samedi 18 février 2023

GRIM : VOLUME 1, de Stephanie Phillips et Flaviano


Aujourd'hui, je vais vous parler du premier volume de Grim un des succès récents produit par Boom ! Studios, qui a montré ses qualités d'éditeur avec des hits comme Once & Future (Kieron Gillen/Dan Mora) ou Something is killing the Children (James Tynion IV/Werther Dell'edera). Cette fois, c'est Stephanie Phillips, jeune scénariste qui monte, qui a décroché la timbale avec le dessinateur Flaviano Armentaro pour cette ongoing sur une faucheuse amnésique...


Jessica Harrow est faucheuse : elle collecte les âmes des morts pour les conduire dans l'au-delà. Mais elle est la seule parmi ses collègues à ne pas se souvenir des circonstances de son propre décès. Elle va alors enquêter avec la complicité de ses deux amis, Marcel et Eddie, contre l'avis de sa supérieure Adira.


D'autant que ses interactions avec les vivants, autre particularité unique, ont été remarquées par le Grim Reaper qui se met en tête de l'éliminer pour rétablir l'ordre naturel des choses...


Depuis peu, Stephanie Phillips est devenue la coqueluche des "Big Two" : chez DC, elle a signé un run remarqué sur Harley Quinn et une mini-série Wonder Woman, et elle va aussi prochainement livrer une mini-série Rogue & Gambit chez Marvel. Mais c'est chez l'indépendant Boom ! Studios qu'elle a décroché le jackpot l'an dernier.


Grim a en effet été un succès surprise mais distribué par une maison qui a le nez creux, puisque c'est chez Boom ! Studios que Kieron Gillen (avec Dan Mora) a réalisé Once & Future et James Tynion IV (avec Werther Dell'edera) Something is killing the children (plus ses spin-off). De quoi faire dire à certains journalistes que Boom ! est le nouveau Image Comics.
 

Mais revenons à Grim dont le premier recueil vient de paraître et collecte les cinq premiers épisodes. Stephanie Phillips y raconte l'aventure peu banale de Jessica Harrow dont le job consiste à collecter les âmes des morts pour les conduire dans l'au-delà où ils seront jugés pour aller au paradis ou en enfer. Armée de sa faux, elle s'acquitte de sa tâche d'un air résigné qui dissimule mal son tracas.

Car Jessica ne se souvient pas des circonstances dans lesquelles elle-même a trouvées la mort. Un cas unique car tous ses collègues se rappellent exactement de leur dernier jour. Quand elle interroge à ce sujet sa supérieure Adira, celle-ci lui élude la question pour pointer les irrégularités manifestes commises par Jessica. D'autant que son dernier "client" a failli lui voler sa faux pour entrer en contact avec la femme qu'il aimait, provoquant un incident peu banal : bien que normalement invisible aux yeux des vivants, Jessica a été remarquée par plusieurs témoins de la scène.

Par ailleurs, le Grim Reaper, sorte d'ange de la mort, commet un massacre durant la fête des morts à Mexico et remarque l'anomalie qu'incarne Jessica : il lui faut l'éliminer afin de préserver l'équilibre entre l'au-delà et le monde des vivants. A moins que lui et Adira ne soient soucieux de la jeune femme pour une autre raison, plus profonde, plus personnelle, qui les menacerait directement...

Stephanie Phillips nous accroche rapidement avec ce pitch malin et mené sur un rythme soutenu. Le job de Jessica et son amnésie sont des éléments narratifs dramatiques très efficaces. La caractérisation du personnage ne manque pas de vivacité : elle remplit ses missions avec un brin de nonchalance, de résignation, tout en étant préoccupée par le fait de ne pas se souvenir de sa propre mort.

Jessica a deux amis, également faucheurs, Marcel, dont on devine qu'il a péri il y a plusieurs siècles (probablement au XVIIIè) et Eddie, un ancien musicien (certainement victime de ses excès). Ils sont des faire-valoir commodes mais très divertissants et l'amitié entre eux et Jessica n'est jamais lestée par une quelconque romance. Lorsqu'ils lui permettent d'accéder aux archives de l'au-delà pour consulter son dossier, puis quand elle est suspendue à cause de cela et qu'ils sont entraînés dans une course folle pour échapper au Grim Reaper jusqu'à Las Vegas, de l'humour se glisse dans ce périple mouvementée t fantastique.

Certes la révélation finale est un peu convenue, on la voit arriver avant qu'elle ne soit déclarée, mais elle place l'héroïne au centre d'une guerre d'influences plus ambitieuse et promet une suite épique. N'ayant jamais lu ce qu'a écrit Stephanie Phillips chez DC auparavant, j'ai été séduit par son style et j'ai hâte de découvrir comment elle va animer Malicia et Gambit dans sa mini-série (qui démarre le 1er Mars prochain) et dont le pitch se veut explosif.

