vendredi 26 octobre 2018

THE TERRIFICS #9, de Jeff Lemire et José Luis


J'avais terminé le dernier numéro de The Terrifics en plein doute, ignorant si j'allais continuer à suivre la série, parce que la succession d'artistes me lassait. J'ai réfléchi entre temps et décidé d'aller au moins jusqu'à la fin de cet arc impliquant Tom Strong (ce qui ne devrait plus tarder). Jeff Lemire sait s'y prendre pour accrocher le lecteur et il est aidé cette fois, non pas par Victor Bodanovic (comme annoncé), mais par le revenant José Luis (qui avait terminé le #2).


Dans le Funnyland, Plastic Man, Pneuman et Salomon sont coincés jusqu'à l'arrivée surprise de Dhalua Strong. Warren Strong, le lapin, garde prisonnier le Dr. DuckDread. Pour Plastic Man et Dhalua, il s'agit de retrouver les autres Terrifics et Tom Strong.


Dans la dimension de l'Empire Aztech, Tesla tente de sauver Rex Mason et Phantom Girl jusqu'à l'arrivée de sa mère. Le groupe est presque au complet comme la famille Strong tandis que Dhalua explique comment elle a pu tous les pister en rejoignant par un portail dimensionnel Millenium City après l'attaque du Dr. Dread contre Attabar Teru.


Tom Strong et Mr. Terrific ont été capturés par Swamp Thing dans le marais qu'ils traversaient pour gagner Gotham. Une fois que la créature a reconnu le leader des Terrifics, il lui indique que Dr. Dread, après l'avoir combattu, s'est dirigé vers la Terrific Tower en ville.


Tom Strong et Mr. Terrific se jettent dans la gueule du loup où les attend leur adversaire qui a conçu une bombe pour dévaster la ville afin que la population les accable. Tom se jette sur le Dr. Dread pendant que Mr. Terrific tente de désamorcer l'engin. Mais plusieurs répliques du méchant les submergent.


Heureusement, Plastic Man, Phantom Lady, Rex Mason, Dhalua et Tesla Strong surgissent pour les aider. La bombe est désactivée mais Tom a découvert que même le Dr. Dread n'était qu'un robot. Mr. Terrific croit savoir qui tire les ficelles... Ainsi que Sapphire Stagg qui fait une étonnante découverte dans le labo de son père...

Il est indéniable que la série, malgré son efficacité narrative, a perdu de sa superbe depuis quelques numéros. Jeff Lemire reste un conteur exceptionnel, qui, toujours fidèle à un esprit très "silver age", emballe son récit avec beaucoup de rythme, mais il semble avoir atteint les limites de son concept.

Le plus étonnant d'ailleurs est que ces limites, il se les est lui-même posé. En effet en annulant le lien qui obligeait les Terrifics à rester ensemble, il a brisé leur dynamique de groupe elle-même. Une fois le compte du Dr. Dread réglé (ce qui ne saurait plus tarder compte tenu du cliffhanger de ce numéro), qu'est-ce qui justifiera que les quatre héros restent ensemble ? L'amitié, le goût de l'aventure, la curiosité des explorateurs ? Ce serait déjà pas mal. Mais aussi un peu artificiel.

Car, contrairement aux Fantastic Four dont il avait malicieusement repris la formule, Jeff Lemire ne peut compter sur les attaches familiales et amicales des membres de son équipe pour imposer au lecteur qu'elle est unie indéfectiblement. Rien ne lie Michael Holt à Lyanna ou Plastic Man ou Rex Mason. Et l'échec de Lemire aura été de créer quelque chose qui les rend inséparable au-delà de l'énergie du Dark Multivers, désormais annulée.

En fait, ce que révèle The Terrifics, c'est que Jeff Lemire n'est pas forcément un auteur doué pour animer un groupe de personnages - même dans Black Hammer (sa création), il s'agit d'individus agrégés par une manipulation. On retrouve aussi cette faille dans sa manière d'écrire Tom Strong et sa famille : il n'apporte rien aux personnages de Alan Moore. Il ne les abîme pas non plus (c'est déjà ça, contrairement à ce qui a été fait avec Promethea ou parfois les Watchmen), mais c'est plat, sans valeur ajoutée. Ce sont eux, mais ça pourrait être d'autres qu'on ne verrait guère la différence.

Reste un épisode de plus mais cependant agréable. Les dessins de José Luis sont conformes à ceux qu'il avait produits pour le deuxième épisode (inachevé par Ivan Reis) : son style réaliste classique a parfois des airs de ressemblance avec John Byrne, avec une certaine rondeur. Mais quelquefois aussi, il en fait un peu trop, inutilement (pourquoi Tom Strong arbore-t-il une barbe naissante alors qu'il est impeccablement rasé depuis son apparition ?).

José Luis respecte lui aussi le matériau sans lui donner un cachet particulier, que ce soit le Funnyland, l'Empire Aztech. La meilleure scène est celle avec Swamp Thing, à qui il donne une présence puissante. Et la bagarre finale dans la tour Terrific de Gotham ne manque pas de punch (Lemire pousse l'analogie avec le Dr. Doom des FF jusqu'à faire intervenir des répliques du Dr. Dread).

Le dénouement de cette saga devrait avoir lieu le mois prochain : nous verrons ce qu'il en est, ce qu'il vaut, avec Jon Bodanovic au dessin. Et ensuite, on avisera.

