vendredi 30 novembre 2018

OLD MAN HAWKEYE #11, d'Ethan Sacks et Francesco Mobili


C'est presque fini pour Old Man Hawkeye, dont la conclusion se trouve quasiment liée à celle de Daredevil, puisque Marco Checchetto a dû quitter cette maxi-série avant son terme pour préparer la relance de l'homme sans peur en Février prochain. Ethan Sacks a donc un nouveau partenaire avec Francesco Mobili pour ce pénultième épisode, fort en émotions.


Alberta, Canada. Clint Barton et Kate Bishop atteignent le complexe de l'Arme X où les a conduits la boîte noire de la Sentinelle détournée par Moonstone. Clint fonce à l'intérieur sans laisser le temps à Kate de le suivre.
  

Le Baron Zemo attendait sa visite et l'accueille avec une surprise : le Captain Hydra, mis au point grâce à la reproduction du sérum du super-soldat à l'origine utilisé pour Captain America.


Le combat s'engage, déséquilibré car Clint sait qu'il est inférieur physiquement à son adversaire. Pendant ce temps, Kate s'introduit dans la base par un souterrain et accède au poste de contrôle où elle découvre que l'endroit s'auto-détruira si Clint survità son duel.


Clint, justement, reçoit une aide inattendue d'un des scientifiques du complexe en attrapant une seringue qu'il plante dans le cou de Captain Hydra, le tuant sur le coup. Kate éteint les lumières pour permettre à son ami de fuir.


Mais Clint ne veut pas partir avant d'avoir réglé son compte à Zemo. Il le débusque et constate qu'il est agonisant, priant l'archer de l'achever pour que Crâne Rouge ignore son état. Quand Clint rejoint Kate, Avalanche l'attaque et l'aveugle...

Commençons par parler du dessin : la seule fois, pour le septième épisode, où Checchetto (qui signe ici la couverture) a été remplacé, ce ne fut pas une réussite, mais le scénario avait aussi fait fausse route (en dévoilant comment les Thunderbolts trahirent les Avengers).

L'editor de Old Man Hawkeye a visiblement retenu la leçon en trouvant un artiste capable de suppléer Checchetto de manière plus convaincante. Je ne connaissais pas Francesco Mobili mais c'est un excellent dessinateur, qui parfois évoque Carlos Pacheco. Il a su parfaitement s'approprier cet univers, ces personnages, en ne déméritant pas.

Ses planches sont solides, avec un découpage vif, des plans bien composés et bien détaillés pour les décors. Les attitudes des personnages sont dynamiques mais réalistes, leurs looks sont respectés, et la colorisation d'Andres Mossa permet au tout de conserver sa cohésion esthétique.

C'est donc un plaisir à lire et un soulagement, sachant que Mobili sera encore là le mois prochain pour la conclusion de cette saga.

Ethan Sacks, lui, poursuit son bonhomme de chemin avec efficacité. Son seul défaut aura été de ne pas dépasser la ligne narrative fixée dès le début, avec la série d'exécutions vengeresses de Clint Barton, ponctuées de rebondissements spectaculaires. 

Old Man Hawkeye est donc un divertissement sombre et sobre, auquel manque cette touche d'émotion, ce supplément d'âme. Peut-être que le douzième épisode corrigera-t-il cette lacune (en sacrifiant Kate Bishop par exemple).

Mais on ne s'ennuie pas car Sacks sait ménager ses effets. La condition du Baron Zemo est plus impressionnante dans sa révélation que le recours à Captain Hydra, ressorti de la saga Secret Empire (le pire event Marvel récent). A chaque fois, le scénariste a su trouver l'idée, l'angle, les plus inventifs pour mettre en scène les anciens Thunderbolts. Et, en conséquence, rendre la vendetta de Clint Barton plus compliquée.

Bullseye n'est pas loin, même s'il n'a encore droit qu'à une page/scène. Et la dernière page de ce chapitre présente comment Hawkeye a perdu la vue, de façon à la fois originale et terrible. Le final promet donc beaucoup (même si, étant donné que l'action se situe cinq ans avant celle de Old Man Logan, on sait que Barton ne mourra pas).

En attendant, cette maxi-série a déjà fait des petits puisque Marvel et Ethan Sacks ont déjà annoncé la mise en chantier d'un Old Man Quill, sur le futur apocalyptique de Star-Lord et les Gardiens de la galaxie...

DAREDEVIL #612, de Charles Soule et Phil Noto


C'est la finde l'arc narratif, mais aussi la fin du run de Charles Soule. Et la fin de Daredevil ? En tout cas, cet épisode respecte une drôle de tradition qui veut que l'auteur laisse la série dans une situation a priori insoluble pour son successeur. 


Blessé par balle, Daredevil est conduit dans une clinique clandestine par Mike Murdock. Pansé, il est néanmoins débusqué par le Veilleur qu'il n'est pas en état d'affronter et qui le pousse donc à fuir. Daredevil suit alors la nouvelle conseillère de Wilson Fisk où elle a rendez-vous avec le Penseur Fou.
  

Furieux de ne pas avoir été payé ou récompensé par le Caïd pour avoir truqué son élection à la mairie, il fournit à Matt Murdock de quoi convaincre le procureur de Manhattan, Hochberg, de poursuivre Fisk pour fraude avec le témoignage de DD.


Tous les héros de New York défilent pour témoigner contre Fisk. Avant que celui-ci ne soit appelé à la barre. Trahi par sa vanité, il affirme qu'il aurait été élu même sans aide.
  

Daredevil savoure son triomphe sur un toit d'immeuble. Mais le Veilleur resurgit et dévoile son identité. Daredevil est profondèment troublé et saisit mieux les événements de ces derniers jours.


Sidéré, l'homme sans peur comprend la réalité de sa situation. Une vérité qui signifie peut-être sa fin. Même s'il ne veut pas céder à la peur et cesser de se battre...