Pour l'accompagner sur Grim, Phillips peut compter sur un dessinateur aussi intéressant qu'elle en la personne de Flaviano Armentaro, qui a également fait son trou chez DC auparavant (sur du Harley Quinn, mais pas au même moment) et chez Marvel (sur New Mutants, hélas ! lors des épisodes médiocres écrits par Ed Brisson).

On ne peut estimer le travail, excellent, de Flaviano sans mentionner en même temps la contribution du coloriste Rico Renzi. Ces deux-là accomplissent une collaboration magnifique et dont les qualités sont indissociables. Un nombre important de scènes se passe de nuit, dans des ambiances entre chien et loup, avec des jeux d'ombres et de lumière envoûtants. Flaviano y pose un dessin aux lignes courbes et précises, avec un souci du détail élevé pour les décors (comme cette fantastique double-page montrant Las Vegas, ci-dessus).

Renzi  enjolive ces images avec une palette nuancée et franche à la fois. Le rouge domine par la tenue de Jessica Harrow, mais aussi le jaune de la lame de la faux qu'elle dérobe dans sa fuite, ou les éclairages au néon de la ville du vice. Dans la partie qui se déroule dans l'au-delà, en revanche, les tonalités sont plus vives pour habiller ce cadre qui se veut comme une salle de transit avant que les morts n'aillent au paradis ou en enfer. Enfin, les scènes avec le Grim Reaper semblent enfiévrées, et l'allure impressionnante de la créature louvoie avec l'épouvante.

Ecrite avec dextérité, illustrée avec force, colorisée avec génie, Grim est une sacrée bonne série, dont le rythme vous entraîne de manière irrésistible. La lire en recueil permet d'en savourer ces qualités et donne surtout envie de dévorer la suite dès que le prochain tome sera disponible (dans quelques mois, puisqu'après un break, le titre a repris et le 8ème épisode vient de sortir). Pour l'instant, à ma connaissance, aucun éditeur français n'en a récupéré les droits mais ça ne saurait tarder.

vendredi 17 février 2023

X-MEN #19, de Gerry Duggan et Stefano Caselli


J'ai craqué : je ne voulais pas acheter les trois prochains numéros de X-Men car ils sont attachés à un crossover avec la série Captain Marvel... Sauf que ce n'est pas vraiment le cas. Gerry Duggan propose une histoire, en trois parties, qui exploite une idée semblable à celle de Kelly Thompson, mais s'en en dépendre. En plus, c'est dessiné par Stefano Caselli, alors ça aurait ballot de s'en passer.


Tandis que Forge entraîne Monet dans une expédition sur la station Knowhere qui a été aspirée dans un trou noir mais dont le portail avec Krakoa fonctionne toujours, les X-Men (Cyclope, Jean Grey, Magik, Synch, Talon, Iceberg, Firestar) répondent à l'appel de détresse lancé par Corsaire, le père de Cyclope, piégé par les Broods...


Lord of the Broods est donc le nouvel arc narratif de X-Men et court sur les épisodes 19 à 21. Auparavant, depuis Captain Marvel #43, Kelly Thompson a entamé un arc intitulé Revenge of the Broods dans lequel Carol Danvers et quelques amis (Hazmat, mais surtout Malicia, Gambit, Psylocke, Wolverine) partent au secours de Binaire, capturée par les Broods.
 

Quand Revenge of the Broods et Lord of the Broods ont été annoncés par Marvel, il s'agissait d'un crossover en bonne et due forme, même si Revenge... se déroulait exclusivement dans les pages de Captain Marvel, et que Lord... allait et venait entre Captain Marvel et X-Men, avec Captain Marvel #49 comme dénouement commun.


Sauf que ce n'est pas exactement la vérité. On peut certes lire les deux séries puisqu'elle exploite une situation semblable (deux individus, proches de Captain Marvel et des X-Men sont piégés par les Broods). Mais les deux séries n'interagissent pas et Lord of the Broods, en particulier peut se suivre sans lire Captain Marvel (même si on verra ce qu'il en est du dénouement de CM #49).

Aussi, initialement, comme je ne lis plus Captain Marvel depuis un bail, j'avais tout simplement décidé de zapper X-Men des n°19 à 21, le temps que cette histoire se conclue. Mais j'ai craqué parce que j'étais en manque de X-Men. Et j'ai pu ainsi vérifier que tout n'était pas lié.