ACTION COMICS #1004, de Brian Michael Bendis et Ryan Sook


Pour ce 1004ème numéro d'Action Comics, Brian Michael Bendis a décidé de mettre fin à l'attente qui rongeait les lecteurs en revenant à cette scène intrigante du #1002 lorsque Superman retrouve Lois Lane, avec une perruque, à Chicago. Pourquoi ne l'a-t-elle pas averti de son retour sur Terre ? Où est leur fils, Jon ? L'histoire avec Red Cloud, les incendies à Metropolis, les exécutions de mafieux attendra. D'autant que l'épisode est une fois de plus somptueusement mis en images, cette fois par Ryan Sook.


Au "Daily Planet", Trish Q., la commère du journal, montre à Perry White et Clark Kent une photo de Lois Lane en compagnie de Lex Luthor dans un hôtel de Chicago. Perry s'emporte (car il déteste les ragots et qu'il ne comprend pas ce que fiche son ex-reporter avec ce personnage). Mais Clark reste étonnamment serein.


Et pour cause : la veille au soir, il était sur place. C'étaient les retrouvailles du couple depuis que Lois était partie dans l'espace avec leur fils, Jon, et son grand-père, Jor-El. La jeune femme explique à son mari pourquoi elle n'est pas rentrée directement chez eux et ce qu'il en est de leur rejeton.


Ce voyage lui a permis de comprendre que, depuis la première fois depuis longtemps, Clark et Jon n'avaient plus besoin d'elle. Leur fils est en pleine puberté et découvre ses origines kryptoniennes avec son grand-père. Et elle se consacre à l'écriture d'un livre sur sa vie avec Superman. Pourtant ce dernier insiste : il a besoin d'elle.
  

Dans la remise du "Daily Planet" où il se remémore la nuit précédente, Clark entend soudain des détonations. Il désarme Copperhead qui menaçait de tuer Trish Q. pour avoir publié des fausses infos à son sujet. Puis Superman salue Robinson Goode et Perry White à qui il confirme enquêter sur Red Cloud.


De retour à Chicago, Superman apprend ce que Lex Luthor faisait avec Lois : ayant appris pour son livre, il était curieux de savoir s'il contenait des éléments compromettants sur son mari. Mais elle l'a repoussé en le menaçant de représailles par l'intéressé. Clark comme Lois acceptent de laisser l'autre vivre sa vie sans se séparer.

Brian Michael Bendis, ça se sent, est vraiment dans son élément avec ce genre d'épisodes, qui rappellent la relation complexe nouée entre Luke Cage (un autre homme d'acier) et Jessica Jones (une autre brunette au caractère bien trempé). C'est la face la plus romantique de la production du scénariste. Ce qui ne signifie aucunement la plus mièvre.

Action Comics selon Bendis, c'est devenu la série de Clark Kent (beaucoup) et de Superman (un peu) : on y découvre l'homme derrière le surhomme. Sur ce point, c'est clair que Bendis ne souscrit pas à la théorie de Tarantino comme quoi Clark Kent est le déguisement de Superman. Pas davantage d'ailleurs que Clark Kent se trouverait prolongé, développé en Superman. Bendis opte pour une entité commune qu'il ne juge pas utile de distinguer. Clark Kent et Superman sont complémentaires : chacun fait ce que l'autre ne peut pas.

Dans le run de Superman par Peter J. Tomasi et Patrick Gleason, l'accent était mis sur la famille formée par Clark, Lois et Jon. En la séparant dans la mini-série Man of Steel, beaucoup de sont émus : Bendis allait-il rayer d'un trait de plume tout le travail de ses prédécesseurs ? Il avait juré que non et il tient parole. En vérité, il a voulu marquer une pause dans la famille Kent pour mieux se l'approprier.

Jon reviendra bientôt (si l'on en juge par les couvertures des solicitations) dans Superman, mais Lois avait montré le bout de son nez il y a deux mois dans Action Comics. Bendis avait pourtant différé l'explication de son retour et les retrouvailles avec Clark pour s'attacher à Robinson Goode le mois dernier. Nous avons donc droit à un vrai échange, de plusieurs pages, entre les deux personnages qui font le point sur leur couple, leur avenir.

On devine que Bendis s'est attaché à écrire Lois comme un personnage qui soit l'égale de son mari et non comme un faire-valoir, ou la mère de leur fils. C'est elle qui mène la conversation en communiquant sur son état d'esprit : elle est dans la position d'une femme qui a découvert que son fils et son époux n'avaient plus besoin d'elle, mais aussi qui s'est reconstruit une identité, qui s'est trouvée un job. Cela la conduit à interroger son mariage, convaincu que Clark a envie d'elle mais pas besoin d'elle.

Or, Clark la détrompe. Bendis l'illustre de manière à la fois malicieuse et décomplexée, très naturellement : on voit un homme et une femme faire l'amour après une longue séparation, s'écouter, s'emporter, faire des compromis, réfléchir. C'est très vivant et très vrai. Rarement on a eu autant ce sentiment d'assister à une scène pareille avec un couple pareil. Le dialogue est très fluide, pas du tout bavard (Bendis a renoncé aux relances basées sur la répétition des derniers mots prononcés par un personnage), et sensible.

