dimanche 9 avril 2023

Le dieu sorti de la machine de DEVS


J'ai bien observé que les entrées de ce blog consacrées aux séries télé ne rencontraient pas un grand succès, mais je ne désespère pas qu'un jour cette tendance s'inverse. Alors, comme je suis d'un caractère têtu, je persiste et en ce Dimanche de Pâques, je vais vous parler d'une série datant de 2020, diffusée aux Etats-Unis sur Hulu, et en France par Canal + : la fascinante création du génial Alex Garland, DEVS.


Quand son compagnon, Sergueï, disparaît juste après avoir intégré le mystérieux projet DEVS de la compagnie Amaya, Lily Chan, ingénieur au sein de cette entreprise, suspecte rapidement qu'il ne s'est pas suicidé comme une vidéo enregistrée par une caméra de surveillance le montre mais bel et bien qu'on l'a assassiné.
 

Choquée mais résolue à connaître la vérité, Lily découvre dans le téléphone de Serguï une application de Sudoku avec un mot de passe qui en préserve l'accès. Elle demande à son ex-amant, Jamie, de l'aider à l'ouvrir et y découvre une messagerie secrète avec une agent russe. Lily ne résiste pas à l'envie de le rencontrer et il lui explique que Sergueï avait bien pour mission d'infiltrer DEVS pour savoir ce qui s'y passait.  Elle se voit proposer de remplacer le jeune homme pour cette mission.


Mais Kenton, le chef de la sécurité d'Amaya, a suivi Lily et compte bien l'empêcher. Il la conduit chez un psychiatre qui la fait interner tandis que Jamie est torturé et blessé. Pourtant, il organise l'évasion de Lily avec laquelle il part se cacher dans un motel. De son côté, Forest, le fondateur d'Amaya, reçoit la visite de la sénatrice Laine, qui souhaite connaître la nature des expériences menées au sein de DEVS pour mieux les contrôler.


Lily, rétablie, décide d'affronter directement Forest et se rend chez lui avec Jamie. Mais il la laisse s'expliquer avec Katie, sa maîtresse et plus proche collaboratrice, qui révèle que DEVS est le nom d'un super-programme informatique capable de voir dans le passé et prédire l'avenir, jusqu'à un certain point pour ce dernier. En effet, passée une période dans le futur, le système bugge... A cause d'une action menée par Lily !


Contrariée par ce déterminisme strict, Lily entend bien déjouer les attentes de DEVS en ne faisant rien. Mais la situation va s'envenimer et la pousser à agir malgré tout...
 

Même si ce résumé paraît en dire déjà beaucoup, je peux vous assurer que DEVS réserve encore suffisamment de surprises avant et après pour vous retourner le cerveau. Car c'est bien un vertigineux voyage auquel vous convie Alex Garland, qui a créé, écrit et réalisé la totalité des huit épisodes de cette série.


Alex Garland, pour beaucoup, reste l'auteur de La Plage, ce film de Danny Boyle (2000), dont Leonardo di Caprio fut la vedette après le triomphe de Titanic. Pourtant, cet auteur vaut mieux que ce long métrage assez moyen et si vous êtes amateur de science-fiction, vous feriez bien de vous pencher sur son oeuvre, comme Sunshine (également porté à l'écran par Boyle), Le Tesseract, Le Coma.


Il est à son tour passé derrière la caméra avec l'extraordinaire Ex Machina (2014) puis Annihilation (2018 - disponible sur Netflix) et l'an dernier avec Men (que je n'ai pas encore pu voir). Des histoires absolument folles, obsédantes, révélant un cinéaste d'une rare maîtrise, avec un univers envoûtant.

DEVS se rapproche de Ex Machina, où déjà le personnage principal rencontrait un patron de la Tech aux airs de messie inquiétant. D'abord, on pense embarquer dans un polar puisqu'on assiste à un meurtre dont on connaît les coupables et le mobile (il est question d'espionnage industriel). Puis très vite, Garland brouille les pistes pour livrer un récit inclassable.

L'héroïne, Lily Chan, est, sous une apparence frêle, quelqu'un de déterminé à connaître la vérité, se moquant du danger, et Sonoya Mizuno (qui était déjà remarquable dans la mini-série Maniac sur Netflix, en assistante de Justin Theroux - là encore dans une histoire de scientifiques fous, avec Emma Stone et Jonah Hill comme cobayes) est absolument magistrale et parfaite pour l'incarner. La comédienne Japonaise exprime avec subtilité et puissance le chagrin qui la ravage et qu'elle convertit en force, sorte de David féminin contre un Goliath moderne.