A la fin de X-Men #18, on voyait Corsaire alais Christopher Summers, le père de Cyclope et chef des Starjammers, enceint d'un Brood. Ces créatures très inspirées par les aliens de H.R. Giger, popularisés par les films de Ridley Scott, James Cameron, David Fincher, Jean-Pierre Jeunet, sont apparus dans les aventures des mutants au milieu des années 80 dans des épisodes cultes signés Chris Claremont et Paul Smith.

C'est à la suite d'expériences menées sur Carol Danvers (active à l'époque comme Ms. Marvel) qu'elle a vu ses pouvoirs accrus et qu'elle s'est rebaptisée Binary (Binaire en vf), avant que les X-Men ne soient victimes des assauts Broods, qui agissent comme des parasites en déposant leurs oeufs dans des hôtes avant que ceux-ci ne les infectent et n'en accouchent.

Lors du run de Jonathan Hickman, Broo, le Brood qui a suivi des cours à l'école Jean Grey, à l'époque dirigée par Wolverine, découvrait que les Nouveaux Mutants étaient en possession de l'Oeuf-Roi et que ses congénères allaient débarquer sur Krakoa pour le récupérer à tout prix. Au terme d'une folle course-poursuite à laquelle les Shi'ar se sont mêlés, nos héros furent sauvés par Broo qui avala l'Oeuf-Roi et devint ainsi le nouveau leader des Broods.

Mais il semble que son autorité ne soit pas absolue puisque des Broods continuent de parasiter des hôtes dans la galaxie, dont Corsaire. Celui-ci a eu le temps de lancer un appel de détresse aux X-Men et l'équipe part à sa recherche. Gerry Duggan dépêche une formation sensiblement différente que celle élue lors du derneir Hellfire Gala pour cette mission.

En effet, Forge est absent car il s'est lancé dans une expédition risquée avec Monet St-Croix en voulant atteindre la station Knowhere, cette tête de Céleste mort devenue un lieu d'échanges pour aventuriers cosmiques mais aspirée par un trou noir. Auparavant, avec l'aide Cable, Forge y avait installé un portail communiquant avec Krakoa et celui-ci est resté actif.

Par contre, contrairement à ce que montre la couverture, Polaris n'est pas de retour dans l'équipe (qu'elle a quittée à l'occasion du dernier Hellfire Gala). Havok n'est pas du voyage non plus, et là on n'a pas d'explication (peut-être une conséquence des événements du crossover Dark Web, mais je ne l'ai pas lu). En revanche, la Laura Kinney récemment exfiltrée de la Voûte est à nouveau dans le groupe et on apprend qu'elle a adopté un nouveau pseudo (Talon, soit Ergot en français, mais j'ignore si cela sera traduit par Panini). A noter, pour être complet, que l'autre Laura Kinney (celle qui a été ressucitée par erreur) figure dans les pages de Captain Marvel, aux côtés de Malicia et Gambit.

L'épisode est rondement mené, avec beaucoup d'action. Duggan anime bien cette équipe, en la décomposant en binômes et en trinôme. On a Firestar qui soutient Iceberg (souvenir de Amazing X-Men, mais surtout de Spider-Man and his Amazing Friends). On a Jean Grey et Magik. Et surtout Cyclope avec Synch et Talon, pour une scène très intense de chirurgie sur Corsaire. La suite s'annonce pimentée.

Joshua Cassara reviendra sur le titre pour le n°22, et donc c'est à Stefano Caselli que revient la partie graphique de cet épisode (et des deux prochains). On n'a vraiment pas à se plaindre, et j'oserai même dire que je préfère Caselli à Cassara, même si je regrette que Caselli ne soit pas assigné à une série (vu qu'il était censé être l'artiste titulaire de X-Men Red).

Quoiqu'il en soit, les planches sont superbes. Caselli est un excellent narrateur et il compose des images toujours dynamiques, détaillées sans être chargées, avec des personnages qui possèdent une forte présence physique. Son talent pour les rendre expressifs est parfait quand il s'agit de mettre en scène un passage comme celui où Cyclope, Synch et Talon opèrent Corsaire, par ailleurs magnifiquement colorisée par Federico Blee.

On a droit à deux cliffhangers qui donnent très envie de lire la suite. Sachant que l'équipe des X-Men va sûrement encore bouger en Juin prochain avec une nouvelle édition du Hellfire Gala (qui ouvrira les festivités pour Fall of X, le prochain event mutant), ça n'a pas fini de swinger chez nos héros...

jeudi 16 février 2023

FANTASTIC FOUR #4, de Ryan North et iban Coello


On y est : voici l'épisode où les Quatre Fantastiques sont enfin réunis. Et ça tombe bien puisqu'il s'agit du quatrième numéro de ce nouveau volume. Ryan North en profite pour révéler ce qui s'est passé à New York pour que les quatre héros en soient partis, chacun de leur côté. Iban Coello signe de son côté des planches toujours aussi énergiques. La formule gagnante de ce relaunch ?


