mercredi 22 juin 2016

Critique 927 : LES DEPORTES DU CAMBRIEN, de Robert Silverberg

 

LES DEPORTES DU CAMBRIEN (en v.o. : Hawksbill Station) est un roman écrit par Robert Silverberg en 1967, traduit en France par Guy Abadia et publié par les Editions Robert Laffont (repris depuis en "Livre de Poche").

1984. Les Etats-Unis tombent sous le joug de la "Syndicature", un régime capitaliste, centralisé et isolationniste (tendance xénophobe). A cette même époque, le physicien et mathématicien Edmond Hawksbill découvre les bases scientifiques du voyage dans le temps, mais ses recherches se limitent toutefois à des transports dans le passé sans retour possible. 
Le changement de Chancelier se traduit par un durcissement du pouvoir. Les opposants sont arrêtés et emprisonnés. Les plus dangereux sont alors envoyés à la période du Cambrien inférieur grâce à la machine inventée par Hawksbill, qui a accepté de collaborer avec la Syndicature pour financer ses travaux.
Ainsi, dans ce très lointain passé, est fondée la "Station Hawksbill" à proximité d'une mer peu profonde. Mais l'environnement y est austère et hostile : les bannis y mènent une existence rudimentaire car les végétaux et les animaux terrestres ne sont pas encore apparus. Néanmoins du futur leur sont envoyés de la nourriture, des outils et des médicaments. Ils logent dans des cabanes et s'occupent comme ils peuvent en construisant notamment un escalier dans le roc reliant la station à la plage, en pêchant, en partant pour de brèves expéditions maritimes.
Mais certains des exilés sont obsédés par leurs souvenirs, d'autres finissent par perdre la raison.
Les déportations se succèdent ainsi pendant 25 ans jusqu'à l'arrivée de Lew Hahn, un jeune homme mystérieux dont le profil ne correspond pas à celui d'un dissident politique. Epié par les bannis qui se demandent pourquoi il rôde la nuit autour du "Marteau" (la machine qui expédie les hommes depuis le futur) et prend des notes sur la vie dans la station, il dissimule en fait qu'il est ici car la Syndicature a été renversée et qu'il a été envoyé pour juger si les exilés sont psychologiquement prêts à retourner dans le futur...
Robert Silverberg

Voici un roman que j'ai découvert il y a quelques années et qui me fit une très forte impression - d'autant plus forte que, si, adolescent, je lus beaucoup d'ouvrages de science-fiction, initié au genre par un ami qui me prêta notamment la saga Fondation de Isaac Asimov, c'est une littérature que j'ai complètement délaissée ensuite. Je ne connaissais donc quasiment rien de l'oeuvre du grand Robert Silverberg quand j'ouvris Les Déportés du Cambrien, à part son célèbre opus L'Oreille interne et un autre remarquable récit, Le Livre des Crânes.

Alors pourquoi, après tout ça, ai-je lu (et relu) Hawksbill Station, qui plus est un texte considéré comme mineur par nombre de connaisseurs de Silverberg ? Cela s'est produit de manière détournée, par un de ces chemins de traverse si fréquents quand on est un lecteur avançant sans programme, uniquement mu par la curiosité et attiré par les affinités entre les auteurs et les bouquins.

Lors d'une interview donnée par Paul Auster (dont tous ceux qui suivent mes articles connaissent mon admiration), celui-ci cita Robert Silverberg en soulignant une spécificité de son style d'écriture, parlant d'une écriture "blanche", c'est-à-dire sans effets superflus, sans manières, toute entière au service de l'histoire, des personnages, et calibrée pour captiver sans le lâcher le lecteur. J'appréciai ce concept d'écriture "blanche" parce que je me rendis alors compte que c'était une qualité stylistique courante chez beaucoup d'auteurs que j'aimai, dans divers genres.

Et de ce point de vue, Les Déportés du Cambrien est une sorte d'acmé. Ce roman dystopique est bref (moins de 200 pages) et n'est pas exempt de défauts et faiblesses. La plus notée concerne justement l'époque à laquelle Silverberg envoie ses dissidents politiques : en effet, il situe le Cambrien inférieur un milliard d'années avant notre ère alors qu'il s'agit de la première période des six que compte le Paléozoïque, soit en - 542 jusqu'à - 488 millions d'années. Les exilés atterrissent donc en vérité au Tonien, la première période du Néoprotérozoïque. Cette erreur (que j'aurai faite aussi vu mes connaissances plus que réduites dans ce domaine) est néanmoins excusable car en 1967, lorsque l'auteur écrivit ce texte, la géologie ne permettait pas des datations aussi précises qu'aujourd'hui.

