mardi 31 octobre 2017

THE DEUCE (Saison 1) (HBO / OCS)


J'avoue, bien piteusement, n'avoir jamais suivi les précédentes séries, pourtant réputées fameuses, créées par David Simon, comme The Wire/Sur Ecoute ou Treme, mais ce n'était qu'une question de temps avant que je fasse connaissance avec l'oeuvre de cet ancien journaliste engagé associé au romancier de polars George Pelecanos. The Deuce aura donc été l'occasion : produite par HBO et diffusée en France sur OCS, cette première saison (sur les trois que devrait compter le projet) en huit épisodes de 60 minutes (hormis le pilote qui en dure 85) est pourtant né après plusieurs idées refusées par la chaîne. Plus désabusé que cynique ou opportuniste, Simon a investi dans un sujet périlleux : raconter comment, à l'aube des années 1970, l'industrie du X a bouleversé le milieu de la prostitution et l'économie du cinéma en faisant croire à une révolution des moeurs.

Le résultat est passionnant et magistral.    

 Frankie Martino, Paul Hendrickson et Vincent Martino (James Franco et Chris Coy)

1971, New York. The Deuce est le surnom argotique de la 42ème Rue où tapinent les prostituées, surveillées par leurs proxénètes, eux-mêmes sous dans le viseur de la police. Vincent Martino tient un bar dans cette artère où vient se désaltérer toute cette faune urbaine, l'établissement appartient à un restaurateur coréen qui se désole de l'image de son commerce et veut céder son affaire.

Ruby, Vincent et Candy (Pernell Walker, James Franco et Maggie Gyllenhaal)

Car, en vérité, tout ce beau monde est complice : les autorités procèdent aux arrestations ponctuelles et arbitraires des filles pour que la Mairie donne le sentiment de contrôler cette débauche et garde la ville propre, mais les flics reçoivent des pots-de-vins des barmen en échange de leur protection et les macs font tourner leurs putes en attendant que l'une d'elles soit relâchée.

 Bobby Dwyer et Vincent (Chris Bauer et James Franco)

Bobby Dwyer, le beau-frère de Vincent, qui travaille sur des chantiers de construction, souhaiterait se reconvertir dans un business moins pénible et plus lucratif et c'est, de manière inattendue, qu'il va pouvoir exaucer son souhait. Frankie, le frère jumeau de Vincent, est un flambeur qui doit beaucoup d'argent à la mafia italienne. L'un des caïds conclut un marché avec les frères Martino, qui y mêle Bobby : d'abord il confie la gestion d'un ancien bar gay à Vincent pour y blanchir leur argent sale puis Frankie veille à la récolte des fonds encaissés par des cabines clandestines de projection de films pornos dans des vidéo-clubs et enfin Bobby dirige un immeuble abandonné transformé en "salon de massage" (une couverture pour une maison close).

C.C., Reggie et Larry (Gary Carr, Tariq Trotter et Gbenga Akinnagbe)

Tout en graissant la patte des flics, les italiens profitent de l'assouplissement de la législation sur les moeurs avec ces combines. Mais, ce faisant, ils révolutionnent rapidement le marché de la prostitution et du porno. Les macs acceptent à contrecoeur de laisser leurs filles travailler dans les "salons" pour éviter les arrestations intempestives de la police et les clients dangereux : entre le loyer qu'ils versent à Bobby et le profit qu'ils tirent de ce nouveau mode d'exploitation, ils restent gagnants même s'ils ne sont plus les maîtres de la rue. Les affaires prospèrent pour tous : les Martino, la mafia, la police, les proxénètes. 

Eilen Merrell alias "Candy"

Trois femmes traversent cet univers masculin. D'abord, il y a "Candy", de son vrai nom Eilen Merrell : elle a fui son père violent et gagne sa vie en tapinant tout en payant l'éducation de son fils laissé à sa propre mère. Refusant d'être sous la coupe d'un mac, un soir, elle se fait tabasser par un client : c'est le déclic pour qu'elle décide d'arrêter la prostitution et tenter sa chance comme actrice de films X amateurs. Assimilant rapidement les ficelles du métier et les opportunités qu'offrent l'évolution de la loi sur la pornographie, elle aspire à passer derrière la caméra en gagnant la confiance d'un réalisateur.

Abigail Parker (Margarita Levieva)

Ensuite, il y a Abigail Parker : cette étudiante issue d'une bonne famille interrompt sur un coup de tête des études universitaires prometteuses pour être indépendante. Après quelques petits boulots aliénants, elle se fait embaucher par Vincent comme barmaid et devient sa maîtresse. Libre et intelligente, tenant à son autonomie, elle s'interroge sur les raisons qui poussent les putes à rester aux ordres de leurs macs - et aidera l'une d'elles à s'en sortir.

L'agent Chris Alston et Sandra Washington (Lawrence Guillard Jr. et Natalie Paul)

Enfin, il y a Sandra Washington : cette journaliste noire et ambitieuse rédige des articles sans intérêt dans un petit journal mais enquête sur les activités de la Deuce. Elle questionne d'abord les prostituées jusqu'à être arrêtée en leur compagnie une nuit et c'est ainsi qu'elle rencontre l'agent Chris Alston, policier intègre grâce auquel elle met à jour le réseau de corruption généralisé qui règne sur cette artère. Ils deviennent amants mais, malheureusement, l'article qu'elle écrit est censuré, faute d'une source dûment nommée - ce que refuse d'être Alston, dont le nouveau capitaine de son district entend bien, avec son aide (et contre une promotion), procéder à un grand nettoyage parmi tous les ripoux sous son commandement.

Les tapineuses de la Deuce

1972. Le film Gorge Profonde sort dans toutes les salles et obtient un triomphe : le monde est en train de changer et l'industrie du sexe, depuis la rue jusque dans les studios de tournage, s'emballe, entraînant avec eux tous ceux qui saisiront cette opportunité et laissant sur le carreau les autres, refusant d'embarquer...

Tous les articles, dans la presse ou sur le Net, sont unanimes et je ne serai donc pas original en m'alignant : The Deuce est un "instant classic", un chef d'oeuvre. L'écriture est extraordinaire de justesse, les acteurs fabuleux, la réalisation somptueuse, on ne peut qu'être impressionné par la qualité de la production et son audace et son intelligence.

Même si des figures se distinguent dans ce foisonnant récit, il s'agit d'une série chorale, et l'ambition de David Simon et George Pelecanos est immense. Cela ne leur suffit pas de reconstituer une époque de manière plus vraie que ne le ferait un documentaire, ils utilisent ces voix multiples, cette diversité de points de vue pour embrasser leur sujet de la façon la plus complète et nuancée possible. Et tout cela en évitant tout racolage.

Bien entendu, comme The Deuce est diffusée aux Etats-Unis sur une chaîne à péage comme HBO, cela permet de montrer tout ce qu'un grand Network interdirait : la nudité, la violence (verbale et physique)... Mais passez votre chemin si vous espérez vous rincer l'oeil en suivant cette saison (et les prochaines aussi à mon avis) car le regard posé sur ce milieu, ce décor, les êtres qui l'animent, est d'une vibrante humanité et exempt de tout jugement moral. Nulle glorification des macs, aucun glamour chez les travailleuses du sexe, pas d'héroïsme rassurant chez les flics, et profil bas chez les complices. Le constat qu'on en tire est celui d'une Amérique au carrefour de son Histoire : en 1971, le pays est encore déchiré par le conflit au Vietnam, le mouvement hippie s'est fané, tout un chacun doit se débrouiller pour survivre dans un environnement brutal et morose... Sans se douter que le pire est encore à venir avec le "Watergate", le retour des vétérans au pays, le fossé entre l'euphorie du disco et la rage du punk : en somme, la fin d'une grande illusion dans le territoire de la seconde chance, là où tout est possible du rêve au cauchemar. 

Le capitalisme sauvage va bientôt s'imposer et marchandiser de fond en comble la société : cela esst illustré par l'éclosion du cinéma porno contre le commerce des corps dans la rue, les salons de massage qui cachent des bordels et le cinéma qui procure les plaisirs jusqu'alors interdits du sexe en toute légalité. Gorge Profonde, le film étendard de cette révolution, dans lequel l'héroïne, incarnée par Linda Lovelace (incarnée fugacement par une actrice dans le dernier épisode de la saison lors d'une "première" à New York), a un vagin dans la gorge, deviendra ironiquement le surnom donné à l'informateur qui permettra de faire éclater le scandale des écoutes placé dans une permanence du Parti Démocrate par le camp Républicain sur ordre de Richard Nixon, ensuite destitué.

La 42ème Rue est un théâtre fascinant et abject à la fois : la mysoginie y est omniprésente et assumée, sans complexe, les filles y sont exploitées et quand elles sont fatiguées réprimées, les clients viennent se soulager de leurs frustrations dans des chambres sordides et si les putes sont tabassées ou tuées, personne ne les pleure. Ni les proxénètes écoeurants d'indifférence, pensant plus à l'argent perdu, ni les flics protégeant les commerçants contre des enveloppes de cash, ni la municipalité qui organisent un simulacre de service d'ordre pour nettoyer la rue durant quelques heures chaque semaine.