Il y a quinze jours, pour rédiger l'entrée sur le #611, j'avais davantage pronostiqué sur le sens de cette histoire et son dénouement que sur sa qualité (quand bien même, j'admettai que sa lecture était savoureuse par son aspect ludique).

C'est non sans plaisir que j'ai pu vérifier que j'avais eu raison dans mes déductions sur le tour de passe-passe narratif de Charles Soule pour conclure son run. Je ne veux pas spoiler et me contenterai de rester allusif, mais je trouve le procédé très malin, confirmant le titre de l'arc sans être trop définitif.

Soule laisse Daredevil dans une situation précaire et la dernière page peut être montrée, comme je l'ai fait ci-dessus, sans rien déflorer. C'est un signe que le scénariste a bien su négocier son affaire. Bien qu'estimant bien connaître les antécédents de la série, je ne me rappelle pas d'un dénouement pareil.

Il existe une tradition depuis la fin des années 70, quand Roger McKenzie passa le relais à Frank Miller, où les auteurs de Daredevil terminent leurs runs de manière inconfortable pour le suivant. Plus récemment, Brian Michael Bendis avait laissé Matt Murdock en prison à Ed Brubaker qui, lui, en avait fait le chef de la Main pour Andy Diggle. Mark Waid avait pris le parti de moins coller à la conclusion de Diggle (tout en y faisant une petite référence) mais terminait sur une note presque définitive.

Soule, en une quarantaine d'épisodes (moins que Miller et surtout que Waid, recordman de longévité sur le titre), a su résoudre la fin de son prédécesseur tout en en concoctant une assez grâtinée, mais surtout captivante et rondement menée.

Phil Noto ne sera pas resté longtemps mais, avec une parution bimensuelle, sa prestation ne sera pas passé inaperçue. Non seulement parce qu'il aura respecté un rythme affolant, mais en assumant dessin, encrage et colorisation. La performance est à saluer alors que bien des fans se plaignent facilement qu'il n'existe plus d'artistes ponctuels.

On sent quand même qu'il s'essouffle sur cet ultime chapitre, avec des combats un peu mal découpés, tandis que les scènes plus calmes bénéficient de meilleures finitions (voir la double page avec tous les super-héros dans la salle d'audience du procès de Fisk).

Voilà, c'est fini. Un run inégal, mais où Soule a souvent tenté des choses, sans s'inscrire dans les traces de quiconque, et qui a réussi à conclure en beauté (alors même qu'il avait encore six mois d'histoires en réserve).

Maintenant, en Janvier, une mini-série hebdomadaire explorera les conséquences de cette conclusion sur l'entourage du héros, mais j'ignore si je la lirai. En revanche, je serai présent pour la relance de Février, écrite par Chip Zdarsky et dessinée par Marco Checchetto (un de mes dessinateurs favoris).
     
Image promotionnelle pour la relance du titre en Février,
réalisée par Julian Totino Tedesco.

jeudi 29 novembre 2018

ACTION COMICS #1005, de Brian Michael Bendis et Ryan Sook



Brian Michael Bendis livre quelques révélations de taille et des pistes sur ses futurs projets dans ce nouveau numéro d'Action Comics. Il est toujours accompagné par Ryan Sook (avec qui il collaborera sur une nouvelle histoire l'an prochain). De quoi marquer cet épisode d'une croix blanche.



Un bar louche d'un quartier mal-famé de Metropolis. Un homme propose à la vente le HERO Dial à Miss Gummy, complice de Mr. Strong. Ce cadran permet d'acquérir des super-pouvoirs aléatoires mais puissants.


Mais la transaction tourne court lorsque la Question débarque, corrige les hommes de main de Miss Gummy et lui demande où est Red Cloud. Au "Daily Planet", Clark Kent rédige un article sur le crime organisé de la vile tandis que Robinson Goode l'interroge au sujet de Lois Lane.


Clark reçoit alors un appel de Melody Moore, la chef des pompiers, et la rencontre discrètement à la tombée de la nuit. Elle lui révèle avoir participé à une réception donnée par le maire qui lui a demandé de cesser ses investigations sur les incendies en série actuels.


Clark promet de garder la confidentialité de sa source. Puis il s'envole jusqu'au-dessus de la mairie. C'est alors que Red Cloud attaque par surprise Superman. Elle l'étouffe et il doit s'enfuir pour ne pas être terrassé.


Red Cloud rejoint le toit d'un immeuble voisin, à l'abri des regards. Et révèle alors son vrai visage...

Et il s'agit de... Non, je ne vais pas spoiler ! C'est pourtant tentant, mais je me retiendrai. De toute manière, autant prévenir les curieux, la révélation de l'identité de Red Cloud risque de décevoir. Mais est-ce important ?

En vérité, pas tellement. S'il s'était agi d'un personnage vraiment étonnant dans ce rôle, on aurait reproché à Bendis d'avoir voulu surprendre de manière sensationnaliste. Si c'est plus convenu, comme c'est le cas, cela ne fait que confirmer les soupçons sur une coupable idéale.

Non, le plus intéressant, c'est la confrontation attendue entre Superman et Red Cloud et ce qu'elle enseigne au héros et aux lecteurs. Par nature intangible, Red Cloud est une ennemie intéressante pour Superman car il ne peut s'en débarrasser en la frappant. Elle l'éprouve donc vicieusement, sournoisement, et c'est bien ainsi qu'elle gagne sa singularité.

Savoir comment, malgré tout, il en viendra à bout sera une quête passionnante pour la suite de cet arc. L'autre piste concerne l'apparition de la Question dans l'intrigue : le héros créé par Steve Ditko est l'opposé de Superman, sans pouvoirs, et avec une éthique distincte (il ne s'embarrasse pas de morale). Pourquoi lui aussi en a-t-il après Red Cloud (et au-delà ?) ? Voilà qui sera exploré.

Enfin, Bendis en profite pour teaser, habilement, son futur label, "Wonder Comics", au sein duquel il écrira Young Justice et surpervisera plusieurs séries, dont le retour de Dial H for HERO, avec le cadran à super-pouvoirs qu'on aperçoit dans la première scène.

