dimanche 31 mai 2015

Critique 631 : VELVET, VOLUME 2 - THE SECRET LIVES OF DEAD MEN, de Ed Brubaker, Steve Epting et Elizabeth Breitweiser


VELVET : THE SECRET LIVES OF DEAD MEN rassemble les épisodes 6 à 10 de la série créée par Ed Brubaker (scénario) et Steve Epting (dessins), publiés en 2014-2015 par Image Comics.
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Le point sur la situation...

Velvet Templeton est la secrétaire particulière du directeur de l'agence de renseignements britannique ARC-7. Son existence bascule lorsque sa hiérarchie croit qu'elle a assassiné un des hommes du service. Elle prend alors la fuite pour mieux résoudre cette affaire et prouver son innocence. La secrétaire renoue alors avec sa vie antérieure au bureau, lorsqu'elle opérait elle-même sur le terrain, comme un des meilleurs agents... 
(Extrait de Velvet #6.
Textes de Ed Brubaker, dessins de Steve Epting.) 

Ses investigations en Europe ramènent Velvet Templeton en Angleterre où, pense-t-elle, ses anciens collègues et supérieurs ne penseront pas qu'elle aura l'audace de revenir. Elle grille volontairement sa couverture en sachant qu'elle a peu de temps pour mettre son plan à exécution. Pour cela elle a ciblé cinq suspects, cinq hommes hauts placés qui auraient pu organiser le piège dans lequel elle est tombée et pour lequel on l'accuse d'avoir tué un agent d'ARC-7 : le lieutenant directeur Simonson, le directeur Manning, le responsable du bureau de Paris Jean Bellanger, et le sénateur Hillerman.
Elle kidnappe Manning, celui en qui elle a le plus confiance, afin de pouvoir rentrer dans les locaux de l'agence, où elle pourra trouver l'endroit où est retenu un ancien responsable de l'organisation, Damian Lake.
Lake, qui croupit dans un asile depuis qu'il a assisté au meurtre de toute son unité, oriente les recherches de Velvet en citant un certain Pierre Duprey, tout en se gardant bien de ne pas lui dire tout ce qu'il sait afin qu'elle ne l'abandonne pas. Mais peut-elle faire confiance à cet homme qui a été lâché par les siens depuis 14 ans ?
Le premier volume de Velvet (Before the living end, contenant les épisodes 1 à 5) avait mis la barre très haut et j'attendais de lire la suite avec ce mélange d'appréhension et d'excitation que seules les grandes séries procurent. Inutile de faire durer le suspense : ce deuxième tome est encore meilleur que le précédent et comblera les fans (au choix ou tout ensemble) de Ed Brubaker, Steve Epting, et d'histoires d'espionnage.

Ed Brubaker sait vraiment comment raconter une intrigue accrocheuse. Dès que son héroïne, Velvet, touche à nouveau le sol anglais, la tension vous happe déjà et ne vous lâchera plus jusqu'au terme de ces cinq nouveaux chapitres (qui ne concluent cependant pas la série).

Depuis qu'il a quitté Marvel pour se consacrer entièrement à ses propres créations chez Image, Brubaker s'est fait remarquer avec deux séries où une femme tient le premier rôle (Fatale, dessiné par son complice Sean Phillips, qui s'est terminée après un grand succès ; et donc Velvet maintenant). Il ne s'agit pas d'héroïnes quelconques mais bien de personnages dotés d'un riche background, fortement caractérisés, plongées dans des histoires à la fois palpitantes et qui bouleversent leur situation.

Dans le cas de Velvet, c'est une fugitive d'un genre très spécial puisqu'on a à faire avec une sorte de double de Monepenny, la secrétaire de M, le chef de James Bond, dont on découvre qu'elle a été auparavant elle aussi une espionne de haut vol, et qui, à la défaveur d'un coup fourré, est accusée d'un meurtre qu'elle n'a pas commis. Elle va s'employer à prouver son innocence en devinant progressivement que le piège qu'on lui a tendue dissimule un complot bien plus vaste, au mobile incertain.

Dans ces cinq nouveaux épisodes, on voit Velvet revenir sur le "lieu du crime", une prise de risques assumée pour atteindre de nouveaux indices en tâchant de continuer à semer des espions lancés à ses trousses - des agents chargés de l'arrêter mais aussi des barbouzes haut placés soucieux de la neutraliser. Au fur et à mesure qu'on assiste à ses aventures, prenant des risques à la fois insensés et mesurés, usant de tactique et ne reculant jamais devant l'affrontement physique (où elle n'épargne pas ses adversaires), des flash-backs nous révèlent encore des pans de son passé ou de celui d'autres personnages qu'elle croise (en particulier celui de Damian Lake, qui joue un rôle déterminant dans le récit).

Brubaker sait, comme peu d'auteurs, alterner scènes intimistes, introspectives, et d'actions, mouvementées, ce qui confère à son scénario un rythme implacable. Dans le second cas, on a droit au retour de Velvet dans les bureaux d'ARC-7, le kidnapping du directeur Manning, puis une course-poursuite spectaculaire sur le toit d'un train traversant les Alpes (un classique du genre mené avec maestria).

L'auteur sait parfaitement ménager l'équilibre entre ses protagonistes et l'intrigue, les dialogues et la baston, jusqu'au climax final qui sait être à la fois terriblement frustrant et diaboliquement renversant. Une vraie leçon d'écriture d'un thriller par un scénariste qui connaît ses références mais a su les digérer pour produire une oeuvre évocatrice et originale. 

Brubaker évite aussi brillamment l'écueil dans lequel bon nombres de récits d'espionnage autour de la guerre froide sombre en veillant à toujours rester dans une narration fluide. Il a bien recourt à des débuts de chapitres dont on découvre la clé au bout de quelques pages, mais cela participe plus au plaisir de la lecture qu'à l'embrouiller. Dans ce monde où chacun joue un rôle et même deux, où la vérité et le mensonge se distinguent à peine, où le lecteur se demande comme Velvet qui est derrière ces manigances et pourquoi en est-elle la victime, rien n'est jamais confus. L'héroïne est le vrai compas moral de l'aventure, nous prenons fait et cause pour elle et partageons ses émotions avec intensité. 

Ce qui rend aussi ce volume encore supérieur au premier, c'est la manière dont Brubaker a su développer les seconds rôles, préciser les perspectives de l'histoire avec eux. Il introduit avec une habileté jubilatoire Colt (visiblement inspiré par Steve McQueen) et surtout Roberts (qui, humilié par Velvet, tient encore plus à la coincer, sans cesser de se poser des questions sur son cas - ça lui coûtera cher...). Ainsi on dépasse le simple cadre de la traque pour atteindre un récit plus humain, avec des personnages aux motivations complexes, doutant naturellement. Ces points de vue supplémentaires ajoutent à la fois de la variété et conservent de la vigueur au récit. Nous aussi devinons que quelque chose de plus grand, plus trouble, est en marche - mais en restant suggéré, cela est encore meilleur, sollicitant l'imagination du lecteur. 

Déjà avec le volume 1, nous savions qu'une large part de la réussite artistique et commerciale de la série revenait aussi à l'équipe graphique formée par le dessinateur-encreur Steve Epting et la coloriste Elizabeth Breitweiser.

Le travail d'Epting a toujours été d'une grande qualité (même si, à la fin de son séjour chez Marvel, engagé sur des titres écrits par le pompeux Jonathan Hickman, il n'était plus aussi inspiré). Avec Velvet, on assiste réellement à sa renaissance, visiblement habité par cette histoire, son héroïne, et dopé par la liberté que lui accorde le statut d'une création chez Image (où il n'est plus soumis aux deadlines mensuelles). Le résultat, ce sont des planches absolument somptueuses, certainement les plus belles, mais aussi les mieux découpées, composées, de sa carrière.

La qualité dans les détails, les ambiances, les expressions est saisissante et on s'arrête volontiers sur certains plans, plusieurs pages pour les admirer, les décortiquer. Le réalisme élégant, influencé par l'esthétique du film noir si cher à Brubaker, est magnifiquement retranscrit, sans jamais que cela ne tombe dans la préciosité. Au contraire, on a là des personnages aux attitudes authentiques, à des décors toujours bien campés, à des jeux d'ombres et de lumières toujours judicieux.

La superbe de ces planches est soulignée par la colorisation extraordinaire d'Elizabeth Breitweiser (la meilleure à ce poste, avec Jordie Bellaire). Son emploi d'une palette où les teintes sombres dominent est magistrale, d'une subtilité bluffante : elle accomplit l'équivalent de ce qu'un grand chef opérateur au cinéma ferait, comme en témoignent sa façon d'éclairer l'intérieur d'un wagon-restaurant, une route de campagne sous la pluie, la froideur métallisée des bureaux de l'agence, le crépuscule londonien, les ténèbres d'une forêt française... On pourrait citer toutes les pages, lister toutes les séquences ainsi tellement c'est impressionnant. 

