jeudi 31 décembre 2015

BONNE ANNEE 2016 !

Il est bientôt l'heure de dire "adieu" à 2015, qui aura été une année surtout marquée par de trop nombreux drames.
Alors, je nous souhaite une année 2016 tout simplement plus heureuse et apaisée : embrassez la vie comme ceux que vous aimez, et à bientôt !
 Audrey Hepburn-William Holden
 Ava Gardner-Burt Lancaster
 Fred MacMurray-Barbara Stanwyck
 Britt Ekland-Peter Sellers
 Deborah Kerr-Cary Grant
 Eleanor Parker-Stewart Granger
 Olivia De Havilland-Errol Flynn
 Faye Dunaway-Steve McQueen
 Gene Tierney-Dana Andrews
 Gloria Grahame-Sterling Hayden
 Cary Grant-Grace Kelly
 Cary Grant-Ingrid Bergman 
 Donna Reed-James Stewart
 Jane Fonda-Roger Vadim
 Tony Curtis-Janet Leigh 
 Spencer Tracy-Katharine Hepburn
 James Garfield-Lana Turner
 Lana Turner-Robert Taylor 
 Humphrey Bogart-Lauren Bacall
 Elizabeth Taylor-Richard Burton
 Arthur Miller-Marilyn Monroe
 Mary Welsh-Ernest Hemingway
 John Wayne-Maureen O'Hara
 Warren Beatty-Natalie Wood
 Paul Newman-Joanne Woodward
 Glenn Ford-Rita Hayworth
 Shirley MacLaine-Jack Lemmon
Clark Gable-Vivien Leigh
Marlon Brando-Cat

mercredi 30 décembre 2015

Critique 781 : UN HIVER DE GLACE, de Daniel Woodrell et Romain Renard


UN HIVER DE GLACE est un récit complet adapté et dessiné par Romain Renard, adapté du roman écrit par Daniel Woodrell paru aux Editions Payot & Rivages, publié en 2011 par Casterman.
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Dans les montagnes Ozark, au coeur du Missouri, un hiver très rude s'est abattu sur la région. C'est dans ce cadre hostile que vit la jeune Ree Dolly, avec ses deux frères cadets et leur mère. Cette adolescente de 18 ans s'occupe d'eux en l'absence de leur père en prison pour trafic de drogue.
Mais une nouvelle épreuve l'attend lorsque le shérif vient l'informer que, pour payer sa caution, Jessup Dolly a hypothéqué leur maison. S'il ne se présente pas au tribunal pour son jugement, la famille sera expulsée.
Ree décide donc de retrouver son père, mort ou vif, pour éviter qu'elle et les siens échappent à ce triste sort. Mais elle ignore complètement où se cache Jessup et aussi bien ses proches que ses amis ne sont pas disposés à aider la jeune fille car les méfaits de son père les gênent tous dans leurs propres combines...

J'avais, aux débuts de ce blog (c'était mon deuxième article), écrit une critique groupée au sujet de deux adaptations en bande dessinée de deux romans policiers parus chez Rivages (Shutter Island, de Dennis Lehane et Christian De Metter ; et Pierre qui roule, de Donald Westlake et Lax) que j'avais beaucoup appréciées. Un Hiver de Glace appartient à la même collection, dirigée par François Guérif et Matz, mais il s'agit moins d'un polar que d'un roman noir.

L'auteur du texte original, Daniel Woodrell, est né en 1953 et il est originaire des Monts Ozark, décor de ce récit. Il a été membre des Marines, puis a sillonné les Etats-Unis, vivant de petits boulots, reprenant ses études avant de se consacrer à l'écriture.

Winter's Bone lui vaudra la reconnaissance et sera même adapté en 2010 au cinéma par Debra Garnick dans un film interprété alors par une prometteuse débutante, Jennifer Lawrence (19 ans à l'époque, bien avant ses triomphes dans la saga Hunger Games et les longs métrages de David O. Russell, comme Happiness Therapy - qui lui vaudra l'Oscar de la meilleure actrice - , American Bluff et Joy - qui sort en salles, en France, ce Mercredi).

