mercredi 22 mars 2023

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #6, de John Ridley et Stefano Raffaele


Débutons donc les nouveautés qui sortent cette semaine par la fin de la mini-série G.C.P.D. : The Blue Wall. John Ridley et Stefano Raffaele m'ont convaincu ces six derniers mois de la qualité de leur projet et ce dénouement ne m'a pas déçu : ça restera une des meilleurs productions publiées par DC durant cette période.


Comme je n'aime pas spoiler la fin d'une histoire, je vais me contenter du strict minimul pour le résumé de cet épisode en disant que Daniel Ortega, comme le montre cette planche ci-dessus est désormais activement recherché pour les meurtres de plusieurs personnes, dont des agents de police. Si Renee Montoya souhaite l'appréhender et le livrer à la justice pour qu'il réponde de ses actes, certains officiers du département préféreraient lui faire payer la mort de leurs collègues...


Au début de la publication de GCPD : The Blue Wall, je partais avec un a priori négatif vis-à-vis du travail de John Ridley, qui m'avait peu intéressé et encore moins impressionné jusque-là. Je craignais surtout que, comme certains auteurs afro-américains actuels, il ne s'empare de cette mini-série pour régler ses comptes en incriminant le "système", la société, les blancs, la police.


Je ne nie pas qu'il existe un gros problème avec la violence policière aux Etats-Unis et malheureusement les infos (quand elles ne sont pas entièrement occupés à couvrir des faits divers ou à planter des journées entières leurs caméras sur des ronds-points ou dans la salle des quatre colonnes de l'Assemblée Nationale avec leur fameuse "priorité au direct) nous rappellent fréquemment les bavures commises contre les citoyens de couleur.
 

Mais on ne peut pas non plus nier qu'il existe aussi un problème d'analyse de la part de certains auteurs pour traiter la question. Il est souvent avancé qu'il y a un racisme systémique, autrement dit que tout un corps de métier (celui de la police en l'occurrence) commettrait des exactions délibérément contre une partie de la population au nom du maintien de l'ordre. Autrement dit, encore : les flics, tous pourris.

Cette façon de voir s'étend dans un large élan populiste à toute la classe dirigeante, accusée de tous les maux de la Terre, par des gens qui jugent illégitimes les élus alors qu'ils sont en place démocratiquement, c'est-à-dire à l'issue d'élections libres. On ne s'en rend peut-être pas (plus) suffisamment compte mais nous vivons dans des démocraties, avec des partis politiques de différentes sensibilités, la liberté de la presse, d'opinion, d'expression.

Surtout, ce qui me dérange au plus haut point, c'est à quel point la réflexion sur la question du racisme est désormais importée des Etats-Unis en France, et à quel point certains intellectuels ou tout du moins certains commentateurs en sont devenus les porte-parole. Or, les deux pays ne connaissent pas du tout les mêmes problèmes sur cette question, donc l'analyse ne saurait être identique et les réponses non plus. Il y a des problèmes chez les américains comme chez nous, mais de même nature ni de même ampleur.

Pour ce qui est de l'Amérique du Nord, des auteurs, afro-américains pour la plupart, dénoncent le racisme de la police comme un fait avéré et surtout généralisé, appelant même à démanteler les forces de police (sans pour autant dire par quoi il faudrait les remplacer, car quand même il est aberrant de considérer un Etat de droit sans forces de l'ordre). L'Amérique du Nord est, historiquement, un pays fondé sur la violence, cela a débuté avec le massacre des indiens, s'est poursuivi avec l'esclavage, la ségrégation, etc.

Cela a abouti à un courant de pensée qui veut que ce racisme soit aujourd'hui encore présent comme une sorte de tradition historique. Mais en généralisant cette opinion à tout un corps de métier, en assimilant tous les flics à des individus violents, racistes, ceux qui dénoncent ces bavures tombent dans le même travers que ceux qu'ils combattent et qui voient dans tous les gens de couleur des délinquants en puissance, des suspects.

John Ridley, qui s'est fait connaître en signant le script de 12 years a slave, sur l'esclavage justement, m'a surpris par le sens de la nuance avec laquelle il a développé son scénario ici. Il montre de manière claire et évidente comment Danny Ortega, jeune recrue de la police de Gotham, est broyé par le racisme de ses collègues et pète un câble en voulant se faire justice lui-même, ciblant des innocents proches de ceux qu'il considère comme ses persécuteurs ou du moins de ceux qui n'ont pas su l'écouter, le protéger, l'aider.

