lundi 9 octobre 2017

FRANK & LOLA, de Matthew Ross


"Love. Obsession. Betrayal. Revenge." : avec de tels termes en accroche, on s'attend, avant de découvrir l'histoire de Frank & Lola une authentique série noire. Mais le long métrage écrit et réalisé par Matthew Ross s'avère plus complexe tout en étant très dense et plus inattendu. 

 Frank (Michael Shannon)

Frank, chef cuisinier à Las Vegas, rencontre de Lola, étudiante en stylisme, un soir et ils deviennent rapidement amants en se connaissant très peu. C'est cette ignorance qui va miner leur romance naissante quand, venu la retrouver pour dîner, il la voit en train de discuter avec Keith, un jeune entrepreneur, au bar, ce qui provoque sa jalousie quand elle lui explique qu'il lui a proposé un boulot correspondant à ses compétences.

Lola (Imogen Poots)

Les soupçons de Frank vont pourtant se vérifier quand, peu après, en larmes, Lola lui avoue l'avoir trompé avec un homme de passage. Mais elle implore son pardon en lui racontant être perturbée psychologiquement depuis que son beau-père l'a violée- ce qui l'a motivé à fuir ici, à Vegas.

Patricia, la mère de Lola et Frank (Rosanna Arquette, Michael Shannon et Imogen Poots)

Le pardon de Frank semble être acquis à Lola quand il fait la connaissance de la mère de la jeune femme, agent artistique mais alcoolique, entretenant une relation distante avec sa fille. Ensuite Keith fait jouer ses relations en faveur de Frank pour qui il a décroché une rencontre avec un grand chef cuisinier français qui veut ouvrir un nouveau restaurant et cherche quelqu'un pour en composer la carte et diriger la brigade.

Alan Larsson (Michael Nyqvist)

Frank profite de cette opportunité pour, en parallèle de l'examen que lui fait passer son potentiel employeur, enquêter sur le beau-père de Lola : il retrouve ainsi à Paris Alan Larsson, romancier libertin qui retourne la situation en lui montrant une vidéo accablante où Lola, consentante, s'adonne avec lui et une autre femme à des jeux sexuels.

Keith (Justin Long)

De retour à Vegas, en attendant une réponse professionnelle de Paris, Frank met Lola devant le fait accompli et elle se défend en accusant Larsson de l'avoir manipulé avec la complicité de sa nouvelle femme, Claire : celle-ci a écarté la jeune femme lorsqu'elle est tombée enceinte. Mais ces aveux douloureux forcent Lola à rompre avec Frank car elle ne le croit pas capable de lui faire confiance.

Claire Larsson (Emmanuelle Devos)

Rappelé à Paris, Frank décroche le poste de cuistot mais réussit à s'entretenir avec Claire, qui lui confirme la version des faits de Lola, tout en étant assuré que Alan ne l'a plus revus depuis. Revenant à Vegas pour y boucler ses affaires, Frank surprend Larsson, supposé, d'après son épouse, être à Chicago pour ses affaires. Les deux hommes ont une explication musclée au terme de laquelle Frank obtient de son rival qu'il n'importune plus Lola.

Frank et Lola

Frank revoit Lola une dernière fois à l'occasion d'un dîner qu'il a préparé, dans son propre restaurant au casino "Encore" de Las Vegas, pour Keith. Il lui propose de reformer leur couple avant d'aller changer d'habits. Si elle est encore là quand il reviendra du vestiaire, il aura sa réponse. Lola l'attendra-t-elle ?

Si l'intrigue aborde bien les thèmes déclinés sur l'affiche, on comprend donc, une fois le film vu, que ceux-ci ne sont pas développés dans une trame policière mais au service d'une romance. Matthew Ross procède habilement en dévoilant les secrets de Lola comme autant d'étapes pour éprouver la confiance et l'amour que lui porte Frank.