Cette histoire a fourni à Romain Renard la matière d'un album sans concession, graphiquement saisissant. Ce jeune artiste, né en 1975, issu du célèbre Institut Saint-Luc de Bruxelles, a collaboré avec le Cirque du Soleil et s'est formé comme story-boarder dans la publicité, le cinéma et les jeux vidéos.

L'intrigue est minimaliste mais intense : la quête désespérée de Ree prend l'allure d'un récit initiatique où la figure du père est omniprésente. Les investigations de l'adolescente s'accompliront dans la douleur, elle se heurte non seulement à un climat inhospitalier mais aussi à divers personnages ombrageux, violents, qui n'apprécient pas l'intrusion de cette gamine dans leur quotidien. Le lecteur devine vite que Jessup a mal fini mais les retrouvailles de la fille avec son géniteur se concrétiseront dans une scène ahurissante, à la fois brutale et étrange.

Renard traduit cela par un traitement graphique souvent impressionnant : il a opté pour noir et blanc rehaussé de lavis gris et/ou marron, qui permet de ressentir le froid, la crasse, le sang, les larmes. Le découpage est dominé par des planches de trois bandes aux vignettes privilégiant les cases en plans serrés, exprimant l'atmosphère oppressante, la détresse, l'énergie du désespoir.

Dans cette entreprise, la représentation de la nature, avec ses paysages enneigés, souvent dans une lumière crépusculaire, avec la présence inquiétante de la forêt (qui évoque celle, sinistre, des contes), contraste avec de fugaces moments de tendresse entre Ree et ses deux frères ou, finalement, avec son oncle.

On l'aura compris, le mystère autour de Jessup Dolly compte moins ici que le portrait de sa fille, battante qui force le respect, qu'on prend en sympathie immédiatement, avec laquelle on souffre, pour qui on souhaite un futur plus positif. La description par Daniel Woodrell de ce coin perdu des Etats-Unis avec une communauté sauvage, primitive, et sa mise en images inspirée par Romain Renard aboutit, non pas à une grande BD, mais à un album percutant, dont les 90 pages se dévorent.
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Ci-dessous :
l'affiche et une photo du film de Debra Garnik,
avec Jennifer Lawrence.

mardi 29 décembre 2015

Critique 780 : BEGINNERS, de Mike Mills


BEGINNERS est un film écrit et réalisé par Mike Mills, sorti en 2011.

La photographie est signé par Kasper Tuxen.
La musique a été composée par Roger Neill, David Palmer et Brian Reitzell.
Le film est produit par Leslie Urdang, Dean Vanech, Miranda De Pencier, Jay Van Hoy et Lars Knudsen.
Dans les rôles principaux, on trouve : Ewan McGregor (Oliver), Christopher Plummer (Hal), Mélanie Laurent (Anna) et Goran Visnjic (Andy).
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 Oliver et son chien Arthur
(Ewan McGregor et Cosmo)

Oliver est un jeune homme qui exerce la profession d'illustrateur à Los Angeles. Il travaille actuellement à la conception du livret pour le premier album d'un groupe de musique pop, The Sads ("Les Tristes") - un nom qui renvoie à l'humeur d'Oliver qui traverse une passe difficile sur le plan privé.
 Hal et son fils Oliver
(Christopher Plummer et Ewan McGregor)

En effet, Oliver vient de perdre son père, Hal, mort d'un cancer à 80 ans. La situation a pris une dimension encore plus déchirante car quelques années auparavant, après le décès de son épouse, Hal a révélé à son fils qu'il avait toujours été homosexuel et qu'il voulait désormais l'assumer en espérant refaire sa vie avec un homme.
 Anna et Oliver
(Mélanie Laurent et Ewan McGregor)

