lundi 29 décembre 2014

Critique 547 : SAGA, VOLUME 2, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


SAGA : VOLUME 2 contient les épisodes 7 à 12 de la série écrite par Brian K. Vaughan et dessinée par Fiona Staples. Après le premier tome qui avait été une des plus brillantes réussites récentes, l'équipe allait-elle transformer l'essai ?

Plutôt que de vous servir une critique en bonne et due forme, j'ai choisi un angle différent en me penchant sur une séquence particulière : il s'agit de l'ouverture du chapitre 10, un moment charnière dans le récit. Ces cinq pages nous apprennent plein de choses - sur les personnages, leur histoire, l'histoire de la série, tout en diffusant de l'émotion. Après elle, plus rien n'est, vraiment, pareil.

Et comme rien n'est produit par le hasard quand une bande dessinée est bien écrite et dessinée, elle émet de manière directe une adresse irrésistible au lecteur - ici, en l'occurrence, Marko invite Alana à continuer à lui lire (un roman à l'eau de rose) mais c'est comme s'il nous parlait à nous, en nous demandant de continuer à lire Saga.

La suite, après les cinq pages ci-dessous :





Il s'agit donc d'un flash-back : à cette époque, Alana, membre de l'armée de Landfall, surveille Marko, qui a déserté l'armée de Wraith. Ils sont donc ennemis, et, dans la chapitre 8, on a pu voir que la jeune femme ne ménageait pas son prisonnier quand il était en cellule (elle lui assénait un coup de crosse de son fusil pour le faire taire, ne comprenant pas ce qu'il disait).
En train désormais de casser des cailloux dans une carrière, Marko a appris à parler la langue d'Alana, en l'entendant lui lire A Nightime Smoke d'Oswald Heist (un personnage qu'on découvrira dans le chapitre 12). 

En se comprenant, les deux jeunes gens ont appris à s'apprécier, à se tolérer. Et c'est donc la lecture qui a permis cette apaisement, ce qui est tout un symbole.

Alana considère ce livre comme la meilleure histoire qu'elle ait jamais lue - ce qui n'est pas le cas de son auteur, qui l'a écrite uniquement pour de l'argent... Du moins, est-ce ce qu'il prétend car l'ouvrage contient à l'évidence un message pacifiste comme le pense Marko. Le jeune homme soumet à sa geôlière que le conflit qui oppose leurs deux mondes ne peut qu'aboutir à une surenchère de brutalité, un règne de barbarie.

Comme un écho à son raisonnement, Marko révèle à Alana qu'il va être transféré dans un autre prison, Blacksite, dont la jeune femme sait qu'on n'en revient jamais vivant. Marko a accepté cette punition avec fatalisme : il a déserté son armée, s'est rendu à l'ennemi, a été condamné - il pense en fait n'avoir que ce qu'il mérite, et surtout sa mort prochaine lui semble une délivrance, il n'assistera pas à l'épilogue tragique du conflit.

Mais Alana est, elle, bouleversée par ce qu'elle apprend et va alors commettre un acte lourd de conséquences, un geste qui scelle non seulement son destin comme belligérante mais aussi comme femme. Elle brise la chaîne attachée à la cheville de Marko et lui conseille de fuir, en profitant des quelques minutes qu'il a avant que d'autres gardes s'aperçoivent de son évasion. Elle est prête, quant à elle, à affronter les sanctions que lui vaudra son choix.

Toutefois il est hors de question pour Marko d'abandonner sa libératrice qu'il sait condamnée comme lui si elle le laisse partir, et va la convaincre de le suivre. Il n'a pas besoin de mots pour cela, comme le montre la dernière image de la page 5 : des regards troublés témoignent de l'attirance entre les deux jeunes ennemis, puis un baiser irrépressible scelle leur alliance. 

L'histoire de Marko et Alana commence en vérité à cet instant : ils deviennent des fugitifs (comme les Runaways que créa et écrivit Vaughan pour Marvel, comme Yorick dans Y the last man paru chez DC/Vertigo, comme les trois lions dans Pride of Baghdad aussi chez Vertigo). Ils ne veulent plus participer au massacre de leurs deux peuples et s'éloignent du théâtre des opérations, tout en ayant conscience qu'ils vont désormais être traqués.