A ce jeu-là, le scénario flirte volontiers avec le mélodrame : la jeune héroïne y est à la fois présentée comme une victime et une névrosée, dépassée par la relation perverse qu'elle a entretenue avec son précédent amant, à la fois son protecteur et son manipulateur. La barque est un peu chargée et comme Frank, le spectateur ne sait plus trop, en fin de compte, qui doit-il croire. Le témoignage de l'épouse de Larsson (interprétée par Emmanuelle Devos, qu'on n'attendait vraiment pas ici mais qui est excellente en bourgeoise hautaine) tranche l'affaire tout en conservant à l'attitude de Lola son ambiguïté.

Le film est joliment réalisé : même si l'action se situe majoritairement à Las Vegas (en dehors des séquences parisiennes), en vérité cela pourrait se passer n'importe où car le cinéaste ne s'intéresse pas à la géographie de la "sin city" ni à ses caractéristiques (pas de scènes dans les salles de jeux, aux machines à sous, ou sur le strip). La cité semble plutôt avoir été choisie pour sa portée métaphorique, un lieu de perdition, où ont échoué les deux amants, où ils misent sur leur couple, perdent tout, se refont, tentent à nouveau leur chance. D'une manière similaire, Ross filme Paris essentiellement de nuit, dans des ambiances inquiétantes ou sulfureuses (le club échangiste, le manoir de Claire, la garçonnière de Alan).

Mais Frank & Lola, comme tout film qui porte comme titre les prénoms de ses héros, doit beaucoup, si ce n'est l'essentiel, à ses acteurs. Et, de ce point de vue, Ross a composé un couple vraiment atypique : d'un côté, le magnétique Michael Shannon promène sa silhouette imposante et son visage émacié dans un rôle romantique inattendu ; de l'autre, la très belle Imogen Poots réussit à n'être jamais éclipsée par son charismatique partenaire et s'impose dans une interprétation troublée, sensible et sensuelle (l'ouverture du film est superbe et résume déjà tout ce qui suit).

Bouclé en moins de 90 minutes, ce long métrage brille surtout par la fausse simplicité qu'il affiche, son sens esthétique et son duo de vedettes remarquable.

dimanche 8 octobre 2017

UN CIEL RADIEUX, de Nicolas Boukhrief


Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'un téléfilm qui est l'adaptation d'un manga. Or les mangas me tombent des mains et ma consommation de téléfilms est plus que réduite. Alors que reste-t-il pour motiver à regarder Un Ciel radieux diffusé Vendredi dernier sur Arte ?


L'essentiel, sûrement : l'histoire. Et l'attrait du défi que s'est lancé le réalisateur Nicolas Boukhrief, dont c'est la première production pour le petit écran.

 Léo (Léo Legrand)

Léo est un jeune homme qui réfléchit aux études universitaires qu'il va entreprendre. Mais un soir, il se dispute avec sa copine, Emma, lors d'une virée en moto et la débarque en pleine course. Il roule durant encore quelques mètres puis s'arrête, visiblement tourmenté par son attitude. Alors qu'il choisit de faire demi-tour, il est percuté par un automobiliste. Conduit à l'hôpital, il plonge dans le coma alors que l'homme responsable de l'accident meurt au bloc opératoire.

Vincent (Dimitri Storoge)

Lorsqu'il reprend connaissance, Léo comprend tout de suite que quelque chose ne tourne pas rond : déjà, pourquoi le personnel soignant et ce couple de visiteurs l'appellent-ils par ce prénom alors qu'il affirme s'appeler Vincent ? Et d'où lui viennent, par flashes, ces images de l'accident depuis l'intérieur de la voiture et non de la moto ? Il tait pourtant ce qui s'impose comme une extravagante évidence pour lui : l'âme de Vincent occupe le corps de Léo, dont l'esprit est encore en sommeil.

Emma et Léo (Armande Boulanger et Léo Legrand)

Léo/Vincent compose comme il peut avec ses parents, son ex-petite amie, qui tous remarquent pourtant qu'il a changé mais mettent cela sur le compte du traumatisme. Profitant de ses moments de liberté, il s'inquiète pour sa veuve et sa petite fille qu'il aimait et entretenait financièrement. Et il découvre en les épiant que la compagnie d'assurances pour laquelle il travaillait veut acheter leur silence car sa mort est considéré par Sandrine, sa femme, comme un suicide consécutif à un burn-out pour lequel elle entend recevoir des indemnités en attaquant l'employeur en justice.