Encore en plein deuil, Oliver traîne sa tristesse mais son existence va être bouleversée de manière inattendue lorsque des amis insistent pour qu'il les accompagne à une fête costumée. Il va y faire la connaissance d'une jeune femme, actrice française, prénommée Anna, avec laquelle il convient de se revoir.
Andy et Hal
(Goran Visnjic et Christopher Plummer)

Très rapidement, Oliver et Anna deviennent amants mais ils hésitent à s'engager car, lui, doute de la rendre heureuse et, elle, doit repartir pour un tournage.
Oliver ne peut toutefois réprimer ses sentiments envers Anna et il se souvient du dernier bonheur que connut son père quand il rencontra Andy, un autre homosexuel, plus jeune que lui, et qui l'accompagna jusqu'à son décès.
Le jeune homme est aussi encouragé dans sa relation avec Anna par le chien de son défunt père, Cosmo, dont il entend les réflexions...

Durant les fêtes de fin d'année, j'aime bien voir ou revoir des films mélancoliques : ils stimulent mes endorphines, vous savez ces hormones du plaisir, "secrétées par l'hypophyse et l'hypothalamus chez les vertébrés" qui provoque excitation, douleur ou orgasme (merci Wikipédia pour me donner l'air plus érudit...). Bref, ça agit comme un analgésique et procurent une sensation de bien-être, parfois d'euphorie.

Pourquoi ai-je besoin de ces petits shoots ? Pourquoi espérer être plus heureux en regardant un film où les personnages ne le sont pas, ou aimeraient l'être davantage ? Parce que Beginners résonne d'un écho particulier en moi.

Je ne vais pas vous raconter ma vie, qui n'a rien de palpitant, et parce que ce n'est pas la vocation de ce blog - j'ai d'ailleurs une réticence avec cette idée de journal intime qui serait publié sur le Net, donc à la vue de tout le monde (et qui, ainsi, n'a plus rien d'intime !). Mais, comme vous, j'ai connu des pertes et des malheurs, petits ou plus grands, que je traîne de manière plus sensible lors de ces périodes de l'année où la multitude est ravie d'ouvrir ses cadeaux et d'espérer que les douze prochains seront plus favorables.

Au petit jeu des catégories dans lesquelles on s'amuse à faire entrer les oeuvres culturelles (livres, disques, films...), on peut par exemple imaginer qu'il en existe une, simple et facile, qui séparerait les longs métrages qu'on voit pour se distraire, pour s'évader, et une autre avec ceux qui semblent nous parler intimement, comme si on reconnaissait dans la fiction une part de nous bien spécifique.

J'évoquai plus haut les pertes et les malheurs qui nous éprouvent dans l'existence. Comme Oliver, le héros du film de Mike Mills, mon père a quitté ce monde il y a déjà quelques années. Son décès m'a évidemment atteint sur le coup, mais m'a surtout progressivement rongé et plongé dans une sorte de dépression sournoise parce que j'ai fini par m'y habituer. Je traînai ma misère, comme Oliver, et comme lui, quand des amis ou des inconnus auxquels on me présentait me croisait, on me demandait pourquoi je semblais si malheureux. Soit j'esquivais la question, soit je passais aux aveux - et, plutôt que de trouver un exutoire, je restais englué dans ce chagrin.

Il m'a fallu du temps pour comprendre que, selon une formule célèbre, "on ne refait pas sa vie, on la continue". Autrement dit, on n'oublie pas les disparus, on apprend à vivre avec eux, leurs morts font partie de notre existence - pas seulement la notre d'ailleurs : elle fait aussi partie de la vie de nos proches, de nos amis, de nos amours, qui doivent alors nous accepter avec notre deuil, notre peine, nos souvenirs.

Beginners est une traduction sensible de cet état, et la raison pour laquelle ce film a si bien su le capter, c'est parce que Mike Mills, qui a écrit le scénario et assuré la réalisation, parle en fait de sa propre histoire. Oliver est son quasi-double, et la relation des derniers jours de Hal est celle de son propre père, qui a également vécu avec une femme jusqu'à la mort de celle-ci avant de faire son coming-out.