Ces individus, victimes ou malfrats, témoins ou clients, Simon et Pelecanos (avec le concours sur quelques épisodes de Richard Price, autre cador de la série noire) ont voulu les représenter avec le concours de collaboratrices - la moitié de la saison est réalisée par des femmes. Les acteurs eux-mêmes ont investi dans le projet en s'impliquant totalement dans leurs rôles mais aussi en qualité de co-producteurs. On peut aisément deviner le souci de livrer une oeuvre politique, militante, mais surtout équilibrée, lucide dans cette participation exceptionnelle à cette société en mutation où personne n'a les mains propres.

On retiendra particulièrement les prestations sensationnelles de James Franco (lui aussi derrière la caméra le temps de deux épisodes) dans les rôles des frères Martino (dont les modèles ont fourni des anecdotes sur cette époque aux auteurs) et de Maggie Gyllenhaal, prodigieuse de finesse. Mais le trio de macs campés par Gary Carr, Tariq Trotter et Gbenga Akinnagbe, le policier honnête joué par Lawrence Guillard Jr. ou les partitions interprétées subtilement par Margarita Levieva et Natalie Paul sont aussi remarquables.

Huit épisodes, c'est en vérité bien peu pour tout ce que promet The Deuce, mais la densité, l'intensité et la régularité de cette première saison en fait une série incontournable qui, comme Westworld sur la même chaîne, devrait assurer de beaux jours à son diffuseur en quête d'un successeur à Games of throne sur le point de s'achever.  

lundi 30 octobre 2017

INFINITY : ROYAUMES EN RUINE, de Jonathan Hickman et Jim Cheung, Jerome Opena et Dustin Weaver


Récemment, j'ai eu une idée un peu folle : (re)lire les grandes sagas produites par Marvel depuis House of M. Je ne les achète cependant plus lors de leurs sorties depuis Fear Itself (2011), un des events les plus mal-aimés (mais pour lequel je conserve, en lui reconnaissant des défauts, une vraie affection) - les raisons principales étant que je me suis lassé de ces blockbusters trop fréquents, promettant à chaque fois que "plus rien ne serait comme avant", et aussi parce qu'elles parasitent trop de séries, obligées de s'aligner sur ce qu'elles racontent. Je peux aussi ajouter que les équipes créatives de certaines sagas me séduisent moins que d'autres, et subséquemment que je déteste le procédé qui consiste à confier les dessins à deux (ou plus) dessinateurs (ce qui ôte au projet toute cohérence graphique).

Mon ambition a fait long feu quand j'ai compté le nombre de recueils qu'il me faudrait acquérir pour réviser (et l'argent qu'il me faudrait débourser pour les acquérir). Plus tard peut-être... En attendant, j'ai quand même saisi une belle occasion, à bas prix, avec Infinity : Royaumes en ruine, publié par Panini Comics, qui collecte les six épisodes de la saga écrite par Jonathan Hickman et dessinée par Jim Cheung, Jerome Opena et Dustin Weaver. Même si l'intrigue englobait aussi des épisodes des séries Avengers et New Avengers (alors aussi écrites par Hickman) plus quelques tie-in (plus ou moins dispensables), j'espérai comprendre l'essentiel. Voyons si cela a été le cas...


Pour améliorer l'efficacité des Avengers, Iron Man et Captain America ont décidé d'en réformer la composition en en faisant une vraie petite armée : une campagne de recrutement auprès de héros humains, de dieux, de mutants, d'inhumains et d'extra-terrestres a été ouverte - accueillant notamment Ex Nhihilo et Abyss (avec lesquels l'équipe de base s'est d'abord battu), descendants d'une ancienne race très puissante, les Bâtisseurs, prétendant être à l'origine de toutes les formes de vie dans l'espace et décidant donc lesquelles sont dignes d'exister encore. Dans leur viseur : la Terre.
Parallèlement, le groupe des Illuminati (ou New Avengers, formé de Iron Man, Mr. Fantastic, Namor, Black Panther, Dr. Strange, le Fauve et Black Swan) interviennent régulièrement, dans le plus grand secret contre une série de phénomènes à grande échelle, les "incursions", lorsqu'un monde d'un univers parallèle menace d'entrer en collision avec la Terre, quitte à sacrifier ces mondes. La bande est aussi en possession des gemmes d'infinité, les artefacts les plus puissants de l'univers. 


Les Bâtisseurs détruisent la planète Galador, pourtant protégés par les Chevaliers de l'espace, sous les yeux de Captain Universe, observant les événements avec impassibilité car elle les sait inéluctables. D'autres extra-terrestres (en particulier des skrulls, des métamorphes) se réfugient discrètement sur Terre mais l'organisation du S.W.O.R.D. (chargée de surveiller ces intrusions) le remarquent et en avisent les Avengers. Saisissant la menace des Bâtisseurs qui approchent, les héros décident de partir à leur rencontre dans l'espace pour les affronter. La Terre alors (presque) sans défense (à l'exception de quelques justiciers secondaires), Thanos a la voie ouverte pour la conquérir et y prendre une chose qu'un de ses espions a localisée chez les inhumains.


Les Avengers s'allient à d'autres forces extra-terrestres pour contrer les Bâtisseurs mais la puissance de ces derniers les dépassent. J'Son de Spartax convainc les résistants de négocier une trêve (quitte à sacrifier la Terre) et Captain America envoie alors Thor comme émissaire. Les inhumains menacés par un lieutenant de Thanos, Black Bolt contacte les Illuminati pour les prévenir qu'en vérité Thanos veut retrouver son fils caché dans un village avec d'autres membres de son peuple et Dr. Strange se charge alors de le localiser le premier. Hélas ! le sorcier suprême ignore qu'un autre complice du titan a lu ses pensées...


Grâce à la ruse de Captain America et la force de Thor, les Avengers parviennent à rassembler les forces du conseil galactique ayant abdiqué devant les Bâtisseurs. Avec le renfort de prisonniers de guerre, les héros reprennent l'avantage progressivement et libèrent des planètes de leurs oppresseurs. Sur Terre, Thanos défie en personne Black Bolt qui gagne du temps pendant que son frère Maximus évacue Attilan, cité des inhumains, et n'active une bombe explosant au-dessus de New York. Les brumes terrigènes se libèrent sur les civils dont certains étaient des inhumains en sommeil : parmi eux, Thane, le fils de Thanos.


Thanos, d'abord dépassé par la manoeuvre de Black Bolt, réagit vite. Un de ses lieutenants s'occupe de retenir Thane pendant que le titan se déplace au Wakanda pour y récupérer un joyau d'infinité. Il découvre sur place le phénomène des "incursions" et l'existence des Bâtisseurs, dont la situation est désormais compromise maintenant que Captain Universe est de retour parmi les héros. Les Avengers, apprenant que Thanos est sur Terre, préparent leur retour.
  

Les Gardiens de la Galaxie et les agents du SWORD affrontent Thanos en attendant de l'aide mais le titan a désormais retrouvé son fils, seul capable de le tuer, et a lié Black Bolt à une bombe surpuissante au Wakanda capable de faire sauter la Terre entière. Quelques Avengers réussissent à percer la flotte spatiale de Thanos pour le défier pendant que les Illuminati doivent sauver Black Bolt et désamorcer la bombe. La victoire contre le titan paraissant impossible par les seuls héros, le sort de la bataille dépend de Thane et de sa volonté de neutraliser son père...

Lors de discussions épiques, j'ai souvent dit tout le mal que je pensais de Jonathan Hickman, n'appréciant ni son style d'écriture (que je jugeai pompeuse et peu empathique avec les personnages qu'il animait) ni la conduite de ses intrigues (planifiées sur le long terme et bâties à partir de véritables diagrammes, comme il l'a déclaré lui-même, mais qui me semblaient surtout interminables et alambiquées).

Avec le recul, je ne prétendrai pas avoir retourné ma veste et trouver que des qualités à ce scénariste (qui, comme les "architectes" désignés par Marvel en 2011, a lui aussi quitté "la maison des idées" pour se consacrer à des projets en creator-owned), mais je dois lui reconnaître des mérites qui manquent beaucoup à la production de l'éditeur d'Infinity depuis. La plus évidente étant que, aux commandes des vaisseaux amiraux qu'étaient les séries Avengers et New Avengers (comme Bendis avant lui), il a su en disposer pour que leurs histoires convergent en souplesse à cette saga. Il ne s'arrêtera d'ailleurs pas là puisque, ensuite, de la même manière, mais avec encore plus d'envergure (c'est-à-dire en ajoutant au programme la gamme "Ultimate", dont la fin était scellée, puisque commercialement en chute libre), il mena tout le monde jusqu'à Secret Wars, sorte de super-event/crossover à partir desquels devaient être relancé les franchises de Marvel.

Lire Infinity sans ses à-côtés, directs ou indirects, concomitants ou pas, c'est un peu comme lire un récit réduit à sa charpente, sa colonne vertébrale. Le minimum. Mais avec tout de même du spectacle, du suspense. C'est une sorte de digest appliqué au format de la saga : on n'a que les temps forts, que les lignes fortes, les pics. Tout le reste, la chair comme l'accessoire, les compléments comme le superflu, sont ailleurs, dans les titres dédiés à soutenir la charpente, à muscler le squelette, à préciser les éléments suggérés, effleurés, survolés.