Que s'est-il exactement passé il y a cinq mois à New York pour que le Baxter building et tout le pâté de maisons alentour laissent un cratère fumant ? Alicia Masters-Grimm s'en souvient alors qu'elle et Ben Grimm sont captifs d'un parasite extra-terrestre dont Reed, Sue et Johnny vont chercher à les libérer...


Après avoir consacré un épisode à chaque membre dispersé du quatuor, Ryan North ne fait plus durer le suspense et la couverture indique qu'on va assister à la réunion des Fantastic Four. Le scénariste a jeté ses héros sur les routes (sauf Johnny Storm qui a pu rester à New York sous une fausse identité désormais eventée). Mais pourquoi au juste ?


L'épisode va aller et venir dans le temps pour expliquer cela. On assiste donc à une (énième invasion des monstres de la Zone Négative) que les FF tentent de contenir. Mais ils sont dépassés par l'ampleur de l'attaque au pied du Baxter building.


Bien entendu, "il faut faire comme si" avec cette entame car on peut se demander où sont passés les autres super-héros de la ville (et d'ailleurs) au moment d'une telle crise, qui ne peut évidemment passer inaperçu. A condition donc d'admettre qu'il ne reste que les Fantasric Four, on embarque dans une séquence d'action trés spectaculaire aux conséquences dramatiques.

Mais Ryan North ne s'en contente pas. A la fin du précédent numéro, il montrait Reed et Sue devant une sorte de dôme ayant l'aspect de la peau de Ben Grimm. De quoi phosphorer sur cette situation. Johnny arrive à la rescousse et tout est alors en place pour orchestrer la grande réconciliation de l'équipe.

North ne lésine pas sur les explications (pseudo) scientifiques expliquant le phénomène qui a piégé Ben Grimm et Alicia Masters-Grimm. On interpréte cela comme une volonté de poser Reed Richards comme un savant toujours aussi intelligent mais qui prend le temps quand même de prélever des échantillons pour des examens futurs, ne perdant donc jamais son calme alors que Sue tempère l'envie de son frère Johnny de tout régler en brûlant le parasite.

Au passage, on appréciera vraiment que North mette en scène les pouvoirs de ses personnages car ces dernières années Reed, par exemple, n'était plus animé que comme un savant qui n'utilisait plus beaucoup, voire plus du tout, ses capacités élastiques, comme si les scénaristes ne savaient pas quoi en faire. Là, au contraire, North les exploite dans l'action mais aussi en complément de la curiosité scientifique de Reed et il faut espérer que cela inspirera le MCU quand le film, tant attendu, sur les FF sera enfin en production.

Mais évidemment ce qui va accaparer notre attention, c'est la vérité sur ce qui s'est passé à New York cinq mois auparavant et qui a provoqué la fuite des FF et la dissolution du groupe. Encore une fois, Reed est au centre de l'intrigue puisque, pour chasser les monstres de la Zone Négative, il opte pour une solution très radicale qui les condamne, lui, Sue mais aussi Ben et Alicia, à ne plus revoir leurs enfants pendant un an, alors qu'ils sont restés dans le Baxter building.

Là, par contre, les explications techniques founris par North tiennent debout (du moins dans le contexte d'une telle situation). Le lecteur est soumis à la question de savoir si la décision tactique de Reed est justifiée, tolérable même. Et on n'est pas si loin de la caractérisation posée par Mark Waid en son temps d'un Mr. Fantastic très arrogant et dont les initiatives sont payées par ses proches. Toutefois, comme Waid, North refuse d'accabler le personnage et d'en faire un individu impardonnable, montrant aussi qu'il sacrifie énormément sur ce coup. Comme le dit Ben, d'abord furieux, il n'y a pas de vilain, de sale type ici, mais un leader qui a réagi dans l'urgence et en ripostant de la manière la plus efficace, mais aussi la plus douloureuse.

Même si ce n'est pas explicitement dit, cela ressemble à la fin d'un premier arc narratif puisque le groupe est rassemblé. Mais les conséquences des événements de New York vont continuer à infuser la série (vous comprendrez quand vous lirez cette épisode, en espérant que Panini Comics trouve une place pour la série dans une de leurs revues ou la traduise rapidement en album). Par ailleurs, si les FF sont à nouveau ensemble, cela ne signifie pas qu'ils vont revenir de sitôt à New York dont ils sont partis, honnis par la foule et les autorités (quand bien même depuis Luke Cage a remplacé Wilson Fisk/le Caïd à la mairie).