Le cinéaste y a ajouté des astuces narratives et visuelles très inspirées comme le fait qu'Oliver travaille à l'illustration du livret de l'album d'un groupe de pop appelé The Sads ("Les Tristes") : il imagine alors une série d'images (dessinée par Mills lui-même) qui ambitionne de retracer l'Histoire de la tristesse. Le résultat désarçonne l'employeur de Oliver et les musiciens, qui préféreraient tous deux quelque chose de plus classique (des portraits). Bien entendu, Oliver utilise ce support pour parler de lui, de ce qu'il traverse : comme tout artiste en difficulté, il espère sans doute que par ce moyen il sera soulagé d'une partie de sa propre tristesse, trouvera des réponses, une issue.

Le récit est développé selon deux lignes parallèles : au présent, on assiste à la rencontre et à la liaison entre Oliver et Anna ; au passé, on découvre à la fois des épisodes de l'enfance d'Oliver (où son père est absent, à cause de son travail comme le lui raconte sa mère, excentriquement séduisante ; parce qu'il fréquentait des homosexuels en secret, à une époque où cela était réprouvé par la morale et la loi), la révélation de la maladie de son père et sa fin de vie en compagnie de son amant, Andy.

La partie romantique est délicatement traitée, avec une subtilité bien plus touchante que les comédies sentimentales formatées des grands studios. Jusqu'à la fin du film, et même une fois arrivée à sa conclusion, le spectateur n'est pas assuré que cela va marcher entre Oliver et Anna. La jeune femme doit composer avec un père (qu'on ne voit jamais) qui lui impose une pression récurrente, réclamant d'elle plus d'attention, de présence, à un moment où elle prend son indépendance, s'emploie à faire décoller sa carrière d'actrice (qu'on devine modeste). Mike Mills met en scène ces moments amoureux avec grâce, souvent filmés à la dérobée, ce qui en souligne la précarité, avec une caméra mobile et des éclairages naturalistes (la photo de Kasper Tuxen est magnifique, sans être trop appuyée, contrairement à beaucoup de films réalisés par d'anciens clipeurs comme Mills).

La partie filiale est au diapason : le cinéaste réussit l'exploit de glisser de l'humour dans un récit dramatique, dont on connaît le terme dès le départ. Le personnage de ce père qui a mené une vie clandestine pendant toute sa vie et qui connaît le véritable amour au soir de son existence, avec une intensité joyeuse, ne sombre jamais dans le mélodrame. La représentation de l'homosexualité, qui plus est vue à travers le destin de ce septuagénaire, évite là aussi tous les clichés, sans montrer de "vieilles folles". Là encore, la manière dont ce passé est filmé épate par sa finesse, et lorsque Hal s'éteint, l'émotion vous serre vraiment la gorge.

L'interprétation compte pour beaucoup dans la séduction qu'exerce le film et Mike Mills a eu du flair pour former sa distribution.

J'ai toujours apprécié Ewan McGregor, même si je n'ai pas vu toute sa filmographie. Mais il fait partie de ces acteurs qui, en plus d'être de ma génération (il a deux ans de plus que moi), m'ont accompagné et jamais déçu. Je l'ai découvert chez Danny Boyle (Petits meurtres entre amis, Trainspotting, Une vie moins ordinaire), suivi chez Tim Burton (Big Fish, où il incarnait le personnage du grand Albert Finney plus jeune), chez Michael Bay (The Island, le seul film supportable de ce gros bourrin), aux côtés de Jim Carrey (dans I love you Philip Morris), Renee Zellweger (Bye bye love), Eva Green (Perfect Sense)... C'est un acteur sobre, au jeu physique, parfois intense, toujours élégant, avec une pointe d'ironie. Ce personnage de Oliver était fait pour lui, il l'incarne parfaitement.

