jeudi 29 janvier 2015

Critique 565 : LE SILENCE DE MALKA, de Jorge Zentner et Ruben Pellejero


LE SILENCE DE MALKA est un récit complet écrit par Jorge Zentner et dessiné par Ruben Pellejero, publié en 1996 par Casterman.
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Fuyant les pogroms (des émeutes antisémites entraînant pillages et meurtres) en Bésarrabie, la famille de Malka, une fillette russe et insouciante, émigre, dans le cadre d'un programme proposé par l'Etat d'Argentine, la loi "Avellaneda", pour peupler leur vaste territoire.
Mais une fois sur place, après un long et éprouvant voyage, les conditions de vie sont terribles à cause d'un climat défavorable, de terres difficiles à cultiver, du manque d'argent, de l'intégration délicate.
Parti à Buenos Aires pour demander un prêt, Zelik Fendel rentre bredouille et est pris dans un orage au cours duquel il tombe de son cheval. Errant sous une pluie torrentielle au milieu de nulle part, il rencontre alors le prophète de Dieu, Elias, qui lui suggère de créer un golem (une créature façonnée dans la terre et doté de vie en gravant sur son corps le mot Emet, "Vérité").
Le fils de Zelik, qui doit l'assister dans cet ouvrage, met Malka dans la confidence à condition qu'elle garde le secret. Mais la tragédie guette : après qu'une indigène soit tombée amoureuse du géant muet (dont elle ignore l'origine) et ait demandé à sa mère de lui préparer un philtre pour qu'il ait aussi des sentiments pour elle, le golem devient fou et massacre toute la famille.
Des années après, Malka retrouve sa trace sans savoir quoi faire exactement... 

Primé au festival d'Angoulême en 1997, ce récit a été inspiré à Jorge Zentner par une histoire que lui raconta sa propre grand-mère qui dut, comme ses héros, fuir sa terre natale pour vivre en Argentine. Cette aïeule avait les mêmes cheveux roux que Malka.

L'évocation de l'émigration massive des juifs vers l'Amérique du Sud pour fuir les pogroms est résumé dans un prologue rédigé par le scénariste, ponctué par quelques illustrations de Pellejero. C'est la manière choisie par l'auteur pour situer son histoire sans en faire le coeur, mais ce texte est instructif et précieux pour rappeler l'horreur que vécut cette communauté, depuis les massacres perpétrés par les russes après la mort dans un attentat du tsar Alexandre II jusqu'au voyage éprouvant qui mena les persécutés en Argentine.

Ce qui intéresse vraiment Zentner, plus qu'une reconstitution historique, c'est la question de la foi et les conséquences de la passion amoureuse dans la culture religieuse juive. Le traitement aboutit à une bande dessinée à la fois romantique, fantastique et dramatique, dont les ambiances sont pénétrantes et fascinantes, assurément une des plus belles réussites du tandem Zentner-Pellejero, pour un album de 95 pages, découpés en 7 chapitres ne laissant aucune place à l'ennui.

Issu lui-même du métissage entre ces expatriés et les argentins, Zentner parvient à restituer avec sensibilité, de façon presque tangible, les différences de perception du divin entre les juifs et les goyims : les juifs pensent ainsi que Dieu est partout tandis que les autres ne le conçoivent pas ainsi.

Il y a là une approche similaire à celle de certaines sociétés fondatrices qui estimaient la magie comme un élément  presque ordinaire, intégré à la nature et au cours des choses. Cela est montré dans une séquence où pour soigner la petite Surele est confiée, après avoir été examinée par un médecin classique impuissant à la soigner, à une guérisseuse, Tomasa, qui vient à bout du mal. Si son intervention est observée d'abord avec méfiance, l'efficacité de cette "sorcière"  est indéniable et admise ensuite, comme une manifestation divine. 
Ainsi, nous suggère Zentner, ce qui est extraordinaire n'est qu'une extension de ce qui semble ordinaire, et non pas quelque chose de distinct.

Dans cette histoire, où le passage du temps est rendu par des ellipses intelligemment disposées, de telle sorte que le lecteur ne soit jamais perdu, le scénariste agrémente son intrigue principale avec un événement secondaire, qui enrichit l'humanité et la malice de son propos : un mariage arrangé pour deux jeunes gens qui en fait s'aiment déjà.
Ceci, puis l'aide précieuse qu'apporte le golem ajoutent au climat finalement heureux. Le contraste qui survient ensuite lorsque la créature, par un concours de circonstances terriblement malheureux, sombre dans la folie meurtrière, est d'une puissance rare.
Le dénouement du récit déjoue les codes, en ne cédant pas à la facilité d'un règlement de comptes mais en invoquant à nouveau ce fantastique au coin de la rue, le destin, la justice divine.

Visuellement, Ruben Pellejero livre des planches splendides. Il traduit les souvenirs en images monochromatiques, une convention graphique classique mais qui bien dosée, comme ici, aboutit à un résultat très efficace et sobre.

En comparaison, les scènes au présent sont traitées avec un encrage au trait plus épais mais qui supprime tous les détails superflus, dans des compositions toujours bien aérées et variées. La colorisation assurée par l'artiste apporte une plus-valu réelle, avec une palette lumineuse, aux teintes chaudes, qui rendent palpable l'atmosphère de cette Argentine sauvage, hostile et luxuriante, aux paysages si photogéniques.

Les personnages sont définis avec une économie admirable, un soin apporté aux attitudes, aux expressions, aux physionomies exceptionnel : voyez comment Pellejero réussit à camper le vieux Zelik au visage ridé ou la jeunesse radieuse de Malka ou la beauté sauvageonne de l'amoureuse du golem, tout est dessiné avec une justesse exemplaire.

Ce conte étrange distille avec subtilité sa morale : en se substituant à Dieu, l'homme s'abandonne à une création impie qui le condamne à un châtiment. Aux survivants ensuite de décider si la vengeance sera le remède. Et le silence de Malka, complice, devient à la fois celui du secret et de la tragédie. Voilà, en somme, une manière très originale de synthétiser une spécificité de la culture juive : dans son malheur, elle puise sa détermination et sa sagesse.

mardi 27 janvier 2015

Critique 564 : THORGAL - LE CYCLE QÂ, de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski


THORGAL : LE CYCLE QÂ rassemble en un seul volume les tomes 9 à 13 (LES ARCHERS, paru en 1985 ; LE PAYS QÂ, paru en 1986 ; LES YEUX DE TANATLOC, paru en 1986 ; LA CITE DU DIEU PERDU, paru en 1987 ; et ENTRE TERRE ET LUMIERE, paru en 1988) de la série, écrits par Jean Van Hamme et dessinés par Grzegorz Rosinki, publié en 2003 aux Editions Le Lombard.
Ces cinq épisodes forment une saga complète.
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THORGAL : LES ARCHERS est le 9ème tome de la série, publié en 1985, et le premier chapitre du CYCLE QÂ.
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Deux aventuriers, la belle Kriss de Valnor et son complice Sigwald, dérobent dans un village la pierre de sang aux Fidèles puis prennent la fuite.
Thorgal, un viking, mari d'Aaricia et père de famille, est sorti pêcher mais un orage le surprend et il doit faire face à une mer déchaînée. Son embarcation se retourne et il manque de se noyer lorsqu'il est sauvé par le jeune Tjall qui le ramène chez son oncle, Arghun.
Kriss de Valnor et Sigwald se rendent chez Arghun pour s'approvisionner en armes : c'est l'occasion pour la jeune femme mais également Tjall et Thorgal de comparer leurs talents au tir à l'arc. Un grand concours d'archers va se tenir à Umbria, avec une belle récompense en argent à la clé pour son vainqueur. Thorgal décide d'y participer pour s'acheter un nouveau bateau.
Tjall et Arghun accompagnent Thorgal mais retrouvent en route Sigwald qui leur explique que Kriss a été faite prisonnière par les Fidèles (sans détailler les raisons de cette capture). Tous ensemble, ils la libèrent mais dans la bataille, Sigwald se blesse à un bras, ce qui l'empêche de concourir au tournoi. Thorgal propose une alliance à Kriss.
Les épreuves et les candidats sont redoutables mais Kriss, Thorgal, Tjall et Arghun sont les quatre finalistes. Refusant de s'entretuer pour le plaisir du seigneur d'Umbria, ils conviennent de partager la récompense en quatre.
Mais Kriss ne s'en contente pas et se fait la bell avec la totalité du butin.
En retournant chez Arghun, ils trouvent Sigwald mort puis découvrent Kriss à nouveau aux prises avec les Fidèles qui lui réclament la pierre de sang. Thorgal la sauve mais elle se retire sans lui témoigner la moindre gratitude.  

