samedi 22 août 2020

DECORUM #4, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston


Vous me trouvez bien embêté au moment de résumer et critiquer ce quatrième épisode de Decorum. Nous voici donc à la moitié de cette mini-série et j'avoue humblement n'avoir pas compris grand-chose à ce que je viens de lire dans ce numéro. Accrochez-vous au pinceau, je retire l'échelle.


Il est donc à nouveau question de cet oeuf cosmique en possession des Mères Célestes. Son début d'éclosion a provoqué une brêche détectée par l'Eglise de la Singularité, ennemie des Mères Célestes et qui convoite aussi l'oeuf. Ro Chi, le chef de l'église, ordonne à sa flotte entière de partir.


Direction : Bidur Faul, où se trouvent donc les Mères Célestes et l'oeuf. L'arrivée de la flotte ne passe pas inaperçue et les Mères Célestes décident de filer en laissant l'oeuf (dont l'une a préalablement tranché un bras qui en était sorti), afin que l'Eglise de la Singularité pense avoir gagné.


Ro Chi découvre l'oeuf dans un cratère de la planète et voit en sortir un humanoïde. Déçu, il le fait brûler vif. Ailleurs, les Mères Célestes se disputent sur leur stratégie : autrefois des milliers, elles ne sont plus que quatre et leur sacrifice n'aboutit à rien


L'une d'elles, la plus jeune, offre de jouer les mères porteuses et la plus vieille lui insémine un échantillon à partir du bras tranché. Reste à attendre le fruit de cette gestation...


Vous noterez donc d'emblée que ni Imogen Smith-Morley ni Neha Nori Sood n'apparaissent dans cet épisode. Inutile d'attendre la suite de la formation de Neha comme tueuse, après son introduction hilarante dans le centre de la planète Tempest. Et ça, c'est déjà décevant.

Depuis le début de Decorum, Jonathan Hickman va-et-vient entre ses deux héroïnes, aux caractères bien trempés, et une intrigue parallèle, nettement plus nébuleuse, impliquant cette Eglise de la Singularité, les Mères Célestes et cet oeuf cosmique. Sur cette seconde partie, difficile, pour ne pas dire impossible de se faire un avis.

En effet, rien ne relie les deux récits, même si on devine (on espère) que Hickman a quand même un plan à cette fin. Mais enfin, ça paraît de plus en plus fumeux : qu'est-ce qui pourrait rapprocher une tueuse professionnelle, son élève (malgré elle) et des forces supérieures comme celles précitées ?

Surtout, Jonathan Hickman ne fait vraiment rien pour aider le lecteur à saisir son propos. Et le dessin de Mike Huddleston ne facilite pas la tâche. Ro Chi et les autres membres (très rares) de l'Eglise de la Singularité sont des créatures à peine humanoïdes, entièrement noires, aux lignes acérées. Les Mères Célestes ne sont guères plus avenantes, tour à tour blanches ou rouges, avec néanmoins des visages humains, des silhouettes un peu moins grossières.

Les décors sont réduits à leur plus simple expression. Ils traduisent à eux seuls la radicalité graphique de cette partie de l'histoire puisque Huddleston les remplace par des camaiëux de couleurs, des masses chromatiques, tantôt austères, tantôt bariolées. On flirte puis on est submergé par des abstractions qui abolissent tout repère spatio-temporel.

Peut-on apprécier quelque chose qu'on ne peut identifier et même qu'on peine à comprendre ? C'est un vieux débat. J'emploie à dessein le terme d'abstraction car on est souvent devant les pages de cet épisode comme devant un tableau de peinture abstraite. Les éléments figuratifs y sont  comptés ou carrément absents. L'artiste invite le lecteur à une expérience immersive où la sensation se substitue à la grille de lecture traditionnelle.

Ainsi dit, Decorum, aussi bien dans le texte que dans l'image, ressemble à une oeuvre exigeante, à la limite de l'hermétisme, où il faut accepter de laisser au vestiaire ses habitudes, qui se défie du formatage. Au risque, bien entendu, d'être impénétrable.

Pour ma part, le texte de Hickman comme les dessins de Huddleston m'ont souvent laissé sans voix, à la fois par leur beauté mais aussi par leur l'impossibilité que j'ai eu à les comprendre, à les déchiffrer. C'est donc un sentiment très divisé, et quand même assez rebuté. J'ai touché mes limites.

