jeudi 30 juillet 2009

Critique 81 : CHECKMATE, vol.1-2 : A KING'S GAME-PAWN BREAKS, de Greg Rucka, Jesus Saiz et Cliff Richards

Checkmate est une série publiée par DC Comics. Elle met en scène les agissements d'un agence de contre-espionnage où travaillent conjointement des humains et des super-héros.
Cet organisme est apparu pour la première fois dans Action Comics 598 puis a eu droit à son propre titre ensuite, constituant un premier Volume. A la suite des évènements décrits dans la mini-série The OMAC Project et la saga Infinite Crisis, Checkmate a été reconfigurée comme une agence affiliée aux Nations-Unies et relancée pour un second Volume (comptant 31 épisodes, la série a été stoppée, faute de ventes suffisantes).
- A Game of Kings (# 1-4, Volume 2) : le Conseil de Sécurité des Nations-Unies charge Checkmate d'enquêter sur un attentat commis par les terroristes de l'organisation Kobra qui a fait 50 victimes. La France est-elle impliquée pour avoir fourni des armes à Kobra ? Contre toute attente, ce pays ne s'oppose pas à l'enquête, mais la Chine, oui. Les agents de Checkmate infiltrent un arsenal chinois et découvrent des méta-humains, les Great Ten . Le Roi Blanc de Checkmate (dont l'organigramme est inspiré des pièces d'un échiquier) Alan Scott intervient, démasque l'espion de Kobra au sein de l'agence et convainc la Chine de renoncer à son droit de veto concernant cette enquête. Les Etats-Unis, désapprouvant l'action d'Alan Scott et l'embarras qu'elle a causée à la Chine, obtient son renvoi au sein de l'organisation.- Selection (# 5, Vol. 2) : la Reine Noire Sasha Bordeaux teste des agents aspirant à intégrer Checkmate pour engager son nouveau Cavalier (le précédent étant mort en mission). Alan Scott, quant à lui, désigne son partenaire de la JSA, Mister Terrific , comme son successeur.- Rogue Squad (# 6-7, Vol. 2 - Ecrits par Greg Rucka, Nunzio de Filippis et Christina Weir) : une nouvelle Suicide Squad se rend au Myanmar pour dénicher une nouvelle source énergétique en la personne d'un jeune méta-humain, après que le Conseil de Sécurité ait mis en garde Amanda Waller (leur commanditaire) sur ses méthodes d'action. Malgré de lourdes pertes et la présence d'un traître dans ses rangs, l'équipe libère leur cible et reçoivent l'aide d'anciens membres comme Bronze Tiger et Rick Flagg, envoyés sur place par Waller. Cette opération, peu discrète, conduit naturellement les cadres de Checkmate à suspecter leur Reine Blanche (Waller) d'être derrière tout ça.
L'album Pawn breaks rassemble les épisodes 8 à 12, formant deux story-arcs.

- Pawn 502 (# 8-10, Vol. 2) : le Département aux Affaires Méta-huamines arrête une cellule terroriste sur le point de s'allier à l'organisation Kobra, sans se douter que l'un d'eux est un espion de Checkmate. L'agence sollicite l'aide du Shadowpact, une équipe de héros aux pouvoirs magiques, pour exfiltrer leur homme et lui éviter d'être soumis à l'envoûtement mystique des adeptes de Kobra.- Corvalho (# 11-12, Vol. 2 - Ecrits par Rucka, De Filippis et Weir) : Waller utilise à nouveau la Suicide Squad pour truquer une élection à Santa Prisca. Mais l'un des membres de l'équipe, le Colonel Computron, offre à Checkmate la preuve de la falsification de l'élection si l'agence accepte de le protéger du criminel Bane. Tandis que Tommy Jagger neutralise Bane et le laisse fuir (bien que le malfrat ait tué son père, le Judomaster), Fire tue Computron sur ordre de Waller. Les cadres de Checkmate apprennent que Waller a forcé Fire à commettre cet assassinat car elle savait que le père de cette dernière, Ramon Corvalho, avait participé à des crimes de guerre dans le passé, et persuadent la jeune femme de témoigner contre la Reine Blanche devant une cour martiale. Le Roi Noir, le Colonel Taleb Beni Khalid, confronte Waller mais découvre, à son grand dam, qu'elle est couverte en ce qui concerne la direction de ses opérations sur le terrain.
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Ces deux TPB sont passionnants et confirment que Greg Rucka est un des scénaristes les plus originaux de DC. Sous sa plume, Checkmate est une série atypique inspirée par le slogan des Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons ("Who watches the watchmen ?") et mélangée à un pur récit d'espionnage, empruntant aussi bien aux James Bond d'Ian Fleming qu'aux romans de John Le Carré.
Cette agence est représentée comme un organisme dépendant des Nations-Unies mais au sein de laquelle certains de ses éminents cadres oeuvrent pour des intérêts troubles. La méfiance règne entre humains et méta-humains, qui se surveillent les uns les autres. Pas de grandes stars au générique : les fans de la JSA reconnaîtront Alan Scott et Mr Terrific, ceux qui ont suivi 52 retrouveront Amanda Waller. Cette dernière est le personnage le plus emblématique de la série, ambiguë à souhait, imposante physiquement autant que psychologiquement, elle emploie des criminels pour faire le sale boulot (la Suicide Squad), à l'insu de ses confrères.
Douée pour animer des héroïnes d'une rare densité, Rucka s'est également emparé de la super-héroïne Fire, ancienne membre de la JLA, dont le lourd passé familial est le tâlon d'Achille, et de Sasha Bordeaux, qui porte encore sur elle les stigmates de sa collaboration avec Maxwell Lord (le maléfique Deus Ex Machina de The OMAC Project), ex-maîtresse de Batman, femme d'action tiraillée entre la raison d'Etat et l'honneur.
Les intrigues mises en place sont complexes et développées de telle manière que leur résolution est loin du manichéisme des récits super-héroïques traditionnels : la géo-politique y joue un rôle déterminant, comme en témoigne la manière dont est décrite la Chine, qui dissimule la création de ses propres super-soldats. D'autre part, la question du terrorisme est abordée sans schématisme comme lorsque sont exposés le fonctionnement et les actions du groupe Kobra.
Rucka joue avec des thèmes lourds, sans les simplifier mais tout en gardant en tête qu'il doit livrer un récit plaisant, palpitant, aux lecteurs. Lorsque le père de Fire apparaît, c'est, avec lui, les crimes de guerre, mais aussi le problème des régimes totalitaires qui refont surface : voilà qui n'est pas courant dans les comics de ce genre et qui distingue cette production du tout-venant. Est-ce la gravité de ces éléments qui a effrayé le lectorat américain et eu raison de la série ? En tout cas, on ne peut que saluer le courage, l'audace - et le brio avec lequel le scénariste injecte ce genre d'ingrédients dans une série de ce type !
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Aux scripts tendus et divertissants à la fois, répond un graphisme soigné : Jesus Saiz s'y taille la part du lion en réalisant 7 épisodes sur 12, secondé par Cliff Richards (comme sur The OMAC Project) et Steve Scott. Le style change là aussi de ce qu'on a l'habitude de voir, dans la mesure où il y a peu de personnages costumés, que les décors sont réalistes, les ambiances entre chien et loup et l'action intermittente. Mais cela colle parfaitement au sujet.
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Laissez-vous tenter par cette BD atypique, profonde et palpitante : une bonne dose de thriller dans le monde des super-héros, ça ne se refuse pas quand c'est si bien exécuté !

Critique 80 : THOR 2, de J. Michael Straczynski, Olivier Coipel et Marko Djurdjevic



Thor 2 rassemble les épisodes 7 à 12 et 600 de la série publiée par Marvel Comics, relancée en 2008 par J. Michael Straczynski au scénario et Olivier Coipel au dessin (Marco Djurdjevic a illustré les n°7 et 8 et participé au n°600).
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Dans le précédent volume, les six premiers volets écrits par J. Michael Strackzynski mettaient en scène le retour de Thor et du peuple asgardien, échoués dans les lîmbes à la suite du cycle de Ragnarok. Nous avions eu droit à une histoire qui jouait habilement avec la mythologie du personnage et du folklore dont il est issu mais aussi avec des plages plus intimistes et réalistes, qui voyait les dieux nordiques voisiner avec une bourgade du middle-west, le héros aller à la Nouvelle-Orléans après l'ouragan Katrina ou en Afrique en plein conflit ethnique.
Pour parfaire l'entreprise, la série bénéficiait de magnifiques illustrations du français Olivier Coipel, aussi en l'aise dans les séquences calmes que dans l'action.
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D'aucuns ont reproché à ce "relaunch" un tempo un peu trop "cool", reproche récurrent fait à la narration décompressée prisée par tant d'auteurs actuels. Mais plutôt que de juger du procédé en général, je dois avouer que cette option appliquée à un titre comme Thor, où l'on attend plus de spectacle, m'avait agréablement surpris (et d'ailleurs, du spectacle, il n'en manquait pas entre la réapparition d'Asgard, le duel Thor-Iron Man ou Thor-The Destroyer !).
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Ce volume 2 rassemble donc les épisodes 7 à 12 plus le 600 (plus long, comme un "annual"), toujours écrit par Stracynski (qui a annoncé son départ de Marvel après le 602, suite à des désaccords avec l'éditeur en chef Joe Quesada) et illustré par Coipel et Djurdjevic.
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Ce nouveau tome s'ouvre par un récit en deux parties justement dessiné par Djurdjevic (qui abandonne pour l'occasion son style peint et est encré par Danny Miki) :

Thor, qu'on avait laissé sans connaissance à la fin du livre précédent après qu'il ait ramené à la vie tous les asgardiens pris dans leurs enveloppes humaines et mortelles, doit, pour se régénérer, entrer dans le "Odinsleep".
Il passe ainsi dans une dimension parallèle où il rencontre l'esprit de son père, qu'il n'a pas ressucité, et où il apprend la malédiction qu'Odin doit affronter pour l'éternité, en combattant chaque jour le démon Surtur.
Mais ces brêves retrouvailles entre le fils et le père permettent surtout de découvrir un important secret au sujet de la jeunesse d'Odin : comment, pour ne plus être hanté par le fantôme de son propre père, Bor, il adopta le fils d'un géant des glaces... Loki !

Coipel reprend les commandes avec JMS à partir de l'épisode 9 jusqu'au 12 pour aborder plusieurs histoires qui vont converger jusqu'au n°600.

Parmi elles, l'une est entièrement traitée selon le point de vue de Balder, qui se fait manipuler par Loki, et une autre complètement dédiée justement à Loki, qui avec la complicité d'Hela retourne dans le passé pour y pièger Bor puis Odin et dicter à l'enfant qu'il fut le plan à suivre pour se venger de Thor.
Entretemps (au n°11), on assiste à un vibrant hommage de Thor à son ami disparu, Steve Rogers alias Captain America, mort un an avant.

Ce segment mérite une considération spéciale car il est superbement écrit par Strackzysnki, très sobrement : l'invocation de l'esprit de Captain America par Thor et leur dialogue sont magnifiquement mis en images par Coipel.
Le scénariste en profite pour expliquer que le héros disparu n'incarnait pas un concept politique mais l'idée de justice d'un pays. Si en lisant cela, on sait que JMS donna l'idée initiale au crossover Civil War où Iron Man est devenu le symbole du sécuritarisme Bushiste face à l'icone démocrate-libéral qu'était Captain America et quand on se souvient de la correction qu'administra Thor à Iron Man pour l'avoir cloné durant cette saga, cela forme un tout très cohérent et particulièrement efficace.

Le 12ème épisode où Loki voyage dans le temps pour inflêchir sur son propre futur comporte également son lot de séquences mémorables (même la physique quantique en prend un coup...) : désormais, il est établi que le dieu du mensonge a toujours haï son demi-frère mais a surtout toujours oeuvré pour lui nuire, non pour venger sa famille (il détestait son père biologique) mais parce qu'il est mauvais par nature.
Enfin nous arrivons au "gros morceau" de cet album, avec l'épisode "giant-size" 600. Intitulé Victory, c'est l'apothéose pour Loki - et sur le plan éditorial, on assiste à la correspondance entre l'arc narratif et le Dark Reign, soit la période qui a succédé à la Secret Invasion dans l'Univers Marvel.

