lundi 31 août 2015

LUMIERE SUR... DENIS BODART

 Denis Bodart
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La belle collection des "Burlesque" girls
du (trop rare) dessinateur de Green Manor :
 
 
 
 
 
 

dimanche 30 août 2015

Critique 698 : FABLES, VOLUME 21 - HAPPILY EVER AFTER, de Bill Willingham et Mark Buckingham


FABLES, VOLUME 21 : HAPPILY EVER AFTER  rassemble les épisodes 141 à 149 de la série, écrits par Bill Willingham et dessinés par Mark Buckingham, publiés en 2014-2015 par DC Comics dans la collection Vertigo. 
Ces neuf épisodes sont complétés chacun par un supplément, écrits par Bill Willingham et Matthew Sturges, dessinés par un artiste différent (à l'exception du premier par Mark Buckingham), mettant en scène la dernière histoire d'un personnage secondaire de la série.
*
(Extrait de Fables #142.
Textes de Bill Willingham, dessins de Mark Buckingham.)

- Happily Ever After (# 141-149). Àprès Mister Dark, de nouvelles créatures magiques (fées, sorcières, monstres) sont libérée, simultanément, mais leurs forces viennent renforcer les pouvoirs déjà acquis par Rose Red, paladin de l'Espoir, conseillé par la fée Morgane, dans la nouvelle Camelot qu'elle dirige. 
Cependant, dans les rues de New York, un homme-loup rôde et commet plusieurs meurtres sanglants : Snow White (Blanche Neige) comprend qu'il s'agit de Bigby mais les magiciens de Fabletown découvrent que ce dernier a perdu toute humanité, peut-être sous l'influence d'un tiers. Il est alors envisagé de le tuer et Rose Red en compagnie de Frau Totenkinder, de retour elle aussi, décide de s'en occuper, après que Ozma et la Bête aient été sauvagement assassinés. 
Bigby s'éloigne, mais sa présence parmi les humains a révélé l'existence de Fabletown, jusqu'ici dissimulée par des sortilèges, aux autorités de New York. Snow White finit par réaliser que son mari va s'en prendre à leurs enfants.
Alors qu'à Camelot, le prince Brandish recouvre sa liberté et que Grimble, l'ex-troll transformé en oiseau, part pour une mystérieuse mission dans les royaumes, Rose Red apprend grâce à Mr Cricket la vérité sur le passé de sa mère et la malédiction de sa famille qui semble les condamner, elle et Snow White, à s'entretuer...

Lorsqu'on ouvre ce 21ème tome de Fables, un pincement au coeur vous saisit car, c'est désormais accompli, la série créée par le scénariste Bill Willingham s'est achevé au 150ème épisode (qui forme, par la même occasion, le 22ème tome). Les neuf chapitres du présent recueil constituent donc en quelque sorte la dernière ligne droite d'une production lancée il y a treize ans et a été un des piliers du label Vertigo de DC Comics.

On est aussi en proie à une certaine méfiance devant ce dénouement proche car, il faut bien l'admettre, Bill Willingham n'a pas fait un sans-faute depuis quelques tomes et son entreprise a connu quelques défaillances et des longueurs. Bien finir n'est jamais simple, encore moins quand cela doit s'opérer après avoir un peu déçu les fans de la première heure. Néanmoins, l'indulgence est de mise car l'auteur a su maintenir un excellent niveau dans l'ensemble et il est toujours accompagné par son fidèle partenaire, le dessinateur Mark Buckingham, dont la contribution a beaucoup participé au plaisir de cette lecture.

Il est évident que Willingham s'est engagé à clore les pistes narratives qu'il a lancées en développant cet avant-dernier arc : il s'agit de régler les manoeuvres commises par le prince Brandish, de résoudre le retour d'entre les morts de Bigby, et de dévoiler les origines de Rose Red et Blanche Neige pour expliquer la véritable raison de leur prochain affrontement. 

C'est rapidement évident que la piste concernant l'émergence de la nouvelle Camelot sera la plus frustrante : peut-être que Willingham a vu un peu grand dans cette partie, mais en vérité il ne s'agira que d'un cadre pour l'ultime revanche de Brandish. Si le scénariste l'avait voulu, il aurait certainement pu broder autour d'une nouvelle chevalerie de la table ronde, revisiter la quête du Saint Graal, mais on comprend que ce ne sera pas le cas.

En revanche, l'intrigue concernant le retour de Bigby, manipulé par Leigh Duglas (l'ex-nurse Spratt, au service de la vengeance de Mr Dark), réserve des rebondissements épiques et quelques personnages n'y survivront pas. Sur ce dernier point, il est toujours aussi délicat d'accepter le sort réservé par Willingham à quelques seconds rôles attachants ou en tout cas accrocheurs, expédiés ad patres sans ménagement : quitte à tuer des héros emblématiques de la série, on aimerait qu'ils périssent avec plus de panache, mais le scénariste ne fait pas plus de quartier que le grand méchant loup.

Snow White, bien que désormais éclipsée par Rose Red (dont l'évolution a été le moteur du précédent tome), reste une figure toujours impressionnante, à laquelle Willingham sait donner une envergure rare, par sa bravoure et sa détermination. L'emploi des magiciens de Fabletown est aussi l'occasion d'apprécier le savoir-faire de l'auteur pour glisser une réflexion bien sentie sur les notions de sacrifice et de politique. La réapparition de Frau Totenkinder est aussi un régal (après son combat mémorable contre Mr Dark dans le 100ème épisode).

Willingham rythme son récit avec brio, accélérant les événements avec les oppositions de plusieurs Fables contre Bigby, à grands coups donc d'assauts et de ripostes égaux en intensité, puis levant le pied pour consacrer plusieurs pages sur plusieurs épisodes successifs aux origines de la malédiction qui frappe Rose Red contre Snow White. Loin d'ennuyer, ces révélations pimentent l'histoire, donnant à Rose Red un relief remarquable tout en restant cohérent avec la première fois où elle s'est faite remarquer dans la série (dès le premier arc, où elle avait maquillé sa mort : c'est une manipulatrice depuis le début, qui s'est rachetée une conduite en dirigeant la ferme aux animaux, puis retombe aujourd'hui dans ses travers) : savoir comment Willingham va résoudre cette piste narrative s'annonce très prometteur.

Visuellement, Mark Buckingham, même si on peut estimer qu'il n'est plus aussi étincelant qu'aux grandes heures de la série, montre encore de belles dispositions et affiche une constance étonnante après un run aussi long. Sa complicité avec Willingham lui permet de réinterpréter avec inventivité les codes des contes et légendes propres au titre en en représentant les figures, plus ou moins connues de manière toujours novatrice.

Buckingham utilise un découpage volontiers sommaire, avec une moyenne de quatre plans par pages, disposés en gaufriers, comme le faisait Kirby, une de ses références les plus évidentes. Cela l'autorise à dessiner des images aux compositions simples mais suffisamment fournies et en même temps soulignant la rapidité du récit. Régulièrement, fréquemment, les épisodes sont ponctués par des splash-pages merveilleuses, et les ornements qui encadrent chaque scène sont superbes.

L'artiste peut aussi adresser quelques clins d'oeil savoureux, d'autant plus que le lecteur ignore s'il les imagine seul ou s'il suit les indications du script de Willingham, comme quand, par exemple, Grimble devenu un oiseau vole autour d'une belle femme tel un angelot séduit ou quand Bigby tel un ogre est dépeint en train de découper en tranches ses enfants ou encore quand Rose Red suit Mr Cricket dans son propre passé.

Les décors, les costumes, les accessoires sont traités avec un soin toujours impeccables, tous ces éléments comblent le regard du lecteur qui peut vérifier de la densité des informations visuelles déployées par l'artiste et ses deux (voire trois) encreurs (Steve Leialoha, Andrew Pepoy et Dan Green).

Fables est donc bien parti pour s'achever en beauté, un final digne de la place prestigieuse que lui a accordée la critique et un public fidèle. Chant à l'honneur de l'imagination, fresque sur le plaisir de raconter et de revisiter les histoires, mais aussi métaphore sur la société, ses castes, ses frontières en rêve et réalité, le titre est et reste tout cela, sans jamais oublier d'être un divertissement, sensible et palpitant.
*
- The Last Story (back-up stories de Happily Ever After). La série touchant donc à son terme, Bill Willingham offre aussi au lecteur une collection de saynètes intitulée "la dernière histoire de..." : 

- Flycatcher (Gobemouche) (dessins de Mark Buckingham) ;
- Sinbad (dessins d'Eric Shanower) ;
- Babe le taureau bleu miniature (dessins de Tony Akins, scénario de Matthew Sturges*) ;
- les trois souris aveugles (dessins de Shawn McManus) ;
- Cendrillon (dessins de Nimit Malavia) ;
- le Prince Charmant (dessins de Jae Lee) ;
- la Belle et la Bête (dessins de Terry Moore) ;
- Jack of Fables (dessins de Russ Braun, scénario de Matthew Sturges*) ;
- Briar Rose, la belle au bois dormant (dessins de Chrissie Zullo).