Nick Offerman incarne Forest, un de ces leaders de la Tech, excentrique et flippant, loin du registre comique de Parks and Recreation. C'est une sorte de gourou lui-même dévasté par une perte personnelle, la mort sous ses yeux de sa femme et surtout de leur fille, Amaya, dont le prénom est désormais devenu le nom de son entreprise. A ses côtés, Alison Pill, glaciale, joue sa maîtresse et sa plus proche collaboratrice dans un projet vertigineux.

Dois-je spoiler sur quoi travaille le personnel de DEVS ? Disons, sans trop en dire, qu'il est question du temps et de l'univers. C'est ambitieux mais le génie d'Alex Garland réside dans le fait de rendre tout ça à la fois angoissant et crédible à défaut d'être compréhensible. Qu'importe en vérité que vous saisissiez le jargon de ces programmateurs qui veulent produire une visualisation du passé le plus lointain et du futur, ce qui compte, c'est ce qu'ils veulent en faire.

Tout comme Elon Musk veut conquérir l'espace et la communication, ou que Jeff Bezos dirige le plus grand magasin en ligne du monde, Forest a lui aussi une lubie mégalomane en rapport avec ce qu'il a perdu et que sa fortune et les connaissances de ses équipes peuvent lui permettent, peut-être, de maîtriser. En vérité, il ne s'agit pas de contrôler le monde mais de panser des plaies toujours béantes via des simulations sophistiquées, au réalisme troublant.

Ainsi la quête de Lily et celle de Forest ne sont-elles pas si différentes. La mort leur a pris ce qu'ils avaient de plus cher et en voulant le défier, ils apprennent surtout qu'ils ne connaissaient pas si bien qui ils sont eux-mêmes ni ceux qu'ils ont perdus. Ce qui les distingue vraiment, c'est leur rapport au deuil, à l'ordre naturel des choses. Que se passe-t-il alors quand on veut les affronter ?

Pour Forest, tout est déterminé, et des théories comme le multivers sont inadmissibles car il veut renouer avec une réalité unique, pas un possible parmi d'autres. Pour Lily, le libre-arbitre domine, et c'est par un geste de désobéissance par rapport à ce que la machine a prédit qu'elle va tout bouleverser. L'issue reste tragique, DEVS n'offre pas de happy end malgré les apparences, mais nous entraîne vers un dénouement étrange, confondant, qui prouve que Foreste avait tort et donne à Lily une seconde chance. Tout en faisant comprendre aux deux que le paradis auquel ils ont eu accès est autre part un enfer. A moins que ce ne soit, comme toujours, comme partout, un paradis ET un enfer.

Comme dans Ex Machina et le fabuleux Annihilation (qui confrontait ses personnages à une nature devenue folle), Alex Garland philosophe sur le sens du réel, du temps, du deuil, de la renaissance, mais sans noyer son audience sous un discours fumeux. Il réconcilie une vision cérébrale proche de Kubrick avec une autre plus sensitive à la David Lynch, naviguant entre des constructions froides comme le bâtiment de DEVS, qui ressemble à un sarcophage, et la forêt qui l'entoure, dominés tous deux par la statue géante, grotesque et tragique d'Amaya.

Cette fillette s'impose alors, progressivement, inéluctablement, comme le coeur de la série, symbole de ce qui fut, de ce qui sera, et fantôme hantant un démiurge égaré et une jeune femme refusant d'être réduite à une prédiction inévitable, incontournable.

Quel trip ! Mais pour dérangeant, perturbant, qu'il est, DEVS est un sommet de s.-f., qui confirme Alex Garland comme un auteur majeur.

samedi 8 avril 2023

SCARLET WITCH #4, de Steve Orlando et Sara Pichelli


Ce quatrième épisode de Scarlet Witch marque une rupture dans la conception de la série écrite par Steve Orlando et dessinée par Sara Pichelli. Après trois précédents numéros self-contained, on assiste là au début d'une intrigue qui se prolongera au moins jusqu'au mois prochain. L'occasion aussi d'en apprendre plus sur Darcy Lewis, l'assistante de Wanda Maximoff...