La lecture est aussi très agréable grâce aux dessins de Ryan Sook, dont l'élégance du trait, le réalisme classique et les compositions à la fois détaillées et fluides sont vraiment superbes. Il a réussi à enchaîner trois épisodes de haute volée alors qu'il est réputé pour ne pas être un artiste mensuel.

Sa collaboration avec le coloriste Brad Anderson est parfaite (alors que Sook assure cette partie lui-même quand il signe des couvertures). Les ambiances de chaque scène sont nuancées à souhait et montre le déroulement de l'histoire sur une journée.

En outre, on remarquera, à la première page, que le récit se situe chronologiquement après les événements relatés dans la série Superman (une mention à une expérience ratée chez S.T.A.R. Labs, à l'origine du déplacement de la Terre dans la Zone Fantôme).

Instructif et accrocheur, ce 1005ème épisode est une nouvelle réussite.

La variant cover de Francis Manapul.

HEROES IN CRISIS #3, de Tom King, Lee Weeks et Clay Mann


Au premier tiers de sa saga, Tom King prend le risque de mettre en parenthèses l'enquête sur les événements tragiques suvenus au tout début de Heroes in Crisis. Mais, comme toujours chez ce scénariste, tout est calculé et a un objectif. Au dessin, Lee Weeks remplace Clay Mann, avec maestria.


Trois patients, admis plus ou moins récemment au Sanctuaire, détaillent l'endroit,sa fonction, son encadrement, son protocole de soins. Jusqu'à ce que tout dégénère brutalement, sans explication apparente.


Booster Gold arrive pour son premier jour de thérapie. Les trois hôtes de l'endroit l'accueillent et lui expliquent la procédure du Sanctuaire. Son anonymat y est protégé. Il expérimente une première session en chambre où il se trouve seul face à son double qui se moque de lui et avec qui il se met à se battre.


Wally West/Flash II est présent depuis deux semaines et demi. Il souffre de ne plus voir sa femme, Linda, et leurs deux enfants, Jai et Iris. Alors il teste une simulation où il combat avec eux Captain Cold, puis borde sa fille en lui racontant comment il reçu ses pouvoirs et les lui a transmis.


Lagoon Boy est le plus jeune des trois. Ancien membre de Young Justice, il a un tempérament fortement masochiste qui le pousse, en sessions, à se faire tirer dessus avec un laser depuis trois mois. Son malaise vient que la douleur qu'il éprouve alors ne dépasse jamais celle qu'il lui semble toujours avoir eue.


Une alarme interrompt les sessions des trois héros. Lagoon Boy trouve dehors les cadavres de Gunfire, Kid Devil et Jakeem Thunder. Wally West découvre le corps sans vie de Roy Harper/Arsenal. Et Booster Gold assiste au meurtre de Wally par Harley Quinn.

La sortie de ce troisième épisode s'est vue brouillée par un changement dans le texte de présentation au moment où DC a communiqué quelques pages en avant-première. Il était alors indiqué que, contrairement à la première solicitation, on découvrirait les coulisses du Sanctuaire juste avant la tuerie des héros y résidant.

Pourtant, s'il y a eu changement de plan, cela ne se ressent pas à la lecture. Il semble même fort improbable qu'en aussi peu de temps Tom King ait dû réécrire sa copie pour coller à un caprice éditorial : cela aurait entraîné des retards en cascades dans la production du numéro, qui devait déjà se passer de son dessinateur initial.

Pour en revenir au contenu, Clay Mann et King commencent par nous présenter trois patients du Sanctuaire - deux sont connus, l'autre est plus obscur. Chacun est là depuis plus ou moins longtemps et les raisons de leur admission sont progressivement dévoilées. King prend soin de donner à chacun un motif distinct d'être là et de décrire différemment la manière qu'ils ont d'appréhender cette thérapie.

Lagoon Boy est visiblement pris dans un cercle vicieux masochiste, éprouvant sa tolérance à la douleur tout en finissant par admettre qu'il a toujours souffert, avant d'être une super-héros.

Wally West est confronté à sa solitude, et son cas est émouvant. Ce personnage, apprécié de beaucoup de fans, a une histoire longue et fournie : membre des Teen Titans, il stoppe sa carrière de justicier car il souffre d'une maladie cardiaque incompatible avec sa super-vitesse. Puis il succède en tant que Flash à Barry Allen quand celui-ci se sacrifie lors de Crisis on Infinite Earths. Sa popularité dépasse celle de son mentor, si bien que quand celui-ci revient des morts et reprend son pseudonyme, DC essuie des reproches. Depuis sa mort dans Heroes in Crisis #1, personne ne veut croire à sa disparition définitive (même si son existence crée un doublon de Flash).

Enfin Booster Gold est une énigme depuis le début de l'histoire : assassin ? Ou témoin ? La fin de l'épisode semble le dédouaner, mais ce serait trop simple, d'autant que Lagoon Boy n'est visiblement pas tué par Harley Quinn (il est éventré par un rayon d'énergie ou une arme contondante, c'est - volontairement - confus).

Ce qui est certain en revanche, c'est que quelqu'un (ou quelques-uns) a (ont) su exploiter une faille sécuritaire du Sanctuaire pour y pénétrer et perpétrer des meurtres. Et la tragédie a frappé par surprise les victimes, car Lagoon Boy comme Wally West étaient en pleine session. Donc il y a préméditation du tueur.

Pour assurer la partie graphique, Clay Mann ne signant que la première et dernière pages (plus la couverture régulière), Lee Weeks retrouve King avec lequel il vient de signer un arc de Batman (avant de partir enseigner à la Kubert School).

L'artiste peut bénéficier d'un coloriste intelligent avec Tomur Morey, qui respecte son trait et son encrage magnifiques. King semble conscient que Weeks, qui est un vétéran respecté, est un narrateur à part entière (puisqu'il est également scénariste à ses heures). Aussi lui a t-il livré un script fluide sur lequel il a de l'espace pour s'exprimer.