Ainsi l'auteur prouve-t-il que si Fables a ses vedettes, il n'oublie pas le reste de sa conséquente distribution. Que sont-ils devenus après que la saga se soit terminée ?

C'est avec malice que Willingham, aidé par Matthew Sturges, y répond. Les segments sont inégaux, c'est presque forcé, mais d'une bonne tenue pour la plupart, et même franchement jubilatoires dans certains cas.

Le destin de Jack of Fables est délirant à souhait, avec une pirouette métaphysique bien inspirée. Par contre, ce qui arrive à Flycatcher et au petit chaperon rouge est trop vite expédié.

Avec Babe le taureau bleu miniature ou les 3 souris aveugles, on se régale d'une narration express et bien troussée. Le cas de Cendrillon n'est pas totalement réglée (sans doute sera-ce pour le tome 22). Sinbad a droit à un traitement cinglant, la Bête et la Bête à un sort plus mordant. Le Prince Charmant resurgit sans faire vraiment d'étincelles, tout comme Briar Rose.

Quoi qu'il en soit, Willingham et Sturges ont fait l'effort de donner à chacun un final qui lui est propre, au ton unique, et servi par des graphismes tout aussi originaux : revoir des planches de Terry Moore, Shawn McManus, Eric Shanower, Russ Braun, découvrir celles de Nimit Malavia (le cover-artist de la série) peut difficilement décevoir.

vendredi 28 août 2015

Critique 697 : BATMAN SAGA #40 (Août 2015)

 Batman Saga #40 :

- Batman #38 : Fini de jouer, quatrième partie (Scott Snyder / Greg Capullo) :

Le virus lâché par le Joker continue de rendre folle la population de Gotham. Batman oriente ses recherches en direction du docteur Paul Dekker, dont les travaux sur la régénération cellulaire pourrait permettre de concevoir un antidote. Mais le savant est du côté du Joker et va obliger Batman à s'en remettre à un autre de ses adversaires...

Le récit de Scott Snyder marque, pour la première fois depuis son commencement, légèrement le pas dans ce 4ème chapitre : on y renoue avec un Batman moins engagé dans des scènes d'action spectaculaires, même si la folie qui traverse Gotham réserve encore des moments saisissants, et davantage occupé à enquêter sur les complices du Joker et la recherche d'un antidote.
Néanmoins, l'intrigue demeure passionnante, avec une mise en perspective vertigineuse entre les légendes sur les immortels et la figure du Joker elle-même, dont le scénariste fait une créature quasi-mythologique - un angle de vue fascinant.
Le cliffhanger indique que Snyder compte lier cette saga avec le tout début de son run, ce qui, si cela est bien établi, formerait un tour de force assez épatant.

Greg Capullo maintient un niveau graphique toujours aussi percutant aux épisodes : son découpage très nerveux, ses cadrages inventifs, son emploi des à-plats noirs (superbement encrés par Danny Miki), donnent à tout ça une dimension épique et angoissante impressionnante.

- Detective Comics #38 : Anarky, deuxième partie (Brian Buccellato, Francis Manapul / Francis Manapul) :

Anarky, après avoir failli faire sauter la tour Wayne, accomplit un nouveau coup d'éclat en effaçant toutes les empreintes digitales des gothamites - et du même coup leurs dettes bancaires, leurs casiers judiciaires... Batman et le détective Harvey Bullock doivent alors faire face à des exactions commises par des malfrats lâchés dans la nature. Jusqu'à ce qu'une bavure se produise...

Ce deuxième volet de l'arc ne change guère l'opinion qu'on peut avoir sur la production scénaristique du duo formé par Brian Buccellato et Francis Manapul : leurs idées ne sont pas mauvaises ni exemptes de rythme, mais peinent à accrocher. La faute en incombe au fait que, pour l'instant, Batman n'affronte pas directement Anarky, trop occupé à contenir le chaos qu'il sème.

On sent bien que la série s'articule autour des inventions graphiques de Manapul, capable effectivement de produire des planches au découpage bluffant, mais le procédé a ses limites. Le titre historique de la chauve-souris est donc superflu, même s'il est séduisant : il ne rivalise pas avec la puissance des épisodes de Snyder tout en marchant étrangement dans ses pas (Gotham dépassé par les événements, méchant possédant un coup d'avance...).

- Batman & Robin #37 : L'éveil de Robin - Trou noir (Peter J. Tomasi / Patrick Gleason) : 

Batman affronte Darkseid sur Apokolips pour récupérer et évacuer la dépouille de Damian Wayne, mais aussi avoir une chance de le ressusciter grâce un éclat du cristal du chaos...

Peter J. Tomasi orchestre un duel de toute beauté entre deux personnages qu'on n'associe pas volontiers car leurs univers sont distincts (le cosmique divin avec Darkseid, la justice urbaine avec Batman). Pourtant, ça fonctionne, et pas qu'un peu : le scénariste réussit à retranscrire avec force l'énergie du désespoir qui anime Batman, au point qu'il défie Darkseid sur son propre territoire, mais avec un objectif imparable (la résurrection de son fils).
Alors que la série approche de son dénouement (au #40), tout porte à croire que sa fin sera grandiose.

Patrick Gleason livre une nouvelle fois des planches magnifiques : chez ce faiseur d'images, la sensation passe avant la construction et on retiendra longtemps la méticulosité folle avec laquelle il représente le seigneur d'Apokolips, son visage de pierre, son royaume infernal, tout comme l'intimité poignante des retrouvailles entre Bruce et Damian.

- Batgirl #38 : Aimée (Brendan Fletcher, Cameron Stewart / Cameron Stewart, Babs Tarr) :

Batgirl voit sa popularité monter en flèche depuis qu'elle communique sur les réseaux sociaux en tant que protectrice du quartier de Burnside. Barbara Gordon, elle, doit composer avec la défiance de son petit ami, l'agent Liam Powell, qui n'apprécie pas qu'une justicière masquée entrave l'action de la police...

Le run de Brendan Fletcher et Cameron Stewart affiche désormais sa singularité, pour le meilleur et le pire : les épisodes se suivent et se ressemblent dans leur structure, partagée entre l'exposition des soucis quotidiens de son héroïne, traités avec légèreté sinon avec superficialité, et la lutte avec un ennemi, au charisme très limité, au pouvoir de nuisance peu élevé.
La fraîcheur du dispositif n'excuse pas un défaut de plus en plus prononcé d'inspiration : c'est dommage, mais ne perdons pas espoir. Si d'aventure, les auteurs finissent par imaginer une menace plus consistante, cela profitera à leur héroïne.

Babs Tarr, toujours d'après le storyboard dressé par Stewart, continue d'illustrer ça avec beaucoup de pep's : en cela, son dessin est parfaitement raccord avec le projet, mais le potentiel de cet artiste gagnerait lui aussi à servir des intrigues plus intenses.

- Grayson Annual #1 : Une Histoire de géants, grands et petits (Tim Seeley, Tom King / Stephen Mooney) :

Helena Bertinelli, la "matrone" de l'agence Spyral, est kidnappé par Rockin' Rob, un expert en explosifs irlandais, qui veut la livrer aux sbires de St Francis en échange d'une rencontre avec ce dernier. Mais dans cette transaction, personne n'est celui qu'il prétend être...

A peine 5 épisodes et la série de Tim Seeley et Tom King a déjà droit à son Annual, un format plus long qu'à l'ordinaire (une trentaine de pages), avec une intrigue qui, tout en restant relié à l'arc en cours, permet un angle de vue un peu décalé.
L'intrigue doit, à l'évidence, beaucoup à Tom King, ancien des forces spéciales, et bien documenté sur l'Irlande. Mais davantage que cela, c'est le jeu sur le fait de raconter des histoires - le propre des espions en somme, qui doivent tromper leurs ennemis pour les démasquer et les vaincre - qui séduit. Toute la nuance entre le récit et le mensonge devient jubilatoire au terme de cet épisode.

Mikel Janin laisse sa place au dessinateur irlandais Stephen Mooney (révélé avec la série indé Half Past Danger chez IDW), dont le style, bien différent, est très efficace. Parfois, quelques plans trahissent des maladresses avec des compositions inégales, mais le trait est affirmé, réaliste, avec un découpage habile.