Mélanie Laurent a tourné Beginners à une époque charnière de sa carrière, alors qu'elle accédait à des rôles internationaux (elle venait de participer à Inglorious Basterds de Tarantino), se lançait dans la réalisation (Les adoptés) et la chanson (un échec immérité), après avoir décroché le César de la révélation féminine. Cette exposition lui a valu de nombreuses et injustes critiques, comme si beaucoup lui reprochait son éclosion spectaculaire et une personnalité engagée (qui passe toujours mal en France où les artistes passent pour des citoyens déconnectés de la réalité et privilégiés). Mais c'est comme si cela avait nourri son interprétation dans le film de Mills où elle apparaît fragile et charmante, à fleur de peau et craquante. Le couple qu'elle forme avec McGregor possède en tout cas une réelle alchimie, on croit à leur romance, et on souhaite que leur union fonctionne.

Christopher Plummer est un comédien mythique depuis qu'il triompha dans La mélodie du bonheur de Robert Wise. Pour ma part, il est surtout le héros d'un film méconnu et superbe, La forêt interdite de Nicholas Ray. Après une carrière qui couvre un demi-siècle, sa prestation remarquable dans Beginners lui a valu un Oscar du meilleur second rôle indiscutable : son jeu, lumineux, d'une dignité et d'une classe formidables, est fabuleux et poignant. Mills a su utiliser à bon escient la mythologie de cet acteur pour nourrir celle du père hors du commun qu'il incarne.

Enfin, pour être complet, il faut aussi saluer la prestation de Goran Visnjic dans le rôle de Andy : ça fait tout de même drôle de voir celui qui fut l'ombrageux et séducteur docteur Luka Kovac durant neuf saisons de la série télé Urgences dans la peau d'un gay amoureux d'un septuagénaire, mais il l'interprète avec une fraîcheur émouvante, transformant la surprise en bonne idée.

Si vous en avez l'occasion, n'hésitez pas à investir quelques Euros dans le DVD où, en suppléments, on trouve une interview exemplaire (d'une quinzaine de minutes) du réalisateur et un making-of (en noir et blanc), avec des propos vraiment intéressants des comédiens principaux. Beginners est un joli film, un film troublant, attachant, tristement gai (sans jeu de mots), gaiement triste : un de ces films qui fait du bien, simplement, malgré un sujet et des personnages en pleine (re)construction.    

dimanche 27 décembre 2015

Critique 779 : SPIROU N° 4054 (23 Décembre 2015)


Décidément, "Spirou" semble pressé d'en finir avec 2015 puisque c'est déjà le numéro "Spécial Nouvel An" qui sortait cette semaine. Ne pas se fier à la couverture (très vilaine, de Bercovici) pour se le procurer puisqu'il y a (pour tout le monde, pas seulement les abonnés comme je l'avais annoncé précipitamment) en supplément le calendrier 2016, entièrement consacré à Lucky Luke (qui va fêter l'an prochain ses 70 ans).

J'ai aimé :

- Spirou et Fantasio : La colère du Marsupilami (3/9). Toujours en compagnie de Zantafio, Spirou et Fantasio s'engagent dans la jungle de Palombie pour y retrouver le Marsupilami en remontant le fleuve, sous la menace du Pororoca...
Cette histoire est vraiment prenante et la promesse de Vehlmann de renouer avec l'aventure pure est tenue parfaitement : bien entendu, Zantafio va encore jouer un sale tour à nos deux héros, Fantasio commettre une erreur dramatique, et on quitte Spirou et Spip en très fâcheuse posture... Tous les ingrédients sont là pour ravir le fan.
Yoann, comme il l'explique dans l'interview en préambule, a pris un plaisir, communicatif, à dessiner les personnages dans ce décor sauvage, qu'il maîtrise impeccablement.

- Harmony : Memento (6/6). Qui sont ces hommes qui tentent de kidnapper Harmony, alors qu'elle vient de recouvrer la mémoire ?
Matthieu Reynès conclut le premier tome de son histoire cette semaine avec une séquence encore très spectaculaire et l'intrigue est relancée : j'ai hâte de lire la suite, qui s'intitulera Indigo, et sur laquelle l'auteur travaille actuellement.
Le dessins sont au diapason du scénario : efficaces et maîtrisés - une authentique révélation !