THORGAL : LE PAYS QÂ est le 10ème tome de la série, publié en 1986, et le deuxième chapitre du CYCLE QÂ.
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Après avoir pu regagner son foyer, Thorgal emmène sa femme Aaricia et leur fils Jolan rendre une visite de courtoisie à Tjall et Arghun. Tandis que ce dernier montre au fils de leurs visiteurs la campagne environnant son domicile, ils sont attaqués et enlevés par une bande d'hommes.
Au même moment, Kriss resurgit devant Tjall, Aaricia et Thorgal à qui elle annonce le kidnapping respectif de son oncle et de leur fils. Ils ne leur seront rendus que s'ils acceptent de l'aider dans une mission à haut risque : il s'agit de voler le casque du seigneur Ogotaï, considéré comme le seigneur du peuple des Chams établi dans une lointaine contrée du Sud.
Jolan et Arghun sont, eux, pendant ce temps, accueillis par le commanditaire de leur enlèvement, Variay, prêtre des Xijins, aux ordres du seigneur Tanatloc.
Thorgal, Aaricia, Kriss et Tjall (qui est amoureux secrètement de la belle brigande) traversent la dangereuse jungle du Pays Qâ au bout de laquelle ils accéderont au territoire des Chams. Mais le guide qui doit leur permettre de s'introduire dans la place a été assassiné quand ils y arrivent.  
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THORGAL : LES YEUX DE TANATLOC est le 11ème tome de la série, publié en 1986, et le troisième chapitre du CYCLE QÂ.
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Variay, le prêtre Xinjin, parle de Thorgal à Tanatloc, qui est aussi le père agonisant de Ogotaï.
Progressant avec difficulté dans la jungle, Thorgal y affronte un fauve avant que Kriss réussisse à capturer un Cham. Elle séduit également facilement Tjall pour le convaincre d'abandonner leurs compagnons car Thorgal, blessé, les freine.
Pendant ce temps, Jolan est présenté à Tanatloc qui lui révèle être son arrière grand-père et donc, par conséquent le grand-père de Thorgal. Cette généalogie explique les pouvoirs dont est doté le garçon, qui lui permette, notamment, de guérir à distance les blessures de son père. Mais cela donne aussi l'idée à Variay qu'une fois Tanatloc mort, Jolan devra lui succéder sur le trône.
Thorgal remis, il part avec Aaricia à la poursuite de Kriss qu'a suivi Tjall et finit par les rattraper juste avant l'entrée de la cité de Mayaxatl, capitale des Chams sur laquelle règne Ogotaï.
Comme prévu, Tanatloc meurt et Variay intronise Jolan comme son héritier direct à la tête du peuple Xinjin.
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THORGAL : LA CITE DU DIEU PERDU est le 12ème tome de la série, publié en 1987, et le quatrième chapitre du CYCLE QÂ.

Thorgal et Kriss pénètrent en premier dans la cité de Mayaxatl, laissant Aaricia et Tjall derrière eux pour qu'ils puissent venir les secourir si besoin est. Ils entrent en contact avec un espion Xinjin infiltré sur place qui leur signifie le but exact de leur mission : tuer Ogotaï et récupérer son casque. Mais Thorgal refuse d'éliminer qui que ce soit. Alerté par la présence de cet intrus dans leurs murs, les Chams capturent alors Thorgal puis Aaricia. Tjall réussit à leur échapper. 
Emprisonné dans une cellule, Thorgal revoit en songe le film de ses origines depuis la mort de sa mère lors de son accouchement jusqu'à la folie qui a rongé son père et le conflit qui l'a opposé à son grand-père. Réveillé, il est conduit de force jusqu'à un autel au sommet d'une pyramide pour yn être sacrifié en place publique avec Aaricia.
Heureusement, Kriss et Tjall interviennent et les aident à éviter ce sort funeste. Ils se réfugient à l'intérieur du temple, mais dans le mouvement Tjall est mortellement blessé. Kriss, elle, atteint l'appartement de Ogotaï qui a pris Aaricia en otage pour se protéger. Il se sert de ses pouvoirs pour vieillir subitement Kriss quand Thorgal surgit et l'affronte.
Aaricia abat Ogotaï et, avec Kriss et Thorgal, quitte Mayaxatl à bord du vaisseau du défunt seigneur des Chams. 
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THORGAL : ENTRE TERRE ET LUMIERE est le 13ème tome de la série, publié en 1988, et le cinquième (et dernier) chapitre du CYCLE QÂ.
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Une fois chez les Xinjins (chez qui Kriss les a menés), Thorgal et Aaricia sont arrêtés par les gardes de Variay qui refuse de leur rendre leur fils. Le couple est enfermé avec Arghun dans un endroit terrible appelé la bouche du soleil, une cavité exposée à un soleil ardent dont la chaleur et la lumière sont réfléchies par les cristaux qui la tapissent.
Uebac, rival de Variay, le fait arrêter. Jolan, séquestré, réussit à s'échapper en empruntant un passage secret et retrouve Kriss à qui il rend sa jeunesse et sa beauté grâce à ses pouvoirs. Toujours aussi ingrate, elle le prend alors en otage afin de couvrir sa retraite.
Variay aide Thorgal, Aaricia et Arghun à sortir de la bouche du soleil puis tue Uebac qui, avant de mourir, révèle que Kriss est partie avec Jolan. Thorgal et Arghun se lancent à leur poursuite, découvrant en route les cadavres des Xinjins qu'elle a laissés derrière elle.
Les deux hommes réussissent à récupérer Jolan mais Kriss leur échappe.
Variay consent à laisser repartir le garçon avec ses parents mais Arghun choisit de s'installer parmi les Xinjins.

J'ai lu pour la première fois cette saga pratiquement quand elle a été publiée en en empruntant les tomes au fur et à mesure qu'ils sortaient et été achetés par la bibliothèque municipale. A cette époque, j'étais un fan assidu de ce qu'écrivait le scénariste Jean Van Hamme, avec une préférence pour les séries XIII et Thorgal, et un admirateur du dessinateur Grzegorz Rosinski, et c'était une passionnant feuilleton qui se déroula au cours de ces cinq albums.

Depuis, bien du temps a passé, mes goûts ont beaucoup changé, j'ai découvert d'innombrables autres auteurs, séries, mais j'ai toujours gardé une affection particulière pour ces épisodes d'un titre que j'ai par ailleurs totalement cessé de suivre. En accédant à l'intégrale en un volume du Cycle Qâ, paru en 2003, il y a un petit moment, j'ai pris des notes pour établir un résumé de l'intrigue et en analyser la construction, en éprouver la structure, vérifier si elle demeurait aussi efficace que dans mes souvenirs. Et j'ai pensé qu'un de ces jours, ce serait une base pour en rédiger une critique.

C'est toujours remarquable quand on découvre qu'une histoire qui vous a fait vibrer enfant ou adolescent continue à produire cet effet sur vous à l'âge adulte : on apprécie que la mémoire ne vous a pas trahi et qu'un récit reste bon, en ayant résisté au temps passé, conservant son pouvoir d'attraction, d'évasion.

Le fait est que si Jean Van Hamme est un scénariste qui a beaucoup (vraiment beaucoup) écrit, et parfois à tort et à travers, quitte à rendre médiocre une série pourtant longtemps très forte (comme, par exemple, XIII, dont le concept, déjà bien inspiré par les romans de Robert Ludlum, dont les films de la saga Jason Bourne ont été adaptés), il avait avec le Cycle Qâ atteint une apogée dans son abondante carrière. Son épopée (dont la qualité s'étend aux tomes précédents ces cinq tomes là et à quelques-uns qui suivent dans la série Thorgal) est très solidement bâtie, doté d'un rythme palpitant avec des rebondissements foisonnants, et une galerie de personnages mémorables.

S'il ne fallait retenir que trois éléments essentiels dans cette saga, ce serait :

- 1/ les révélations concernant le passé de Thorgal dont on découvre qui est le père et le grand-père. Toute cette partie a des accents shakespeariens étonnants, avec une naissance dramatique, la folie qui s'empare du père, l'antagonisme mortel avec le grand-père, et pris en tenailles entre ces deux hommes Thorgal et son propre fils Jolan. Cette filiation tragique articule un mélodrame fantastique sur fond de mythologies viking et maya et est captivante de bout en bout grâce au talent de Van Hamme pour délivrer ses coups de théâtre.

- 2/ La création de Kriss de Valnor. Vous connaissez l'aphorisme de Hitchcock : "meilleur est lé méchant, meilleur est le film", et avec cette sublime garce de Kriss, on en a une flamboyante illustration. Dès la première scène, la première page des Archers, nous apparaît une créature charismatique, vénéneuse, fatale, sans scrupules, qui donne le "la" à toute la saga. Comme Tjall, le neveu d'Arghun, nous sommes sous le charme de Kriss de Valnor tout en sachant qu'elle est inaccessible et dangereuse, mais ces deux aspects nous la rendent précisément irrésistible. C'est un personnage génial, qui anime tout le Cycle Qâ (et qui reviendra ensuite hanter d'autres épisodes ultérieures, jusqu'à alimenter un spin-off à part entier).

- 3/ Ce bloc de cinq chapitres constitue une oeuvre en soi. Si vous n'avez pas lu les albums précédents, le récit est quand même parfaitement compréhensible, et une fois arrivé à la fin de l'aventure, on peut s'en tenir là. La densité du propos n'a d'égal que la fluidité avec laquelle Van Hamme parvient à injecter une telle profusion d'informations, de situations, de personnages sans jamais noyer le lecteur. Chaque rôle est fortement incarné (tellement bien que lorsque l'un d'eux est sacrifié, comme Sigwald, on le quitte avec regret), chaque péripétie est intense, la narration (majoritairement parallèle à partir du tome 10, chapitre 2 de la saga) est maîtrisée en nous baladant d'un camp à l'autre (en territoires Cham et Xinjin), au gré de décors hallucinants.