Scythia des Bacchantes réclame à Scarlet Witch qu'elle la laisse emporter Darcy Lewis pour être jugée par ses soeurs, dont l'une qu'elle a tuée. Mais Wanda refuse qu'on livre son amie et affronte l'amazone. Le combat est disputé et pousse la sorcière dans ses retranchements...


Jusqu'à présent donc, chaque épisode de Scarlet Witch se composait d'une histoire avec un début, un milieu et une fin contenus en une vingtaine de pages. Il y avait bien un vague mystère autour de Darcy Lewis, ce personnage importé du MCU (figurant dans les films consacrés à Thor et aussi dans la série WandaVision), mais on se demandait à quand Steve Orlando, le scénariste, nous en dirait plus à son sujet.


Finalement, le suspense à été de courte durée puisque c'est pour cette fois. Et avec ces explications la série change de format car l'histoire qui débute ce mois-ci se poursuivra au moins jusqu'au prochain numéro. A voir si Scarlet Witch va devenir un feuilleton ou reviendra ensuite à sa formule anthologique...


Ce qui est sûr, c'est que même en changeant Scarlet Witch demeure aussi convaincant. Orlando livre un épisode riche en action et Wanda Maximoff est poussée dans ses retranchements face à une adversaire déterminée et puissante.

Scythia des Bacchantes, telle est son nom : Orlando fait donc ici références aux bacchantes, ces adoratrices de Bacchus/Dyonisos, le dieu du vin, des débordements et de l'ivresse, même si chez les romains sa nature divine a été remise en question et son rapport au vin a été relativisé, pour devenir plus généralement l'inspirateur de la tragédie et du théâtre. Le scénariste rattache aussi cette guerrière scupturale aux amazones, ces archères apparues pour la première fois dans L'Iliade d'Homère, qui se coupaient un sein pour mieux manier leur arme favorite.

Sara Pichelli a doté Scythia d'un physique impressionnant et l'affontement qui l'oppose à Scarlet Witch force cette dernière à utiliser sa magie de manière différente, avec plus de ruse face à la force brute. Chez DC, c'est comme si Wonder Woman ou plutôt Artémis affrontait Zatanna. L'artiste use d'un découpage avec des vignettes aux dimensions généreuses pour représenter au mieux l'impact dévastateur des coups portés par Scythia mais aussi les parades de Wanda.

Pichelli a retrouvé tous ses moyens, c'est certain, et elle met en valeur d'un côté la grâce féline de Scarlet Witch face à la rudesse de Scythia. La mise en scène est habile et intense, avec des assauts variés et des manifestations de pouvoirs ingénieuses.

Pourtant la dessinatrice italienne cédera sa place le mois prochain à Russell Dauterman, le cover-artist du titre, qui nous gratifiera à nouveau de planches intérieures, exercice dans lequel il se fait désormais très rare. Faut-il s'en inquiéter pour Pichelli ? Pas sûr, même si effectivement la voir se mettre en retrait après seulement quatre épisodes peut susciter le doute. Mais si ça lui permet de revenir gonflée à bloc, c'est un petit prix à payer. Et on ne va pas se plaindre d'avoir un fill-in par Dauterman.

Steve Orlando révèle simplement pourquoi Darcy Lewis est en fâcheuse posture. Je ne vous spoilerai pas l'explication. Toutefois, il y a un cliffhanger qui annonce un match retour dangereux avec l'autre fil rouge de la série, ce fameux minerai résistant à la magie (que Wanda a fait expertiser par sa soeur Polaris) et qui pourrait jouer un rôle décisif par la suite. Il semble en effet clair que le scénariste veuille exploiter cet élément sur le long terme.

En tout cas, Scarlet Witch confirme tout le bien qu'on peut penser de cette série, qui redonne du lustre et de l'intérêt à un personnage tourmenté par beaucoup de scénaristes, jusqu'à la caricature. Si cela pouvait aussi inspirer Kevin Feige pour le MCU et nous donner le plaisir de revoir Elizabeth Olsen dans un registre aussi abouti, ce serait parfait.

vendredi 7 avril 2023

ROGUE & GAMBIT #2, de Stephanie Phillips et Carlos Gomez


Il n'y a pas beaucoup de nouveautés cette semaine et aussi un peu un manque de motivation, je l'avoue. Mais ça ne signifie pas que les mensuels disponibles depuis Mercredi ne sont pas bons. Prenez Rogue & Gambit #2 : c'est une lecture réjouissante, avec deux personnages appréciés des fans des mutants, et que Stephanie Phillips et Carlos Gomez animent avec talent dans une histoire surprenante.