Il a aussi la chance de disposer, une fois de plus, d'un artiste d'exception avec Ryan Sook. Plus habitué à produire des couvertures, le dessinateur va enchaîner trois épisodes, encrés par Wade Von Grawbadger (comme toujours formidable de justesse). Il rend une copie magnifique, très expressive, parfaite pour la situation - jusqu'à inclure une double-page avec Superman en action, au milieu de la conversation (comme si Bendis tenait à respecter un quota avec humour).

Sur la vingtaine de pages du numéro, les deux tiers se passent dans un lit, avec donc un homme et une femme en train de s'envoyer en l'air entre deux échanges intenses sans être orageux. Et Sook met cela en scène avec beaucoup d'élégance. Chacune de ses cases est digne d'être détachée tout en faisant partie d'une composition générale pour la page admirable. La pleine page finale (après celle qui ouvre l'épisode truffée de clins d'oeil aux plus illustres auteurs du titre) est vraiment sublime.

Aussi intimiste et mid-tempo que Superman est spectaculaire et rythmé, Action Comics possède un charme très distinctif et confirme que Bendis, avec ses partenaires de choc au dessin, s'est non seulement approprié ce héros iconique mais a su lui donner deux identités propres et liées à la fois. Il n'est pas interdit de saluer cet effort.  

La variant cover de Francis Manapul.

jeudi 25 octobre 2018

BATMAN, VOLUME 4 : THE WAR OF JOKES AND RIDDLES, de Tom King, Mikel Janin et Clay Mann


Cela faisait longtemps que j'avais plus écrit de critique sur le Batman écrit par Tom King (hormis le numéro spécial Batman/Elmer Feud et le #50). C'est que je suis à présent la série en vf, dans la revue "Batman Rebirth", et que la rédaction d'articles sur les singles issues en v.o. m'accapare. Je vais donc rattraper ce retard en consacrant l'entrée du jour au Volume 4 et l'arc narratif le plus ambitieux à ce jour du titre : The War of Jokes and Riddles, dessiné par Mikel Janin et Clay Mann.


Bruce Wayne est au lit avec Selina Kyle après l'avoir demandé en mariage. Avant qu'elle ne prenne sa décision, il se confie sur une aventure ayant eu lieu la première année de son activité en tant que Batman, lorsque éclata une guerre entre le Joker et le Sphinx. Le premier avait perdu le goût du rire à cause du justicier, le second cherchait en vain à l'éliminer. Le Sphinx proposa alors au Joker de s'allier pour tuer Batman...
  

Le Joker refuse l'offre du Sphinx et cherche à le faire exécuter après l'avoir gravement blessé. Il fait pression sur la pègre, impuissante contre cet adversaire qui constitue son armée avec des super-vilains locaux. C'est le début d'une escalade dans la violence, dont pâtissent de nombreux membres du Milieu et des civils. Batman aussi échoue à endiguer cette vague criminelle et sa réputation naissante en souffre.


Interlude : Batman comprend qu'il a besoin d'un espion et jette son dévolu sur Charles "Chuck" Brown alias Kite-Man, qui a travaillé avec le Joker pour débusquer ce dernier. Lorsque le Sphinx l'apprend, il fait enlever Brown et réclame le même renseignement, n'hésitant pas empoisonner le fils de Brown, pourtant mis en sécurité par Batman. Libéré quand il est acquis qu'il ne sait rien, Kite-Man intègre les rangs du Joker pour se venger.


L'Ouest de Gotham est sous la coupe du Joker, l'Est sous celle du Sphinx. L'inspecteur Jim Gordon tente de négocier une trêve entre les deux camps et les deux ennemis lui réclament la tête de Batman. La situation s'envenime encore car désormais chaque vilain est obligé de choisir un camp. Mais Catwoman s'y refuse. Deathstroke et Deadshot s'affrontent cinq jours durant avant que Batman ne parvienne à les neutraliser. L'armée intervient.


Le point de non-retour est atteint et le Joker et le Sphinx acceptent l'invitation à dîner de Bruce Wayne. Mis devant le fait accompli, les deux adversaires doivent répondre de l'issue de la guerre et de sa raison véritable car Batman profiterait qu'ils s'entre-tuent. Au vainqueur, Wayne promet un milliard de dollars, de quoi se payer les soldats de son ennemi. A la fin du dîner, Batman sait quel parti il va prendre pour précipiter le terme du conflit.
  

Interlude : Batman s'allie au Sphinx car, durant le dîner, contrairement au Joker, il a épargné les otages civils qu'il gardait au cas où l'armée serait intervenue. Kite-Man assiste, impuissant, à l'enlèvement, à la neutralisation et au changement de camp des alliés du Joker. Lorsqu'il est à son tour capturé par Batman et remis au Sphinx, il accepte de livrer l'adresse où le Joker compte fuir.


Sans armée à présent, le Joker s'est retranché au sommet d'un building qu'il a piégé. Catwoman l'espionne et révèle à Batman que seules les fenêtres ne sont pas gardées. Avec les cerfs-volants de Kite-Man, la brigade du Sphinx et Batman surgissent dans le nid d'aigle du Joker. Puis Batman, avec la complicité de Kite-Man, écarte les alliés du Sphinx. C'est l'heure de vérité entre le dark knight et ses deux ennemis désormais face-à-face.