Sandrine et Vincent (Marie Kremer et Dimitri Storoge)

L'esprit de Léo revient à la surface et accepte physiquement d'aider l'âme de Vincent, qui lui apparaît brièvement sous une forme spectrale désormais. Se confessant sur son état à Emma, il monte un dossier accablant contre la compagnie d'assurances afin que Sandrine bénéficie d'une indemnisation. Vincent demande alors à Léo une dernière faveur en lui permettant de faire ses adieux à sa femme.

Sandrine, sa fille et Léo

Léo le lui permettra à l'occasion d'une journée à la plage où Sandrine, bouleversée, comprendra cette étonnante situation.

Il y avait tout dans ce projet pour que le résultat soit une catastrophe : traiter de la mort, de la renaissance dans la peau d'un autre, via un jeune homme qu'on devine progressivement avoir été un petit merdeux et un père de famille marié dépressif, l'inscription du récit dans le genre fantastique, l'action de la bande dessinée originale transposée du Japon en France... Autant de pièges à éviter avec, en plus (ou en moins) un budget réduit (puisque tourné pour la télé, et Arte en particulier qui ne bénéficie pas des moyens d'une grosse chaîne). Nicolas Boukhrief n'a pourtant pas hésité à se lancer dans cette entreprise : au contraire, tout cela le galvanisait, adoubé qui plus est part l'auteur Jiro Taniguchi, mort en Février dernier.

Alors, certes, tout n'est pas parfait au final : par exemple, le premier acte - la convalescence de Léo, sa prise de conscience d'être "occupé" par l'âme de Vincent - traîne un peu trop, et le troisième - avec la dénonciation et la constitution d'un dossier sur le burn-out de Vincent par Léo et Emma - arrive à la fois tardivement et prend trop de place (l'histoire n'avait pas besoin d'être ainsi lestée d'un sujet de société, même si Taniguchi, selon Boukhrief, aurait glissé cela en étant content que le réalisateur le remarque dans sa BD).

Mais il n'empêche, on ne voit pas ça tous les jours. Traiter de la réincarnation et questionner philosophiquement les notions de deuil et de disparition, ce n'est pas banal dans un paysage télé envahi par des polars souvent affligeants (même s'il existe des pépites occasionnelles, comme Les Petits Meurtres d'Agatha Christie) et pléthore de comédies imbuvables (aussi fades que pas drôles, formatés par les chaînes comme les films de cinéma conçus pour une diffusion en prime time, à l'adresse d'un public familial qu'il ne faut pas choquer).

Boukhrief fait baigner son récit dans une ambiance très prenante sans souligner ses effets : il a réduit drastiquement et volontairement les apparitions du fantôme de Vincent (pour ne pas courir le risque que ce soit interprété comiquement), et a soigné l'esthétisme de l'ensemble (une photo qui progresse de tons froids à plus lumineux, jusqu'à ce plan final sur un ciel effectivement radieux, correspondant à la paix retrouvée des protagonistes). La mise en scène est à la fois sobre et abonde en cadrages étudiés pour créer un déséquilibre dans l'irréel sans verser jamais dans l'outrance. On est désarçonné par l'énormité de la situation mais on l'accepte car elle nous est présentés de façon directe, presque indiscutable.

Enfin, le cinéaste a su trouver des comédiens parfaits pour incarner cette intrigue si spéciale : Le duo que forme Dimitri Storoge, tout en tension fragile, et Léo Legrand (qui, par ailleurs, avait déjà joué, il y a huit ans dans une autre adaptation de Taniguchi, Quartier lointain), hanté et pugnace, aboutit à des moments formidablement troublants. Vers la fin, on regrette même que, plutôt que d'avoir creusé la question du harcèlement professionnel, le scénario n'ait pas préféré sonder l'histoire d'amour impossible entre Sandrine et Léo, dont on ne sait pas s'il la réconforte au nom de Vincent ou parce qu'il la désire (et Marie Kremer joue d'ailleurs superbement cette ambiguïté, femme seule et débordée par ses sentiments).