Manifold a téléporté Malicia et Gambit dans le désert californien avant d'être capturé, privé de ses pouvoirs comme les deux mutants. Ceux-ci parviennent à un troquet au milieu de nulle part juste avant que Black Panther arrive pour leur demander des comptes sur la disparition d'Eden Fasi...


La présence de Carlos Gomez, dessinateur que j'aime beaucoup, qui n'est sans doute pas un génie mais un excellent narrateur, au trait expressif et dynamique, au générique de deux mini-séries aussi réjouissantes que X-Terminators et ce Rogue & Gambit est pour beaucoup dans le plaisir de ces lectures.


Lorsque je fréquentais les forums dédiés aux comics, je me souviens d'un intervenant qui avait résumé qu'on venait souvent à un comic-book pour son dessin mais qu'on y restait pour son histoire. C'est assez vrai, mais pas suffisant, en tout cas pas pour moi qui défend depuis toujours l'égale importance d'un auteur et d'un artiste dans la réalisation d'une BD.


Et il me semble que le cas de Carlos Gomez illustre bien ma conception de la chose : c'est parce qu'il est bien servi par des scénaristes que lui-même sert bien que le résultat est convaincant et plaisant. Dans X-Terminators, l'élément comique participait activement à l'affaire, et c'est un peu pareil ici.

Car si Stephanie Phillips déconne moins que Leah Williams avec son girl's band, elle évite soigneusement de livrer un récit trop sérieux malgré des enjeux accrocheurs. Rogue & Gambit, selon la scénariste, c'est à l'évidence une screwball comedy, où un couple, mal assorti mais complémentaire, est embarqué dans une aventure qu'il ne maîtrise pas mais qu'ils s'attachent à résoudre.

Après la page des crédits, on a d'ailleurs droit à une vraie fausse interview de Malicia où elle répond à des questions indiscrètes d'une journaliste sur son couple avec Gambit. Stephanie Phillips se sert de ce subterfuge pour revenir sur les épisodes des séries X-Men et Excalibur/Knights of X où Anne-Marie et Rémy LeBeau vivaient séparés, chacun dans une équipe. Malicia, mal à l'aise, coupe court à l'entretien et le lecteur sent bien qu'il y a eu une petite crise conjugale dû à l'éloignement du mari et de sa femme.

En somme, alors, cette mini-série est l'occasion autant de remplir une mission que de retisser des liens entre Malicia et Gambit. Phillips se montre ingénieuse en mettant en scène Gambit dans le rôle d'un type désinvolte qui avance à reculons dans cette affaire, plus soucieux d'être avec sa femme que de retrouver Manifold et de se battre contre les vilains qui l'ont capturé. Tandis que, de son côté, Malicia veut remplir le contrat que lui a donnée Destinée, quitte à éviter de revenir sur la situation de son couple ces derniers temps.

Quand un troisième élément interfère en la personne de Black Panther, on voit bien que tout se remet, naturellement, en place. Gambit malmené, Malicia vole à son secours. Qu'importe en vérité comment T'challa a retrouvé au milieu de nulle part les deux mutants et pourquoi, de tous les Avengers, c'est lui qui a été envoyé (d'autant plus qu'actuellement, dans le run de Jason Aaron sur Avengers, Black Panther s'est retiré de l'équipe). Lui ou un autre, c'est du pareil au même : il est là pour éprouver la solidarité des deux héros malgré lui.

Sur cette trame qui n'est certes pas d'une rigueur narrative folle, Carlos Gomez fait impeccablement son job, emballant notamment une scène de baston avec beaucoup d'énergie. Il y a une aisance, une facilité chez ce dessinateur, qui mériterait davantage que des mini-séries successives pour être apprécié du plus grand nombre. En même temps, bien que son trait ne se départisse jamais d'un côté très sexy, il valorise les scripts de scénaristes féminines sans vulgarité.

