samedi 4 avril 2009

Critique 11 : BATMAN : YEAR ONE de Frank Miller, David Mazzucchelli et Richmond Lewis



Batman : year one est, à mes yeux, l'oeuvre majeure de Frank Miller, mis en images par David Mazzucchelli et en couleurs par son épouse, la peintre Richmond Lewis.
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Batman: year one démarre par une froide journée de janvier et l'arrivée de deux hommes dont les destins vont se croiser pour changer définitivement la vie de Gotham city. Cette métropole (imaginaire) est présentée immédiatement comme un protagoniste à part entière, un endroit où règne le Mal.
Deux hommes donc :
-le premier est James Gordon, simple officier de police qui vient d'être muté là, suite à des problèmes disciplinaires. Il arrive seul, en attendant que sa femme le rejoigne et il sait tout de suite où il met les pieds, où il a entraîné son couple.
- Le second est Bruce Wayne, riche héritier de retour chez lui, des années après l'assassinat crapuleux de ses parents par un voleur. Lui a décidé d'être ici, avec une mission secrète en tête...
Gordon saisit vite que la police locale est totalement corrompue, en observant les comportements de son collègue, le brutal Flass, et de son supérieur, le commissaire Loeb.
Deux mois plus tard, Bruce Wayne, après un entraînement physique rigoureux dans sa luxueuse propriété, effectue une visite nocturne incognito dans les bas quartiers de la ville. Au contact des prostituées - parmi lesquelles figure Selina Kyle, la future Catwoman - et de leur souteneur, il commet pourtant la faute de se faire remarquer en déclenchant une bagarre de rue, ce qui lui vaut d'être blessé et embarqué par la police - Batman a donc failli mourir avant même de naître ! Il réussit à s'échapper et, revenu dans son manoir, il réfléchit au moyen de rendre la justiice plus efficacement : la révèlation lui apparaît providentiellement avec l'irruption dans son salon d'une chauve-souris dont il décide de prendre l'aspect pour combattre le crime en terrorisant les malfrats. Il sera le Batman.
Encore deux mois plus tard, le justicier masqué déclare officiellement sa chasse contre le grand banditisme. Son apparition va directement atteindre James Gordon, chargé avec ses collègues, de le capturer, mais qui considère ce vigilant comme un authentique redresseur de torts, capable de purger la cité de ses maux.

Les mois suivants, une bataille s'engage entre Batman et les autorités, en même temps qu'une enquête est ouverte pour savoir qui se cache derrière son masque : le procureur Harvey Dent puis Wayne sont suspectés, mais sans être inquiétés. Gordon est pressé par sa hiérarchie qui sait qu'il a une liaison avec son adjointe Sarah Essen. Finalement, celle-ci obtient sa mutation et Gordon, pour avoir les mains libres, avoue tout à son épouse.

L'arrestation et le témoignage d'un trafiquant de drogue accélèrent les événements et annoncent les chutes imminentes des caïds locaux et notables corrompus. En s'en prenant à la famille de Gordon, ces derniers scellent en même temps leur sort et l'alliance entre le policier et Batman.