Hickman fait de Decorum un laboratoire, il tente, mais peut aussi vous décourager. C'est à l'évidence un pari pou cet auteur qui adore tester son public et s'aventurer dans des territoires que lui seul, à l'évidence, maîtrise. Il ne vous engloutit pas vraiment sous un jargon abscons mais vous entraîne dans un univers tellement détasbilisant qu'il faut produire un sacré effort. Huddleston est, de ce point de vue, un partenaire de jeu idéal pour lui car, esthétiquement, ses planches sont aussi une épreuve et un ravissement. Leur design est réellement, de mon point de vue, fabuleux, mais on achève la lecture de l'épisode sans trop savoir ce qu'on a vu et lu.

Paradoxalement, Decorum, par son jusqu'auboutisme, motive. Puisqu'il y a une part ludique là-dedans, et aussi peut-être par fierté, on a envie de relever le défi des auteurs, de ne pas abdiquer parce qu'un épisode comme celui-ci vous laisse perplexe. En espérant quand même que la suite sera un brin moins corsé. La couverture du #5 autorise l'espoir puisqu'y figurent Imogen et Neha, dont l'aventure est nettement plus accessible.  

jeudi 20 août 2020

THOR #6, de Donny Cates et Nic Klein


Ce sixième épisode conclut le premier arc narratif du Thor de Donny Cates et Nic Klein. Cette histoire n'a pas été conduite de manière irréprochable (d'ailleurs elle avait été annoncée en cinq chapitres), mais elle ne manque pas d'un souffle épique qui fait quand même plaisir à lire. Et cela m'a motivé pour la suite (alors que je pensais ne pas continuer).


L'Hiver Noir réclame donc le retour de Galactus à son poste de héraut comme il le fut jadis. Malgré le surcroit de puissance qu'il a acquis en consommant cinq planètes, le dévoreur de mondes demeure incapable de résister à son ancien maître.


Une autre mauvaise surprise attend Galactus car Thor, furieux d'avoir été manipulé dans cette affaire et témoin de la mort d'innocents, se retourne contre le dévoreur de mondes et le condamne à mort. Il le frappe avec un éclair surpuissant.


L'hiver Noir pense que Thor va lui livrer Galactus mais le dieu du tonnerre veut éliminer la menace pour sauver son univers. En aspirant l'énergie cosmique engrangée par Galactus, il délivre un nouvel éclair capable de littéralement pulvériser l'Hiver Noir.


Galactus est mort et avant de l'être à son tour, l'Hiver Noir offre à Thor de voir comment il finira. Cette vision accablera le roi d'Asgard au point d'être incapable de la raconter au Surfeur d'Argent...


Démarré en force, ce premier arc narratif de Thor version Donny Cates a connu un terrible "ventre mou" quand le scénariste a cru bon de délayer son récit en y intégrant Beta Ray Bill durant deux épisodes. Ensuite, il a fallu, visiblement, rattraper ce temps perdu et mettre en scène le face-à-face attendu entre Galactus et l'Hiver Noir.

On peut donc nourrir quelques regrets en considérant la construction maladroite de l'intrigue car si Donny Cates corrige efficacement sa copie, il est passé tout près du sans-faute. On pourra toujours pester contre cette manie des arcs narratifs en cinq ou six parties et estimer que pareille histoire aurait pris moitié moins de place dans les mains d'un auteur classique. Mais par ailleurs ce système de narration a aussi prouvé qu'il produisait des récits très réussis, donc gardons-nous de tout jeter.

Six épisodes donc, au lieu de cinq initialement annoncés. Et c'est heureux que Donny Cates ait changé ses plans pour conclure dignement. La révélation finale de l'épisode précédent (Galactus fut le héraut de l'Hiver Noir) aboutit à un final explosif, très spectaculaire, avec un dénouement terrible. Le déchaînement de puissance à l'oeuvre dans ce chapitre impressionne et renvoie aux grandes heures du run de Walter Simonson (par exemple), avec un Thor confronté à des ennemis a priori supérieurs. 

Mais, ce faisant, Donny Cates établit fermement le rang nouveau du personnage, roi d'Asgard et des Dix Royaumes. Un souverain impétueux, maladroit, mais que l'adversaire renvoie à un destin funeste. Je ne spoilerai pas la vision que l'Hiver Noir offre au dieu du tonnerre mais la double page que Nic Klein lui consacre est saisissante - et annonce certainement une prochaine saga (peut-être un futur event même). La réaction de Thor devant le Surfeur d'Argent est sobrement dépeinte mais l'émotion qui s'en dégage est intense : on comprend parfaitement l'accablement du héros.