Pas parfait donc, mais sacrément troublant.

vendredi 6 octobre 2017

ASTONISHING X-MEN #4, de Charles Soule et Carlos Pacheco


Après un troisième épisode très en deçà, graphiquement en dessous de tout, Astonishing X-Men de Charles Soule devait impérativement se ressaisir. D'autant plus que les infos sur le titre ont permis de mieux le définir (il s'agissait initialement d'une maxi-série en 12 n°, appelée à continuer, avec un des protagonistes qui va certainement mourir et un autre ressusciter). Et, bonne nouvelle, ce 4ème chapitre de l'arc Life of X redresse brillamment le niveau, avec le concours non négligeable de Carlos Pacheco.


Old Man Logan est revenu à lui dans notre dimension mais désormais possédé télépathiquement par Amahl Farouk, le Roi d'Ombre, et il vient de blesser gravement un blessé au sommet de l'immeuble où les Astonishing X-Men se sont rassemblés. Dans l'incapacité de l'affronter car elle guide dans le plan astral Rogue, Gambit, Fantomex et Mystique, Psylocke s'en remet à Bishop et Angel.


Dans le plan astral, le Roi d'Ombre piège d'un côté Mystique et Fantomex et de l'autre Rogue et Gambit en les faisant évoluer dans des décors de rêve, pour mieux attiser leur attirance sexuelle. Ainsi Mystique côtoie-t-elle Fantomex dans un luxueux appartement de Madripoor...


... Tandis que Rogue se détend dans un spa avec Rogue. Cependant Old Man Logan affronte Bishop, Angel et les forces de l'ordre londoniennes dans la rue sans paraître faiblir. Mais ce combat oblige Amahl Farouk à se focaliser sur le mutant griffu...

... Ce qui permet à Charles Xavier, dans le plan astral, à de réunir Fantomex, Mystique et Rogue pour élaborer une riposte contre leur ennemi. Seul manque à l'appel Gambit que le Pr. X n'a pu extraire de ses fantasmes : Rémy Lebeau est-il mort psychiquement dans l'affaire ?

Le précédent épisode avait donc été une déconvenue après un départ brillant, et si le script de Charles Soule était paresseux, les dessins d'Ed McGuinness n'arrangeaient rien : bâclées, ils rendaient la lecture particulièrement navrante.

On attendait donc beaucoup de la contribution de Carlos Pacheco cette fois. Même si l'espagnol a une production beaucoup moins flamboyante qu'il y a quelques années (la faute aussi à sa séparation d'avec son encreur Jesus Merino, désormais artiste chez DC Comics), et s'il passe de projet en projet sans s'attarder (incapable de tenir le rythme mensuel), il fournit là de superbes planches, où son art de la composition des plans rappelle qu'il est un artiste solide. Ce qui distingue aussi Pacheco, c'est qu'il sait raconter une histoire en images, en la découpant intelligemment  - les scènes dans le plan astral sont ainsi servies par des enchaînements de plans très fluides et simples (une moyenne de 6 cases par page) tandis que celles dans le décor réel de Londres alternent toutes sortes de vignettes (une double page, une pleine page, des cases verticales). Cette diversité permet de distinguer le cadre de chaque action, de dynamiser le récit.

Et puis Pacheco maîtrise la représentation de tous les personnages ici convoqués parce qu'il s'est fait la main, par le passé, sur les X-Men : son trait expressif et élégant, soutenu par un encrage soigné et une colorisation impeccable, permet d'apprécier la beauté de ses héroïnes et la virilité de ses mâles sans souligner les effets.