Bilan : toujours très positif - la revue est vraiment un régal à lire, son programme est riche, dense, varié, et la format anthologique mais thématique (le Bat-verse) profite même aux titres plus faibles (Batgirl, Detective Comics). Des séries comme Batman, Batman & Robin et Grayson affichent un niveau narratif et graphique impressionnant, surtout que DC peut se vanter d'y avoir des auteurs et artistes très réguliers.

lundi 24 août 2015

Critique 696 : DAREDEVIL, VOLUME 3 - THE DAREDEVIL YOU KNOW, de Mark Waid et Chris Samnee


DAREDEVIL, VOLUME 3 : THE DAREDEVIL YOU KNOW rassemble les épisodes 11 à 15 de la série, écrits par Mark Waid et dessinés par Chris Samnee, publiés en 2015 par Marvel Comics.
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 (Extrait de Daredevil #11.
Textes de Mark Waid, dessins de Chris Samnee.)

- (#11-12) Alors que le père de Kirsten McDuffie l'a convaincu, moyennant une confortable avance, de publier son autobiographie, que rédige sous sa dictée Foggy Nelson, Matt Murdock rencontre celui qui se présente comme une de ses vieilles connaissances : George Smith, autrefois connu sous le pseudonyme du Stunt-Master. Il engage les deux avocats pour contester à un jeune cascadeur l'usage de son nom d'emprunt. 
Le litige s'annonce compliqué à régler car le casse-cou est sponsorisé par une multinationale, qui a racheté aux anciens producteurs de Smith le droit d'user du nom de "Stunt-Master". Mais quand George se suicide et que son jeune rival prétend être le nouvel "Homme sans peur", Daredevil réagit... 
(Extrait de Daredevil #14.
Textes de Mark Waid, dessins de Chris Samnee.)

- (#13-15) Suite à une discussion avec le père de Kirsten, qui prépare la sortie de son autobiographie, Matt Murdock prend une décision radicale concernant sa double identité. Alerté par la maire de San Francisco, Daredevil rencontre la fille du Hibou qui cherche son père.
Le Suaire en profite pour leur tendre un piège qui ébranle les fondations de la nouvelle vie de Murdock et met aussi en danger celles de Kirsten McDuffie et de Foggy Nelson. Pour espérer s'en sortir, le héros n'a d'autre choix que de s'en remettre, à contrecoeur, à son plus puissant ennemi...

Faute d'avoir pu, jusqu'à présent me procurer à un bon prix le volume 2 (West-Case Sceneario) du relaunch de Daredevil par Mark Waid, mais après m'être renseigné sur le contenu des épisodes 6 à 10 qu'il rassemblait, j'ai choisi de me procurer ce tome 3, convaincu que cela ne nuirait pas à sa compréhension. 

La fin du run de Mark Waid et Chris Samnee est imminente et on peut déplorer que Marvel n'ait pas publié ce 3ème tome en y incluant les n° 11 à 18, préférant éditer un volume 4 (à paraître cet Automne) bien maigrelet (une centaine de pages). Mais bon, tant pis.

Revenons donc à ce qu'offre le présent recueil. Mark Waid y développe deux histoires distinctes mais axées autour d'un même thème : l'identité.

On le sait depuis la fin du précédent run du scénariste, Matt Murdock a fait son coming-out en révélant publiquement qu'il était Daredevil, entérinant ce qui traversait la série depuis l'époque où Brian Michael Bendis l'écrivait. Cela a eu pour conséquence la radiation du barreau new-yorkais du héros et son déménagement à San Francisco où il a pu ouvrir un nouveau cabinet avec Kirsten McDuffie. Murdock a dû aussi maquiller la mort de Foggy Nelson pour éviter que les ennemis de Daredevil s'en prenne à lui, alors qu'il est encore atteint d'un cancer.

Dans le premier arc de ce recueil, Waid a exhumé un ancien personnage de seconde zone avec le Stunt-Master, à la demande de Chris Samnee qui souhaitait le dessiner. On découvre donc avec perplexité cette intrigue, mais le doute laisse vite place à la jubilation grâce à l'habileté avec laquelle le scénariste s'en sert pour construire une intrigue plus retorse qu'il n'y paraît, riche en rebondissements et en action. Les motivations du bad guy dans cette affaire son originales et interrogent à nouveau, de manière astucieuse, les notions d'identité, de réputation, de notoriété, qui concernent désormais Matt Murdock en tant que Daredevil.

La situation prend une toute autre dimension, plus épique, avec l'arc suivant, qui aboutit à la fois à un cliffhanger redoutable et le retour de l'ennemi le plus emblématique de l'Homme sans peur. Je dois avouer que j'espérais que Waid emploie ce personnage, même s'il me faudra encore patienter pour découvrir comment il va vraiment l'exploiter, mais c'est très prometteur. 
Si je ne nomme pas cet adversaire, il n'est cependant pas difficile de deviner de qui il s'agit mais je ne veux pas gâcher la surprise à ceux qui liraient cette critique sans avoir en mains les épisodes concernés. Quoi qu'il en soit, Waid a trouvé un moyen de le convoquer encore plus diabolique que Brubaker, ce qui n'est pas rien.

L'apparition de la fille du Hibou est une addition inattendue et je me demande si cela ne cache pas une autre surprise pour la fin du run de Waid, mais ne spéculons pas trop. Le Hibou lui-même et le Suaire reviennent en tout cas aussi au premier plan après avoir déjà marqué par leurs présences le début des aventures californiennes de Daredevil. Le traquenard monté par Max Coleridge, ses répercussions spectaculaires, apportent un extraordinaire contraste avec le manque d'intensité qu'on pouvait reprocher au recueil Devil at bay

On peut aussi noter avec quelle intelligence Waid a su donner du relief au personnage de Kirsten McDuffie en évitant d'en faire l'énième nouvelle fiancée de Murdock, et continue de développer le sort de Foggy Nelson. Ces chapitres témoignent de la fraîcheur mais aussi de l'adresse de l'auteur pour manier un héros en se décalant subtilement par rapport à ce à quoi on l'associe facilement : le drame continue d'être présent, mais avec une touche d'aventure qui est grisante.

Ce dosage entre vigueur et raffinement est aussi la signature de Chris Samnee en lequel Waid a trouvé le partenaire idéal : il existe une alchimie rare entre les deux hommes, crédités d'ailleurs comme storytellers et non pas classiquement comme artiste et scénariste.

On comprend avec le récit du Stunt-Master pourquoi Samnee a voulu le dessiner : c'est l'occasion pour lui de produire des planches où son sens de la composition et l'efficacité de son découpage vous sautent aux yeux. Il a visiblement pris un plaisir rare à illustrer cette partie et le lecteur le ressent, avec des séquences vibrantes sur le Golden Gate Bridge de San Francisco ou lors d'une poursuite auto-moto irrésistible.

Samnee continue sur sa lancée avec le deuxième acte de l'album où, encore une fois, il fait preuve d'une inventivité formidable en variant ses effets. Il ose des doubles pages très denses (une vingtaine de plans), des vignettes rondes, des splash-pages avec des inserts : c'est un vrai festival. Mais jamais pour épater la galerie facilement : ces procédés servent toujours l'histoire, en soulignent les temps forts, ménagent des moments plus calmes. Souvent, les trouvailles sont discrètes mais si vous lisez attentivement, c'est brillant (le dîner romantique entre Matt et Kirsten, avec un plan décadré où son visage à lui apparaît dans le reflet d'une vitre et son visage à elle dans le reflet d'un verre de vin, ou une balade nocturne sur la plage avec un baiser en silhouette).

On termine ce tpb avec un sentiment partagé entre l'excitation d'un dénouement proche et qui s'annonce renversant, et la tristesse de savoir que Waid et Samnee quittent la série (ils seront remplacés par le duo Charles Soule-Ron Garney, avec un pitch peu enthousiasmant... Mais la rumeur circule sur une réunion prochaine - une série Black Panther, avec le film en vue, ou le relaunch du titre Black Widow ?). Mais une chose est sûre, le titre de ce recueil ne ment pas dans ce qu'il suggère : après, The Daredevil You Know will never be the same

dimanche 23 août 2015

Critique 695 : SPIROU N° 4036 (19 Août 2015)


La série Ralph Azham de Lewis Trondheim revient pour un deuxième cycle (comme je n'ai pas suivi le premier et que Trondheim est vraiment un piètre dessinateur, les 8 semaines de pré-publication ne me ravissent pas). En revanche, la présence des Cavaliers de l'Apocadispe sur le bandeau garantit un bon moment de rigolade.

J'ai aimé :

- Dad. Les comptines du papa ne suffisent plus à Bébérénice : Nob mixe un zeste de cruauté sans jamais de départir de sa tendresse. En fait, Dad renoue avec l'esprit bon enfant, bienveillant de Boule et Bill de Roba, dont il est le digne héritier, avec la modernité qui sied à l'exercice.