Visuellement, c'est aussi un sommet pour ce grand dessinateur qu'est Grzegorz Rosinski : cet artiste polonais a imposé avec la série Thorgal (mais aussi d'autres productions comme Hans, écrit par Duchâteau ; La Complainte des Landes Perdues, écrit par Dufaux ; La Vengeance du Comte Starbeck, écrit par Sente ; ou ses autres collaborations avec Van Hamme sur Western ou Le Grand Pouvoir du Chninkel) un style expressionniste et raffiné dont ces tomes représentent le meilleur aspect (depuis La vengeance du comte Starbeck, il a opté pour des illustrations en couleurs directes, aussi belles mais au rendu très différent).

Peut-être davantage encore que les personnages, ce sont les décors qui frappent chez Rosinski : il est capable de dessiner des sites prodigieux, exotiques, spectaculaires, en s'appuyant sur des références familières et précises mais en y ajoutant une touche d'excentricité qui fait la différence avec de banales reproductions.
Et le Cycle Qâ lui fournit de quoi s'amuser, entre le tournoi d'archers d'Umbria, la jungle des Chams, la cité Mayaxatl, les grottes des Xinjins, la bouche du soleil (magnifique idée pour une prison), les vaisseaux extraordinaires empruntés à plusieurs reprises par les personnages.

Toutefois, les héros du récit disposent tous de physiques mémorables : si Thorgal est un archétype du héros de bande dessinée d'aventures (beau, athlétique, ténébreux, avec cette petite balafre sur la joue), tous ceux qui l'entourent dans cette histoire sont conçus de manière à imprimer puissamment le regard du lecteur dès leur première apparition.
Bien entendu, Kriss de Valnor domine la distribution, mais c'est aussi parce que Rosinski n'en a pas seulement une superbe femme, sexy et dominatrice, il a surtout su ne pas en faire que ça, sachant ne pas sombrer dans une figure de bombe sexuelle et n'hésitant pas à la malmener quand le scénario l'afflige. Aaricia se pose comme le contrepoint de cette maîtresse-femme, avec sa blondeur, son attitude maternelle (qui n'occulte pas un esprit combatif).
Arghun avec sa jambe de bois et sa barbe rousse, Tjall et sa jeunesse tragique, Jolan dont l'enfance est très bien figurée, le prêtre Variay à l'apparence très crédible, le menaçant Ogotaï, bénéficient tous de designs très étudiés.

Même si vous ne (re)lirez pas cette saga avec la même approche que moi, pour qui elle a le goût d'une madeleine de Proust, allez-y, revenez-y sans crainte : c'est un quintet absolument admirable, écrit avec dextérité et somptueusement mis en images. Un authentique classique, qui porte beau ses trente ans.

lundi 26 janvier 2015

Critique 563 : SPIROU N° 4006 (21 Janvier 2015)


"L'événement" de la semaine, c'est le retour dans la revue de la série Les Nombrils, que je ne connais pas (et qui ne m'a pas convaincu, du reste). 

J'ai aimé :

- Benoît Brisefer : Le gorille blanc (5/9). Biloulou entraîne Benoît pour une promenade dans la savane où ils tombent sur des braconniers, qui vont du coup passer un sale moment...
Alors que l'histoire a  dépassé les 30 planches et plus de la moitié de ses épisodes, l'intérêt ne retombe pas : c'est certes très classique et gentillet, mais efficace, avec un rythme bien entretenu. Le seul hic, c'est que pour l'instant, à aucun moment, Benoît n'a été mis en difficulté. On s'interroge aussi sur la manière dont les auteurs vont relier les deux fils de leur récit, avec leur héros d'un côté et tonton Placide de l'autre.
Les dessins de Garray sont toujours très bien, impersonnels mais avec un découpage fluide et des personnages bien campés. 

- Une aventure de Spirou et Fantasio : La grosse tête (8/9). Le sérum de vérité concocté par le comte de Champignac et qui a eu des effets ravageurs sur la relation de Spirou et Fantasio devient une arme redoutable pour les rebelles du Bretzelburg contre le régime en place...
Pour son avant-dernier épisode, cette histoire continue de se concentrer sur la lutte armée au Bretzelburg : Makyo et Toldac écrivent pour la peine le retour d'un personnage mémorable de QRN sur Bretzelburg et s'amusent avec l'élixir de Champignac. Même si cela demeure enlevé, on a quand même le sentiment que le thème central de l'album (les effets néfastes de la notoriété) a été remplacé en cours de route au profit d'une aventure plus délirante sans grand lien apparent.
Téhem, par contre, reste toujours aussi inspiré et livre des planches débordant d'énergie.

- Mélusine. Clarke met (enfin) un point final à son feuilleton sur le trafic dans l'école : une conclusion malicieuse.

- Le Royaume : A vos ordres, mon capitaine ! (2/2). Suite et fin du diptyque entre le maladroit forgeron François et la débrouillarde Sophie Bellesec dans les troupes du roi.
Benoît Féroumont boucle son récit avec sa verve coutumière et c'est un régal : en peu de pages, il nous offre de l'action et du sourire, à l'image de la chute (prometteuse pour la suite, qu'on espère rapide).
Le dessin, très expressif, est jubilatoire, souligné par un découpage très dynamique.

- Rob. Décidément ce pauvre Clunch est en pleine crise d'identité (après avoir dû subir le vrai-faux bug de son robot il y a quelque temps...) : James et Boris Mirroir tirent un peu sur la corde mais s'en sortent avec cet esprit absurde qui donne tout son sel à la série.

- Zizi chauve-souris. L'héroïne, toujours aussi teigneuse, de Trondheim et Bianco a fort à faire avec le nouveau mec de sa mère, qu'elle essaie de faire partir. Du caractère et de la drôlerie à revendre dans ces trois nouveaux strips.

- L'Atelier Mastodonte. C'est la fête puisqu'on a droit à deux pages cette semaine : les auteurs continuent de s'amuser au jeu du "qui est qui" : Mathilde Domecq met Trondheim en boîte, Obion poursuit son trip "Blueberry", et Trondheim décrypte comment Bianco séduit, sans les confondre, les filles. Jouissif.

- Tash et Trash. Dino envoient ses deux zozos à la pêche : ça mord de façon irrésistible. / Capitaine Anchois. Floris met en scène un rendez-vous amoureux qui tourne évidemment mal : j'adore.

- Les Nombrils ont aussi droit à la dernière page, ce qui fait que Dad de Nob est absent cette semaine...

En direct de la rédak donne la parole à Dulac et Dubuc, les auteurs-artistes des Nombrils (il faut quand même que je me renseigne sur ce titre parce que son succès me laisse perplexe). On apprend aussi que la vedette du n° 4010 sera (comme suggéré par le vainqueur d'un des "défis Spirou" de 2014) Spip, qui tapera l'incruste dans plusieurs séries de la revue.
Les aventures d'un journal revient sur les origines de Buck Danny, que Charlier développa à partir de quelques pages écrites par Georges Troisfontaines.

La semaine prochaine : le Club des Huns débarque, et Tamara (apparemment) gicle - deux bonnes nouvelles !

dimanche 25 janvier 2015

Critique 562 : FABLES, VOLUME 20 - CAMELOT, de Bill Willingham, Mark Buckingham, Barry Kitson, Gary Erskine, Russ Braun et Steve Leialoha


FABLES, VOLUME 20 : CAMELOT rassemble les épisodes 130 à 140 de la série créée et écrite par Bill Willingham, publiés en 2013-2014 par DC Comics dans la collection Vertigo. 
Les dessins sont signés par Barry Kitson (# 130 avec des finitions de Gary Erskine), Mark Buckingham (# 131-137, avec des finitions de Russ Braun pour les # 135 à 137), Russ Braun (# 138) et Steve Leialoha (# 139-140).
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- Junebug (# 130. Dessiné par Barry Kitson, avec des finitions par Gary Erskine). L'installation des Fables se poursuit à New York dans l'ancien château de Mr Dark. June et Rodney, deux anciens soldats de l'Adversaire (Geppetto) repentis, emménagent avec leur petite fille, Junebug. Celle-ci est naturellement excitée par sa nouvelle vie et ses parents, pour qu'elle se calme, l'autorise à aller visiter le château. Elle va y faire des rencontres inattendues et parfois inquiétantes.

C'est une coutume de la part de Bill Willingham : pour aérer ses intrigues et permettre aussi à son dessinateur habituel, Mark Buckingham, de souffler, il consacre régulièrement quelques épisodes centrés sur des personnages secondaires ou de simples figurants.
On retrouve donc ici June et Rodney et leur petite fille alors qu'ils arrivent au château de Mr Dark devenu la nouvelle résidence des Fables. L'histoire, anecdotique, concerne Junebug, qui explore cet endroit grouillant de monde et de créatures cachées. Elle tombe ainsi sur le repaire de souris géantes qui vont quelque peu la malmener. Mais quand elle voudra raconter ça à ses parents, ils ne la croiront pas (ou trop tard).
Tout ça est très futile et dispensable, sans surprise notable, mais vite lu. 

Barry Kitson dessine cet épisode avec ce trait lisse et peu expressif au possible qui le caractérise, tout en étant quand même aidé par Gary Erskine sur 8 pages (sans que cela apporte une amélioration au résultat). Lorsqu'on sait que le prochain projet de Willingham, après la fin de Fables, sera une série en creator-owned illustrée par Kitson, on n'est pas pressé de la lire.