Loki a ramené Bor à la vie tout en l'ensorcelant : lorsqu'il rencontre Thor, son propre petit-fils qu'il n'a jamais vu auparavant (étant mort avant sa naissance), il est victime d'hallucinations qui le lui font voir comme un démon. Le dieu du tonnerre ignore également qui est Bor et ne comprend pas la folie furieuse qui agite cet asgardien surgi de nulle part.
Leur affrontement se déclenche donc sur une dramatique ignorance et l'on devine que l'issue du combat sera tragique. Mais on comprend surtout le machiavélisme de Loki et à quel point son influence sur Balder va peser lourd...

Visuellement, on atteint un sommet du genre : l'intensité du duel, l'expressivité des personnages, le spectacle des ravages causés par les deux adversaires, sont extraordinairement restitués par Coipel, qui découpe ces séquences avec une explosivité fabuleuse. Djurdjevic se charge de dessiner les scènes du point de vue de Bor et produit des images baroques tout à fait saisissantes. L'alternance des visuels par les deux artistes provoque un effet à la fois déroutant et puissant, parfaitement orchestré.
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Du fait que l'histoire se concentre plus particulièrement sur les manoeuvres de Loki, Thor lui-même apparaît presqu'en retrait dans ce nouveau recueil, mais ses apparitions sont soigneusement traitées et le personnage de Balder se pose comme le trait d'union entre le dieu du mensonge et celui du tonnerre. Le brave guerrier asgardien n'est-il que le jouet de Loki, un naïf influençable ? Ou va-t-il se révèler plus complexe maintenant qu'il est seul à trôner sur ses sujets, après que Thor, son demi-frère, ait été banni pour avoir tué un membre de la famille royale ?
Et Thor lui-même n'accepte-t-il pas trop facilement son expulsion ? Il est évident qu'il va vouloir se venger et qu'il sait que Loki l'a trompé pour précipiter sa disgrâce. Mais il semble aussi acquis que le dieu du tonnerre a à faire ailleurs : il n'a toujours pas retrouvé Sif, sa bien-aimée, captive du corps d'une vieille dame atteinte d'un cancer, soignée dans l'hôpital où travaille... Jane Foster, la femme dont Donald Blake (l'alter ego de Thor) est épris !
D'autre part, la bataille contre Bor a laissé des traces : le marteau de Thor est partiellement brisé, ce qui risque de compliquer sa transformation en Don Blake. Et durant le combat, Thor a fait la connaissance des Dark Avengers, l'équipe formée par Norman Osborn/Iron Patriot, Marvel Boy (le fils de feu Captain Marvel), Daken (le fils de Wolverine), et d'anciens Thunderbolts (Venom, Bullseye et Moonstone - ces deux derniers revêtant les costumes d'Hawkeye et Ms Marvel). Ces Vengeurs-là sont devenus un commando gouvernemental et la déculottée qu'ils ont pris contre Thor et Bor ne restera certainement pas sans suite. 
Tous ces éléments sont riches en promesses et JMS s'est arrangé pour à la fois intégrer ces points du Dark Reign tout en obligeant le scénariste qui lui succédera sur Thor à retenir ce qu'il a fait du personnage.
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Quoi qu'il en soit, ce volume est une grande réussite. D'un côté, on suit une épopée épique entre dieux, ponctuée de saynètes bien senties sur leur cohabitation avec les humains, et de l'autre, on voit avec plaisir des affrontements classiques dignes des meilleurs comics super-héroïques traditionnels, entrecoupées d'aperçus sur l'évolution de la situation de Donald Blake.
C'est vraiment un des meilleurs livres Marvel actuels : la démonstration bluffante de talents sur le point de se séparer - ne la ratez pas !

samedi 25 juillet 2009

Critique 79 : THUNDERBOLTS - CAGED ANGELS, de Warren Ellis et Mike Deodato

Thunderbolts : Caged Angels rassemble les épisodes 116 à 121 de la série publiée par Marvel Comics d'Octobre 2007 à Août 2008, écrits par Warren Ellis et dessinés par Mike Deodato.
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Après deux missions, les Thunderbolts regagnent leur base et font un bilan de leurs actions : Jack Flagg et Steel Spider ont été appréhendés, mais Bullseye a été gravement blessé par American Eagle. L'équipe est, en outre, minée par des tensions entre plusieurs de ses membres, notamment Moonstone et Songbird en désaccord sur le mode opératoire. Quant au véritable patron, Norman Osborn, il surconsomme des calmants.
C'est dans cette atmosphère étouffante que le Dr Leonard Samson débarque pour s'occuper spécialement de Penance, considéré comme un danger pour les autres (à cause de sa puissance - il a failli tuer Hellrazor, un détenu qui l'avait provoqué) et pour lui-même (à cause de ses pulsions suicidaires).
Peu après deux contrevenants au "register act" se livrent sans résistance : d'un côté, la séduisante Caprice ; de l'autre, le mystérieux Mindwave. Mais ces redditions intriguent Songbird...
Penance accepte la thérapie de choc auquel le soumet Samson, capable de résister à son pouvoir. En revanche, Osborn présente des signes inquiètants de troubles mentaux grandissants, comme lorsqu'il retrouve dans un tiroir de son bureau son costume de Bouffon Vert - mais il réussit à dissimuler son état pour l'instant.
Deux autres hors-la-loi, Mirage et Bluestreak, sont incarcérés et sont à l'évidence complices de Caprice et Mindwave pour saboter la base des T-bolts de l'intérieur.
Mc Gargan ne réussit bientôt plus à contenir le symbiote Venom aspirant à quitter le QG, quitte pour cela à en massacrer tout le personnel. C'est alors que le vaisseau de l'équipe, le Zeus, explose sous les yeux de Songbird et Radioactive Man, créant une confusion générale. Swordsman, ne supportant plus d'attendre qu'Osborn clone sa soeur défunte comme il s'y était engagé, soudoie des gardes pour une mutinerie... Alors que Venom a commencé à son carnage !
Les quatre détenus, grâce à leurs pouvoirs mentaux, manipulent les T-bolts pour les monter les uns contre les autres, comme le découvre Len Samson lorsque Mirage tente de le contrôler. Venom et Swordsman se croisent et le second pourfend littéralement le premier pour atteindre Osborn.
Osborn, dépassé par les évènements, perd complètement pied et endosse à nouveau son costume de Bouffon Vert pour rétablir l'ordre dans la base. Il ne tarde pas à défier Swordsman qu'il défait sans ménagement. Les gardes, sous l'emprise des détenus télépathes, neutralisent Radioactive Man et Songbird doit se cacher.
Caprice envoie Moonstone tuer Samson et Penance, qui la domine séchement. Osborn affronte Songbird, sans qu'aucun d'eux deux n'ait raison de l'autre. C'est alors que Bullseye, remis de ses blessures grâce à un traitement biotechnologique, gagne le quartier des prisonniers et, insensible à leurs pouvoirs, les éxécute tous froidement.
Le calme revient dans la base, Osborn calme les autorités extérieures mais Songbird obtient de récupérer le leadership de l'équipe en échange de son silence sur le fait qu'il ait repris son rôle de Bouffon Vert. Cependant, il la met en garde contre Bullseye...
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Ce second arc du tandem Ellis-Deodato tient toutes ses promesses, surpassant même en intensité dramatique le précédent tout en jouant sur un registre un peu différent.
En effet, dans Faith in monsters, logiquement, nous assistions à la formation et aux premières missions des Thunderbolts, l'action se déroulait donc en extérieur et culminait lors des combats entre le groupe et ses cibles. Cette fois, c'est un huis-clos puisque le récit se déroule (quasi)exclusivement à l'intérieur de la base et se focalise sur les divergences internes du groupe, attisées par un groupe de prisonniers aux pouvoirs psychiques.
Les motivations de ces détenus restent énigmatiques jusqu'au bout : agissent-ils pour le compte de quelqu'un ? Et si oui, qui et pourquoi ? Sont-ils des dissidents résolus à supprimer les T-bolts en les poussant à s'entretuer ? Ou des espions à la solde d'ennemis du gouvernement, opposés à ses méthodes ? Ellis ne révèlera même pas si Caprice, Mindwave, Mirage et Bluestreak sont des super-vilains ou des héros résistants ou des kamikazes. Mais ces quatre-là vont s'avèrer de redoutables mines, d'un calibre bien supérieur à Jack Flagg ou Steel Spider, et leur mission échouera de peu.
Pour corser une situation déjà compromise, Ellis introduit un autre "corps étranger" dans le Q.G. des T-bolts, dont l'influence va être aussi déterminante dans le déroulement des évènements : il s'agit du Dr Samson, appelé à se charger du plus puissant membre de l'équipe, mais aussi du plus instable psychologiquement - Penance.
L'ancien Speedball des New Warriors devient un élément pivotal de la mythologie des Thunderbolts puisqu'il a en quelque sorte provoqué leur formation actuelle : avec son ancienne bande, il avait causé la destruction de Stamford, à l'origine de la loi sur le recensement des méta-humains et la crise qui brisa cette communauté jusqu'à fonder l'unité chargé de capturer les dissidents restants.
Hanté par les morts de Stamford mais aussi traumatisé par le fait d'appartenir à cette équipe qui applique brutalement la loi, Penance se mutile pour expier - son costume est d'ailleurs rempli de piques activant son pouvoir en le blessant. Samson désapprouve l'exploitation de cette souffrance à des fins policières, et se méfie particulièrement de Moonstone (une psy comme lui) et d'Osborn (dont le passé devrait l'empêcher d'exercer ses fonctions) : en traitant (toniquement) Penance, il veut donc soigner le jeune homme de ses névroses mais aussi certainement établir un rapport objectif sur les T-bolts (et ses leaders).
Mais la présence de Samson sera, comme l'indique le résumé de l'histoire, aussi à l'origine de l'échec du sabotage des détenus : en résistant à Mirage puis en assistant à la victoire de Penance sur Moonstone, il évite un massacre.
Ellis fait feu de tout bois dans ce second arc : Swordsman organise une mutinerie sanglante et Venom, avec qui il aura un duel d'une ahurissante sauvagerie, tente de s'échapper en démembrant et en dévorant tous ceux qui vont essayer de l'en empêcher. Lorsqu'Osborn redevient le Bouffon Vert, on s'attend logiquement au pire... Evité de justesse.
La furia qui s'empare de la base donne lieu à une incroyable surenchère de pyrotechnie, de violence, qui fait basculer la série dans l'horreur. Pourtant, cette folie a quelque chose de jouissif : elle fait voler en éclats tous les cadres - au propre comme au figuré, car la mise en page traduit parfaitement cet état de faits - en vigueur dans les comics traditionnels. Ellis prend un plaisir manifeste à dynamiter les conventions du genre, comme un gamin qui casse ses jouets et veut savoir jusqu'où on le laissera aller.
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Visuellement, Deodato s'est complètement lâché : ses détracteurs seront outrés par la débauche d'effets employée. Les autres époustouflés par la démesure, la rage, qui se dégagent de ses planches : c'est l'Enfer, avec du sang, des tripes, des flammes, des explosions. Un festival tellement baroque et énorme qu'il suscite presque le rire : c'est une fresque aux accents satiriques, grotesques, qui est représentée.
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Chacun y goûtera, selon sa tolérance. Mais indéniablement, c'est impossible d'y être indifférent et je vois ça comme une qualité. Vous n'oublierez pas cette sarabande dont les auteurs, tels des Attila, n'ont rien laissé d'intact derrière eux.

vendredi 24 juillet 2009

Critique 78 : THUNDERBOLTS - FAITH IN MONSTERS, de Warren Ellis et Mike Deodato



(Ci-dessus : les Thunderbolts, par Mike Deodato.
De gauche à droite, Songbird, Moonstone, Radioactive Man,
Penance, Venom et Swordsman - seul manque Bullseye.)