- Les Tuniques bleues : Les quatre évangélistes (4/7). Lorsque Blutch, depuis le camp de Pendleton, remarque avec une paire de jumelles que Stark monte son cheval, son sang ne fait qu'un tour et Chesterfield doit lui courir après pour que leur mission d'infiltration n'échoue pas...
Un test (parmi d'autres) facile pour savoir si une BD fonctionne, c'est, lorsqu'elle paraît en feuilleton, de vérifier si vous sentez passer chaque chapitre ou non : Après ce 4ème épisode, l'ouvrage de Cauvin et Lambil demeure efficace, avec des cliffhangers bien choisis, une situation aux développements prometteurs.

- Passe-moi l'ciel. Je mentionne ce gag, moins pour sa qualité (ce n'est pas, loin s'en faut, le plus inspiré de Janry) mais parce qu'il doit s'agir d'un des derniers (le dernier ?) du regretté Stuf, auquel la revue rendra un hommage digne de ce nom dans le n° 4039.

- Boni : Grand-papa à la rescousse ! Ian Fortin livre quatre nouveaux strips très drôles et féroces : le papy de Boni est un véritable enfoiré, le pauvre lapin en prend plein la figure, Bruno est félicité. Méchant mais irrésistible.

- Le Club des Huns. Décidément, les hommes d'Attila sont de vraies plaies : piètres guerriers, indisciplinés, stupides, ils sont aussi bordéliques. Dab's agit, mais c'est pas gagné - sauf pour le lecteur qui se marre bien.

- Les Cavaliers de l'Apocadispe : résolvent leurs soucis avec une ficelle. Libon est de retour avec ces trois néo-pieds nickelés et il est en grande forme : c'est une des séries les plus hilarantes de la revue, qui ne déçoit jamais, sa parution fréquente mais irrégulière permet aussi de ne pas l'oublier ni de s'en lasser. 

- Capitaine Anchois. Faire le mort quand on croise des ours, est-ce une si bonne idée ? Floris y répond, bien à sa manière : fort amusante, complètement décalée.

- Happy Birds. Les trois nouveaux strips de Trondheim et Piette confirment que ce titre récent est en train de se faire une place au soleil dans la revue : le ton y est original, absurde sans être franchement drôle. J'aime beaucoup.

- L'Atelier Mastodonte. Mathilde Domecq expérimente l'hypnose pour apaiser Alfred (ça a l'air de marcher) et remotiver Bianco (ça marche... mais pas comme prévu) : deux doubles strips d'Alfred et Mathilde qui semblent conclure le feuilleton dont le premier était le héros depuis quelques semaines.

- Tash & Trash. / Harry. Le 400ème (!) strip de Dino voisine avec le premier de Benus, dont le héros deviendra récurrent dès la semaine prochaine. Je préfère quand même Dino, mais je laisse sa chance à Benus.

- Game Over. Midam jette l'ancre pour un nouveau gag mortel : une bonne manière de refermer la revue chaque semaine. 

En direct de la rédak retrouve Arthur De Pins en pleine pré-production de son dessin animé Zombillenium. Catel et Bouilhac sortent un récit complet alléchant sur Mylène Demongeot (dans les bac le 28 Août). Une lectrice s'émeut (à juste titre) d'un gag particulièrement médiocre de L'agent 212, que la rédaction défend assez faiblement. Et la semaine prochaine, numéro "spécial rentrée" (sauf que je ne l'ai pas encore reçu : demain, j'espère).
Les aventures d'un journal revient sur un article étonnamment virulent sur les adaptations de BD en dessins animés à la télé, paru en 1980, à une époque où le rédac'chef, Patrick Pinchart, tentait de transformer la revue avec des idées assez saugrenues.

Pour les abonnés, encore un supplément moyen avec des cartes de héros à collectionner. Bon sang, faîtes un effort, c'est pas avec ça que vous allez donner envie de s'abonner !

samedi 22 août 2015

Critique 694 : MATTEO, TROISIEME EPOQUE (AOÛT 1936), de Jean-Pierre Gibrat


MATTEO : TROISIEME EPOQUE (AOÛT 1936) est le 3ème tome de la série écrite et dessinée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2013 par Futuropolis.
Cet album fait suite au Premier Cycle
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Troisième époque (Août 1936)
Le gouvernement du Front Populaire dirigé par Léon Blum instaure les congés payés. Après 18 ans passés au bagne de Cayenne, Mattéo est à nouveau un homme libre, même si la peine qu'on lui a infligé a laissé des traces physiques et morales. 
Installé en région parisienne, il y a retrouvé son ami Paulin et Amélie, l'infirmière dont il avait fait la connaissance lors de la première guerre mondiale puis qui l'avait aidé à approvisionner en médicaments les russes lors de son séjour à Petrograd en pleine révolution. Ensemble, conduit par Augustin, le nouveau fiancé de la jeune femme, ils descendent à Collioure pour profiter des vacances et revoir la mère de Mattéo.
Mais l'ancien militant anarchiste va aussi croiser de nouveau le chemin de Juliette, la fille qu'il a aimée autrefois. Louis, son fils, est, comme elle va le lui révéler, le fruit de ses amours avec Mattéo, même si le garçon a embrassé les idées politiques de Droite de la famille De Brignac.
La situation est orageuse en Europe : Hitler a accédé au pouvoir en Allemagne, Mussolini en Italie, et Franco en Espagne. Mattéo restera-t-il longtemps indifférent à la guerre civile de son pays natal ?

On avait quitté Mattéo en fâcheuse posture au terme du Premier Cycle, après qu'il se soit rendu aux gendarmes et qu'il ait été condamné à 20 ans de bagne pour désertion. Jean-Pierre Gibrat effectue un bond de dix-huit ans en avant quand débute cette Troisième époque, une astuce narrative qui lui permet d'évoquer, avec sa sensibilité coutumière,  une période historique emblématique, celle du Front populaire, avec la semaine de travail de 40 heures, l’allocation chômage, l’école obligatoire jusqu’à 14 ans, les congés payés. Mais l'auteur nous fait ressentir dès les premières pages que ces moments d'insouciance précède une nouvelle tragédie.

On ne peut parler de ce tome 3 de Mattéo sans commencer par noter le dessin, une nouvelle fois somptueux. L'été inspire merveilleusement Gibrat : il arrive avec brio à suggérer le vent caressant les robes légères, la tendresse des baisers, les verres partagés lors de pique-nique ou aux tables des bistrots, la brise dans les cheveux, les virées à vélo, la chaleur aoûtienne, les nuits paisibles.

Toutes les pages vibrent de cette sensualité qui ne sombre jamais dans la vulgarité ni la mièvrerie, les décors du Sud-Ouest sont sublimés par le trait fin et élégant, les couleurs vives et lumineuses de Gibrat, dont les plans respirent d'une vie étonnante.

L'artiste joue sur la profondeur de champ pour conter cette parenthèse estivale et sentimentale, avec des perspectives profondes, des visages pleins de reliefs. Si l'on veut être tatillon, on peut remarquer que Gibrat ne fait pas subir à ses héroïnes les affres du temps, mais ce serait un reproche injuste, superflu : ses personnages ont une telle allure, une telle vérité qu'on se fiche de les voir marquer par quelques rides qui les rendraient plus réalistes. 

Le scénario ne déçoit pas même si ce 3ème tome est moins mouvementé que les deux du Premier Cycle. L'auteur en profite pour creuser encore davantage la personnalité de ses héros et de Mattéo en particulier.

C'est un individu passionnant auquel a donné corps Gibrat : après avoir cassé des cailloux au bagne, il est devenu tailleur de pierres à Paris. Après avoir été un militant anarchiste, aux convictions idéologiques prononcées, il est désormais plus désabusé. Mais pas brisé. C'est comme si, tout au long de cette histoire, il attendait l'occasion de repartir défendre la cause, même si elle est perdue d'avance.

Mattéo est une figure diablement attachante, qui se trompe souvent, mais qui gagne justement en humanité grâce à ses erreurs, ses failles, sa vulnérabilité. Lorsqu'il retrouve Juliette, le lecteur sait intuitivement que leur amour est voué à l'échec, et parce qu'on espère que sa relation avec Amélie l'emporte finalement. Tout cela, Gibrat sait le traiter avec finesse, humour aussi - comme quand Mattéo découvre qu'il est père et le caractère ("un petit con... Un sacré merdeux") : moment savoureux, magnifiquement écrit.

Les seconds rôles sont aussi soignés, comme Paulin, dont le chagrin d'amour est déchirant après plusieurs scènes aux répliques épiques, ou Augustin, ce socialiste-radical mais au fond corseté par son tempérament modéré.