Une expérience étrange, mais en fin de compte pas désagréable. Rendre une saga centrale aussi dépendante de ses séries dérivées est risquée puisque l'auteur peut perdre le lecteur, à qui il manque des informations, une vue d'ensemble mais avec des détails assez définis. Le plus surprenant, c'est que, malgré cela, il en reste encore beaucoup à digérer justement. Observez le nombre de menaces en mouvement dans cette affaire : les Bâtisseurs, ces créateurs-destructeurs de monde (des créatures qui prolongent parfaitement Hickman lui-même posant en quasi-démiurge sur ce qui doit rester et disparaître - quand bien même, et c'est une nouveauté non négligeable, l'histoire évite toute mort d'un héros emblématique, déplorable "passage obligé" de bien des events) ; Thanos et son Ordre Noir (quoique le titan apparaît globalement peu durant ces six épisodes : il intervient le plus dans la seconde moitié, voire le derniers tiers) ; et le phénomène des "incursions" (qui, bien qu'occupant les Illuminati depuis le n°1 des New Avengers d'Hickman, ne servira vraiment qu'à déclencher Secret Wars).

La construction du récit est la suivante : un prologue (d'une cinquantaine de pages), 4 épisodes (de pratiquement 30 pages) découpés entre les événements dans l'espace (avec les Avengers et leurs alliés contre les Bâtisseurs) et ce qui se joue sur Terre (avec les inhumains et les Illuminati contre Thanos et l'Ordre Noir), un épilogue (là encore long de près de 50 pages). Cette disposition permet de bien poser le degré de puissance des menaces, puis de distinguer les actions selon leur géographie, puis de conclure en ayant de la place pour une baston qui dépote et des pistes pour le futur. Le revers de ce procédé, c'est un usage de la voix-off qui transforme de nombreuses planches en illustrations commentées de façon très solennelle (entends-tu, lecteur, la voix qui te narre la détresse des héros puis leur regain de combativité  ?).

Mais Hickman a de la chance : contrairement à Avengers vs. X-Men ou récemment Secret Empire avec ses dessinateurs qui se relaient et donnent à l'ensemble une allure aberrante (sans parler du rythme très inégal, ou des oublis dans la narration, malgré la présence d'editors censés superviser tout ça ou des réunions entre scénaristes pour unifier les séries impactées), il a droit à trois artistes à qui on a assignés une mission précise et qui s'en acquittent avec talent. Jim Cheung ouvre et ferme l'histoire (même si le dernier épisode contient aussi des planches réalisées par un autre), Jerome Opena s'amuse dans l'espace (et s'en donne à coeur joie dans des scènes parfois elliptiques mais éblouissantes) et Dustin Weaver reste sur Terre (avec quand même du biscuit puisqu'il anime les Illuminati, les inhumains, Thanos et sa clique - des trois dessinateurs, il reste quand même le plus faible mais sans non plus démériter). Bien que les mutants restent encore les plus négligés dans tout ce barnum, le nombre de personnages employés est impressionnant et Infinity donne vraiment le sentiment que le danger occupe tout l'univers Marvel, comme rarement - seuls Captain America et Thor dominent le lot, véritables meneurs, avec Black Bolt, juste après (si Marvel avait été malin, c'est à Hickman qu'il aurait confié le développement de la franchise Inhumans : d'abord parce qu'on le sent attiré par eux, et aussi parce qu'ils ne les met pas en scène comme ceux qui pourraient remplacer les X-Men).

La morale de tout cela, c'est qu'effectivement, de manière assumée, à la sortie, on a affaire à un "Avengers World" - du reste, une série à ce nom sera lancée à la fin de cette saga. Et cette sensation est concrète puisqu'elle répondait au triomphe de la franchise au cinéma et dans les comics de l'éditeur. Pour le divertissement, c'est plus spécial, mais tout de même très satisfaisant. 


dimanche 29 octobre 2017

THE PRIVATE EYE : VOLUME TWO, de Brian K. Vaughan et Marcos Martin avec Mutsa Vicente


Les cinq premiers épisodes de The Private Eye nous avaient introduits à un univers à la fois familier (dans un futur proche) et extravagant (un monde privé de l'Internet où chacun est désormais obligé, pour protéger sa vie privée, de porter un masque) jusqu'à un stupéfiant cliffhanger : le méchant de l'histoire, Khalid Deguerre projetait à lancer une fusée pour rétablir le web ! 

Sur ces bases, Brian K. Vaughan brodait un récit policier palpitant que les dessins de Marcos Martin transformait en une aventure flamboyante. Ces prémisses allaient-elles aboutir à un chef d'oeuvre ? Ou piquer du nez, écrasées par la densité de cette intrigue ou faute d'inspiration ? Réponses dans les épisodes six à dix qui concluent ce récit complet.


Le correspondant Strunk interroge à l'hôpital Melanie après son accident de la route et découvre ses liens avec le paparazzi P.I. en trouvant dans ses affaires une carte de visite de ce dernier. Et ce dernier, pendant ce temps, avec Raveena McGill apprennent dans le quartier bigarré des Tubes que Taj était en relation avec un résident de Santa Monica, aujourd'hui déserté, un certain Nebular - ignorant qu'il est aujourd'hui le complice de Khalid Deguerre, l'assassin de Taj. Les deux tueurs à la solde de Deguerre enlèvent Melanie mais l'un d'eux affrontent Strunk qui le tue tandis que le correspondant est blessé.


P.I. et Raveena se rendent au domicile de Nebular et dérobent un de ses ordinateurs portables lorsqu'il rentre justement chez lui pour le récupérer en compagnie de Deguerre. Une fusillade éclate entre les deux tandems mais le paparazzi et sa partenaire réussissent à s'échapper et à semer leurs adversaires. Chez le grand-père de P.I., ils consultent ensuite les fichiers de l'ordinateur de Nebular et découvrent les plans de la fusée que compte lancer Deguerre pour rétablir l'Internet. C'est alors qu'une reporter de la télé (équivalent moderne d'un agent fédéral) et son caméraman se présentent chez le grand-père de P.I. dont ils ont remonté la trace via Melanie.
  

Tout en se cachant, P.I. écoute la reporter interroger le grand-père et apprend que Melanie a été kidnappée tandis que Raveena cherche où Deguerre pourrait dissimuler une fusée et une rampe de lancement. Direction : l'aéroport désaffecté de Glendale.


Une fois sur place, P.I. se charge de neutraliser Nebular sur le point d'activer le lancement de la fusée pendant que Raveena va tirer Melanie des griffes de Deguerre au sommet d'un barrage hydraulique érigé au milieu de l'ancienne piste de l'aéroport. Le grand-père accepte, pour sauver son petit-fils, de mentionner Deguerre à la reporter de la télé qui s'envole en hélicoptère avec lui jusqu'à Glendale. Nebular active le décollage de la fusée avant que P.I. ne l'assomme et ne rejoigne Raveena, qui a tué Deguerre, et Melanie sur le barrage. Mais la fusée, ne prenant pas assez rapidement de la hauteur, heurte le barrage.


L'eau libérée par la destruction du barrage emporte le cadavre de Deguerre et P.I. sous les regards horrifiés de son grand-père, la reporter de la télé, Raveena et Melanie, tandis que la fusée s'écrase lamentablement. et explose.
Trois mois plus tard, les médias maquillent l'affaire en un attentat raté, commis par un soi-disant environnementaliste radical. Le grand-père de P.I. a recueilli Melanie qui, comme lui, ne se résout pas à la disparition de P.I.. Pas davantage que Raveena qui est devenue paparazzi, tolérée par Strunk qui lui remet un morceau du manteau de camouflage de P.I., la seule chose qu'on ait retrouvé de lui. Elle s'en recouvre la tête, résolue à retrouver son ami.

Comment exprimer le sentiment ressenti au terme de cette lecture ? The Private Eye a vraiment les défauts de ses qualités . 

Laissez-moi opérer une synthèse : j'ai lu cette histoire à trois reprises (une fois en ligne, lors de sa première parution sur panelsyndicate ; deux fois sur support papier, lors de sa publication en recueil chez Image Comics - il est à noter que la version traduite par Urban Comics, en un seul volume, a la particularité de respecter le format original, "à l'italienne", mais est curieusement un peu plus petit que l'album américain...) et, malgré cela, je reste frustré alors que c'est tout de même un récit très plaisant, à la narration efficace, au concept épatant, et visuellement sublime.

Mais c'est comme si je n'arrivais pas précisément à pointer ce qui me frustre au bout du compte. Je me suis donc gratté la tête et j'en suis arrivé à la conclusion suivante.

Tout auteur bâtit une oeuvre en établissant, plus ou moins consciemment, un système, en développant des procédés (certains, plus sévères, diraient des "tics"). Cela désigne son style même d'écriture, identifie ses thèmes de prédilection, pointe aussi ses limites. On peut ainsi avoir affaire à des scribes très brillants mais un peu lisses : leurs histoires se lisent facilement, rapidement, mais vous glissent dessus et s'oublient relativement vite (parfois aussi se noient-elles dans la multitude de lectures). D'autres misent sur des histoires plus accrocheuses, voire provocatrices, et privilégient ainsi le choc immédiat plutôt que la durée : on n'en retient que les grandes lignes, les sensations fortes, tout en ayant pris du plaisir à être ainsi divertis sans effort. Puis ils existent des scénaristes capables à la fois de manier des figures, originales ou non, et de les tirer à un niveau insoupçonné, qui peut carrément faire atteindre à tout le média un cap inédit : là, pas de doute, on se souviendra longtemps du résultat, on relira souvent ces albums pour en percer les secrets, les sens cachés, ou s'instruire sur la mécanique narrative. On peut aussi considérer la masse d'"écriveurs" (dixit Pierre Desproges), noircissant des pages sans prétention autre que s'amuser et distraire leurs lecteurs, avec un talent inégal : rien de méprisable (du moins tant que cela est fait avec humilité et que lesdits lecteurs savent à quoi s'en tenir).