Thunderbolts : Faith In Monsters compile les épisodes 110 à 115, écrits par Warren Ellis et dessinés par Mike Deodato, publiés à partir de Janvier jusqu'à Août 2007 par Marvel Comics. Cette nouvelle version d'une série créée par Kurt Busiek et Mark Bagley a été lancée à la suite du crossover Civil War (Mark Millar / Steve McNiven).
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Les Thunderbolts sont une équipe composée de super-vilains agissant pour le gouvernement et dont la mission consiste à capturer les super-héros refusant de se faire recenser comme la loi les y oblige désormais. A la tête de ce groupe, on trouve Norman Osborn, qui commande donc à Songbird, Venom (Mac Gargan), Bullseye, Penance, Radioactive Man, Swordsman et Moonstone, qui dirige les opérations sur le terrain. Leur quartier général est la Montagne des Thunderbolts, un vaste complexe où se trouve leur vaisseau, le Zeus, plusieurs T-Wagons, servant à transporter des prisonniers, et des cellules pour enfermer ces derniers. En parallèle, des figurines et jouets représentant les Thunderbolts sont commercialisés afin de rendre l'équipe plus sympathique et leur action plus légitime auprès du grand public.
Leur deuxième mission consiste à appréhender
Steel Spider. Mais la traque de cet admirateur de Spider-Man, après l'arrestation violente de Jack Flagg (ancien compagnon d'armes de Captain America), décide American Eagle à sortir de sa réserve.
Ensemble, les deux hors-la-loi et Sepulcre, une jeune femme qui se cachait jusquà présent, affrontent les Thunderbolts. Bullseye profite de la confusion de la bataille pour s'échapper et défier American Eagle, mais celui-ci réussit à le vaincre.
Swordsman, qui a remarqué la fuite de Bullseye, en avertit Moonstone : elle active alors la nanochaîne du tueur qui, déjà sérieusement blessé, s'effondre - il reviendra à lui, tétraplégique. Steel Spider est pris, mais Sepulchre et American Eagle s'enfuient.
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Venom, Moonstone, Bullseye, Songbird, Chen Lu the Radioactive Man, Swordsman, Penance, et Norman Osborn, l'ex (?) Bouffon Vert! La simple énonciation des membres de cette équipe fait peur puisqu'on y trouve quelques-unes des pires canailles du Marvelverse : mais qui d'autre que Warren Ellis - à la suite de Mark Millar, qui avait préparé leur formation dans Civil War - pouvait animer une série avec une telle bande d'affreux ?
C'est en effet dans le crossover précité que les Thunderbolts sont présentés comme la nouvelle police méta-humaine, celle qui doit arrêter les opposants à la loi obligeant désormais les héros comme les malfrats costumés à se faire enregistrer auprès des autorités. En échange de leurs services, ces brutes bénéficient d'un contrat difficile à refuser : s'ils se rebellent, des composants électroniques dans leur organisme leur causeront des séquelles physiques et mentales graves, mais s'ils acceptent, ils ont la garantie d'être libérés au bout d'un certain temps, avec une coquette somme d'argent, une nouvelle identité et l'impunité pour leurs crimes passés.
Sur ces bases, Warren Ellis et Mike Deodato présentent une production sombre et dérangeante où les vilains d'hier sont devenus les représentants du nouvel ordre instauré après la "guerre civile" : dans ces circonstances, jamais la frontière séparant le Bien du Mal n'a été aussi floue...
La première qualité de l'ouvrage est qu'il dispense de connaître les précédentes versions des Thunderbolts, et cependant Ellis nous plonge dans le vif du sujet sans perdre de temps, alternant les séquences où l'équipe se prépare à partir à la chasse aux dissidents et celles où Norman Osborn en reçoit chaque membre pour un entretien d'embauche, qui permet de cerner les personnalités, les motivations, les conditions de l'engagement.
On trouve ainsi aussi bien l'ancienne leader de l'équipe (Songbird) au passé sentimental chargé préférée à une manipulatrice opportuniste (Moonstone) - les deux femmes se querelleront très vite sur la direction des opérations et l'image que le groupe donne aux médias - , le responsable de la catastrophe à l'origine de Civil War (Penance, l'ancien Speedball des New Warriors) se mutilant pour expier, un ressortissant chinois accusé de terrorisme (Radioactive Man), un néo-nazi désirant ressuciter sa soeur qu'il aime d'un amour à l'évidence incestueux (Swordsman), un symbiote alien cannibale dominant son hôte (Venom/Mc Gargan), et, cerise sur le gâteau (si j'ose dire), un tueur sadique si dangereux qu'on ne l'emploie qu'en ultime recours (Bullseye). Cet assemblage hétéroclite et dysfonctionnel au possible forme pourtant une unité d'élite, puissante, effrayante, mais en proie à des tensions croissantes, et aux mains d'un type aussi (sinon plus) fou qu'eux (Norman Osborn).
Ellis ne se contente ps d'exploiter cette matière déjà riche en possibilités dramatiques, il enrichit le projet en livrant une critique acerbe sur la propagande massive qu'utilise le gouvernement pour légitimer l'emploi d'un tel commando. Ainsi Bullseye est le seul membre dont le recrutement n'est pas divulgué publiquement et dont les interventions ne sont sollicitées que dans les cas extrèmes.
Lorsque les Thunderbolts gagnent le respect du public (à moins que celui-ci ne soit plus terrifié que rassuré par eux), c'est au prix de combats dévastateurs où leurs cibles sont brutalisées - Jack Flagg rendu paralytique, Steel Spider un bras arraché - et le champ de bataille ravagé - au péril de la vie d'innocents puisque les arrestations se déroulent en ville, en journée, au milieu de la foule.
Des membres comme Venom et Bullseye n'ont aucun désir de racheter ou de devenir des héros : ils agissent sans modération ni scrupules, appliquant la force comme le slogan de l'équipe - "Justice like lightning" - les y invite. Ellis choisit de tout nous montrer des méthodes choquantes de cette milice pour souligner l'irresponsabilité des autorités qui confient un tel travail à des individus peu recommandables. L'Etat américain post-Civil War est devenu sécuritaire à l'excés et la plume cinglante, exubérante, de l'auteur anglais retranscrit parfaitement ce climat délètère.
A aucun moment, ces "héros" ne sont sympathiques : ce sont des racailles irrécupérables qui, lorsqu'elles ne s'acharnent pas sur leurs proies, cherchent à se nuire l'une l'autre. Ainsi Moonstone et Swordsman complôtent pour prendre le contrôle total de l'équipe et écarter Songbird et Norman Osborn pour satisfaire leurs intérêts personnels : Moonstone veut commander le groupe sans rendre de comptes à qui que ce soit, Swordsman désire qu'on clone sa soeur défunte - promesse que lui a faîte Osborn sans vouloir la tenir apparemment. Songbird et Radioactive Man paraissent plus raisonnables en essayant d'empêcher l'équipe de devenir un ramassis de monstres comme Bullseye et Venom, mais en vérité elle aspire surtout à refaire sa vie et lui à regagner la Chine. Le cas de Penance est aussi ambigü : il est le seul à avoir intégré le groupe volontairement, mais c'est un jeune homme brisé par la tragédie de Stamford qu'il a causé et qui s'automutile pour se châtier.
Cyniquement, on commercialise des poupées à l'effigie de ces "sheriffs" modernes pour les rendre plus aimables, encourager les héros non-enregistrés à se rendre sans résister, et faire oublier la mort de Captain America, symbole de tous les insoumis mais aussi de cette Amérique qui a choisi de placer sa foi dans ces monstres (Faith in monsters).
Dans ce premier arc (sur les deux que réaliseront Ellis et Deodato), les Thunderbolts n'ont à vrai dire à faire qu'à des justiciers clandestins de seconde zone, comme Jack Flagg et Steel Spider. Ils seront les boucs-émissaires, les victimes sacrificielles, punis sévèrement pour l'exemple : leur amateurisme ou leur refus du nouvel ordre rappellent celui des New Warriors, dont le comportement n'est plus toléré par le public. Leurs arrestations, même brutales, ne posent donc pas de problème à l'opinion et permettent même aux médias de légitimer l'action intransigeante des T-bolts, quitte à dissimuler leurs méthodes expéditives.
Le style provocateur d'Ellis domine alors le livre : son écriture caractéristique donne une épaisseur remarquable aux seconds couteaux qui forment les T-bolts et leurs adversaires et lui permet de les animer avec plus de liberté que s'il s'était agi de vedettes de la firme.
Ici, pas question de suggérer une rédemption pour ces bourreaux impitoyables : ce sont des "misfits" et ils le resteront. De ce point de vue, le court run du scénariste restera comme une des meilleures suites aux évènements de Civil War, avec un point de vue lucide sur ce que le clan d'Iron Man a imposé : une société répressive où tout contrevenant à la loi est traqué et détruit.
Plus prosaïquement, cette opposition entre des "bons" très méchants et leur "gibier" aboutit à un récit sous haute tension et la bataille finale entre les T-bolts, American Eagle, Steel Spider et Sepulchre est une des plus spectaculaires qu'on ait vue depuis longtemps - elle s'étend sur deux épisodes et vous laisse sur les genoux, personne n'en sortant indemne. La narration décompressée a rarement été aussi dynamique et explosive, preuve que lorsque les idées et l'intensité sont là, toute la structure dilatée d'un comic-book ainsi développée n'indispose pas le lecteur.
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C'est que graphiquement aussi la série bénéficie d'un exceptionnel traitement : Mike Deodato n'a pas que des fans et il n'en manque pas pour lui reprocher (outre ses difficultés à tenir les délais...) sa manie de faire ressembler ses personnages à des acteurs (comme ici Norman Osborn qui a les traits de Tommy Lee Jones ou Penance ceux d'Edward Norton) - même si Ellis a pu le lui demander - ou la complaisance avec laquelle il met en images les détails les plus atroces des exactions de ses "héros".
C'est évident que l'artiste s'adresse à un lectorat averti de ces outrances. Mais il faut aussi savoir reconnaître sa technique bluffante lorsqu'il joue avec les éclairages, éclate ses cadrages pour mieux traduire le chaos de l'action, ou, plus subtilement, son aisance lorsqu'il s'agit de rendre au plus près par les expressions et les poses les émotions des protagonistes.
En outre, il sait merveilleusement dessiner les femmes fatales et restitue de manière impressionnantes la monstruosité de Venom. Indiscutablement, il produit des images et des planches saisissantes, mémorables, d'une grande puissance, parfois avec virtuosité.
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Ce premier acte démarre doucement mais s'achève avec force et annonce une suite (Caged angels) prometteuse. Assurèment, un des comics récents les plus décapants !

Critique 77 : OMAC PROJECT, de Greg Rucka, Jesus Siaz et Cliff Richards



The OMAC Project est une série limitée en 6 numéros qui est liée au Countdown to Infinite Crisis, publiée par DC Comics de Juin à Novembre 2005. Le scénario d'OMAC Project est écrit par Greg Rucka, les dessins réalisés par Jesus Saiz et Cliff Richards. C'est l'une des quatre mini-séries qui préfigurent la saga Infinite Crisis.
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Créés par Jack Kirby, les OMACs (One-Man Army Corps) sont toutefois différents et leur acronyme ne signifie plus la même chose (initialement, OMAC abrégeait les termes "Observational Meta-human Activity Construct" - Machines d'observation de l'activité Méta-Humaine - alors qu'ici, il s'agit de "Omni Mind And Community" - Communauté Omnisciente).
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Les OMACs sont des êtres humains modifiés à leur insu, opération commandée par l'organisation Checkmate, dont le chef est Maxwell Lord. Ce dernier a pris le contrôle du satellite Brother Eye, conçu par Batman (après les évènements survenus dans Identity Crisis) pour surveiller les autres super-héros.
Maxwell Lord supprime les cadres de Checkmate pour en devenir le Roi (l'organigramme de l'agence s'inspirant des pièces d'un échiquier). Mais une de ses agents, Sasha Bordeaux, révèle à Batman que
Blue Beetle est mort en découvrant les manigances de Lord.
Batman informe la Ligue de Justice de la situation, avouant par la même occasion comment il les a espionné et comment certains membres de l'équipe l'ont manipulé.
Lord découvre que Sasha l'a trahi et la fait capturer.

A ce point du récit, il faut lire l'histoire intitulée Sacrifice, mini-crossover entre les séries Superman et Wonder Woman (Superman 219, Action Comics 829, Adventures of Superman 642, et Wonder Woman, Vol.II, 219), et dont l'action se déroule entre les n° 3 et 4 d'OMAC Project.