La narration est également plus soutenue, Soule a su tirer les leçons de son ratage antérieur : l'épisode défile sur un rythme soutenu dans des ambiances bien posées, jusqu'au cliffhanger final accrocheur. Dommage néanmoins que tout ça sorte au moment où Marvel annonce le lancement l'an prochain d'une série dédiée au couple Rogue-Gambit (ce qui ôte de facto tout suspense sur le sort de ce dernier) et que le scénariste ait avoué en interview qu'un des objectifs du projet serait de ressusciter le Pr. X... Et sans doute, on peut le déduire facilement, de se débarrasser Old Man Logan (avec le retour effectif désormais de Wolverine, dans les pages de Marvel Legacy, il est inévitable qu'il va y avoir au moins un griffu en trop). C'est périphérique, mais la communication de Marvel, depuis un bail maintenant, est tout de même curieuse puisqu'ils se spoilent eux-mêmes fréquemment - les editors ne se parlent-ils pas entre eux ou la direction refuse-t-elle de s'aligner sur les séries en cours ? En tout cas, on sait bien avant la fin d'une histoire qui va revenir et partir !

Ces réserves mises à part, Astonishing X-Men repart bien, très bien même. Prochain numéro avec, au dessin, Ramon Rosanas (Ant-Man, Captain Marvel)...   

jeudi 5 octobre 2017

EXCALIBUR #54-56, d'Alan Davis


Après sa "Saga du Phénix", contée durant les épisodes 42 à 50 (collectés dans le volume 1 d'Excalibur Visionaries), Alan Davis a logiquement voulu souffler en déléguant le dessin de la série à d'autres artistes mais en restant aux commandes comme scénariste. Si le titre conservait ainsi une cohérence narrative, graphiquement le fan ne pouvait que déplorer l'absence de l'auteur pour l'illustrer, remplacé par de moins bons que lui.
Heureusement, cette cure allait prendre fin, d'abord avec ce triptyque, puis à partir du #61 jusqu'au #67 (où, hélas ! cette fois, Davis allait définitivement s'envoler pour de nouvelles aventures).
  

Commençons donc par le n°54 : Excalibur est dispersé. Kitty Pryde retire son plâtre à Nightcrawler (et on apprend ainsi qu'il l'avait depuis huit semaines dans le temps de la BD... Mais depuis plus d'un an dans le temps de la publication), lequel doit aussitôt partir en Allemagne aider une amie (un subplot traité dans un autre titre et sans incidence sur la compréhension de la suite). 
Rachel Summers s'est rétablie après son combat contre Necrom mais a pris le large (on découvrira plus tard, à partir du #61 où elle est et pourquoi).
Reste donc Captain Britain, Kylûn, Cerise et Meggan qui ont accepté de participer à une enquête menée par Dai Thomas du WHO sur la disparition mystérieuse de retraités dans un village. Meggan remonte leur piste et entraîne ses acolytes dans un terrier aboutissant à une dimension parallèle où le monde d'Alice au pays des merveilles est reproduit grâce aux pouvoirs conjugués de la Reine de Coeur et de l'ex-Technet Joyboy...

Cet épisode est une sorte de mise en bouche pour ce qui va suivre tout en en restant détaché. On est d'abord, et surtout, époustouflé par la beauté visuelle de Davis, visiblement bien requinqué après sa pause. Son découpage est un modèle de fluidité, s'amusant avec la perception du lecteur (la scène d'ouverture avec Kitty et Nightcrawler) et des héros (une fois hors du terrier). 
L'hommage à Lewis Carroll est somptueux, vraiment, et l'artiste a su y mêler les élements super-héroïques sans qu'ils jurent avec le décor. L'apparition du Crazy Gang (apparu au début de la série, dans les épisodes 4-5) est tout à fait légitime.  Les décors, les costumes, la composition générale des plans sont autant de motifs pour être ébloui.