Brian K. Vaughan est incontestablement un auteur doué, brillant, inventif - sa production parle pour lui, si bien d'ailleurs qu'il n'a guère besoin de la disséquer en interview pour nous aider à comprendre ce qu'il a voulu dire. Il fait partie de cette génération (qui est aussi la mienne - le bougre n'a que trois ans de moins que moi) pour qui la découverte de Watchmen d'Alan Moore a été une déflagration, cette bascule où nous avons compris qu'il se passait quelque chose de si puissant que plus rien ne serait jamais comme avant, non pas tant parce que l'industrie s'est mise à produire des chefs d'oeuvre équivalents à la chaîne mais parce que les "illustrés" n'étaient définitivement plus des histoires dessinées uniquement pour les enfants, ils accédaient à une sorte de respectabilité (que les plus audacieux précurseurs des années 70 ne conquirent pas, trop marginaux, trop isolés). Moore (avec Frank Miller, et Neil Gaiman dans une moindre mesure) a fait entrer la BD dans une sorte d'âge adulte où le média devenait objet de réflexion, sa matière même possédait une richesse méta-textuelle (sous le divertissement, il y avait une remise en question des codes même de la narration, du folklore).

La descendance de Moore et compagnie a abouti à tout et son contraire : quelques-uns (peu) ont voulu relever le formidable défi lancé par l'auteur britannique, faire aussi bien, pourquoi pas même mieux (Grant Morrison est obsédé par cela) ; d'autres (beaucoup plus) n'ont exploité que superficiellement ce que Watchmen montrait (le fameux courant "grim'n'gritty", interprétant le ton de la mini-série comme une vision sombre et violente des super-héros - ce qui motivera ensuite Moore à écrire en réaction à ces héritiers dégénérés des oeuvres plus légères).

Vaughan, moins revendicatif dans son ambition que Morrison, n'aspire pourtant pas moins à rivaliser, voire surpasser, le "Maître" : son parcours d'ailleurs lui ressemble (des débuts dans le mainstream au service des produits d'éditeurs puissants, puis de premières créations originales dont il cède la propriété - cf. Runaways - , et l'émancipation en passant chez des indépendants). L'écriture se nourrit de contraintes même si l'auteur en souffre : ainsi n'est-il finalement pas rare que les BD les plus marquantes d'auteurs brillants soient quand même fabriquées dans le moule d'éditeurs qui prêtent leurs jouets aux dits auteurs. Watchmen est un produit DC Comics avant d'être la BD de Moore qui a ébranlé l'industrie.

Et donc ? Je crois que, fondamentalement, Vaughan est un feuilletoniste, c'est le format qui lui convient naturellement, et sa meilleure oeuvre - Y The Last Man - en témoigne (60 épisodes, une histoire ample et intimiste à la fois, brassant quantité de questions, aussi passionnant que facile à lire). Son autre point fort est de savoir où il veut aller, comment il veut finir ce qu'il raconte (même pour Saga, qu'il songe à écrire autant de temps que sa collaboratrice Fiona Staples acceptera de l'illustrer).

Quand on s'appuie donc sur ces deux éléments (la longueur nécessaire pour développer une intrigue, la connaissance du terme de l'histoire), dix épisodes comme ceux de The Private Eye, c'est à la fois pas mal (tout ça aboutit quand même à 300 pages de lecture) et pas passez (toutes les idées à l'origine du projet, structurant ce récit au niveau narratif et esthétique, ne peuvent être utilisées). D'où cette frustration.

Le décollage raté de la fusée, qui donne cette impression de "tout ça pour ça", de pétard mouillé (littéralement, vu le cadre de la scène), est à la fois une illustration de l' "échec" du projet mais surtout des limites de son format. C'est un peu comme un film qui se déroule avec une fluidité épatante mais qui donne aussi le sentiment qu'il y manque sinon des scènes, du moins ce "je-ne-sais-quoi" qui en aurait fait un authentique chef d'oeuvre. Par exemple, dans Y The Last Man, toutes les facettes de la situation de départ étaient exposées, exploitées, et terminées sur une note magnifiquement poétique. Ici, plein d'éléments ne sont pas expliqués (et pas des moindres comme le fait que la presse et la télé aient totalement supplantées la police et le FBI), certains points sont à l'évidence disposés d'abord pour leur aspect spectaculaire (la fusée, l'objectif longtemps mystérieux de son usage) et débouchent forcément sur une déception quand on voit comment l'intrigue est menée (Vaughan insiste plus sur les efforts de Deguerre pour couvrir son projet, supprimer ceux qui contrarient sa confidentialité, que sur les raisons pour lesquelles il veut rétablir l'Internet - restaurer la société telle qu'elle était avant l'explosion du Cloud ? En tirer un profit financier cumulé à son empire médiatique ?). 

Vaughan ne prend d'ailleurs pas parti sur le fait que la société serait meilleure avec ou sans Internet - non qu'il faille une réponse tranchée, mais justement parce que cette interrogation a de quoi fournir des réponses variées et nuancées, ne diminuant en rien l'intensité dramatique de son intrigue. Son génie pour imaginer un concept se heurte ici à l'écueil d'une idée prétexte (une sorte de "What if...?", comme chez Marvel, et dans la littérature SF en général).

Ce tour de passe-passe permet certes à Marcos Martin de fournir des pages extraordinaires, au point que l'aspect visuel vole la vedette au scénario. Même si l'accélération des péripéties et la profusion des rebondissements obligent à sacrifier beaucoup là encore des trésors que distribuaient les cinq premiers épisodes, avec moins de décors, moins de masques, de costumes sensationnels, l'artiste ne ménage pas ses efforts pour mener l'entreprise à son terme. Mais au fond cela tire l'ensemble vers la performance plus que vers la BD et l'équilibre qu'elle exige avec sa partie textuelle.

Jouer : c'est ce qui semblent avoir motivé les auteurs depuis le début - jouer avec l'économie des comics, le format de publication, le support de lecture, les nerfs des lecteurs, avec l'idée d'une société si loin, si proche... Le souci d'un jeu si poussé est le risque qu'une fois la partie terminée, on en sorte amusé, voire épaté... Mais seulement jusqu'à la prochaine partie. Et si BKV et MM avaient simplement oublié dans leur délire, si brillant soit-il, qu'à la fin ni le monde de The Private Eye ni le lecteur n'en sortait bouleversés ?

vendredi 27 octobre 2017

THE PRIVATE EYE : VOLUME ONE, de Brian K. Vaughan et Marcos Martin avec Muntsa Vicente


Récemment, Urban Comics a publié la traduction de The Private Eye, écrit par Brian K. Vaughan et dessiné par Marcos Martin, en un seul volume. Je l'avais déjà acquis en v.o. mais juste avant de fermer mon blog il y a quelques mois, sans en avoir écrit une critique. Et même avant cela, j'avais lu ce récit complet au fur et à mesure de sa mise en ligne sur panelsyndicate puisqu'à l'origine ce projet avait été conçu uniquement pour être lu sur Internet (une idée de Marcos Martin), chacun payant la somme qu'il désirait (voire rien du tout) pour accéder aux épisodes (mais la parution n'étant pas régulière, la compréhension globale de l'intrigue était impactée).

Les deux co-auteurs ont longtemps hésité à publier sur support papier leur BD avant de céder sous la pression des fans. Logiquement, Image Comics, qui accueille les projets en creator-owned de Vaughan (Saga, Paper Girls...), l'a édité sous deux formules (un recueil comprenant les dix épisodes et de nombreux bonus, ou deux TPB de cinq épisodes chacun). Bien que j'ai acheté l'album intégral, je vais rédiger ma critique en deux temps pour que le résumé de l'histoire et son analyse soient plus "digestes" à lire (et aussi parce que j'ai mal dormi et que je n'ai pas l'énergie pour écrire tout d'un coup..).

Direction donc en 2076 : le "Cloud" - espace de stockage d'infos écrites et visuelles sur Internet - a "explosé" plusieurs décennies auparavant, révélant au monde entier les secrets (plus ou moins avouables) de chacun. Pour vivre désormais en préservant un peu d'intimité, les citoyens portent tous un masque en public désormais. Pour encadrer cette nouvelle société, les correspondants de la presse écrite, dite "le 4ème Etat", ont remplacé la police, tandis que les reporters de la télé occupent la place du FBI. Dans ce contexte, les paparazzi sont hors-la-loi et sont engagés par des particuliers comme des détectives privés : c'est le job du héros de The Private Eye, dont on ne connaît que les initiales, P.I....
  

P.I. reçoit la visite à son bureau de l'hôtel Château Marmont de Taj McGill qui est candidate pour un poste haut placé (sans doute dans l'armée). Craignant qu'une enquête approfondie sur elle la prive de cette promotion, elle demande au paparazzi de fouiller dans son passé et de lui remettre tous les documents compromettants qu'il trouvera. De retour chez elle, dans un immeuble luxueux, Taj est surprise de trouver dans son appartement son collègue Khalid Deguerre qui, la soupçonnant de vouloir dévoiler un de ses projets, l'assassine puis se retire en lui dérobant son masque.