Alors que Brubaker est actuellement aussi à la rédaction d'un nouveau titre à succès chez Image (The Fade Out, encore illustré par Phillips), jamais il n'a paru aussi à son avantage, aussi maître de son art qu'avec Velvet. Il vit son âge d'or et, accompagné par un Steve Epting magistral, il est bien parti pour nous régaler encore un moment.

Vous savez donc quoi faire si vous voulez vraiment lire une série d'exception, une de ces bandes dessinées aux allures de classiques instantanés. Velvet : The Secret Lives of Dead Men est non seulement la digne suite de Before the living end mais un des meilleurs thrillers que les comics US nous ont proposés.

samedi 30 mai 2015

Critique 630 : SPIROU N° 4024 (27 Mai 2015)


Comme l'indique la couverture (signée Yoann), c'est un numéro qui met le lecteur à contribution puisque plusieurs auteurs se sont amusés à réaliser leurs planches y laissant de quoi s'exprimer : c'est le défi qu'avait lancé un lecteur, lors d'une consultation de la revue. Et ça donne quelque chose de très ludique, qui aura des suites (de prochains n° spéciaux, mais aussi les retours attendus par certains artistes). 
J'ai aimé :

- Dad. Nob ne participe pas au "do it yourself" mais trousse un gag très drôle avec son papa qui a (enfin) décroché un rôle (mais un rôle spécial). En vérité, cette série a sa vraie place en page 2 car commencer par lire la revue avec Dad, ça vous met de bonne humeur pour tout ce qui suit.

- Boni : Les chocolats. Ian Fortin est vraiment un rigolo et son lapin tient ça de lui : admirez un peu ce qu'il arrive à faire avec des gags sur le chocolat et vous comprendrez ce qu'est le talent d'un humoriste plein de malice.

- Le Royaume. Benoît Féroumont met le lecteur à contribution en l'invitant à remplir les bulles de cette planche, par ailleurs déjà très efficace. De toute façon, à chaque fois que le titre est au sommaire, même si c'est pour jouer, je suis content. Curieux de découvrir quand même quel dialogue aura imaginé le gagnant du défi.

- Le Club des Huns. Attila confisque le livre de contes à ses guerriers mais Dab's ne nous prive pas de deux excellents doubles strips (avec une mention spéciale pour la chute du dernier). 

- Les Cavaliers de l'Apocadispe envoient un message de paix. Les trois crétins jubilatoires de Libon sont de retour et jouent eux aussi avec le lecteur. C'est un pur régal, et là aussi, on peut mesurer la qualité de l'auteur au fait que, même dans un cadre précis, il réussit son coup.

- Rob. James et Boris Mirroir tirent aussi très bien leur épingle du jeu de la semaine en continuant à balader Clutch et son robot dans le musée. Le deuxième double strip a une chute à choix multiples particulièrement bien trouvée.

- Imbattable. J'attendais beaucoup de Jousselin avec le défi de ce numéro spécial car j'étais certain qu'il y participerait et se surpasserait. C'est effectivement le cas (et là, pas besoin d'attendre pour contribuer : le supplément pour les abonnés donne de quoi faire). Il est vraiment trop fort !

- Spoirou et Fantasperge. Sti a droit à deux pages pour s'amuser : de l'espace enfin pour ses deux héros parodiques abonnés aux hauts de page (et la malédiction de la page 13). Les idées les plus simples étant les meilleures, le résultat est bon - et donne envie de retrouver les personnages plus souvent dans ce format.

- Capitaine Anchois. Floris nous livre une double ration de ses pirates avec cette page et un strip à la page 50 : dans les deux cas, on se marre toujours. Absurde, déjanté, mais indispensable.

- Zizi chauve-souris. En essayant d'échapper au Falquenin, Suzie subit une transformation radicale : Trondheim et Bianco vont-ils oser poursuivre cette idée ? J'aimerai bien. En tout cas, ça relancerait formidablement, sur les plans narratif et graphique, la série (qui avait un peu tendance à tourner à rond).

- L'Atelier Mastodonte. On pouvait là aussi espérer quelque chose de jouissif de la part de l'atelier pour le défi de la semaine : comme c'est Obion qui s'y colle (pour les deux doubles strips... Ou presque), on n'est pas déçu. Très marrant, même si Jérôme Jouvray a raison de mettre en garde son collègue... 

- Tash & Trash. Dino (et ses deux lutins) apprécie(nt) moyen le défi mais s'en tire avec un strip très rigolo.

En direct de la rédak donne la parole à quelques-uns des auteurs qui se sont prêtés au jeu (Libon, Sti, Jousselin...). La semaine prochaine, les Minions feront exploser la revue !
Les aventures d'un journal revient sur la fiche bricolage de la revue et comment l'idée de faire fabriquer un revolver par les lecteurs y mit un terme.

Critique 629 : LUCKY LUKE, TOMES 22 & 23 - LES DALTON DANS LE BLIZZARD & LES DALTON COURENT TOUJOURS, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : LES DALTON DANS LE BLIZZARD est le 22ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1963 par Dupuis.
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Les Dalton s'évadent encore une fois de prison mais, cette fois, Joe a une idée pour que Lucky Luke ne puisse plus les arrêter : il convainc ses trois frères de passer avec lui au Canada, hors de la juridiction américaine donc.
Lucky Luke, pour pister les fugitifs, s'en remet à Ran-tan-plan qui, refusant de suivre l'odeur des haillons de Joe, lui indique quelle direction emprunter.
Le Canada se révèle un territoire hostile et atypique pour le cowboy comme pour les bandits avec ses immensités neigeuses, son climat frigorifique, ses loups, ses ours, ses bûcherons et ses orpailleurs qui dépensent leurs pépites dès qu'ils en trouvent au bar.
Pour coincer les Dalton, Lucky Luke pourra aussi compter sur le caporal Winston Pendergast, un officier de la police montée aussi courtois que pugnace. 
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LUCKY LUKE : LES DALTON COURENT TOUJOURS est le 23ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1964 par Dupuis.
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A la faveur de l'élection du nouveau président, tous les détenus sont amnistiés, y compris les Dalton (qui s'apprêtaient d'ailleurs à s'évader).
Les quatre frères s'établissent à Awful Gulch pour y dévaliser la banque, de nuit, sous couvert d'e^tre devenus les honorables gérants d'un saloon. Mais Lucky Luke déjoue leur plan, les arrête et les reconduit au pénitencier.
Les Apaches sont sur le pied de guerre et attaquent la prison où les gardiens, pour en assurer la défense, confient des armes aux détenus. Les Dalton en profitent pour se (re)faire la belle avant d'être capturés par les indiens. 
Suite à un quiproquo, Averell sauve pourtant la vie de ses frères en passant pour un sorcier auprès du chef Tichose, ce qui ne va pas arranger Lucky Luke pour appréhender à nouveau les malfrats.

Pour la première fois dans l'histoire de la série, Goscinny et Morris vont enchaîner deux aventures avec les Dalton. On sait que Charles Dupuis n'aimait pas trop ce genre d'idées, craignant que cela ne lasse les lecteurs (il refusera d'ailleurs, pour cette raison, à Franquin et Greg d'aligner un troisième tome consécutif avec Zorglub dans la série Spirou et Fantasio). Et, quelquefois, les auteurs seraient bien avisés d'écouter leur éditeur...

En effet, ce ne sont pas de très bons opus, même s'ils restent plaisants à lire, simplement la répétition de l'adversaire ne produit pas un bon résultat, donnant le sentiment que la série bégaie et que seul le décor change.

Les Dalton dans le blizzard est un peu meilleur, sans faire d'étincelles. Déplacer l'action au Canada est prometteuse, mais curieusement Goscinny n'en tire pas grand-chose : on aurait aimé qu'il s'amuse (et nous amuse) avec le langage, les us et coutumes mais tout ça ne décolle jamais vraiment. Le gag le plus récurrent ? La consommation du sirop d'érable et de soupe de pois. On a vu mieux, surtout de la part d'un scénariste qui a su si bien ironiser sur les spécificités locales dans Astérix (même quand il ne le faisait pas toujours très subtilement).

Il est plus efficace (à défaut d'être plus inspiré) quand il emploie Ran-tan-plan, dont la bêtise phénoménale est toujours réjouissante ou avec le personnage du caporal Pendergast, dont la politesse produit des dialogues savoureux (lorsqu'il répéte aux Dalton : "je désire vous interroger au sujet d'une affaire vous concernant").

Les Dalton courent toujours est un récit encore plus curieux : le lecteur attentif notera qu'il est construit en deux actes et que Goscinny semble avoir davantage collé deux histoires l'une à l'autre qu'écrit un scénario complet. 
En effet, en examinant la numérotation des demi-planches de Morris, on s'aperçoit qu'il s'arrête à la planche 12 puis repart de zéro pour les 21 planches suivantes, ce qui correspond exactement au moment où Lucky Luke ramène les Dalton en prison après leur passage à Awful Gulch puis à la partie où les Apaches partent en guerre.