On trouve donc deux pleines pages, inhabituelles pour un comic-book écrit par King, mais aussi des vignettes plus larges et aérées qu'à l'ordinaire. Weeks nous régale avec des personnages expressifs, des décors soignés, des compositions superbes.

Après ce retour en arrière, on croit en savoir un peu plus. Mais King n'est pas du genre à conforter les lecteurs dans leurs certitudes. Il reste encore six épisodes, un réservoir de surprises potentielles. La crise n'est pas résolue.

La variant cover de Ryan Sook.

mardi 27 novembre 2018

FIRST MAN, de Damien Chazelle


Avec La La Land, Damien Chazelle avait décroché les étoiles - et une moisson de prix. Il ne comptait pas en rester là puisque, déjà avant ce succès, il avait le projet de First Man. Son rêve est exaucé et le résultat confirme la place à part du cinéaste, qui ne réalise pas un biopic ordinaire, mais un nouvel opus majeur, mélancolique et cruel, sur un homme plus hanté par la mort que par l'espace.

Neil et Janet Armstrong (Ryan Gosling et Claire Foy)

1961. Neil Armstrong est pilote d'essai pour la NASA et franchit accidentellement l'atmosphère, avant de réussir à atterrir dans le désert de Mojave. Ses supérieurs le jugent trop distrait, mais en vérité Armstrong est surtout préoccupé par l'état de santé de sa fille, Karen, deux ans et demi, atteinte d'une tumeur au cerveau à laquelle elle succombera vite.

Janet Armstrong et Deke Slayton (Claire Foy et Kyle Chandler)

Peu après Neil est abordé pour intégrer le programme Gemini. Il déménage avec sa femme Janet et leur fils Rick à Houston. La famille s'installe dans un quartier pavillonnaire où vivent déjà d'autres astronautes et leurs épouses et enfants. Neil se lie d'amitié en particulier avec Elliot See et Ed White tandis que Deke Slayton les informe des progrès accomplis par les Russes dans la conquête spatiale. Janet donne naissance à un deuxième garçon, prénommé Mark.

La mission Gemini 8 en 1965

1965. Les soviétiques réussissent la première sortie d'un cosmonaute dans l'espace. Neil apprend qu'il est désigné pour commander la mission Gemini 8, avec David Scott comme pilote. Elliot See et Charles Bassett trouvent la mort dans le crash de leur T-38. Malgré ce drame, la mission Gemini 8 est un succès, bien que l'arrimage à la capsule Agena en orbite frôle la catastrophe. Le sang-froid de Neil lui vaut les louanges de sa hiérarchie et Slayton lui annonce dans la foulée qu'il mènera la mission Apollo 1 avec Gus Grissom et Roger Chaffee.

Vol d'essai avec le prototype du véhicule lunaire en 1966

1967. Un tir d'essai tue l'équipage d'Apollo 1 à cause d'une avarie technique. Neil apprend la nouvelle alors qu'il se trouve à la Maison-Blanche pour convaincre le gouvernement de poursuivre le financement du programme spatial. 1968 : Neil frôle à son tour la mort en testant un prototype de module lunaire à cause d'une fuite de gaz. Mais sa maîtrise et sa tenacité lui valent une nouvelle fois une promotion : il commandera la mission Apollo 11 qui en fera le premier homme à marcher sur la Lune.

Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins (Ryan Gosling, Corey Stoll et Lukas Haas)

1969. Janet tance son mari pour qu'il explique à ses fils qu'il risque de ne pas revenir. Il s'exécute froidement et part se préparer. Une conférence de presse est donnée avec ses co-équipiers, Buzz Aldrin et Michael Collins. Puis les trois hommes décollent quelques jours après.

Sur la Lune

Apollo 11 se pose quatre jours plus tard sur la surface de la Lune. Neil entre dans l'Histoire, après avoir réussi à éviter un crash dans un cratère puis un sol accidenté avec Aldrin, mais en consumant beaucoup de carburant. Profitant d'un moment à l'écart de son camarade, Neil dépose le bracelet de sa défunte fille Karen dans un cratère lunaire.

Neil retrouve Janet sur Terre

De retour sur Terre, quatre jours plus tard, Neil et Buzz sont placés en quarantaine, le temps de subir divers examens médicaux. Neil reçoit la visite de Janet dans une pièce séparée par une vitre et partage avec elle un moment de réflexion silencieuse.

La La Land a sans doute engendré un malentendu sur le cinéma de Damien Chazelle car la comédie musicale, avec ses chansons énergiques et ses couleurs flamboyantes, donnait des airs enjoués à une histoire pourtant amère sur les désillusions d'un couple, dont les ambitions allaient les séparer.

Cette dureté était plus sensible dans son précédent long-métrage, Whiplash, car le jeune batteur cédait au sadisme de son professeur. Chazelle est donc bien le cinéaste des illusions perdues, et First Man le confirme, en étant un curieux biopic, elliptique, fuyant l'hagiographie, le grand spectacle, pour nous montrer la conquête spatiale par les yeux d'un astronaute taiseux, hanté, pour qui la Lune est un cimetière.

Ce qui frappe, comme l'avis promis le scénariste Josh Singer, qui a adapté le livre éponyme de James R. Hansen (pourtant une biographie autorisée), c'est l'expérience sensorielle qu'en a tirée Chazelle. Le soin apporté en particulier au son communique intensément le bruit souvent effrayant des engins soumis à des frottements, des chaleurs, des vibrations infernaux. Les hommes à l'intérieur étaient littéralement dans des cercueils volants - et le film montre la mort de plusieurs d'entre eux, ainsi que les propos ahurissants des techniciens qui, jusqu'au dernier moment, rafistolaient un élément avec un couteau suisse.