P.I. apprend vite que Taj a été tuée et décide de ne classer son dossier malgré les protestations de Melanie, une adolescente de 16 ans qui lui sert de chauffeur (lui refuse de passer son permis de conduire pour ne pas être fiché tandis qu'elle est impatiente d'atteindre sa majorité pour se masquer et mener une vie plus privée). Le correspondant du 4ème Etat, Strunk, est chargé de l'affaire et interroge Raveena, la soeur aînée de Taj, mais elle cache que c'est c'est elle qui avait recommandé les services de Patrick Immelman (nom écrit dans la paume de la main de la victime) alias P.I..
Cependant, Deguerre mystifie Nebular, un informaticien complice de Taj pour l'obliger à collaborer à son projet secret. Raveena, elle, agresse P.I. à son bureau en l'accusant du meurtre de Taj, ce dont il se défend. Lorsque deux individus armés surgissent et font feu sur eux...


In extremis mais blessés, P.I. et Raveena réussissent à prendre la fuite. Ils se réfugient chez le grand-père de P.I. où ils apprennent que le Château Marmont a été incendié. Furieux d'avoir tout perdu, P.I. décide de reprendre l'enquête sur l'assassinat de Taj. Pendant ce temps, Deguerre révèle à Nebular sa mission : réparer une fusée pour la faire décoller et la placer en orbite.


Pour remonter la piste des tueurs (et de leur commanditaire) auxquels ils ont échappés, Raveena et lui, P.I. interroge Jackie, une vendeuse de masques, mais ça ne donne rien. Ils vont ensuite chez C.J., un client de P.I., qui travaille dans une librairie (redevenu le temple de la culture depuis la fin de l'Internet) où Taj avait empruntée des ouvrages pour des recherches secrètes. Mais la visite, de nuit, dégénère à cause d'une collègue de C.J. et, en prenant la fuite avec P.I. et Raveena à son bord, Melanie perd le contrôle de sa voiture lancée à vive allure.


Les Secours prennent en charge Melanie mais P.I. et Raveena se carapatent quand le correspondant Strunk arrive sur le lieu de l'accident pour les interroger. Néanmoins, revenu chez le grand-père du paparazzi, ils apprennent grâce aux livres consultés par Taj qu'elle s'informait sur Khalid Deguerre, magnat de la télé. Puis, grâce à un confrère (et ex-amant) de P.I., ils découvrent que Deguerre fréquente le quartier des Tubes, repaire de marginaux hippies, toxicos ou geeks. C'est en coinçant l'un de ces derniers que Raveena et P.I. comprennent le plan de Deguerre découvert par Taj : il veut rétablir l'Internet !

Quiconque est familier avec l'oeuvre de Brian K. Vaughan, que ce soit ses productions mainstream ou indépendantes, sait que sa grande force de scénariste est son imagination pour développer des histoires à partir d'un concept à la fois simple et fort. Souvenez-vous de Y The Last Man (tous les hommes meurent sur Terre subitement, sauf un jeune magicien, Yorick, qui traverse le monde pour retrouver sa copine tout en rencontrant diverses femmes le considérant comme une anomalie dangereuse ou curieuse), Saga (la romance intergalactique entre deux extra-terrestres dont les peuples sont en guerre et qui fuient leurs camps avec leur bébé), Pride of Baghdad (la fable inspiré de faits réels sur trois lions échappés d'un zoo durant la guerre en Irak et finalement moins bestiaux que les soldats sur place)...

The Private Eye s'appuie sur une idée aussi remarquable et riche en l'exploitant jusqu'au bout de sa logique même de fabrication : soit une detective story dans une société où tout le monde porte désormais un masque pour préserver sa vie privée dans un futur proche où l'Internet a laissé fuiter tous les secrets de ses utilisateurs. On ne saura pas la cause de ce cataclysme - geste malveillant ? Accident technique ? Intervention divine ? - mais qu'importe ! La situation est tellement étonnante, le prétexte est tellement prometteur qu'entre les mains d'un narrateur aussi doué que Vaughan, on plonge dans ces dix épisodes avec la conviction de disposer d'un divertissement efficace et intelligent, une dystopie fascinante.

La genèse du projet est déjà en soi une histoire passionnante : initialement intitulé The Secret Society puis Masks (deux titres déjà déposés toutefois), il est finalement rebaptisé The Private Eye par Marcos Martin qui a légèrement, mais avec à-propos, reformulé une proposition de Vaughan The Private I (le "je" ou le "moi" privé devenant ainsi l'oeil privé, soit un équivalent du détective privé). Le dessinateur imagine ensuite un support fou pour développer la mini-série : puisque l'action se déroule à une époque où l'Internet n'existe plus, pourquoi ne pas la diffuser directement ligne, qui plus est en laissant les lecteurs libres de payer le prix de leur choix (voire de ne pas payer) pour découvrir les pages ? Vaughan craint d'abord que cela ne leur procure aucun revenu puis se range à l'avis de son partenaire quand celui-ci le rassure en estimant que des travaux de commande parallèles (couvertures pour des éditeurs traditionnels) suffiront à nourrir sa famille pendant la durée de la réalisation du projet. Lorsque, in fine, Vaughan et Martin consentiront à publier en recueil(s) leur histoire chez Image Comics, en échange ils accepteront d'ailleurs de produire un épisode inédit et dérivé de The Walking Dead, la série-vedette de l'éditeur.

Mais pour quel résultat ?

Lorsqu'on analyse ce récit complet en deux parties, les réserves qu'on peut avoir sur sa globalité s'atténuent. Je reviendrai sur les déceptions dans la critique du Volume Two mais arrivé au bout des cinq premiers chapitres, dont la longueur est supérieure à la moyenne (une trentaine de pages chacun), on lit avec un plaisir irrésistible cette intrigue. Vaughan démarre sur les chapeaux de roues, avec une séquence d'ouverture magnifique (P.I. opérant une "paparazzade", surpris par le correspondant Strunk, s'enfuit spectaculairement avant qu'il ne se fonde dans une foule déguisée et masquée). Puis tout aussi rapidement, il dispose ses pions : l'affaire confiée par Taj, son assassinat (et la révélation de l'identité du coupable pour le lecteur), les apparitions et interventions successives de personnages autour du héros (la soeur de la victime, le chauffeur surprenant de P.I., son grand-père qui croit encore que le réseau va être rétabli, les tueurs aux trousses), la découverte de l'objectif du méchant (dont on devine qu'il ne le poursuit pas pour simplement rétablir la situation précédant l'histoire actuelle mais pour le profit financier qu'il en tirera, en plus de son présent business florissant).

Tout cela donne une vue d'ensemble vertigineuse auquel Marcos Martin donne vie grâce à de somptueux dessins. Libéré de son contrat d'exclusivité avec Marvel, il s'adonne à mille expérimentations. D'abord, pour correspondre au format des écrans d'ordinateur et de tablette sur lesquels The Private Eye devait être lu, il travaille sur des pages horizontales, "à l'italienne" ou en 16/9ème si vous préférez. Tout le découpage doit donc être repensé par rapport à un script classique (et détaillé comme écrit Vaughan), sans reproduire du comic-strip à l'ancienne. Pari remporté : les scènes s'enchaînent avec fluidité et dynamisme, sans sacrifier ni les personnages ni les décors.

Personnages et décors qui ont fait l'objet d'études ahurissantes (comme on peut le découvrir dans les bonus des albums, qui eux-même ne reproduisent qu'une infime partie de ceux mis en ligne) : Martin a dû designer une multitude de masques et de costumes affolante, en s'inspirant des stylistes de Haute Couture, de la scène rock, du théâtre, etc. Les immeubles et appartements mixent architectures et mobiliers prototypes et/ou réinterprétés à partir de structures et meubles actuels. Los Angeles est réinventé en long et en large comme une mégalopole écolo et futuriste. L'apport de la colorisation de Muntsa Vicente (par ailleurs épouse de Martin) est déterminant alors, privilégiant une palette vive, acidulée, à contre-courant des influences habituelles des récits de SF (dont le canon serait Blade Runner jusqu'à Matrix en passant par Brazil ou Avatar). C'est impressionnant.

A mi-chemin de l'aventure, impossible de deviner dans quelle direction va nous entraîner The Private Eye. Je vous en dirai donc plus dans ma prochaine entrée, tout en précisant mon sentiment général sur l'histoire et son traitement. Stay tuned !

jeudi 26 octobre 2017

WIND RIVER, de Taylor Sheridan


Rares sont les scénaristes de cinéma dont on retient le nom autant (sinon plus) que les réalisateurs qui mettent leurs scripts en images. Taylor Sheridan bénéficie de ce privilège grâce à sa "trilogie de la frontière américaine moderne", commencée avec Sicario (Denis Villeneuve, 2015) et suivie de Comancheria (David McKenzie, 2016). Wind River achève cette fresque avec, cette fois, son auteur derrière la caméra. Et c'est, une nouvelle fois, une exceptionnelle réussite.

 Macabre découverte à venir dans la neige du Wyoming

Wyoming, en hiver. Cory Lambert, pisteur-chasseur pour l'office des Eaux et Forêts, découvre près d'une réserve indienne le cadavre de Natalie Hanson, amie de sa fille, elle-même décédée dans des circonstances louches quelques années auparavant - ce drame a brisé son couple et il ne voit plus son jeune fils cadet qu'un week-end sur deux, son ex-femme postulant pour un emploi à Chicago.