On y découvre comment Maxwell Lord manipule mentalement Superman pour se débarrasser de Batman. Ce dernier ne devra son salut qu'à l'intervention in-extremis de Wonder Woman, qui décide de tuer Lord en lui brisant le cou pour délivrer Superman de son emprise.Mais la mort de Lord déclenche l'autonomie du satellite Brother Eye, qui élimine ensuite la quasi-totalité des agents de Checkmate présents dans ses locaux et active tous les OMACs (plus d'un million !) pour se débarrasser des méta-humains - considèrés comme une menace pour l'humanité par Maxwell Lord.
Transformée à son tour en une créature mi-humaine, mi-artificielle, Sasha Bordeaux rassemble les troupes rescapées de Checkmate, en poste dans d'autres organisations (
Projet M, S.T.A.R. Labs, D.E.O., Escadron Suicide, ...) pour contrer les plans de Brother Eye et en informe Batman (dont elle fut la maîtresse, ce qui explique leur complicité).
Batman emploie alors un générateur EMP, fabriqué par feu Blue Beetle, capable de neutraliser un grand nombre d'OMACs attiré dans le Sahara par un groupe de méta-humains (Wonder Woman, Hal Jordan, Martian Manhunter, Jay Garrick, Wally West, John Stewart, etc.).
De son côté, Sasha pirate le réseau en introduisant un virus informatique.
Cependant, Brother Eye réussit à garder la maîtrise de 200 000 OMACs, prêts à tout moment à achever leur mission, et surtout il diffuse sur toute la planète les images de
Wonder Woman exécutant Maxwell Lord.
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Cette mini-série est, avec Superman : Sacrifice (son indispensable complément), le trait d'union essentiel entre le n° spécial Countdown to Infinite Crisis, où l'on suivait les investigations de Blue Beetle jusqu'à son assassinat, et le début effectif de la saga Infinite Crisis.
Fidèle à son style, Greg Rucka orchestre une intrigue mêlant le récit d'espionnage avec le genre super-héroïque, le tout dans une tonalité sombre et inquiétante, culminant lors d'un dénouement spectaculaire et aux conséquences dramatiques.
Bien sûr, il faut avoir lu ce qui précédait pour apprécier et comprendre ce qui est ici développé, mais mis bout à bout, cette histoire aboutit à un ensemble redoutablement cohérent et efficace, dont The OMAC Project est une magistrale clé de voûte.
Rucka est un artisan : la subtilité de ses scripts, le soin avec lequel il installe une atmosphère, ses dialogues sobres et directs, en font une des meilleures plumes actuelles.
Le détour par les séries Superman et Wonder Woman à l'occasion de l'arc Sacrifice ne serait pas indispensable s'il n'éclaircissait de manière décisive le début de l'épisode 4 d'OMAC Project où le corps sans vie de Maxwell Lord gît aux pieds de l'Amazone et de l'Homme d'acier.
Qu'y apprend-t-on vraiment en effet ? Superman se réfugie dans sa Forteresse de Solitude avec du sang sur les mains. Mais il ne souvient plus qui il a pu attaquer. Est-ce Brainac ? Darkseid ? La JLA lui apprend qu'il a en vérité violemment et incompréhensiblement agressé Batman, sous l'emprise psychique de Maxwell Lord.
Obligée d'affronter son compère, Wonder Woman n'hésite guère à tuer Lord pour délivrer Superman : un geste qui aura de lourdes conséquences, puisqu'il sera révèlé au public et provoquera à terme la dissolution de la Ligue de Justice (au sein de laquelle les membres refusent d'exécuter leurs adversaires) !
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Ces cinq chapitres intermédiaires sont inégalement écrits et dessinés, malgré la présence d'artistes et d'auteurs très capables (John Byrne, Gail Simone...). Néanmoins, lire The OMAC Project sans passer par eux revient à devoir s'accommoder d'une ellipse importante, nuisant à la compréhension globale du récit principal. C'est, là, l'illustration navrante de la surexploitation des tie-in, ces histoires dérivées devant préparer et alimenter un futur "event" comme Infinite Crisis...
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Mais revenons à The OMAC Project pour saluer le reste de son équipe créative et, après son auteur, ses artistes : le trio formé par Jesus Saiz-Cliff Richards-Bob Wiaceck (les deux derniers suppléant le premier sur la moitié des planches de certains épisodes) avait fait ses preuves sur les premiers épisodes de Checkmate.
Encore une fois, leur complémentarité est un régal, même si, pour ma part, je trouve les pages de Saiz supérieures : l'espagnol sait admirablement dessiner Batman mais aussi des personnages féminins, sans tomber dans les stéréotypes du genre (bombe sexuelle ou post-ado ingénue), et excelle dans les séquences en clair-obscur, entre chien et loup, que sait si bien lui proposer Rucka.
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Si le titre de cette production peut dérouter ou son affiliation à Infinite Crisis lasser, ce serait une erreur de passer à côté : ce Projet OMAC est une réussite tout à fait aboutie et qui enrichit la lecture du crossover qu'elle précéde.

dimanche 19 juillet 2009

Critiques 76 : GREEN ARROW & BLACK CANARY, de Judd Winick, Cliff Chiang et Mike Norton

Green Arrow and Black Canary est une série publiée par DC Comics depuis Décembre 2007 sous la direction du scénariste Judd Winick et du dessinateur Cliff Chiang. Un mois auparavant était paru le numéro Green Arrow/Black Canary: Wedding Special, illustré par Amanda Conner, qui faisait office de prologue. A partir du 7ème épisode, Mike Norton remplace Chiang, qui reste l'auteur des couvertures.
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Avant de se pencher sur l'histoire développée sur ces trois premiers volumes, écrits par Winick, présentons les personnages :
- Black Canary alias Dinah Lance est la fille de la première Canari noir. Entraînée par Wildcat, un des vétérans de la JSA, elle succède à sa mère contre l'avis de cette dernière. Elle est en outre capable d'émettre un cri à la puissance modulable.
- Green Arrow alias Oliver Queen est l'époux de Black Canary. C'est aussi un playboy millionnaire et l'équivalent contemporain de Robin des Bois, car malgré son rang social élevé, c'est clairement un homme situé politiquement à Gauche. Sous le masque, c'est surtout un des plus grands archers au monde.
- Green Arrow II alias Connor Hawke est le fils biologique d'Oliver Queen. Mais ce dernier ne l'a pas élevé et a quitté sa mère très tôt après la naissance de leur enfant. Il le retrouve des années plus tard, avec l'aide de Batman, le guérit de sa toxicomanie et l'entraîne à devenir comme lui un archer.
- Speedy alias Mia Dearden est la nouvelle partenaire des Green Arrow père et fils. Enfant des rues, elle est prise en charge par Queen qui en fait son élève et sa protégée. Elle est séropositive.
- Red Arrow alias Roy Harper a été le premier disciple de Green Arrow et aussi le premier à se surnommer Speedy. Aujourd'hui membre de la JLA, il agissait précédemment sous le pseudonyme d'Arsenal.
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- Volume 1 : Dead Again. Leur mariage perturbé par l'attaque de plusieurs super-vilains, mis en déroute grâce aux efforts de leurs amis de la JLA et de la JSA, Dinah et Oliver peuvent profiter de leur nuit de noces. Mais c'est alors que Green Arrow agresse Black Canary et tente de la tuer : la jeune femme est obligée de le tuer en état de légitime défense en le poignardant.
Bouleversée, Black Canary accepte que le Dr Mid-Nite - avec lequel elle eût une aventure - et Batman autopsient le cadavre de Green Arrow : c'est ainsi qu'ils découvrent qu'Everyman, un malfrat métamorphe, avait pris l'apparence de l'archer vert.
Se rappelant alors de l'invitation des Amazones de Paradise Island à se joindre à elles pour se remettre du décés de Green Arrow, Black Canary, Speedy et Connor Hawke décident de gagner Themyscira pour mener leur enquête. Ils ignorent qu'Oliver Queen est prisonnier des guerrières de l'île...
- Volume 2 : Family Business. Arraché des griffes des Amazones, dont la reine a été remplacée par la malfaisante Mamie Bonheur (à l'initiative de la bataille durant le mariage de Dinah et Oliver, au cours de laquelle fut enlevé ce dernier), Green Arrow accompagne ensuite Black Canary et Speedy en Europe.
En effet, il s'agit désormais de retrouver celui qui a enlevé Connor Hawke dans l'hôpital où, gravement blessé alors qu'ils fuyaient Themyscira, il fut admis. Durant leurs investigations, ils croisent la route de Dodger, un sympathique mercenaire, qui les met sur la piste des kidnappeurs.
Batman aide (à distance, dans un premier temps) la petite équipe qui est complétée, de manière inattendue par Plastic Man, capturé par une nouvelle Ligue des Assassins - ce qui signifie que le terrible Ra's Al Ghul n'est pas loin...
- Volume 3 : A League of their Own. Connor Hawke est enfin retrouvé par son père et sa troupe alors que la nouvelle Ligue des Assassins s'avère être une bande d'imposteurs, à la solde de Shado, l'ancienne maîtresse de Green Arrow et mère de leur fils.
Celle-ci a eu un autre fils, Robert, avec l'archer sans qu'il le sache, mais il souffre d'un cancer. Et, pour le soigner, elle a fait appel aux services du diabolique Dr. Sivana, qui a voulu tester un traitement en se servant de Connor comme cobaye.
Connor décide de raccrocher son arc et son carquois après avoir découvert qu'il possède des dons de guérisseur, hérités des expérimentations pratiquées sur lui par Sivana.
Quant à Speedy, elle poursuit sa relation naissante avec Dodger, laissant Dinah et Oliver profiter enfin de leurs retrouvailles.
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Ce qui distingue cette série de tant d'autres, c'est sa simplicité et sa légèreté assumées : on sent de la part de Judd Winick une volonté d'échapper aux climats sombres en vigueur aujourd'hui dans les comics pour revenir aux standards des récits d'aventures et de la comédie sentimentale.
La construction de l'histoire s'appuie sur des rebondissements ponctuels, à intervalles réguliers : une nuit de noces dramatique, la découverte qu'un imposteur a pris la place du héros, l'enquête dans une île peuplée d'Amazones, la fuite et les retrouvailles des amants, aussitôt gâchées par la blessure puis l'enlèvement de leur compagnon d'armes, de nouvelles investigations à l'étranger, la révèlation de l'identité du coupable et de ses motivations...
On suit ces péripéties comme celles d'un feuilleton dont on voit toutes les ficelles, mais sans que cela soit dérangeant. Justement parce qu'elles sont narrées avec entrain et bonne humeur.
Winick semble s'évertuer à ne jamais trop plomber l'ambiance - tout juste consacre-t-il un épisode à détailler les regrets et les remords paternels de Green Arrow lorsqu'il veille Connor, dans le coma, à l'hôpital. Ici, les héros sont vraiment bons, aimables ; et les méchants sont des canailles, machiavéliques : on est aussi loin que possible des figures troubles, troublées et troublantes, qui occupent le devant de la scène habituellement et sont sensées donner une connotation "adulte", "mâture", aux comics modernes.
De la même manière qu'on taxe parfois de "bandes dessinées" des films modestement divertissants, sous-entendant qu'ils ne seraient pas d'une grande qualité artistique, on pourrait dire que ces aventures de Green Arrow and Black Canary sont plus proches des "cartoons" que des comic-books sérieux, à la mode d'aujourd'hui.
Mais cela confère à cette série un charme indéniable, un goût d'innocence irrésistible, une couleur décalée qui fait du bien si l'on veut se changer les idées et savourer autre chose que des intrigues complexes animées par des personnages ambigüs (qui restent captivantes quand elles sont bien écrites et mises en images).
D'autre part, Winick, sans être un auteur spécialement original, démontre un savoir-faire indiscutable si l'on en juge par le rythme soutenu qu'il imprime à ses récits et ses dialogues plein de verve - il a, il est vrai, un casting idéal pour cela, avec Green Arrow, éternel râleur au bon coeur ; Black Canary, aussi belle que déterminée ; et Speedy, dont la malice pimente la pugnacité. En prime, il utilise avec à-propos des seconds rôles de poids, comme le ténébreux Batman ou l'inénarrable Plastic Man.
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Graphiquement, la série comporte quelques beaux atouts : Amanda Conner s'est chargée d'illustrer d'un trait vif le Wedding Special, animant sans décevoir une distribution de héros et de vilains abondante.
Puis Cliff Chiang a pris le relais, imposant sans forcer son style élégant et fluide : rarement Black Canary aura été si belle !
Enfin, Mike Norton a terminé la saga : son dessin, énergique, convient à merveille.
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Si, donc, vous voulez vous offrir une coupe de champagne, pétillante et tonique à souhait, commandez cet assortiment de trois receuils : vous profiterez alors d'un des bandes dessinées de super-héros les plus atypiques et rafraichissantes du moment !

vendredi 17 juillet 2009

Critique 75 : ASTRO CITY 5 - LOCAL HEROES (Héros Locaux), de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross

Kurt Busiek's Astro City : Local Heroes (Héros locaux, en vf) est le cinquième recueil de la série, publiée par DC Comics, au sein du label Wildstorm. Les 9 épisodes qui le composent sont les n°21 et 22 du volume 2, 1 à 5 d'Astro City Local Heroes, et Astro City Special 1 - 9/11. Ils ont été écrits par Kurt Busiek, dessinés par Brent Anderson, encrés par Will Blyberg (21-22, vol. 2), avec des designs d'Anderson et Alex Ross, qui signe les couvertures.
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La parution de la série en recueils permet de constater qu'une fois sur deux, les histoires distinctes alternent avec des story-arcs complets : cette fois, donc, comme pour Life in the big city et Family album, ce sont de courts récits en un acte ou deux qui sont proposés.

