup de génie de Tome : la création de Don Vito Cortizone. Ce mafieux malchanceux, grotesque mais coriace et imaginatif sera le grand adversaire qu'attendaient les deux héros depuis des lustres, un individu nuisible capable d'égaler les meilleurs ennemis de Spirou et Fantasio, comme Zantafio ou Zorglub. Il s'impose d'emblée avec sa trogne irrésistible et reviendra dans deux autres histoires ultérieures (Vito la déveine, tome 43, et Luna fatale, tome 45).
L'histoire est infernale, menée sur un rythme endiablé, avec une cascades de gags hilarants, c'est assurément un des albums les plus savoureux de la série, mais aussi un des plus typés, avec sa guerre des gangs italo-chinoise, et un des plus spectaculaires, avec une succession de scènes palpitantes culminant avec les acrobaties nocturnes auxquelles doivent de prêter les héros pour accéder au repaire du Mandarin (Tome a-t-il voulu adresser un clin d'oeil à Iron Man en baptisant son autre méchant comme l'ennemi juré du héros de Marvel ?).
Tome, grand amateur de calembours et jeux de mots, s'en donne à coeur joie avec des renvois en bas de page ou de case ("La poisse - La poissa"), les lieutenants de Vito comme Don Gio E Dragone, Don San Convitione, les hommes de main du Mandarin comme Ding et Dong, Li Mah Song. Les dialogues sont vifs, plein de gouaille, et d'innombrables saynètes absurdes parsèment le récit (un colporteur chinois qui s'installe le matin devant Wall Street avec des porte-bonheur puis le soir avec des revolvers pour les spéculateurs ; un blanc qui fait fortune, perd tout, devient le valet de son ancien majordome noir qui est devenu riche puis ruiné à son tour). 

Janry allait-il être à la hauteur d'un scénario aussi enlevé ? Oui, et même plus car il enrichit le script avec des trouvailles visuelles extraordinaires : son New York, en particulier les quartiers de Little Italy et Chinatown, sont superbement représentés, avec dans le cas du second une double case montrant une avenue bordée d'une multitude de boutiques aux enseignes qui se répondent ("Aux mille bonheurs", "Porte-bonheur", "Au Dragon verni", "SOS veinard" à gauche, "Revolver", "Au Dragon flingueur"" à droite).
C'est aussi l'occasion pour le dessinateur de croquer une galerie de tronches d'affreux jojos incroyable, au sommet de laquelle on a Vito Cortizone, avec sa moustache fine, sa silhouette trapue, ses gros cigares, digne de Zabaglione (cf. Les Voleurs du Marsupilami, tome 5).
Et jusqu'à la fin, il anime Spirou et Fantasio magistralement, avec un dénouement en hommage à Vacances sans histoires (in Le Gorille a bonne mine, tome 11) et un match de "car-ball".

Peut-être a-t-on là le sommet du duo Tome et Janry. En tout cas, cette aventure new-yorkaise est un pur régal, drôle, haletante et excellemment réalisée. 

jeudi 5 juin 2014

Critique 462 : REVUES JUIN 2014

 X-MEN 12 :

- All-New X-Men #19 :

Les premiers X-Men accompagnés de Magie et Kitty Pryde se rendent à Miami où ils s'interposent entre un groupe d'hommes lourdement armés et une jeune femme qu'ils poursuivent car ils la considèrent comme une mutante. Tandis que Cyclope, le Fauve, Iceberg, Angel, Jean Grey et Magie s'occupent de cette brigade fanatique, Kitty Pryde essaie de raisonner la fugitive...

Brian Bendis consacre cette épisode riche en action à montrer les premiers X-Men en situation de combat face à un escadron anti-mutants dont on ignore encore pour le compte de qui il agit. C'est l'occasion de confronter les héros à une menace qui existait déjà à l'époque de leur formation et qui existe encore aujourd'hui.
Mais le vrai centre d'intérêt du 2ème volet de ce nouvel arc réside bien sûr dans l'identité de la cible pourchassé par ce groupe : il faut attendre la toute dernière page pour la reconnaître, même si la jeune femme semble avoir oublié qui elle est.
Tout ça est efficace, mais on est clairement au commencement d'une nouvelle intrigue, qui devrait enrichir le casting de la série.