Le pisteur Cory Lambert (Jeremy Renner)

Avisant le shérif Ben des Affaires Indiennes de sa macabre découverte, Cory voit arriver une jeune agent du FBI, Jane Banner, alors qu'une tempête de neige risque d'effacer des traces importantes pour l'enquête. Bien qu'encore en formation, venant de Las Vegas, la jeune femme ne s'en laisse pas compter au point de manquer de tact quand elle interroge Martin Hanson, le père de la victime et ami de Cory.

L'agent du FBI Jane Banner et le shérif Ben (Elizabeth Olsen et Graham Greene)

Pourtant cela permet d'orienter leurs soupçons rapidement du côté d'une bande de toxicomanes, dont fait partie le fils aîné des Hanson. Leur arrestation dégénère mais Cory obtient, officieusement, des informations capitales : Natalie avait une liaison avec Matt, un ouvrier d'un site de forage voisin. Tandis que Jane s'y rend avec Ben, Cory explore une autre piste, celle littéralement laissée par une motoneige depuis la maison des prévenus par un possible quatrième homme. 

Jane Banner et Cory Lambert 

Accompagnés par deux adjoints, Jane et Ben arrivent au campement des ouvriers du site de forage pour parler à Matt. L'ambiance se tend brusquement lorsque le service de sécurité conteste l'autorité de la police et du FBI et leur curiosité. En vérité, les vigiles couvrent deux ouvriers retranchés dans une caravane qu'ils partageaient avec Matt et qui déclenchent une fusillade.

Jane Banner

Les vigiles, le shérif et ses adjoints sont abattus, mais Jane s'en tire avec une blessure seulement grâce à son gilet pare-balles et le renfort de Cory positionné en hauteur. Il laisse sa radio à Jane qui l'autorise à traquer le dernier fugitif, quitte à ne pas le ramener vivant. Le pisteur le rattrape et lui fait avoué son crime : un viol collectif sur Natalie et un tabassage à mort contre Matt. Cory le laisse filer mais, pieds nus et par grand froid dans la montagne, le criminel ne va pas loin, terrassé par une embolie pulmonaire.

Cory Lambert et Martin Hanson (Jeremy Renner et Tokala Clifford)

Après avoir rendu visite à Jane à l'hôpital et l'avoir réconfortée en lui affirmant qu'elle a bouclé son enquête efficacement, Cory rejoint Martin Hanson avec lequel il se souvient de leurs filles respectives.

En surimpression à l'écran durant le dernier plan du film, où on voit les deux pères endeuillés, on apprend que les disparitions des femmes indiennes restent non mentionnées dans les rapports policiers encore aujourd'hui. Ces affaires-là peuvent être réglées, comme dans cette histoire, avec le concours des forces fédérales, elles appartiennent aux bureaux des Affaires Indiennes locaux, mais ne sont pas enregistrées dans les autres registres. On ne sait donc pas avec exactitude combien de victimes se volatilisent sans laisser de traces, les autorités se fichent même de leur existence et des causes de leur décès.

Ce constat glaçant, Taylor Sheridan semble avoir voulu, à sa mesure, modeste mais sincère, y faire un sort en racontant, très efficacement, ce récit policier très humain et social à la fois. Le cadre est sauvage, magnifique mais inhumain, même les autochtones (les plus jeunes) finissent par n'avoir plus comme seul projet que de le fuir, soit en sombrant dans l'alcool, la drogue, soit en se déplaçant vers de grandes agglomérations (sans garantie d'y trouver un emploi et donc de meilleures conditions de vie). Cette terre du Wyoming est toute de "silence et de neige" comme le déclare le fils de Martin Hanson à Cory Lambert pour justifier sa toxicomanie, mais le pisteur lui rétorque qu'il aurait pu suivre des études, décrocher un job et aller ailleurs ainsi, ou simplement considérer, comme lui dont la famille habite ici depuis plusieurs générations, que le silence et la neige sont tout ce qui leur appartient - entendez : tout ce que l'homme blanc a laissé aux indiens et à ceux qui vivent selon leurs principes.

On pouvait craindre que le film ne glisse maladroitement dans une sorte de "buddy movie" initiatique avec l'arrivée de la jeune agent du FBI, chez qui tout détone, depuis ses vêtements inadaptés au climat rude de la région jusqu'à ses méthodes d'enquêtrice peu diplomate. Mais Sheridan évite les clichés avec intelligence et n'insiste pas sur le duo formé par cette rookie des fédéraux et le pisteur taiseux.

Le cinéaste-scénariste préfère, heureusement, avancer dans l'enquête et l'horreur du crime qu'elle révèle ainsi que l'impact que cela produit sur ses héros. Avec subtilité, et sobriété, il fait du chasseur un homme blessé que son passé a rendu à la fois plus empathique et déterminé ; et de l'agent du FBI une étrangère certes mais professionnelle, consciencieuse, ne craquant qu'à la toute fin, quand elle peut enfin éprouver le calvaire de la victime. Il s'en est fallu de peu que le casting soit différent et diminue la force de l'interprétation puisque le rôle de Jeremy Renner devait initialement revenir à Chris Pine : c'est heureux que le Hawkeye des Avengers en ait hérité car il lui donne une gravité taciturne bien plus imposante. Et justement le fan des films Marvel s'amusera qu'il donne la réplique à celle qui incarne Scarlet Witch, Elizabeth Olsen, également remarquable de pugnacité et de tension mêlées. Leur couple (qui, là aussi, heureusement, ne devient jamais romantique) possède une alchimie profitable au film.

Sheridan, lui, fait preuve d'un sens de la mise en scène bluffant pour un premier effort, se payant même une scène de fusillade extraordinaire, mais aussi doué pour saisir des détails éloquents (le shérif détachant l'étiquette de la doudoune neuve que s'est achetée Jane, le masque de mort improvisé de Martin) ou cadrer l'environnement somptueux (des étendues blanches immaculées puis soudain souillées par le sang, le pisteur évoluant dans sa combinaison virginale dans ce paysage insensé).

Un authentique western moderne, qui rend justice à la culture arapahoe avec une mélancolie poignante.

mercredi 25 octobre 2017

THE UNWORTHY THOR, de Jason Aaron, Olivier Coipel, Kim Jacinto, Frazer Irving, Esad Ribic, Russell Dauterman, Pascal Alixe


La nostalgie est une faiblesse dont on se délivre avec difficulté. Ainsi ai-je acquis ce recueil comprenant les cinq épisodes de la mini-série The Unworthy Thor en souvenir des plaisirs de lectures associant le dieu du tonnerre au dessinateur Olivier Coipel qui, il y a pile dix ans, le rétablit dans toute sa superbe (avec la contribution essentielle du scénariste J. Michael Straczynski). 

Dix ans après, troublant parallèle, il ne reste plus grand-chose du superbe dessinateur qu'était Coipel et Thor a pareillement chuté à force de passer entre les mains d'auteurs peu inspirés jusqu'à échouer entre celles de Jason Aaron, qui a consacré son déclin. Cette mini-série est un clou supplémentaire planté dans le cercueil - avant, cependant (le film Thor : Ragnarok oblige), que le fils d'Odin ne soit pas, la force des choses remis sur le devant de la scène...


Odinson a tout perdu depuis des mois (depuis la saga Original Sin, en 2014, précisément) : il n'est plus le dieu du tonnerre, son bras gauche amputé a été remplacé par une prothèse forgée dans le métal magique Uru, il ne peut plus brandir son marteau Mjolnir (désormais en possession de Jane Foster) ni même user du nom de Thor. Dépressif et alcoolique, retiré des Avengers (pour leur épargner la honte de sa présence en leur sein), il accepte des missions ponctuelles. La dernière le conduit sur la Lune où ont été remarquées des chutes d'objets célestes et où il déniche des Trolls à qui il inflige une raclée. C'est alors que surgit le successeur du défunt Gardien Uatu, l'Invisible (jadis Nick Fury), qui lui déclare qu'un autre marteau, provenant d'un autre univers, attend d'être pris. Odinson se rend là où il doit logiquement se trouver, à Agardia, mais l'ancien royaume des dieux a disparu comme le lui confirme Beta Ray Bill, prêt pour rétablir la situation à offrir son marteau Stormbreaker à son ami.
  

Odinson refuse ce présent, préférant que Beta Ray Bill l'aide à retrouver Asgardia, qui a été en vérité ravie par le puissant Collectionneur. Mais celui-ci attend les deux guerriers et capture Odinson pour qu'il lui dise comment brandir le marteau du défunt Ultimate Thor. Comme seul un être digne peut le soulever, l'ancien dieu du tonnerre est tabassé et emprisonné. Cependant sur Terre, au Triskelion, un visiteur accède discrètement jusqu'à la cellule où est retenu Thanos pour lui proposer une alliance : le titan accepte contre un tribut, le marteau récupéré par le Collectionneur.



Beta Ray Bill libère Odinson des geôles du Collectionneur avec son bouc Crissedent et le chien de l'enfer, Thori. Au même moment, le visiteur de Thanos s'introduit dans le vaisseau du Collectionneur avec les deux exécutrices du titan, Black Swan et Proxima Midnight. La bataille est alors imminente entre les trois parties sur place.


Tandis que le combat fait rage entre Odinson, associé à Beta Ray Bill, son bouc Crissedent et Thori ; le visiteur de Thanos, Black Swan et Proxima Midnight ; et le Collectionneur, trois moments du passé éclairent la relation complexe entre Mjolnir et ses détenteurs : encore jeune homme, Odinson était obsédé par le moment où il serait digne de le soulever ; adulte il confie sa peur de le perdre à Jane Foster ; récemment il sombrait dans l'alcoolisme et l'amertume alors que Jane Foster atteinte d'un cancer incurable héritait du marteau.