S'inscrivant à la fois dans une veine plus sociale et plus romantique, ce nouveau tome d'une série qui devrait en compter cinq est une nouvelle démonstration de force de la part de Gibrat, dont le génie graphique est au diapason de son scénario, intelligent, aux dialogues inspirés. Mattéo est une grande et belle BD qu'il ne faut vraiment pas rater. Une BD importante.

jeudi 20 août 2015

Critique 692 : MATTEO, PREMIER CYCLE - EDITION INTEGRALE, de Jean-Pierre Gibrat


MATTEO : PREMIER CYCLE rassemble en un seul volume l'EDITION INTEGRALE des deux premiers tomes des la série écrite et dessinée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2012 par Futuropolis.
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MATTEO : PREMIERE EPOQUE (1914-1915) est le premier tome de la série écrite et dessinée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2008 par Futuropolis.
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Première époque (1914-1915).
A Collioure, dans les Pyrénées, au début de la guerre de 14-18, après l'assassinat de Jean Jaurès, la France est sur le pied de guerre. Persuadés que le conflit sera rapidement réglé, les soldats partent sur le front, insouciants. 
Mattéo, fils de réfugiés espagnols, dont le père était un anarchiste, se montre plus circonspect et affiche fièrement son antimilitarisme, ce qui a le don de déplaire à celle dont il est amoureux, la belle Juliette, qui, elle, est éprise de Guillaume De Brignac, fils de bonne famille, engagé dans l'aviation.
Echappant à la mobilisation grâce à ses origines, Mattéo en éprouve rapidement de la culpabilité car son meilleur ami, Paulin, souffre sur le théâtre des batailles et passe pour un lâche aux yeux de Juliette et des autres villageois. 
Il décide alors de s'engager au même moment où Paulin revient, mutilé, et malgré les protestations de sa mère. 
Mattéo découvre alors l'horreur de la guerre, des tranchées, le mépris affiché par les officiers qui envoient leurs hommes à une mort certaine. Après avoir été blessé, il est hospitalisé et fait connaissance avec une jeune et jolie infirmière, Amélie. 
A la faveur d'une permission, il revient chez lui pour apprendre que Juliette a épousé Guillaume. Il noie son chagrin et son amertume avec Paulin, avec lequel il provoque une esclandre chez les De Brignac. La gendarmerie annule sa permission et le renvoie sur le front. Mais, Paulin le saoule pour, avec sa mère, le conduire en barque jusqu'en Espagne : Mattéo est dés lors un déserteur, qui, s'il est pris, sera condamné à mort par la France.
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MATTEO : DEUXIEME EPOQUE (1917-1918) est le deuxième tome de la série écrite et réalisée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2010 par Futuropolis.
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Deuxième époque (1917-1918).
Exilé en Espagne depuis deux ans, Mattéo rend régulièrement visite à sa mère à qui il annonce qu'il part en Russie avec Gervasio, ancien ami anarchiste de son père. Il fait également part de son projet à Juliette, en espérant qu'elle l'accompagnera car elle est désemparée depuis que Guillaume a été gravement blessé dans le crash de son avion.
A Petrograd (Saint-Petersbourg), Gervasio devient cuisinier et Mattéo photographe pour le compte des révolutionnaires. Mais la réalité de la situation est complexe car plusieurs factions se disputent le contrôle du pays : les bolcheviks (communistes), les socialistes révolutionnaires et les anarchistes. Le neveu de Gervasio, Dimitri, est un apparatchik qui partage son combat et son lit avec Léa, jeune femme aussi séduisante que radicale dans ses convictions et très ambitieuse. Mattéo et elle deviennent amants.
Lors d'une fusillade en ville, Gervasio est gravement blessé. Mattéo part en France pour récupérer des médicaments grâce à Amélie avec laquelle il est resté en contact. Léa ne tarde pas à le rejoindre et lui avoue, juste avant de regagner Petrograd, que Gervasio a succombé à ses blessures.
Ecoeuré et las, Mattéo décide de rentrer à Collioure où il retrouve Juliette désormais mère d'un garçon et veuve (Guillaume s'étant suicidé). Il se rend finalement aux gendarmes mais échappe au peloton d'exécution pour désertion, écopant d'une peine de vingt ans de travaux forcés.

Après avoir consacré deux sagas de deux tomes pour chacune à la seconde guerre mondiale (Le Sursis et Le Vol du corbeau), Jean-Pierre Gibrat remonte plus loin dans le temps en consacrant une nouvelle série avec, pour son premier Cycle, la première guerre comme cadre. Un troisième épisode, situé en 1936, est paru depuis et confirme que l'entreprise n'est pas terminée.

Comme à son habitude, c'est moins la reconstitution historique qui intéresse Gibrat que l'évocation d'une époque troublée et de la terrible guerre qui l'agite à travers le parcours d'un jeune homme qui le motive. De ce point de vue, certains pourront faire la fine bouche en déplorant que l'auteur ne sort pas vraiment de sa zone de confort. Mais ce serait une opinion sévère pour cette oeuvre sensible et puissante à la fois.

Mattéo parle d'abord du sort des réfugiés espagnols qui se sont installés en France au début du XXème siècle : fils d'un anarchiste, le héros vit avec sa mère, une femme qui cache derrière une attitude sévère son affection pour lui, et travaille dans les vignes de la riche famille locale, les De Brignac. Il aime Juliette, qui, elle, est amoureuse de Guillaume, le fils de ces notables, à la figure rendue encore plus brave depuis qu'il s'est engagé dans l'aviation militaire.

Cette petite histoire se mêle à la grande en s'ouvrant sur l'assassinat de la mort de Jean Jaurès (le 31 Juillet 1914), qui va entraîner l'entrée en guerre de la France dans le conflit mondial. Tout le monde croit alors que l'affaire sera rapidement réglée contre les allemands, à l'exception justement de Mattéo, dont les opinions anarchistes l'incitent à la prudence contrairement à son meilleur ami Paulin qui part la fleur au fusil se sacrifier pour l'honneur du pays.

Quand Gibrat envoie, après un enchaînement de désillusions (elle-mêmes premières d'une longue série), son héros sur le front, la violence barbare nous saute au visage avec la même force qu'à celui de Mattéo. Le procédé est simple mais fonctionne parfaitement et l'auteur prouve encore une fois combien il le maîtrise (c'est déjà ainsi que s'articulaient Le Sursis et Le Vol du corbeau).

Mais Gibrat n'écrase pas le lecteur avec l'horreur des combat, il nuance son propos d'un humour acide, à la verve énergique, grâce à des dialogues et une voix-off qui permettent d'introduire une distanciation salutaire. L'humanité dont cela irrigue le récit lui évite de sombrer dans le cours d'Histoire ou le pamphlet anti-militariste (même s'il n'y a aucun doute que l'auteur n'affiche aucune complaisance envers les officiers qui sacrifient leurs soldats, comme en témoigne son portrait de "Viande Dure", le commandant du régiment de Mattéo).

Les rebondissements s'enchaînent sur un rythme soutenu, Gibrat osant même quelques déviations (comme lorsque Mattéo se voit déjà abattu par un peloton d'exécution), et quand la première époque s'achève, tout est relancé, dans une direction inattendue, à la fois drôle et dramatique pour le héros.

Le tome 2 entraîne le récit en Russie mais demeure palpitant. Nous voilà plongé en pleine Révolution d'Octobre, mais sans que le romanesque n'enjolive la réalité. Au contraire, on découvre une situation très complexe que Gibrat ne détaille pas trop pour entretenir chez le lecteur le même sentiment de confusion que chez son héros : les querelles intestines et sanglantes entre bolcheviks, socialistes et anarchistes dans Petrograd enneigée donnent à voir l'ambiguïté de l'époque et les dérives qu'elles engendreront.

L'auteur créé une figure féminine charismatique comme il les affectionne avec Léa, jeune femme aussi séduisante (comme toutes les héroïnes de Gibrat) que radicale politiquement. Le mélange de charme et d'arrivisme qu'incarne ce personnage produit un double effet : on comprend pourquoi Mattéo s'en entiche tout en sachant qu'elle symbolise ce qu'il y a de plus redoutable chez les révolutionnaires. Une réflexion du héros résumera bien cette impression : "la Révolution, c'est la guerre avec des prétentions d'idées".

Au terme de ce premier Cycle, Gibrat choisit un dénouement moins tragique que celui du Sursis, plus dans la veine de celui du Vol du corbeau. Cela ouvre la voie à une troisième époque donc tout en conservant le réalisme de l'histoire puisque Mattéo paie un prix élevé pour sa conduite. Un équilibre délicat, magistralement opéré.

Visuellement, même si c'est difficile à croire après les sommets atteints par ses deux précédentes sagas, cette nouvelle série est encore plus somptueuse : Claude Gendrot, l'éditeur de Futuropolis, révèle, dans les bonus attachés au second tome, une partie de la technique atypique adoptée par le dessinateur.