Humiliés par la manoeuvre de Batman et la duplicité de Kite-Man, le Joker et le Sphinx s'en prennent au premier. Batman réussit à les maîtriser et le Sphinx avoue alors avoir déclencher cette guerre pour résoudre l'énigme sur la perte du rire du Joker. Pour cela, il a manipulé tout le monde, jusqu'à tuer le fils de Kite-Man. Ce rappel provoque la colère de Batman qui se saisit d'un poignard du Joker pour tuer le Sphinx. Mais le Joker s'interpose et la lame pourfend sa main gauche. Il éclate de rire en sauvant la vie à son rival et en lui volant la vedette.
Aujourd'hui, Bruce Wayne reste hanté par son geste. Mais Selina Kyle lui conseille de s'en ficher en considérant le bonheur qui s'offre à eux et elle accepte donc de l'épouser.

En paraissant deux fois par mois, les épisodes formant les trois premiers tomes du Batman de Tom King composaient l'équivalent d'une saison 1, dont la conclusion était un étonnant coup de théâtre puisque le héros demandait en mariage Catwoman.

Marier les super-héros est toujours une manoeuvre risquée pour un scénariste car les unions font souvent long feu (un des époux meurt ou donne un coup de canif dans le contrat). Batman est un célibataire peut-être encore plus délicat à "caser" car, comme Tony Stark, il a construit sa double vie sur l'image d'un playboy milliardaire le jour et de justicier masqué la nuit (même s'il faut avouer que la partie playboy friqué est de moins en moins exploité, tout comme le fait que Batman agit de moins en moins comme un détective). Dans ces circonstances, lui passer la corde au cou a fait grincer des dents. Où voulait en venir King ?

L'auteur a depuis (notamment avec l'autre rebondissement majeur du #50) prouvé qu'il avait un plan à long terme avec ce mariage. Il y est depuis revenu lors d'entretiens en expliquant que son run compterait cent épisodes (donc jusqu'au #103, puisqu'il a co-écrit certains numéros). Et cette Guerre des rires et des énigmes (ainsi traduite en v.f., bien que je ne saisisse pas pourquoi Jérôme Wicky a remplacé "jokes" qui veut dire "blagues" par "rires") est l'étape intermédiaire et ambitieuse jusqu'au mid-term de ce projet.

Avec huit chapitres, c'est l'histoire la plus longue (encore aujourd'hui) de King sur Batman. Mettre en scène une guerre de gangs, avec à leur tête les deux pires ennemis du Dark Knight, est un exercice périlleux car il impose un souffle épique et exige de pas sacrifier la caractérisation, mais surtout de trouver un motif solide au conflit. Sur ce dernier point, il faut attendre la fin des hostilités pour en mesurer la valeur et donc le lecteur est éprouvée, mais, je crois, satisfaite car l'enjeu est original.

Le récit commence fort avec un numéro de presque quarante pages (puisque DC aime célébrer de curieux anniversaires dès le 25ème épisode de ses séries, à la manière d'Annuals). Batman est quasiment hors champ, le Joker puis le Sphinx occupent le devant de la scène. On est plongé dans le passé, lors de la première année d'activité de tout ce beau monde. L'apparition de Batman a bouleversé Gotham et ses criminels : pour le Sphinx, c'est une énigme à résoudre (pourquoi, en gros, un type déguisé en chauve-souris risque sa vie pour maintenir l'ordre dans une cité où les autorités ne veulent pas de lui et où sa présence représente un challenge pour les vilains, quand elle n'inspire pas leur création ?) ; pour le Joker, c'est une contrariété (le clown du crime est un anarchiste qui s'épanouit dans le chaos qu'il sème et Batman incarne son contraire). Le Sphinx propose au Joker de résoudre ce problème ensemble, mais le Joker refuse.

Les étapes suivantes sont la composition de deux armées, réunissant le pire de la racaille surhumaine de Gotham, avec comme objectif d'élire celle qui aura le privilège d'être la seule force d'opposition à Batman. Le justicier est dépassé par les événements, la pièce se joue sans lui, il est dépassé par le nombre d'adversaires, sa réputation naissante souffre de son impuissance.

Puis King ponctue ce crescendo délirant par deux interludes mettant en scène un méchant de troisième zone, l'improbable Kite-Man (déjà croisé dans l'épisode 23 avec Swamp Thing). Le scénariste a littéralement sorti ce personnage des abysses puisqu'il fut inventé par Bill Finger et Dick Sprang dans les années 50, déjà employé comme souffre-douleur pathétique de Batman mais aussi Hawkman ou Zatanna. Mais King fait très fort, non pas tant en l'exhumant, mais en lui donnant une vraie personnalité, attachante, de père de famille, de pantin, et de figure en quête de rachat, dont le rôle sera déterminant.

Kite-Man permet à Batman de revenir dans la partie, au début laborieusement (pris entre les feux de Deathstroke et Deadshot) puis plus subtilement (l'ahurissant épisode du dîner chez Bruce Wayne). King aligne les moments fous avec un vrai génie, déjouant toutes les attentes du lecteur. Pour qui aime vraiment être surpris et ne pas se contenter de règlements de comptes faciles à coup de taloches, c'est un régal. On assiste à une véritable partie d'échecs dans laquelle Batman accepte d'être dominé, de feindre l'infériorité pour mieux, le moment venu, effectuer un mouvement décisif. Il peut alors faire le coup de poing mais le lecteur partage avec le héros la futilité de l'action car elle intervient trop tard.