Odinson est désormais sur le point de saisir l'Ultimate Mjolnir... Mais il s'y refuse finalement, comprenant que ce n'est pas son arme. Il chasse Black Swan, Proxima Midnight et le visiteur de Thanos, puis reprend Asgardia au Collectionneur. A présent, il jure à Beta Ray Bill de devenir le gardien de l'ancien royaume des dieux et de veiller à ce que le marteau de l'univers Ultimate revienne à un être digne. Pourtant, en son absence, un prétendant se présente et brandit l'arme en se proclamant le Thor de la guerre...

Il y a de vraies bonnes choses dans ces cinq épisodes, un souffle évident, une réflexion aussi sur le mérite d'un dieu guerrier à gagner une arme magique, des graines plantées en vue d'une floraison prochaine qui va restaurer Odinson comme seul Thor. Surtout, et avant tout, il y a la volonté de faire le point sur le fils d'Odin, errant comme une âme en peine depuis des mois, privé de son titre, de son marteau, de ses pouvoirs, tout cela à la suite d'une confidence murmurée par Nick Fury transformé en Invisible, successeur du Gardien Uatu au terme de la saga Original Sin.

On apprend enfin ce qui a été glissé à l'oreille de Thor pour expliquer sa déchéance brutale : dans les deux premiers arcs de la série Thor God of Thunder, le dieu du tonnerre affrontait une sorte de tueur en série de dieux, Gorr, prétendant que ses victimes étaient des êtres capricieux, pourris par la vénération des hommes (et toutes les créatures de l'univers croyant en des forces supérieures). Ce jugement, selon l'Invisible, était juste et Thor, par conséquent, ne pouvait plus soulever Mjolnir, devenu indigne d'un tel pouvoir et de la foi de ceux qui croyaient en lui.

L'explication vaut ce qu'elle vaut, elle suffira à certains, mais je ne parierai pas qu'elle en convaincra beaucoup. Mais le procédé est une astuce familière désormais à ceux qui lisent Jason Aaron. Je ne veux pas paraître injuste ni trop sévère avec lui, c'est un auteur doué, qui a gagné les faveurs du public (actuellement c'est certainement le scénariste le plus vendeur de Marvel). Mais il se répète en s'emparant fréquemment d'un personnage pour le dévaster, le ruiner. Si encore au bout de ce chemin de croix, le héros dont il s'occupe en ressortait changé mais grandi, pourquoi pas ? Mais en vérité, on peut facilement constater que ce n'est pas le cas.

Récemment, par exemple, Dr. Strange a subi un traitement de choc dans son run, brutalement attaqué, défait, démuni : ce qui aurait pu être une saga mémorable s'est mué en une espèce de farce aigre dont le sorcier suprême a fait les frais. Avec Thor, le calvaire dure depuis encore plus longtemps (et n'est apparemment pas prêt de s'achever puisque Aaron a été confirmé sur la série alors que son passage est déjà conséquent, tous volumes confondus) : il n'est désormais plus que l'ombre de lui-même, infirme, dépressif, alcoolique, obsédé jusqu'au grotesque par son marteau (alors que sa prothèse sculptée dans le même métal mystique que Mjolnir lui permet de produire de la foudre, et il se défend aussi avec la hâche Jarnbjorn). Où sont passées la fierté du personnage, sa majesté ?

J'ignore ce qui motive Aaron pour maltraiter ainsi un personnage (et d'autres avant lui), quand sa réputation a largement été bâtie sur sa capacité à produire des récits autrefois plus divertissants (souvenez-vous de Wolverine & the X-Men et sa fantaisie) ou exaltant la combativité de ses héros (les aventures de Wolverine en solo ou dans le titre Weapon X). Peut-être, sous la pression des editors et du succès prévisible du film Thor : Ragnarok, aurons-nous quand même bientôt droit à un retour plus frais du fils d'Odin...

L'intrigue de The Unworthy Thor ne méritait de toute façon pas cinq épisodes quand on compte le nombre grotesque de pages où le héros geint de manière pathétique sur sa gloire passée (tout en ne faisant aucun effort pour se ressaisir) ou ses hésitations à empoigner le marteau provenant de feu l'univers Ultimate (au prétexte que ce n'est pas le sien, puis s'assignant quand même la tâche de veiller à ce qu'il ne tombe pas entre de mauvaises mains... Mais absent quand un mystérieux prétendant le dérobe avec des intentions manifestement belliqueuses - quoique le pire restant l'identité de ce "War Thor", qui s'avère être une nouvelle invention foireuse de Aaron, ayant transformé un des seconds rôles asgardiens les plus attachants en un fou de guerre...). L'addition de Thanos puis de Héla à l'affaire est tellement sous exploitée qu'elle ne mérite aucune indulgence (le titan réclame le marteau en tribut à la déesse de la mort qui veut s'allier à lui puis, quand elle ne le lui ramène pas, déclare que de toute façon il s'en fichait car ce n'aurait été qu'un jouet pour lui !).

Enfin, cette mini-série établit un parallèle troublant, mais accablant, avec son dessinateur principal. Enfin... "Principal", il faut rester mesurer. Cinq épisodes de 20 pages, cela nous fait un recueil de 100 pages, et Olivier Coipel n'en dessine (si j'ai bien reconnu ses planches) que 64 au total (la totalité des deux premiers chapitres + trois pages du chapitre III + 13 pages du IV + 8 du V). Le français se passe désormais des services d'un encreur (alors qu'il avait avec Mark Morales un partenaire parfait), sachant qu'il était déjà limite avec les délais quand il était soutenu vous comprendrez qu'il ne peut plus les tenir tout seul maintenant. Le résultat n'est pas déshonorant au demeurant, le trait s'est un peu épaissi, la puissance est toujours là... Mais au détriment des décors (souvent masqués par des effets pratiques - fumée produite par les dégâts des combats), et d'un découpage inégal (quoiqu'il s'est repris depuis Mighty Thor et surtout Avengers vs. X-Men). 

Mais on ne peut s'empêcher de constater à quel point la chute de Odinson correspond à celle de Coipel : il y a dix ans, quand il dessinait pour la première fois le personnage, l'artiste était l'étoile montante de Marvel, auréolé du succès de la saga House of M, rêvant à une carrière à la Marc Silvestri (son idole). Hélas ! comme ce dernier, il n'a pas tenu ses promesses (Silvestri ayant de toute façon été un dessinateur bien plus productif et régulier lorsqu'il fut révélé à la fin des 80's). Coipel abat de moins en moins de pages, ces pages étant de moins en bonnes, et sa participation annoncée à des titres DC suggèrent qu'il n'est donc plus exclusif chez Marvel, sans doute las de ses retards. Résidant à Rio, l'artiste se la coulerait-il trop au Brésil au détriment de sa carrière (ne donnant même plus suite aux appels du pied répétés de Mark Millar, qui est prêt à lui écrire quelque chose depuis longtemps) ?

Pour suppléer Coipel, Marvel a donc rusé : adroitement d'abord en s'adressant à Kim Jacinto qui imite le style du français (sans faire illusion), puis en découpant le 4ème épisode avec des guests artists (Frazer Irving et Russell Dauterman deux pages chacun, Esad Ribic pour trois pages) et des flash-backs bien utiles pour rallonger une sauce déjà bien délayée par le scénario. Pascal Alixe intervient aussi sur le 5ème épisode, ajoutant à ce qui ne ressemble plus alors qu'à un grand WTF esthétique.

Réduit à trois épisodes (amplement suffisant pour un plot aussi famélique), avec juste les planches de Coipel (et un planning aménagé pour lui permettre de travailler suffisamment en avance), The Unworthy Thor n'aurait pas suffi à justifier le traitement pénible de Jason Aaron mais aurait meilleure allure. Ne reste plus qu'à espérer (sans conviction pour ma part) de meilleurs lendemains pour le dessinateur et ce héros qu'il sut si bien animer... 

mardi 24 octobre 2017

MR. MERCEDES (Saison 1) (Audience Network)


Le triomphe en salles de l'adaptation cinématographique de ça (que je n'ai pas vue), celle de La Tour sombre (que j'aurai préférée ne pas voir - ce qui explique que je n'en ai parlé ici), la saison 2 imminente de Stranger Things (largement inspirée de son oeuvre - il faudra que je trouve un moment pour voir ce que donne déjà la saison 1), entre autres choses, contribuent actuellement à donner au romancier Stephen King une luminosité spectaculaire, comme si cela offrait aux commentateurs la mesure de son influence littéraire depuis plus de quarante ans.

Mr. Mercedes permet d'apprécier encore cette actualité avec une qualité épatante : la saison 1 de cette série en dix épisodes (qui forme un récit complet, mais l'écrivain a rédigé une trilogie avec le héros) a été approuvée par l'auteur, au point qu'il en est co-producteur, mais doit aussi beaucoup à l'intriguant trio qui a convaincu Audience Network de la diffuser - David E. Kelley, Dennis Lehane et Jack Bender. Explorons ce remarquable et terrible thriller

 Bill Hodges (Brendan Gleeson)

Un soir où plusieurs centaines de chômeurs attendent dans le froid d'entrer dans un salon pour l'emploi, huit d'entre eux sont tués et des dizaines blessés par un chauffard au volant d'un Mercedes derrière un sinistre masque de clowns. L'affaire ne sera jamais résolue et mise sur le compte d'un coup de folie par un individu ayant ensuite disparu en abandonnant le véhicule qu'il avait volé.