L'amnistie des Dalton (et de tous leurs semblables) ne fournit pas un argument bien passionnant, tandis que l'entrée en scène des indiens donne un plus de nerf à l'histoire, mais le quiproquo faisant d'Averell un sorcier aux yeux des peaux-rouges n'a rien de folichon et s'étire péniblement.

Là encore, ce sont des détails et des dialogues qui méritent qu'on s'y arrête : par exemple, page 25, un clin d'oeil est adressé au Marsupilami de Franquin lorsqu'un indien crie "Houba houba hop hop !", et page 26, Goscinny glisse une réplique assez audacieuse qui fait référence à la mort de John Fitzgerad Kennedy (survenue en 63) quand un autre Apache condamne les Dalton en faisant mine de les égorger et que ses compagnons reprennent en choeur : "Kénédi ! Kénédi ! Kénédi !" - il est incroyable que la censure ait laissé passer ça à l'époque, ça reste très culotté.

Visuellement, la prestation de Morris est au diapason : il ne force pas son talent quand il s'agit de représenter Awful Gulch ni les indiens, ce genre de décors et de seconds rôles il les maîtrise comme personne.

En revanche, quand l'action se situe au Canada, il surprend positivement et prouve une nouvelle fois que, sous une apparence classique, voire convenue, son découpage est une mécanique d'orfèvre. Une scène comme celle où les Dalton doivent prouver leurs capacités de bûcheron devient une suite de plans très efficace culminant avec un plan général qui montre leurs employeurs canadiens ahuris par ces quatre gugusses. 

Hélas ! On peut déplorer que, contrairement à sa belle et amusante couverture, Morris n'ait pas su mieux traiter la neige et son potentiel à la fois comique et dramatique dans cet album. N'était-il pas à l'aise avec ces éléments ? Ou simplement aussi peu inspiré que Goscinny ? En tout cas, on reste sur notre faim.

Un petit coup de moins bien donc dans la série, mais quelque part, c'est rassurant : même les meilleurs peuvent faiblir. 

jeudi 28 mai 2015

Critique 628 : BATMAN SAGA #37 (Mai 2015)

Comme j'ai acheté Batman Saga #37 ce mois-ci, je vais peut-être bien m'y remettre, même si ça ne signifie pas que c'est pour de bon et que je vais à nouveau consommer des revues de super-héros en quantité.
Mais ce qui m'a motivé, c'est que la majorité du sommaire propose le début de nouveaux arcs narratifs, un bon point d'entrée donc.
BATMAN SAGA #37 :

- Batman #35 : Fini de jouer (1) (Scott Snyder / Greg Capullo) :

Qu'arrive-t-il à la Justice League pour qu'elle agresse ainsi, soudainement, Batman en plein coeur de Gotham ? 

Je me souviens de l'impression mitigée que m'avait laissé le tout début du run de Scott Snyder avec son interminable intrigue consacrée à l'organisation des Hiboux. Là, ce tout nouvel arc démarre sur les chapeaux de roues et annonce, à la fin de cet épisode, une nouvelle machination ourdie par le plus célèbre des ennemis de Batman. C'est punchy, accrocheur, prometteur.

Greg Capullo dessine ça fantastiquement - et il faut espérer que l'artiste se remettra vite et bien de l'alerte cardiaque dont il vient d'être victime car il est pour beaucoup dans l'attrait de la série-phare.

- Detective Comics Annual # 3 : Icare, théorie du chaos (Brian Buccellato / Werther Dell'Edera, Jorge Fornès, Scott Hepburn) :

Les destins croisés de plusieurs personnages mêlés à l'affaire que vient de résoudre Batman au sujet d'une drogue, l'Icare.


Cet Annual est le morceau qui m'a posé le plus de problèmes pour la reprise de la revue puisqu'il conclut l'arc précédent de Detective Comics. Par ailleurs, ces 40 pages ne sont guère passionnantes et souffrent de trois graphismes à la fois trop différents et moyens. 

On peut zapper.

- Detective Comics #35 : Terminal (1) (Benjamin Percy / John Paul Leon) 

Un avion se crashe à l'aéroport de Gotham alors que Bruce Wayne s'apprêtait à quitter la ville pour des vacances. L'affaire va accaparer Batman quand il découvre que tout l'équipage et ses passagers sont morts à cause d'un éco-terroriste.

Benjamin Percy remplace Brian Buccellato au scénario de la série pour deux mois et écrit une aventure à la fois spectaculaire et angoissante à souhait. La situation est rapidement posée et très prenante.

Mais l'attraction de ce diptyque, c'est bien entendu John Paul Leon qui se charge des dessins : ce fabuleux et trop rare artiste (qui avait un projet de graphic novel sur Batman avec Kurt Busiek, dont on est sans nouvelles) livre des planches fantastiques, d'une puissance expressionniste rare. 

- Batgirl #35 : Grillé (Brendan Fletcher, Cameron Stewart / Cameron Stewart, Babs Tarr)

Barbara Gordon déménage dans le quartier de Burnside pour y poursuivre ses études et son activité de justicière. Elle est vite dans le bain en devant affronter un pirate informatique qui les menace, elle et ses amies.

Voilà une ses raisons pour lesquelles j'ai acheté ce numéro : la reprise de Batgirl par, entre autres, Cameron Stewart, qui s'occupe du script, avec Brendan Fletcher, et du storyboard, qui guide les dessins de Babs Tarr.

Le résultat est une bouffée de fraîcheur et une leçon de narration, soutenue par un rythme d'enfer, de l'humour, un charme fou (tout le contraire des épisodes laborieux et mal dessinés du run de Gail Simone).

- Grayson #3 : Le coup est parti (Tom King, Tim Seeley / Mikel Janin)

Dick Grayson et l'organisation Spyral (qu'il a infiltré pour le compte de Batman afin d'en démasquer le chef, Mr Minos) doivent appréhender un certain Christopher Tanner alias "Vieux Fusil", qui détient les yeux de Parangon (dont les organes dispersés donneraient des pouvoirs surhumains).

Et voilà l'autre série qui m'a poussé à l'achat de la revue : l'ex-Nightwing est désormais un espion et doit jouer un double-jeu au sein d'une agence qu'il a infiltrée tout en remplissant des missions pour elle.

Ecrite par un ancien des Forces Spéciales, Tom King, avec Tim Seeley, le titre est d'une efficacité redoutable, chaque épisode étant composé comme un done-in-one tout en développant un subplot (les fameux organes de Parangon). C'est sexy, avec des dialogues bien sentis, et tonique.

Les dessins sont en plus assurés par l'excellent Mikel Janin (la révélation de Justice League Dark), dont les découpages et les personnages, à la beauté du diable, sont un formidable plus.

Bilan : le programme est copieux et de très bonne facture. J'ai envie de lire la suite de tout ça.

mercredi 27 mai 2015

Critique 627 : PETRA CHERIE, de Attilio Micheluzzi


PETRA CHERIE est une série complète écrite et dessinée par Attilio Micheluzzi, publié sous forme d'un album de 62 pages comprenant 5 épisodes en 1985 par Les Humanoïdes Associés.
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(Extrait de Pétra Chérie :Douces brumes des Flandres.
Textes et dessins de Attilio Micheluzzi.)

5 épisodes de 12 pages chacun forment ce recueil :

- 1/ Douces brumes des Flandres. 1917 : un avion Sopwith Camel vole au secours des Bristols anglais abattus par les Albatros allemands sous les yeux des soldats dans les tranchées. Au commandes de ce coucou se trouve Pétra de Karlowitz, héritière de plantations de caoutchouc en Extrême Orient, qui vit en compagnie de son valet Nung et de son chien Shapiro dans sa propriété dans la Hollande neutre.

- 2/ Un voilier nommé Sirius. Les allemands mènent l'enquête pour identifier le pilote du Sopwith Camel qui ridiculise leurs avions. Franz Schröder, secrétaire du consulat impérial allemand à Rotterdam, suspecte Pétra qu'il déteste à cause de son tempérament de suffragette. Mais la jeune femme est occupée ailleurs : elle a entrepris de couler un voilier, le Sirius, qui transporte du caoutchouc aux allemands.

- 3/ L'irrésistible Baron. L'aviation allemande lance son meilleur agent sur le front de Flandre : Manfred Von Richtofen, dît le Chevalier Rouge. Pétra rencontre ce pilote dans sa caserne et le séduit lorsque l'endroit est bombardé. Puis elle réussit à voler un Fokker à l'ennemi avant d'être prise en chasse par Manfred. Après l'avoir semé, elle abandonne l'engin dans le secteur K en cadeau aux britanniques.  

- 4/ Requiem pour un zeppelin. Pétra rend visite à Lady Florence en Angleterre tandis qu'à Zeebrugge les forces aéronavales allemandes admirent leur nouveau modèle de zeppelin, le L. 48. Pétra découvre chez les Abercombrie que le jardinier Vanvitten (un ancien boer de la campagne de 1901) renseigne l'ennemi avec la complicité du fils de Lady Florence, Thomas, fou à lier et défiguré, qui s'est juré d'entraîner avec lui tout le monde en enfer.