- Camelot (# 131-137. Dessiné par Mark Buckingham, avec des finitions de Russ Braun pour les # 135 à 137). Rose Red sait qu'elle a été choisie par l'esprit de l'Espoir pour devenir son émissaire, mais la jeune femme ignore comment concrétiser cette responsabilité. Elle en a la révélation en rendant visite à sa soeur, Snow White, qui vient successivement de perdre son mari, Bigby Wolf, et retrouver une de leurs filles, Therese (prématurément vieillie après son séjour dans le pays des jouets, où son frère Dare a, lui, perdu la vie). 
Rose Red choisit d'incarner la possibilité d'avoir une seconde chance dans l'existence et, pour la garantir à tous tout en en assurant la sécurité des Fables, décide de réunir une nouvelle équipe de chevaliers de la table ronde, semblable à celle du roi Arthur de Camelot. Pour sélectionner ceux qui serviront à ce projet, elle convoque tous les candidats intéressés dans les royaumes.
Mais elle commence à accorder une opportunité au prince Brandish, l'ex-époux de Snow White et assassin de Bigby Wolf. Cette initiative va provoquer une scission avec Snow White, qui ordonne à ses enfants de ne plus avoir de contact avec leur tante ou ses amis.
Cependant, dans l'au-delà, Bigby Wolf retrouve Boy Blue et son fils Dare une dernière fois : le premier l'invite à se tenir prêt à ressusciter, le second va lui expliquer ce qui leur est arrivé, à sa soeur Therese et lui au pays des jouets.
En écoutant la dame du lac, Rose Red comprend que si elle a emprunté le rôle du roi Arthur, alors il lui faut découvrir qui jouera l'équivalent de Morgane mais aussi de Guenièvre : dans les deux cas, la réponse prendra une forme des plus inattendues...

Tout d'abord, en commençant la lecture de cet arc narratif, on est saisi par une certaine émotion en se rappelant qu'il s'agit de l'avant-dernier de la série : pour tout fan de la première heure, la perspective de voir s'achever cette saga bientôt constitue le terme d'une aventure peu commune.

Mais ne sombrons pas dans un sentimentalisme excessif et analysons un peu le contenu de ce récit. Bill Willingham y opère deux mouvements principaux (et un certain nombre d'autres secondaires, mais qui vont certainement accéder à toute leur dimension dans la suite et fin de Fables) : d'abord, il relie des intrigues en germe depuis quelque temps, et ensuite il prépare le final de sa série en prenant soin de ne pas en dévoiler trop (même si on devine que tout ne se terminera pas bien pour les héros).

Cela s'articule autour de la rupture entre les deux soeurs que sont Snow White et Rose Red, quand celle-ci donne une seconde chance à Brandish. C'est une attitude étonnante quand on sait que le prince vient de tuer Bigby, le mari de Snow White, par conséquent le beau-frère de Rose Red, mais logique si on suit le raisonnement de cette dernière qui veut désormais accorder à tous l'opportunité de se racheter. Il est certain que ce choix ne laissera personne indifférent, et moi-même, j'ai fait un effort pour l'accepter, mais Willingham a depuis un moment maintenant délibérément pris le parti d'éprouver aussi bien ses lecteurs que ses héros en les entraînant dans des situations complexes.

Le talent du scénariste pour nuancer les motivations et réactions de ses protagonistes est par contre indiscutable : cela aboutit à des ruptures naturelles, compréhensibles, mais aussi, dans un registre plus léger, à des rebondissements malicieux (voir la réaction des intéressés quand on découvre qui est le nouveau roi Arthur et la nouvelle Guenièvre).

C'est aussi l'occasion de revoir des figures sympathiques, mais qui s'étaient faîtes discrètes, comme Flycatcher, ou lors d'un interlude en apesanteur (mais nécessaire, et annonçant là aussi le futur) en compagnie de Bigby Wolf et Boy Blue.

Au jeu désormais récurrent de la réinterprétation des mythes et légendes, Willingham a cette fois jeté son dévolu sur les chevaliers de la table ronde, l'ascension (et la chute programmée ?) de Camelot. Il s'en sort brillamment, avec la sélection des élus de Rose Red, la position de la dame du lac (qui, avec un brin d'ironie, finit par ne plus boire que de l'eau lorsqu'elle découvre qui sera la nouvelle Morgane). En procédant à des permutations audacieuses, il parvient à dérouter le lecteur mais aussi à conduire les protagonistes à se demander comment ils vont assumer leurs nouvelles attributions.

Il n'oublie pas non plus d'entretenir la menace de Leigh Duglas (l'ex-Nurse Spratt, qui a marchandé son relooking extrême avec feu Mr Dark). Tout ces éléments devraient mener à une conclusion explosive, au potentiel dramatique exceptionnel... Même si j'espère que Willingham ne réservera pas un sort funeste à trop de personnages.

Visuellement, Mark Buckingham livre une nouvelle fois une prestation de haut niveau, convoquant parfois Jack Kirby, mais soignant surtout les décors (superbe visite guidée dans les allées du château sur deux doubles pages), les costumes (en particulier les armures, comme celle dont se voit affublée Rose Red à mesure qu'elle progresse dans son entreprise), les apparences (la dame du lac, Lancelot, Morgane, Maddy).

Cette richesse esthétique est rendue digeste par la simplicité du découpage, avec un nombre limité de cases par page, mais aux ambiances soignées grâce aussi à la colorisation de Lee Loughridge (qui se charge parfois de représenter les fonds en couleurs directes, comme dans le chapitre au paradis - à ceci près que 9 pages voient Bigby Wolf et Boy Blue évoluer dans un espace blanc : une option à la fois poétique pour imager l'au-delà mais aussi un peu paresseuse).

- Root & Branch (# 138. Dessiné par Russ Braun). Ceux qui pensait que Geppetto ne songeait plus à se venger de Flycatcher en seront pour leurs frais en découvrant comment il trompe sa vigilance.

Bill Willingham a encore des plans pour l'ancien Adversaire en chef des Fables comme en témoigne cet épisode diabolique. C'est un amuse-bouche mais qui promet une revanche terrible.

Russ Braun, qui a prêté main-forte à Buckingham sur la fin de l'arc de Camelot, prend cette fois les commandes et livre de belles planches, au trait sûr et aux détails précis.

- The Boys in the Band (# 139-140. Dessinés par Steve Leialoha.). Danny Boy retrouve son ami Seamus McGuire à la Ferme après une longue séparation, et le convainc de regagner leur royaume. Joe Shepherd, Peter Piper, et Briar Rose les accompagne dans un voyage mouvementé.

Pour cette histoire en deux volets, d'un intérêt tout relatif, Bill Willingham recourt à une narration qui fait la part belle à la voix-off du narrateur. On y apprend ce qui a provoqué la chute originelle des royaumes des Fables et le périple du groupe de personnages est assez animé pour ne pas ennuyer. Mais  cela demeure dispensable et convenu.

Par ailleurs, c'est à l'encreur habituel de Buckingham, Steve Leialoha, qu'est revenue la mission de mettre ce récit en images et il faut avouer que le résultat est très laid, avec des personnages bâclés et des décors à peine traités.

Malgré quelques épisodes mineurs, ce tome est globalement passionnant et graphiquement plaisant. Plus que dix chapitres, dans un recueil à paraître en Mai prochain, avant la fin : Bill Willingham saura-t-il terminer en beauté ?

jeudi 22 janvier 2015

Critique 561 : SPIROU HORS-SERIE "JE SUIS CHARLIE" (16 Janvier 2015)

La couverture de ce n° par Yoann.

Avant tout chose, ce n'est pas une critique stricto sensu car ce hors-série de Spirou ne se prête pas à une analyse : c'est un numéro en hommage aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo, en soutien aux familles, et en faveur de la liberté (de la presse, d'expression). On n'est donc pas là pour distribuer des bons et des mauvais points.

Ce numéro est d'ores et déjà un énorme succès, puisque après un premier tirage épuisé, une nouvelle impression massive est en cours. C'est peut-être une victoire dérisoire, mais la mort des artistes, journalistes et collaborateurs de Charlie Hebdo aura permis à beaucoup de monde de retrouver le chemin des maisons de la presse. Souhaitons juste que cela continue car la culture et l'information demeurent les premières lignes de défense contre l'obscurantisme. 

Le bandeau de ce hors-série annonce que 150 auteurs se sont mobilisés, avec un bouclage précipité (la revue a été réalisée en un week-end), pour honorer la mémoire de tous ceux qui sont tombés sous les balles des barbares (dont je ne veux pas citer les noms car il ne le mérite pas).

En lisant ces pages, on découvre en effet une copieuse collection d'illustrations mais aussi de textes et de bandes dessinées inédites. Les sentiments exprimés sont très variés, mais l'émotion domine, palpable, poignante. Frédéric Niffle avait promis un numéro combatif, non pas inspiré par le ressentiment, la colère, l'envie de vengeance, mais plutôt par esprit de résistance et de solidarité. Cela est répété dans le très bel et sobre édito, notamment lorsqu'il est dit ceci :

"Spirou n'est pas un journal politique.
"Spirou est un journal de divertissement.
"Mais depuis toujours, Spirou défend la liberté, la solidarité, la tolérance, l'amitié, l'intelligence et l'humour.
"Sans liberté de la presse, pas de démocratie.
"Sans liberté de création, pas d'édition, et les bandes dessinées que vous lisez ici n'existeraient pas.
"Sans liberté, pas d'humanité.
"Ce hors-série n'a qu'un but : vous faire réfléchir aux valeurs que nous partageons. Protéger ces valeurs demande une vigilance de chaque instant. De tous : adultes comme enfants."