Cela est décliné à travers ses deux amis les plus proches, également recrutés par la police en même temps que lui, Eric Wells et Samantha Park. Ces trois jeunes gens, issus chacun d'une communauté différente (afro-américaine pour Wells, asiatique pour Park, et latine pour Ortega), sont des archétypes commodes qui permettent au scénariste d'aller plus vite au coeur du sujet qu'il veut traiter, mais qui représentent quand même, avec nuance, d'autres points de vue sur l'intégration à un service de maintien de l'ordre.

Sorte d'arbitre, de témoin et de victime collatérale, Renee Montoya se situe au coeur du dispositif narratif de la mini-série. Elle s'interroge à la fois sur ses compétences à occuper le poste de commissaire, à réformer les institutions, et à tenir les promesses qu'elle avait faites aux recrues (les former et les protéger mais aussi veiller à ce qu'ils soient dignes de l'uniforme). Dans cet ultime chapitre, elle est encore confrontée à ses propres défaillances mais aussi elle assume de devoir arrêter, si possible sans le faire tuer, Ortega.

Grâce au dessin expressif et aux ambiances pesantes qu'il a su créer, Stefano Raffaele complète le propos de Ridley avec finesse et force. Il privilégie les gros plans sur les visages, souvent fatigués, des protagonistes, à juste titre puisque ce sont sur les traits de ces figures qu'on peut le mieux lire la tristesse, l'abattement, la colère, la frustration. De manière générale, l'artiste excelle à traduire l'impression de fin de course de l'histoire tout en entretenant le doute sur l'issue, tragique ou pas, de l'intrigue.

Les couleurs, à majorité de brun, de marron, de gris, de Brad Anderson m'ont longtemps déplu mais au final, ce choix chromatique s'avère payant. GCPD : The Blue Wall n'est pas une BD légère, ni même confortable ou aimable. On plonge en la commençant dans un bain de brutalité, de noirceur, qui vous laisse un goût amer. Comme le dit Montoya à la toute fin, elle est une survivante, et c'est ce qui définit le mieux tous les personnages, après avoir traversé les épreuves endurées pendant six épisodes, denses et intenses.

Je ne dévoilerai évidemment pas ce qu'il advient de Danny Ortega, s'il s'en sort ou pas. Mais il me semble que Ridley a réussi à conclure honnêtement, sans tomber dans la caricature, la facilité. L'épilogue ajoute à ce sentiment de justesse, avec ce qui reste finalement de tout ce qui s'est joué, à l'heure des réseaux sociaux, des chaînes d'info en continu, et dans une métropole aussi spéciale que Gotham.

J'espère vraiment que Urban traduira cette mini-série et que j'aurai participé, à mon humble niveau, à vous donner envie de la lire, car c'est vraiment très bon, puissant, intelligent et beau. Surveillez les plannings de l'éditeur français, et s'il n'affiche rien, faîtes du lobbying pour avoir une vf de GCPD : The Blue Wall !

mardi 21 mars 2023

BLACK MAGICK, VOLUME 1 : AWAKENING, de Greg Rucka et Nicola Scott


Avant d'attaquer une nouvelle semaine de sorties inédites, revenons ce mardi sur la série Black Magick créée par Greg Rucka (scénario) et Nicola Scott (dessin), publiée depuis 2016 par Image Comics. Ce polar teinté d'ésotérisme est du pur Rucka, avec son héroïne brune et forte tête, prise dans une intrigue tortueuse à souhait, dans un cadre urbain. Mais c'est aussi une oeuvre visuellement splendide grâce au travail prodigieux de Nicola Scott.


Portsmouth, New Hampshire. La détective Rowan Black assiste, dans la forêt, à une réunion de sorcières lorsqu'elle est appelée sur la scène d'une prise d'otages en ville. Le preneur d'otages réclame de lui parler à elle et elle seule. Elle entre dans le fast-food où il s'est retranchée et il s'assure qu'elle ne porte pas de micro avant de relâcher ses prisonniers. Désemparé, il s'apprête à brûler vive Rowan mais elle lance un sort pour que c'est lui qui périsse dans les flammes.


Le lendemain, Rowan et son co-équipier Chaffey sont appelés sur les docks où a été repêché le cadavre du violeur et tueur de Sarah Belles, Bruce Dunridge, et dont la main gauche a été tranchée. Rowan parle de ces deux affaires à son amie, également sorcière, Alex, convaincue qu'une attaque d'envergure se prépare contre leur clan. Elle n'a pas tort puisque, loin de là, l'organisation du Marteau découvre les faits et envoie un de ses agents, Stepan Hahn, enquêter...


Il n'est pas difficile de reconnaître un comic-book écrit par Greg Rucka : le scénariste a une préférence affichée et assumée pour les héroïnes, toutes les mêmes - brunes, fortes têtes, mais aussi avec une prédilection à se fourrer dans des histoires impossibles dont elles ne ressortent pas indemnes, si ce n'est physiquement en tout cas mentalement.