La guerre ne réjouit que le fou, semble glisser, comme une morale de fable, King. Bruce Wayne, des années après ce conflit, reste hanté par son terme : le Joker l'a fait, l'a joué, l'a abusé, pense-t-il. L'amour qu'il a déclaré à Selina Kyle est sa planche de salut, mais peut-elle aimer un homme qui a été si durement, implacablement, dupé ? Wayne/Batman se veut infaillible.

Un journaliste a rédigé un article sur l'apport de Tom King à Batman en affirmant qu'il lui avait apporté une humanité et en prouvant qu'il était temps pour autre chose qu'un justicier réglant les problèmes avec ses poings. C'est ce que prouve cette histoire et qu'exprime Selina Kyle : le doute de l'homme qui l'aime et qu'elle aime sera balayé, promet-elle, par le bonheur qui les attend, plus fort que la folie du Joker, la perversité du Sphinx, et les destructions de leurs semblables. Si Batman s'est construit à cause de ses ennemis, Bruce Wayne peut se reconstruire grâce à l'amour (tout comme Kite-Man a dépassé sa souffrance en dupant et le Joker et le Sphinx, prouvant qu'il n'était pas le bouffon qu'on croyait). C'est une sorte d'adieu à l'über-Batman de Grant Morrison, ce Batman qui anticipait jusqu'à sa propre mort pour vaincre son assassin, ce Batman superior hyper-méfiant, hyper-intelligent, tacticien génial. Il fend l'armure en avouant son amour à Catwoman, les failles de ses débuts, ses démons. Bruce Wayne ne s'oublie plus derrière le masque : sans le retirer complètement, il s'expose. Un petit pas pour l'homme, un pas de géant pour le super-héros...

King est magistralement accompagné pour cette saga : Mikel Janin est un dessinateur prodigieux, non seulement par le talent, mais la régularité, capable d'enchaîner des épisodes insensés à un rythme infernal, sans bâcler, en assumant dessin et encrage, toujours soutenu par sa fidèle coloriste June Chung (et à peine pour quelques pages par Hugo Petrus à l'encrage).

Le style de l'espagnol fait parfois songer à celui du brésilien Mike Deodato, mais sans les outrances de ce dernier. Le trait est plus fin et moins texturé (sans hachures notamment), le traitement des ombres est similaire, et le goût des personnages massifs plus raffiné. Idem pour les femmes, naturellement sexy mais sans être des bombasses vulgaires, aux postures trop suggestives (voyez comment il représente Selina Kyle dans l'intimité : elle a rarement été si belle et sensuelle sans pour autant adopter des attitudes provocantes - et King lui offre des répliques savoureuses : "ne t'excuse jamais des positions dans lesquelles tu me mets.").

Et quand Janin a besoin de souffler, il est remplacé par rien moins que Clay Mann, ce qui est quand même la grande classe. Cet artiste qui a été mal utilisé chez Marvel (qui en espérait un rendement plus abondant) et qui s'est ressourcé chez Valiant a débarqué sans faire de bruit chez DC où il joue les fill-in de luxe sur Batman. King l'apprécie visiblement puisqu'il lui a confié le dessin de Heroes in Crisis (même s'il ne réalisera pas les neuf épisodes). Il s'occupe ici des deux interludes dont Kite-Man est le protagoniste et exécute un travail superbe (même si l'encrage de son frère Seth Mann lui convient mieux que celui de Danny Miki et Jon Livesay).

Derrière ce arc imposant et troublant à la fois, on a donc le début de la saison 2 de Batman version Tom King. Et la confirmation qu'il s'agit d'un run exceptionnel, qui ne fera pas l'unanimité mais qui changera profondément le personnage.

mercredi 24 octobre 2018

DEMINEURS, de Kathryn Bigelow


Aujourd'hui encore, je vous propose de remonter dans le temps pour parler d'un film que j'avais loupé et que j'ai découvert dix ans après sa sortie (je n'étais pas pressé...) : Démineurs de Kathryn Bigelow. Récompensé par six "Oscar", ce qui se présente comme un film de guerre étonne par son traitement puisqu'il ne réfléchit ni au conflit qui lui sert de cadre mais au portrait d'un soldat dont l'engagement a tout d'une addiction. Avec, à la clé, la révélation d'un comédien qui depuis a fait du chemin...

 Owen Eldridge et le sergent Matthew Thompson (Brian Geraghty et Guy Pearce)

Irak. 2004. Le sergent William Thompson meurt dans l'explosion d'une bombe artisanale à Bagdad. Pour le remplacer, le sergent William James, un ancien ranger, arrive comme nouveau chef de l'unité de déminage. Il fait équipe avec le sergent J.T. Sanborn et l'expert Owen Eldridge - qui a été témoin de la mort de Thompson.

Le sergent William James (Jeremy Renner)

James sympathise avec un gamin irakien qui se fait appeler "Beckam", comme le footballeur anglais, et qui revend des DVD pirates près de la base américaine. Cependant, pour l'avoir vu à l'oeuvre et sans déconsidérer son efficacité, Sanborn et Eldridge comprennent vite que James est une tête brûlée et que les risques qu'il prend expose toute leur équipe. Des tensions apparaissent entre les trois hommes et, lors d'une visite sur un site d'entraînement, Eldridge glisse à Sanborn qu'ils pourraient facilement en profiter pour tuer James en faisant passer ça pour un accident.