Le sommaire indique qu'une large part (la plus importante) de ces 52 pages a été réservée à des dessins et quelques textes où les contributeurs ont, en une ou quelques images, quelques lignes, disent leur indignation, leur chagrin, leur peur, leur volonté de poursuivre leur travail.

Bien qu'il soit aisé, en surfant sur le net, de trouver une bonne quantité des dessins publiés, je n'ai pas voulu en poster abusivement pour cet article car j'aimerai que vous achetiez ce numéro, qui ne coûte que 2,40 E - un prix extrêmement abordable. Ne faîtes pas non plus de la spéculation en vous en procurant un exemplaire pour le revendre ensuite à un prix élevé : restez dignes. Parce que TOUS les bénéfices seront reversés en faveur de Charlie Hebdo et des familles des victimes.
Même si vous n'achetez pas Charlie Hebdo, pour quelque raison que ce soit, vous pourrez au moins en achetant ce hors-série de Spirou aider ce journal mais surtout les proches de ceux qui sont morts.

La liberté d'expression est un principe avec lequel il ne faut pas transiger. 

Ne pas être d'accord avec le style d'un journal ne signifie pas que ce journal insulte qui que ce soit. Nous vivons dans un pays qui autorise à se moquer de tout, dans le cadre de la loi, c'est un privilège rare, précieux. Réfléchissez que si, dans le futur, cela ne devait plus être le cas, non seulement la presse mais NOUS TOUS ne serions plus libres de nous exprimer.  

C'est aussi ce qui délimite rire de tout (car Charlie Hebdo rit de toutes les religions, de tous les partis politiques, de toutes les institutions, de toutes les autorités) et dire n'importe quoi en se réclamant de la liberté d'expression.

Les gens qui ont été tués le 7 et 8 Janvier dernier ne faisaient pas l'apologie du terrorisme, ne tenaient pas des propos antisémites, ne criaient pas au complot. C'était simplement des dessinateurs qui voulaient nous faire rire, des journalistes qui voulaient nous faire réfléchir et réagir, des policiers qui assuraient l'ordre public et notre sécurité, de simples citoyens de confession juive en train de faire leurs courses dans un hyper-marché casher. Des êtres humains exécutés par des illuminés.

Ceux qui les ont assassinés se réclamaient de Allah, prétendaient vouloir venger le Prophète, en abattant des artistes, des journalistes, des policiers, des juifs. Ils prétendaient défendre une religion, ses pratiquants, et n'ont contribué qu'à accabler tous ceux qui sont de confession musulmane et qui pratiquent leur foi dans le respect de leur culte et de la communauté nationale. Ils ont tué des innocents, des gens comme vous et moi, après avoir été radicalisés, en espérant provoquer une guerre de civilisations.

Depuis ces attentats, certains font passer ces tueurs pour des martyrs, des héros ; d'autres délirent sur des conspirations (ourdies par les autorités françaises, juives, américaines), divaguent en affirmant que les victimes ne sont pas mortes ou si elles le sont, c'est parce qu'elles le méritaient. Comment peut-on souscrire à de telles théories ? Comment peut-on penser qu'on mérite de mourir pour avoir dessiné, écrit, parce qu'on était juif ou musulman (car ces "vengeurs" de l'Islam ont aussi tué des musulmans comme eux) ?

Depuis ces terribles jours, d'autres déversent leur haine en pointant que le problème, ce sont les musulmans, tous autant qu'ils sont. Là aussi, comment peut-on emprunter de tels raccourcis ? Comment peut-on salir la mémoire de ceux qui, musulmans ordinaires, intégrés, sont tombés sous les balles de barbares qui servaient un Islam déformé, prétexte à une haine de l'autre avant tout ?

C'est contre cela que certains dessins sont présentés dans ce numéro. Contre les amalgames, contre la bêtise ordinaire ou criminelle, contre la peur, contre l'oubli.
Et POUR la sagesse, la mémoire, la tolérance, la résistance.

Beaucoup d'artistes citent Cabu dans leurs images : c'était la figure emblématique de Charlie Hebdo mais aussi du dessin de caricature pour toute une génération, au-delà du journal dont il était un pilier, parce que, comme moi, il était devenu populaire en participant à Récré A2 où William Leymergie l'avait sollicité pour être aux côtés de Dorothée, Jacky, Corbier. En perdant Cabu, c'est aussi un personnage de leur enfance que plein de monde a perdu. Sa mort apparaît doublement injuste, terrible, car, en plus d'être un caricaturiste politique, c'était cet homme qui avait dessiné à la télé pour les enfants.

D'autres contributeurs ont mis en scène leurs propres héros face à la tragédie, ou se sont mis en scène eux-même pour parler de leur vocation de dessinateur. Matthieu Bonhomme a ainsi réalisé ce superbe portrait d'Esteban qui m'a profondément ému par sa simplicité et sa force évocatrice.
Alain Dodier avec Jérôme K. Jérôme Bloche, Alex Lopez avec Adeline, Willy Lambil avec Blutch et Chesterfield (les Tuniques bleues), Lewis Trondheim et Guillaume Bianco avec Zizi chauve-souris, Christian Darasse avec Tamara, Libon avec les Cavaliers de l'Apocadispe, Fabrice Parme avec Seccotine, Netch avec Bulbox, Boris Mirroir avec Rob et Clutch, Frank avec Broussaille, Delaf et Dubuc avec les Nombrils, Fabien Vehlmann et Bruno Gazzotti avec les enfants de Seuls, Dab's avec le Club des Huns, Denic Lelièvre avec Pic et Zou, et Nob avec Dad ont aussi produit des images ou des planches admirables, sensibles, intelligentes.


Quant à Fabrice Perre, Nicoby (qui en profite pour resituer historiquement Charlie Hebdo), Guillaume Bouzard, Fred Neidhardt (pour deux planches essentielles sur la caricature en Algérie), Matthieu Sapin, Isa, Ruben Del Rincon (là aussi pour deux pages formidables, inspirées par Franquin), Jean-Paul Krassinsky et Marie Gloris Bardiaux-Vaïente, Hubert, Eric Maltaite, Fabrice Tarrin (qui évoque justement l'époque de Récré A2 avec Cabu), et 5 pages de L'Atelier Mastondonte (avec Lewis Trondheim, Pascal Jousselin, Alfred, Obion, Benoît Féroumont, Jérôme Jouvray, Guillaume Bianco, Mathilde Domecq), puis Joan et Julien Neel, ils ont aussi livré des pages souvent très justes sur tout ce que cela a pu, à eux et à nous, inspirer.

C'est vraiment un beau numéro, qui vous serre souvent la gorge - non pas en vous angoissant mais en vous émouvant - , vous fait sourire parfois. Un numéro d'après, pour après. Pour ne jamais oublier.
Merci. Et bravo.

mardi 20 janvier 2015

Critique 560 : WONDER WOMAN, VOLUME 4 - WAR, de Brian Azzarello, Cliff Chiang, Goran Sudzuka et Tony Akins


WONDER WOMAN : WAR rassemble les épisodes 19 à 23 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (# 21-23) et Goran Sudzuka (# 19 avec Tony Akins et l'intégralité du # 20), publiés en 2013 par DC Comics.
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Sur une terrasse de building avec piscine (figurant le mont Olympe), Apollon parlemente avec Dionysos et Artémis sur son règne et les menaces qui le mettent en péril : en effet, il n'arrive pas à mesurer le danger réel que représente Wonder Woman et il est inquiet à propos d'une vieille prophétie annonçant que le dernier fils de Zeus (Zeke, enfanté par la mortelle Zola, amie de l'amazone) éliminera celui qui l'empêchera d'accéder au trône.
Cependant, à Londres, le groupe uni autour de Diana dresse un bilan de la situation (qui est complexe) : Orion, Héra, Lennox et Arés ont tous un point de vue différent au sujet du fils de Zola et Zeus mais aussi à propos de la conduite à tenir face à Apollon et ses alliés.
Enfin, le Premier Né affronte Poséidon qui détient son épée, sous le regard de Cassandre.

Ces nouveaux épisodes concluent la deuxième "saison" de la série telle qu'elle a été relancée par DC Comics et confiée aux bons soins de Brian Azzarello, qui en a tiré une version à la fois inattendue et percutante. C'est, comme pour son héroïne, l'heure de faire le point.

Pour les bons points, on peut dire que le scénariste et son dessinateur en chef, Cliff Chiang, ont réussi à redonner du lustre à un personnage qui n'avait pas eu droit à de tels égards depuis fort longtemps : Wonder Woman est redevenue une héroïne singulière, attractive, dans une production  divertissante et adulte, commercialement gagnante. Chiang, notamment, a su re-créer visuellement Diana en la relookant de manière sobre et efficace. Azzarello a modifié sensiblement des points concernant ses origines, ses pouvoirs, en l'intégrant à un vaste tableau où se mêlent les figures revisitées du panthéon grec mais aussi du Jack Kirby's Fourth World avec le retour des New Gods. A eux deux, ils ont tiré le meilleur de cette réinvention pour proposer une série qui en définitive se démarque nettement du lot commun des super-héros pour se diriger vers un fantastique baroque.