Bien entendu, l'héroïne la plus célèbre sur laquelle Rucka s'est exercé est Wonder Woman mais il a toujours connu des difficultés à composer avec les pesanteurs éditoriales de DC qui veille sur son icone comme le lait sur le feu. Et le scénariste a souvent claqué la porte de l'éditeur en pestant contre son ingérence... Avant de fréquemment revenir pour s'occuper des destinées d'autres femmes à fort caractère (Renee Montoya, Batwoman...).


La carrière, fournie, de Rucka passe aussi par des creator-owned dont celui qui nous intéresse aujourd'hui : Black Magick. On n'est donc pas étonné une seconde de le voir animer une détective de la police de Portsmouth, New Hampshire, qui s'appelle Rowan Black, qui est brune, qui a un fort tempérament et se trouve très vite impliquée dans une affaire tortueuse.

La nouveauté ici, c'est que Rucka ajoute au polar une bonne dose d'occultisme puisque Rowan Black fait partie d'un clan de sorcières, qu'on découvre dès les premières pages du premier épisode, en train de procéder à un cérémonial étrange dans une forêt. Comme Black Magick est publiée en indépendant, chez Image, la censure est absente et on voit donc des corps nus frontalement, y compris masculins, avant d'assister, quelques pages plus loin à une scène d'immolation par le feu très réaliste.

Cette liberté de ton autorise Rucka en principe à aller très loin. Mais, contre toute attente, il n'abuse pas de ce genre de moments, ce qui a pour effet de les rendre encore plus mémorables et choquants, mais surtout imprévisibles. C'est bien joué.

L'intrigue est accrocheuse même si on sent bien que l'auteur en garde sous le pied, et que les cinq premiers épisodes qui composent ce premier tome ne sont qu'une entrée en matière pour un récit plus ambitieux. A ce jour, pourtant, Black Magick ne compte que 16 épisodes car sa réalisation a été régulièrement interrompue par les autres travaux de Rucka et surtout de la dessinatrice Nicola Scott - et ce n'est pas près de reprendre.

Car Nicola Scott, comme on le sait depuis peu, prolonge son bail chez DC, après avoir signé un épisode (king-size) de la mini-série Wonder Woman Historia, va soutenir Tom Taylor sur la relance de la série Titans, initiée dans les pages de Nightwing.

Nicola Scott est un excellente dessinatrice, tant qu'on ne lui colle pas un encreur qui affadit son trait, et de ce point de vue, Black Magick est son oeuvre la plus aboutie, la plus impressionnante. Elle y travaille en noir et blanc avec des rehauts de gris au lavis. La coloriste Chiara Arena ajoute quelque touches de couleurs chaque fois que des manifestations magiques interviennent dans le récit, mais de manière parcimonieuse.

Les planches de Scott sont un régal pour les yeux et la minutie avec lesquelles elle les compose est bluffante. Les décors sont détaillés, les angles de vue toujours frappants, l'expressivité des personnages, leur gestuelle étudiées. C'est non seulement très beau mais il s'en dégage une ambiance envoûtante, immersive, comme on en rencontre rarement. On est très loin de ce que l'artiste produit par ailleurs pour des comics mainstream où les délais ne lui permettent pas de telles licences.

Evidemment, pour Rucka (qui n'est déjà pas connu pour être très ponctuel pour livrer ses scripts) comme pour Scott, on sent bien que Black Magick est quelque chose d'à part, et comme visiblement ce n'est pas non plus un énorme carton question ventes, ils ne s'y consacrent que lorsqu'ils ont vraiment du temps. Il faudra donc être patient pour lire de nouveaux épisodes et encore plus pour connaître la fin de l'histoire. Mais ça en vaut la peine, si vous aimez en particulier les brunes tourmentées, le polar, et la sorcellerie.

(Quant à moi, je tâcherai de rédiger la critique du tome 2 dans pas trop longtemps, mais ça va être une semaine chargée, donc patience.)

lundi 20 mars 2023

MAYOR OF KINGSTOWN est la bonne raison de s'abonner à Paramount +


La plateforme de streaming Paramount + vient d'arriver en France et s'il vous faut une bonne raison pour vous y abonner, c'est pour regarder la saison 1 de Mayor of Kingstown, la série co-créée par Taylor Sheridan et Hugh Dillon, avec Jeremy Renner. En dix épisodes très intenses et denses, on a là affaire à un chef d'oeuvre, noir, très noir, mais accomplissant son ambition narrative et esthétique.


A Kingstown, Michigan, les deux frères aînés McLusky, Mitch et Mike, officient comme "maires", incarnant les intermédiaires entre la population carcérale et leurs familles et partenaires à l'extérieur. Ils assurent la paix dans une ville corrompue et sous tension permanente.