Les sergents J.T. Sanborn et William James (Anthony Mackie et Jeremy Renner)

Ils n'en font rien. Mais en rentrant à leur base, les trois soldats croisent un groupe de cinq individus vêtus comme des combattants arabes. Il s'agit en fait de mercenaires britanniques qui viennent de capturer deux irakiens recherchés pour terrorisme. C'est alors qu'ils essuient des tirs et accusent plusieurs pertes. Les prisonniers tentent d'en profiter pour fuir mais ils sont abattus par le chef des mercenaires. Un sniper tire à vue sur ce dernier. Sanborn et James le repèrent patiemment et finissent par l'abattre à leur tour tandis que Eldridge descend un autre tireur isolé. 

Sanborn et James

Après cette mission, le trio est devenu plus soudé. Mais leur relation est à nouveau mise à l'épreuve lorsqu'ils inspectent un entrepôt qui se révèle être un atelier de fabricants d'armes. James croit reconnaître "Beckam" en voyant le cadavre d'un jeune garçon à l'intérieur duquel on a glissé une bombe. Il la désamorce mais l'évacuation dégénère lorsque le lieutenant-colonel Cambridge, psychiatre de la base qui les a accompagnés, meurt à cause d'un kamikaze.

Patrouille nocturne à Bagdad

Alors qu'Edlridge culpabilise, en s'interrogeant sur sa "malédiction" (c'est le deuxième de ses supérieurs qu'il perd), une énorme déflagration retentit la nuit suivante. En se rendant sur place, James pense que la bombe a été activée à distance et convainc Sanborn et Eldridge de pousser les recherches dans le quartier voisin. Ils se séparent pour quadriller le secteur. Eldridge est capturé et blessé quand Sanborn et James viennent à son secours. Démobilisé, il est transporté en hélicoptère le lendemain. James retrouve "Beckam" aux abords de la base mais refuse de lui adresser la parole, convaincu qu'il vend des infos aux terroristes sur les manoeuvres des américains.  

Boom !

James et Sanborn arrivent bientôt au terme de leur rotation avant de devoir prendre une permission obligatoire. Ils sont appelés pour désarmer un civil dans le centre-ville à qui des terroristes ont attaché une ceinture d'explosifs avec un minuteur. James tente de la lui ôter mais comprend qu'il ne réussira pas dans le temps imparti. Le civil meurt dans la déflagration. Sanborn, choqué, confie ensuite à James qu'il ne peut supporter cette vie et qu'il ne rempilera pas car il veut à présent rentrer chez lui et fonder une famille. 

Le sergent James rempile

James retrouve sa femme, Connie, et leur bébé. Mais, rapidement, cette existence rangée l'ennuie. Il sait que ses compétences et son courage sont recherchés. Il rempile donc pour une nouvelle rotation plutôt que d'assumer ses rôles de mari et père.

Kathryn Bigelow ne ménage pas le spectateur : dès la première scène, elle nous plonge dans le feu de l'action et tue un de ses personnages, pourtant incarné par un acteur important (Guy Pearce, même si son étoile a pâli depuis sa révélation dans Memento). Ainsi, semble-t-elle nous avertir, personne n'est à l'abri.

L'entrée en scène du remplaçant du sergent Thompson par un charismatique démineur dont la bravoure frise l'inconscience donne davantage le sentiment d'un dangereux grain de sable dans la machine que du renfort providentiel. Mais elle renvoie aussi le spectateur à une question perverse : qu'attend-il d'autre d'un film de guerre que le spectacle de la mort, y compris celle de son héros ?

C'est Jeremy Renner qui incarne William James : dix ans après, c'est devenu un acteur en vue grâce à son rôle de Hawkeye dans les films consacrés aux Avengers mais aussi dans l'excellent White River de Tony Sheridan. Point commun à ces longs métrages : il y donne la réplique à d'autres acteurs dont la carrière a décollé grâce aux productions Marvel (comme Anthony Mackie ici ou Elizabeth Olsen).

Mais en 2008, Renner n'est encore qu'un "wannabe", un inconnu que Démineurs va révéler comme un énième substitut de Steve McQueen grâce à sa composition fiévreuse et cool à la fois, sa présence intense. Il crève littéralement l'écran, et même quand il n'est pas à l'image, il hante les scènes, car il est dépeint comme cet électron libre séduisant et dangereux, ce casse-cou irrésistible. Pourtant, William James n'est pas vraiment un héros traditionnel...

Ce personnage ambivalent, un peu fou, certainement aussi suicidaire, porte en lui le vrai sujet du film sa vraie nature : The Hurt Locker est en définitive moins un film de guerre qu'un film sur l'addiction, sur la guerre comme drogue, une drogue puissante qui procure du plaisir - un plaisir plus grand que l'amour d'une femme, la paternité d'un enfant. Le sergent démineur est un drogué qui s'il est volontaire fuit d'abord une vie de famille morne pour rester au contact de ce qui lui procure un shoot d'adrénaline, qui le rend plus vivant, lui fait ressentir les choses plus urgemment. Il lui faut sa dose, fusse-t-elle mortelle.