- 5/ Soeur Consolation. Pétra est accueillie par le colonel Montaldier en qualité d'envoyée de la Croix Rouge hollandaise dans un hôpital du champ de bataille derrière les lignes de Verdun. Elle fait la connaissance de Soeur Consolation, réputée pour son dévouement total aux blessés, mais il lui semble l'avoir déjà rencontrée par le passé. En découvrant que la religieuse élève des pigeons voyageurs qui transmettent des informations aux allemands, elle va tout faire pour la neutraliser.

Attilio Micheluzzi est né en 1930 en Istrie, au sein de l'Empire Austro-Hongrois. Fils d'un officier de l'aviation italienne, il est naturellement fasciné dès son son enfance par ces appareils volants et vouera une admiration éternelle à ses héros comme le Baron Rouge à Mermoz (auquel il consacra un récit complet). 

Sa passion ne s'arrête pas là et il deviendra un érudit en Histoire, nourrissant sa nostalgie pour la Mittel-Europa, territoire au coeur de multiples convoitises de la part des grandes puissances européennes dès les années 1860, lorsque le pouvoir des Habsbourg devient décadent. 

C'est ce théâtre de la tragédie que fut la première guerre mondiale, qui va servir de cadre à cette oeuvre atypique qu'est Pétra Chérie. Micheluzzi préfère, à une reconstitution parfaite, une évocation romanesque et s'en sert pour mettre en scène aussi bien des affrontements aériens que des luttes sentimentales, dignes d'un feuilleton de l'époque. 

Mais cela ne signifie pas que l'auteur néglige les détails : il suffit pour s'en convaincre d'admirer avec quel souci il reproduit le triplan mythique de Manfred Von Richthofen comme l'uniforme d'un simple fusilier anglais. Pour Micheluzzi, l'objectif est moins le documentaire que le filtre autorisé par la fiction pour rendre compte de la dureté de la période, avec une exigence irréprochable sur la relation des coulisses géopolitiques - une constante dans son oeuvre.

L'originalité de l'entreprise réside aussi, surtout, dans le choix de Micheluzzi de construire sa série autour d'une héroïne, la fameuse Pétra de Karlowitz, figure glamour qui souligne le contraste avec l'atrocité du conflit et la fin du monde qu'il signe. Car c'est aussi le terme d'une aristocratie mythique qu'incarne Pétra : elle se bat comme une championne de l'aéronautique mais avec un esprit chevaleresque, une vraie noblesse, une suprême élégance, avec ses gants blancs et ses toilettes d'un chic absolu. Le réalisme du personnage importe moins que la "malice" (pour reprendre sa propre parole) avec laquelle elle intervient et grâce à elle, Micheluzzi nous embarque dans des chapitres rapides, haletants, durant l'année cruciale que fut 1917.

Au scénario comme au dessin, Micheluzzi aime prendre le lecteur à contrepied : son héroïne est flamboyante et le trait avec laquelle il la représente dans ses aventures la capte dans toute sa superbe, avec une finesse de trait admirable et des à-plats noirs profonds, alternant les hachures et les épures comme les maîtres américains des comics des années 50 que tant d'italiens admiraient (comme Hugo Pratt, il avait pris pour modèle Milton Caniff et Alex Toth). Le tout dans un noir et blanc somptueux.

C'est aussi un choix presque philosophique qui décida Micheluzzi à raconter ces histoires avec une femme au premier plan : il entendait ainsi échapper aux clichés machistes des fumetti, et fut bien inspiré de suivre le conseil du rédacteur en chef du Corriere dei ragazzi, Alfredo Barberis (alors qu'il avait d'abord songé à intituler sa série Le Vicaire, en imaginant un héros citant la Bible lors de ses exploits en avion). C'était là une riche idée pour se démarquer de Corto Maltese mais aussi du féminisme des 70's qu'il trouvait trop vindicatif.

Pétra devient une femme dont l'indépendance et la bravoure sont exemplaires, et les hommes qu'elles croisent n'ont pas le beau rôle. Sa beauté et son intelligence auront même raison du Baron Rouge ! Pourtant, Micheluzzi veille à ne pas en faire non plus une super-héroïne : elle est à la fois un fantasme, exotique (par ses origines, avec une mère française et un père polonais, une enfance en Chine), et une aventurière qui ne mesure pas toujours bien le danger (au grand dam de son valet Nung). 

L'artiste lui a donné le visage et la silhouette de l'actrice Louise Brooks, qui inspira aussi Pratt et Crepax, mais ce n'est pas une Mata-Hari et ses adversaires ne sont pas tous des vilains évidents, il n'est même pas rare qu'ils soient dotés d'un raffinement certain quand les gentils sont des naïfs ou des crapules. 

L'album publié en 1985 par Les Humanoïdes Associés ne donne cependant qu'un tout petit aperçu de cette oeuvre magnifique, avec ces cinq épisodes et sa soixantaine de pages. Heureusement, les Editions Mosquito ont réparé cela en éditant une Intégrale de 330 pages, à la mesure du talent rare que fut Attilio Micheluzzi : le livre est cher mais quel beau cadeau à se (faire) faire. (Ci-dessous : la couverture de l'Intégrale et d'un extrait ne figurant pas dans l'édition des Humanoïdes Associés.) 
 

mardi 26 mai 2015

Critique 626 : LUCKY LUKE, TOMES 20 & 21 - BILLY THE KID & LES COLLINES NOIRES, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : BILLY THE KID est le 20ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1962 par Dupuis.
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Depuis sa naissance en 1859, William H. Boney alias Billy the kid a la passion des armes et s'en sert pour faire le mal en attaquant les diligences. Etabli à Fort Weakling, il inspire la terreur aux habitants alors que ce n'est qu'un gamin.
Mais les choses vont changer quand Lucky Luke passe par là, même si l'adversaire se montre coriace et la population peu encline à témoigner contre lui.
Le cowboy, constatant la couardise des locaux, décide de ruser en se faisant passer à son tour pour un desperado, avec la complicité du seul homme qui le soutient, l'éditeur du "Clairon de Fort Weakling", Josh Belly.
Désemparé en voyant que les habitants ont désormais peur d'un autre que lui, Billy the kid n'a d'autre choix que de défier en duel Lucky Luke... 
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LUCKY LUKE : LES COLLINES NOIRES est le 21ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1963 par Dupuis.
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Une nouvelle fois, le gouvernement fait appel à Lucky Luke pour l'aider : il s'agit cette fois d'escorter un groupe de scientifiques dans les collines noires où vivent les Cheyennes afin de préparer l'arrivée de colons au Wyoming. Mais ce projet déplaît au sénateur Stormwind qui engage le mercenaire Bull Bullets pour obliger l'expédition à renoncer.
Lucky Luke accompagne donc le biologiste Simeon Gurgle, le géologue Ira Doubledap, le géomètre Darryl Bundlofjoy et l'anthropologue Gustav Frankenbaum, au cours d'un trajet qui part de Des Moines dans l'Iowa jusqu'aux collines noires du Sud Dakota en passant par Omaha dans le Nebraska.

Avec des deux nouveaux tomes, à cheval entre 1962 et 1963, la série rebondit spectaculairement et réserve deux de ses meilleurs histoires, après les déceptions que furent les épisodes 18 et 19. Il n'est pas exagéré d'affirmer qu'on a là d'authentiques classiques, et j'ai toujours le même plaisir à les relire.

Commençons par Billy the kid : un pur exercice "Goscinny-ien" où le scénariste s'empare avec génie d'une figure célèbre de l'Ouest américain pour la détourner d'une manière irrésistible. Ne comptez pas sur ce récit pour vous informer sur l'authentique existence de ce sinistre bandit que fut William Boney, d'ailleurs l'ambition biographique n'est pas au programme.

Le scénario est découpé en deux actes distincts : d'abord, on assiste à la confrontation entre Lucky Luke et Billy, puis à l'affrontement entre Billy et Lucky Luke. Si les deux parties semblent se refléter, la construction est en vérité plus subtile et diablement drôle. En effet, face à ce gamin insolent, très bon tireur et terrorisant la population d'une bourgade (peuplée, il est vrai, d'une somme de lâches facilement impressionnables), le cowboy est littéralement désarmé et perd son légendaire calme. Ce n'est plus le héros providentiel qui va rassurer un village face à un malfrat, mais quelqu'un qui fait face à un vilain qui ne le craint pas.

Puis la situation bascule ingénieusement à la faveur d'un plan retors mais efficace quand Lucky Luke choisit de jouer lui-même le méchant, plus redoutable que celui auquel il est confronté. Cette attitude surprend et désarçonne à son tour Billy, mais dissimule une bonne leçon de morale, traduite sans lourdeur mais avec malice par Goscinny.

