mercredi 10 avril 2019

SUPERMAN #10, de Brian Michael Bendis, Ivan Reis et Brandon Peterson


La couverture de ce nouveau numéro de Superman comporte deux erreurs : d'abord, non, le duel entre Kal-El et son père n'a pas encore lieu dans cet épisode, et ensuite Brandon Peterson co-signe les dessins avec Ivan Reis. Pour le reste, Brian Michael Bendis conclut son explication sur l'évolution de Jon Kent et pose les bases de la conclusion de cet arc.


Jon Kent, sur Terre-3, s'est infiltré dans le quartier général de la Ligue d'Injustice, mais Superwoman l'a repéré et veut le tuer. Il s'enfuit mais elle le poursuit, enragée. Jusqu'à ce qu'un rayon d'énergie ne la frappe.


Jor-El vient à la rescousse de son petit-fils et l'éloigne à bord de son vaisseau. Une fois à l'abri, il procède à un examen complet de Jon tout en lui expliquant avoir passé des années à le rechercher depuis leur séparation.


En entendant son grand-père, Jon réalise l'extravagance de la situation et lui demande depuis combien de temps exactement ils ont été loin de l'autre. Mais l'explication devra attendre car leur vaisseau est attaqué.


Une brêche dans la coque aspire Jon dans le vide sidéral. Il aperçoit alors l'assaillant, Rogol Zaar. Jor-El dégaine une arme et vise son agresseur. Le rayon frappe Jon et le téléporte sur Terre-1.


Retour à la Forteresse de Solitude. Superman a saisi l'importance de la crise et est résolu à la règler. Il entraîne Jon sur le champ de bataille. Le père et le fils se retrouvent au coeur du combat entre Jor-El et Rogol Zaar.

L'épisode, disons-le tout net, vaut davantage pour sa chute, son cliffhanger très spectaculaire, qui promet une fin d'arc épique, que pour la résolution de l'intrigue expliquant le veillissement de Jon Kent.

Ceux qui ont pesté après Brian Michael Bendis à l'époque où il avait transporté les cinq premiers X-Men dans le présent (la série All-New X-Men) diront que les voyages dans le temps n'inspirent guère le scénariste. Il faudra encore voir comment l'état de Jon va ou non évoluer (même si - spoiler ! - il semble qu'il va redevenir enfant). Mais alors pourquoi cette longue péripétie ?

Hé bien, là aussi, il faut véritablement attendre la fin de l'épisode pour l'apprécier. Les retrouvailles de Jon avec Jor-El, l'attaque qu'ils subissent et les séparent à nouveau, tout ça en fait semble se terminer de façon un peu abrupte, comme si Bendis admettait qu'il ne convaincra personne avec la prise d'âge de Jon. Il s'agit plutôt de réunir la famille Kent et de préparer les explications avec le grand-père et Rogol Zaar.

On remarquera au passage que ce dernier a trouvé un moyen de s'échapper de la Zone Négative. Pire : on note à ses côtés, pour aborder le visseau de Jor-El, le général Zod. Pas de doute, la bataille qui s'annonce va être corsée.

Le vieillissement de Jon est en vérité expédié à la faveur des distorsions temporelles provoquées par le trou noir dans lequel il a été aspiré et qui l'ont conduit sur Terre-3. Jor-El l'a cherché ainsi des années avant de le localiser. Le hic, c'est que le lecteur n'a pas pas vraiment vu Jon passer de l'enfance à l'adolescence malgré des flash-backs entièrement centrés sur lui. Pourtant, une solution toute simple aurait été d'inclure une ellipse entre la séparation du grand-père et de son petit-fils et le moment où Jon se réveillait sur Terre-3, suggérant qu'il y était captif depuis des années et qu'il était devenu ado depuis tout ce temps. 

Au lieu de ça, Bendis a préféré suivre le garçon sans interruption. La manière qu'a eu alors Brandon Peterson de le représenter s'avère moins maladroite que visiblement mal indiquée dans le scénario. Les flash-backs se sont déroulés comme une séquence continue, annulant le temps qui passe. S'il est logique que Jor-El paraisse plus âgé aux yeux de Jon quand ils se retrouvent, rien ne justifie que Jon ait grandi autant.