Gibrat signe ses planches en les crayonnant de manière poussée puis en les colorisant directement à l'aquarelle sur une table lumineuse, avec un encrage léger effectué au... Stylo Bic ! Le résultat est prodigieux, d'une finesse incroyable. Le trait fabuleusement expressif de l'artiste est rendu encore plus prononcé et délicat à la fois, par la grâce d'une palette aux nuances superbes.

Il faut admirer des pages représentant les paysages des Pyrénées dans toute leur flamboyance, puis le théâtre des combats dans la Somme avec des dégradés de gris déchirés par les éclats d'obus et le feu des canons, et puis le séjour à Petrograd avec ses immeubles marrons et ses chaussées enneigées, et enfin le passage à Paris dont les rues grouillent d'une vie indifférente à la proximité de la guerre finissante.

Jean-Pierre Gibrat s'impose une nouvelle fois comme un des grands maîtres de la bande dessinée franco-belge avec ce nouveau titre, dont la sensibilité narrative n'a d'égale que l'ampleur graphique. C'est fort, c'est beau : un "instant classic" comme disent les anglo-saxons.

mercredi 19 août 2015

Critique 692 : TABOU, de Jorge Zentner et Ruben Pellejero


TABOU est un récit complet écrit par Jorge Zentner et dessiné par Ruben Pellejero, publié en 1999 par Casterman.
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L'inspecteur Matt Rivière enquête sur une série de meurtres étranges : tout commence par l'assassinat d'une jeune femme par son assureur, Dipaola, qui se livre à la police en jurant n'avoir aucun souvenir de son acte. Il a laissé près de sa victime un papier avec quelques phrases tirées du "Faust" de Goethe, écrites en allemand alors qu'il n'a jamais appris cette langue. Puis un homme est retrouvé mort dans une gare avec la même signature. Une employée permet de dresser un portrait-robot du criminel qui ne peut pas être Dipaola, retenu au commissariat.
L'autre point commun à ces deux affaires est le chapeau identique que portaient les tueurs.  
Autrefois, l'adjoint de Rivière, Clive Grossman, a couché avec sa propre soeur, Maria. En vérité, elle avait abusé de lui grâce aux pouvoirs mentaux qu'elle s'était découvert à l'adolescence et qui lui avait permis de devenir Lune, la magicienne vedette du cabaret "Morocco". Après cette inceste, Maria a perdu ce don et depuis elle est serveuse au "Tabou". Elle y rencontre Princesse, une belle et étrange femme qui lui propose un marché alléchant : lui redonner ses pouvoirs à condition de les employer pour une mission maléfique...

Tabou : voilà un mot qu'on emploie à tort et à travers, surtout dans la période troublée que nous vivons, où l'on craint d'évoquer certains sujets que l'on taxe alors de "sujets tabous". Mais que signifie originellement le tabou ?

Il s'agit initialement d'un phénomène religieux, et cela prend toute son importance pour comprendre le récit de Jorge Zentner. On considère tabou ce qui exprime la caractère négatif du sacré, en suggérant ce que cela a de dangereux mais aussi de contagieux.

La tabou comprend trois points : il y a la croyance dans le caractère impur ou sacré d'une personne ou d'une chose ; l'interdiction de toucher ou d'utiliser cette personne ou cette chose ; et le fait de croire que cette transgression de l'interdit aboutit au châtiment de celui qui l'a commis (et cette punition peut s'étendre aux proches du coupable). 
Mais avant cela, le tabou est aussi un avertissement : une personne ou une chose possède une puissance et violer le tabou provoque une réaction de cette puissance, qui inspire à la fois fascination et crainte.  

S'emparer d'une telle notion pour la transformer en une histoire capable de suggérer intensément le trouble relève du grand art. Seuls les grands auteurs y parviennent, en sachant éviter un symbolisme trop lourd, et ce à quoi est arrivé l'argentin Jorge Zentner ici.

Tabou compte 70 pages tout à fait exceptionnelles, tant pour la qualité de la construction narrative, avec de multiples strates, que pour l'ambiance implacable et vénéneuse qu'elles distillent. Cela démarre comme un récit policier teinté de fantastique avec ces crimes dont le seul élément récurrent est un modèle de chapeau ensorcelé. Puis s'y ajoute une autre ligne, qui paraît d'abord distincte, avec la rencontre entre Maria/Lune et Princesse : l'aspect surnaturel y est souligné, avec l'acquisition des pouvoirs mentaux, l'évocation de Méphistophélès, et s'enrichit d'une note plus dérangeante, avec la relation incestueuse. Ce dernier fait établit le lien avec la première partie puisque Maria/Lune est la soeur de Clive Grossman, l'adjoint de l'inspecteur Rivière, en charge des affaires de meurtres provoqués par les chapeaux ensorcelés.

Le déroulement du récit emprunte le modèle de ce que les scénaristes de séries télé américaines appellent le "walk and talk" : la balade nocturne et confessionnelle de Maria/Lune et Princesse dans la ville, et les déplacements dans la même cité de l'inspecteur Rivière au cours de ses investigations, ponctuées par une cascade de situations dramatico-grotesques (il trompe sa femme, sa femme le quitte pour vivre avec sa maîtresse...). Ce procédé assure une grande fluidité à la progression des lignes narratives et pour le lecteur qui est d'abord intrigué et accroché.

Zentner manie en maître le "réalisme poétique" où des détails extraordinaires traversent une histoire appartenant à un genre bien balisé (le polar en l'occurrence). Il faut doser et manier cela avec génie pour non seulement que le fantastique n'écrase pas le récit mais que le lecteur accepte cette dimension fantastique. L'auteur ne s'arrête pas là et y inclut un érotisme élégant mais sans ambiguïté dans la description des ébats sexuels de Rivière et Gloria.

Pour interpréter visuellement un matériau aussi riche et subtil, on ne pouvait rêver mieux que Ruben Pellejero, familier des scripts de Zentner, et qui signe ici une de ses plus exceptionnelles prestations. J'ai eu le privilège de rencontrer le dessinateur en 2003 et d'obtenir un dessin original en dédicace de cet album : l'homme est d'une gentillesse égale à son talent, et le voir à l'oeuvre est un grand moment.

Pour Tabou, il a opté pour un traitement graphique qui confirme une fois encore sa maîtrise. L'enquête de Rivière est en noir et blanc, avec des à-plats de noir très profonds, expressionnistes, d'une beauté renversante. La balade de Maria/Lune et Princesse est en noir et blanc rehaussé de gris, délicat, qui donne une atmosphère cotonneuse envoûtante. Enfin, les flash-backs concernant les souvenirs d'enfant et de jeune femme de Maria sont uniquement en gris, comme s'il s'agissait de prises de vue délavées, à travers le filtre du temps.

Le résultat est somptueux, contribuant à faire de Tabou une des plus belles BD qu'il m'ait été donné de lire. On ne peut pas lire cet album sans s'arrêter, une fois chaque page lue, sur certains plans admirablement composés, d'une intensité fabuleuse. Il y a là des vignettes qui, isolées, forment, à l'instar de la couverture de l'édition française traduite par Casterman, de véritables tableaux : une telle puissance iconographique n'est atteinte que par des artistes de premier rang.

Ne passez pas à côté de ce chef d'oeuvre - même si on peut déplorer que le livre n'ait pas bénéficié d'une plus belle édition (avec une couverture cartonnée, un papier plus noble, et surtout un meilleur lettrage - au point que page 39, le texte ait été mal disposé dans deux bulles !).

Pour finir, en cherchant à illustrer cette critique, j'ai découvert la couverture de l'édition espagnole et je vous laisse l'admirer :

mardi 18 août 2015

Critique 691 : LETTRES D'OUTREMER, de Warnauts et Raives


LETTRES D'OUTREMER est un récit complet écrit par Eric Warnauts et co-dessiné par Warnauts et Guy Raives, publié en 1996 par Casterman.
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Une rupture d'anévrisme provoque la mort de Claire, laissant son compagnon Jean dans le désarroi. En triant les affaires de la défunte, il trouve des lettres d'amour échangées entre elle et deux hommes.
Journaliste pour le magazine "Paris Max", il accepte de partir pour la Guadeloupe en reportage. Sur place, il est accueilli par son collègue qui lui montre la réalité sociale de l'île en proie à de vives tensions raciales et aspirant à l'indépendance. Jean fait aussi la connaissance de la belle Sounia, chargée des relations publiques à Air France et danseuse à ses heures libres. Ils deviennent amants, mais il lui avoue que sa présence aux Antilles est aussi motivée par son envie de rencontrer un des amants de sa femme, Lionel Céleste, psychiatre.
Alors qu'il pardonnera à ce dernier en devenant ami avec la fille de ce médecin, une adolescente qui compte poursuivre ses études en métropole, Jean se rappelle comment il s'est vengé d'Arturo, l'autre amant de Claire en couchant avec la soeur de celui-ci.
De retour à Paris, il quitte son poste au magazine et réfléchit à l'offre de son ami Antoine de revenir travailler en Guadeloupe...