Dans le recueil précédent, Azzarello et Chiang sont parvenus au coeur de l'entreprise - la succession de Zeus sur le trône de l'Olympe sur fond de complots entre différentes factions de dieux convoitant la place du patron. Pourtant, la lecture des derniers chapitres aboutissait à un sentiment brouillon, parasité par un casting trop abondant, des lignes narratives confuses : la série allait s'en relever et savoir négocier la suite avec le même brio qu'au début de sa relance ?

Premier constat : ce recueil renoue avec un certain swing décapant comme aux premiers jours, c'est un "page-turner" très efficace.

Azzarello paraît résolu à faire le tri, ou du moins à être plus lisible, plus clair : la lutte de pouvoir est mise en avant et les belligérants sont facilement identifiables, avec des motivations qui sont plus nettes. C'est une bataille disputée mais passionnante, même si l'affrontement entre le Premier Né et Poséidon (qui perdu de sa superbe) puis celui où Apollon charge Artémis de régler son compte à Wonder Woman au lieu de le faire lui-même, après avoir assuré quelque temps auparavant qu'il n'en ferait qu'une bouchée, manque de conviction. On a alors l'appréhension qu'Azzarello ne se  contente que d'honorer le minimum syndical en matière d'action (alors que c'est un auteur réputé pour ses comics violents).

Mais il semble surtout que cela soit une manoeuvre, assez habile convenons-en, pour souligner le niveau de puissance du Premier Né et le degré de résistance de Wonder Woman. A priori le duel entre ces deux-là ne laisse guère de place au suspense tant le premier est supérieur mais cette idée que l'héroïne puisse être réellement, de façon crédible, vaincue offre une vision pour le moins dérangeante et donc accrocheuse.

A partir de là, il faut que le scénariste s'y entende pour convaincre le lecteur que Diana ne pourra venir à bout de cet adversaire redoutable qu'en usant de ruse et d'intelligence, avec le renfort de ses amis (même si, dans l'affaire, les actions d'Arès manquent quelque peu de panache)... Et il faut bien admettre que ce qu'Azzarello a retrouvé en rythme, il l'a perdu en intensité. D'où cette persistante faiblesse à passionner le lecteur car la psychologie des personnages n'a jamais été suffisamment développée pour contrebalancer l'action classique.

L'autre souci, c'est que la qualité graphique qui faisait merveille auparavant est en décalage avec l'évolution de l'intrigue. Les styles similaires dans l'élégance d'artistes comme Chiang et Goran Sudzuka (qui a en quelque sorte pris la place de doublure officielle tenue jusqu'alors par Tony Akins, même si celui-ci réalise encore quelques planches) ne convient guère à une bande dessinée qui misent sur des confrontations physiques. 

Demeurent des ambiances, des décors, des designs très originaux, mais il manque du punch et de variété dans l'exercice si spécifique des combats de comics super-héroïques, avec des ennemis qui se balancent des coups, atterrissent plusieurs mètres plus loin, se relèvent et repartent à l'assaut.

Malgré ces réserves, il y a quand même un mieux notable avec le précédent album, en particulier dans les scènes intermédiaires : Wonder Woman administre à Orion une réplique bien sentie sur son comportement machiste d'une manière surprenante, Cassandre révèle la raison de son conflit avec Lennox et cela est pertinent pour qui sera capable de resituer le personnage dans la mythologie. Une source de jubilation pour les fans de Kirby et de son Quatrième Monde correspond à l'usage du "boom tube" dans une séquence visuellement mémorable. Et la fin du 23ème épisode est très impressionnante tout en étant graphiquement dans la retenue, avec un découpage magnifique.

Il est clair que la série, qui avait démarré formidablement, connaît une stagnation, voire une régression ;  ses auteurs, engagés dans un récit très dynamique, préférant toujours l'intrigue à ses acteurs (parfois réduits à des sujets sans substance, à l'image de Zeke, un bébé qui traverse les batailles les plus acharnées sans que ses protecteurs semblent s'en préoccuper outre mesure). Visuellement aussi, les partis pris du début ne sont plus aussi convaincants, malgré une esthétique toujours séduisante mais avec une sérieuse carence dans le punch.

Tout cela finit par former un ensemble bancal, avec des personnages desquelles on se détache. Dommage, même si un sursaut n'est pas exclu car l'équipe artistique ne manque pas d'atouts. Reste à savoir si elle saura faire les bons choix pour redresser la barre...

Critique 559 : WONDER WOMAN, VOLUME 3 - IRON, de Brian Azzarello, Cliff Chiang, Tony Akins et Goran Sudzuka


WONDER WOMAN : IRON rassemble les épisodes 13 à 18 et l'épisode 0 de la série, écrits par Brian Azzarello, publiés en 2012-2013 par DC Comics.
Les dessins sont signés par Cliff Chiang (#0, 15-16 et 3 pages du # 18), Tony Akins (# 14, avec Rich Burchett ; # 17, avec Amilcar Pinna) et Goran Sudzuka (#18, avec 7 pages par Tony Akins).
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- # 0. Dans ce récit, on découvre la jeunesse de Wonder Woman qui, à travers un rite initiatique sur l'île de Thémyscira, doit prouver sa bravoure. Elle attire l'attention du dieu de la guerre qui décide de lui inculquer l'art du combat en lui donnant pour mission de tuer le Minotaure.

Comme pour toutes les séries du "New 52", un épisode 0 a été produit pour permettre aux lecteurs de mieux situer les origines des héros DC : Brian Azzarello s'acquitte de cet exercice en adoptant une narration étonnamment rétro (alors que jusqu'à présent son run brillait par son approche atypique), en utilisant une voix off, des récitatifs. Ce procédé semble avoir été choisi pour adresser un clin d'oeil  à la genèse même de Wonder Woman, rappeler sa longévité comme personnage, et distinguer ce qui y est raconté de ce qu'on a déjà lu jusqu'à présent sous la plume d'Azzarello.
Mais ce "gadget" ne dispense pas son auteur de raconter des choses importantes pour mieux appréhender l'héroïne, notamment la relation qui l'a uni à War, présenté comme son tuteur, son mentor - une relation conflictuelle, qui souligne déjà le caractère affirmé de la jeune femme (quand le Minotaure est à sa merci mais qu'elle refuse de le tuer).
Cela légitime surtout la formation de guerrière de Diana, mais révèle aussi son empathie, ce qui en fait une figure dotée d'un vrai relief. C'est la première fois que la part psychologique du personnage est abordée avec cette importance, au sein d'une série où l'action prime.

Cliff Chiang illustre cela parfaitement grâce à un trait épuré qui lui permet de représenter Diana de manière crédible dans ses jeunes années, dans un cadre à l'exotisme bien dosé, des ambiances fortes mais subtiles. Son encrage un peu épais, avec des zones noires profondes, donne une texture particulière à l'histoire qui ressemble à ce dont on peut se souvenir, sans être encombré de détails. Et encore une fois, le design des personnages est remarquablement original, évitant tous les clichés de l'imagerie du panthéon et des amazones.

- # 13-18. Zola accouche  et donne naissance à un garçon, de fait un nouvel héritier de Zeus. Mais sa progéniture est aussitôt kidnappée et Wonder Woman lui promet de la retrouver. Elle est accompagnée pour cela de Lennox, War, Hera, Siracca, Milan, Orion (l'un des New Gods de Jack Kirby), Strife, et quelques autres. De son côté, Apollo organise une réunion de dieux. Par ailleurs encore, en Antarctique, des chercheurs découvrent la tombe du Premier Né, qui va opérer son retour en force.

Mine de rien, ces épisodes marquent la deuxième année de la série depuis sa relance, et force est de constater que le niveau baisse sensiblement après une première "saison" très accrocheuse. En même temps, c'était assez prévisible au vu des efforts consentis par Azzarello au cours des 12 premiers chapitres pour revitaliser le personnage et développer une intrigue épique.
Avoir réussi à donner un véritable nouvel élan à Wonder Woman, qui en impose à nouveau, en la débarrassant de tout ce qui en faisait une héroïne ayant moins d'aura que d'autres vedettes du DCU (comme Green Lantern, Batman), voilà assurément le meilleur de la série : on lit à présent les aventures d'une femme forte, charismatique, qui n'a pas peur de se battre, mais qui comporte une vraie noblesse (parce qu'elle ne tue pas sans raison en premier lieu). Elle a depuis le début été un soutien infaillible pour Zola et ses origines modifiées en font désormais l'égale des dieux qui se mettent parfois en travers de son chemin.
Brian Azzarello a atténué tout ce qui pouvait conférer trop de glamour au personnage, sa féminité n'est plus un élément déterminant (notamment en ayant écarté très vite la relation mère-fille entre Hyppolita et Diana).
En vérité, Wonder Woman est moins une série super-héroïque qu'une histoire avec des surhommes, des dieux, des monstres, ce qui la distingue du tout-venant par leur ambiguïté morale et physique. L'intrigue développée ne se révèle que progressivement, nourrissant un authentique suspense.

Bien entendu, le projet doit aussi beaucoup à la conception graphique de Cliff Chiang. Cet artiste au style plutôt raffiné n'a pas hésité à soigner les composantes visuelles les plus horrifiques du récit et à relooker un casting abondant.

Mais cette charge de travail ajoutée à une capacité de production déjà moyenne a son revers : en ne dessinant pas tous les épisodes, parfois en se contentant juste d'en signer quelques planches, il doit céder la place à des collaborateurs occasionnels plus ou moins doués.
Dans le présent recueil, il n'intervient que sur trois épisodes sur sept : c'est frustrant quand on voit avec quel brio il représente un dieu comme War (avec ses membres continuellement ensanglantés comme stigmates de ses victimes de guerre - une idée simple mais intelligente et impressionnante). Son trait anguleux et un peu gras renforce cette apparence brute, conforme à l'ancienneté des divinités. Le Premier Né est également une réussite, qui est immédiatement mémorable.