Mais Davis n'oublie pas de raconter une histoire et, en l'occurrence, il s'attarde sur la caractère bouillonnant de Captain Britain en le poussant à s'interroger vraiment. Depuis toujours, le héros a un problème d'impulsivité : il le contenait au début de peur que sa puissance ne blesse autrui, puis ensuite, une fois membre de l'équipe, il a composé avec difficulté avec ses compagnons, en particulier Nightcrawler et Meggan, dont la complicité (et l'attirance sexuelle, même si elle était ambiguë puisque Meggan réagit par empathie à l'excès) l'exaspérait. 
Désormais, avec cette aventure, il prend conscience que cela le mine, il sur-réagit à tout, comme submergé par une colère permanente. L'heure est venue de se remettre en question, et Davis avance ses pions pour introduire dans les épisodes suivants la seule personne capable d'aider Brian Braddock.

Ajoutez-y un zeste de Widget, dont la métamorphose préoccupe toujours Kitty et Alistaire Stuart mais qui décide de disparaître subitement, et l'auteur prépare le terrain sur le long terme. Du grand art que ce mariage entre la tonicité et la finesse !
  

Les n°55 et 56 se suivent pour former une histoire complète (mais non fermée). Captain Britain s'entraîne avec sa soeur, la mutante Psylocke (ce qui nous renseigne sur le fait qu'entre temps Excalibur a appris que des X-Men que l'équipe croyait mort depuis sa formation ont repris contact avec eux... Même si les vraies retrouvailles auront lieu ensuite), afin qu'elle l'aide à se maîtriser.
Feron broie du noir, toujours frustré de n'avoir pas été l'hôte du Phénix comme on l'y avait formé. Et Kylûn s'absente pour aller retrouver sa famille humaine en Ecosse.
On donne une réception au manoir des Braddock : les Thomas sont invités ainsi que la soeur d'Alistaire (menacée de passer en cour martiale pour avoir vendu des infos au SHIELD) et, surtout, Courtney Ross - ce qui provoque la jalousie de Meggan - et Nigel Frobisher - qui déplaît à Brian Braddock. 

Un dernier invité se manifeste en attaquant l'assemblée des hôtes : Jamie Braddock. Seule Kitty Pryde réussit à s'échapper mais, affaiblie, elle sait que retourner la situation sera ardu...


Les révélations s'enchaînent ensuite, une fois Excalibur et les invités neutralisés : Courtney Ross a depuis longtemps été remplacée par Opal Lun Sat-Yr-9, son double nazie, issue de la terre 794. Aujourd'hui, avec ses amazones et ses soldats, elle entend bien régner sur notre Terre. Kitty parvient à infiltrer sa garde tandis que Meggan résiste à Jamie Braddock.


Et deux pépites de plus offertes par le maestro Davis : je suis toujours saisi, en lisant ces épisodes, par leur manière de synthétiser des éléments parfois initiaux de la série (ici tout ce qui concerne Courtney Ross depuis l'époque où Claremont écrivait Excalibur se révèle être une monumentale duperie) tout en les développant de manière très rythmée (un épisode pour tendre le piège, le suivant pour le résoudre, tout en gardant la porte ouverte pour réutiliser les méchants de l'affaire mais en en sacrifiant quelques-uns malgré tout).

La leçon est magistrale, mais jamais prétentieuse car Davis y glisse des instants pleins de drôlerie et de sensualité, comme dans les deux scènes consécutives dit du "massage labial" (dixit Cerise) : on y voit Courtney Ross tellement heureuse de retrouver Captain Britain qu'elle se jette à son cou pour lui rouler une pelle puis Megga, jalouse, l'imite pour récupérer son amant décoiffé, et enfin Cerise, intriguée par ce qu'elle croit être une coutume, après avoir questionné Nightcrawler à ce sujet, entreprend de l'expérimenter et offre un patin de plus de cinq minutes à son ami. Irrésistible, et magnifiquement découpé.

On retiendra aussi la couverture du n°55 qui est en fait la première planche de l'épisode comme l'indique un carton dans le coin inférieur droit où l'auteur nous prévient qu'il y a tellement d'action dans cet épisode qu'il s'est passé de couverture ! Le combat qui suit entre Captain Britain et Psylocke (divinement dessinée par l'artiste, toute en courbes, en tension, et avec ce visage métissé asiatique) est chorégraphié à la perfection.