- Les Minions. Lapuss et Collin livrent un gag très malicieux en quatre bandes : la production de ce titre est très inégal mais n'est jamais meilleur que quand elle repose sur un humour simple et direct.

- Boni. Ian Fortin fait lui aussi le yo-yo avec son pauvre petit lapin, mais les quatre strips de cette semaine m'ont bien plu, quand bien même la grâce des débuts de la série a disparu.

- Happy Birds. Chouette, les trois strips de Trondheim et Piette reviennent et on retrouve avec plaisir cet humour absurde et cruel, élégamment mis en image. Souhaitons que le titre paraisse plus régulièrement en 2016.

- L'Atelier Mastondonte. Le feuilleton epic fantasy se poursuit grâce à Mathilde Domecq et Pascal Jousselin : la première le relie à la vie du journal avec malice, le second adresse un clin d'oeil au rival Delcourt avec un humour plus loufoque.

- Tash & Trash. Evidemment, le passage au Nouvel An avec Dino donne lieu à un strip réjouissant.

- Dad. Pourquoi Ondine vient-elle demander 10 E à l'incorruptible Panda ? Nob paraît préparer le terrain pour de nouvelles déconvenues pour son héros : on verra si je me trompe dans deux semaines (puisque, hélas ! Dad sera absent du sommaire dans le prochain numéro). (voir ci-dessous :)

En direct de la rédak donne la parole à quelques-uns des artistes qui ont signé un dessin inédit pour le calendrier Lucky Luke de 2016, dont voici quelques aperçus (ne manque à l'appel qu'un dessin de Denis Bodart, pourtant grand fan de Morris et du lonesome cowboy...) :
 José Munuera
 Matthieu Bonhomme (mon favori !)
 Olivier Schwartz
Nob

Vous saurez également tout ce qu'il faut savoir sur le magazine "Groom", dont le premier numéro sortira le 7 Janvier (avec une périodicité bi-annuelle). Et dans le prochain "Spirou", début de la pré-publication du tome 2 de Choc de Colman et Maltaite (pour 12 semaines !).
Les aventures d'un journal revient sur le dernier numéro de 1981, où il était question du... Walkman et du TGV (ça ne me rajeunit pas !).

J'espère que vous avez été bien gâtés à Noël et, par avance, je vous souhaite une bonne année 2016 !

jeudi 24 décembre 2015

mercredi 23 décembre 2015

Critique 778 : LENA, TOMES 1 & 2 - LE LONG VOYAGE DE LENA & LENA ET LES TROIS FEMMES, de Pierre Christin et André Juillard