J'ai découvert cet album au moment de sa parution, il y a presque vingt ans, et je ne l'avais pas relu depuis, bien que j'ai eu la chance de le faire dédicacer par ses auteurs, dont je suivais lors régulièrement les publications. M'y replonger m'a permis de comprendre pourquoi j'aimais tant les récits complets de Warnauts et Raives, dont c'est un des (sinon le) chefs d'oeuvre (avec L'Envers des rêves).

C'est un album copieux avec ces 110 pages qui se distingue par sa richesse narrative : plusieurs niveaux de lecture y sont exploités. D'abord, il y a une histoire d'amour tragique, avec le deuil du héros qui perd sa compagne puis part à la recherche ses amants ; ensuite, il y a sa rencontre avec une autre femme, loin de chez lui ; et enfin, il y a la découverte de la Guadeloupe, avec ses tensions raciales, ses difficultés sociales, sa situation politique complexe vis-à-vis de la métropole.

L'album s'ouvre avec le décès de Claire, une séquence courte et poignante, qui permet au lecteur de comprendre tout de suite la détresse de Jean. Plus tard, on comprend progressivement que cette mort est encore plus douloureuse quand Jean découvre que Claire le trompait avec deux hommes, dont l'un est un de ses proches. Cette partie de l'intrigue est pourtant la plus faible, la plus convenue, elle semble surtout un prétexte aux auteurs pour provoquer le départ de leur héros aux Antilles.

En Guadeloupe, l'histoire décolle vraiment et accède même à une dimension inattendue : si, de prime abord, plusieurs pages peuvent faire penser à une sorte de carnet de voyage, avec de multiples vignettes visiblement inspirées d'après des photos prises sur place, on est quand même saisi par la beauté du cadre, magnifiquement reproduit par des dessins à la colorisation à l'aquarelle. Mais Warnauts et Raives ne se contentent pas de partager des impressions visuelles et touristiques, ils donnent aussi à voir la Gaudeloupe via sa situation politique, et le personnage d'Antoine la verbalise. On s'éloigne alors de la carte postale pour accéder au reportage que Jean est venu faire, avec la volonté justement de ne pas se contenter des clichés de ciel bleu et de plages de sable blanc.

La romance que les auteurs brode entre Jean et Souana est elle aussi subtilement traitée : l'attirance d'abord physique qu'éprouve le journaliste pour cette belle fille sensuelle, à laquelle la rumeur prête de nombreux anciens partenaires, se transforme en une relation plus trouble et profonde quand elle l'interroge sur ses sentiments envers Claire, ses projets contre ses amants, et ce qu'il compte en retirer. Tout cela se complique encore quand entre en jeu Elisa-Flore, la fille de Lionel Céleste, un des amants de Claire : cette jolie adolescente en pince pour Jean sans que celui-ci, cependant, n'en abuse, ce qui contraste avec son attitude vis-à-vis de Arturo et sa soeur Sylvia que nous révèlent des flash-backs en Italie.

La mise en images est encore une fois le fruit d'une collaboration étroite entre Warnauts, dont on peut supposer qu'il a procédé au découpage dans une progression logique de son script, et Raives, qui assure les illustrations proprement dîtes des personnages et des décors.

L'expressivité des personnages, leur allure, et le soin apporté au cadre de l'action, basé sur une documentation fournie, confère à l'ouvrage un réalisme à la fois classique mais très vivant, rehaussé donc par des couleurs délicates et appliquées. C'est un festival d'ambiances qui rend presque palpable le climat, les parfums, de l'île guadeloupéenne.

L'encrage est aussi d'une finesse somptueuse, avec ce trait à la plume qui est la signature du tandem, et qui traduit à merveille les textures tout en évitant étonnamment des effets comme les hachures. Le trait est merveilleusement modelé, notamment quand il s'agit de reproduire les drapés ou de capter des mimiques aussi éphémères qu'un visage baissé qui se redresse en même temps que le regard du personnage fixe son interlocuteur hors-champ (et le lecteur du même coup).

Paru dans la belle collection "Studio (A suivre)", Lettres d'Outremer est assurément le sommet de Warnauts et Raives, ce duo si doué pour parler de l'intimité d'individus dans des décors si dépaysants qu'ils agissent véritablement comme les révélateurs de leurs tourments et la possibilité d'un nouveau départ. 

samedi 15 août 2015

LUMIERE SUR... STEVE RUDE, MARK BUCKINGHAM & CHRIS CLAREMONT)

 Chris Claremont
 Steve Rude
Mark Buckingham
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1996 : le scénariste Chris Claremont (Uncanny X-Men)
écrit un épisode de l'anthologie, publiée par DC Comics,
Batman Black and White : Matter of Trust
dessiné par Steve Rude (Nexus
et encré par Mark Buckingham (Fables) !
Enjoy !








Critique 690 : SPIROU N° 4035 (12 Août 2015)


Les Femmes en blanc en couverture, Bulbox sur le bandeau : tout ça n'est pas très attrayant. Et d'ailleurs ce numéro ne restera pas dans les meilleurs (ni de la saison ni de l'année), on sent bien que la torpeur de l'été a aussi gagné la rédaction.

Pas grand-chose à sauver cette semaine donc, mais...
J'ai (quand même) aimé :

- Dad. Le papa de Nob va solliciter une petite avance financière à la mère de Pandora, aussi aimable que sa fille. Le gag est comme toujours très bien amené, avec une chute très marrante. Ce serait bien que Nob nous présente les mères de Ondine (évoquée ici comme étant une actrice), Roxane et Bébérinice à l'avenir.

- Les Tuniques bleues : Les quatre évangélistes (3/7). Chesterfield et Blutch parviennent jusqu'au camp de Pendleton tandis que leur supérieur s'impatiente et prévoit une nouvelle charge avant la nuit...
Comme l'explique Willy Lambil, le dessinateur de la série, dans l'interview en préambule de l'épisode, le récit s'installe, un peu lentement il est vrai, avant que l'action prenne le pas : Cauvin frustre le lecteur, mais la situation est assez originale et l'issue prometteuse pour qu'on lise ceci avec intérêt.

- Boni : Le truc avec Brigitte. Boni tente de prodiguer quelques conseils avisés à son meilleur ami pour qu'il séduise Brigitte : c'est pas gagné, sauf pour Ian Fortin qui produit chaque semaine des strips rigolos, parfois cruels, avec son petit lapin.

- Les Minions. Didier Ah-Koon et Renaud Collin livrent quatre pages (dont une double, située au centre de la revue) pour un gag bien senti, toujours muet et au visuel impressionnant. On peut s'étonner que "Spirou" ne profite pas davantage de l'énorme succès en salles du film consacré aux lutins jaunes, en les mettant en "une"...

- Cartes blanches. Madaule, l'un des auteurs de Givrés ! et Cramés !, surprend positivement avec deux doubles strips à l'humour différent de sa production habituelle. Serait-ce un essai pour un nouveau projet ?

- Le Club des Huns. Ou comment Attila réussit à convaincre sa troupe de courir 20 km ? Quelques indices : lapins, Zsambor... Dab's réussit encore une fois une page drôlissime.

- Happy Birds. Le héros de Trondheim et Piette pénètre enfin dans les locaux de Roveo, l'entreprise qui produit le jeu "Angry birds" : trois strips sympas, qui nous laissent un peu sur notre faim, mais la série s'installe, donc laissons-lui du temps.

- L'Atelier Mastodonte. Le cas d'Alfred ne s'arrange pas, sauf quand Tebo passe par là. Mais Jousselin sacrifie quand même sa barbe après une énième crise de son collègue. Le feuilleton continue, déjanté mais pas que : c'est le sujet du burn-out qui est en fait abordé.

- Tash & Trash. Dino m'a encore bien fait marrer avec ce petit strip si bien inspiré. / Capitaine Anchois. Floris est un peu moins bon que d'habitude, mais difficile de ne pas sourire au minimum avec ses crétins de pirates.

- Game over. Midam s'amuse, et nous avec, avec ce gag (presque) muet sur les effets du Coca-Cola : simple, atroce mais efficace. 

En direct de la rédak donne la parole à Renaud Collin, qui revient sur le succès des Minions au cinéma et en BD. Les petits bonheurs de Kid Toussaint permettent de constater que, même si sa série Magic 7 ne valait pas tripette, il a quand même bon goût puisqu'il recommande la lecture de Hawkeye par Matt Fraction et David Aja. Et la semaine prochaine, le retour de Ralph Azham pour un second cycle d'aventures signé Trondheim.
Les aventures d'un journal revient sur Dr Gladstone, une bd créée par Jadoul et Herbert, auquel Jijé donna un drôle de coup de main... Sans que cela transforme l'essai en succès.