Ce qui est plus curieux, c'est la manière dont Phillips construit ses épisodes : elle sacrifie au quota d'action mais semble musarder, prendre son temps. Il y a une sorte de nonchalance dans sa façon de raconter tout ça qui est un peu curieuse mais pas désagréable. En tout cas, c'est plus frais et moins pointu que ce que produisent Gerry Duggan et Al Ewing respectivement. Et alors que s'annonce l'event Fall of X (où beaucoup d'observateurs prédisent la fin de l'ère de Krakoa), ça fait du bien de lire des histoires mutantes tout simplement bien écrites et dessinées, sans prétention, avant, qui sait, un nouveau grand chamboulement...
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Pour ce numéro, Marvel a fait appel à Olivier Vatine pour une variant cover, très chouette :

mercredi 5 avril 2023

FABLES #158, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Depuis la mi-Janvier dernier, on n'avait plus lu de nouvel épisode de Fables, mais la série est de retour pour la huitième partie (sur douze) de la saga de la Forêt Noire. Ce qu'il y a de bien avec le scénario de Bill Willingham, c'est qu'on n'est jamais perdu, et c'est pareil avec le dessin de Mark Buckingham. Cette suite à Fables ne restera peut-être pas dans les annales, mais demeure agréable et facile à lire, avec en vue un dénouement qui se précise.


Peter Pan entreprend de conquérir la Forêt Noire et envoie la fée Clochette en éclaireur pour connaître les menaces qui rôdent. Gwen/GreenJack revient elle aussi dans la Forêt et cela signifie que son ennemi s'y trouve. Tandis que Connor Wolf est pourchassé par Pan, Bigby découvre plusieurs crimes parmi les animaux du coin et Herne entend bien châtier le coupable...


La fin approchant, il est opportun de s'interroger sur la pertinence du retour de Fables dix ans après que Bill Willingham avait affirmé en avoir fini avec cet univers et ces personnages. On peut, je crois, affirmer sans se tromper que cette addition ne rajoutera rien d'essentiel à la série, mais cependant ça aura été une chouette lecture.


Personne n'a forcé le scénariste à ajouter un arc narratif à sa série, s'il y est revenu, c'est pour le plaisir -et parce que, reconnaissons-le, depuis, il n'a pas été capable de produire une série aussi populaire. A côté des autres projets développés au sein du DC Black Label, Fables fait figure de relique d'un lointain passé, un vestige de l'ère Vertigo.


Si vous n'avez jamais lu Fables, cela reste acceptablement accessible, et en même temps, grâce à la collection Urban Nomad de Urban Comics, désormais, personne n'a d'excuse pour passer à côté puisque l'intégralité de la première série est réédité dans des albums consistants petit format moyennant moins de 10 Euros.

Evidemment, ayant été un lecteur de la première heure, je suis mal placé pour conseiller la lecture de la saga de la Forêt Noire, mais il me paraît assez facile de plonger dedans sans difficultés pour identifier les protagonistes et saisir les enjeux. En dehors de la famille Wolf (Bigby, Blanche Neige, leurs quatre enfants, et Cendrillon), tout le reste est nouveau.

Est-ce bon toutefois ? Comme je l'écris plus haut, cette nouvelle histoire qu'on n'attendait pas n'ajoute rien de crucial aux 150 premiers épisodes déjà publiés. On peut encore être surpris puisqu'il reste quatre épisodes à paraître et Willingham a prouvé par le passé qu'il n'était pas du genre à épargner des personnages chers au coeur des fans, mais je n'ai pas l'impression qu'on s'achemine vers une terminaison trop tragique.

En revanche, ce qu'il fait de Peter Pan est clairement une revanche sur les plans qu'il avait échafaudés au tout début de Fables, puisque, pour des raisons de droits sur le personnage imaginé par James Barrie, il n'avait pu en faire le vilain et s'était rabattu, très efficacement, sur Gepetto. Avec ce #158, Peter Pan se montre particulièrement antipathique et ses desseins sont sinistres à souhait.

Mais dans le même temps, alors que jusque-là, on avait du mal à voir où voulait en venir Willingham avec GreenJack et Herne, on découvre comment les rôles sont distribués. Je ne suis pas certain que cela méritait un récit en douze épisodes, mais c'est à la fin qu'on fera les comptes.

Et puis il y a Mark Buckingham. C'est sans doute sa "faute" si Fables a pris du retard puisque, en même temps, l'artiste travaille sur Miracleman : The Silver Age (écrit par Nail Gaiman), publié, après bien des reports, par Marvel (là aussi, l'éditeur du titre en vf, Panini Comics, a pensé aux retardataires puisqu'un premier Omnibus va paraître, avec les épisodes d'Alan Moore - peut-être l'occasion pour moi de vraiment m'y mettre car, oui, à ma grande honte, je n'ai jamais lu Miracleman).