First Man raconte l'histoire de ces hommes dans des vaisseaux vulnérables aux antiques cadrans qui s'affolent, aux carlingues qui tremblotent, fument, prennent parfois feu... Ou s'envolent quand même. La réussite de chaque décollage, de chaque mission relève toujours de l'heureux hasard, de la chance. Jamais ne se dissipe le doute de tels entreprises.

Pour cela, Chazelle prend le contre-pied du genre : peu de plans sur les appareils, si énorme qu'ils ne semblent pas pouvoir entrer dans le cadre ou si petits dans le vide spatial qu'ils paraissent dériver, inaccessibles (voir la séquence d'arrimage de Gemini 8 à Agena). En revanche, beaucoup de gros plans sur les mains, les visages, les yeux, des plans subjectifs : l'immersion est totale, on est à la place du pilote ou on lit sur sa figure les émotions défiler.

Ryan Gosling, investi dans le projet depuis le début, incarne à la perfection l'insaisissable Neil Armstrong. Le jeu minimaliste de l'acteur est idéal pour interpréter cet homme lunaire bien avant d'y poser le pied. Le vrai paysage, c'est ce visage, impénétrable, qui se referme progressivement, au fil des pertes qu'il subit - la mort de sa fille (rappelée avec un tout petit trop d'insistance comme le deuil fondateur), puis celle d'Elliot See, Ed White. Neil Armstrong se coupe du monde et ne vise plus que le satellite de la Terre, observé par sa femme impuissante et fébrile.

Dans ce rôle, Claire Foy impressionne, d'abord parce qu'elle nous fait connaître ce personnage méconnu, et ensuite parce qu'elle permet au spectateur d'éprouver toutes les peurs attachées à son statut - celui d'une veuve en puissance, mais aussi d'une femme qui devine bien que la hiérarchie et les techniciens ne maîtrisent rien.

Tel que le désirait Chazelle et l'ont décrit ses acteurs, le film va et vient ainsi de la cuisine à la Lune, produisant des moments très forts comme lorsque Neil explique, contraint et forcé par Janet, à ses deux fils qu'il risque de ne pas revenir - il s'en acquitte comme, plus tard, quand il répond froidement aux journalistes avant l'envol d'Apollo 11. Les retrouvailles du couple, séparé par une épaisse cloison de verre, sont aussi glaçantes (on le sait, d'après les témoignages des intéressés, on ne revient jamais entièrement de l'espace).

Le film, tout entier à Neil Armstrong, laisse peu de place aux autres donc, en dehors de Janet. Mais il n'est guère flatteur envers Buzz Aldrin, décrit comme un opportuniste vantard, et même vis-à-vis des politiques qui ont dépensé des fortunes pour exaucer le rêve de JFK, alors qu'à la même époque, la contestation grondait, accusant ce projet d'être ruineux, développé au détriment des plus pauvres. Le "grand pas pour l'Humanité" n'était pas un aboutissement pour tous - même si l'exploit fut accueilli avec retentissement, et les astronautes érigés en héros (quoique Armstrong fuira la gloire toute sa vie).

Magnifiquement photographié par Linus Sandgren et porté par la musique envoûtante de Justin Hurwitz, First Man est un film immense et intimiste : être parvenu à jouer et gagner simultanément sur ces deux tableaux en dit long sur le génie précoce de Damien Chazelle.

lundi 26 novembre 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #7, de Jeff Lemire et Rich Tommaso


Les pérégrinations du colonel Weird se poursuivent (et s'achèvent ?) ce mois-ci dans Black Hammer : Age of Doom, alors que la série va faire une pause jusqu'en 2019 (l'épisode de Décembre sera un spin-off du spin-off de Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil - vous suivez ?). Toujours aussi fou, Jeff Lemire nous entraîne dans un chapitre méta-textuel à peine tempéré par le dessin naïf de Rich Tommaso.


Provisoirement à l'abri de l'Anti-Dieu dans une cave, le colonel Weird fait mieux connaissance avec les héros de cette Terre parallèle où il a échouée et découvre leur condition d'êtres imaginaires n'ayant jamais eu les honneurs d'histoires complètes.
  

Weird avoue de son côté être (certainement) responsable de la présence de l'Anti-Dieu, mais il en déduit aussi que cette menace va se déplacer à Spiral City où ont dû arriver ses amis. Il lui faut donc les retrouver tout en sauvant les héros d'ici.


Golden Goose, une oie, indique une issue possible mais qui impose à la troupe une sortie risquée. Les héros sont décimés par les Hellamentals de l'Anti-Dieu et seul Weird, l'Inspecteur Insecte et Golden Goose réussissent à gagner une grotte. Ils s'aventurent dans une galerie au sol de plus en plus glissant...


... Et finissent par sortir de... L'oreille d'un géant que Golden Goose identifie comme le Créateur, entouré de ses pairs. Chacun invente, ou non, l'histoire des héros. L'oie désigne à Weird celui qui imagine la sienne et donc lui permettra de rejoindre ses amis.
  

L'Inspecteur Insecte et Golden Goose choisissent de tenter leur chance avec un autre créateur, qui, peut-être, leur donnera une histoire complète. Le colonel Weird les quitte en se glissant dans l'oreille de celui qui développe son périple.

Jeff Lemire, qui a récemment annoncé son intention de cesser de travailler pour les "Big Two" (Marvel et DC) pour se consacrer à ses projets en creator-owned et à la télévision, a les mains plus libres que jamais. Si on ne sait pas encore très bien ce qu'il prépare pour le petit écran, il ne manque pas de boulot ailleurs : il écrit Ascender, une sorte de suite à Descender, toujours pour Dustin Nguyen, chez Image l'an prochain, notamment ; et bien sûr développe l'univers de Black Hammer (avec une surprise de taille à la fin de ce numéro, mais j'y reviendrai).

Certainement déçu par ses dernières opportunités chez Marvel (The Sentry) et DC (qui semble ne pas lui avoir pardonné d'être parti chez le concurrent), Lemire est débridé et ce septième épisode en témoigne. Il poursuit l'aventure solo du colonel Weird, séparé de ses amis de la Ferme depuis qu'ils ont quitté la Para-Zone, en compagnie du dessinateur Rich Tommaso.