La série continue en tout cas de bénéficier de dessins excellents par Iban Coello. Ce jeune artiste, mis en avant par Marvel, ne déçoit pas et il produit des planches vraiment spectaculaires sur les deux parties de l'épisode. Evidemment, la partie avec l'invasion des monstres est la plus exigeante mais Coello s'en charge avec une aisance remarquable, s'acquittant même d'une double planche renversante (voir ci-dessus).

Il passe même brillamment le test quand il lui faut se concentrer sur des moments soulignant l'expressivité des personnages. Coello est un dessinateur au style réaliste mais qui s'autorise, à bon escient, une petite dose d'exagération pour traduire les émotions. Il compense cela par un découpage qui sait se faire plus sobre au moment voulu, comme quand il aligne plusieurs cases occupant toute la largeur de la bande et fixant Alicia et Ben face à Reed, de dos : on saisit alors toute la gamme de sentiments qui agite le couple face à son interlocuteur qu'on croit impassible, insensible avant de découvrir quelques pages plus loin, en contre-champ,, dévasté par ce qu'il a fait.

Pour moi, Fantastic Four est la meilleure surprise venant de Marvel de ces quatre derniers mois. Je n'en attendais rien, n'ayant plus lu FF depuis un bail, mais Ryan North et Iban Coello proposent quelque chose de très efficace et personnel à la fois. Ils ont parfaitement compris la singularité de cette équipe et livrent des épisodes captivants et originaux. De quoi attendre en toute confiance le 700ème numéro qui sera publié en Mai prochain et qui promet beaucoup.

mercredi 15 février 2023

DANGER STREET #3, de Tom King et Jorge Fornes


Si les deux premiers épisodes de Danger Street pouvaient interroger le lecteur, soucieux de savoir comment Tom King allait relier des personnages aussi nombreux et différents, ce troisième chapitre montre avec quel brio le scénariste mène son affaire. Jorge Fornes applique à ce récit fou une narration graphique impressionnante de calme, qui, elle aussi, à sa façon, rassure le lecteur.


La mort d'Atlas conduit le Haut-Père de New Genesis et Darkseid d'Apokolips à demander conseil à Metron : il confie à Orion le soin de mener l'enquête sur Terre. Starman et Warlord, sans le sou et cherchant à ressuciter Goodlooks, se tournent vers Cecil Sunbeam de la Green Team. Commodore Murphy échappe de justesse à une tentative d'assassinat par le Manhunter. Enfin, Liza Warner identifie celui qui a tué Goodlooks mais Non-Fat accède à l'info peu après...


Il y a quelque chose d'éminemment ludique dans la lecture de Danger Street même si les règles du jeu ne sont pas immédiatement claires. Il s'agit en fait, au moins dans un premier temps, car après tout nous n'en sommes qu'au quart de cette mini-série, de suivre plusieurs personnages sans lien apparent et de justement trouver ce qui va les attacher.


Ainsi on croise des Néo-Dieux, des assassins professionnels, deux super-héros à la ramasse et en cavale, une femme flic, une bande de gamins des rues, une autre bande de gosses richissimes, un justicier pyschopathe. Dans les deux épisodes précédents, Tom King nous a présentés ce beau monde et nous, lecteurs, nous nous sommes questionnés si cette intrigue les concernait tous au même titre.
 

Avec ce troisième chapitre, on commence à y voir (beaucoup) plus clair. Cela ne signifie pas que tout est devenu évident, il reste des zones troubles, mais tel un puzzle, le récit commence à prendre forme par des connections inattendues et pourtant logiques entre ces ddivers personnages.

La mort d'Atlas, survenu à la fin du premier épisode, est devenu une affaire dimportance cosmique depuis que les Néo-Dieux ont enterré la hâche de guerre pour la résoudre, craignant qu'elle n'annonce la fin de leurs mondes. Metron renseigne le Haut-Père de New Genesis et Darkseid d'Apokolips sur le lieu du crime, la Terre. Les deux leaders s'entendent pour désigner un des leurs qui ménera l'enquête et sera assez compétent pour punir le coupable. Tom King use d'ironie en choisissant Orion, le fils de Darkseid, elevé par le Haut-Père, et connu notoirement pour son caractère violent : on devine facilement que ses investigations ne vont pas être pacifiques.

Danger Street met souvent en scène des paires de personages, quand ce ne sont pas des paires de groupes, comme un jeu des sept familles. Ainsi, d'un bout à l'autre des possibles, il y a deux bandes de gamins : d'un côté, les Dingbats de Danger Street qui viennent de perdre un des leurs (Goodlocks, tué accidentellement par Starman, juste après le meurtre d'Atlas) et qui conviennent de le venger en tuant son assassin ; de l'autre, la Green Team, qui emploie Jack Ryder(the Creeper, mais aussi Codename : Assassin, qui persécutent le mystérieux groupuscule de Outsiders.