Néanmoins, même si la pilule aura du mal à passer pour certains (quand bien même Jon va certainement retrouver sa jeunesse au bout du compte), les pages dessinées par Ivan Reis (qui devrait réaliser l'entiéreté du prochain épisode et des suivants) entraînent le récit vers de l'action à grand spectacle. La dernière (double) page est éloquente à ce sujet avec le vaisseau de Jor-El contre la flotte de Rogol Zaar et la perspective d'une union des El contre cet ennemi, avant que grand-père, père et fils règlent leurs différends.

Le dénouement de l'arc suffira-t-elle à atténuer, voir effacer, la confusion de l'intrigue axée sur Jon ? Si la baston finale tient ses promesses (et avec Reis, on voit mal comment elle ne le ferait pas), certainement. Mais mieux encore, il faudra que Bendis après avoir inutilement joué avec Jon le rende à ses fans tel qu'ils l'apprécient. Alors, à l'ivresse de l'action s'ajoutera une authentique émotion.

La variant cover d'Adam Hughes.

mardi 9 avril 2019

UNDER PRESSURE, d'Anna Boden et Ryan Fleck


Avant le triomphe de Captain Marvel, les réalisateurs Anna Boden et Ryan Fleck ont signé ce beau film noir qui n'a pourtant pas eu droit à une sortie en salles en France mais est disponible en DVD. Ils y dirigeaient deux acteurs, depuis eux aussi "Marvélisés", Ben Mendelsohn et Ryan Reynolds, et prouvaient une sensibilité d'auteurs très prometteuse. Une pépite à découvrir.

Gerry (Ben Mendelsohn)

Joueur talentueux mais compulsif, Gerry doit beaucoup d'argent à plusieurs créanciers après une mauvaise passe. Mais lorsqu'il fait la connaissance de Curtis, de neuf ans son cadet, dans un casino à Dubuque, dans l'Iowa, sa chance tourne. Ils deviennent rapidement amis, constatant leur complémentarité même si leurs philosophies divergent : Curtis ne joue que pour le plaisir, en dilettante, alors que Gerry s'y adonne maladivement, sans avoir s'arrêter quand les circonstances ne lui sont plus favorables.

Curtis et Gerry (Ryan Reynolds et Ben Mendelsohn)

Le lendemain, ils vont parier à une course de chiens et raflent une grosse somme en misant sur un concurrent pourtant mal côté. Dans un bar, Curtis explique à Gerry qu'il évoque le Machu Pichu quand il estime qu'il doit se séparer d'un acolyte - une manière de faire comprendre à son nouveau comparse qu'il le laissera tomber en cas de déconfiture. Au matin Gerry se présente devant Sam, une de ses créditrices, à qui il promet un remboursement imminent et elle lui accorde, à contrecoeur, un dernier délai.  

Simone (Sienna Miller)

Gerry convainc Curtis d'écumer ensemble toutes les maisons de jeux lors d'un voyage le long du Mississippi jusqu'à ce qu'ils aient 25 000 $ en poche, la somme requise pour s'asseoir à la table de Tony Roundtree, un joueur renommé évoqué par Curtis. Ils font une première halte à Saint-Louis où Curtis retrouve sa fiancée, Simone, escort-girl, qui présente sa collègue Vanessa à Gerry. Ils passent la soirée et la nuit ensemble sans pourtant coucher ensemble. 

Vanessa (Analeigh Tipton)

Les deux hommes reprennent la route, direction : Memphis. Gerry joue toujours aussi bien mais perd tout lors d'une partie à laquelle Curtis ne participe pas, préférant écouter du blues et danser dans le bar attenant. Gerry cache sa déconvenue à Curtis et échange avec lui sur leurs passés, l'occasion pour le premier de parler de son ex-femme et de sa fille qu'il aimerait reconquérir. Curtis se laisse attendrir et accepte qu'ils fassent un détour par Little Rock. Mais Gerry est mis à la porte par son ex-femme quand elle le surprend en train de voler de l'argent caché dans le linge d'une commode.