Mais tout bascule à la mort de Mitch, tué par un latino qui l'a suivi pour dérober l'argent dans son coffre - de l'argent récupéré pour le compte de Milo, un malfrat slave derrière les barreaux. Mike, qui aspire pourtant à changer de vie, assume de poursuivre les affaires de son frère parce qu'il a lui-même été en prison. Sa mère s'end ésole, tout comme son autre frère, Kyle, policier, dont le femme est enceinte et qui souhaite son transfert dans une brigade plus tranquille.


Deux agents du F.B.I. lui demandent aussi de devenir leur informateur, comme le fut Mitch. Mike sert donc d'agent de liaison entre les autorités et les gangs, comptant comme ami Bunny, un dealer noir, ou Duke, un néo-nazi avec lequel il a été incarcéré, ou encore Carlos, qui ne va pas tarder à retourner à l'ombre. Quand un junkie tue, accidentellement, sa femme et son fils, Mike s'assure de l'aide de ces gangsters rivaux tandis que la police veut empêcher qu'il ait droit à un procès et arrange son meurtre par les détenus.


Mais ce "contrat" rempli, les prisonniers réclament des conditions plus dignes et les gardiens refusent. Milo, lui, pour contrôler Mike, lui envoie une prostituée, Iris, mais il la repousse. Elle le paiera chèrement. Tout contribue à un déchaînement de violences qui culminera avec une émeute dans la prison du comté et beaucoup, beaucoup de morts...


Mayor of Kingstown, dont la deuxième saison sera prochainement diffusée, a connu un coup de projecteur dramatique récemment avec le terrible accident subi par son interprète principal, Jeremy Renner, auquel il a miraculeusement survécu (écrasé par une dameuse après avoir sauvé son neveu de l'engin). L'affiche promotionnelle de la série, où on voyait Renner le visage couvert de blessures, a d'ailleurs été retirée pour qu'on ne suspecte pas la production de tirer parti de sa situation.


Mais, dans un registre plus positif, en 2021, quand Jeremy Renner a été choisi pour jouer Mike McLusky, le "maire" de Kingstown, c'était d'abord les retrouvailles de l'acteur avec le metteur en scène et scénariste qui l'avait dirigé dans l'excellent Wind River en 2017. Avant Hawkeye sur Disney +, Renner renouait avec une production à la mesure de son immense talent.


Taylor Sheridan est devenu, comme Renner, une valeur sûre à Hollywood, en créant des séries télé comme Yellowstone (avec Kevin Costner) : son écriture acérée, dense, intense, est prisée des comédiens en quête d'histoires solides et ambitieuses. Toutes choses présentes dans Mayor of Kingstown, peut-être son chef d'oeuvre.


On est saisi dès le premier épisode (de plus d'une heure) par la richesse du projet, qui embrasse un décor au réalisme terrifiant, dans une ville du Michigan, où deux frères reçoivent les doléances de taulards et de leurs familles, hors du cadre de la mairie, et en rapport étroit avec les matons et la police. La situation devient tout de suite tendue quand Mitch, l'aîné de la fratrie, meurt, tué par un voleur ayant remarqué dans la salle d'attente du bureau des McLusky une danseuse d'un strip-club et qui, l'ayant suivie jusque chez elle, a appris qu'elle avait demandé aux deux frères de récupérer le butin d'un détenu.


Le choc est d'autant plus grand pour le téléspectateur que Mitch est interprété par Kyle Chandler, un acteur connu (on l'a vu notamment dans le remake de Catch-22) et immédiatement sympathique. Que Sheridan et le co-créateur de Mayor of Kingstown, l'acteur Hugh Dillon (qui incarne le lieutenant Ian Ferguson) , sacrifient si vite une de leurs vedettes renseignent sur le caractère entier de la série : personne n'est à l'abri.

Au troisième épisode, nouveau coup de théâtre : au premier abord, il s'agit d'une chasse à l'homme, par ailleurs parfaitement orchestrée, une affaire sordide de jukie, mais qui va connaître des développements jusqu'à la fin de la saison. En effet, dégoûtés par le fait qu'il ait causé la mort d'un enfant, tout le monde - gangsters, policiers, gardiens - veut empêcher un procès et punir cet individu en le livrant aux prisonniers qui, contre la promesse de meilleurs conditions de détention, acceptent de l'exécuter dès son arrivée au péintencier.

Seul Mike McLusky devine les problèmes à venir car il sait que les détenus n'auront rien de ce qu'ils réclament - au contraire, pour leur prouver qui commande, ils seront soumis à des traitements encore plus durs. Les autorités sément donc les graines d'une émeute inévitable, d'autant plus que le directeur de la prison, péchant par naïveté, cherche à apaiser les chefs de gangs à l'intérieur des murs de son établissement alors qu'il est déjà bien trop tard et que les matons ne suivent plus ses ordres depuis longtemps.