Les Dingbats se font surprendre par le propriétaire de la piscine privée dans laquelle ils se détendent tout en réfléchissant à leur vengeance. Cela conduit Non-Fat au poste de police où il est entendu par Liza Warner, qui, justement, enquête sur la mort de Goodlooks. Ce concours de circonstances aboutit à la découverte par Non-Fat de l'identité du principal suspect du meurtre de Goodlocks : Starman. King fait la preuve en deux scènes de la manière si brillante avec laquelle il relie deux quêtes visant le même objet (Starman, que veut arrêter Liza et que veulent tuer les Dingbats).

La Green Team, justement, va entrer en contact avec Starman, en cavale avec Warlord, depuis les morts d'Arlas et Goodlooks. Mikaal Tomas (Starman) veut ressuciter le garçon tandis que Travs Morgan (Warlord), plus pragmatique, cherche plutôt de l'argent facile à gagner pour financer leur fuite. C'est ainsi qu'ils font appel à Cecil Sunbeam, un des membres de la Green Team. On voit donc que les deux bandes d'adolescents sont désormais reliées par Starman dont les Dingbats veulent la mort et que la Green Team accepte de protéger (sans toutefois savoir ce qu'il a commis).

Jorge Fornes met en scène tout cela très simplement. Qu'il s'agisse d'animer les Néo-Dieux ou les deux bandes de gamins ou le duo de fugitifs, il ne varie pas d'un iota son approche. A chaque fois, il les appréhende sous un angle le plus commun possible. 

C'est un pari de mise en scène risqué mais que je trouve payant, car ce qui singularise les personnages, ce n'est plus tant le cadre dans lequel ils sont, mais bien leurs actes, leurs décisions. La différence d'échelle est soulignée par l'aspect fantastique, fantaisiste des uns et des autres, mais fondamentalement, tous, autant qu'ils sont, cherchent à agir/réagir pour se sauver.

La scène la plus emblématique des narrations écrite et graphique de King et Fornes est peut-être celle lors de laquelle Commodore Murphy, un des membres de la Green Team, échappe de justesse, grâce à la vigilance de Codename : Assassin, son garde du corps, à une tentative d'assassinat par le Manhunter. King introduit la situation d'une façon très classique en montrant d'abord le Manhunter visant avec un fusil à lunette Murphy. Puis Fornes cadre Murphy et Codename : Assassin qui empêche le premier de sortir du building où ils sont. Codename : Assassin tire en l'air puis s'envole jusqu'à la fenêtre brisée d'une chambre d'hôtel où le Manhunter a abandonné son fusil.

King introduit un subplot, détaché des autres, avec la traque et le face-à-face inévitable entre Codename : Assassin et le Manhunter, et au-delà entre la Green Team et l'organisation à laquelle appartient le Manhunter. Comme pour l'instant, les adversaires restent à distance, jamais ils n'apparaissent dans le même plan. Mais chacun sait désormais qu'il est dans la ligne de mire de l'autre.

Le découpage strict de Fornes met en lumière le rapport instauré par King en distinguant bien les forces en présence. Qu'il s'agisse des Néo-Dieux, des Dingbats, de la Green Team, de l'organisation des Manhunters, de "Lady Cop", du Creeper, de Warlord et Starman, pour l'instant, tout le monde est sur un (quasi) pied d'égalité. Tout le monde est menacé, mais ignore exactement par qui, et c'est le calme avant la tempête.

On peut donc se rendre compte à quel point le script se déroule comme une partition : l'écriture de King a ici quelque chose de musical, avec des tableaux correspondant à chacune des forces en présence. Il ne suffit pas de savoir, dans certains cas, qui on cherche puisqu'il faut encore savoir où le trouver (Starman et Warlord pour les Dingbats ou Orion notamment). Fornes joue cette partition en respectant chaque note et transcrit ça sur sa propre portée, en veillant à ne jamais perdre le lecteur, en veillant à ce qu'on sache toujours où et avec qui et quand on est.

Une telle complicité, surtout pour une histoire aussi dense et peuplée, est formidable. Et Danger Street confirme sa singularité et sa capacité à captiver grâce à cela. On n'a sûrement pas fini d'être étonné et épaté.

mardi 14 février 2023

DE CAPE ET DE MOTS, de Flore Vesco et Kerascoët


Cela faisait longtemps que je n'avais pas parlé d'une bande dessinée française, mais il me faut bien avouer que je n'en lis plus - nou, pour être exact, que je ne lis plus beaucoup de nouveautés. Pourtant j'ai craqué pour ce récit complet, adapté du roman de Flore Vesco par Kerascoët, De Cape et de Mots. Cette merveille d'une centaine de pages est un régal pour les yeux et l'esprit.