Curtis

A Tunica, Curtis descend dans un hôtel-casino où Gerry lui avoue enfin qu'il n'a plus d'argent. Ils se séparent après une ultime tentative de se refaire à une course hippique - où Gerry mise sur le mauvais cheval alors que Curtis a, au contraire, sans le lui dire, raflé la mise avec une autre monture. Déambulant en ville, Gerry trouve l'adresse de Tony Roundtree et découvre qu'il n'est pas le grand joueur vanté par Curtis qui, pendant ce temps, se rend dans un bar où chante sa mère pour qui il remet, au barman, une enveloppe pleine de cash.

285 000 $ aux dès !

Gerry rentre au casino et s'essaie aux dès. Très vite, la chance revient en même temps que Curtis. Ils décident de miser à quitte ou double sur un coup et empochent miraculeusement 285 000 $ ! Ils fêtent ça par un repas copieux puis en louant une suite luxueuse. A l'aube, Gerry s'éclipse avec sa part en laissant un mot pour Curtis où il évoque le Machu Pichu. Il s'achète une voiture neuve et prend la route.

Présenté en 2015 au festival de Sundance, Mississippi Grind (rebaptisé stupidement Under Pressure chez nous) n'a pas eu l'occasion d'être exploité en salles en France, sortant directement en vidéo. Une sanction injuste pour le nouveau film du duo de réalisateur-producteur-scénaristes de Half Nelson (qui valut en 2006 une nomination à l'Oscar du meilleur acteur pour Ryan Gosling).

Il s'agit à première vue d'une série noire classique sur le thème de l'addiction au jeu, à l'atmosphère à la fois cool et tendue, mais le résultat surprend par la manière dont il évite les clichés et s'attache surtout à dessiner l'amitié improbable entre un joueur talentueux mais incapable de savourer ses victoires et de s'arrêter quand le vent tourne en sa défaveur et un autre qui, lui, ne joue que par plaisir, sachant ne pas forcer sa chance, mais traînant de vieilles culpabilités.

Le film évolue au gré d'une superbe bande-son, essentiellement composé de standards de blues, le long de la Côte Est des Etats-Unis en s'enfonçant toujours plus dans le Sud et la nuit, de salles de jeux minables en casinos flamboyants, pour deux gagne-petit qui rêvent de battre la banque. Une fois qu'on s'y laisse prendre, difficile de décrocher, ce qui correspond finalement parfaitement au comportement des deux héros à la fois irrésistiblement attirés et implacablement aveuglés par les néons des enseignes et les jetons misés lors de parties de cartes ou les billets achetés pour des courses de chiens ou de chevaux. Gerry et Curtis sont comme aimantés par les cartes distribués, les dès lancés.

Tourné sur pellicule, l'image possède un grain particulier qui renforce la parenté de cette oeuvre avec les classiques des années 70. D'ailleurs, les cinéastes semblent avoir voulu gommer au maximum les repères temporels et invoquer les fantômes des losers magnifiques du passé, entre chien et loup. Ryan Fleck et Anna Boden refusent toute complaisance, montrant souvent à quel point ces lieux de perdition et ceux qui les fréquentent sont maussades, blafards, et préfèrent l'intimisme au spectacle du jeu, les silences aux dialogues, les regards et les gestes à la psychologie.

Ben Mendelsohn (sobre et attachant en type à la dérive) et Ryan Reynolds (épatant en charmeur blessé) sont également excellents dans cette partition à la fois pathétique et touchante : ils profitent peu ou mal de ce que la vie leur offre, qu'il s'agisse de l'argent, des femmes, de la famille, se laissant entraîner par les événements, résignés à gagner comme à perdre. Une mélancolie séduisante transpire de cette virée, où la virilité est pudique, les regrets lourds, la complicité intense parce que précaire, juste illuminée par deux femmes éphémèrement croisées (Sienna Miller et Analeigh Tipton, magnifiques).