Mais, ce point mis à part, quelle pépite !

Ce roman est un éloge vibrant et subtil au courage, à la ténacité et à la sollicitude, explorant le militantisme politique clandestin, ses dérives aussi, ses conséquences, le prix à payer pour ceux qui s'y engagent, face à un régime répressif.

Silverberg anime une galerie foisonnante de personnages qu'il réussit à caractériser puissamment, en peu de mots. Jim Barrett est le chef de la station et, après avoir été un opposant depuis l'âge de 16 ans, il est devenu un des chefs de la résistance à la tête du "Front de Libération Continentale". Arrêté à l'âge de 38 ans, il est déporté depuis vingt ans quand le récit débute avec l'arrivée de l'énigmatique Lew Hahn.

Autour d'eux, on trouve Ned Altman (un ancien agent du gouvernement), Ken Belardi (un nihiliste), Sid Hutchett (un pirate informatique), Charley Norton (un communiste), mais surtout un noyau de seconds rôles mémorables : Norman Pleyel (le mentor de Barrett, qui va bientôt mourir), Don Latimer (un physicien, qui partage sa cabane avec Lew Hahn), Quesada (le médecin de la station), Mel Rudiger (un anarchiste), et surtout Bruce Valdosto (artificier devenu fou durant son exil et qui finira pas se suicider).

La narration alterne les scènes dans la station dont le quotidien est bouleversé par l'arrivée de Lew Hahn et les interrogations suscitées par son comportement (même s'il cherche à être discret), et des séquences dévoilant la "carrière" de Jim Barrett dans les années 80. Ces dernières fournissent des informations déterminantes sur le sort de ce personnage hors normes, charismatique et tragique, dont la route croisera celles de Ed Hawksbill (qui vendra ses services et son génie à la Syndicature), Jack Bernstein (ami puis rival en amour de Barrett, ce qui le conduira, par dépit amoureux, à trahir les rebelles en devenant un interrogateur du régime), et Janet (la seule figure féminine de l'histoire, grand amour de Jim, qui finira elle aussi bannie, comme toutes ses semblables, mais à une autre époque).

L'intrigue critique l'individualisme, qui pousse les hommes à trahir leurs amis et leurs convictions morales par ambition, et valorise l'esprit de résistance chez ceux prêts à payer le prix fort pour leurs idéaux. Cette réflexion n'empêche pas le récit de posséder un vrai souffle romanesque, soutenu par un rythme imparable, un mélange habile d'émotions.

Mais Silverberg ne manque pas non plus d'ironie dans le traitement de son sujet : ainsi décrit-il une communauté d'anarchistes qui, déplacé dans le temps, vont devoir bâtir une micro-société avec des règles strictes pour survivre. Les voilà donc en train de composer avec ce qu'ils combattaient dans les années 80. Le roman devient à la fois plus poignant (la mort de Pleyel, le suicide de Valdosto, la perte de Janet) et troublant (l'évaluation à laquelle procède secrètement Han) à mesure que l'histoire progresse, que ses héros se révèlent.

Cela compense l'autre faiblesse scientifique de l'ouvrage car Silverberg ne s'encombre pas des paradoxes temporels qu'impliquerait l'exil d'une colonie humaine dans le passé, impactant forcément l'évolution de l'environnement.

Quoi qu'il en soit, malgré quelques réserves "techniques" (qu'on peut zapper en n'oubliant pas qu'il s'agit d'une forme de licence poétique inhérente à la science-fiction), visiter la Station Hawksbill est un voyage qu'on n'oublie pas.  
*
Avec sa distribution fournie, c'est à la fois distrayant et compliqué d'imaginer qui pourrait jouer dans une adaptation de ce roman. Je m'y suis essayé quand même et voilà qui interpréterait qui (en notant que j'ai réuni le couple Liam Neeson-Laura San Giacomo que j'avais beaucoup aimé dans un chouette polar de 1991, Faute de preuves, réalisé par Simon Moore) : 
 Liam Neeson : Jim Barrett
 Joseph Gordon-Levitt : Lew Hahn
 Titus Welliver : Jack Bernstein
 Peter Weller : Edmond Hawksbill
 Donald Sutherland : Norman Pleyel
 Jeff Daniels : Don Latimer
 Benicio del Toro : Quesada
 Willem Dafoe : Mel Rudiger
 Robert Carlyle : Bruce Valdosto
Laura San Giacomo : Janet

1 commentaire:

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