Revenons à Buckingham : j'aime beaucoup ce dessinateur, vous ne me lirez jamais en train d'en dire du mal, et s'il n'avait pas été de la partie, je n'aurais certainement pas lu ce retour de Fables. Bien qu'il n'ait pas illustré la série à ses débuts (il n'a commencé qu'au second arc, et devait ensuite alterner avec Lan Medina, mais s'est imposé comme le titulaire à son poste), sa régularité et la qualité de son ouvrage font complètement partie du succès du titre.

Buckingham est un faux simple : quand on lit ses planches, ça va vite car le découpage est très basique, jamais plus de quatre cases par page. Mais il ne faut pas prendre ça pour de la facilité ou de la paresse car tout est détaillé, d'une remarquable fluidité aussi, avec un talent imparable pour caractériser les personnages (humains ou animaux), les animer (avec leurs pouvoirs), et les positionner dans des décors fouillés. C'est pour cela qu'on lui pardonne ses retards car on est sûr de la stabilité de son trait.

Rendez-vous dans un mois pour la suite, qui s'annonce pour le moins piquante.
 
Variant cover de Mark Buckingham

mardi 4 avril 2023

MAYOR OF KINGSTOWN transforme l'essai avec sa saison 2


Après une saison 1 extraordinaire, Mayor of Kingstown se devait de, au moins, transformer l'essai. La série créée par Taylor Sheridan (même s'il y a moins participé pour cette deuxième saison) et Hugh Dillon reste impressionnante. L'écriture, la réalisation, l'interprétation servent une intrigue qui va encore crescendo, peut-être un peu moins spectaculaire mais tout aussi intense et crépusculaire.


Au lendemain de l'émeute à la prison de Kingstown, les détenus survivants sont déplacés dans un ancien terrain où l'administration a installé des tentes et où les gardiens surveillent depuis des grues. Mais cette situation provoque des tensions et des règlements de comptes parmi les prévenus, qui risquent de se propager à l'extérieur car les leaders ont été éliminés.


Cependant, Mike McLusky doit s'occuper de le protection de Iris car, Milo n'a pas pas été retrouvé parmi les détenus abattus durant l'émeute. Il veut la confier au programme fédéral de protection des témoins mais elle refuse. Il la confie alors à sa mère, ce qui déplaît à son frère Kyle, craignant que Milo ne la retrouve ici.. Comprenant les soucis qu'elle cause, la jeune femme fugue et part retrouver Joseph, le second de Milo. Kyle, par ailleurs, est suspendu de ses fonctions en attendant, avec Ian Ferguson, d'être interrogé par les affaires internes au sujet de l'intervention du S.W.A.T. lors de l'émeute.


Pour tenter de ramener la paix en ville et dans la prison, Mike passe un marché avec Evelyn et le procureur mais aussi avec Bunny et les autres caïds de la ville. Ces derniers acceptent d'être incarcérés provisoirement pour ramener le calme de l'intérieur du pénitencier. Mais la situation va échapper rapidement à Mike car le comté décide de confier les détenus à plusieurs établissements privés et bientôt Bunny et les autres caîds sont transférés.


Mike demande à Kareem, qui dirige une de ces prisons de localiser Bunny. tandis que, de son côté, il rappelle à Evelyn et au procureur les termes du marché qu'il avait passé avec eux et les caïds. Pour ne rien arranger, Robert, le chef du SWAT, apprend qu'un de ses hommes va témoigner contre lui au sujet de leur intervention lors de l'émeute et demande à Mike de s'en occuper.


Kyle, ne tenant plus en place en attendant d'être réaffecté, ce qui impacte sa vie de couple, demande lui aussi à Mike de le laisser travailler avec lui. C'est ainsi qu'il va récupérer des bons du trésor déterrés par un ouvrier sur un chantier de construction, cachés par Milo Sunter. Lorsque l'ouvrier est trouvé assassiné, sa veuve les remet à la police et Kyle s'occupe de les cacher. Kareem informe Mike que Bunny est détenu à Anchor Bay et qu'il s'impatiente de sortir, menaçant de s'en prendre au procureur.