Ce redressement est assez méritoire pour que j'ai finalement envie de poursuivre l'aventure de cette série alors que les développements bancals de l'écriture de Cates me décourageaient (j'avais déjà été échaudé par ses Guardians of the Galaxy pour des raisons similaires). Il faut encourager un scénariste quand il parvient à vous convaincre de rester. J'aime cette version de Thor, je la soutiens. En souhaitant toutefois que les prochaines intrigues soient plus rigoureuses.

Soyons lucides : si je reste, c'est aussi, pour beaucoup, grâce à Nic Klein. L'artiste est généreux dans l'effort et il a réalisé six épisodes mémorables. Il est tout à fait exact, comme l'a affirmé Cates, que Klein est né pour dessiner Thor et ce qui l'accompagne. J'ai hâte de voir comment il va s'emparer de cet environnement et animer le personnage.

Cet épisode donne la mesure du talent de Klein : l'action domine, mais le récit fonctionne comme une suite de coups d'éclat. Il faut donc être capable de monter en puissance à chaque fois qu'une attaque se produit et le moins qu'on puisse dire, c'est que de ce côté-là, le scénario donne du "biscuit" à l'artiste. On a droit à l'exécution de Galactus, et ce n'est que le début. Cette scène est déjà ahurissante (même si je pense que le dévoreur de mondes ressucitera d'une manière ou d'une autre, c'est un élément trop iconique du Marvelverse pour disparaître ainsi).

Mais la confrontation entre Thor et l'Hiver Noir est encore plus éblouissante. Surtout qu'elle s'achève sur une note assez poétique. En effet, quoi de plus logique pour un hiver cosmique que d'être réduit en flocon, d'être désintégré par un éclair XXL ? Il y a là une représentation à la fois massive de la puissance de Thor et une résolution graphique inspirée. La forme même de l'Hiver Noir est d'ailleurs une des grandes réussites de cet arc puisque ce n'est pas vraiment un être constitué mais plutôt une nuée, un gros nuage. Klein aurait pu jouer la surenchère en en faisant une créature démesurée, mais il a choisi une alternative originale, bien plus menaçante car insaisissable.

La suite s'écrira sans Klein cependant car les deux prochains numéros formeront un mini-récit centré sur Mjolnir qui échappe à Thor pour retourner à Broxton, Oklahoma, théâtre des nouveaux caprices du marteau d'Uru. Et c'est Aaron Kuder qui dessinera donc ce dyptique, dans un style forcément très différent. Mais en même temps que Klein, c'est un autre revenant qui sera au générique du #9 car Donny Cates va réintroduire... Donald Blake (ce qui, à titre personnel, me ravit). A suivre donc. 

lundi 17 août 2020

X-FORCE #11, de Benjamin Percy et Oscar Bazaldua


J'ai tardé à critiquer ce onzième épisode de X-Force car je l'ai trouvé franchement raté, comme si la série telle qu'écrite par Benjamin Percy affichait ses limites. Certes, ça a toujours été un titre spécial, violent, sombre... Mais le problème et le malaise sont plus profonds en vérité et ce chapitre les met en lumière.


Le Fauve, le Dr. Cecilia Reyes et Sage procèdent à une nouvelle autopsie des tueurs russes qui avaient attaqué Krakoa. Après que le premier ait été piégé par une bombe, le suivant contient une version miniature de lui-même, qui égorge le Dr. Reyes !


Pendant ce temps, Domino retrouve Colossus en Terre Sauvage où il lui confirme se retirer du terrain, traumatisé par ses dernières sorties. Elle lui rappelle que ses compatriotes russes sont à l'oeuvre contre les mutants mais il ne changera pas d'avis.


Sauf lorsque les doubles de Jamie Madrox sont rappelés sur Krakoa. Colossus comprend que la situation y est critique et il passe à l'action. Les autres tueurs russes morts ont délivré leurs versions miniatures qui sèment le chaos sur l'île.


Black Tom Cassidy met le Pr. X à l'abri tandis que Sage est tuée à son tour. Un des gnomes prend le contrôle de ses machines. Ailleurs, Quentin Quire a rendez-vous avec Phoebe, une des Stepford Cuckoos...


Le projet initial de X-Force dans l'ère Dawn of X (qui a suivi la parution de House of X-Powers of X) était de mettre en scène "la C.I.A. des mutants", une équipe chargée de prévenir et protéger Krakoa des menaces extérieures. La série a démarré sur les chapeaux de roues avec l'assassinat de Charles Xavier, vite ressuscité.