De condition modeste, Serine décide après le décés de son père de quitter sa mère, qui voulait la marier à un bon parti, et ses frères pour tenter sa chance à la cour comme dame de compagnie de la reine. Par un concours de circonstances, celle qu'on prend d'abord pour une domestique devient l'amie d'une lingère, Clarine, qui, en lui confiant des vêtements propres lui donne accès à la reine.


Devant la reine, Serine est prise pour une dame de compagnie et lui sert un compliment incompréhensible mais qui la flatte assez pour qu'elle intègre son personnel. Toutefois, la novice commet vite un impair et pour se faire pardonner accepte de veiller trois nuits. Elle met ce temps à profit pour visiter le château et, le matin venu, rapporter les potins à la reine. Elle rencontre aussi Léon, l'assistant du bourreau, qui lui apprend à lire et écrire, et éconduit le secrétaire du roi, Léo III, qui entreprend alors de la faire chasser.


Il croit y parvenir en la surprenant une nuit et en la poursuivant. Serine fait une chute, s'assomme et le secrétaire la jette dans les douves du château. Mais elle survit miraculeusement et trouve refuge dans une chambre abandonnée avant la ferme intention de se venger. Pour cela, elle se déguise en fou du roi et commence à semer la pagaille. Le roi, amusé, la prend en sympathie, au grand dam du secrétaire et de la reine.


Serine dévoile sa double identité à Léon et suspecte alors la reine et le secrétaire de conspirer pour tuer le roi en l'empoisonnant. Toutefois, il faut encore le prouver et pour cela prendre encore plus de risque. Heureusement elle  conserve la confiance du roi et semble intouchable. Mais quand une première tentative de meurtre échoue, Serine comprend que sa position est précaire.


Ironie du sort : c'est après lui avoir demandé de le laisser seul après l'envoi d'un courrier que le roi meurt accidentellement. Serine, la dernière à avoir été en sa compagnie, est immédiatement arrêtée et démasquée puis jugée. Léon assiste au procès avec Clarine et reçoit alors la réponse au courrier du roi qui le reconnaît comme le fils qu'il a eu avec sa première femme, morte en couches.


Le juge prend note de ce retournement de situation mais le secrétaire déclenche alors une bagarre pour tenter de se débarrasser de l'héritier du trône et de Serine. Les lingères les défendent avant que le juge ordonne le bannissement de la reine et du secrétaire. Léon demande la main de Serine, qui, de l'autre, écrit à sa mère pour la prévenir de sa prochaine visite afin qu'elle et ses frères viennent habiter au château.

On n'est pas si loin des codes super-héroïques avec De Cape et de Mots et c'est pour cela que j'ai voulu écrire une critique à son sujet. Mais pas seulement car, avant tout, c'est un excellent récit complet, que je souhaite vous recommander vivement.

Je n'ai pas lu le roman, du même titre, de Flore Vesco dont cette bande dessinée est adaptée, mais l'auteur a, me semble-t-il, été consultée, voire a participé à l'écriture du scénario, donc on peut raisonnablement estimer que le résultat est fidèle au matériau d'origine. Toute comme les BD franco-belges, je n'ai plus guère le temps ni la motivation pour me plonger dans de la littérature romanesque, ce que je déplore.

De Cape et de Mots est un récit complet, toute l'histoire tient donc dans les 104 pages de cet album édité par Dargaud (et déjà traduit en anglais chez Europe Comics sous le titre The Court Charade, précision nécessaire pour justifier que les textes des scans des planches ci-dessus soient en anglais). L'entame de l'intrigue est classique : on y fait la connaissance de Serine, jeune fille entourée de ses petits frères, et dont la mère autoritaire veut la marier à un bon parti. Son père est un homme effacé et à la santé fragile, qui régale sa progéniture en leur lisant des histoires comme L'Odyssée de Homère.

Lorsqu'il meurt, après être tombé malade, Serine part de chez elle car elle s'est jurée de suivre son propre chemin, donc de ne pas dépendre des désirs de sa mère. Elle va tenter sa chance au château pour devenir dame de compagnie de la reine, pourtant réputée comme une femme impitoyable et capricieuse, et alors qu'elle n'a ni recommandation ni compétence particulière. Une succession de péripéties la conduit devant elle et une flatterie loufoque suffit à lui faire gagner la place.

Dans un premier temps, Serine doit affronter la concurrence des autres dames de compagnies, notamment de Christante, jalouse de cette fille de la campagne qui n'a qu'une robe à se mettre et dont elle jalouse l'aplomb et la chance insolente. Sans doute un peu grisée elle-même, Serine commet un impair auprès de la reine et pour qu'elle lui pardonne lui propose de veiller trois nuits consécutives afin qu'elle reste au courant de tout ce qui se passe au château.