Le personnage, qui semble avoir recouvert un peu de sa raison à la faveur de cette échappée, est pourtant dans de sales draps puisque le monde où il a échoué est sous la menace de l'Anti-Dieu. Il devine vite que sa présence est liée à sa réapparition, et donc que la Terre et Spiral City seront bientôt en danger. Donc il lui faut retrouver ses camarades au plus vite. Mais comment ?

En effet, ce n'est pas avec cette bande de personnages imaginaires n'ayant jamais eu leur histoire complète qu'il est en mesure de faire face à l'Anti-Dieu. Lemire leur consacre les premières pages en décrivant leurs origines, inspirées de héros connus (Blue Beetle, Wonder Woman, Wolverine...) : ces bras cassés sont attachants mais conscients que leur visiteur les a mis dans une mauvaise situation. L'opération sauvetage est organisée dans l'urgence et va bien entendu tourner au carnage. Il faut dire que le guide vers la sortie est une... Oie !

On passe d'une cave à un terrain vague à découvert (parfait pour se faire dégommer par des monstres ailés) à une grotte au sol glissant... Et on ressort de ce cauchemar par une oreille ! Pas n'importe laquelle : celle du créateur ! Lemire n'est pas subtile dans son méta-texte sur créatures et inventeur, personnages et auteur, mais qu'importe, là n'est pas le problème. Black Hammer : Age of Doom est un terrain de jeux où tout est permis, y compris cette assemblée de scénaristes géants, la tête dans les nuages, où les protagonistes doivent trouver le le leur, en espérant qu'il les ramènera d'où ils viennent ou leur donnera une aventure digne de ce nom.

A ce stade, le lecteur est littéralement stupéfait par la licence que s'accorde Lemire et que Rich Tommaso a l'intelligence de dessiner de manière très premier degré, avec un style épuré, naïf, aux couleurs pimpantes. Cela participe de la sidération de la lecture : il faut en quelque sorte que tout cela soit représenté de cette façon pour souligner le contraste entre ce qui situe dans l'imaginaire le plus délirant et ce qui tient lieu de cadre réaliste mais montré poétiquement, symboliquement.

Ces images, maladroites, un peu ridicules, avec une oie qui guide des personnages comme dans un jeu (de l'oie évidemment), tandis qu'un Anti-Dieu est sur le point de tout détruire, que des héros sans histoire (littéralement) sont sacrifiés, et un colonel Weird intégrant cela avec un flegme étonnant (et très drôle), c'est ce qui convient pour un chapitre aussi méta-textuel sur la BD dans la BD, la BD qui réfléchit à elle-même, sa création, la BD en train de se faire comme l'histoire en train de se dérouler, chaotique, foutraque, et quand même divertissante, fluide, énergique.

Après tout, semble dire Lemire, si on veut bien croire au récit de super-héros (déjà), ayant été plongé dans un sommeil artificiel par une sorcière et un astronaute suite à leur combat épique contre une entité cosmique maléfique, persuadés d'avoir passé dix ans dans une ferme sans pouvoir s'en échapper... Alors pourquoi s'étonnerait-on de rencontrer d'autres super-héros inexploités, dans un monde parallèle en évolution constante, en proie au même dieu maléfique, et pour fuir, devoir emprunter le conduit auditif d'un scénariste démiurge mais enfumé ?

C'est divinement brindezingue et ludique, ça s'autorise tout, et c'est pour ça que c'est bien : on ne sait jamais ce qui nous attend avec cette série. Au point que Jeff Lemire annonce déjà la réunion de ses héros au moyen d'un... Reboot. Comme si c'était le genre du bonhomme de se priver d'une pique à un tic des éditeurs quand ils ne savent plus comment avancer leur univers... Black Hammer n'a pas fini de nous enchanter.  

dimanche 25 novembre 2018

KIDDING (Saison 1) (Showtime)


Tous ceux qui ont vu et aimé Eternal Sunshine of the Spotless Mind il y a quatorze ans n'attendaient qu'une chose, ces retrouvailles entre le réalisateur Michel Gondry et l'acteur Jim Carrey. D'autant plus que ce dernier s'est fait très discret ces dernières années (la faute à de nombreux projets cinéma avortés). Showtime et Dave Holstein, le scénariste-créateur de Kidding, ont exaucé nos voeux avec une série incroyable - déjà renouvelée pour une saison 2 !

 Mr. Pickles (Jim Carrey)

Jeff Pickles est l'animateur d'une émission pour les enfants très populaire où il partage la vedette avec des marionnettes, conçues par sa soeur, Deirdre, et produite par son père, Sebastian. Mais leur relation va se tendre lorsque Jeff veut consacrer un numéro sur le thème du deuil - l'occasion d'évoquer la mort de Will, un de ses fils, tué dans un accident de la route, et à l'origine de sa séparation avec sa femme, Jill. Celle-ci entame une nouvelle relation avec un collègue infirmier, Peter, et éduque le jumeau de Will, Phil, qui copine avec une bande de jeunes pour fumer de la marijuana. 

Deirdre et son père Sebastian (Catherine Keener et Frank Langella)

Sans rien dire à personne, Jeff a loué la maison voisine de Jill afin de les voir, elle et leur fils, mais en découvrant la présence de Peter, il désespère et se rase une partie du crâne. Sebastian en voyant cela pense que son fils se venge parce que son idée de numéro sur le deuil a été refusée. Maddy, la fille de Deirdre, voit Scott, son père, se faire masturber par son professeur de piano et le répète à sa mère. Jeff, avec un postiche, rend visite à des enfants hospitalisés dans une aile portant le nom de Mr. Pickles et en profite pour demander à Jill de lui laisser Phil plus souvent. 