Cet album est aussi important pour la polémique qu'il provoquera : en effet, à deux reprises, on y voit Billy têter le canon de son pistolet (page 1, case 5, et page 15, case 11). Cette image vaudra des ennuis à Morris avec la censure : elle ne manque effectivement pas d'audace, même dans le cadre d'une bande dessinée comique, mais elle révèle surtout la rigidité de l'époque (où on interdisait également aux artistes de représenter dans un même plan un coup de feu et l'individu atteint par la balle).

Les collines noires est un autre joyau de la couronne de la collection Lucky Luke chez Dupuis. Une nouvelle fois, Goscinny s'y montre très bien inspiré en évoquant la colonisation des territoires indiens par le gouvernement américain. L'auteur a souvent abordé, sous divers angles, cet aspect historique en n'éludant pas les points les plus polémiques de la conquête de l'Ouest, avec le parcage des indiens, la manière dont on les a spoliés. Mais il l'a toujours fait avec suffisamment de distance pour ne pas plomber le ton léger de la série. Il est juste intéressant de remarquer que le même scénariste qui, dans Astérix, traitait de la résistance d'un village de gaulois contre l'occupant romain, a, dans Lucky Luke, souvent raconté comment les colons ont chassé les natives.

Le récit est construit sur une succession de péripéties rendues cocasses par le caractère décalé des quatre scientifiques envoyés dans les collines noires avec Lucky Luke comme escorte. Inconscients du danger, ces savants sont naturellement curieux et ouverts, en plus d'être courageux sans s'en rendre compte (voir le duel à l'épée qui oppose Frankenbaum à Nebraska Kid). Une fois en présence des Cheyennes, bien que ceux-ci les capturent et se préparent à les tuer, ils ne réagissent pas négativement mais avec bienveillance. On rit de bon coeur comme Lucky Luke mais on apprécie aussi cette manière de faire.

Morris livre aussi d'excellentes productions visuelles avec ces deux albums : son style s'affirme de plus en plus et on peut remarquer que le look de Lucky Luke s'affine de plus en plus - bientôt il aura sa forme définitive (en particulier avec sa bouche, mais aussi sa silhouette encore plus élancée, aux vêtements plus moulés). Jolly Jumper aussi mute sensiblement pour acquérir une expressivité qui dépasse sa nature chevaline, depuis qu'il est doué de parole (même s'il parle en vérité tout seul puisque Lucky Luke ne l'entend pas) il a sa propre sensibilité et Morris le transforme par petites touches.

Billy the kid est un épisode particulièrement épatant : le découpage y est très dense, avec 10 à 12 cases en moyenne par planches. Cela se traduit par l'emploi d'une continuité séquentielle sur une grille classique (comme le gaufrier) : en utilisant des cases de même format, au rythme de trois par bande sur une page qui en compte quatre, sans changer d'axe, de valeur, Morris reproduit un effet de plan-séquence. On suit les déplacements d'un ou plusieurs personnages de manière très fluide et dynamique, avec une économie d'effets sensationnelle.

Dans Les collines noires, le génie de Morris pour les trognes éclate : outre les quatre savants, il soigne aussi les seconds rôles que sont Bull Bullets et Nebraska Kid ou les Cheyennes. Son art de la composition, où chaque élément est merveilleusement disposé dans chaque plan, fait le reste pour assurer une lecture très agréable, dont on ne remarque même pas les rouages.

Voilà donc deux épisodes immanquables, témoignant de la vitalité et de l'inspiration du duo formé par Goscinny et Morris au début des années 60.   

lundi 25 mai 2015

Critique 625 : LUCKY LUKE, TOMES 18 & 19 - A L'OMBRE DES DERRICKS & LES RIVAUX DE PAINFUL GULCH, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE :  A L'OMBRE DES DERRICKS est le 18ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1962 par Dupuis.
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1959 : le colonel Drake achète un titre de propriété à Titusville pour y exploiter un gisement de pétrole, à la stupéfaction de la population qui ne croit pas encore à son potentiel commercial. Il bâtit le premier derrick ("potence" en irlandais).
Très vite, la ruée vers l'or noir se déclenche mais pour raisonner les prospecteurs, le gouvernement fait appel à Lucky Luke, effaré par la situation.
Sur la route du cowboy se dresse bientôt Barry Blunt, un ancien avocat qui sait contourner la loi pour mieux s'approprier les puits de pétrole...
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LUCKY LUKE : LES RIVAUX DE PAINFUL GULCH est le 19ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1962 par Dupuis.
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A Painful Gulch, deux familles - les O'Hara et les O'Timmins - sèment la terreur depuis des lustres à cause d'une rivalité dont tout le monde, y compris elles, a oublié la cause.
Arrive dans le coin, par hasard, Lucky Luke, vite pris à parti par les deux clans : il accepte d'aider le maire de la ville à la pacifier mais l'édile lui abandonne sa charge.
Pour réconcilier les O'Hara et les O'Timmins, le cowboy organise une fête célébrant la fondation de Painful Gulch avec diverses épreuves dont, par avance, chacune des deux familles sortira vainqueur ex aequo.
Mais cela ne suffit pas. Lucky Luke ne se décourage pas et se résout alors à employer la force plutôt que la ruse...

Produisant toujours leurs albums à une cadence infernale, le tandem Goscinny-Morris fait feu de tout bois en 1962 avec deux nouveaux tomes. Vont-ils trop vite ? Toujours est-il qu'en les relisant, j'ai été un peu déçu, même si ça demeure plaisant.

A l'ombre des derricks est un opus mineur dans la série à cette époque : pourtant, l'idée de départ est originale, avec un cadre possédant un bon potentiel pour un western combinant aventures et humour. Il s'agit d'évoquer la fièvre de l'or noir avec l'exploitation de gisements de pétrole, qui se substitue à la ruée vers l'or.

Il apparaît cependant rapidement que Goscinny ne réussit pas à tirer de cette situation des gags très efficaces. La faute en incombe pour une bonne partie au casting des méchants. Lucky Luke est une série et un personnage qui fonctionnent sur les contrastes, rien ne lui va mieux que lorsqu'on lui oppose une force contraire en réaction au caractère imperturbable du cowboy et détournant les codes du western. La meilleure preuve se trouve avec la création des cousins Dalton, qui, via le personnage de Joe, obsédé par l'idée de se venger de Lucky Luke mais, desservi par son tempérament colérique, échoue immanquablement, guère aidé par ses trois frères.

Ici, l'adversaire incarné par Barry Blunt est de prime abord prometteur : ce n'est pas une brute ni un violent, mais un vilain malin, qui contrarie Lucky Luke en contournant la loi, sachant comment ne pas se faire prendre. Le problème, c'est que le flegme de ce méchant bute contre celui du cowboy et ne produit pas d'étincelles comiques. Leur affrontement est trop psychologique pour provoquer ces ruptures propres à la comédie.

Les seconds rôles ne brillent guère par leur originalité avec des figures d'idiots (comme Bingle) déjà trop familières. Quant au colonel Drake, qui est à la source du récit, il est curieusement peu développé alors qu'il est quand même très présent. Goscinny ne nous tire alors que des sourires en jouant sur l'absurdité des chercheurs de pétrole, si obnubilés par l'or noir qu'ils ne reculent devant aucune extrémité. Mais comme Lucky Luke, on les quitte tous, avec leur folie, avec soulagement.

Les rivaux de Painful Gulch est d'un meilleur niveau, mais, par rapport au souvenir que j'en avais, je suis resté sur ma faim. Il s'agit d'un des premiers albums que j'ai lu, enfant, mais il a mal vieilli. Une nouvelle fois, la situation de départ ne manque pas de piquant mais n'aboutit pas à grand-chose, comme si le scénariste n'avait pas su quoi en faire.

C'est regrettable car, le détail est d'importance, ce 19ème tome est le premier à voir figurer sur sa couverture et son frontispice le nom de René Goscinny, désormais consacré comme le scénariste officiel de la série et non plus comme un "ghostwriter". Mais cette histoire de paysans belligérants qui ont, pour les uns, de grandes oreilles décollées et, pour les autres, de gros nez rouges, ne vole pas haut.

Visuellement, Morris ne force pas non plus son talent, mais son savoir-faire permet d'assurer une lecture très agréable. Lucky Luke n'a pas toujours aligné des récits passionnants, mais c'est une série dont la réputation de "page-turner" peut rarement être prise en défaut, grâce à son artiste.

Les découpages de ces deux albums montrent bien qu'à cette époque Morris a trouvé son rythme de croisière : sagement et majoritairement composées en quatre bandes, il impose une moyenne de 8 à 10 cases, où la variété de la valeur des plans prime sur le reste. Tout est souvent cadré à plat, les plongées ne sont employées que pour situer un décor dans un plan général (une rue, un bâtiment, une plaine).