LE LONG VOYAGE DE LENA est le premier tome de la série, écrit par Pierre Christin et dessiné par André Juillard, publié en 2006 par Dargaud.
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Léna Muybridge s'appelle en vérité Hélène Desrosières. Elle a perdu son mari et leur fils, victimes d'un attentat à Karthoum et lorsque Pierre-Marie De Calluire, représentant des services secrets français, lui en offre la possibilité, elle accepte une série de missions pour se venger.
Pour mener à bien ce projet, elle effectue six étapes : à Berlin elle mémorise une liste de noms et de numéros de téléphone chez un couple âgé ; à Budapest elle remet une boîte de chocolat à Imre Sambar en lui indiquant spécialement la friandise à la pistache ; en Roumanie elle donne au professeur Danitça un flacon d'eau de toilette dans lequel est diluée une molécule ; à Kiev elle livre à Iouri Repitski, un ancien des services secrets soviétiques, une trousse avec des injections d'antibiotiques ; à Izmir elle remet à Adnan Beyamoglu les plans du lieu de "l'opération" ; et enfin à Alep elle livre une lettre codée sur le déroulement de "l'opération" aux frères Al-Azmeh.
Tous ces individus veulent éliminer le cheik Al-Fahim, leur ancien allié, mais ne se doutent pas du piège qui les attend, une fois réunis...
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LENA ET LES TROIS FEMMES est le second tome de la série, écrit par Pierre Christin et dessiné par André Juillard, publié en 2009 par Dargaud.
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Léna a refait sa vie dans l'outback australien avec Bob et son fils Danny. Mais son passé continue de la hanter et l'inaction lui pèse visiblement. Paul-Marie De Calluire le sait et en profite pour reprendre contact avec elle.
Léna accepte donc une nouvelle mission dangereuse où elle doit se faire passer pour une terroriste et infiltrer une cellule. Les services secrets lui ont préparé une biographie qui trompe les hommes qui la recrutent.
Quand elle arrive en Géorgie, on l'attend donc pour la conduire dans l'Ouest, au coeur d'une région isolée qui sert de base de formation pour de jeunes futurs martyrs islamistes en vue d'attentats-suicides. Elle doit prendre en charge trois jeunes recrues féminines : Halima, Souad et Ahlem.
La suite de l'opération les conduit à Paris où le métro est visé. Halima craque la première et est renvoyée dans sa famille, promise à un sort terrible. Léna protège la fragile Souad tandis que Ahlem est prête à tout pour tuer des "mécréants".
Léna va essayer d'informer Pierre-Marie de la date, du lieu et du dispositif de l'attentat tout en tentant de  convaincre Najib, le chef de l'opération, qu'elle se sacrifiera seule...

Cette collaboration entre Pierre Christin et André Juillard aura été aussi brève qu'excellente. J'ignore pourquoi les aventures de Léna n'ont pas été poursuivies : j'ai du mal à croire qu'avec une équipe artistique comme celle-ci, les deux tomes aient été des échecs commerciaux ; peut-être alors le scénariste de Valérian et le dessinateur du Cahier Bleu n'ont -ils pas souhaiter prolonger ou ont été trop accaparés par d'autres projets. Dommage quoi qu'il en soit.

Alors que cette année a tragiquement débuté avec les attentats contre "Charlie Hebdo" et l'HyperCasher et que Paris a à nouveau été sous le feu de terroristes le 13 Novembre dernier, la lecture des deux albums de Léna constitue une expérience rétrospectivement très troublante puisqu'elle nous plonge au coeur de deux opérations criminelles inspirées par des mobiles idéologiques. L'évocation de la Syrie, en particulier, avant que Bachar El-Assad massacre son propre peuple qui allait être ensuite aussi dans le viseur de l'Etat Islamique, donne à ces histoires une dimension quasi-prophétique et une valeur documentaire sur ce qui se passe au Moyen-Orient.

Dans le premier tome, Christin nous met en présence de cette mystérieuse Léna, parcourant le monde et rencontrant plusieurs individus dont on devine progressivement qu'ils sont liés par une même sinistre mission. Elle apparaît d'abord comme, sinon leur complice, tout du moins un élément de leur groupe. Mais dans la dernière partie du récit, la véritable identité et le vrai rôle de la jeune femme nous sont révélés et un habile twist donne à tous ces rendez-vous une toute autre vérité, méticuleusement préparée et aboutissant à un dénouement aussi fulgurant que saisissant.

Ce procédé narratif peut rebuter car le scénario refuse obstinément tout effet spectaculaire : cette succession de rencontres avec des individus, souvent antipathiques, ces remises de courriers, d'échanges succincts d'informations, jusqu'à la découverte de la cible commune du réseau, questionne le lecteur sur ce Long voyage de Léna. La nature même du récit, du genre dans lequel il s'inscrirait, est difficile à déterminer : il ne s'agit pas d'une histoire d'espionnage classique, l'absence de scènes d'action, les dialogues concis mais contrebalancés par la voix off abondante de l'héroïne (qui, toutefois, sert souvent davantage à situer les événements qu'à décrire les états d'âme de Léna ou à commenter ses entrevues), tout cela participe d'une mécanique subtile mais austère.

