samedi 24 octobre 2020

JUGGERNAUT #2, de Fabian Nicieza et Ron Garney

 

Alors que X of Swords bat son plein, la mini-série Juggernaut poursuit son bonhomme de chemn, loin du tournoi qui monopolise l'attention des mutants de son demi-frère, Charles Xavier. Fabian Nicieza fait une brève allusion à ce dernier mais entraîne son histoire sur une autre voie, étonnamment sensible. Ron Garney compose avec sans être frustré, produisant des planches simples et efficaces.


Il y a quelques mois, alors qu'il est hospitalisé après s'être évadé des limbes, Cain Marko a la visite de son demi-frère, Charles Xavier, qui lui souhaite un prompt rétablissement. Mais Cain comprend surtout qu'il n'a pas le droit de le rejoindre sur Krakoa, où seuls sont tolérés les mutants.


De nos jours. Suivant le plan de D-Cel, le Fléau défie Hulk. Mais la manoeuvre doit surtout permettre à la société Damage Control, pour laquelle Cain travaille, de capturer le géant vert. Grâce aux pouvoirs combinés du Fléau, de D-Cel et d'un siphon éneergétique, Hulk est vaincu.


Quelques moins auparavant. Remis, Cain Marko se rend à Budapest pour y visiter avec un guide les catacombes. Il espère trouver là un moyen de récupérer ses pouvoirs grâce à un artefact relié à la divinité Cyttorak.


Hulk, enfermé dans une cage, est exhibé devant un parterre de civils ruinés par les dégats qu'il a provoqués dans leurs vies. Le Fléau écoute ces récriminations et se tait, tout en comprenant qu'il a lui aussi commis des dommages terribles dans l'existence d'innocents.


C'est ce que ne manque pas de lui signifier Hulk qui réussit à se libérer avant de disparaître avec l'aide de complices. De retour à New York avec D-Cel, le Fléau apprend que Damage Control le poursuit en justice pour avoir provoqué leur faillite...

Cette mini-série est plus surprenante que ce que j'en attendais. Qu'en attendais-je d'ailleurs ? Un récit bourré d'action, comme son anti-héros en était capable et comme le promettait cet épisode avec une confrontation avec Hulk au programme. Mais Fabian Nicieza creuse un autre sillon, plus sensible et troublant.

Traversé par deux flashbacks épatants et concis, où Cain Marko reçoit la visite spectrale du Pr. X, son demi-frère, et où il comprend qu'il ne pourra rejoindre Krakoa car il n'est pas un mutant, puis lors d'un voyage à Budapest, à la recherche d'un moyen de redevenir le Fléau, l'épisode explore le thème de la culpabilité.

Effectivement, le Fléau combat Hulk et leur opposition donne lieu à des planches percutantes où Ron Garney se fait plaisir. Même si le dessinateur offre parfois des compositions pas très inspirées et même maladroites, il traduit parfaitement la puissance de ces deux forces de la nature. Toutefois, depuis que Al Ewing a établi que Hulk était immortel (dans la saga Avengers : No Surrender puis dans la série Immortal Hulk), ce dernier est devenu un élément réellement imbattable, qui assume sa part malfaisante tout en ayant un intellect intact. Ce n'est plus une brute instoppable et primitive, mais une sorte de rouleau compresseur dépassant l'entendement, sans doute l'incarnation la plus féroce et la plus surhumaine qu'on ait connue.

Si Cain Marko en vient à bout, c'est en trichant, avec l'aide de la société Damage Control et de la jeune D-Cel qu'il a prise sous son aîle (à moins que ce ne soit l'inverse puisqu'elle narre la tentative de rachat du Fléau). C'est à partir de là que Nicieza déjoue les attentes du lecteur en opère un glissement malin dans son propos.

Hulk est livré en pâture à des citoyens dont il a détruit l'existence lors de batailles ou d'accès de folie meurtrière dans le passé. Le colosse de jade va s'évader, c'est certain, rien ni personne ne peut le contenir, mais il écoute en souriant ces plaintes. Cain Marko aussi écoute et il est bouleversé. Quand Hulk sort de la cage dans laquelle on l'a mis, il disparaît vite mais pas sans avoir pointé du doigt le Fléau et déclaré que lui aussi est coupable des mêmes maux. Cain l'admet d'autant plus douloureusement que, contrairement à Hulk, qui a longtemps été un démolisseur inconscient de ses actes, le Fléau a été un criminel parfaitement au fait de ses méfaits.

Entre, donc, le fait que Charles Xavier lui refuse l'accès à Krakoa, son séjour dans les limbes, et l'accusation incontestable de Hulk, Cain Marko apparaît à la fois comme un bourreau et une victime. Mais Nicieza voit, c'est évident, son personnage davantage comme une victime : victime de lui-même, de ses excès, de sa soif de puissance, de son incapacité à se contrôler. Et ainsi, étonnamment, on se prend à être touché, pas au point de l'excuser, mais assez pour comprendre que Cain Marko est profondément seul et que cela l'a conduit à des erreurs terribles dont il doit désormais payer le prix. A cet égard, la conclusion de l'épisode en rajoute, mais de façon très pragmatique.

Ron Garney, qu'on attendait beaucoup sur ce titre pour sa maîtrise à croquer des héros surpuissants, en est un pour ses frais, mais il a aussi assez de talent pour illustrer cette histoire au-delà de ça. Son découpage est efficace dans l'action, il donne ce qu'un artiste de sa trempe sait produire : l'impact des coups, la résistance face un adversaire trop fort, tout cela est rendu parfaitement, en dépit d'une page ou deux aux compositions maladroites (je pense à une page en particulier où Garney en deux cases, séparées par une ligne transversales, donne l'impression que le Fléau est franchement ridiculement petit comparé à Hulk, et dont le flux de lecture est inconfortable).

Mais, donc, Garney a du métier et quand il doit mettre en scène cette séquence devant cette assemblée avec Hulk, Cain, et tous ces témoins, il réussit très simplement mais intensément à faire comprendre au lecteur que ce qu'on reproche au géant vert s'applique aussi au Fléau. La mine troublée, puis de plus en plus pénétrée, de Cain suggère une malaise croissant chez lui. Et quand Hulk disparaît, Mark est accablé, admettant, lucide, ses torts.

Outre qu'on ne verra donc certainement pas le Fléau dans une série X de sitôt, la mini-série va aussi sûrement continuer à creuser ce sillon de la culpabilité de son héros, tout en nous instruisant sur la façon dont, après son séjour dans les limbes et à l'hôpital, il est redevenu le Juggernaut.

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