En fait, on peut se demander si ce départ explosif n'a pas davantage nui au projet qu'il ne l'a servi. En effet, dans ses déclarations en interview, Jonathan Hickman ("Head of X" comme il est crédité dans les séries qu'il n'écrit pas, ce qui pose le bonhomme en véritable architecte du reboot mutant) avait notamment expliqué qu'il ne comptait plus employer la mort d'un personnage comme un rebondissement car il était convaincu que c'était un ressort éculé (il a raison). Et de toute manière, les mutants ont vaincu la mort grâce au groupe des Cinq et Cerebro.

Remise dans cette perspective, l'idée de tuer Charles Xavier apparaît aujourd'hui comme franchement idiote et irrespectueuse (des principes de Hickman et de l'intelligence du lecteur) puisque personne ne doutait que ce serait vite corrigé. Tout au plus s'agissait-il d'un façon de souligner que la nouvelle cible n°1 des anti-mutants était Xavier (plus qu'aucun autre des leaders de la Nation X).

Ensuite, Benjamin Percy a développé une intrigue révélant les méchants à l'oeuvre en coulisses avec l'organisation Xeno. Les tueurs de Xavier, c'était elle. Mais là encore, avec du recul, on se rend compte que Percy n'en a pas fait grand-chose. Après onze épisodes, on n'est guère plus renseigné sur les motivations, le modèle et les membres de cette société secrète. Même Gerry Duggan dans Marauders, qui affichait moins d'ambition narrative, nommait plus explicitement ses ennemis (avec les Verendis, les gosses du Hellfire Club issus de Wolverine & the X-Men de Jason Aaron, ou les russes, ou Sebastian Shaw).

Ajoutez au tableau deux épisodes pénibles entièrement centrés sur Domino (ostensible favorite de Percy). Pour ce qui est de la X-Force elle-même, le scénariste la divise en deux parties : un trio à la manoeuvre (le Fauve, Sage, Jean Grey), un autre sur le terrain (Wolverine, Kid Omega, Domino). C'est efficace, même si le casting des exécutants ne brille pas d'une folle originalité (et que, dans l'affaire, Quentin Quire est passé subitement d'un ado à un jeune homme, en tout cas c'est comme ça qu'il est dessiné, et ce n'est pas très inspiré car la morgue irrésistible du personnage était plus percutante quand il avait l'air plus jeune). Il n'empêche qu'on peut tiquer en voyant Hank McCoy dans un rôle pareil (n'a-t-il donc pas tiré les leçons de ses gaffes passées, notamment quand il a été cherché les premiers X-Men dans le passé, ou encore avant quand il a démarché les mutants les moins recommandables lors du Complexe du Messie ?).

Bref, plus X-Force avançait, plus j'étais dérangé par sa progression. Lorsque Percy clarifiait des éléments jusqu'alors suggérés (mais évidents malgré tout), comme la liaison entre Wolverine et Jean Grey, ou esquissait des tensions entre Jean Grey et le Fauve, ou comme ici la volonté de retraite de Colossus, j'aurai aimé qu'il y consacre plus de temps, de pages.

Au lieu de ça, Percy se complait de plus en plus dans une réalisation glauque et violente. Cet épisode est particulièrement significatif. On en revient, alors qu'on pouvait croire le dossier clos, aux tueurs russes. Ni Hank McCoy, ni Sage, ni le Dr. Reyes n'ont retenu la leçon : le premier qu'ils avaient autopsié avait explosé et celui qu'ils examinent à présent ne paraît pas avoir été sondé très sérieusement avant d'être incisé. Pire : la surprise qu'il réserve entraîne l'épisode dans une espèce de triste farce.

Tous ces gnomes ensanglantés qui poignardent à tout-va et se multiplient dès qu'ils meurent donnent lieu à une bataille que personne ne sait comment stopper... A part Domino (toujours elle), à coup de grenades (hé oui, désintégrer ces lutins, c'est l'assurance qu'ils ne se reproduiront plus). Colossus, censé être au centre de l'épisode, en écrase quelques-uns et, comme s'il prenait le lecteur à témoin, repart en Terre Sauvage (via un portail krakoan), comme dépité par la nullité de l'histoire. On le comprend.

D'ailleurs, pour bien prouver que quand ça ne veut pas, ça ne veut vraiment pas, la couverture de cet épisode est complètement hors-sujet. Vous ne verrez pas Omega Red ici (il est présent dans la série Wolverine, je crois). Bien entendu, Dustin Weaver a dû dessiner ça il y a plusieurs mois, sans avoir beaucoup d'indications sur l'histoire, mais bon... Personne dans l'équipe éditoriale n'a trouvé ça bizarre ?