Cette mécanique est si bien rodée qu'elle peut vite être routinière, mais Morris ne semble pas gêné par ce formatage : au contraire, il a fait de cette grille de lecture son espace propre, il vise d'abord la simplicité, l'économie. Pour lui seul compte la facilité avec laquelle le lecteur reçoit les informations narratives et graphiques : il ne faut pas le saturer avec trop de détails mais fluidifier au maximum l'enchaînement des vignettes, soigner les chutes, préparer la suite de chaque scène. C'est un résultat très direct, dénué de chichis, accompli par un dessinateur qui a  trouvé très vite sa méthode et qui ne l'a plus vraiment évolué ensuite (seuls les designs des personnages évolueront, et encore de manière très subtile, pour aller là encore vers une expression toujours plus efficace).
A cet égard, la manière dont il campe les O'Hara et les O'Timmins est exemplaire : leurs caractéristiques physiques sont le ressort comique de l'histoire, il faut donc qu'elles soient instantanément mémorables. Il n'y a que pour les initiés, les lecteurs curieux, que Morris s'autorise quelques facéties, comme lorsqu'il caricature un de ses amis et collègues pour un personnage - dans A l'ombre des derricks, le méchant Barry Blunt est inspiré de Victor Hubinon (1924-1979), le dessinateur de Barbe Rouge et Buck Danny.

Deux tomes mineurs donc, mais pas de quoi s'inquiéter pour la suite : en effet, Billy the kid ne va pas tarder à pointer son nez...   

dimanche 24 mai 2015

Critique 624 : SPIROU N° 4023 (20 Mai 2015)


Cette semaine, c'est Aria (une série que je n'ai jamais lue), autrefois publié dans le Journal de Tintin, qui a droit à la couverture : le scénario est pas mal, mais le dessin plutôt faiblard. Le bandeau annonce aussi le retour des Campbell de Munuera (dont la parution trop aléatoire gâche un peu le plaisir qu'on a lire cette série).

J'ai aimé :

- Dad. Nob s'essaie à un gag essentiellement visuel et relève une fois encore ce défi avec brio. La chute est très drôle et, examinez bien le dessin de l'ultime case, l'artiste y rend un discret hommage à Gorillaz (une autre preuve de bon goût).

- Boni: L'école. Ian Fortin fait interroger son lapin sur l'utilité d'aller à l'école : un copain, les parents, le grand-père sont sollicités, et chacun a une réponse bien sentie (mention quand même au pépé). Toujours aussi délicieux.

- Rob. James et Boris Mirroir continuent leur visite au musée et Clutch se demande si Conan le barbare n'aurait pas la même épée que Charlemagne. C'est savoureux, même si depuis quelque temps, la série accuse un coup de moins bien, peinant à se renouveler (peut-être qu'en étoffant son casting, les auteurs trouveraient de nouveaux et meilleurs gags).

- Le Club des Huns. Dab's ou l'art de raconter des histoires : les deux doubles strips de cette semaine sont épatants. Voilà, par contre, un titre qui sait exploiter ses situations avec une inspiration impeccable, que vient rehausser un dessin gratiné.

- Zizi chauve-souris. Trondheim et Bianco sont, eux aussi, dans un creux, une sorte de ventre mou : leurs strips restent marrants, mais on attend un rebond à la hauteur du caractère relevé de leur héroïne et de son adversaire, le Falquenin.

- L'Atelier Mastodonte. Nob et Mathilde Domecq sont sur le dos (c'est une image) de Julien Neel, tout juste de retour à l'atelier et mis à l'épreuve par Trondheim. Le feuilleton peut encore durer un moment tant qu'il reste aussi maîtrisé (la chute du gag de M. Domecq est excellente).

- Tash & Trash. / Capitaine Anchois. Dino et Floris ferment le ban avec deux nouveaux strips qui sont, comme d'habitude, de vraies perles (mention à Floris).

En direct de la rédak questionne Matthieu Sapin à propos de son nouvel album (Le Château), qui paraît chez Dargaud (!) : rien de bien folichon. La semaine prochaine : numéro très spécial en perspective puisque les lecteurs seront mis à contribution...
Les aventures d'un journal revient sur un numéro de 2001 consacré aux détectives, avec de fausses lettres de menaces adressées au rédacteur en chef de l'époque (Thierry Tinlot).

Les abonnés ont droit en supplément à des cartes à collectionner de héros de la revue. 

vendredi 22 mai 2015

Critique 623 : LUCKY LUKE, TOMES 16 & 17 - EN REMONTANT LE MISSISSIPI & SUR LA PISTE DES DALTON, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : EN REMONTANT LE MISSISSIPI est le 16ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1961 par Dupuis.

De passage à la Nouvelle-Orléans, Lucky Luke assiste dans un saloon à la dispute entre deux capitaines de steamboats (bateaux-vapeur) et prend le parti du plus sympathique, Barrows, qui accepte de relever le défi lancé par son adversaire, Lowriver, de gagner le monopole de naviguer sur le Mississipi au terme d'une course s'achevant à Minneapolis.
Le voyage est semé d'embûches car, à chaque escale (Bâton-Rouge, Caïro, Saint-Louis), Lowriver engage des bandits pour freiner puis détruire le "Daisy Belle" afin que son "Asbestos D. Plower" remporte la course.
Mais Lucky Luke est sur le pont, prêt à intervenir contre l'ennemi...
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LUCKY LUKE : SUR LA PISTE DES DALTON est le 17ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1962 par Dupuis.
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En creusant un tunnel sous la prison, les Dalton s'évadent, malgré la surveillance du chien Ran-tan-plan.
Quand les quatre bandits volent des chevaux à un ami rancher de Lucky Luke, celui-ci oublie sa rancune contre les gardiens du pénitencier et se lance à la poursuite des Dalton.
Mais la stupidité ahurissante de Ran-tan-plan, qui s'est pris d'affection pour Averell Dalton, lui-même attaché à ce chien qui est le seul animal qu'il n'a pas envie de manger, va sérieusement compliquer la traque.
Elle se dénouera quand même à Sinful Gulch où Lucky Luke a arrêté Joe Dalton dont les trois frères vont tout faire pour le délivrer...

Avec ces deux nouveaux albums, on trouve d'une part une des mes histoires préférées de la série (En remontant le Mississipi), qui doit être une des premières que j'ai lues dans ma prime jeunesse, et de l'autre un récit historique (Sur la piste des Dalton), puisqu'y apparaît pour la première fois le chien Ran-tan-plan.

Parlons donc, pour commencer, du tome 16 : comme je l'ai déjà raconté, j'ai lu très tôt Lucky Luke, et je me souviens que j'avais acquis mes premiers albums grâce à mes parents qui me les achetaient dans les stations-service, des livres bon marché à couverture souple. Celui-ci fut l'un qu'ils m'offrirent au début et donc, même si depuis j'ai perdu cet ouvrage, il reste un de mes favoris, une sorte de récit initiatique en quelque sorte qui a activement participé à ma passion pour la bande dessinée. Qui sait quel lecteur je serai devenu sans cela ?

En le relisant, à de nombreuses reprises, le plaisir ne s'est pas dissipé : j'adore toujours autant cette aventure magiquement construite comme une succession de séquences, tendue par un suspense efficace (qui gagnera la course qui autorisera le vainqueur à avoir le monopole de la traversée du Mississipi ?). Depuis le départ à la Nouvelle-Orléans où le joueur de cartes Cards Demon embarque sur le "Daisy Belle" du capitaine Barrows jusqu'à Saint-Louis où le pistolero Pistol Pete fait partie des passagers, sans oublier Têtenfer Wilson à Bâton-Rouge et Explosion Harris à Caïro, Lucky Luke a fort à faire durant le périple, sans compter les caprices du fleuve (avec ses crues et décrues spectaculaires).

Goscinny ne laisse pas plus de répit au cowboy qu'au lecteur et émaille le récit de dialogues savoureux (notamment avec les anecdotes invraisemblables de Sam). Lowriver est un méchant jubilatoire. Rien ne manque pour combler l'amateur comme le connaisseur, et tout ça en 44 planches, autant dire qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer... Mais qu'on s'amuse bien. Et le fait que l'action mette en scène les steamboats ajoute à l'originalité de l'entreprise (on comprend pourquoi Lucky Luke est si content de retrouver le plancher des vaches à la fin : le bateau n'est effectivement pas de tout repos).

Avec le tome 17, on accède à moment historique de la série, comparable à ce qui s'est produit avec le 12ème épisode et l'apparition des cousins Dalton : en effet, c'est là que nous faisons connaissance avec une future vedette, Ran-tan-plan, à tout jamais le chien le plus bête du far-west.

Goscinny trouvait en Lucky Luke un héros trop sérieux et n'a eu de cesse de lui opposer des personnages truculents qui contrasteraient avec son flegme (quasiment) permanent. C'est ce qui avait permis la création des Dalton et permettra des réinterprétations de figures archétypales ou réelles (comme Jesse James, Calamity Jane, Billy the kid, ou le Pied-Tendre, le Grand Duc, l'Empereur Smith).