Plus tard, on assistera à une de leurs premières nuits d'amour, et on sait depuis le tout début du premier épisode qu'ils sont ainsi devenus les parents d'une petite fille, Hazel. Leurs têtes sont mises à prix et le Prince Robot IV, les mercenaires the Will et the Stalk les poursuivent. En ayant conçu un enfant , les deux fuyards ne sont pas seulement devenus des déserteurs, dont chaque camp veut la peau, ils sont aussi devenus un symbole et leur enfant incarne la possibilité d'une réconciliation entre deux peuples dont le plus puissant, celui de Landfall (grâce à sa technologie, alors que ceux de Wraith croient en la magie), veut une victoire totale par la destruction de son adversaire ou l'asservissement de ceux qui survivront.

L'histoire de Marko et Alana permet aussi à Brian K. Vaughan d'établir des parallèles avec d'autres couples dans son histoire. Il y a celui formé par the Will et the Stalk, à la fois concurrents sur le plan professionnel et amants. The Stalk semble avoir péri dans les épisodes précédents et the Will porte son deuil, au point qu'il a cessé sa traque contre Marko et Alana, retiré avec son Lying Cat.

The Will est tiré de sa retraite par Gwendolyn, originaire de Wraith. Mais les apparences sont trompeuses : elle n'est pas là pour tenter de sauver Marko. Elle est en vérité celle à qui il a été fiancé et qu'il a donc abandonné pour Alana. Gwendolyn veut donc se venger de son ancien amant et de sa compagne, sentiment de vengeance accru le fait qu'elle sait qu'ils ont eu un enfant ensemble. 

The Will "forme" aussi un étrange couple avec une fillette (sensible aux traces magiques des indigènes de Wraith, ce qui aura son importance) qu'il a découverte sur une planète-lupanar où elle était prostituée par une maquerelle. Il a récemment réussi à la tirer de cet enfer grâce à l'aide de Gwendolyn, et en échange il a donc accepté de retourner chasser Marko et Alana.

Il y a aussi le couple formé par les parents de Marko, apparu à la fin du chapitre 6. A la fois soulagés de retrouver leur fils en vie et choqué de l'avoir vu refaire sa vie avec une ennemie de leur peuple et être devenu père, les relations entre eux sont encore plus tendues après que la mère de Marko ait apparemment désintégré Izabel, une jeune fille ectoplasme qui était la baby-sitter d'Hazel. Tandis que le fils et sa mère vont partir à sa recherche (Izabel a été en vérité téléportée sur une planète voisine), Alana reste seule avec sa fille et son beau-père dans un vaisseau atypique (un arbre géant et magique), qui sera le théâtre d'une révélation bouleversante.

Enfin, la dernière partie de ce volume 2 offre un autre "couple", du moins la rencontre entre deux personnages périphériques, mais qui impactent tout le récit : d'un côté le fameux Prince Robot IV (un individu humanoïde métamorphe avec un poste de télé à la place de la tête) et de l'autre l'écrivain D. Oswald Heist, l'auteur de "A Night time Smoke", le roman préféré d'Alana, susceptible d'avoir reçu la visite de sa fan et donc d'aider le militaire à la retrouver, elle et son amant. 
Il faut alors préciser que l'ouvrage raconte justement la romance improbable entre l'héritière d'une carrière (tiens, comme celle où Marko et Alana s'embrassent) et une créature de pierre - c'est la figure du livre dans le livre, une mise en abyme donnant des perspectives multiples au récit (Heist raconte par exemple que son fils a d'abord péri dans une bataille puis avoue ensuite qu'il s'est suicidé car il était traumatisé par la guerre, lui aussi a fui à sa manière l'horreur. 
On devine également, même si je ne veux pas en dire trop que Heist a bel et bien dissimulé, comme l'avait dit Marko et comme le pense le Prince Robot IV, un sous-texte pacifiste dans son roman.).

Revenons à la "chute" de la page 5 : Marko et Alana s'embrassent. Ce baiser officialise à la fois leur union amoureuse et leur décision de fuir la guerre. C'est donc la première étape concrète de leur relation qui conduira à la mise au monde de leur fille Hazel - qui est depuis le début de la série la narratrice de l'histoire.