Si la crise sanitaire a produit quelque chose d'utile, c'est de forcer Marvel (et les autres éditeurs) à ralentir un peu les sorties et ainsi les titres "X" ne sont plus bimensuelles en ce moment (ça ne va pas durer avec l'arrivée dès le mois prochain du méga-crossover X Of Swords, pas moins de 22 épisoses jusqu'en Novembre !). Mais ce nouveau rythme permet aussi de mieux apprécier qualités et défauts des comics actuels. Dans le cas de X-Force, c'est comme un révélateur qui pointerait ce qui ne va pas alors qu'en surface, c'est une série assez efficace pour donner l'impression qu'elle roule impeccablement.

J'étais ainsi inquiet de revoir Oscar Bazaldua au dessin, car il a un style moins affirmé et puissant que Joshua Cassara. Mais je dois reconnaître que j'ai été positivement surpris, surtout parce que Guru-FX, le studio qui a réalisé la mise en couleurs, en copiant Dean White, réussit à texturer les images de l'artiste, lui conférant du caractère.

Mais, même là, ce n'est pas parfait et cela agit comme un révélateur. En effet, Percy donne à voir des dangers souvent violents et volontiers glauques. Pourquoi pas ? Mais peut-être aussi que, dans le contexte actuel, je n'ai plus autant envie de supporter ça. Après les plantes folles de la Terra Verde (un écho troublant et à retardement de la menace Cotati dans Empyre), qui parasitait Wolverine et Kid Omega, voir surgir d'un cadavre un gnome qui égorge Cecilia Reyes, serine Sage et pourfend Quentin Quire... Bon, n'en jetez plus, la coupe est pleine. C'est tout simplement écoeurant. L'effet voulu ? Parfait. Mais dégoûtant quand même. Pas ma came, c'est sûr.

Dans ces conditions, continuer la lecture de X-Force serait beaucoup me demander. D'un côté, c'est déplorable, car avec X of Swords qui va se dérouler dans toutes les séries "X" (X-Men, Marauders, New Mutants, X-Force, Hellions, Wolverine + trois n° spéciaux au début, au milieu et à la fin), ça risque d'être coton pour tout comprendre. J'espère qu'il y aura de bons résumés et que l'intrigue se tiendra sans avoir à tout se taper (comme au bon vieux temps d'Inferno). 

jeudi 13 août 2020

GIANT-SIZE X-MEN : FANTOMEX, de Jonathan Hickman et Rod Reis


Hormis le premier numéro de la collection Giant-Size X-Men, la déception domine en ce qui concerne cette initiative de Jonathan Hickman. L'épisode avec Nightcrawler était insignifiant (et présentait même une contradiction en montrant le retour de Lady Mastermind, qui avait déjà acté dans House of X !), celui avec Magneto insipide. Mais tout est pardonné avec le retour de Fantomex. Hickman refait équipe avec Rod Reis et rend une copie sous influence mais très maline et bien barrée.


Durant cinq décennies, depuis sa naissance et celle de son frère, Fantomex n'a de cesse de pénétrer dans le Monde, l'endroit où il a vu le jour, pour le détruire. Il s'allie successivement avec les Howling Commandos de Nick Fury...


... Puis le Cercle Intérieur du Hellfire Club, puis les Humongonautes, et enfin avec Wolverine et Cyclope pour tenter d'y parvenir. A chaque fois, il tombe sur son double, qui veille sur le Monde qu'il veut, lui, protéger.


Mais à la fin, le frère de Fantomex a accédé à un niveau de conscience si élevé que sa propre mission lui apparaît futile. De nos jours, Tornade sollicite Fantomex pour qu'il l'aide...


Depuis House of X-Powers of X, Jonathan Hickman joue avec l'héritage de Grant Morrison sur les mutants. Tour à tour, il défait ce qu'avait institué le scénariste écossais (l'extinction est remplacée par une renaissance massive, par exemple) ou, au contraire, en reprend les motifs et les figures (comme ici Fantomex, création de son prédécesseur).


Quant Grant Morrison prend en main les destinées des X-Men au début des années 2000, il invente deux personnages charismatiques qui lui survivront : d'un côté l'enigmatique Xorn (dont on découvrira qu'il s'agit d'un déguisement de Magneto pour provoquer l'implosion de l'institut Xavier), de l'autre le bandit Fantomex.