Cela donne des scènes savoureuses, très drôles, où la malice des auteurs fait des étincelles. Il ne s'agit cependant pas de passages gratuits, juste pour divertir puisque Flore Vesco et Kerascoët en profitent pour placer sur la route de Serine des seconds rôles qui vont revêtir une importance cruciale par la suite. Ainsi, il y a, du bon côté, l'assistant du bourreau, Léon, qui apprend à la jeune fille à lire et écrire tout en lui faisant visiter les geôles dont il se vante de les entretenir avec un soin maniaque tout comme il torture ses prisonniers avec raffinement (les prisonniers louent d'ailleurs ses talents !). Du mauvais côté, on trouve le secrétaire du roi, Léo III, et de la reine, qui tente d'abuser de Serine avant qu'elle ne lui flanque une gifle bien méritée - mais qui lui vaudra ensuite bien des ennuis.

Car, entre Christante et le secrétaire, l'héroïne est désormais constamment sur ses gardes. Fautant à nouveau auprès de la reine, elle sacrifie ses cheveux pour s'excuser... Sans se douter que la coupe à la garçonne qu'elle arbore ensute va lui servir précieusement plus tard. Surveillée par le secrétaire et accusée par ce dernier de fouiner, Serine est poursuivie dans le château et perd connaissance en tombant et en se cognant la tête contre un meuble. Le secrétaire jette son corps dans les douves.

C'est en quelque sorte la fin de l'Acte I, même si le récit n'est pas chapitré. Et c'est alors que De Cape et de Mots évoque les codes super-héroïques car Serine survit et veut se venger. Elle adopte alors un identité secrète, celle du fou du roi. Son costume fait penser irrésistiblement à celui que portait Harley Quinn quand Bruce Timm l'a créée, et le rôle qu'elle joue renvoie aussi à Harleen Quinzel puisqu'elle endosse celui du bouffon, celui qui, à coups de farces, ridiculise les puissants en bénéficiant de la protection du roi.

J'ignore si c'était une référence pour Flore Vesco et Kerascoët, mais le fan de comics ne peut s'empêcher de faire ce rapprochement. Cette seconde partie est encore plus endiablée que la première, c'est dire. On se délecte des acrobaties et des bons mots de ce fou, de la façon dont il importune la reine, son secrétaire tout en faisant rire le roi. C'est la comédie par excellence où un personnage d'un rang inférieur se joue des puissants, ce qui attire la sympathie du lecteur.

Bien entendu, la ressemblance avec le super-héro ne s'arrête pas là puisque le suspense nait et s'alimente du risque que court Serine d'être démasquée. Elle confie son secret à Léon et Clarine, ses meilleurs alliés, même si eux aussi sont issus des couches les plus modestes de la société présentée dans l'histoire. La découverte d'un complot visant à éliminer le roi pimente l'intrigue et la fait gagner en intensité.

La fin est un peu convenue et providentielle avec un autre secret, attaché à Léon et au roi, qui sauve la mise à Serine, inévitablement démasquée et à nouveau menacée. Mais le tourbillon de la narration empêche qu'on s'en formalise.

C'est que De Cape et de Mots est aussi un régal pour les yeux. Kerascoët, c'est le nom derrière lequel se cachent deux artistes, Marie Pommepuy et Sébastien Cosset, et cela fait plusieurs années maintenant qu'ils produisent ensemble quelques-unes des pépites de Dargaud et Dupuis, comme les merveilleux Beauté, Jolies Ténèbres ou Voyage en Satanie (les deux derniers écrits avec Fabien Vehlmann).

Ils dessinent en couleurs directes dans un style à la fois naïf, pour les personnages, saisis en peu de traits, à la manière de Jean-Jacques Sempé, et flamboyant, pour les décors, incroyablement beaux et détaillés. Il suffit de voir le niveau de détails des intérieurs du château et de ses innombrables pièces pour être époustouflés par la force graphique de Kerascoët.

Mais le charme de Serine suffit déjà à conquérir le lecteur. Silhouette menue, regard hésitant, mais démarche volontaire, elle déborde d'énergie et ne se décourage jamais. Quand elle revêt son habit de bouffon, elle fait souffler un vent de folie et d'espièglerie dans le château et donne l'occasion à Kerascoët de composer des planches virtuoses, toujours en trois bandes, comme des strips fabuleusement dynamiques, où leur science du découpage fascine par sa fluidité.

Lâchons le mot : c'est un chef d'oeuvre. Alors offrez-vous le, vous ne le regretterez pas !