- Dans Visite guidée, c'est le portier d'un hôtel qui fait de son mieux pour aider les visiteurs à bien comprendre la spécificité de la ville, avec sa communauté surhumaine et ses évènements extraordinaires. Cet homme humble et discret mais amoureux de sa cité a eu lui-même l'occasion de jouer les héros dans le passé...
- Au coeur de l'action se penche sur le cas d'un éditeur de comics dont les revues relatent, avec beaucoup de liberté, les exploits et mésaventures des justiciers d'Astro City - ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes, entre la susceptibilité des uns et la manne financière que cela représente...
- Le regard des autres examine justement comment un comédien interprétant un héros de fiction se prend au jeu et fera le douloureux apprentissage de cette nouvelle "carrière"...
- Chevalier servant relate la passion vécue par une femme pour un surhomme et comment elle a gâché cette relation par jalousie...
- Pastorale nous emmène hors de la ville en compagnie d'une adolescente blasée qui aura la surprise de découvrir que, même à la campagne, il existe des héros masqués...
- Quitte ou double & Justice à deux vitesses nous plonge dans les années 70, lorsque le jeune avocat d'un mafieux met sa vie et celle des siens en danger, jusqu'à ce qu'il soit sauvé par un justicier plus proche de lui qu'il ne le croit - mais aux méthodes expéditives - The Blue Knight...
- Le bon vieux temps rappelle que même les défenseurs du Bien vieillissent et combien retourner sur le terrain, au feu, peut être délicat pour soi et ceux qu'on doit protéger...
- Enfin, Après l'incendie revient, de manière détournée, sur la tragédie du 11-Septembre 2001 et les sacrifices des héros ordinaires de ce triste jour.
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Local Heroes offre une nouvelle fois un savoureux commentaire sur les conventions des comics de super-héros, et à ce titre il s'agit sans doute du volume qui s'attarde le plus sur le point de vue des gens ordinaires.
Le récit le plus symbolique de cette sélection est Old Times (Le bon vieux temps) où on assiste au retour sur scène désastreux d'un ancien héros acceptant de rempiler ponctuellement pour aider un ami policier, refusant, lui, de prendre sa retraite : Supersonic y est dépeint comme un personnage pathétique que l'âge et l'émergence d'une nouvelle génération de justiciers plus malins et/ou plus puissants ont rendu obsolètes.
D'une manière similaire, dans Shining armor (Chevalier servant), Irène Meriwether se souvient de sa carrière brillante comme conseillère politique, mais sa réussite professionnelle ne compense pas l'échec de sa romance avec Atomicus à cause de sa jalousie ni le fait qu'elle ingore que sa fille est devenue à son tour Nightingale, une justicière masquée.
Les expériences de Mitch Goodman, le comédien du Crimson cougar (Le regard des autres) , et de Vincent Olek, l'avocat de Quitte ou double/Justice à deux vitesses, ne sont pas plus concluantes : le premier en voulant devenir un véritable héros en dehors des plateaux de tournage connaîtra une cuisante humiliation et comprendra qu'il n'est pas à sa place ; le second apprendra qu'on n'abuse pas impunèment les règles du Droit lorsqu'on défend la pègre et qu'un vengeur implacable est déterminé à se substituer à la Loi des hommes.
A la lumière de la saga Astro City : Dark Age, Local Heroes ressemble à une sorte de préparation, un avant-propos doux-amer sur la relation du sombre passé de la cité.
D'ailleurs Quitte ou double-Justice à deux vitesses se déroule en 74 et évoque brièvement plusieurs faits notables sur cette époque (la mort du Silver Agent - dans des circonstances troubles, comme ce fut suggéré dans Welcome in the big city, qui ouvrait Family album - , la démission de Nixon, la participation du Old soldier au conflit vietnamien, le procès de la First family dans une affaire d'espionnage...).
L'ambiance est nostalgique et plus sombre que dans les épisodes précédents : Kurt Busiek a surtout imaginé des histoires d'échecs, et convoque un malaise plus marqué sur sa collection de récits.
Dans ce contexte et cette tournure d'esprit, Au coeur de l'action et Pastorale sont les deux volets les plus divertissants, les plus légers, de ce cinquième tome :
- d'un côté, l'évocation croustillante de Manny Monkton, l'éditeur de comics, par sa scénariste Sally Twinings est l'occasion d'imaginer comment, si les super-héros existaient, ils pourraient réagir au fait qu'on se serve de leurs aventures pour concevoir des revues. C'est également une manière pour Busiek d'aborder avec malice la situation, bien réelle celle-là, des auteurs d'illustrés et leurs rapports avec leurs patrons : la confrontation entre les désirs de ceux qui écrivent des histoires et les ambitions de ceux qui les publient, bref la lutte entre l'art et le commerce, est décrite avec une ironie réjouissante et offre encore une fois un point de vue très originale sur ce monde fantasmagorique.
- D'un autre côté, les vacances de cette adolescente citadine dans un bled voisin d'Astro City permet de prendre du recul sur la vie trépidante de cette métropole extravagante. La jeune fille n'est pas là de son plein gré et considère d'abord son nouvel environnement avec condescendance, partageant son dépit avec une amie via le Net. Puis, progressivement, elle admet la beauté des lieux, le charme des gens, leur simplicité en découvrant que le merveilleux existe aussi ailleurs. Elle rendra définitivement les armes lorsqu'elle découvrira l'identité secrète et la relation amoureuse du héros local avec sa cousine... C'est une pièce magnifique, subtilement ouvragée, avec un art admirable de la caractérisation.

D'aucuns ont pu juger Local Heroes un peu décevant, en-deçà des précédents tomes de la série. Il est vrai que ce sont simplement de bonnes histoires, peut-être moins intenses, moins puissantes, mais pas moins singulières et surtout pas moins bien exécutées.
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Visuellement, Brent Anderson nous gratifie encore de planches superbes, dont certaines sont de vrais "morceaux de bravoure" (comme la double-planche au début de Justice à deux vitesses où Vincent Olek est hanté par ses erreurs). L'expressivité qu'il sait donner à ses personnages, la sobriété de son découpage, tout cela sert d'abord l'histoire : il y a là un refus exemplaire de céder à la facilité, à la surenchère, qui donne toute son humanité, toute sa profondeur, une vraie texture à l'entreprise depuis le début. Et c'est cela aussi qui rend Astro City unique.

Quant aux couvertures, et plus généralement le travail de design, ils permettent une nouvelle fois de saluer l'intelligence et la qualité d'Alex Ross, pour lequel, semble-t-il, à l'instar de Busiek et Anderson, Astro City est une oeuvre résolument à part, particulièrement chère à son coeur.
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Une histoire comme Visite guidée permet à celui qui découvre la série d'y pénétrer sans être perdue. Au coeur de l'action offre la possibilité de considérer le monde d'Astro City tout en réfléchissant à la conception même des comics. Le regard des autres explore de manière ingénieuse la notion même d'héroïsme - et ce qu'elle implique. Et ainsi de suite : il n'y a presque pas besoin d'apprécier les super-héros pour aimer Astro City puisque tout le talent de ceux qui produisent cette série est d'évoquer cet univers de loin, de façon métaphorique, à la manière des contes ou des récits mythologiques.
Mais si le néophyte est séduit par cette accessibilité, le fan appréciera le "méta-texte" de l'oeuvre, car Astro City fonctionne aussi parfaitement grâce à ses références qui l'enrichissent au lieu de la parasiter. Les connaisseurs savent les recettes du genre, les codes qui l'encadrent, les archétypes qui le peuplent. Mais ils sont ici reformatés par un auteur érudit, un dessinateur aguerri et un designer averti, qui se servent de ces ingrédients pour d'abord parler de la condition humaine, des rapports qu'entretient le commun des mortels avec les dieux.
Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross nous laissent investir un territoirre familier pour mieux nous raconter des histoires que nous ne connaissons pas : celles de coulisses, là où des personnages comme vous et moi assistons au spectacle - et parfois y participons fugacement.
L'élégance de la démarche (à l'image des quelques pages réalisées en hommage aux pompiers du 11-Septembre) et le soin de la réalisation suffisent à garantir le plaisir qu'on retire à chaque fois des lectures de ces recueils.

mardi 14 juillet 2009

Critique 74 : ASTRO CITY 4 - TARNISHED ANGEL, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross



Kurt Busiek's Astro City : Tarnished Angel est le quatrième recueil de la série et regroupe les épisodes 14 à 20 du volume 2, publiés en 2000 par DC Comics, au sein du label Wildstorm. Ce récit complet en 7 actes est écrit par Kurt Busiek, dessiné par Brent Anderson, encré par Will Blyberg. Les designs sont signés Anderson et Alex Ross, qui signe également toutes les couvertures.
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Cet album relate l'histoire de Carl Donewicz alias Steeljack. C'est un super-vilain dôté d'une peau métallique indestructible et d'une force colossale. Après avoir passé vingt ans derrière les barreaux de la prison de Biro Island, il bénéficie d'une libération sur parole.
Sa réinsertion s'annonce difficile et elle le sera : il est vieux, las, désabusé, et vit dans le remords d'avoir appris la mort de sa mère alors qu'il purgait sa peine. De plus, ses pouvoirs et son casier judiciaire constituent de gros handicaps et il se sait surveillé par les super-héros qu'il a autrefois affronté. Les civils le considèrent avec effroi et suspicion, à l'exception d'un de ses voisins du quartier où il est né et a grandi : Kiefer Square.
Pratiquement tous les habitants de cet endroit sont des malfrats ou des membres de leur famille, et Steeljack décide de plus se mêler à leurs trafics... Jusqu'à ce que Ferguson, l'intermédiaire privilégié des gens du milieu, lui soumette une offre d'emploi aussi peu banal que dangereuse.
En effet, depuis quelque temps, plusieurs proches de criminels sollicitent Steeljack pour qu'il enquête sur les meurtres de ses anciens collègues, une affaire dont se désintéressent les super-héros et la police. Carl hésite, il n'est pas un détective et il sait qu'en acceptant le job, il viole sa conditionnelle. Mais par solidarité et parce qu'il a besoin d'argent, il entame ses investigations.
Carl rencontre les familles des victimes et écoute leurs déprimantes histoires : tous rêvaient d'un gros coup, tous ont échoué et beaucoup ont été assassinés. En vérité, ces malfrats vivaient avec femmes et enfants dans la pauvreté et ont sombré dans le grand banditisme pour espérer s'en sortir - comme Steeljack.
Le cas de la fille de Goldenglove interpèle immédiatement Carl car elle veut succèder à son père, non pour le venger mais par appât du gain. Il essaie de la raisonner - en vain - et se fait mêm rosser par la jeune femme. Les recherches infructueuses de Steeljack pèsent sur le moral de cette communauté, acceptant comme une fatalité le funeste sort qui leur est promis.
C'est alors que Ferguson conduit Carl chez un ancien justicier, désormais retiré, qui va lui confesser son passé glorieux et sa disgrâce : El Hombre. Membre éphémère de l'Honor Guard, il avait passé un marché avec un super-vilain pour remporter une victoire truquée contre un adversaire et ainsi gagner en respectabilité. Mais il fut trahi, son stratagème (ayant abouti à la mort d'innocents) dévoilé et rejeté de tous.
Cette histoire trouble Carl qui repense à son enfance et à la vision qu'il avait des justiciers de la ville, des "anges", dont il voulait faire partie : mais après avoir accidentellement tué un adolescent et fait confiance à une crapule scientifique, il est devenu un monstre et un ennemi public. Depuis, Steeljack a compris son échec et les conséquences de ses erreurs : dès lors, coincer le tueur de super-vilains devient sa possibilité de rédemption. Lui qui a toujours choisi le mauvais chemin a l'occasion d'enfin prouver sa valeur en se rachetant.
L'apparition inopinée d'un gangster en cavale, The Mock Turtle, rapidement éliminé à son tour, apprend à Carl qu'un mystérieux caïd recrute des hommes de main à Kiefer Square pour une opération d'envergure. Il s'arrange pour rencontrer ce malfrat, El Conquistador, et devine qu'il veut pièger tous les vilains du quartier en leur promettant le pactole.
Steeljack tente d'avertir l'Honor Guard, dont une des membres (Quarrel) n'est autre que la fille d'un de ses anciens complices. Mais il devra affronter seul l'ennemi...
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Tarnished Angel est une nouvelle formidable addition à la collection des récits d'Astro City, concue par Kurt Busiek, Brent Eric Anderson et Alex Ross, dont l'association est toujours aussi inspirée. On n peut qu'être épaté par la façon dont ces trois-là ont révolutionné les comics super-héroïques en en revisitant les fondamentaux.
Ce quatrième volume démarre par le salut de Ross et Anderson à l'acteur mythique Robert Mitchum dont l'ancien vilain Carl "Carlie" Donewicz alias Steeljack a les traits. Ce criminel repenti, né dans les années 60, et qui a passé vingt ans en prison (de 1978 à 98), est désormais un homme déphasé, anachronique, dont le retour au quartier qui l'a vu grandir ressemble à une retraite crépusculaire. Incapable de se réinsérer à cause de son passé et de ses pouvoirs, il se considère désormais comme fini.
Mais, bien qu'il viole les conditions de sa probation, il accepte quand même d'enquêter sur un tueur qui s'en prend à sa communauté en estimant que cette ultime mission pourra partiellement racheter ses erreurs - en premier lieu, la mort de sa mère, dont il se sent responsable. Le voilà entraîné dans une intrigue dont il va progressivement, et avec stupeur, prendre la sinistre mesure.
Steeljack, qui a autrefois lutté contre les héros après avoir voulu en devenir un, tentera de les prévenir mais sera encore une fois victime de son passé et de sa naïveté. C'est seul, jusqu'au bout, et contre tous, qu'il fera face à un terrible adversaire, au péril de sa vie.
La grandeur et la force de cette histoire tient dans sa grande humanité : celle qui révèle la situation désespérée de Steeljack et celle qui donne un caractère tragique à la trajectoire fulgurante de The Mock Turtle. Tout est dit : c'est du Destin dont parle Tarnished angel.
Je reste sidéré par le brio avec lequel Busiek et ses partenaires continuent de créer de tels personnages et de bâtir un tel univers. Précédemment, le scénariste a su réinventer des icônes (comme par exemple avec Samaritan, le Superman d'Astro City), mais il a su aussi élaborer des figures totalement originales et uniques. The Mock Turtle est l'une d'entre elles. Ce vilain-là est vraiment intéressant car il échappe aux clichés du genre : ce n'est qu'un second rôle mais il symbolise parfaitement comment, comme tous ses semblables, il est devenu un délinquant et comment ce choix malheureux le conduira à sa perte. Sa disparition relance le récit après qu'il y ait surgi de manière déroutante et va réorienter l'enquête de Steeljack tout en donnant un sens, une portée personnelle à sa mission. Alors Carl Donewicz devient un héros prêt à se sacrifier et acquiert une sorte de noblesse. Il en sera légitimement récompensé.
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Graphiquement, la série a atteint un niveau exceptionnel, et ce sont peut-être les meilleures planches d'Anderson qui l'illustrent : sa représentation du quartier de Kiefer Square est fabuleuse, d'une précision, d'un réalisme confondants.
Avec le soutien d'Alex Ross, il a su, une fois de plus, camper visuellement une galerie magnifique de personnages, évoquant toute une époque sans céder à la facilité (ce qui est un exploit quand il s'agit des années 70). Et les couvertures sont de véritables oeuvres d'art, pas simplement par leur maestria technique, mais par leur justesse, leur sens de la concision, leur efficacité évocatrice.
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C'est un somptueux "tribute" à la pulp fiction, à la série noire, des années 40 et 50, avec ses héros écrasés par la fatalité, aux gueules mémorables, qui évite la parodie.
A ce titre, Frank Miller était le préfacier tout indiqué et il cerne, avec plus d'à-propos, le concept fondateur d'Astro City lorsqu'il dit : "il ne s'agit plus de manier avec nostalgie les jouets de notre enfance, mais de faire en sorte que le concept fonctionne à nouveau, à la lumière de notre expérience et de l'époque à laquelle nous vivons".
Comment dès lors ne pas abonder dans le sens de la critique du magazine Wizard qui a qualifié Astro City de "the best superhero comic being printed."? La stabilité de son équipe créative, la qualité de sa production depuis le début, résument l'affection pour leur titre et la camaraderie de Busiek, Anderson et Ross : puisse cette belle aventure se prolonger encore longtemps !

lundi 13 juillet 2009

Critique 73 : ASTRO CITY 3 - FAMILY ALBUM, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross



Kurt Busiek's Astro City:Family Album réunit les épisodes 1 à 3 et 10 à 13, du volume 2. Ces sept histoires sont écrites par Kurt Busiek, dessinées par Brent Anderson, encrées par Will Blyberg, avec les designs d'Anderson et d'Alex Ross, qui signe également les couvertures. DC Comics a publié les 7 épisodes de ce recueil en 1998, au sein du label Wildstorm.
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Comme dans le premier volume (Life in the big city), c'est une sélection de récits distincts, dont deux comptent deux parties :

- Welcome to Astro City raconte comment un père célibataire, Ben Pullam, et ses deux filles, venant de Boston, s'installent en ville pour y refaire leur vie. Ils vont devoir s'habituer au folklore local, avec sa communauté surhumaine combattant parfois dans la rue, devant chez eux. Ce voisinage inquiète ce père de famille, qui songe à repartir avant de se raviser lorsqu'il découvre la solidarité des civils et des super-héros le lendemain d'une bataille épique contre un dieu menaçant.
- Everyday life et Adventures in other worlds s'intéressent au cas de la First family et plus spécialement de la benjamine de ce groupe de scientifiques aventuriers, Astra. A dix ans, celle-ci souhaiterait quitter le quartier général de l'équipe pour vivre parmi des enfants de son âge. Aussi décide-t-elle de fuguer et d'intégrer une école ordinaire. Sa disparition plonge ses parents dans une terrible inquiètude et les conduit à la rechercher partout, convaincus qu'elle a été kidnappée. C'est l'occasion d'en apprendre plus sur le passé de cette famille hors du commun, leurs ennemis... Et pour la jeune fille d'accomplir son rêve.
- Show'em all relate la quête de reconnaissance d'un vieux super-vilain, le Junkman. Cet ancien inventeur de jouets brutalement licencié est devenu un redoutable voleur, mais c'est moins l'appât du gain qui le motive que l'envie de prendre sa revanche sur la société et de prouver qu'il n'est pas un "has been". Il commet alors un audacieux cambriolage, ridiculise plusieurs héros à ses trousses et se fait arrêter par Jack-in-the-Box. Mais le filou a eu ce qu'il voulait : la célébrité.
- Serpent's teeth et Father's day se focalisent justement sur Jack-in-the-Box, qui est amené à rencontrer les possibles incarnations futures de ses trois fils. Deux d'entre eux (un cyborg et un psychopathe) décident de le supprimer lorsqu'il comprenne qu'il ne partage pas leurs méthodes expéditives. Le troisième est devenu un enseignant-chercheur, étudiant les anomalies temporelles. Notre héros réalise ainsi que, s'il mourrait, sa progéniture pourrait devenir aussi dégénérée que les Jacksons et il va devoir trouver une nouvelle manière d'agir tout en devenant un père responsable puisque son épouse vient de lui annoncer qu'elle est enceinte.
- In the spotlight met en vedette Looney Leo, un personnage de dessin animée devenu réel à la suite d'un concours de circonstances. Son adaptation à sa nouvelle condition en fera une vedette avant qu'il ne connaisse un cruel déclin puis réussisse à à remonter la pente, comme il le confie à un jeune publiciste venu lui offrir un contrat.
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Un père de famille effrayé par la ville où il a entraîné ses filles. Une super-héroïne de dix ans qui aspire à goûter à la vie d'une enfant de son âge. Un voleur qui réussit le crime parfait - et même trop parfait. Un justicier confronté à sa future paternité et à la nécessité de trouver un remplaçant. Une ancienne gloire qui ressasse son passé. Autant de portraits saisissants pour broder sur les thèmes de la responsabilité, de la famille, et de la reconnaissance... Et autant de nouveaux exemples de la qualité de cette série unique en son genre !
Alors que l'industrie des comics américains s'est progressivement mise à produire des receuils composés d'arcs narratifs complets en lieu et place de fascicules périodiques, des lecteurs se sont plaints de cette tendance à écrire davantage en pensant en termes d'albums. Cette nouvelle compilation d'épisodes d'Astro City prouve pourtant qu'on peut encore concevoir des histoires courtes, connectées par thème ou rédigées de manière à établir un univers avec une temporalité et une spatialité. De ce point de vue, Family album synthètise tout le talent de son auteur, Kurt Busiek, et la singularité de son projet.
Le récit qui ouvre ce nouveau tome est une introduction idèale pour les nouveaux lecteurs. Il s'agit moins d'un récit sur les super-héros que sur la manière dont les civils les considèrent, le fondement même de la série depuis ses débuts. Cette étude psychologique à la fois simple et subtile d'un père divorcé qui s'interroge sur la bonne éducation à donner à ses filles résume à elle-seule la foi du scénariste en son idée : comment les humains ordinaires cohabiteraient avec des créatures extraordinaires, comment cela affecterait leur quotidien et les révèleraient à eux-même. C'est aussi un témoignage émouvant sur la solidarité, écrit avec beaucoup d'humanisme et de sobriété.
L'autre perle de ce livre est Show 'Em All, à nouveau habitée par un personnage savoureux. Le Junkman est certes un criminel génial mais moins intéressé par le bénéfice que lui rapporte ses larcins que par l'envie d'être reconnu par le public comme un génie du crime. Cependant, plutôt que de céder au stéréotype du super-vilain égocentrique et mégalomane perdu par sa vanité, Busiek brosse le portrait d'un vieil homme roublard et attachant.
In the Spotlight, l'autre récit en un acte, est encore un superbe condensé sur les histoires de gloire et de déclin comme en ont connues maintes célébrités d'Hollywood.
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C'est grâce à cette cohérence thématique et cette varité d'angles de vue qu'on peut vraiment apprécier les efforts conjugués d'Anderson et Ross, dont les designs sont un enchantement. Grâce à des graphistes de ce calibre, on peut aussi bien se passionner pour un personnage de cartoon comme Looney Leo que pour d'autres protagonistes faits de chair et de sang, vulnérables et touchants.
Le découpage est un modèle de fluidité et c'est un régal absolu pour les yeux. Le plaisir palpable avec lequel, par exemple, Anderson chorégraphie les acrobaties de Jack-in-the-box donne littéralement au justicier la grace d'un danseur. Et lorsqu'il met en scène ce même personnage, démasqué, il sait lui insuffler une vérité, une épaisseur, remarquables.
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Si toutefois, il fallait distinguer un segment, alors mon choix irait vers le récit en deux actes Everyday life-Adventures in other worlds, qui explore magistralement la notion d'esprit de famille suggérée dans le titre du livre.
Cet hommage vibrant et élégant aux Fantastic Four et aux Challengers of the unknown, dont s'inspire ouvertement la First family, dépeint parfaitement n'importe quel enfant aspirant à s'émanciper tout en s'amusant. C'est également l'occasion pour Busiek de convoquer une belle galerie de monstres, pour laquelle là aussi Anderson et Ross ont accompli des recherches à la fois référencées (s'inspirant de Bill Everett, le créateur de Namor, notamment) et accessibles. Tout l'art de la caractérisation de Busiek éclate dans ce dyptique au rythme soutenu, alternant plages intimistes et séquences spectaculaires.
D'une façon similaire mais néanmoins différente, l'autre "duo" Serpent's Teeth/Father's Day relève un défi aussi corsé : comment concilier ses responsabilités de héros avec celles de mari et de futur père de famille ? Dans Life in the Big City, un personnage comme Samaritan sacrifiait sa vie privée pour remplir ses missions de justicier. Ici, Jack-in-the-box hésite davantage et imagine un stratagème plus ambigü pour résoudre ce dilemme. Son cas est plus épineux, la résolution du problème est plus palpitante et son histoire toute entière est plus troublante.
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Vous l'aurez compris : tous les récits proposés ici sont intéressants et développées avec un savoir-faire d'orfèvre. Encore un volume de haute volée qui fait de cette série un authentique "must-have" : c'est du super-hero comics différent mais qui ne déçoit jamais. Une telle prouesse mérite tous les lauriers !