Christin ponctue les déplacements de son héroïne de scènes où elle se baigne, prend des douches, mais il ne s'agit pas d'un moyen d'aguicher le lecteur en montrant Léna nue : ces instants sont dépourvus de sensualité, il faut les interpréter comme une sorte de rituel où la jeune femme se nettoie après avoir fréquenté des individus peu recommandables - presque une cérémonie de purification.

Dans le second tome, la narration est encore plus épurée : nous savons (à peu près) qui est Léna (à commencer par le fait qu'il ne s'agit pas de son vrai nom), nous l'avons quittée persuadés qu'elle en avait fini avec son activité pour les services secrets français. La raison pour laquelle elle accepte pourtant de rempiler est audacieusement escamotée, on devine juste qu'elle repart en mission parce qu'il s'agit presque d'une obligation morale pour elle.

La voilà dans l'Ouest de la Géorgie, dans un camp d'entraînement terroriste, jouant elle-même une combattante recrutée pour former trois agents voués au martyr dans un attentat-suicide à Paris : la relation de longues journées dans un endroit isolé de tout, passées à attendre des ordres ou à s'entraîner, est pourtant incroyablement prenante. Christin immerge le lecteur dans une ambiance où la tension naît finement de l'inaction et de l'annonce d'une opération criminelle.

Les trois femmes ont chacune une personnalité forte même si le scénariste ne fait que les suggérer, laissant en fait au lecteur le soin de les appréhender - un procédé troublant et exercé avec brio. Ce trio est composée d'une première recrue réduite d'abord à une silhouette sous un hidjab, puis d'une autre pour laquelle on sympathise comme Léna rapidement, et d'une dernière plus déterminée. Ces trois figures sont évidemment des pions dans un jeu macabre dirigé par plusieurs hommes avec un emploi bien établi : le chef des opérations, l'idéologue, un enseignant, tous de parfaits manipulateurs au service d'une "cause" pour laquelle ils sacrifient tout en restant prudemment en retrait.

Le déroulement de l'action, une fois déplacée à Paris, évite là encore soigneusement tout sensationnalisme et pourra donc frustrer ceux qui attendent plus de mouvements. Mais pour qui accepte cette immersion, cette partie d'échecs, avec ses temps morts, son suspense en creux, c'est incroyablement intense. Le fait que Léna refuse de se laisser happer par son traumatisant passé comme de se projeter dans le futur, obstinément concentrée sur le présent, prise entre la mission souterraine qu'elle effectue et la peur qui la gagne d'être démasquée, permet au lecteur de ressentir les émotions qui la traversent avec une efficacité impressionnante.

Les dessins d'André Juillard servent admirablement ce propos et son ambition. Le style volontiers académique de l'artiste offre au regard des personnages soigneusement incarnés, aux physionomies bien campés, qui évoluent dans des décors reproduits à partir d'une documentation très précise et fournie (tous les sites sont authentiques).

L'impassibilité de Léna et la sobriété extrême de ce type de graphisme, dont le classicisme est utilisé pour sa capacité à montrer le monde et ses acteurs avec le plus de réalisme possible, confinent à l'épure, prolonge l'atmosphère oppressante du récit : cela m'a fait penser aux motifs du cinéma de Jean-Pierre Melville (comme dans Le Samouraï, avec Alain Delon), qui lui-même était influencé par le naturalisme sec de Robert Bresson.

La beauté de l'héroïne, la chaleur des couleurs, sont les seuls attraits immédiats de ces bandes dessinées rigoureuses, mais implacables où, à la fin, comme Léna, nul ne peut être sûr que tout cela est noble ou honteux.

Oui, c'est vraiment dommage que l'association si épatante de Christin et Juillard ne se soit résumée qu'à cet exceptionnel diptyque, mais la force du résultat garantit à celui qui le découvre le sentiment d'avoir eu entre les mains une bande dessinée peu commune.