Mais avec Ran-tan-plan, c'est à une cible bien spéciale que voulait s'attaquer le scénariste puisqu'il s'agissait de parodier le fameux Rintintin, l'incarnation parfaite du meilleur ami de l'homme. Ainsi naquit, par contrepied, le chien le plus stupide des westerns, un cabot (comme le juge Jolly Jumper) qui ne manque pas de bonne volonté (après tout, il prévient bien les gardiens de la prison au début sans que ceux-ci ne le comprennent) mais dépourvu de jugeote, changeant d'avis comme de maître (pour peu qu'on lui montre un peu d'affection) et provoquant mille catastrophes dans son sillage.

Ran-tan-plan n'est certes pas très malin, mais il a une qualité indéniable, à laquelle il doit une bonne partie de sa célébrité (en plus de son efficacité comique) : il est attachant. Comme le Marsupilami de Franquin, il suffit de le regarder pour être de bonne humeur mais aussi être incapable de lui en vouloir quand il commet une bourde, même lourde de conséquences. 

Son autre "utilité" dans le dispositif narratif des épisodes où il figure, c'est qu'il va permettre de redéfinir tous les personnages qui l'entourent : Lucky Luke est à la fois amusé, consterné et hors de lui avec ce chien dans les pattes ; Jolly Jumper en est jaloux et, détail essentiel, il va verbaliser son irritation (en gagnant la parole, son caractère va prodigieusement s'enrichir, devenant plus ironique et dotant la série d'une dimension méta-textuelle passionnante, soulignant son sens de la dérision) : les Dalton sont également encombrés par cet animal (à l'exception notable de Averell qui lui voue une affection sincère, ce qui est naturel pour cet idiot gourmand qui se trouve une sorte de double). Une idée de génie donc - même si, plus tard, Morris ne saura pas empêcher ses autres scénaristes (et même Goscinny) d'employer Ran-tan-plan sans que cela soit toujours judicieux et inspiré...

Graphiquement, ses deux albums montrent aussi la formidable capacité d'adaptation de Morris pour alterner des aventures aux décors et aux castings variés : pour En remontant le Mississipi, il reproduit merveilleusement les bateaux (on a même droit à la visite guidée du "Daisy Belle"), et imagine mille trouvailles pour valoriser les rebondissements. Le talent de l'artiste pour croquer les trognes des vilains a la matière pour s'exercer et il fait de Cards Demon, Têtenfer Wilson, Explosion Harris et Pistol Pete (auquel il donne les traits de... Jacques Brel... Ou de James Coburn ?) des seconds rôles mémorables. Il exploite aussi les décors avec beaucoup de verve, tout en maintenant un découpage fourni (une moyenne de 9 à 11 plans par planche).

Pour Sur la piste des Dalton, Morris se retrouve en territoire plus familier, avec une collection de pueblos, de plaines arides, autant de décors qu'il a codifiés parfaitement, au point que tous se ressemblent mais que seul lui les dessine comme ça. On peut même dire qu'en ouvrant un album de Lucky Luke, c'est d'abord à ses cadres qu'on reconnaît la signature de Morris (et Achdé, qui l'a remplacé sur la série, n'a jamais cherché à réinterpréter cette vision : c'est aussi la limite du titre désormais, comme Astérix ou Blake et Mortimer, contrairement à Spirou et Fantasio, leurs nouveaux auteurs n'ont jamais su/pu redéfinir esthétiquement ce western).

Morris s'amuse même à glisser Jerry Spring et Pancho, les deux héros de son mentor et ami Joseph "Jijé" Gillain (Jerry Spring est d'ailleurs, avec son jean bleu et leur chemise jaune, ses cheveux noirs, le double réaliste de Lucky Luke), dans une scène au début de l'histoire.

Voilà donc deux tomes incontournables pour entamer les aventures du "poor lonesome cowboy" dans les sixties.

jeudi 21 mai 2015

Critique 622 : LUCKY LUKE, TOMES 12 & 15 - LES COUSINS DALTON & L'EVASION DES DALTON, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : LES COUSINS DALTON est le 12ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1958 par Dupuis.
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Pour venger la mort de leurs cousins (Bob, Grat, Bill et Emmet, pendus   - à la fin du tome 6 : Hors-la-loi), Joe, William, Jack et Averell Dalton recherchent Lucky Luke qu'ils tiennent pour responsable.
Mais le cowboy les ridiculise et les quatre malfrats se retirent pour s'entraîner afin d'éliminer leur adversaire. Pour cela, ils attaquent, sans succès, une diligence puis une ferme isolée.
Afin de les surveiller, Lucky Luke scelle une alliance avec ses ennemis et les conduit sur des coups préparés à l'avance pour épargner les civils. Mais quand ils découvrent la tromperie, le sang des Dalton ne fait qu'un tour et, le cowboy leur ayant aussi faussé compagnie, ils se séparent pour le retrouver et le supprimer dans un des quatre pueblos voisins...
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LUCKY LUKE : L'EVASION DES DALTON est le 15ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1960 par Dupuis.

Les quatre frères Dalton s'évadent de la prison avec le projet de se débarrasser de Lucky Luke qui les a fait incarcérer (à la fin du tome 12 : Les Cousins Dalton).
Leur plan est simple et diabolique : il s'agit de faire passer le cowboy pour un criminel en signant leurs méfaits de son nom et en affichant des avis de recherche à son encontre.
Le résultat ne se fait pas attendre : tout le monde a peur de Lucky Luke ! Mais ce dernier est malin : il se rend aux Dalton et accepte de devenir leur homme de main. Ainsi il peut les avoir à l'oeil et déjouer leurs attaques jusqu'à ce qu'il leur échappe et les attire dans un piège...

Avec ces deux albums, on accède à tout un pan de la mythologie de la série puisque les personnages des Dalton y font leur véritable entrée (après avoir figuré fugacement dans le tome 11 : Lucky Luke contre Joss Jamon). A cette nuance près qu'il s'agit des cousins Dalton et non des véritables Dalton, morts à la fin du tome 6 (Hors-la-loi).

La mort de Bob, Grat, Bill et Emmet avait valu à Morris ses premiers ennuis avec la censure de l'époque. Que Goscinny soit le responsable de la co-création de leurs cousins imaginaires n'a rien d'étonnant quand on connaît le goût du scénariste pour détourner les figures du passé. Mais savait-il seulement alors qu'il avait inventé les méchants les plus iconiques et les plus drôles de la série de Morris (à tel point qu'on croit souvent qu'ils ne sont effectivement présents que dans 21 tomes sur 42) ?

Ce qui est certain, c'est que le scénariste leur donne tout de suite la vedette puisqu'ils apparaissent dans pas moins de 43 planches sur les 44 que compte l'album et éclipse largement Lucky Luke dans l'histoire !

Leur popularité sera immédiate et vaudra à Morris et aux éditions Dupuis un abondant courrier de lecteurs pour réclamer leur retour, qui n'aura lieu que 3 albums et 2 ans plus tard (une éternité !). Mais il faut admettre que ce sont des seconds rôles en or, aussi bêtes que méchants, et qui inspireront même une chanson pour Joe Dassin.

Leur première aventure n'est pourtant pas renversante, l'intrigue, alignant les gags avec une régularité un peu trop mécanique et une absence totale de suspense, ne sert qu'à souligner que leur stupidité et par conséquent l'évidente supériorité de Lucky Luke, plus flegmatique que jamais. Ce qui fonctionne le mieux, et ne cessera jamais d'être perfectionné par Goscinny par la suite, c'est ce contraste entre le calme légèrement vaniteux du cowboy et les plans aussi absurdes qu'amusants des Dalton.

On voit déjà les progrès dans ce domaine avec L'évasion des Dalton, qui dispose de ressorts dramatiques plus subtils : l'idée des gredins de faire passer Lucky Luke pour un criminel est finalement ingénieuse et obtient un réel succès, qui met en difficulté le héros, alors obligé de répliquer de manière aussi astucieuse (et non pas en s'appuyant uniquement sur ses talents de tireur ou en toisant avec arrogance ses ennemis).
Une scène témoigne du plus grand raffinement comique atteint par Goscinny, dans laquelle Lucky Luke arrive dans une ville où il est pris pour un complice des Dalton et arrêté. Il proteste alors en expliquant qu'il traque justement les bandits mais le shérif et la population préfère le pendre. Lucky Luke prétend alors être effectivement un ami des Dalton qui viendront le venger s'il est lynché. Le shérif choisit alors de le laisser repartir par crainte de ces représailles.

Morris illustre ces deux épisodes avec son efficacité coutumière : son style évolue peu, voire pas du tout durant cette période où il enchaîne les albums à un rythme aussi soutenu que les histoires qu'il met en images.

Son trait est plus délié, souple, mais déjà très fin et nerveux : il lui suffit de peu pour camper un personnage, capter une attitude, croquer une expression, situer un décor, et ce sentiment de facilité participe au plaisir de le lire. Tout paraît évident, spontané, simple à ce dessinateur qui "tient" ses protagonistes, cet univers, comme un vétéran - alors qu'il n'a pas encore atteint sa plénitude !