A la fin de cette ballade, les deux partenaires se quittent après avoir décroché la timbale, mais sans qu'on sache s'ils en feront bon usage. La fugacité de leur alliance donne toute sa valeur à leur récit et c'est aussi pour cela qu'il est désolant qu'aucun distributeur français n'ait voulu misé sur ce joli film.

lundi 8 avril 2019

UNICORN STORE, de Brie Larson


Tourné en 2017, Unicorn Store est le premier long métrage réalisé par Brie Larson et il désormais visible sur Netflix. La plateforme a acquis ce projet en surfant sur le triomphe en salles de Captain Marvel qui vient de faire franchir un nouveau palier à l'actrice. Celle-ci montre en tout cas qu'elle n'a pas froid aux yeux en s'attaquant pour son premier effort derrière la caméra à un sujet bien perché, même si le résultat est inégal.

Kit (Brie Larson)

Kit est une jeune femme obsédée depuis l'enfance par les licornes. C'est donc naturellement qu'elle propose une fresque avec la créature comme motif pour son entrée dans une école d'art. Mais cela ne convainc pas ses professeurs qui la recalent. Elle est obligée de retourner vivre chez ses parents.

 Gary et Kit (Hamish Linklater et Brie Larson)

Pour les rassurer autant que pour tourner la page, Kit décide de se comporter sérieusement. Elle décroche un emploi comme intérimaire dans une entreprise où elle s'occupe des photocopies. Mais Gary, le vice-président, tombe sous son charme et la promeut pour présenter un projet publicitaire pour un aspirateur.

 Kit et le Vendeur (Brie Larson et Samuel L. Jackson)

Kit reçoit alors plusieurs cartes l'invitant à visiter un magasin où, promet-on, elle trouvera ce dont elle a besoin. Elle s'y rend, méfiante, et fait la connaissance d'un excentrique vendeur qui est prêt à lui vendre une licorne. Mais pour cela, elle doit s'en montrer digne, en commençant par lui préparer une écurie.

 Les parents de Kit, Gladys et Gene (Joan Cusack et Bradley Whitford)

Kit rencontre Virgil dans une boutique d'ameublement et le convainc de l'aider à bâtir l'écurie, en lui cachant la véritable raison, dans le jardin de ses parents. Ceux-ci s'inquiétent de voir leur fille s'embarquer dans un nouveau délire. Ils l'invitent à se joindre un dimanche à un campement en forêt avec les jeunes cas sociaux dont ils s'occupent. Kit avoue alors son projet.

 Le Vendeur et Kit

Le Vendeur recontacte Kit et lui annonce qu'une licorne sera bientôt livrée pour elle. Il s'enquiert des progrès de ses travaux pour héberger la créature. Tout à son enthousiasme, elle prépare une présentation exubérante pour l'aspirateur, alors qu'elle est en compétition avec les deux designers vedettes de l'entreprise.

 Kit vend "l'aspirateur fantastique"

Lors d'une démonstration folle, Kit sidère Gary et les publicitaires. Mais cela lui vaut un renvoi. Réconfortée par Virgil, dont elle s'est rapprochée, elle lui explique à son tour son histoire de licorne. Il croit qu'elle est la victime d'un escroc.

Kit et Virgil (Brie Larson et Mamoudou Athié)

Vexée, Kit entraîne Virgil jusqu'au Magasin. L'endroit est vide, semblant confirmer les soupçons de Virgil. Désemparée, Kit se dispute avec lui et rentre chez ses parents. La nuit durant, elle fourre dans un sac poubelle toutes ses affaires d'enfant pour s'en débarrasser.

Kit

Mais, au matin, elle est réveillée par des bruits dans le jardin et découvre que Virgil a achevé de construire l'écurie, décorée avec ses dessins. Le Vendeur lui téléphone pour la prévenir que la licorne est arrivée. Elle se précipite au Magasin, voit l'animal mais y renonce, au profit d'une autre cliente. Et Kit repart avec Virgil.