La fin de l'année arrive et avec elle, les procès s'enchaînent, paraissant confirmer le grand "nettoyage" de Gotham. C'est alors qu'un certain Joker menace d'empoisonner les réservoirs d'eau de la ville. Mais le lieutenant Gordon a désormais un précieux partenaire pour affronter ce danger...
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Tout d'abord, il s'agit d'une oeuvre qui est à la fois un pur divertissement mais aussi un interrogatoire métaphorique d'une certaine Amérique. Ce questionnement politico-social le distingue d'emblée du lot commun des comics, à la manière des Watchmen de Moore et Gibbons dans un autre registre.
Mais alors que dans The Dark Knight (qui s'intéresse au justicier vieillissant revenant pour un ultime baroud d'honneur) Miller se sert de Batman comme d'un porte-voix pamphlétaire, dans Batman : Year One il utilise d'abord son extraordinaire talent certain de conteur, et ce faisant, plus subtilement et plus puissamment, sa vision pessimiste du monde est mieux rendue et ressentie. Il donne alors à lire une histoire aussi forte et stylée que les meilleurs écrivains de série noire de l'école "hard boiled dicks", comme Dashiell Hammett ou David Goodis.
Mais si le monde des super-héros gagne en crédibilité en étant ancré dans une réalité sociale, il est d'abord un lieu proche de celui des contes et des romans de chevalerie, à la fois inquiétant et merveilleux. Cela, Miller le traduit admirablement, mieux qu'il ne l'a jamais fait avant et depuis, ici. Il a su rester sobre sans diluer son propos ou son ton.
Resituons ces épisodes : à la fin des années 80, juste après la saga Crisis on Infinite Earths, DC Comics relance les séries de ses héros emblématiques. John Byrne redéfinit Superman avec Superman: The Man of SteelGeorge Perez Wonder Woman avec Wonder Woman: Gods and Mortals. Pour Batman, les éditeurs préfèrent proposer des origines réactualisées et confient cette mission à Frank Miller, qui vient de terminer The Dark Knight Returns et exige d'être associé à David Mazzuchelli (avec lequel il a signé Daredevil: Born Again).
L'histoire est donc connue : Bruce Wayne revient, après s'être formé à l'étranger, combattre le crime dans sa ville natale. Mais Frank Miller a l'idée formidable de raconter la naissance de Batman en parallèle avec l'arrivée de James Gordon dans la police de Gotham. Le récit suit donc les deux hommes pendant un an - une année d'initiation. Wayne tâtonne pour trouver le moyen le plus efficace d'éradiquer le mal qui ronge la cité (costume, relations avec la police, stratégie...), Gordon découvre la corruption des forces de l'ordre et se prépare à devenir père dans ce milieu hostile.
Miller nous livre des éléments supplémentaires via des flashs d'informations télé (comme dans Dark Knight, mais bien mieux exploité ici). Bien que parue en 1986 et ne comptant que 4 épisodes (Batman 404 à 407), l'histoire contient l'essentiel du mythe tel qu'il existe encore aujourd'hui : des relations entre Selina Kyle et Holly Hunter à celles de Catwoman et Batman, en passant par Sarah Essen et James Gordon, Harvey Dent et Bruce Wayne. Cette concision et cette densité permet à Frank Miller de dérouler un scénario sans aucun temps mort et avec en empathie totale avec ses deux héros.
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Avoir choisi David Mazzuchelli est une décision remarquablement intelligente. L'artiste prend le contrepied de la flamboyance et de la radicalité sauvage de Dark Knight pour coller au plus prés des faits et des acteurs.
On a presque le sentiment de lire un compte-rendu journalistique, un reportage. Avec un style dépouillé mais précis, Mazzuchelli colle parfaitement au ton du récit. Chaque personnage est identifiable, mémorable et réaliste, chaque décor est aussi soigné que s'il avait été designé par un expert en mobilier ou en urbanisme.
Cette retenue sert magnifiquement l'histoire et permet de lire tout ce qui se passe sans être jamais parasité, submergé par les évènements. C'est la vraisemblance des faits et gestes de personnages extraordinaires qui demeure saisissante, tout comme celle des intérieurs (la disposition des meubles est vraiment naturelle et réfléchie par exemple, et les personnages y évoluent de manière authentique).
Par ailleurs, la colorisation de Richmond Lewis souligne cet aspect terre-à-terre qui ancre le récit et les dessins dans cette vérité : elle n'utilise qu'une palette réduite, mais volontairement, limitée à des teintes neutres mais déclinées en nuances raffinées. Le but recherché (et atteint) est également de privilégier ce sentiment d'ordinaire et d'échapper à tout sensationnalisme. Lorsque Lewis se permet un écart à cette régle de sobriété, c'est pour livrer une composition destinée à souligner un détail singificatif pour les personnages et leur situation (comme cette superbe paire de draps à la dernière page du troisième épisode où Gordon soupèse avec gravité son arme, pensant à Batman, au fait qu'il doit l'arrêter tout en sachant que le justicier fait le bien, tandis que sa femme enceinte dort derrière lui).
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Récit subtil et nuancé, Year One donne de l'humanité à ses héros (et ses malfrats). Chaque relecture confirme l'épaisseur exceptionnel de l'ouvrage (dans le sens psychologique et esthétique).
En prime, une quarantaine de pages donne à voir des documents précieux pour approfondir sa connaissance des coulisses de l'exploit, avec notamment des pages du script de Miller, des crayonnés de Mazzucchelli, les étapes de la mise en couleurs de quelques pages (versions du mensuel, avec et sans encrage, et planches finalisées).
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Bref, Batman : Year One, c'est en vérité plus qu'une fabuleuse bande dessinée. C'est un cours magistral. Un livre dont chaque lecture garantit un éblouissement intact.

1 commentaire:

Jerome a dit…

un très bon début pour Batman, à suivre avec Long halloween et dark victory !!

des must have