Avec une moyenne de 8 à 10 plans par planche, le découpage donne une sensation de vitesse grisante : Morris traduit visuellement chaque gag, produit des ambiances, gère le tempo, avec une maîtrise épatante. C'est peut-être au fond ce que j'ai toujours le plus admiré chez lui, cette capacité à servir le script tout en le bonifiant sans avoir l'air d'y toucher, sans effort apparent. Or c'est quand le lecteur ne s'aperçoit plus du labeur d'un artiste que ce dernier est le plus fort : il rend tout ce qu'il fait naturel, fluide.

Tout cela dégage une fraîcheur, un pep's irrésistibles, plus d'un demi-siècle après sa parution.   

mercredi 20 mai 2015

Critique 621 : MYTHOS - X-MEN #1 / SPIDER-MAN #1 / CAPTAIN AMERICA #1, de Paul Jenkins et Paolo Rivera

 
 (Ci-dessus : couverture et extrait de
Mythos : X-Men #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)
 
 (Ci-dessus : couverture et extrait de
Mythos : Spider-Man #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)
 
(Ci-dessus : couverture et extrait de 
Mythos : Captain America #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)

MYTHOS est une collection de six récits complets écrits par Paul Jenkins et peints par Paolo Rivera, publiés en 2006 (X-MEN), 2007 (SPIDER-MAN) et 2008 (CAPTAIN AMERICA) par Marvel Comics (les autres numéros sont consacrés aux Fantastic Four, à Hulk et au Ghost Rider : la série complète a fait l'objet d'un recueil).
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- Mythos : X-Men #1. Erik Lehnsherr alias Magneto, le mutant maître du magnétisme, s'en prend à trois hommes coupables d'avoir tué une jeune fille mutante de 12 ans. De son côté, Charles Xavier, professeur principal et fondateur de l'école qui porte son nom, entraîne ses cinq élèves (Scott Summers/Cyclops, Jean Grey/Marvel Girl, Bobby Drake/Iceman, Hank McCoy/Beast et Warren Worthington III/Angel) dans la salle des dangers lorsqu'il détecte télépathiquement une attaque de Magneto contre une base de l'armée américaine. Toute l'équipe se rend sur place pour empêcher les civils de se faire massacrer et connaître l'objectif de leur adversaire... 

- Mythos : Spider-Man #1. Peter Parker est un adolescent complexé qui, en visite scolaire à une exposition scientifique, se fait mordre par une araignée génétiquement modifiée. Pourvu de pouvoirs, il s'entraîne pour les mieux les maîtriser puis, sous le masque et le costume de Spider-Man, se produit dans un talk-show à la télévision afin de gagner de l'argent. En refusant d'arrêter un voleur dans le parking du studio de tournage, il va se rendre responsable d'un drame familial...

- Mythos : Captain America #1. Steve Rogers est un jeune homme chétif, qui perd ses parents prématurément dans les années 30. Lorsque la guerre éclate en Europe et que les nazis menacent les Etats-unis, il tente, en vain, d'intégrer l'armée. Mais, repéré par un officier, il accepte d'être le cobaye d'une expérience scientifique qui va le transformer en super-soldat...

Parfois, quand on traîne dans un hard-discount (comme un hangar de la marque Noz), on peut tomber sur de belles occasions, et c'est ainsi que je me suis procuré ces trois numéros de la mini-série Mythos écrite par Paul Jenkins et illustrée par Paolo Rivera (en attendant, peut-être, un jour prochain, de trouver les trois épisodes restants). J'en avais souvent entendu parler et pu en en voir quelques pages sur le Net, et si je connais très peu l'oeuvre de Paul Jenkins, je suis un fan de ce que produit Paolo Rivera depuis son passage sur Daredevil (au début du run de Mark Waid).

Mythos a été conçu par son scénariste et son éditeur comme une collection de récits complets d'une vingtaine de pages permettant d'apprendre aux lecteurs les origines de certains héros emblématiques de Marvel tout en les réactualisant et en établissant une passerelle avec leurs adaptations au cinéma.

Pour le néophyte, il s'agit donc d'un point d'entrée intéressant, car c'est rapidement lu et magnifiquement mis en images. Pour le connaisseur, c'est une nouvelle version qui présente l'avantage de respecter les fondamentaux de chaque personnage avec toujours un graphisme sublime.

Jenkins se montre très habile dans chacune de ses approches : par exemple, pour Spider-Man, il expédie la séquence de la morsure de l'araignée pour mettre en scène l'entraînement qu'accomplit Peter Parker une fois qu'il a ses pouvoirs puis modifie subtilement le moment où sa vie va basculer quand il laisse filer le voleur qui tuera ensuite son oncle Ben. 
Le scénario introduit des éléments modernes sans dénaturer l'esprit du personnage : on a ainsi droit à un caméo de l'animateur de late show Conan O'Brien où se produit Spider-Man pour gagner de l'argent - alors que dans le récit originel de Stan Lee et Steve Ditko, il se livre à des combats de catch. 
De même, quand le Tisseur retrouve l'assassin de son oncle et se venge en menaçant de le tuer, tout est visualisé d'une manière qui évoque le premier film réalisé par Sam Raimi. 
Mais Jenkins joue beaucoup sur la connaissance qu'a le public, amateur ou expert du super-héros, en encadrant son histoire par des formules complices comme "L'histoire ? Vous la connaissez." ou "La suite ? Vous la connaissez." C'est une façon ludique d'aborder Spider-Man comme un icone populaire dont la célébrité dépasse le cadre des comics et donc d'un lectorat averti (une licence qu'on ne peut se permettre qu'avec Batman ou Superman). 

En ce qui concerne les X-Men, la tâche est plus ardue car il faut présenter plusieurs personnages et deux parties opposées, dont les divergences philosophiques sont une métaphore du combat pour les droits civiques, une évocation de la persécution des juifs par les nazis, tout en aboutissant à un combat physique.
Le choix de Jenkins se porte évidemment sur la toute première génération des X-Men, avec Cyclops, Marvel Girl, Beast, Iceman et Angel, dirigée par le Pr Charles Xavier, et en face Magneto. Pourtant, encore une fois, l'auteur réussit brillamment à distribuer les cartes dans un espace restreint, en soignant la caractérisation et en proposant de l'action.
Le récit s'ouvre par une scène très forte, violente, et se clôt par un paysage désolé, qui synthétise très bien toutes les dimensions symbolique et mélodramatique du titre. Les pouvoirs des uns et des autres sont bien exposés et exploités. Le tout donne un sentiment de grande densité.

Enfin, avec Captain America, Jenkins semble avoir eu à coeur de valoriser le personnage, tout ce qu'il symbolise, sans sombrer dans un hommage trop patriotique. Ainsi sera-t-on étonné de lire des réflexions positives concernant les communistes !
L'histoire est riche en émotion, même si on a un peur du pathos des premières pages (quand Steve Rogers se trouve orphelin). Mais la suite balaie ces réserves et les séquences s'enchaînent sur un rythme très soutenu, où Captain America est mis en scène sous beaucoup d'aspects (en représentation pour convaincre les américains à s'engager, sur le front - en Tunisie, en France, en Allemagne). 
Jenkins trouve aussi une belle astuce narrative quand il doit montrer le héros à son réveil dans les années 60 puis aux côtés des Vengeurs, et enfin, comme pour boucler la boucle, à nouveau avec ses vrais camarades, devenus des vétérans de l'armée.
C'est fin, touchant, efficace.

Visuellement, Mythos rappelle qu'avant d'adapter son style (en étant encré par son propre père, Joe) à l'art séquentiel classique, Paolo Rivera est un peintre. Difficile d'échapper à la comparaison avec le maître en la matière qu'est Alex Ross, mais l'espagnol évolue dans un registre sensiblement différent. 
Sa palette et sa façon d'appliquer la couleur (de l'acrylique et de l'huile) sont moins marquées, son coup de pinceau a une délicatesse dont le rendu évoque l'impressionnisme, on pense à Edgar Degas. Il y a un effort singulier pour soigner les ambiances qui flirte avec l'abstraction parfois (notamment dans le final de l'épisode avec les X-Men).
Mais, comme Ross, Rivera est un artiste très méticuleux et, comme on peut le découvrir en consultant son blog, il s'inspire de photos pour reproduire les attitudes et les effets d'ombre et de lumière (en se prenant souvent pour modèle). L'épisode avec Spider-Man restitue avec génie les acrobaties du Tisseur, et celui avec Captain America propose des plans larges impressionnants (la double-page avec les Vengeurs est vraiment saisissante : une composition virtuose).

Pour les lecteurs de v.f., le recueil des épisodes de Mythos a été traduit par Panini, qui en avait d'abord publié des chapitres en compléments de la collection d'albums cartonnés Spider-Man et les héros Marvel