C'est à Brandon Peterson qu'échoit la lourde tâche de dessiner l'épisode. Le résultat n'est guère probant, et on mesure à quel point l'absence d'Immonen va être longue (il ne reviendra qu'au #22) : Peterson échoue à représenter correctement des personnages aussi jeunes et leur inflige des expressions grimaçantes particulièrement laides, le tout dans des décors infographiés tout aussi moches. 
La colorisation de Marte Gracia, qui abuse de teintes foncées, ne rend pas la lecture plus agréable.
 

- Amazing X-Men #2 :

L'équipe des Amazing X-Men est séparée et téléportée, pour trois d'entre eux (Tornade, Iceberg, Firestar) en enfer où ils affrontent des monstres et les deux autres (Wolverine, Véga) au paradis pour batailler contre des pirates. Ils ignorent tous que les deux endroits sont au coeur du projet d'invasion d'Azazel, le père de Diablo...

Après un premier épisode très plaisant et accrocheur, la série écrite par Jason Aaron poursuit sur sa lancée avec un nouveau chapitre vitaminé, même s'il s'avère aussi frustrant. En effet, alors que cette histoire a pour objectif de remettre en scène Diablo, il faut attendre le tout dernier plan de la dernière page pour le revoir !
Autrement dit, nous avons droit aux batailles sur deux fronts menées par l'équipe des Amazing X-Men. Ne faisons pas non plus la fine bouche car c'est très distrayant : Aaron livre des dialogues savoureux, insuffle un rythme très soutenu, et dirige un casting plutôt original (auquel les présence de Firestar et Véga, ce dernier dans une prestation très Peter Pan jubilatoire, donnent de la fraîcheur).
Sans doute, quand même, que cet épisode aurait pu être plus rapidement expédié afin de précipiter des retrouvailles attendues entre Kurt Wagner et ses amis...

Ed McGuinness est lui dans une forme olympique et a pris un plaisir visible à mettre en scène ces bagarres spectaculaires dans des décors pas toujours très détaillés (c'est bien pratique, le paradis et l'enfer, quelques nuages dans un ciel bleu ou un fond rouge et fumant et l'affaire est pliée). 
Le dessinateur anime avec dynamisme certains personnages qui (re)trouvent toute leur superbe (là encore, le traitement de Véga est enthousiasmant).
- Cable & X-Force #16 :
Zappez, zappez. N'allez pas vous abîmer les yeux avec ça après Amazing X-Men.

- X-Men Gold :
 (Extrait de X-Men Gold : Options.
Textes de Len Wein, dessins de Jorge Molina)

Panini déprogramme Uncanny X-Men pour publier une collection de petits récits réalisés pour célébrer le 50ème anniversaire des X-Men. Etait-ce bien nécessaire ? Le résultat est en effet très dispensable.

Pour commencer, Chris Claremont (qui ne fait pas de miracles) et Bob McLeod (qui aurait mieux de s'abstenir) nous invitent dans une histoire classique avec une Sentinelle qui est capable de produire des mini-sentinelles. Tout le monde est là - les X-Men (configuration 80's avec Cyclope, Maddy Prior, Wolverine, Colossus, Kitty Pryde, Diablo, Malicia, Tornade), le professeur X, Lilandra, les Starjammers - et ça se lit gentiment, même si  c'est mal dessiné et écrit sans éclat.

Ensuite, Stan Lee, Louise et Walter Simonson commettent cinq pages dont la médiocrité visuelle est au diapason de la nullité du scénario.

On continue à "rêver" avec le tandem Ryan Thomas-Pat Oliffe pour cinq autres pages avec le Hurleur et Sunfire à Memphis, juste avant qu'ils n'intègrent l'équipe des X-Men. C'est sans intérêt.

Le niveau remonte avec les cinq pages suivantes, écrites par le vétéran Len Wein qui s'amuse à imaginer comment Wolverine, fraîchement enrôlé par le Pr X, pourrait liquider ses nouveaux camarades. L'idée est plutôt bizarre pour un hommage, mais assez drôle. Et Jorge Molina met ça en images avec un certain talent.

Enfin, Fabian Nicieza et Salvador Larroca, autant dire un vrai "régal" pour moi, concluent avec cinq pages auxquelles je n'ai rien compris, et qui sont pitoyablement mal dessinées.

Bilan : un petit numéro - le plus faible n° d'ANXM, un hommage raté aux mutants, le boulet Cable & X-Force. Seul Amazing X-Men sort du lot, mais sans éclat.  