La lettre de Mr. Mercedes

Cette tragédie hante pourtant encore, deux ans plus tard, l'ex-inspecteur de police Bill Hodges, désormais à la retraite, tout comme ses autres échecs personnels (sa femme a divorcé, il a dû placer sa fille unique en centre de désintoxication après des récidives de conduite en état d'ivresse et de consommation de drogues). Il noie ses démons dans l'alcool, songe au suicide, malgré son voisinage avec Ida, une veuve qui lui a proposé d'unir leurs deux solitudes. Mais la situation bascule lorsque Bill reçoit une lettre dont l'expéditeur prétend être "Mr. Mercedes".

L'inspecteur Peter Dixon et Bill Hodges (Scott Lawrence et Brendan Gleeson)

Parce qu'il mentionne des éléments que seul l'assassin connaît, comme Olivia Trelawney (la propriétaire de la voiture, qui s'est suicidée, accablée par l'opinion et la culpabilité) et les circonstances du massacre, Bill en informe son ancien partenaire, toujours en fonction, Peter Dixon. Mais ce dernier pense à un macabre canular, d'autres s'étant accusés des faits par le passé sans que cela aboutisse.

Debbie et Brady Hartsfield (Kelly Lynch et Harry Treadaway)

Ce qu'ignorent Bill et la police, c'est que "Mr. Mercedes" est tout près : il s'agit d'un jeune homme, Brady Hartsfield qui occupe deux boulots - vendeur de glaces dans le quartier où habite Hodges, et réparateur-vendeur en électronique dans un magasin du centre-ville. Il vit seul avec sa mère Debbie, avec laquelle il entretient une relation incestueuse depuis les morts de son père et de son frère cadet en bas-âge, et a installé dans le sous-sol de leur maison un équipement informatique sophistiqué lui permettant de commettre des actes de piratage.

Janey Patterson et Bill Hodges (Mary-Louise Parker et Brendan Gleeson)

En enquêtant seul, Bill fait la connaissance de Janey Patterson, la soeur d'Olivia, qui l'embauche pour enquêter sur le suicide de cette dernière et retrouver celui qui a volé sa voiture pour tuer ces innocents. Rapidement, unis par la même soif de vengeance et une attirance réciproque, ils deviennent amants. Pour l'aider dans ses investigations, Bill peut compter sur Jerome Robinson, un lycéen de son voisinage, féru d'informatique, grâce à qui il communique bientôt directement avec "Mr. Mercedes". Celui-ci le défie de l'arrêter ou de se suicider s'il en est incapable, comme semble en être convaincu Brady.

Holly Gibney et Jerome Robinson (Justine Lupe et Jharrell Jerome)

Deux événements vont précipiter les deux adversaires dans l'abîme. D'abord, peu après avoir interrogé la mère de Janey (et feue Olivia), Bill assiste à ses funérailles. Bill réconforte Holly Gibney, la jeune cousine de Janey, cette dernière en profitant pour aller chercher la voiture du détective que fait alors exploser à distance Brady. Mais, ensuite, Debbie Hartsfield meurt accidentellement en mangeant un hamburger empoisonné, destiné au chien de Jerome, par son fils. Bill rechute dans l'alcool mais cette fois Peter Dixon et ses anciens collègues admettent qu'il a raison à propos du retour de "Mr. Mercedes". Brady, lui, conçoit alors un nouvel attentat pour se venger de son patron, qui le harcèle et a renvoyé sa meilleure amie, mais aussi pour entrer dans l'Histoire, quitte à mourir pour rejoindre sa mère.

Brady Harstfield

Le tueur est identifié après que la police ait appris que Brady avait plusieurs fois réparé des équipements chez Olivia Trelawney. Pensant l'arrêter chez lui, les flics échappent de peu à l'incendie programmé de sa maison, dans laquelle on trouve les cadavres calcinés de sa mère et de son boss. Reste à savoir où Brady va frapper : deux sites sont des cibles potentielles, mais Bill suit son instinct et se rend à la fête donnée en faveur d'une fondation artistique à laquelle seront présents Jerome, Holly et la meilleure amie de Hartsfield. Il le repère in extremis dans la foule, prêt à se faire sauter avec des explosifs sous la chaise roulante avec laquelle il se déplace incognito, la tête rasée. Mais Bill a un malaise cardiaque et perd connaissance juste au moment où Holly assomme Brady plusieurs fois pendant que Jerome rattrape son détonateur.

"Si un jour tu te réveilles, sache que je serai là." (Bill Hodges à Brady Hartsfield)

Jerome part pour Harvard où il va poursuivre des études universitaires. Holly s'émancipe de sa mère et s'installe seule dans un appartement. Bill a survécu à son infarctus mais, avant de quitter l'hôpital, vient s'assurer que Brady est toujours dans un coma, irréversible selon les médecins : il lui promet pourtant d'être là si un jour il se réveille.


J'ai eu ma période Stephen King, brève mais intense, durant laquelle j'ai lu plusieurs de ses romans (bien que cela représente une part infime de son abondante production). Puis j'ai fini par caler lorsque j'ai d'abord entamé Désolation sans réussir à l'achever, puis pareillement avec la saga de La Tour sombre (même si, là, j'ai insisté durant trois tomes). 

Depuis, d'autres auteurs, d'autres univers m'ont accaparé. Je ne peux pas dire que je suis un fan de ce romancier, même si je lui reconnais un talent de conteur sidérant, et que sa popularité ne me semble pas usurpée tant il est indéniable que son oeuvre est de qualité en éprouvant le lecteur (par le volume de ses livres mais aussi par la terreur que provoque ses récits). 

Je dois, en outre, remercier Artemus Dada, un collègue blogueur, pour avoir attiré mon attention sur la série Mr. Mercedes : sans un de ses articles, je sera passé à côté de ce titre dont j'ignorai qu'il appartenait à la bibliographie de King. Je découvrais aussi que le projet de cette adaptation était développée par David E. Kelley, créateur d'Ally McBeal et The Practice (notamment), deux séries dont je garde d'excellents souvenirs. Ajoutez-y le romancier Dennis Lehane, à qui on doit des polars fameux comme Gone, baby, gone ou Mystic River (transposés au cinéma par Ben Affleck et Clint Eastwood) au poste de consultant, et si vous n'avez pas envie de voir le résultat, je n'y comprends rien.

Et quel résultat ! Au départ, toutefois, l'objet désarçonne : le rythme de la narration en particulier, une fois son abominable scène d'ouverture, a valeur de test. En vérité, cette lenteur, qui épouse l'âge du héros, est moins pesant que dense et permet d'identifier ce que chacun des auteurs a apporté à la série. On peut ainsi avancer que la caractérisation fine doit à Kelley, l'ambiance policière à l'ancienne à Lehane, le climat horrifique à King. 

Sauf erreur ou distraction de ma part, tous les épisodes ont été réalisés par Jack Bender, un vieux routier de la télé, qui était derrière la caméra pour des productions émérites comme Boston Public (déjà une série de Kelley), Alias et Lost (créées par J.J. Abrams), Boomtown. Il a appliqué à ces dix chapitres une mise en scène rigoureuse, d'une sobriété exemplaire, s'appuyant sur un effet miroir saisissant : en effet, les scènes avec Brady sont quasiment aussi nombreuses que celles avec Bill, elles se répondent même souvent et épousent stylistiquement (par le soin apporté à la photo, aux mouvements d'appareil, au montage) la personnalité des deux adversaires.

Car Mr. Mercedes, c'est avant tout l'opposition de deux mondes : d'un côté un ancien flic au bout du rouleau, un dinosaure, un ours mal léché, qui se fiche désormais du règlement, qui vit très mal sa retraite (d'autant plus qu'il a achevé sa carrière sur l'affaire du salon de l'emploi, conspué par la presse locale, subissant le dédain las de ses anciens collègues, courtisé un temps par sa voisine veuve) ; de l'autre un geek psychopathe, incestueux, assoiffé de reconnaissance et persécuté professionnellement, qui défie ce vieux policier de se suicider ou de l'attraper, aussi intelligent que cruel, mais souffrant aussi d'être désocialisé, déconsidéré.

Bien qu'ils soient formidablement entourés par des seconds rôles mémorables (plaisir de revoir Mary-Louise Parker perdue de vue depuis Weeds, découverte de Jharell Jerome et Justine Lupe, présences impeccables de Scott Lawrence et Holland Taylor dont les visages sont familiers), le duel à distance que se livrent les deux vedettes du programme est d'une puissance rare. Harry Treadaway compose un tueur vraiment flippant et glaçant, une vraie performance, habitée, parfois très extravertie, limite surjouée pour souligner le malaise que dégage Brady/Mr. Mercedes. Pour le contraste, il fallait un comédien au registre différent pour soutenir ce personnage et qui de mieux que l'impressionnant, massif autant que fébrile, dur et tendre à la fois, têtu, soucieux, j'ai nommé Brendan Gleeson, absolument prodigieux.

La réussite de la série tient à son équilibre narratif, sa gravité, sa tension, la prestation sensationnelle de ses deux acteurs principaux, la qualité de sa réalisation (saurez-vous repérer Stephen King dans un apparition sanguinolente à souhait ?) et la subtilité de son écriture. On entre dans cette histoire à pas de loup, puis on est pris par le col, saisi à la gorge, et on en sort pantelant. Rude, mais jouissif.