Pour masquer sa dépendance, il se cache derrière sa lourde combinaison, son casque semblable à celui d'un astronaute. C'est une sorte de costume de super-héros et en même temps presque un cercueil ambulant, qui ne protège pas du pire, comme en témoigne la mort au début du sergent Thompson. S'il est, à un moment, félicité par un colonel pour le nombre de bombes qu'il a désamorcé et donc de vies qu'il a sauvées, James n'en tire aucune fierté : il fait juste son boulot. Du moins est-ce ainsi qu'il se présente, se montre. En vérité, ces engins de mort qu'il désactive, c'est sa danse favorite pour se sentir vivre plus fort.

Mais l'habit du démineur est aussi la transposition du regard de cinéaste de Bigelow : James a une visibilité limitée et un objectif simple et précis. Il ne considère pas la situation d'un point de vue politique et n'a aucune opinion sur l'intervention américaine en Irak. La réalisatrice non plus - et c'est peut-être la limite de son entreprise (alors que, depuis, avec Zero Dark Thirty ou Detroit, elle a posé un regard plus ambigu et critique sur les événements ayant conduit à la mort de Ben Laden ou des émeutes raciales de la fin des années 60) : si son héros n'avait pas été américain, on aurait pu comprendre cette prise de distance et envisager le récit comme une sorte d'abstraction, une réflexion sur tous les démineurs de toutes le guerres. Mais James est un américain dans une armée d'occupation en terre arabe : ce n'est pas innocent, on ne peut pas l'occulter.

Certains ont rapproché ainsi Démineurs de American Sniper de Clint Eastwood, mais les deux oeuvres n'ont pas grand-chose à voir. Elles se répondent d'une certaine manière mais se déroulent sur des voies parallèles sans se croiser. Le personnage de Bradley Cooper chez Eastwood se voit comme un authentique serviteur qui cartonne pour diminuer l'ennemi. Celui de Renner chez Bigelow se fiche bien d'être une sorte de recordman dans la mesure où il ne tue pas (en tout cas jamais directement, avec l'intention de tuer) mais désamorce des mines conçues pour pulvériser des civils ou des militaires.

Pour, donc, savourer pleinement ce grand spectacle qui est aussi très intime (et intimiste), il convient d'apprécier le film comme une sorte de trip plus intérieur que grandiose. On vibre, on frémit, on est impressionné : pas de toute, c'est de la bombe !  

mardi 23 octobre 2018

WOLVERINE : DEBT OF DEATH, de David Lapham et David Aja


Comme le troisième épisode de The Seeds n'est pas sorti, comme prévu, ce mois-ci (Dark Horse n'a communiqué sur la raison de ce retard ni sur une nouvelle date de parution), on ne va pas se priver de parler de David Aja pour autant. Et, pour cela, remontons le temps, jusqu'en Novembre 2011, lorsqu'il dessina ce one-shot de Wolverine, Debt of Death, écrit par David Lapham.


Résidant près de la base américaine d'Okinawa au Japon, le super-intendant général Nakadai et sa femme sont assassinés par un groupe de ninjas après la destruction de l'endroit. Leurs deux enfants, Kanaye et Kiku, échappent aux tueurs. Logan, ami de Nakadai, arrive sur place pour aider l'inspecteur Mori qui soupçonne un règlement de comptes ourdi par le chef yakusa Murata.
  

Cependant, un héliporteur du SHIELD intervient contre des robots géants qui attaquent un chantier dans la région. Ceux-ci abattent, tels des kamikazes tous les agents, sauf Nick Fury. Logan retrouve facilement les enfants Nakadai et les conduit à l'abri chez son vieil ami Masao pendant qu'il va poursuivre ses investigations contre les assassins.


Nick Fury apprend, lui, que les robots kamikazes ont été conçus durant la seconde guerre mondiale par le super-intendant Nakadai dont le meurtre récent ne peut être une coïncidence. Logan tabasse quelques yakusas et découvre que la cible des ninjas payés par Murata n'était pas son ami mais son fils, Kanaye. Lequel a quitté le domicile de Masao entre temps.



Kanaye joint Murata pour négocier un arrangement mais Logan le rattrape à l'aéroport avant que des agents du SHIELD ne les embarquent. A bord de l'héliporteur, Logan est questionné par Fury sans pouvoir le renseigner sur le lien entre l'attaque des robots kamikazes et la mort de Nakadai. Jusqu'à ce que l'appareil soit attaqué.
  

Logan et Kanaye sautent de l'héliporteur et plongent dans la baie où ils échappent aux robots kamikazes. Ils gagnent ensuite le domicile de Murata qui révèle à Logan que Kanaye vendait des secrets technologiques de son père pour régler ses dettes de jeu et de drogue. Il a commandité le meurtre de sa famille pour couvrir sa trahison. Logan le laisse être tuer par les robots kamikazes reprogrammés pour le traquer.

Encore plus épais qu'un Annual avec plus de trente pages, ce one-shot offre un programme d'abord déroutant avec ses robots géants kamikazes, ses ninjas, la présence du SHIELD (encore commandé à l'époque par Nick Fury - dans sa version originale, non pas la copie de Samuel L. Jackson importé dans les comics) et sa tortueuse affaire criminelle où Wolverine joue les détectives.