MARVEL UNIVERSE 5 :

- Le Soldat de l'Hiver (#15-19) :


La précédente aventure de Bucky Barnes, alias le Soldat de l'Hiver, s'est mal terminée : s'il a réussi à éliminer un des anciens agents dormants de l'Union soviétique (qu'il avait lui-même formé), celui-ci a effacé de la mémoire de la Veuve Noire tout souvenir de leur amour. C'est ainsi que Nick Fury reprend contact avec Bucky en lui proposant une mission, dont il sait qu'il ne pourra la refuser et afin d'éviter qu'il ne sombre : il s'agit de retrouver et de neutraliser Tesla Tarasova, la fille d'un ancien scientifique russe, que le Soldat de l'Hiver avait tué.
Aujourd'hui, après avoir été une enfant entraînée par un instructeur du KGB et s'être livrée à des expériences sur elle-même, Tesla est connue sous le pseudonyme du Fantôme Electrique. En possession de pouvoirs (acquis dans des circonstances analogues à ceux des 4 Fantastiques), elle contrôle les machines et se venge aussi bien des russes que des américains en ordonnant des meurtres à des androïdes.
Mais Bucky devra composer avec Joe Robards, un ancien agent infiltré du SHIELD au sein de l'Hydra, qui fut l'amant de la mère de Tesla et qui poursuit aussi sa propre vendetta...

Depuis que Ed Brubaker a ramené d'entre les morts Bucky Barnes dans les pages de la série Captain America, au début de son run en 2005, le personnage a acquis une dimension unique, alors que son retour était considéré comme un tabou (au même titre que l'oncle Ben et Gwen Stacy dans Spider-Man). Logiquement, Marvel lui a accordé son propre mensuel en 2012, toujours écrit par Brubaker (avec Butch Guice et Michael Lark aux dessins).
Néanmoins, si ces aventures étaient très réussies, elles n'ont pas rencontré un grand succès, puis Brubaker a quitté Marvel pour développer ses séries chez Image (Fatale avec Sean Phillips, Velvet avec Steve Epting...). La maison des idées confie alors l'affaire à un jeune scénariste, qui s'est fait remarquer chez les indépendants (notamment via la franchise Hellboy), avec l'espoir de la redynamiser.
Jason Latour entraîne, dans les cinq épisodes qu'il signera avant l'annulation de la série, Bucky dans une intrigue qui diffère complètement de la veine de son prédécesseur, empruntant une direction où la science-fiction et le récit d'espionnage mais aussi un registre plus introspectif dominent. Le Soldat de l'Hiver est confronté à une ennemie en relation avec son tumultueux passé russe, ce qui l'entraîne dans l'espace après une enquête en ville puis dans la jungle. C'est plutôt exotique et audacieux, mais ce mix exige quand même un effort car le déroulement de l'action, le mobile de la "méchante" (qui n'en est pas vraiment une), l'addition d'un ancien infiltré, sont tortueux. L'omniprésence d'une voix-off, par ailleurs moins bien dosée que chez Brubaker, alourdit la narration.
On peut comprendre que cela n'ait pas pris auprès des lecteurs et que la série ait fini par être abandonnée (même si une nouvelle mini-série consacrée au passé du Winter Soldier, par Rick Remender et Roland Boschi ; la présence du personnage dans All-New Invaders, de James Robinson et Steve Pugh, et dans la saga Original Sin, de Jason Aaron et Mike Deodato, indiquent que Marvel veut continuer à l'exploiter).

Au dessin, on trouve l'allemand Nic Klein, remarqué pour la mini-série The Dancer (écrite par Nathan Edmondson chez Image). Son style évoque des artistes comme John Paul Leon ou Tommy Lee Edwards, il convient bien à ce type d'histoires et comporte un côté brut dans le trait séduisant. Le découpage, souvent classique, se ponctue parfois d'une mise en page inventive, avec des vignettes de formes et de dimensions atypiques.
Même s'il y a encore des progrès à faire pour l'expressivité, ce dessinateur (qui s'encre et se colorise lui-même) est bien parti pour faire son trou chez Marvel (comme Latour d'ailleurs, qui a hérité de Wolverine & les X-Men).

Bilan : mitigé - une histoire un peu trop alambiqué, mais au graphisme percutant et à l'atmosphère accrocheuse.