dimanche 12 juillet 2009

Critique 72 : ASTRO CITY 2 - CONFESSION, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross


Kurt Busiek's Astro City : Confession est le deuxième recueil de cette série, regroupant les épisodes 4 à 9 du Volume 2 plus le "one-shot", The nearness of you, réalisé pour le magazine Wizard. Ces histoires sont toujours écrites par Kurt Busiek, dessinées par Brent Anderson (cette fois secondé par l'encreur Will Blyberg) et avec des couvertures et designs signés Alex Ross. Cette production a été publiée par DC Comics, au sein du label Wildstorm, dans la collection Homage Comics.
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Comme je l'ai expliqué dans ma critique du premier tome (Life in the big city), Astro City n'est pas, comme un premier regard le laisserait supposé, un comic-book de plus sur les super-héros. Bien sûr, il compte parmi ses protagonistes nombre de valeureux justiciers et de sinistres vilains, pour la plupart inspirés d'archétypes déjà établis par DC et Marvel depuis des décennies.
Mais ce qu'il y a de spécial avec cette série, c'est qu'il s'agit moins de décrire encore une fois les affrontements entre bons et méchants aux pouvoirs extraordinaires dans une ville imaginaire que d'analyser ces personnages et leur environnement, le plus souvent à hauteur d'homme, selon le point de vue des civils, et ainsi raconter l'histoire de cette cité peuplée de gens comme vous et moi cohabitant avec des surhommes.
Que Busiek et ses partenaires observent les plus grands héros de cette ville ou juste les gens de la rue est le prétexte à montrer et raconter leurs vies à tous. Si ces justiciers ou ces malfrats sont inspirés des icônes du genre, c'est pour que le lecteur soit en terrain connu. Mais c'est aussi pour permettre aux auteurs d'en proposer des versions à la fois synthétisées et originales, d'en tirer une réflexion aiguisée sur les clichés de ce type de littérature et comment les contourner pour en renouveler le fond et la forme.
Cette familiarité établie permet à Busiek de passer rapidement d'une histoire à une autre, d'un personnage à un autre, pour composer un univers à la fois référencé et singulier, comme le démontrait Life in the big city, en n'ayant pas à passer trop de temps à expliquer les concepts et la dynamique inhérents aux comics de super-héros.
Les recueils d'Astro City bâtissent ainsi une longue et riche chronologie des comics super-héroïque et mettent sous le feu des projecteurs différents personnages à chaque récit : c'est une vision constamment inédite du genre.
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Pour ce nouveau volume, le scénariste a choisi de développer un story-arc complet plutôt qu'une succession de chapitres indépendants : l'occasion de se pencher sur un des héros les plus énigmatiques de la cité, tout en partant d'une situation établie dans le précédent recueil.

Astro City: Confession raconte l'histoire de Brian Kinney, un jeune provincial, et son ambition de devenir un des héros d'Astro City. Il débute en bas de l'échelle en décrochant une place de serveur dans un bar où se retrouvent quelques super-héros. Le patron de l'endroit le recommande pour un établissement plus respectacle, un club privé, ce qui va lui offrir l'opportunité de se faire remarquer comme il le désirait.
Un vilain, Glue Gun, débarque effectivement au coeur d'une des soirées dans cet endroit chic, où est réunie la fine fleur des justiciers de la ville, avec l'intention de se venger d'eux. Mais Brian réussit à désarmer et neutraliser l'importun, ce qui lui vaut les félicitations des invités - mais aussi la jalousie des autres serveurs.
Alors qu'il est sur le point d'être rossé par ces envieux dans une ruelle, le mystérieux et ombrageux The Confessor apparaît et les disperse. Il propose son aide à Brian et en fait son partenaire, surnommé Altar Boy. Ensemble, ils vont alors combattre le crime organisé dans les bas-fonds d'Astro City, opérant à la nuit tombée.
A partir de là, le récit suit plusieurs trajectoires. Nous continuons à suivre la formation de Kinney mais aussi ses investigations secrètes pour découvrir les origines du Confessor. En parallèle, une dramatique affaire secoue la ville : un serial killer supprime plusieurs civils en les mutilant dans le quartier de Shadow Hill, où la magie et les superstitions sont la règle. Cette vague de crimes atroces fournit la matière à une troisième piste narrative où sont exposées les tensions croissantes entre la population ordinaire et ses héros, incapables d'arrêter l'assassin.
Le maire de la ville impose à chacun des super-héros de se faire enregistrer mais beaucoup refusent et deviennent donc, de fait, des hors-la-loi. Crackerjack profite même de la confusion pour attaquer des commerçants et les voler - mais Altar Boy devine que quelqu'un usurpe l'identité du justicier...
Pour Brian et the Confessor, il s'agit alors de révèler quel lien unit tous ces évènements, à qui profite le crime et les accusations contre les justiciers. La réponse se trouve (peut-être) du côté de cet espion extra-terrestre métamorphe (vu dans l'histoire Reconnaissance, de Life in the big city)...
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Comme vous l'aurez probablement deviné, the Confessor s'inspire ouvertement d'une des figures les plus populaires de DC, Batman, tandis que Brian Kinney/Altar Boy ressemble beaucoup à son non moins célèbre "sidekick", Robin.
De fait, Confession est un magnifique hommage à l'homme-chauve-souris auquel il emprunte bien des éléments historiques. Le plus évident tient dans le champ d'action du Confessor, redresseur de torts opérant dans les bas quartiers d'Astro City à la manière d'un détective.
Mais en choisissant Brian Kinney comme narrateur principal de son récit, Busiek prend une certaine distance avec l'icône dont il s'est inspiré et veut surtout traiter du thème du sacrifice et du bien-fondé du combat que son héros mène.
En aspirant à devenir un héros, le jeune Kinney désire surtout prendre une revanche personnelle : ayant grandi en province, fils d'un homme bon mais méprisé et moqué justement pour sa bienveillance, il souhaite s'en démarquer en gagnant Astro City et ses galons de justicier.
Le récit s'interroge alors sur les notions d'héritage et de la place qu'on occupe vraiment dans la société en prenant conscience des éléments de son passé dont on ne se débarrasse jamais.
Pour Brian, cela passera par l'acceptation : l'altruisme et l'humilité de son père étaient aussi héroïques que les actions désintéressées mais plus spectaculaires des super-héros.
Pour the Confessor, il a fallu assumer un moment d'égarement qui la conduit à être transformé en vampire alors qu'il servait Dieu : depuis, il se repend en tâchant de combattre le Mal sous toutes ses formes et n'hésitera pas, pour expier sa faute originelle, à donner sa vie afin que la vérité éclate - y compris sur sa nature monstrueuse.
L'initiation et la révèlation de Brian Kinney s'effectueront dans la douleur, le doute, mais malgré la méfiance qu'il nourrira vis-à-vis de son mentor (après avoir découvert sa condition vampirique, il le soupçonnera d'être le tueur de Shadow Hill), nul doute que la figure du Confessor incarne pour lui un père de substitution. A son contact, il entre dans l'âge adulte, s'instruit et devient réellement non seulement un justicier mais un brave au coeur pur, qui se réconcilie avec sa propre histoire.
A mesure que le récit se développe, nous continuons, à la suite de ce que nous avions découvert dans Life in the big city, à connaître de mieux en mieux la ville d'Astro City elle-même. Plus que jamais, cette métropole est traîtée comme un personnage à part entière, et le quartier de Shadow Hill au coeur de l'intrigue révèle toute sa fascinante dimension, avec son étrange protecteur, le Hanged Man.
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Le monde créé par Busiek, Anderson et Ross acquiert un réalisme à la fois fantastique et poétique, mais aussi cruel, violent, tout à fait saisissant. Le dessinateur rend parfaitement compte de la complexité de ce monde en soignant particulièrement la galerie de personnages qui le peuple mais aussi en insistant sur ses édifices et ses quartiers les plus emblématiques. A cet égard, difficile de ne pas être subjugué par la représentation saisissante de la Cathédrale Grandinetti, repaire du Confessor, aussi imposante que Notre-Dame-de-Paris, et dont le résident a été pensé d'après Golgo 13, ce tueur issu des mangas. Altar Boy est lui un mix ingénieux de Robin donc, mais aussi d'un enfant de coeur revu et corrigé avec le look d'un mousquetaire : Alex Ross fait encore une fois preuve de son inventivité incomparable pour mélanger diverses sources aboutissant à une réussite esthétique frappante.
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Cette même convergence est à l'oeuvre dans le magistral finish où toutes les énigmes de l'intrigue se résolvent avec une diabolique logique, où tous les secrets sont dévoilés avec brio et subtilité et où le spectacle est à la hauteur des enjeux dramatiques posés par le scénario. Du grand art, où l'élégance se marie à l'efficacité !
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Le recueil compte également un épisode déconnecté de la saga principale, The nearness of you. Cette romance poignante offre un nouvel échantillon du talent multiforme de Busiek et son équipe. Une perturbation temporelle causée par un vilain oblige un homme à réaligner les évènements. Mais que se passe-t-il si tout ne revient pas exactement à la normale ? Et si une coïncidence insignifiante modifiait le cours des choses ?
C'est sur ces interrogations qu'est fondée la tragique mésaventure au cours de laquelle Michael Tenicek découvre qui il est réellement. Une altération historique aboutit à ce que sa femme n'est jamais née, bien qu'il continue de rêver d'elle et de leur vie ensemble. Il connaît les plus intimes détails de leur vie, mais il ne peut la retrouver qu'en songe.
C'est le Hanged Man qui lui révèlera la cruelle vérité et conduira Michael à faire un choix entre vivre avec, en mémoire, cette femme parfaite mais qui n'a jamais existé ou l'oublier avec l'aide du protecteur mystique de Shadow Hill ?
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Entre les 6 volets de la saga Confession et ce récit supplémentaire, on a droit à deux grandes histoires, même si leur format et leur nature diffèrent totalement. C'est aussi cette variété qui procure au lecteur un plaisir si brillant, enthousiasmant, et unique sur le genre super-héroïque. A la perfection de l'écriture de Busiek répond celle de l'illustration d'Anderson et du "packaging" de Ross.
Surtout, préférez à nouveau les tpb en vo pour profiter des bonus (croquis préparatoires, making-of des couvertures, préface par Neil Gaiman) !
Bref, encore une fois, tout concourt à la réalisation d'une magistrale oeuvre grâce un ensorcelant cocktail d'aventures et d'intimisme où évoluent des personnages profondèment attachants.

samedi 11 juillet 2009

Critique 71 : ASTRO CITY 1 - LIFE IN THE BIG CITY, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross



Kurt Busiek's Astro City est une série de comics se déroulant dans une ville imaginaire. Ecrite par Kurt Busiek, elle est co-créée et illustrée par Brent Anderson, qui en signe les planches intérieures, et Alex Ross, qui a élaboré avec Anderson les designs de la ville et de ses personnages et peint les couvertures de chaque épisode et receuil. La série démarre en Août 1995, publiée à l'origine par Image Comics, puis par Homage Comics (une branche de Wildstorm).
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Astro City 1 : Life in the Big City est d'abord et avant tout une collection de nouvelles à la gloire du "Silver Age". Les six récits compilés dans ce premier recueil sont indépendants les uns des autres, mais une fois lues ils forment déjà la carte d'un nouveau monde riche d'une longue histoire.
Les sujets sont immédiatement éloquents et familiers, convoquant plusieurs univers et héros déjà vus, mais refaçonnés d'une manière moderne et accessible à la fois.