Ainsi elle commente la scène par cette phrase : "Ouais, mon père a toujours su y faire avec les filles" ("Yeah, Dad always had a way with the ladies"). C'est une manière habile et drôle de désamorcer la tension érotique et dramatique de cet instant (et ce qui a suivi). Mais quand on tourne la page et qu'on découvre donc ce qui se passe au présent, l'ironie de cette pensée est encore plus remarquable puisque Marko est réprimandé par sa mère (tandis qu'ils continuent à chercher Izabel) puis qu'on retrouve un peu plus loin Gwendolyn (avec the Will) plus déterminée que jamais à se venger de Marko. Ce dernier a effectivement toujours su y faire avec les filles, pour le meilleur comme pour le pire...

Il faut aussi bien entendu évoquer l'aspect visuel de Saga. Fiona Staples y a imprimé sa marque de façon aussi singulière et percutante que Vaughan avec son scénario depuis le début. L'auteur a laissé de plus en plus de liberté à l'artiste quand il a découvert les trouvailles graphiques dont elle était capable. De fait, la série est un fascinant livre d'images, avec une galerie d'extra-terrestres insensée, souvent répugnants (mais qui, justement, de ce point de vue, teste notre tolérance aux autres par rapport à leur apparence physique), parfois d'une étrange beauté.

The Will est ainsi celui qui ressemble le plus à un humain traditionnel comme la fillette, et Marko, ses parents, Alana ou Gwendolyn ne présentent pas de bizarreries vraiment choquantes (Marko, ses parents, et Gwen ont des cornes sur le front ou les tempes, Alana des ailes semblables à celles des chauves-souris sur les omoplates).

Mais the Lying Cat est une espèce de grand félin ressemblant à un chat pelé égyptien, the Stalk a un corps arachnoïde et quatre paire d'yeux, Oswald Heist est un cyclope, le Prince Robot IV a une télé à la place de la tête (qui diffuse, lorsqu'il est blessé sur un champ de bataille dans une scène onirique en flashback, des images pornographiques - qui ont valu à l'épisode d'être censuré par les diffuseurs numériques de comics !). Sans parler du géant immonde que rencontrent Marko et sa mère en cherchant Izabel (dont l'aspect de spectre rose estropié est également déstabilisant), ou de la planéte-foetus... 

Cette inventivité débridée s'exprime aussi dans la représentation des décors et véhicules : j'ai déjà mentionné le vaisseau de Marko et Alana, qui est en fait un arbre gigantesque et ensorcelé. Dans Saga, vous ne trouverez pas de transports spatiaux classiques inspirés comme souvent par Star Wars, avec une abondance de détails technologiques : Staples détourne tout cela pour aborder ces éléments de manière inattendue, poétique, troublante.

Les décors sont aussi traités avec une approche très originale : l'artiste dessine Saga entièrement avec une palette graphique et assure donc son encrage et sa colorisation elle-même. Parfois, le plus souvent même, elle ne fait que suggérer l'environnement dans lequel évoluent les personnages avec des formes simples, voire sommaires, mais une palette de couleurs variée qui contribue aussi bien à donner un minimum de repères géographiques au lecteur qu'à définir une ambiance. 
Malgré tout, et c'est cela qui est tout de même très fort, on sait toujours où on est, et quand, et comment, et l'atmosphère générée par la colorisation digitale n'est jamais, comme ça peut être le cas avec cette technique, froide, abstraite, désincarnée. Au contraire, les environnements sont très organiques et produits par des textures très sensibles, choisies avec soin.

C'est une sensation étonnante de lire un comic-book avec une telle économie de lignes mais une telle profusion de teintes.

Il est à la fois facile de saisir ce qui rend Saga si agréable à lire (fluidité du récit, caractérisation très crédible des personnages, diversités des actions, couches multiples de la narration) et délicat de rapporter tout ce qui en compose la richesse (c'est une bd en définitive impressionniste, qui se joue du genre abordé - le soap opera cosmique - et des références - Roméo et Juliette, Guerre et Paix, Star Wars).

Mais tout comme ceux qui courent après les deux héros, le plaisir du lecteur n'est-il pas, ici plus qu'ailleurs, de chercher à définir ce qui le charme tant dans cette odyssée si parfaitement rédigée et somptueusement mise en images ?  

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