Maddy et Scott (Juliet Morris et Bernard White)

Sebastian pousse Jeff à rencontrer de nouvelles femmes, parmi ses admiratrices, et il accepte à contrecoeur car il s'estime toujours marié à Jill. Son dîner avec une de ses fans, ex-toxicomane, le conforte dans l'idée qu'on le considère davantage comme Mr. Pickles que comme un homme normal, et il refuse de coucher avec elle. Scott reconnaît devant Deirdre ne plus savoir où il en est sexuellement et l'interroge sur le divorce, ce qui effraie Maddy qui les espionne. Jeff se consacre à nouveau à ses oeuvres de charité en visitant des femmes atteintes de cancer. A cette occasion, il rencontre Vivian, dont l'humour noir le déroute et le séduit : il se met en tête de la sauver, en commençant par être son amant. Puis il offre à Will une boîte pour apprendre la magie, l'activité favorite de son frère, dans l'espoir qu'il cesse de fumer de la marijuana.

Peter et Jill (Justin Kirk et Judy Greer)

Sebastian, constatant que Jeff est de plus en plus imprévisible, sans déterminer s'il veut le provoquer ou parce qu'il est dépressif, parle à Deirdre de son intention de le remplacer à court terme en produisant un dessin animé sur Mr. Pickles et un spectacle de patinage artistique sur son univers, dont elle serait la directrice artistique. Jeff confie à Jill sa liaison avec Vivian, se montre plus docile avec son père - sans de douter des manigances de ce dernier - , passe du temps avec Will - qui lui reproche surtout de trop parler et de ne pas assez l'écouter. Mais tandis que Jeff semble profiter de cette accalmie, Deirdre épluche les comptes de son frère et découvre qu'il paie les frais médicaux de l'homme responsable de l'accident fatal à Phil.

Sebastian et son petit-fils Will (Frank Langella et Cole Allen)

Mise au courant, Jill est furieuse même si Jeff justifie son geste en expliquant que le conducteur ne peut désormais plus travailler et qu'il a un enfant à charge. Deirdre, bien qu'estimant qu'elle le trahit, confectionne un masque inspiré de son frère pour la patineuse Tara Lipinski qui interprétera Mr.Pickles sur la glace. En le découvrant, Jeff apprend aussi les projets de Sebastian et, triste, se remet auprès de Vivian. Sebastian en profite recruter des auteurs pour l'émission télé et le dessin animé, réprimande fermement Will sur sa consommation de marijuana et assiste aux premières répétitions de Tara Lipinski.   

Vivian et Jeff (Ginger Gonzaga et Jim Carrey)

Malgré la chimiothérapie, l'état de Vivian se dégrade et elle se prépare sereinement à mourir dans les mois qui viennent. Jeff ne l'entend pas ainsi et sollicite l'aide de Deirdre, en jouant sur son sentiment de culpabilité, pour qu'elle confectionne des marionnettes dans le cadre d'une représentation privée afin d'encourager Vivian à se battre. Entre temps, il rencontre Sara, la soeur de Tara Lipinski, et lui assure qu'elle a assez de talent pour jouer le premier rôle de leur spectacle. Il se débarrasse ensuite de l'oiseau de la danseuse, qui en le trouvant mort, est trop bouleversée pour poursuivre les répétitions.   

Will et son père Jeff (Cole Allen et Jim Carrey)

Will accompagne son père à Los Angeles où Jeff doit enregistrer les messages programmées dans des poupées à son effigie vendues à Noël. Il demande à changer le texte pour le simplifier, sans être contredit. Cependant, Deirdre et Scott hébergent l'animateur de la version japonaise de Mr. Pickles et elle entreprend de le séduire pour tromper son mari afin de se venger. A son retour, Jeff, soutenu par Jill, apprend que la santé de Vivian s'est miraculeusement améliorée : son cancer est en rémission. Un dîner chez Deirdre est organisé, avec Sebastian, Jill, Peter, Will, l'animateur japonais, et le couple. Mais Vivian annonce qu'elle va partir en voyage, seule, et qu'elle souhaite rompre avec Jeff, qui lui rappelle désormais le temps où elle était condamnée. Malgré tout, Jeff contacte le service d'oncologie afin de payer les frais médicaux de Vivian. Puis il dévaste le bureau de son père en laissant exploser sa colère et son désespoir.

Jeff Pickles

Jeff se remémore les jours précédant la mort de Phil alors qu'actuellement il projette d'aller assister à l'exécution d'un condamné à mort. Celui-ci, Joey, avec qui il a entretenu une correspondance durant des années, n'est autre que le père de Derrell, son standardiste, plus hésitant à ce sujet, tout comme Sebastian et Jill (lui parce qu'il pense que c'est une erreur de communication, elle car il s'agit d'un meurtrier). Mais Jeff culpabilise à travers cette affaire au sujet de sa propre paternité, jugeant avoir été trop sévère avec Phil, comme Sebastian est trop dur avec lui. Deirdre et l'animateur japonais sont surpris par Scott : peu après, il est à nouveau question de divorce entre eux, mais cette fois Maddy reste calme car elle compris que sa mère s'est vengée. Jeff assiste finalement à l'exécution de Joey - et décide de réagir contre l'autoritarisme de Sebastian. 

 Tara Lipinski (dans son propre rôle)

Tara Lipinski et Deirdre ont modifié le spectacle sur glace et c'est désormais sa soeur, Sara, qui porte le masque de Mr. Pickles. La première a lieu devant un public d'enfants enthousiastes bien que Jeff souhaitait un échec. C'est alors que Sara blesse involontairement et gravement Tara. Sebastian apprend que Jeff a confirmé sa présence aux illuminations de Noël à la Maison-Blanche où il fera un discours pour les enfants en direct à la télé. Jill l'accompagne pour prévenir toute malice de sa part tandis que l'équipe d'auteurs du dessin animé et de l'émission télé reçoivent leurs lettres de licenciement signées par Jeff, à l'insu de Sebastian.