Sheridan, qui a écrit les dix épisodes de la saison 1, tire les ficelles avec maestria. Il n'épargne pas son héros en le confrontant à son pire ennemi, Milo, un gangster slave qui sait comment le manipuler. Ainsi lui envoie-t-il d'abord une prostituée, que son adjoint Josef roue ensuite de coups pour que Mike devienne son protecteur, avant de l'enlever lorsqu'il veut la confier au programme de protection des témoins du FBI. La jeune femme est livrée à des néo-nazis, puis revendue à des blacks, son calvaire serre le coeur. Il faut avoir l'estomac bien accroché pour suivre cette série, même si, à l'arivée, on ne peut qu'applaudir devant tant de talent.

Les seconds rôles ont droit à des arcs narratifs aussi consistants : Mariam, la mère des trois frères McLusky, campée par la grande Dianne Wiest, enseigne aux femmes emprisonnées l'Histoire tout en déplorant à la fois que Mike ne rompte pas avec le milieu criminel et que Kyle, son benjamin, risque sa peau tous les jours au sein de la brigade criminelle, en assistant à la moindre occasion son frère. Kyle, joué par Taylor Handley, est l'exemple même du flic intègre mais qui semble, comme ses frangins, incapable de se détacher de cette ville corrompue et toxique : sa situation est encore plus compliquée quand sa femme lui annonce être enceinte et qu'il se demande comment ils vont pouvoir élever un enfant dans cet environnement.

Mike est un personnage complexe, attachant et limite à la fois : son passé criminel le hante et il ne semble trouver un peu de paix que dans sa cabane au fond des bois, dans une zone où son téléphone n'a pas de réseau. Il reçoit régulièrement la visite d'un ours, à qui il a la mauvaise idée, d'offrir de la nourriture, et rêve, sans y croire, à partir loin de là pour devenir cuisinier. Lorsque Iris déboule dans sa vie, il la repousse d'abord, sachant qu'elle sert Milo, puis, quand elle disparaît, après avoir été sauvagement battue par Josef, il ne pense qu'à la retrouver pour la sauver. Il n'y aura pas de romance entre deux êtres brisés par Kingstown et ses barbares, mais un espoir commun de sauver ce qui peut l'être en eux. C'est absolument bouleversant.

On retiendra aussi le personnage de Bunny, cet affable dealer afro-américain, contact privilégié de Mike avec un gang, dont on ne sait jamais s'il joue à être un ami ou avance ses pions dans l'éventualité que Mike l'abandonne. Joué par l'imposant Tobi Bamtefa, il est une figure marquante de la série, au même titre que Emma Laird dans le rôle d'Iris ou Aidan Gillen dans celui de Milo. Le casting est irréprochable, chaque acteur investit son personnage avec une humanité renversante.

Mais évidemment Jeremy Renner est le coeur battant de Mayor of Kingstown. Depuis qu'il a été révélé dans Démineurs (de Kathryn Bigelow, en 2009), c'est un acteur qui ne m'a jamais déçu et qui compte quelques belles collaborations (James Gray, Denis Villeneuve, Ben Affleck...). Son jeu électrique est fascinant, même lorsqu'il marche il semble traversé par une tension terrible, et on sent que l'homme derrière le comédien a une authenticité que peu de ses pairs possèdent. Sous la direction de Sheridan, Renner trouve un auteur qui lui donne ici un personnage hors normes, qu'il investit totalement.

Superbement filmé, notamment dans une ancienne prison au Canada, Mayor of Kingstown impressionne par sa dureté et sa subtilité mêlées. Ne ratez pas cette série !

samedi 18 mars 2023

IMPOSSIBLE JONES, VOLUME 1 : GRIN & GRITTY, de Karl Kesel et David Hahn (+ BONUS)


Ce samedi, je vais vous parler d'un comic-book que j'ai participé, modestement, à financer : Impossible Jones. Créé par Karl Kesel (qui est également scénariste, encreur  et character's designer du projet) et David Hahn (qui en est le dessinateur), ce premier volume rassemble les quatre premiers épisodes de la série publiée par par Scout Comics après un crowdfunding sur Kickstarter. 


New Hope City. Isabelle Castillo dérobe avec sa bande (Fosca, Roman et Jimmy) les laboratoires de Tech Arcana, appartenant à la redoutable Madame Vobora, pour laquelle travaillait Fosca et qui veut récupérer son invention. Mais enfermée dans une chambre expérimentale, Isabelle est désintégrée. Elle parvient à se recomposer mais découvre qu'elle est dotée d'étranges pouvoirs et décide de s'en servir pour se venger.