Mais cela n'excuse pas d'autres éléments : par exemple, le costume de Diana possédait un raffinement séduisant au début mais qui, à la longue, est devenu un peu absurde pour la même raison (le collier ou le bandeau à son bras gauche en forme de WW tous les deux). Chiang pêche aussi par le manque de variété dans l'expressivité de ses personnages ou ses décors urbains.

Tony Akins supplée donc Chiang avec un talent inégal. Le remplacement est plus convaincant avec Goran Sudzuka (qui fut déjà la doublure de Pia Guerra sur Y the last man, écrit par Brian K. Vaughan), un artiste méconnu et mésestimé qui mérite mieux que ce rôle de fill-in.

En s'étoffant, la série a aussi instauré une distance avec ses lecteurs, principalement à cause d'une distribution trop riche (jugez-en plutôt : Aphrodite, Apollo, Arès, Artémis, Demeter, Dionysus, le Premier Né, Héphaïstos, Héra, le Haut-Père des New Gods, Orion, Lennox, Siracca, Stryfe, War, Zola...) : tout ce monde ne peut pas exister avec le même relief.

Azzarello, avec la venue au monde du bâtard de Zeus, fruit de ses amours avec Zola et les diverses machinations du panthéon pour tirer profit de l'absence du père des dieux, a fort à faire pour animer tout cela et le rendre intéressant. L'apparition du Premier Né complexifie encore une fresque déjà fournie. Du coup, on a le sentiment que Diana se démène avec beaucoup trop de monde contre elle, elle paraît submergée comme l'est le lecteur.

Pour toutes ces raisons-là (scénario proche de l'obésité, inconstance graphique), ce troisième volume déçoit mais, et c'est tout le paradoxe de la série, donne toutefois envie de découvrir comment le scénariste, ses dessinateurs et son héroïne vont pouvoir s'en sortir.

lundi 19 janvier 2015

Critique 558 : WONDER WOMAN, VOLUME 2 - GUTS, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Tony Akins


WONDER WOMAN : GUTS rassemble les épisodes 7 à 12 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#7-8 et 11-12) et Tony Akins (# 9-10), publiés en 2012 par DC Comics.
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Diana (aka Wonder Woman), Hermès et Lennox se rendent à Florence en Italie pour obtenir l'aide d'un autre dieu : l'héroïne veut acquérir une série d'armes bien spéciales pour tenir tête aux adversaires qu'elle compte dans le panthéon. 
Son arsenal à disposition, elle suit Hermès aux enfers pour passer un marché avec Hadès : il s'agit de récupérer Zola (enceinte des oeuvres de Zeus, dont on est toujours sans nouvelles) qu'il retient en otage. Par ailleurs, Stryfe tente de nouer une alliance avec Arès, et Héra veut se venger de Wonder Woman. Apollon, de son côté, oeuvre aussi à de sombres desseins...

Après le premier volume (Blood), Brian Azzarello reste sur ses positions et continue à remodeler, de manière toujours aussi énergique, le personnage et l'univers de Wonder Woman : pas de doute, ces nouveaux épisodes secouent toujours autant l'image de l'amazone et de ses entreprises tout en confirmant que l'auteur développe une intrigue sur le long terme. Pour cela, il profite à fond de l'opportunité offerte par le reboot des comics DC, sans se préoccuper de la continuité en place avant la mini-série Flashpoint à l'origine de cette refonte, ne conservant que ce qui lui est utile (l'île du Paradis, les amazones, le panthéon des dieux grecs, et l'inévitable affrontement sur fond de guerre de succession à cause de la disparition énigmatique de Zeus).

Si on cherche du divertissement, de l'action et de la singularité dans l'écriture, on est aussi bien servi dans ce deuxième tome que dans le premier : le rythme ne faiblit pas et la lecture est donc facile, la succession de péripéties, de coups tordus, va crescendo, et le casting s'élargissant offre des potentialités très prometteuses et déjà mémorables. 

La série s'enrichit de "subplots", ces pistes narratives secondaires (comme la grossesse de Zola, quasiment arrivée à son terme, et qui réserve une surprise). Mais Azzarello donne la primauté à l'action, au mouvement, qui définit plus que tout les comportements de Diana (et de ses alliés ou ennemis). Pas d'introspection ici, mais quand même des dialogues mordants qui révèlent des caractères bien trempés, à la mesure de situations très tendues (comme lorsque Diana est mise à l'épreuve par Hadès).

C'est en particulier la redéfinition des dieux grecs qui illustre le mieux la méthode Azzarello : comme pour Wonder Woman, il en brosse des portraits originaux, mordants. Ainsi, de manière habile, on se demande à quoi s'attendre avec les prochaines divinités que rencontreront Diana et Hermès, et dans quel environnement. La diversité des décors  est au diapason de cette "revue d'effectifs", mais si on voyage dans cette série, on n'est jamais perdu, chaque station faisant l'oeuvre d'un soin particulier : l'Italie, les Enfers, Damas, l'Olympe sont rapidement identifiables et mémorables. 

Le scénario pose aussi un regard sur le renouvellement démographique des amazones d'une façon si détonante, si osée, qu'on peut, même sans être (comme c'est mon cas) un spécialiste de Wonder Woman, être assuré que ça n'avait jamais été dit auparavant (la séquence fera date).

Visuellement, Cliff Chiang demeure l'artiste en chef de cette version, quand bien même encore une fois il ne signe pas l'intégralité des épisodes de cet album. 
Sa qualité la plus frappante réside à nouveau dans la représentation déroutante qu'il donne des dieux grecs, que ce soit Hadès (et son trône) ou Apollon, mélangeant des éléments modernes et d'autres plus traditionnels, jouant avec les clichés pour mieux les personnaliser, en empruntant au registre horrifique ou fantastique ou animal. Cette approche peut déconcerter au point de réclamer un temps d'adaptation au lecteur mais ensuite il est acquis que cette interprétation aboutit à un impact durable, très dépaysant, avec des ambiances puissantes. 

Le découpage est simple, des pages constituées de peu de cases en moyenne selon une grille qui n'a rien de fantaisiste (4 à 5 vignettes disposées en bandes classiques), mais cela participe aussi à la vigueur du récit. 
Esthétiquement, ni Chiang ni Tony Akins (qui réalise des remplacements très honorables, même si son trait n'a pas un rendu aussi abouti et singulier que celui de son partenaire, avec un encrage un peu trop appliqué de Dan Green) ne sont de stricts artistes réalistes, leurs images ne regorgent pas de détails superflus, mais ce type de graphisme sert superbement ce type de narration. Plutôt qu'une imitation photographique, on a là une recherche pour rendre accessible ce qui est par définition étrange, farfelu, effrayant, dans ce cortège de mythologie revisitée, d'emprunts à l'épouvante, d'héroïne improbable (car il faut bien avouer qu'avec son costume, Wonder Woman sort de l'ordinaire).

Il faut aussi dire un mot des magnifiques couvertures que signe Cliff Chiang (que ce soit pour les épisodes qu'il dessine ou ceux qu'il délègue à Akins) et qui manie un second degré étonnant en faisant référence aux portraits des pin-ups des années 50, mi-pulp, mi-pop, avec une Wonder Woman fixée dans des poses iconiques, valorisant sa bravoure, son audace, mais avec un zeste bienvenu de dérision.

On ne sait pas trop où cette aventure va nous mener, mais les talents d'Azzarello, Chiang et Akins suffisent à nous laisser embarquer dans ce périple traversé par des créatures étranges et une héroïne qui a gagné dans l'opération une véritable nouvelle jeunesse, une attractivité indéniable. Dans ce projet, l'intrigue compte (pour l'instant du moins) plus que la psychologie des personnages, mais la série n'oublie pas de donner à Wonder Woman une crédibilité et une féminité tout à fait à part.

samedi 17 janvier 2015

Critique 557 : SPIROU N° 4005 (14 Janvier 2015)


Bonne nouvelle : Le Royaume de Benoît Féroumont revient (et pour deux semaines d'affilée) ! Le Labo fait aussi son retour pour nous expliquer l'énergie solaire.

J'ai aimé :

- Benoît Brisefer : Le gorille blanc (4/9). Au village de M. Mbili, Benoît rencontre grâce à Biloulou le sorcier de la tribu qui croit lui aussi à l'existence du gorille blanc (symbole de bonheur) et pour preuve, il l'a vu alors qu'il était tout jeune. Tonton Placide, lui, découvre qu'un attentat se prépare contre le président mais il est neutralisé...
Dans l'interview qu'on peut lire en préambule de cet épisode, le dessinateur Pascal Garray détaille la réalisation de cette histoire et sa méthode de travail (à l'ancienne, il fait tout, tout seul). C'est aussi pour cela que j'apprécie cette lecture : Benoît Brisefer a un côté "old school" assumé et maîtrisé.
Le récit tient en haleine semaine après semaine et il a la force classique des bandes dessinées sans prétention mais bien menées.