A l'origine de Unicorn Store, il y a un scénario écrit par Margaret McIntyre, qui a oeuvré sur la série Bored to death. Lorsqu'elle en entend parler, Brie Larson, alors lauréate d'un Oscar de la meilleure actrice pour Room (Lenny Abrahamson, 2006), auditionne pour le premier rôle. 

Sa conviction emporte l'adhésion de l'auteur qui accepte de lui en confier la mise en scène. En 2017, le film est présenté au TIFF (le festival du film de Toronto) où il est remarqué par la critique. Pourtant aucun distributeur ne l'achète.

Depuis Brie Larson a confirmé ses bonnes dispositions comme comédienne à suivre mais aussi "bankable", surtout depuis le triomphe récent de Captain Marvel (qui vient d'atteindre le milliard de dollars de recettes dans le monde). Netflix entre alors dans la partie et acquiert Unicorn Store pour le diffuser sur sa plateforme de streaming depuis le 5 Avril dernier.

Avec son pitch improbable, le projet ne manque pas d'audace et il en a aussi fallu à Brie Larson pour décider d'en faire le sujet de son premier long métrage. Victime de haters sur les réseaux sociaux parce qu'elle a réclamé une meilleure représentation des minorités dans les journalistes qui l'interviewait et parce qu'elle est en première ligne pour les combats féministes à Hollywood (parfois avec un peu trop de zèle - on se souvient qu'en 2017, elle refusa de serrer la main et d'applaudir Casey Affleck à qui elle remettait l'Oscar du meilleur acteur parce qu'il était accusé de comportement déplacé avec une de ses collaboratrices), l'actrice a essuyé de nouveaux quolibets avec son film.

Il n'est certes pas parfait, notamment parce que, selon moi, il souffre de deux erreurs. La première réside dans le fait que Larson s'est octroyé le premier rôle : si elle a l'âge de Kit, le personnage aurait sans doute mieux fonctionné avec une comédienne un peu plus jeune et moins connue. La seconde est d'avoir montré la licorne à la fin, une scène casse-gueule qui aurait gagné à rester plus suggestive car le message est alors claire.

En effet, Unicorn Store est un récit initiatique sur l'entrée dans l'âge adulte sans abandonner ses rêves d'enfant. Parfois, Brie Larson souligne un peu trop ses effets, cherche un peu trop à appuyer la fantaisie, alors que le propos se contenterait amplement de filer la métaphore (la licorne n'est rien d'autre que le symbole du passé de Kit qu'elle doit laisser filer pour avancer vers la maturité). Le personnage de Virgil agit comme un produit de contraste dans cette histoire puisqu'il est à la fois plus sage, raisonnable que la jeune femme tout en la supportant aveuglèment. Jusqu'à ce qu'elle lui avoue sa lubie et ne tente de la raisonner.

Il n'empêche, si l'ensemble est bancal, il y a de vrais fulgurances, culottées de la part d'une star, comme la scène de présentation de "l'aspirateur fantastique", dont le pathétique fait penser à celui qu'on trouvait dans Thunder Road de Jim Cummings (dont j'ai parlé récemment). Et toutes les scènes avec le Vendeur sont un exercice d'équilibrisme assez bluffant.

Brie Larson est épatante dans le rôle principal, surtout compte tenu du fait qu'elle passe l'essentiel du film à dissimuler sa lubie en jouant à la fille sérieuse, responsable. Son interprétation sur le fil, sobre et lunaire, est parfaite. Elle est bien entourée aussi, en particulier par Samuel L. Jackson, avec lequel elle a une complicité remarquable (vérifiée dernièrement avec Captain Marvel). Dans son costume rose, ce dernier est franchement irrésistible. 

Mais le film révèle surtout le formidable Mamoudou Athié dont la romance étonnament platonique avec le personnage de Kit illumine toute l'histoire. Charmant, tendre, le plus normal du lot, le comédien est vraiment excellent dans une partition ingrate qu'il rend attachante. Les parents de Kit bénéficient aussi du talent de Joan Cusack et Bradley Whitford tandis que Gary est campé par Hamish Linklater, flippant à souhait (on peut lire son rôle comme une charge contre les harceleurs).