Mr. Pickles et ses fans

Jeff s'adresse donc aux enfants à la télé en direct et méduse tout le monde en évoquant la mort de Phil et en reprochant aux parents de lui confier leur progéniture par paresse. Il encourage son jeune public à aller ouvrir leurs cadeaux avant l'heure et tous trouvent une poupée à l'effigie de Mr. Pickles qui livre le même message : "Je t'écoute." Ce coup d'éclat incite la chaîne PBS, qui diffuse l'émission, à l'annuler. Le studio se vide de ses décors et marionnettes. Mais les enfants se ruent sur place pour rencontrer Jeff et se confier à lui. Même Deirdre et Sebastian se prêtent au jeu. Il se rend ensuite chez Jill et tombe dehors sur Peter à qui il promet de ne plus les importuner car il est fier que Will soit élevé par lui. D'ailleurs, Jeff rebrousse chemin et reprend le volant. Il percute ensuite de plein fouet Peter et s'arrête, confus.

Si Kidding a une vertu majeure, ce sera celle de rappeler quel immense acteur est Jim Carrey. Celui qui incarna Ace Ventura, le héros du Truman show, Andy Kaufman dans Man on the moon (honte à l'Académie de ne pas lui avoir décerné l'Oscar !), avait pratiquement disparu depuis sa participation à Kick-Ass II, dans lequel il regretta ensuite d'avoir joué (jugeant le contenu trop violent). On a beaucoup commenté ce retrait, notamment en affirmant que son interprétation vertigineuse dans le film de Milos Forman (Man on the moon donc) l'avait rincé psychologiquement - un documentaire de Chris Smith, en 2017, Jim and Andy, va dans ce sens, le comédien avouant que ce rôle le mettait en vacances de lui-même.

La réalité est plus ambiguë évidemment : Carrey a vu plusieurs de ses projets sur grand écran ne pas se monter pour des raisons diverses (l'une d'elles est qu'il désirait aller vers des rôles moins systématiquement comiques, mais les studios ne voulaient pas miser là-dessus). Il aurait préféré faire une pause plutôt que de se compromettre - même s'il a réussi, auparavant, la réalisation de productions comme I love you Philip Morris (la romance gay entre un escroc et son co-détenu).

Lorsque la série Kidding, créée et écrite par Dave Holstein pour Showtime, a été annoncée avec Carrey, cela était déjà prometteur, sachant que l'histoire s'inspirait de Mr. Rogers, un animateur d'émissions pour enfants célèbre aux Etats-Unis. Mais l'affaire a pris une autre envergure quand Michel Gondry s'y est attaché : tout à coup, ce n'était pas qu'un show de plus avec une star, mais les retrouvailles du cinéaste de Eternal Sunshine of the Spotless Mind avec sa vedette - qui y tenait un de ses plus beaux rôles, un des premiers dramatique aussi. 

On retrouve la magie à l'oeuvre dans le long métrage de 2004 dans les dix épisodes de cette saison 1, dont Gondry a réalisé la majorité. Le récit est une réflexion poignante et loufoque à la fois sur le deuil, la paternité, la filiation, la famille, le show-business, l'amour, la porosité entre fiction et réel, la folie. Le script, extraordinaire de justesse et d'extravagance, regorge de symboles, subtils mais éloquents, depuis le prénom du fils survivant (Will, qui signifie la volonté comme le verbe être au futur) en passant par l'emploi des marionnettes (comme partenaires de jeu, outils de communication - jusqu'à abolir les langues étrangères - , doubles névrotiques - le masque géant destiné à la danseuse Tara Lipinski dans son propre rôle), sans oublier aucun personnage secondaire.

L'intrigue multiplie, sans égarer le téléspectateur, les subplots, notamment via Maddy, la fille Deirdre, témoin de la crise conjugale de ses parents, tour à tour bouleversée et placide ; la culpabilité de Deirdre envers son frère, sa soumission à leur père, sa vengeance contre son mari ; la relation limite glauque, mais surtout follement romantique et cruelle entre Jeff et Vivian atteinte et miraculeusement guérie d'un cancer ; la rébellion de Will en butte contre son père (figure encombrante, impatiente et dirigiste, comme son grand-père) et son frère disparu (fantôme envahissant) dans les pas duquel il se met pourtant à marcher (la quête des jeunes filles qu'il avait séduites, l'apprentissage de la magie).

Malgré un format court (trente minutes l'épisode), Holstein et Gondry parviennent à une densité stupéfiante et un discours toujours fluide, à l'image du speech final de Jeff Pickles sur la responsabilité éducative des parents et la nécessité d'écouter - de s'écouter soi. Pour autant, le héros n'est pas épargné : Mr. Pickles est-il fou ? La question obsède le téléspectateur comme les auteurs quand on voit son instrumentalisation des marionnettes, sa tendance au voyeurisme, ses obsessions mortifères (l'épisode du condamné à mort est insensé) - jusqu'à le toute dernière scène, réalisée de manière à nous confondre totalement (Jeff l'a-t-il fait exprès ?). En même temps, l'accumulation de frustrations, d'épreuves, de douleurs (la crise de nerfs dans le bureau du père est bouleversante), font de Jeff un homme dans un tel état de souffrance qu'il est lui-même comme une marionnette déchirée.

Malgré sa part d'ombres réelle, Kidding (soit "En rigolant") est drôle souvent aussi. Grâce notamment aux partenaires de Carrey, qui tiennent le choc face à ce génie en n'évoluant pas dans le même registre : Frank Langella est impérial en père manipulateur, Catherine Keener fantastique en grande soeur rongé par les remords et pourtant solidaire ou revancharde, Judy Greer superbe en épouse dépassée, ou le jeune Cole Allen, épatant en fiston fataliste.

Mine de rien, cette série vous prend à la gorge pour ne plus vous lâcher, vous hante, vous fait sourire. Sa capacité à s'imposer en douceur en fait une des plus belles créations de l'année. Et nous rend Jim Carrey dans toute sa grandeur. Pour cela seul, déjà, elle mérite sa place tout en haut.