Traquée par les gardes de Tech Arcana, elle découvre que Fosca est la maîtresse d'un super-vilain, Saint of Knives, dont elle réussit à se débarrasser avec l'aide de Polecat et Captain Lightning, deux super-héros locaux. Jimmy, lui, en manipulant l'invention de Fosca, se trouve lui aussi pourvu de pouvoirs et se fait capturer par Homewrecker, une mercenaire au service de Gila Monster, le caïd de la ville et partenaire de Mme Vobora.


Pour sauver Jimmy, Impossible Jones (telle que s'est rebaptisée Isabelle) va devoir vaincre Homewrecker et choisir entre se reconvertir en justicière ou reprendre ses activités illégales...


On voit de plus en plus d'auteurs recourir au financement participatif sur des plateformes pour concrétiser des projets dont ne veulent pas les grandes maisons d'édition américaines. Bien entendu, cette démarche est grandement facilité si celui qui y a recours jouit d'une forte popularité et d'une fanbase généreuse, comme c'est le cas de Sean Murphy (qui a ainsi réalisé The Plot Holes, traduit en France par Urban Comics). Mais même des artistes confirmés connaissent des échecs (comme Pasqual Ferry avec son AL1C3).

Karl Kesel a déjà derrière lui une carrière fournie comme encreur et scénariste (Superman, Harley Quinn - cette dernière ayant été une source d'inspiration majeure pour Impossible Jones), mais il a porté ce projet pendant dix ans avant de pouvoir le mettre en forme. Comme il l'explique dans les bonus (que j'ai reproduits ci-dessous), sa frustration de ne pas avoir pu écrire davantage Harley Quinn l'a poussé à tenter l'expérience d'un creator-owned en crowdfunding.

Mais la première tentative pour financer le projet a capoté. Ce n'est qu'en échangeant avec le dessinateur David Hahn (Spider-Man loves Mary-Jane, Fables) que Impossible Jones a pu redémarrer. L'artiste a peaufiné les designs de Kesel et mis son nez dans ses scripts. Ces deux-là se sont bien trouvés et c'est ensemble qu'ils se sont motivés pour que la série voit le jour. En 2018, la seconde campagne de financement fut un succès, avec au passage la participation d'amis fameux comme Aaron Lopresti, Elsa Charretier, Terry Dodson, qui offrirent en cadeau aux généreux donateurs des pin-ups originales.

Scout Comics a ensuite publié un premier TPB réunissant les quatre premiers épisodes et une suite est d'ores et déjà en cours. Kesel cite aussi Plastic Man comme autre influence pour son histoire et d'ailleurs l'origin story d'Isabelle Castillo est quasi-identiqueà celle de Patrick O'Brien, voleur victime d'un produit chimique qui en fait un homme capable de prendre n'importe quelle forme là où son équivalent féminine est désintégrée dans une chambre forte et réussit à se recomposer (un peu à la manière du Dr. Manhattan de Watchmen).


A la lecture de ces quatre épisodes, on a un sentiment d'abord mitigé : il est évident que Kesel et Hahn ont beaucoup d'idées pour leur héroïne et son univers, mais cela joue un peu contre eux car évidemment il manque de la place pour tout caser et tout bien développer. Les seconds rôles sont sommairement caractérisés et il faudra sans doute encore beaucoup de story arcs pour qu'ils aient droit au traitement qu'ils méritent.


Toutefois, le format court de cette première intrigue ne laisse pas le temps au lecteur de s'ennuyer. Il y a du rythme et Impossible Jones est un personnage sympathique et suffisamment ambivalent, dès sa première scène, pour susciter de l'intérêt et avoir envie de la suivre. Le scénario est classique, c'est un récit initiatique balisé comme peut l'être une origin story, avec l'acquisition de super-pouvoirs, le but que se fixe Isabelle castillo pour s'en servir, les étapes pour apprendre à les maîtriser, et une galerie de vilains assez pimentée.


New Hope City est une mégalopole imaginaire comme on en voit beaucoup, déjà peuplée de super-héros et méchants. Kesel rend hommage à des personnages qu'il aurait sans doute voulu écrire comme Green Lantern qui a servi de modèle à son Captain Lightning, sorte de super-shérif de la ville, ou Mr. A (création de Steve Ditko) pour Even Steven. On est à la fois excité par le potentiel de ces seconds rôles (auxquels il faut ajouter Gila Monster le caïd) et frustré (parce que, comme dit plus haut, l'espace manque cruellement pour les définir davantage).