Ce dernier est issu du programme Arme X, dont provient aussi Wolverine (c'est ainsi qu'il a acquis, au gré d'expériences traumatisantes, son squelette et ses griffes d'adamantium). L'Arme X est un concept fabuleusement riche, puisqu'il est lié à la création de Captain America, Luke Cage et d'autres surhommes de Marvel au point qu'on peut s'étonner qu'aucun véritable event n'ait été élaboré à partir de cela (d'autant que le père de Tony Stark y a été mêlé et on peut aussi glisser dedans Spider-Man, Spider-Woman, Sentry). Le plus ironique, c'est que les super-soldats de l'Arme X ont été conçus, pour certains, afin d'éliminer... Les mutants.

C'est le cas de Fantomex, comme le rappelle la scène d'ouverture de cet épisode où une jeune recrue de l'A.I.M. tamponne sur le front deux clones "progressifs", qui deviendront Fantomex et Ultimaton, son "frère". Sauf que Fantomex, une fois hors du Monde (le site où il a vu le jour), entreprend de le détruire.

Le parallèle entre le Monde et Krakoa, la Nation X par extension, devient rapidement sybillin. Dans les deux cas, il s'agit de vases clos, aux philosophies finalement semblables, isolationnistes. La science folle de l'AIM et la religion de Krakoa sont toutes deux des extrémismes, des îlots fascistes, qui pratiquent une forme de sectarisme fondé l'une sur l'eugénisme, l'autre sur une forme de tribalisme. Dans les deux cas, la haine de l'autre prévaut : les savants fous veulent exterminer les mutants, les X-Men sont engagés dans une réponse pro-active contre les humains.

Fantomex, dans les deux cas, est un électron libre. Il a échappé au déterminisme scientiste et ne fait pas vraiment partie de la communauté mutante (il ne réside pas sur Krakoa et s'allie indifférémment avec des humains et des mutants dans sa quête). Il y a une dimension répétitive et absurde dans son entreprise où il semble moins s'agir de détruire le Monde (dit comme ça, on mesure bien la qualité symbolique de la terminologie de Morrison pour baptiser le lieu de naissance du personnage) que d'approcher son frère. La véritable mission de Fantomex est d'extraire Ultimaton de là mais sans le forcer.

D'ailleurs, les deux frères s'observent à la fois comme des doubles (ce qu'ils sont littéralement) mais aussi comme des étrangers, fascinés l'un par l'autre. Ultimaton est la quinzième version de l'Arme X, probablement la plus sophistiquée, la plus poussée. Il n'a jamais quitté le Monde et finit par devenir une sorte de cyborg doté d'une conscience divine qui lui fait voir humains et mutants comme deux espèces déjà dépassées - on pense au Dr. Manhattan dans Watchmen.

Fantomex, lui, est une curiosité typique des créations de Grant Morrison et Jonathan Hickman a bien compris que modifier sa caractérisation dégraderait le personnage. C'est une sorte d'aventurier sorti des pulp fictions, avec son long manteau, ses flingues, sa cagoule, entièrement vêtu de blanc, qui fonce dans le tas, en tentant à chaque fois d'être plus rusé mais toujours explosif. Une scène le montre même se coiffant, ridiculement, d'un bérêt comme si cet accessoire pouvait le rapprocher davantage des membres des Howling Commandos de Nick Fury.

Pour arriver à ses fins, Fantomex s'adapte : il se fait négociateur avec le Hellfire Club (Sebastian Shaw, une fois sous le feu ennemi, lui promet de se venger), leader avec les Humongonautes, fraternel avec Wolverine (qui exige de lui du respect pour Cyclope, ivre mort). A la fin de l'épisode, il est flanqué d'un membre de l'AIM, dont la présence d'ailleurs ne dérange pas les X-Men qui viennent à sa rencontre - là encore, tout est dit...

Justement, à la fin, le récit retombe superbement sur ses pattes et on regrette que Hickman n'ait pas relié ainsi tous ses Giant-Size X-Men (cela aurait justifié leur existence en tant que collection parallèle à la série X-Men). Car Tornade (accompagnée de Cypher et Trinary) sollicite Fantomex pour la sauver : cela renvoie au premier numéro, avec Emma Frost et Jean Grey, quand elles ont sondé télépathiquement l'esprit d'Oror Munroe pour découvrir que les Enfants de la Voûte lui avaient inoculé un virus mortel. Le remède se trouverait dans le Monde. Il n'est plus question de le laisser détruire et Fantomex s'y est résigné après son ultime rencontre avec Ultimaton. La boucle sera bouclée au prochain numéro entièrement consacré à Tornade.

Pour l'occasion, Hickman renoue avec le dessinateur Rod Reis, avec qui il a signé le premier arc, marrant, de New Mutants. L'artiste est idéal pour animer Fantomex, grâce à son style volontiers déjanté, empruntant des techniques au grand Bill Sienkiewicz.