Cet essai ne restera pas sans lendemain puisque Brie Larson a conclu un accord pour une autre réalisation (sans date précise). En attendant, on la retrouvera fin Avril dans Avengers : Endgame et, dans un tout autre registre, dans le prochain film très attendu de Charlie Kaufman, I'm thinking of Ending things

dimanche 7 avril 2019

DETECTIVE COMICS #1000


Batman a 80 ans et Detective Comics la revue qui a publié ses premières aventures atteint son millième numéro. Comme Superman et Action Comics l'an dernier, DC Comics fête cela avec un numéro spécial de 96 pages, réunissant le gratin de l'éditeur. Pourtant, le résultat est très inégal, alternant entre vraies réussites et efforts sans inspiration.


On commence avec The Longest Case où Scott Snyder et Greg Capullo imaginent astucieusement comment une laborieuse investigation de Batman dissimulait un test ourdi par une guilde de détectives (Slam Bradley, Hawkman, Hawkgirl, Martian Manhunter, Bobo le détective Chimp, Traci Thirteen, la Question, Elongated Man) pour y admettre le dark knight.

C'est malin, ludique, et on a envie de revoir cette guilde, au casting épatant. Capullo est en forme (même si la page d'ouverture fait craindre le pire). Snyder montre qu'il excelle dans ce format court (alors qu'il s'obstine dans des histoires interminables).



Kevin Smith a rédigé pour Jim Lee le segmet suivant : Manufacture for Use. L'idée est une fois encore habile (le logo de Batman dissimule une plaque de métal protectrice produite par le pistolet fondu qui a tué ses parents).

Malheureusement, les dessins de Lee gâche tout (je ne comprendrai décidément jamais le culte dont est l'objet cet artiste). Mais bon, c'est le patron chez DC... 


On arrive au premier chef d'oeuvre de la collection : The Legend of Knute Brody (le titre fait penser à un film des frères Coen). Et quel plaisir de voir réunis Paul Dini et Dustin Nguyen !

Ce récit sur un homme de main calamiteux, qui fait foirer tous les coups du Joker, du Châpelier fou, du Sphinx et de Poison Ivy, est drôlissime et sa révélation finale est imparable. La seule trace d'humour dans ce millième numéro.


La rumeur prête à Warren Ellis, l'auteur de The Batman's design, un futur projet avec le héros (dessiné par Bryan Hitch ?). Il s'associe ici à Becky Cloonan pour une poignée de pages qui file à cent à l'heure, dans lesquelles le dark knight, tel un joueur d'échecs, élimine un gang en utilisant le contenu d'un entrepôt où il l'a coincé.

Ce n'est pas renversant, mais en termes d'efficacité et de rythme, difficile de faire mieux. Et Cloonan assure le show.


Le mythique Denny O'Neil fait équipe avec le génial Steve Epting pour un autre sommet de ce numéro : Return to Crime Alley, dans lequel Leslie Thompkins démontre implacablement à Batman que sa croisade contre le crime en a fait un être consumé par la violence et la cruauté.

Graphiquement magnifique, l'épisode est subtilement écrit et déjoue ce que son titre pouvait laisser présager pour réfléchir concrétement sur les conséquences des missions de Batman sur ce dernier.


Et, sans transition, om tombe sur la première cata de ce numéro : Heretic de Christopher Priest et Neal Adams prouve par A + B que deux auteurs célébrés et respectés ne sont pas une garantie de succès.

L'histoire, sur un jeune voleur qui s'est laissé corrompre par l'argent qu'il a volé à Bruce Wayne et dont la famille a préféré se débarrasser, est consternante. Les dessins sont affreux. Rien à sauver.


Proposé gratuitement à la lecture en avant-goût par DC, le chapitre de Brian Michael Bendis et Alex Maleev, I Know, est un des plus atypiques du lot. Il nous entraîne dans le futur où le Pingouin et Bruce Wayne finissent leurs jours dans une maison de santé. Oswald Cobblepot révèle avoir toujours su qui était Batman et cela a valu la vie sauve à son alter ego.