Le motto de la série tient en une question : Impossible Jones est-elle une héroïne ou encore une délinquante ? Kesel ne tranche pas : il refuse de l'enfermer dans un stéréotype afin de conserver son ambiguïté. Disons qu'elle ne tient pas à se mettre les suepr-héros à dos mais veut continuer à vivre sans renoncer à ses talents de voleuse comme en témoigne la fin de ce premier arc narratif où elle restitue un bien pour toucher la récompense promise par l'assurance. La difficulté à tenir une telle position assure à Impossible Jones des lendemains agités.


David Hahn illustre cette histoire avec un dessin fortement inspiré par Alex Toth et les cartoons de Hanna-Barbera. Les personnages bénéficient de looks simples et très efficaces, et le trait évoque la ligne claire, mais sans oublier le jeu sur les ombres (celle de Impossible Jones semble d'ailleurs vivre sa propre vie). Les décors sont basiques mais soignés. Le découpage très fluide et sage, toujours au service du récit et de sa lisibilité, avec des compositions qui manquent toutefois de dynamisme pour un comic-book super-héroïque et les possibilités qu'offrent les pouvoirs de l'héroïne.

Toutefois il convient de rappeler le contexte de la réalisation d'une telle BD, produite dans des conditions très modestes, tenant à l'investissement personnel des auteurs et à l'aide de donateurs. Ce qu'on perd donc parfois en détail, on le gagne en générosité car Kesel et Hahn ont littéralement mis tout ce qu'ils avaient dans cette aventure pour d'abord convaincre des mécènes et ensuite un éditeur professionnel.

Bien entendu, il n'est pas possible d'aider tout le monde et sans doute y a-t-il des projets aussi, sinon plus intéressants que Impossible Jones qui ne seront jamais finalisés. Mais ici le jeu en valait la chandelle et j'attends avec gourmandise la suite promise.

vendredi 17 mars 2023

Rian Johnson gagne la partie avec POKER FACE


J'ignore encore où on pourra regarder Poker Face en France, mais nul doute qu'un diffuseur la proposera bientôt car le succès critique et public de sa saison 1 devrait motiver les décideurs. Et je vous encourage en tout cas à surveiller ça de près car c'est une sacrée bonne série, qui mérite le concert de louanges dont elle a bénéficié.


Plutôt que de vous résumer chaque épisode, je vous propose un passage en revue de ceux-ci avec mon commentaire critique. Poker Face, c'est quoi au juste ? C'est d'abord l'histoire de Charlie Cale, une femme qui possède un don curieux : elle sait quand quelqu'un ment délibérement (elle ne peut alors s'empêcher de dire "Bullshit !", parfois à voix haute, le plus souvent à voix basse). Ce pouvoir, elle l'a utilisé pour jouer aux cartes jusqu'à ce que Sterling Frost Sr. la remarque et l'emploie dans son casino pour la faire payer. Aujourd'hui Sterling Jr. a pris la relève de son père et quand il tue la meilleure amie de Charlie, femme de ménage, il ignore encore qu'il court à sa perte.


Sterling Jr. se suicide pour ne pas affronter la déception et la punition de son père mais celui-ci envoie alors aux troussess de Charlie, accusée du meurtre, son meilleur chasseur, Cliff Legrand. Mais Charlie a de la ressource : elle sillonne les Etats-Unis et trouve des petits boulots pour subsister en veillant à ne pas attirer l'attention. Ce qui n'est pas évident car elle a le chic pour sympathiser avec les mauvaises personnes, comme la petite amie d'un cuistot tué par un garagiste jaloux de leur romance.


Parfois, si elle ne va pas au-devant des ennuis, ceux-ci viennent littéralement chercher Charlie, de manière rocambolesque, à l'image de ce chien témoin du meurtre d'un roi du barbecue dont la femme se débarrasse avec la complicité de son propre frère. Un peu tiré par les cheveux mais très drôle. Les épisodes ne sont pas tous excellents, mais s'amusent avec des intrigues retorses sur le principe de Columbo.
 

Car Charlie Cale, si elle n'est pas flic, est un peu la cousine du célèbre lieutenant immortalisé par Peter Falk et Poker Face emprunte à cette illustre série son procédé narratif : dès le début on sait qui a tué qui et pourquoi, mais Charlie confondra-t-elle le(s) coupable(s) et comment. Ainsi, recrutée comme chauffeuse par un groupe de rock sur le retour en même temps qu'un jeune batteur qui a composé, sans le savoir un tube en puissance, elle devra trouver des preuves matérielles accablant les deux autres musiciens et la chanteuse qui n'ont pas voulu partager les droits d'auteur.