- Une aventure de Spirou et Fantasio : La grosse tête (7/9). Prisonniers de rebelles du Bretzelburg, Spirou et (surtout) Fantasio comprennent la réalité de la situation de crise que traverse le pays.
Alors que l'aventure progresse vers son dénouement, Makyo et Toldac renversent habilement les rôles en faisant de Fantasio à nouveau une figure héroïque, tandis que Spirou continue de se comporter comme une diva. Ce faisant, cet épisode rend de manière troublante à la lumière des récents tragiques événements contre la rédaction de "Charlie Hebdo" un bel hommage à la liberté de la presse, une presse éducative et de combat, via l'évocation du "Moustique" qui a inspiré le chef des rebelles Helmut Khoule.
Téhem continue d'animer visuellement ce récit avec la même énergie depuis le début.

- Mélusine. Clarke reprend l'enquête dans l'école avec un gag savoureux mais par certains côtés (dé)culotté (en effet, on ne voit pas souvent des filles - et des démons - tout nus dans les pages de la revue).

- Le Royaume : A vos ordres, mon capitaine ! (1/2). François le forgeron dirige maintenant les troupes du bon roi mais peine à imposer son autorité, encore moins lorsqu'une fille se présente pour s'engager.
Benoît Féroumont revient pour un récit en deux parties de 9 pages chacune, et c'est un pur bonheur : comme il l'explique dans l'interview de la rubrique "En direct de la rédak", il a trouvé l'inspiration dans les buddy movies/series en s'appuyant sur un couple mixte, et donne encore une fois un rôle en or à une figure féminine (l'irrésistible Sophie Bellesec).
Le plaisir est total, avec des dialogues enlevés et des situations inspirées. Le meilleur, c'est que ça continue la semaine prochaine !

- Minions. Didier Ah-Koon et Renaud Collin proposent encore une fois un superbe gag sans paroles, à la chute imparable. Du travail d'orfèvre.

- Givrés ! Amalric et Madaule mettent en scène leurs drôles de créatures dans une satire bien sentie sur les smartphones : efficace.

- Capitaine Anchois. On est encore gâté avec une double ration de la série de Floris : le gag en une page est impeccable, et le strip en fin de revue du même tonneau.

- Le Labo : Energie solaire. Jean-Yves Duhoo est rare dans la revue mais sa bande dessinée éducative est toujours un rendez-vous à ne pas manquer : on y apprend vraiment un tas d'information sous une forme divertissante et très documentée. Ce pourrait être austère, c'est passionnant.

- Zizi chauve-souris. La chauve-souris de Trondheim et Bianco est-elle tombée amoureuse d'une souris ? Trois strips bien ironiques et toniques pour cette série jubilatoire.

- Rob. Clutch n'est-il pas en train de prendre goût au travestissement depuis que son ex-patron l'a dragué ? James et Boris Mirroir brodent avec talent sur la tolérance dans cette série toujours surprenante d'absurdité.

- L'Atelier Mastodonte. Jérôme Jouvray s'amuse de la détresse de Nob, puis Obion doit identifier son collègue Alfred lors d'un jeu. Malicieux et superbement dessiné : c'est désormais la coutume.

- Tash et Trash. Dino est égal à lui-même : son strip en trois cases me ravit toujours.

- Dad. Comment regarder tranquillement sa série télé préférée quand Bébérinice veut sortir ? La réponse dans le gag de la semaine de Nob, toujours au sommet de son art (voir di-dessous).

En direct de la rédak donne donc la parole à Féroumont, et annonce le retour des Nombrils (que je découvrirais pour ma part) la semaine prochaine.
Les aventures d'un journal revient sur la série Mirliton de Macherot, écrite avec Cauvin : l'occasion de voir que ce dernier a travaillé pour une de ses idole, qui n'a pourtant guère apprécié l'expérience.
La rubrique Cartes Blanches permet aussi à Trondheim de produire un gag très marrant avec Spip (qui sera la vedette du n° 4010).

Les abonnés ont la chance aussi d'avoir en supplément un bien beau poster de Spirou, Fantasio et compagnie par Munuera.

vendredi 16 janvier 2015

Critique 556 : EN ATTENDANT QUE LE VENT TOURNE, de Blaise et Robin Guinin


EN ATTENDANT QUE LE VENT TOURNE est un récit complet écrit et dessiné par Blaise Guinin, mis en couleurs par Robin Guinin, publié en 2011 par Casterman.
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C'est l'été, le temps des vacances pour les enfants. Trois gamins, Pierrot (le narrateur, un blondinet timide mais futé), Florentin (un rouquin à lunettes entreprenant) et Xavier (la casquette toujours sur son crâne nu et au tempérament vindicatif), décident de construire une cabane dans un arbre.
Lorsque Xavier doit s'absenter pour passer une semaine chez son père, divorcé de sa mère, Florentin et Pierrot commencent leur ouvrage sans lui.
Quand Xavier découvre que ses copains ne l'ont pas attendu et que la cabane est achevée, il la détruit par dépit. Pierrot et Florentin se  demandent qui a pu commettre ce méfait lorsque les jumeaux Brossard et la petite Lucie débarquent sur les lieux pour récupérer les planches pour bâtir une cabane de leur côté.
Il est paraît clair que ces derniers sont responsables et les trois amis entreprennent de se venger. Ils s'en prennent d'abord à Lucie en la surprenant quand elle est seule. Mais même quand la vérité éclate sur l'identité du coupable, la situation continue à dégénérer... Jusqu'à la tragédie ?

Le comble pour une histoire bâtie autour d'un mensonge est que ses auteurs semblent mentir eux-mêmes au lecteur en lui promettant dès la première page que le dénouement sera dramatique. En attendant que le vent tourne, même s'il n'est pas par ailleurs dénué de qualités, est un récit qui illustre parfaitement cela : promettre beaucoup (trop) sans tout tenir.

Cet album de 132 pages aborde son sujet avec adresse : Blaise Guinin qui a écrit et dessiné cette histoire, aidé par son frère Robin aux couleurs, met en place avec efficacité son intrigue et ses protagonistes. On lui sait gré de mettre en scène des enfants en évitant toute mièvrerie, au contraire il montre parfaitement à quel point ces gamins font preuve de volonté pour le meilleur - construire une cabane - et le pire - s'obstiner à se venger en voulant la mort de leurs ennemis. 

La situation est exposée de telle manière que le lecteur en sait plus que les personnages. Nous savons donc que les coupables ne sont pas ceux désignés par les circonstances et par le véritable responsable lui-même. A mesure que les choses s'aggravent, nous en mesurons le caractère à la fois dérisoire et dramatique. La cruauté, la bêtise des deux camps adverses (avec d'un côté l'entêtement du groupe des trois garçons à en découdre sans lésiner sur les moyens, et de l'autre l'attitude frustre et provocatrice des jumeaux), mais aussi la figure de l'innocence prise entre ces deux feux (incarnée par Lucie), la naissance de l'amour et la difficulté à en faire l'aveu, le pardon sans poids face à l'esprit de vengeance, tous ces éléments forment un ensemble de scènes, une palette d'émotions, très forte, très prenante.

Seulement voilà, quand on arrive au terme de ce récit, on a la désagréable sensation que Blaise Guinin s'est joué de nous. En soi, rien de bien grave : bien des histoires s'appuient sur la mystification, mais l'intérêt de ce type de procédé narratif réside dans le fait qu'on l'ignore jusqu'à la fin. Or, ici, on nous promet un drame... Devant, à l'évidence, l'auteur a reculé, peut-être pour ne pas produire une bande dessinée dont la résolution aurait été trop terrible. C'est plus embêtant car cela s'appuie sur un suspense dans les dernières pages qui met mal à l'aise et aboutit à un dénouement semblable à un texte qu'on aurait corrigé pour ne froisser la sensibilité de personne. 
C'est dommage car ce qui aurait pu être une BD dérangeante et poignante ne parvient qu'à être une production plus mineure, comme si son auteur avait eu peur de sa propre ambition. Frustrant.
NB : En vérité, des interférences éditoriales ont pesé sur l'écriture de l'histoire - précision utile et nécessaire à apporter a posteriori, et qui m'a été communiquée par Robin Guinin (voir le commentaire qu'il a laissé à la suite de cette critique).

Visuellement, le dessin de Blaise Guinin séduit par sa simplicité mais aussi par ses qualités évocatrices. L'action n'est pas précisément située, ce village, sa montagne, sa forêt, deviennent du coup des décors universels (même si les prénoms et noms des personnages indiquent qu'on est quand même en France).
L'économie de traits n'empêche pas les acteurs de l'histoire d'être expressifs, avec des visages et des attitudes très justes. Et le découpage, lui aussi minimaliste, avec une moyenne de trois cases par planche, est bien pensé, avec de belles compositions, de valeurs de plans variées.

Que Robin Guinin soit crédité en couverture n'est pas usurpé car la qualité de sa colorisation est déterminante dans l'album : il utilise une palette nuancée, à la fois très lumineuse, délicate, et qui précise bien l'écoulement du temps, les ambiances, dans un cadre bucolique magnifiquement valorisé ainsi. Sans lui, il est indiscutable que cette bande dessinée n'aurait pas cette attractivité.

On peut donc déplorer que l'éditeur n'ait pas laissé son auteur raconter l'histoire telle qu'il l'avait prévue (en menaçant de façon consternante de ne pas la publier !). A cause de cet interventionnisme, ce récit complet demeure un ouvrage habile mais qui aurait pu (du) aller plus loin encore. On le finit un peu insatisfait malgré d'indéniables atouts : un étrange sentiment en vérité.