D'ailleurs en fait de Wolverine, il s'agit d'une histoire de Logan puisque le mutant ne porte jamais son costume. On se dit en passant que c'est ainsi, en civil, que le griffu canadien est le plus lui-même et non comme un X-man déguisé en super-héros : c'est l'essence même du personnage dans ses aventures en solo, le type qui évolue incognito (ou presque) et se mêle à des intrigues quasi-policières, flirtant parfois avec le récit d'aventures, comme aux premiers temps de sa série dédiée dans les années 80 (écrite par Chris Claremont et John Buscema).

Cette "dette de mort" (Debt of death) dont s'acquitte Logan le renvoie au Japon, territoire fétiche du mutant - là encore on pense aux épisodes de Claremont, de Miller. Et il endosse le rôle de pisteur, remontant littéralement au flair la trace d'assassins d'un vieil ami. David Lapham brode là-dessus un récit imprévisible où le coupable n'est pas celui qu'on croit, à la fois classique et efficace.

Le scénariste de la série-culte Stray Bullets pimente l'affaire avec quelques ninjas, pour faire couleur locale, et surtout d'improbables robots géants kamikazes, des espèces de Goldoraks destructeurs prêts à se sacrifier et programmés pour cela. C'est l'aspect le plus délirant et déconcertant mais qui présente l'avantage de quelques scènes très spectaculaires - le massacre d'un escadron du SHIELD et l'assaut d'un héliporteur.

Nick Fury et Logan ont droit à une seule scène commune mais elle est réjouissante, chacun affirmant son caractère - Fury colérique, Logan matois. Bien qu'aujourd'hui Fury ait la tête, dans les comics, de son interprète au cinéma, Samuel L. Jackson, les puristes comme les autres lecteurs préféreront toujours l'original à la copie et c'est ce qu'autorise un épisode comme celui-ci, produit il y a sept ans, donc avant la saga Original Sin (qui a fait du personnage un remplaçant d'Uatu le Gardien - encore une idée "brillante" de Jason Aaron...).

Mais surtout, c'est l'occasion d'apprécier le talent du toujours trop rare David Aja, avant son sacre durant son run sur Hawkeye (écrit par Matt Fraction). L'espagnol s'approprie Wolverine avec génie, lui donnant tout de suite une attitude propre, râblée, pas trop grand, l'air ombrageux. En le dessinant en vêtements de ville, il le normalise, ce qui a pour effet de souligner le caractère de sa mission, sinon secrète, du moins officieuse, et en même temps habillé de manière cool, sans apprêt (un jean's, une chemise à carreaux).

Aja est aussi un, sinon "le", maître du découpage. Ici, il ne déploie pas tout son génie comme lorsqu'il s'occupera des épisodes de Hawkeye mais nous gratifie de quelques fulgurances dont l'esthétisme ne sacrifie jamais à l'efficacité narrative. Une page montre l'escadron du SHIELD dans des espèces de capsules volantes de combat puis la page suivante, Aja dipose Fury au centre dans son module, entouré des visages de ses agents dans leurs appareils comme s'ils apparaissaient sur des écrans de contrôle dans l'engin de leur chef. Le design du module est d'autant plus remarquable qu'il se découpe sur un fond blanc et que sa forme est sphérique. L'effet est simple mais maximal.

Lors des scènes calmes, où le dialogue domine, Aja s'inspire de son influence évidente pour David Mazzucchelli (entre Aja, Lapham et Mazz', ça fait beaucoup de David...), alternant des bandes de deux cases et de trois cases. La lecture est ainsi rythmée sans être hachée d'autant que chaque vignette est bien remplie. Le minimalisme du dessin des visages n'empêche pas qu'ils soient très expressifs comme toujours chez le dessinateur espagnol, disciple du fameux "less is more" d'Alex Toth.

Quand il faut en revanche aérer l'action, Aja procède par grandes cases, mais dont la disposition ne se départit jamais d'une sorte de géométrie appliquée à la page. La composition reste prédominante, il ne s'agit jamais de produire une grande image juste pour épater la galerie et quand l'image en question est coupée, c'est pour mieux évoquer le mouvement des personnages (Logan et Kanaye sur le point de sauter de l'héliporteur du SHIELD, Logan et Kanaye en chute libre).

Aja a aussi visiblement donné des indications précises concernant le lettrage à David Lanphear (encore un David, décidément !) puisqu'il utilise plusieurs onomatopées, notamment pour bruiter le son des mitraillettes de façon insistante et oppressante. En vérité, tous ces éléments convergent : on se croirait dans un film d'exploitation des années 70, avec les outrances de la série B (voire Z), et d'ailleurs il suffit d'observer la coupe des pantalons (à pattes d'éph') pour avoir la confirmation que l'histoire se déroule à cette époque. 

La colorisation, superbe d'Elizabeth Breitweiser (dont, je crois, c'est l'unique collaboration avec Aja), a le bon goût de ne jamais empiéter sur le dessin, mais de lui apporter discrètement des nuances, des effets de texture ou de volume (plus raffinés que ceux de Matt Hollingsworth sur Hawkeye qui travaillait avec une palette volontairement réduite).

Comme si Marvel avait eu, à l'époque, conscience de tenir là un objet spécial, le numéro sortit sans page de publicité ! C'est dire si ce one-shot touche juste et frappe fort, écrit avec tonus et magnifié par un des artistes les plus importants de l'industrie.