Le supplément pour les abonnés n'a (encore) rien de bien folichon : deux autocollants Capitaine Anchois... C'est limite de l'arnaque.

vendredi 14 août 2015

Critique 689 : CINEMASTOCK, L'INTEGRALE, de Gotlib et Alexis


CINEMASTOCK : L'INTEGRALE rassemble en un seul volume les deux tomes de la collection d'épisodes parodiques, écrits par Gotlib et dessinés par Alexis, publié en 2005 par Dargaud.
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CINEMASTOCK, TOME 1 rassemble les quatre premiers épisodes parodiques de la série, écrits par Gotlib et dessinés par Alexis, publiés de 1970 à 1974 dans la revue "Pilote", repris en un album en 1974 publié par Dargaud.
(Extrait de Cinémastock : Les films de chevalerie.
Textes de Gotlib, dessins de Alexis.)

- Les films de chevalerie (7 pages, 1970) : pour tout savoir sur les codes et clichés des films de genre, ces sept pages sont idéales. D'ailleurs, les auteurs ne jurent-ils pas, par exemple catalogue, que "les différentes phases de la scène du duel ont été fixées une fois pour toutes selon un règlement très strict déposé à la société des auteurs et duquel il est strictement interdit de s'écarter" !

- Hamlet (9 pages, 1972) : le drame écrit par William Shakespeare dépoussiéré mais fidèle à l'intrigue originale. Attention aux morsures de vipère quand même...

- Tarass Boulba (15 pages, 1973) : L'épopée de Nicolas Gogol légèrement revue et corrigée, dans le cadre de "l'Ukraine sauvage... grandiose... cruelle... L'Ukraine si belle... L'Ukraine aux plaines infinies... L'Ukraine où vivent comme des animaux superbes, ces hommes fiers... farouches... indomptables... Les cosaques". De joyeux drilles en vérité, qui boivent de la vodka comme de l'eau et qui ont le sens de la famille chevillé au corps, même s'ils devraient se méfier du facteur...

- La Dame aux camélias (22 pages, 1974) : Entre deux quintes de toux, une poignante relecture de la romance écrite par Alexandre Dumas fils entre Marguerite Gautier et Armand Duval, fils du patron des "Pastis Duval". Ou presque. Avec un mousquetaire qui s'est trompé de Dumas au milieu...

CINEMASTOCK, TOME 2 rassemble les trois derniers épisodes parodiques de la série, écrits par Gotlib et dessinés par Alexis, publiés dans la revue "Pilote" en 1971 et 1974, repris en un album publié en 1976 par Dargaud.
(Extrait de Cinémastock : Chapeau melon et bottes de cuir.
Textes de Gotlib, dessins de Alexis)

- Chapeau melon et bottes de cuir (7 pages, 1971) : pour ceux qui auraient oublié que le chef de John Steed se faisait appeler Mère-Grand, une révision utile, surtout lorsque, avec Tara King, il doit arrêter un criminel surnommé "El Lobo" (Le Loup, et le loup, c'est bien connu, aime bien les grands-mères).

- Les Malheurs de Sophie (12 pages, 1974) : une autre adaptation utile du classique de la Comtesse de Ségur (née Rostopchine, mais c'est pas de sa faute, elle est née comme ça), afin d'apprendre à dresser les enfants désobéissants.

- Notre-Dame de Paris (30 pages, 1974) : le grand oeuvre de Victor Hugo parfaitement résumé où il est question de gitane aguicheuse, de bossu sonneur de cloches concupiscent, d'homme d'église travaillé par la lubricité et d'un capitaine de la garde royale un peu mufle. Bêêê...Llle !

Aujourd'hui, le cinéma vient abondamment puiser dans le patrimoine de la bande dessinée, pour le pire et le meilleur, tandis que la bande dessinée a intégré, là encore avec des fortunes diverses, la langage du septième art. Il paraît loin le temps où on jugeait les "illustrés" comme le cinéma du pauvre, même si la BD est encore volontiers snobée par la critique littéraire (en dehors de quelques gros vendeurs consensuels). 

Aujourd'hui, encore, il est même devenu fréquent que des auteurs de bande dessinée en vogue se piquent d'ambitions cinématographiques, comme on le voit chez nous avec Joann Sfar, Pascal Rabaté, Riad Sattouf, ou aux Etats-Unis avec Frank Miller ou les comics prêts-à-filmer de Mark Millar.

Pourtant, au début des années 70, quand on se contentait le plus souvent de quelques dessins animés pour le grand écran tirés des albums de Astérix et Lucky Luke, deux illustres représentants du 9ème art se mirent en tête de se moquer du cinéma et de la grande littérature dans une série d'épisodes parodiques. C'est le dessinateur Alexis qui eût l'idée du titre de cette entreprise qu'écrivit avec lui Gotlib.

(Re)lire Cinémastock est bien entendu l'occasion de se bien rigoler avec cette collection d'histoires revisitées avec souvent du génie, au minimum beaucoup de talent, mais c'est aussi devenu, avec le temps qui passe, une opportunité de saluer Marcel Gotlib, qui a atteint l'âge vénérable de 81 ans et qui serait un trésor national si on estimait à sa juste valeur l'homme des Dingo-dossiers (avec Goscinny) et de La Rubrique-à-brac. C'est aussi une façon de se souvenir des prestations d'un dessinateur fauché dans la fleur de l'âge, Alexis, de son vrai nom Dominique Vallet, mort à 31 ans en 1977.

Le plus étonnant, c'est que les sept épisodes parodiques de Cinémastock respectent à la lettre les oeuvres dont elles s'inspirent. Gotlib en détourne les motifs, use du comique de répétition, pour en souligner les grosses ficelles dramatiques et s'en moquer, mais il est indéniable qu'il a bien lu et analysé ce dont il se sert. En poussant la logique des romans, films et séries télé jusqu'à l'absurde, il pointe ce qui échappe à notre vigilance critique à cause de la manière dont on nous les présente : des histoires intouchables, appartenant à une sorte de panthéon artistique dont il est malvenu de remettre en question la qualité narrative même quand celle-ci abuse de facilités grotesques.

De cinéma, il en est en vérité peu question puisque seuls les films de chevalerie sont réellement frontalement traités : Gotlib n'en cite aucun en particulier mais aborde le genre en général. C'est tout de même très drôle, mais, tout comme quand il imagine à sa façon un épisode de Chapeau melon et bottes de cuir, il se montre assez sage, plus rigolard que critique.

On monte d'un cran dans la déconnade et le détournement avec les oeuvres littéraires (dont certaines ont fait l'objet d'adaptations cinématographiques) et théâtrales : Hamlet suit précisément l'intrigue de Shakespeare mais en la condensant en dix pages, les rouages de cette mécanique deviennent si grossiers qu'on en ricane. Avec Tarass Boulba de Gogol, La dame aux camélias de Dumas fils, Les malheurs de Sophie et surtout Notre-Dame de Paris de Hugo, Gotlib se surpasse, forçant à peine le trait pour tourner ces incontournables proclamés en ridicule. Le classique de Hugo, avec ses 30 pages, dépasse même le cadre de la parodie pour devenir un hommage au livre parsemé de quelques gags "hénaurmes".

Les dessins d'Alexis sont fantastiques et on comprend ce que le projet lui doit : c'était un fabuleux artiste doué dans tous les compartiments de sa pratique. Ses compositions sont superbes, avec un découpage très fluide (flirtant régulièrement avec le "gaufrier", puis s'autorisant des pleines pages décadrées étonnantes).
L'expressivité des personnages est également imparable, avec l'élasticité d'un caricaturiste et le soin apporté aux détails des grands réalistes (notamment dans les décors, intérieurs et extérieurs, et les costumes).

L'encrage est d'une exceptionnelle finesse, avec un usage de la plume impressionnant. Il est juste dommage que la colorisation, comme souvent à cette époque, soit si médiocre, et je rêverai qu'une Intégrale en noir et blanc soit un jour publiée pour que chacun se rende compte de la puissance graphique d'Alexis, dont le goût pour la farce n'avait d'égal que la virtuosité artistique. C'est vraiment une terrible perte que ce dessinateur soit parti si jeune, si tôt : il avait tout pour devenir un très grand (il est mort après avoir avoir réalisé les 16 premières pages du Transperceneige écrit par Jacques Lob, qu'achévera Jean-Marc Rochette).    

D'une drôlerie ravageuse, avec des dessins extraordinaires, Cinémastock est un chef d'oeuvre de loufoquerie indémodable. C'est certainement ce qu'on a fait de mieux dans le genre, tout simplement.