In dreams explore les rêves de Samaritan, une version alternative de Superman, continuellement occupé à sauver la population du monde entier de désastres divers et variés, en sacrifiant sa vie privée et en veillant à ce que sa double vie de correcteur et de justicier ne soit pas découverte.
The scoop évoque le chef-d'oeuvre de Busiek et Ross, Marvels, puisqu'il relate comment un jeune reporter fut témoin d'une incroyable aventure puis comment il dut corriger son article à ce sujet au point de ne relater que les faits pouvant être prouvés, supprimant tout la partie fantastique.
A little knowledge raconte comment un brigand découvre accidentellement l'identité secrète de Jack-In-The-Box, un justicier masqué, et comment cette découverte va le tracasser, au point qu'il décidera de garder ce qu'il sait pour lui.
Safeguards suit les pas d'une jeune femme originaire de Shadow Hill qui projette de s'établir dans le Centre-Ville, jusqu'à ce qu'elle se rende compte que la vie y est aussi dangereuse.
Reconnaissance est particulièrement importante car elle sert de prémice à la saga qui alimentera le recueil suivant (Confession) : un espion extra-terrestre décide de surveiller un héros pour savoir si la planète doit être envahie ou non - malheureusement, il s'intéresse à Crackerjack, qui est aussi vantard que négligeant.
Dinner at eight met en scène une soirée romantique entre Samaritan et Winged-Victory, où ils dévoilent des conceptions divergentes du métier de justicier mais aussi leur attirance physique.
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Pour bien en apprécier la lecture, je vous propose d'abord d'établir une vue d'ensemble d'Astro City. La métropole d'Astro City concentre une vaste communauté d'individus dôtés de super-pouvoirs : le premier de ces héros à avoir été répertorié était Air Ace, vétéran décoré durant la Première Guerre Mondiale et qui s'est établi ici après le conflit. Bien d'autres personnages peuplent les pages de la série, certains n'apparaissant que comme figurants, d'autres occupant le devant de la scène dans plusieurs épisodes.
Mais la singularité du projet de Kurt Busiek est qu'il s'intéresse à plusieurs protagonistes plutôt qu'à un héros ou une équipe de héros en particulier : cette multiplicité et cette diversité de points de vue fait toute la richesse de cette production. Ainsi, certains épisodes sont racontés par les super-héros, d'autres par des humains ordinaires témoins de leurs exploits, et d'autres encore par les criminels qui peuplent la cité.
L'autre originalité de l'écriture tient à la variété de sa narration : parfois une histoire n'occupe qu'un chapitre, parfois elle peut s'étendre à six (et même jusqu'à seize, avec le story-arc en cours, Astro City : Dark Age, dont les deux protagonistes principaux sont deux frères, Charles et Royal Williams, qui choisissent de devenir policier pour l'un et malfrat pour l'autre, dans les années 70).
L'accroche dramatique d'Astro City consiste à analyser comment le public - à la fois les gens ordinaires, les surhommes et leurs ennemis - vit dans ce monde.
Par exemple, comme nous allons le voir dans ce premir recueil, Samaritan réfléchit au sens de sa vie au cours d'une journée au cours de laquelle il passe le plus clair de son temps à sillonner la planète pour aider les civils de diverses menaces, sans avoir aucun véritable moment de répit. Il prend alors conscience qu'il ne peut avoir de vie privée, sociale, normale, et qu'un des rares plaisirs qui lui reste est de voler dans les airs.
Il est parfois aussi fait mention d'autres héros, en action dans d'autres villes qu'Astro City elle-même : ainsi voit-on occasionnellement Silversmith à Boston, The Untouchable à Chicago (un clin d'oeil à Elliott Ness) et Skycraper à New York.
La ville d'Astro City est elle-même un personnage à part entière - et comme le prouvent les bonus de l'édition américaine. La cité s'appelait initialement Romeyn Falls, elle fut rebâtie après la Seconde Guerre Mondiale et rebaptisée en l'honneur du justicier Astro-Naut, qui (apparemment), au prix de sa vie, sauva ses habitants d'un désastre (non dévoilé à ce jour). Astro City compte plusieurs quartiers : le Centre-Ville restauré où se trouve le Binderbeck Plaza ; la Vieille-Ville ; Chesler (aussi connu comme "The Sweatshop") ; Shadow Hill (quartier où règne la magie) ; Bakerville ; Derbyfield ; Museum Row/Centennial Park ; Iger Square ; Kiefer Square (zone où réside la canaille locale) ; Kanewood ; South Kanewood ; Fass Gardens ; Gibson Hills ; et Patterson Heights. Shadow Hill occupe une place à part : géographiquement, la zone surplombe la ville et elle est protégé par the Hanged man, présent dans plusieurs histoires.
Parmi les édifices notables d'Astro City se trouvent l'Astrobank Tower, sur lequel trône la balise d'alerte de la ville et où on distingue une statue d'Air Ace ; la Cathédrale Grandenetti ; le Pont Outcault ; le bar Bruiser où se retrouvent des héros ; le club privé Butler's où se rassemblent d'autres justiciers, et Beefy Bob's, un fast-food. On remarquera que Busiek a nommé plusieurs des quartiers et établissements de la ville en utilisant les patronymes de plusieurs célébrités de l'industrie et de l'histoire des comics. Par exemple, la prison de Biro Island est une référence à Charles Biro (l'auteur de la série Crime Does Not Pay). Le Pont Outcault est un hommage au créateur du Yellow Kid, personnage dont le nom est aujourd'hui celui d'une récompense prestigieuse dans la bande dessinée.
La structure et la texture même de la série sont la quintessence de ce qu'on peut tirer de meilleur de ces genres au sein du cadre déjà très codifié des histoires de super-héros.
Plusieurs personnages sont ainsi basés sur de véritables personnes, un procédé qui permet une solide et profonde caractérisation, et à laquelle l'écriture classique de Busiek sied à merveille. Ainsi, c'est en s'inspirant notamment d'acteurs célèbres et de vedettes du 9ème Art que certains protagonistes ont été élaborés.
Dans l'introduction de ce volume, qu'il a lui-même rédigée, Busiek confesse qu'il aime les super-héros, presqu'en réaction à ceux qui ne considèrent ces personnages que comme des créations simplistes, extensions des fantasmes adolescents, et incarnant une présentation manichéenne des valeurs.
Le soin et la justesse avec lesquels l'auteur est parvenu à insuffler de la vie, du réalisme dans cet univers tout en préservant sa fantaisie prouve qu'avec du talent et une vision nette et inventive, on peut transformer ces clichés en oeuvre d'art, on peut émouvoir avec des personnages et des histoires a priori seulement rocambolesques et bariolés. Busiek rend autant hommage à l'oeuvre de ses pairs et devanciers qu'il participe à la progression du genre en leur donnant une humanité inspirée.
Avec lui, le simple récit d'un surhomme qui n'a pour seul bonheur que de voler revêt une vraie grace, et Brent Anderson l'illustre avec le souci évident de restituer cette grace et un plaisir palpable : l'artiste capture merveilleusement la joie et la poésie de Samaritan lorsqu'il fend les nuages.
Tout aussi prodigieuses sont la facilité et la rapidité avec lesquelles, au terme des deux premières histoires, Busiek résume deux époques : celle d'aujourd'hui avec les rêveries de Samaritan et celle d'hier avec le périple interdimensionnel du Silver Agent et de l'Honor Guard.
Alors qu'on pourrait être frustré par le fait qu'il ne fait que montrer certains de ces héros au second plan ou le temps d'une vignette, il nous les rend pourtant tous familiers, charismatiques, et à vrai dire de cette frustration nait l'envie de les revoir, d'en apprendre plus à leur sujet. Une telle concision pour planter le décor et le rendre aussi attractif prouve la force de l'oeuvre qui se déroule sous nos yeux.
De la même manière, on est saisi par la façon dont il nous intéresse aux cas de Jack-In-The-Box et Crackerjack :
- le premier évoque Spider-Man, dont il possède l'incroyable agilité, mais aussi Daredevil, opérant dans les bas-fonds, et Batman, avec sa panoplie de gadgets offensifs. Pourtant, c'est à travers le regard d'un bandit de bas-étage que nous observons ce justicier à la panoplie de clown, derrière le masque duquel se cache un afro-américain aisé, marié à une journaliste, et qui ignore que sa double identité est éventée. Mais ce secret est lourd à porter et son détenteur se croit ensuite persécuté par le héros, craignant qu'il ne soit emprisonné, torturé ou tué pour ce qu'il a appris. Cet épisode est traité sur un rythme trépidant et le cauchemar de son protagoniste est drôlatique.
- Crackerjack est un personnage aussi savoureux : arrogant, jaloux, d'une chance insolente, mais à la limite de l'incompétence, vantard, négligeant, il devient à son insu l'objet d'étude d'un espion extra-terrestre. Tribut à Will Eisner (dès la superbe première page), il détaille aussi le portrait d'une caricature de justicier, méprisé par ses collègues qu'il irrite, grisé par son rôle, cabotin, irresponsable, et qui va sceller le sort de l'humanité toute entière par son comportement. Busiek, encore une fois, nous régale en entretenant un suspense efficace et en dépeignant un personnage haut en couleur (au propre comme au figuré, car son costume est aussi tape-à-l'oeil que son attitude).

Mais quand il veut nous rendre ses acteurs attachants, Busiek est aussi à l'aise : Marta qui aimerait quitter Shadow Hill découvre lorsque la First Family affronte l'Unholy Alliance en plein Centre-Ville que la vie dans les beaux quartiers n'est pas plus tranquille que chez elle, où la magie et les talismans règnent. La jeune femme regagne donc son domicile, à la fois soulagée et résignée, et nous sommes à la fois compatissants et attristés par sa condition.
S'il s'exerce à la romance avec le rendez-vous galant que l'Honor Guard a arrangé pour Samaritan et Winged-Victory, le scénariste fait encore preuve d'une finesse et d'un savoir-faire exemplaire. Il ne se contente pas d'aligner quelques scènes anecdotiques pour aboutir à un tendre baiser au clair de lune entre les deux justiciers, il en profite pour fouiller la psychologie complexe de ses deux tourtereaux, avec d'un côté le rescapé d'une civilisation future protégeant sans distinction n'importe quel individu et de l'autre une féministe privilégiant ses semblables.
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On l'aura compris, Astro City est une authentique lettre d'amour aux comics et à ses codes, ses symboles, ses couleurs et son esprit. Et cet amour est aussi celui qui anime Brent Anderson, dont j'ai loué la contribution essentielle, mais aussi Alex Ross, la troisième tête pensante de cette production.
Le peintre, qui réalise encore une fois de splendides couvertures (peut-être les plus belles de son abondante carrière), a aussi activement collaboré à la conception visuelle du projet, en designant la majorité des décors de la ville et des costumes et visages des personnages. C'est un passionnant condensé esthétique du genre par un fin connaisseur, un extraordinaire technicien et un graphiste au goût toujours sûr : il joue sur les ressemblances avec d'illustres modèles (Superman pour Samaritan, Captain America pour Silver Agent, Hawkgirl pour Winged-Victory, les Fantastic Four pour la 1st Family...) sans jamais les singer, mais plutôt en aboutissant à une révision de ces icônes. C'est aussi beau que jubilatoire. C'est surtout impressionnant.
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La magie d'Astro City ne tient pourtant pas seulement le temps de ces six premiers chapitres : essayer cette série, c'est l'adopter. L'enchantement est définitif et ce Life in the Big City n'est "que" la première étape d'un fascinant voyage.