Grâce aux effets composées, il réussit l'exploit de rendre imprévisibles des scènes répétitives lorsque Fantomex et ses différents renforts s'infiltrent dans le Monde. C'est le moment de savourer des doubles pages démentes, avec des créatures insensées. Le Monde est fou et Reis comme Hickman filent littéralement la métaphore.

Le découpage illustre parfaitement ces incursions délirantes qui se terminent invariablement par le face-à-face des deux Armes X, avec des cadres déstructurés puis des vignettes étrangement apaisées car, malgré leurs dissemblances croissantes, jamais il n'y a d'animosité entre Fantomex et Ultimaton. Ce sont des intimes étrangers - et cela définit à la fois l'homo sapiens et l'homo superior, Fantomex et le reste des mutants, le Monde et Krakoa.

Ce numéro, renversant et jouissif, entretient bien des regrets contre ceux consacrés à Nightcrawler et Magneto. Mais il prouve aussi que Hickman a bien un plan. Avant le méga-crossover X of Swords, qui démarrera en Septembre, ces Giant-Size X-Men (pour au moins le premier, ce quatrième et le futur cinquième - qui verra Russell Dauterman revenir au dessin) forme un corpus passionnant.  

EMPYRE #4, de Dan Slott, Al Ewing et Valerio Schiti


Le quatrième numéro de Empyre m'avait laissé une impression de gâchis. Dan Slott et Al Ewing devaient donc se rattraper en beauté pour le pénultième épisode de leur saga. D'autant que Marvel a décidé de publier la fin dans... Trois semaines ! Mission (presque) accomplie avec ce chapitre nerveux, dense, superbement dessiné par Valerio Schiti... Même s'il souffre encore de quelques bizarreries. 


Dans l'appartement de Wiccan, Captain Marvel et la Torche Humaine apprennent que Billy Kaplan et Hulkling se sont mariés en secret avant que ce dernier ne prenne place sur le trône de l'alliance Kree-Skrull. Le jeune magicien sait donc que l'empereur actuel est un imposteur et sait comment le prouver.


Wakanda. La Chose se fait massacrer par le Cotati qui a pris l'apparence de She-Hulk. Celle-ci a besoin de son cadavre pour en faire un terreau grâce à son corps. Mantis et la Femme Invisible asssistent, umpuissantes, à la correction de leur ami.


Un peu plus loin, Black Panther affronte seul l'armée Cotati et il est désormais clairement dépassé. Un de leurs chefs plante une graine dans le sol enrichi en vibranium, créant un portail. De celui-ci surgit Swordsman qui empale T'Challa sur son épée avant d'accueillir Quoi.


Wiccan, avec la Torche Humaine et Captain Marvel, se téléporte dans le vaisseau amiral de l'alliance Kree-Skrull et démasque le faux empereur en délivrant Hulkling. Hélas ! Il est trop tard car l'imposteur a activé le Bûcher, condamnant la Terre pour exterminer les Cotati.


La Montagne des Avengers. Mr. Fantastic résume la situation à Tony Stark qui l'équipe de sa nouvelle armure...

Finies les palabres, retour à l'action : ainsi pourrait-on résumer le contenu de cet avant-dernier épisode de Empyre. Il était temps et à la fin de cette histoire, on retiendra certainement ce ventre mou juste au milieu de la saga. Il demeure quelques curiosités dans ce chapitre mais il faut saluer le sursaut des auteurs.

Tout d'abord, comme le résumé ci-dessus le prouve (j'espère), le récit est clairement découpé. On va d'un point à l'autre, l'action rebondit de manière très rythmée et claire, les enjeux sont bien (re)définis, les personnages ont tous une mission à accomplir et les méchants sont bien disposés. Un très bon point.

Si, disons, le premier tiers de Empyre ne laissait guère de doute quand au conducteur de la saga (Al Ewing), il semble que maintenant on assiste à une reprise en main par Dan Slott. En effet, contrairement à son partenaire, il a la charge d'une série directement impactée par les événements (Fantastic Four) et il se sert de chaque membre du quatuor pour, en quelque sorte, baliser le scénario. Johnny Storm avec Captain Marvel et Wiccan, Ben Grimm avec Mantis (à laquelle Schiti a donné un look de giesha surprenant mais séduisant) et Sue Richards, Reed Richards avec Tony Stark. On peut même ajouter qu'il emploie Black Panther comme une sorte de personnage-relais entre FF et Avengers puisque T'challa a souvent servi de suppléant dans les 4 Fantastiques.