C'est un peu bavard et statique, d'accord, mais plein de malice et de cruauté. Bendis a fait plaisir à Maleev qui rêve de redessiner Batman depuis longtemps (et ce sera chose faite avec la saga à venir, Leviathan). Jubilatoire.


Là où les uns brillent, les autres sombrent comme le prouve The Last Crime of Gotham, un navet produit par Geoff Johns et Kelley Jones. Là encore situé dans le futur, cette histoire du dernier meurtre résolu par Batman (avec Catwoman, Robin et Echo, la fille de BatCat) est d'une laideur visuelle irrécupérable.

Mais surtout, comme Jim Lee, cela sent le cadeau fait à un des boss de DC, Johns, qui n'a jamais montré d'affinités pour Batman et raconte n'importe quoi.


Le niveau se redresse nettement avec The Precedent qui est dû à James Tynion IV et Alvaro Martinez. En revenant sur le moment où Dick Grayson a découvert le secret de Bruce Wayne et le dilemme de ce dernier pour embarquer le garçon dans sa croisade, le scénario donne surtout à Alfred Pennyworth un rôle d'arbitre.

Les dessins sont somptueux et le script très intelligent. Ah, si ce tandem pouvait lâcher Justice League Dark pour s'occuper de la série Nightwing (allègrement massacrée actuellement par Scott Lobdell)...


Bien entendu, ce millième numéro ne pouvait se passer de la présence du scénariste actuel de Batman et donc Tom King a contribué avec Batman's greatest case. Aidé par Tony Daniel et Joelle Jones au dessin, il signe un segment très verbeux mais à la morale superbe.

En somme, nous dit King, la grande affaire de Batman, c'est sa famille, la Bat-family. Ils sont venus, ils sont tous là, pour une photo de famille. Qui raconte surtout que le héros a bâti un clan pour pallier la perte de ses parents, devenir un père de substitution à son tour. Daniel et Jones ne sont pas au top de leur forme, mais ça reste correct.


Et enfin, comme pour Action Comics, le sommaire s'achève par un avant-goût de Detective Comics #1001 : Medieval. En charge du titre depuis plusieurs mois, le tandem Peter J. Tomasi-Doug Mahnke présente le futur ennemi de Batman, l'Arkham Knight, importé d'un jeu vidéo.

Batman est un "Bad Man" ? C'est ce que pense ce nouveau personnage. Le jeu de mots ne vole pas haut et Mahnke enchaîne les splash-pages avec une voix-off bavarde. Guère passionnant. Comme le titre historique de la chauve-souris depuis le départ de Tynion IV (un des rares à avoir vraiment fait l'effort de redéfinir la revue).

*
Quelques pin-ups agrèmentent le programme :

 Mikel Janin, grand absent de la fête, offre une belle image iconique.

 Jason Fabok signe un poster bien garni, mais où, curieusement,
c'est Catwoman qui occupe le centre de l'image.

Et Amanda Conner, comme souvent depuis un bail maintenant,
assure le service minimum.

Forcément inégal, ce numéro mille réserve tout de même de beaux et bons moments. On en retire tout de même l'impression que ces épisodes anniversaires favorisent la hype plutôt que l'inspiration. Il faut marquer le coup évidemment, mais ce serait encore mieux si tout le monde avait vraiment quelque chose à dire, plutôt que de réserver de la place aux cadres de DC et à certaines anciennes gloires à la peine.

vendredi 5 avril 2019

AGE OF X-MAN : PRISONER X #2, de Vita Ayala et German Peralta


Vita Ayala et German Peralta reviennent avec ce deuxième numéro de Age of X-Man : Prisoner X. Bishop est toujours incarcéré mais a découvert un étrange billet dans sa cellule qui alimente ses doutes sur la réalité dans laquelle il évolue. Le récit se fait plus troublant sans perdre en efficacité.


Psylocke rend visite à Forge, le directeur de la prison de la Salle des Dangers. S'il estime que Bishop est un détenu modèle et peut être réhabilité, elle se montre plus réservée et met en garde contre une comédie jouée par l'ancien X-Man pour abrèger son séjour.