Mariam, la mère de Mike et Kyle, s'occupe désormais de donner des cours à des détenus mineurs et elle rencontre ainsi Jacob, qui va être transférer chez les adultes, et lui demande de l'aider, via Mike. Comme il l'avait promis, Bunny ordonne l'exécution du procureur et Evelyn, qui hérite du fauteuil, explique à Mike qu'elle compte bien éradiquer la pègre en représailles. Jacob est transféré et se suicide avant que Mike n'ait pu intervenir.


Ian s'occupe de l'agent du SWAT qui veut témoigner contre Robert. Bunny est libéré et dévalise une armurerie, avant d'expliquer à Mike qu'il compte venger ses "frères" abattus par le SWAT, et qu'importe q'il déclenche une guerre contre cette unité. Ecrasé par tous ces problèmes qui s'accumulent, Mike s'offre une journée off, traînant de bar en bar, sans téléphone ni arme, mais suivi. Il échappe de justesse à une tentative d'assassinat commandée par le leader des néo-nazis en prison, lui aussi impatient de sortir.


Peu après, il est abordé par Milo Sunter qui lui propose un marché : ses bons du trésor contre Iris...


J'en ai déjà beaucoup (trop ?) raconté mais j'ai surtout voulu essayer de planter le décor, de résumer les situations, ce réseau d'ennuis qui enserrent Mike McLusky dans cette saison 2. Comme dans ses dix premiers épisodes, Mayor of Kingstown se distingue par la densité ahurissante de son intrigue, son casting fourni, et en même temps par le peu de temps qui se passe tout au long de l'action.


On remarquera d'abord que Taylor Sheridan semble s'être désengagé, ou du moins avoir davantage délégué l'écriture cette fois : il n'est crédité comme auteur que sur les épisodes 1 et 2, même s'il a dû superviser les autres. Il faut dire que l'auteur est bien occupé avec ses deux autres séries, Yellowstone (dont la production connaît quelques heurts, avec des rumeurs concernant le départ de sa vedette, Kevin Costner, qui en aurait marre des cadences soutenues de tournage) et son spin-off, 1883 (avec Harrison Ford).

On pouvait donc craindre que Mayor of Kingstown, sans son co-créateur, perde de sa qualité. Il n'en est rien, même si on pourra estimer que cette saison 2 est moins spectaculaire. Toutefois, elle reprend là où on l'avait quittée, juste après l'émeute dans la prison réprimée dans le sang par la garde nationale et le SWAT. Et ces dix nouveaux épisodes vont s'employer à explorer les conséquences multiples de ce drame.

Rien n'est laissé de côté, c'est assez impressionnant. Mais là encore les auteurs ont veillé à ce que la situation reste lisible à tout moment : elle peut se résumer par le titre de l'épisode 8, La paix dans la vallée, qui sonne comme celui d'un western auquel la série fait beaucoup penser. Pour Mike McLusky, la paix en ville (la vallée) ne peut s'obtenir et se maintenir que si elle existe dans la cour de la prison. Or l'émeute a vu mourir beaucoup de chefs de gangs incarcérés et désormais, c'est le chaos. D'autant que les prisonniers survivants ont été transférés dans un campement, vivant sous des tentes, dans une chaleur étouffante, exacerbant les tensions communautaires.

Mike imagine un plan audacieux qu'il réussit néanmoins à faire accepter aux caïds en ville mais aussi à l'adjointe du procureur (sa maîtresse, Evelyn) : pour ramener le calmer dans la cour du pénitencier, les chefs de la pègre acceptent d'y être enfermés provisoirement. Evidemment, tout ne va pas dérouler comme prévu. La faute à un procureur pour qui ce coup de filer est une opportunité rêvée avant sa réélection et qui n'entend pas relâcher ce gibier de potence.

Et ce n'est que le premier étage de la fusée. Le deuxième concerne Iris, cette prostituée sauvée par Mike des griffes de son pire ennemi, Milo Sunter. Celui-ci a réussi à se faire la belle lors de l'émeute mais veut remettre la main sur un butin en bons du trésor qu'il avait demandé à Mike de récupérer. Iris refusant d'être protégée par le FBI (en qui elle n'a pas confiance) et de vivre aux crochets de la famille McLusky, fugue et retourne chez Milo qui la confie à Joseph, qui la renvoie à sa condition de prostituée. Cet arc narratif culminera dans les deux derniers épisodes avec un échange convenu entre le butin et Iris. Là encore, vous l'aurez deviné, ça ne va pas bien se passer.