La série nous balade dans tous les coins possibles de l'Amérique du Nord. A chaque job que décroche Charlie, on change de décor et on fait la connaissance de personnages hauts en couleurs, comme Irene et Joyce, deux retraités et anciennes activistes qui ont zigouillé leur ancien amant et leader qui les avait dénoncées à la police des années plus tôt. Charlie dispose à chaque fois de peu de temps pour confondre les coupables, car elle se sait traquée et ne peut donc se permettre de s'attarder dans un endroit. Elle prend aussi de gros risques car elle ne peut compter sur la police qui, elle aussi, la recherche. Et dans le cas de Irene et Joyce, elle manque d'y passer.


On ne s'ennuie donc pas en suivant cette enquêtrice malgré elle et la plupart des affaires sont aussi tordues qu'irrésistbles, ménageant des rebondissements vraiment imprévisibles, comme ceux qui parsèment l'épisode 6 (mais pas de spoilers). Rian Johnson, le créateur de la série, qui s'était fait remarquer avec Star Wars VIII : Les Derniers Jedi (l'opus le plus discuté de la saga) et surtout avec Knives Out (A couteaux Tirés) 1 et 2 (produits par Netflix), a su convaincre des acteurs fameux de venir, le temps d'un épisode pimenter ses crime stories.


On a ainsi le plaisir dès le début d'avoir Adrien Brody, puis ensuite Chloë Sevigny (ép. 4), Judith Light et S. Epatha Merkerson (ép. 5), Ellen Barkin et Jameela Jamil (ép. 6), Tim Blake Nelson (ép. 7), l'immense et trop rare Nick Nolte (ép. 8), Joseph Gordon-Levitt (ép. 9) et enfin Ron Perlman (dans le final). Du beau monde pour des scénarii très écrits, et des réalisations chiadées, Johnson signant les épisodes 1, 2 et 10, et Natasha Lyonne le 8.
  

Dans ce fameux huitième épisode, la star du show, Natasha Lyonne, que j'avais adoré dans les deux saisons de Poupée Russe (sur Netflix) donne donc la réplique à Nick Nolte en le dirigeant. L'acteur impressionne sans avoir besoin d'en rajouter dans le rôle d'un avatar de Ray Harryhausen, le célèbre spécialiste des effets spéciaux, dont les talents servent, à son insu, à effacer les traces d'un crime qui a gâché sa carrière comme metteur en scène et commis par une partenaire. C'est peut-être le joyau de la couronne de cette première saison car on peut suivre cette histoire comme une savoureuse mise en abyme de tout le principe de la série où il s'agit de recourir à d'anciennes techniques pour compromettre les plans machiavéliques de meurtriers.


A l'occasion, Poker Face aime aussi s'amuser avec des exercices de style, comme dans l'épisode 9, qui est un quasi-huis clos, dans un chalet coupé du monde par une tempête de neige, où Charlie échoue, blessée. Et là, si Tarantino tombe sur ce chapitre, il aura droit à une leçon de mise en scène car ces 45' sont plus réussies que les 3 h. de son plus mauvais film (Les 8 salopards). Jusqu'à la dernière scène qui annonce la fin de la saison, comme on boucle une boucle.


On avait commencé Poker Face avec Sterling Frost Jr. et on la termine avec Sterling Frost Sr., incarné par l'imposant Ron Perlman. C'est aussi, avec l'épisode 1 celui où on profite le plus de Benjamin Bratt alias Cliff Legrand, qui aura donc passé une année à courir après Charlie Cale. Evidemment les retrouvailles ne vont pas se passer du tout comme prévu et disons, sans en dire trop, que Rian Johnson trouve un moyen jubilatoire de justifier la reprise de la cavale de son héroïne.

Comme je l'ai déjà écrit plus haut, tout n'est pas d'un niveau égal dans ces dix épisodes, mais rien n'est jamais médiocre. Même quand une intrigue est moins captivante, on est tout de même curieux de savoir comment elle va être résolue. La gouaille de Natasha Lyonne, son cigarillo aux lèvres, y est pour beaucoup et elle rafraîchit sacrément la figure de Columbo, avec une malice et une détermination imparables. Jamais les guest-stars du show ne réussissent à éclipser sa prestation, car les invités cabotinent juste ce qu'il faut pour qu'on garde en mémoire leur personnage mais sans parasiter la série.

Même dans les conditions où j'ai suivi ces dix enquêtes (les sous-titres bourrés de fautes d'orthographe et de traductions approximatives), mon plaisir n'a jamais été entamé. Cela faisait un bail que je n'avais pas autant savouré un show policier. Et savoir qu'il a été d'ores et déjà renouvelé me comble. Rian Johnson a subi les trolls intégristes du fandom Star Wars pour avoir osé bousculé leur saga mais désormais il est devenu un auteur qui compte avec Knives Out et Poker Face. Qu'il soit protégé et béni.