Bishop cherche surtout à savoir qui a glissé le curieux billet dans sa cellule et sa signification. Mais dans la cour de la prison comme au réfectoire, personne ne veut l'aider. Et pour cause, il a contribué à l'emprisonnement de la majorité des détenus.


Il s'adresse ensuite à Hank McCoy mais le Fauve lui passe une nouvelle raclée. C'est une vengeance mais aussi une invitation à enquêter plus discrètement car la surveillance est omniprésente et les sanctions terribles.


Bishop retrouve Dani Moonstar et ensemble ils partagent leur expérience sur ces rêves d'une vie passée bien différente. S'ils doutent de ces souvenirs, ils sont quand même troublés par eux.


Une détenue interpèle alors Bishop et l'entraine dans le réfectoire, désert. Bishop, en l'écoutant palabrer sur sa curiosité malvenue, est sujet à des hallucinations. Confronté à ses doubles, il perd connaissance en les affrontant. Des gardes le ramènent à sa cellule dans un état second...

On pourra reprocher à Prisoner X de ne pas être assez âpre pour un récit se déroulant dans une prison et mettant en scène une sorte d'ancien flic au milieu des gens qu'il a fait arrêter - et qui lui en veulent donc légitimement.

Mais on ne peut guère discuter de l'efficacité de l'écriture de Vita Ayala pour mener cette histoire sur des sentiers inattendus. En vérité, la scénariste s'y entend même très bien pour retourner les faiblesses apparentes de son projets en avantages indéniables.

Ici, la violence est sourde, le malaise pesant. On n'est pas dans Prison Break ou Oz, séries télé carcérales cultes. Tout est beaucoup plus polissé, calme, mais aussi vénéneux. Le fait que Age of X-Man présente une société parallèle où les mutants auraient refaçonné la réalité aboutit à un contexte flippant, où l'amour est interdit (ce qui est développé dans le titre Marvelous X-Men) et où ceux qui enfreignent la loi sont incarcérés dans une prison où il s'agit de les reconditionner.

C'est l'expérience que traverse Bishop dans cet épisode qui va crescendo jusqu'à la dernière page, vraiment angoissante. Au tout début d'ailleurs, si on est attentif, on se doute que l'ancien X-man va subir un traitement de choc car Psylocke met en garde Forge, le directeur de l'établissement pénitentiaire, de ne pas se laisser attendrir par la bonne conduite de Bishop. Lorsqu'il se résigne à le mater, on sait que la manoeuvre sera aussi sournoise qu'expéditive.

Et ainsi on tourne les pages en observant des aperçus de la méthode employée plus tard : Polaris croit qu'elle porte une camisole de force, le Fauve invite Bishop à enquêter en restant discret, Dani Moonstar s'éclipse précipitamment en voyant arriver une mystérieuse détenue qui va précipiter le sort de Bishop...

Les dessins de German Peralta ont le bon goût de ne pas surenchérir. L'artiste découpe l'épisode de manière très classique, sage, et ainsi il endort un peu le lecteur. Ce dernier comprend intuitivement qu'il doit comme Bishop être sur ses gardes, vigilant aux détails qui l'entourent.

Tout est clairement exposé, la colorisation de Vic Spicer le souligne d'ailleurs avec des tons neutres, à dominante de gris. Peralta a un style réaliste, académique, mais solide : les expressions, les gestes sont mesurés, les décors sobres, dépouillés. Tout concourt à une ambiance trop calme pour être honnête, quand bien même le script réserve deux belles scènes de bagarre (le duel Bishop-le Fauve, et l'affrontement hallucinatoire de la fin).

On aurait donc tort de reprocher à Prisoner X sa modestie, au contraire c'est en s'inscrivant dans le registre de la série B, de la fiction en retenue, que ses effets ressortent le mieux. Si son héros n'a a priori rien de bien sympathique, on finit malgré tout par compatir face à ce qui lui arrive. Et on attend de découvrir la suite de son calvaire.