Enfin, la troisième partie concerne l'intervention du SWAT lors de l'émeute. Si Kyle McLusky et Ian Ferguson doivent leurs vies sauves à Robert et son équipe, il n'en reste pas moins que l'opération a tourné au bain de sang avec une série d'exécutions sommaires contre les détenus. En conséquences : une enquête est ouverte pour déterminer la légitimité de cette intervention et l'usage d'une telle force, mais Bunny réclame aussi la tête de Robert qui a tué de nombreux de ses hommes, quitte à déclencher une guerre avec toutes les forces de police.

Si l'envie de suivre une série se mesure aux nombreuses de portes laissées ouvertes à la fin d'une saison, alors Mayor of Kingstown a tout pour rendre addict car au terme des dix épisodes on laisse encore les personnages dans des drames terriblement accrocheurs. Et il y a de la matière pour une troisième saison aussi fournie que les deux premières. En outre, certains faits restent nébuleux et exigent des explications comme de savoir qui a vraiment permis la libération de Bunny (car il est évident que Mike n'y est pour rien), ce qui pend au nez de Ian (après qu'il a réglé la question de l'agent du SWAT qui devait témoigner contre Robert), les sorts de Robert et Mariam, les intentions d'Evelyn (ira-t-elle ou non jusqu'à un conflit ouvert contre les gangs ? Sera-t-elle élue nouvelle procureur du comté ?).

Cela passe aussi par une caractérisation acérée des personnages principaux. Car si les intrigues sont fabuleusement construites, les héros possèdent une chair et une psychologie très fouillées également. L'émeute a laissé des traces et chacun compose avec. Kyle sombre dans un alcoolisme qu'il dissimule mal et le conduit à se comporter dangereusement. Kareem, qui a été violé par des détenus lors des événements, perd pied et ne veut plus négocier avec le "Maire de Kingstown". Ian manipule un tueur en série pour sa sale besogne. Mariam endure frontalement ce que ses fils voulaient lui épargner jusqu'alors. Tracy, la femme de Kyle, songe à s'éloigner pour ne pas finir broyée à son tour... Et l'imposant Bunny semble s'engager dans une impasse terrible que ne peut lui pardonner Mike.

Mike McLusky est un personnage fascinant dont on se demande continuellement pourquoi il fait ce job d'intemédiaire où il n'a rien à gagner sinon des coups, des trahisons, des balles perdues. Jeremy Renner est immense, son jeu est électrique, toujours sur le fil. Et en même temps il conserve cette allure cool, classe. Ce mélange étonnant rappelle bien sûr celui à qui il a été parfois comparé, Steve McQueen, mais c'est vrai que comme ce dernier il est sûrement le seul acteur actuel à posséder cette animalité élégante.

Il brille aussi parce qu'il est est remarquablement entouré : Hugh Dillon (Ian), Dianne Wiest (Mariam), Taylor Handley (Kyle), Tomi Bamtefa (Bunny), Hamish Allan-Headley (Robert), Necar Zadegan (Evelyn)... Pourtant, c'est le couple étrange, trouble, troublant, qu'il forme avec Emma Laird (Iris) qui est le vrai fil rouge de la série. D'abord parce que la série déjoue les attentes et les clichés : il n'y a pas de romance entre eux, et sans doute est-ce Milo (Aidan Gillen) qui voit le mieux ce qu'incarne la jeune femme pour Mike - un espoir de salut, un objet de rédemption.

Ensuite parce que Emma Laird, avec son jeu fébrile, répond parfaitement à celui de Renner. Ce sont deux êtres brisés, cassés, et pourtant animés d'une foi en l'avenir, ou du moins d'une volonté de s'accrocher. Des survivants. Si l'un perd l'autre, alors sans doute s'écrouleront-ils aussitôt. Dans la noirceur du tableau que montre Mayor of Kingstown, on s'attache à eux parce qu'on espère qu'ils s'en sortiront malgré tout.

Et maintenant ? Il va falloir être patient. L'accident subi par Jeremy Renner va l'éloigner des plateaux de tournage encore un moment, même s'il se rétablit vite (il poste régulièrement sur ses réseaux sociaux des messages vidéos de sa convalescence). Mais ça vaut la peine de l'attendre, car il tient là le rôle de sa vie et que Mayor of Kingstown est vraiment une série phénoménale.