Comme le cliffhanger de l'épisode précédent nous le révélait, l'astuce consiste à dévoiler que Wiccan et Hulkling se sont mariés en secret juste avant que Hulkling devienne empereur de l'alliance Kree-Skrull. Valerio Schiti s'amuse au passage à donner les visages de Jim Cheung et Allan Heinberg, les créateurs de Hulkling et Wiccan, aux deux hommes chargés d'officialiser l'union des deux jeunes héros. Unis par les liens du mariage mais aussi par une sorte de lien magique, ils sont toujours en contact : Wiccan sait donc que son mari a été emprisonné et qu'un imposteur a pris sa place - on apprend d'ailleurs que les conseilleirs Kree et Skrulles n'ont eu de cesse depuis le mariage de vouloir le faire annuler.

D'une certaine manière, cette astuce se retourne contre les scénaristes car elle arrive trop tardivement : tous les héros auraient dû avoir un peu plus de bon sens et solliciter Wiccan quand la situation a dégénéré. Ewing et Slott nagent donc contre le courant qu'ils ont eux-même créé, et ce pendant tout cet épisode. Parfois ils surnagent, parfois ils dérivent, incapables de corriger quelque chose qui n'a que trop duré.

Le plus évident, c'est la position de Black Panther qui affronte à lui seul tous les Cotati débarqués au Wakanda. Alors, certes, il y a là une mauvaise gestion éditoriale : en effet, la crise sanitaire a motivé la décision de Marvel de réduire le nombre de tie-in, et l'un en particulier se fait cruellement sentir - il s'agit de celui avec Thor. Le dieu du tonnerre est absent depuis le deuxième épisode, on sait juste qu'il est parti en quête d'une solution alternative (comme l'a expliqué Tony Stark à Reed Richards dans le #4). Mais comme Empyre : Thor a été annulé, on ignore tout de cette "quête" et on constate juste qu'un des poid lourds des Avengers manque à l'appel dans un moment critique. Va-t-il, opportunément, revenir dans le #6 pour sauver le Wakanda et infliger une correction à Quoi ? Cela ressemblerait fort à une scène mémorable de Avengers : Infinity War.

Mais au-delà de l'absence du seul Thor, il est complètement aberrant de mettre en scène Black Panther de cette manière. Ce n'est pas comme si les héros manquaient pour le soutenir, mais visiblement personne n'a l'idée de se rendre au Wakanda (par exemple, où est passé Ghost Rider ? Lui aussi est invisible depuis le n°1). Dès lors, sa défaite est inévitable et on peut dire qu'elle ne souffre aucune discussion. Je ne crois guère cependant que Ewing et Slott aient eu a permission de le tuer vraiment, malgré les apparences (Black Panther est devenu un symbole trop important depuis le succès du film, et comme il est le chef des Avengers de Jason Aaron, il est de facto protégé).

En revanche, et cela confirme la reprise en main des affaires par Slott, l'affrontement entre She-Hulk et la Chose est un grand moment, douloureux, cruel. On a rarement vu Ben Grimm morfler autant, ça fait mal au coeur. La fin de l'épisode s'emballe, de façon réjouissante, avec des positions radicales de part et d'autre (l'alliance Kree-Skrull a activé le Bûcher, Quoi accède à un niveau divin). Cela compense le fait que Tony Stark et Reed Richards aient été eux aussi trop mis à l'écart (même si l'issue du combat dépend en grande partie d'eux désormais).

Reste que cet event est remarquablement dessiné. C'est même certainement le plus abouti depuis Fear Itself et Secret Wars. Valerio Schiti pète le feu et envoie du bois. Son dessin est généreux avec un découpage très dynamique et des personnages très expressifs. Il sait représenter avec force les pouvoirs de chacun (en particulier donc le combat sanglant entre She-Hulk et la Chose) et les décors sont soignés. Les couleurs de Marte Gracia veillent à privilégier une gamme chromatique distincte pour chaque site, ce qui facilite là aussi la lecture et l'identification des protagonistes. Parfois on aimerait juste que le script lui donne plus d'espace pour quelques scènes d'envergure (comme l'attaque aérienne commandée par Black Panther), mais on ne va pas chipoter.

C'est très frustrant, surtout après avoir dévoré cinq épisodes d'affilée en autant de semaines, mais il faudra s'armer de patience pour connaître le dénouement de cette saga (qui gagne aussi un numéro "Omega", qui reviendra sur le mariage Wiccan-Hulkling).