Tout est tellement abouti dans ces pages qu'on n'a rien à reprocher, à discuter. C'est un état de grâce comme en connaît parfois une série en les mains d'un créateur inspiré et génial, au sommet de son art. De quoi lui pardonner d'avoir été moins productif entre deux sagas. 

LES PROIES, de Sofia Coppola


Primé pour sa mise en scène au dernier Festival de Cannes, le dernier film de Sofia Coppola est aussi son premier remake. Pourtant, cette relecture du roman de Thomas Cullinan, 46 ans après la version de Don Siegel, s'inscrit parfaitement dans la veine de l'oeuvre de la cinéaste.

 Le caporal John McBurney et Mrs. Martha Farnsworth (Colin Farrell et Nicole Kidman)

1864. La Guerre de Sécession déchire les Etats-Unis depuis trois ans. Une fillette cueille des champignons dans la forêt voisine du séminaire Farnsworth dans le Sud du pays lorsqu'elle découvre un soldat nordiste blessé au pied d'un arbre. Elle l'aide à gagner la pension dont elle vient où Martha Farnsworth décide de le soigner en attendant de le livrer aux confédérés. Lorsqu'il reprend connaissance, il se présente comme le caporal John McBurney et remercie son hôtesse d'avoir soigner sa jambe blessée après qu'il ait fui le théâtre des combats.

John McBurney et Edwina Morrow (Colin Farrell et Kirsten Dunst)

La présence du soldat provoque immédiatement l'effervescence dans cette maison habitée par sept femmes et fillettes. McBurney se rétablit vite alors que, entre temps, des sudistes passent par là mais que Martha ne le dénonce pas. Le caporal, ayant remarqué le trouble de l'assistante de la maîtresse de maison, Edwina Morrow, lui déclare sa flamme, apparemment sincèrement épris de cette femme timide.

Proies ou bourreaux ?

Désirant toutes que leur invité se remette dans les meilleures conditions, malgré leurs réserves quant au camp qu'il sert et au fait qu'il a déserté, les résidentes de la maison considèrent le caporal avec un regard équivoque, où le désir le dispute à la méfiance. Alicia, la plus âgée des élèves de la pension, adolescente effrontée, visiblement sexuellement motivée, cache à peine sa convoitise.

Martha et John 

Lorsqu'il est remis sur pied, McBurney participe activement à l'entretien du parc de la maison tandis que les filles s'adonnent à la couture, au jardinage, Edwina les instruisant, et Martha les éduquant. Lors d'un dîner auquel elle convie le soldat, les intentions des trois prétendantes - Martha, Edwina et Alicia - apparaissent aussi clairement au caporal qu'aux autres fillettes. Quand chacun va se coucher, Martha résiste à l'envie d'accompagner McBurney dans sa chambre pour ne pas éveiller les soupçons, sans savoir qu'il a demandé à Edwina de la rejoindre plus tard.

John et Alicia (Colin Farrell et Elle Fanning)

Intriguée par son retard, Edwina décide d'aller voir McBurney cette nuit-là et le surprend au lit avec Alicia. En voulant la convaincre qu'elle se trompe sur ce qu'elle vient de voir, elle le pousse dans l'escalier qu'il dévale. Martha accourt et constate que le soldat a perdu connaissance et souffre d'une fracture ouverte à la jambe gauche : il faut l'amputer avant que la gangrène ne s'installe. Mutilé à son réveil, souffrant mille morts, McBurney se révolte violemment contre ses hôtesses. Edwina se donne à luit mais Martha est résolue à se débarrasser de lui, définitivement. Une de ses "filles" lui suggère alors une méthode discrète et infaillible pour cela : il l'ignore mais le sort du caporal est scellé...

Réglons d'abord la polémique inhérente à tout remake : il est commun d'affirmer que le procédé n'aboutit qu'à des versions inférieures à la première. Or ce n'est pas toujours vrai. Envisageons donc la démarche sous un autre angle que le bon sens de refaire ce qui a déjà été réalisé et considérons qu'au théâtre, on ne débat pas sur la légitimité de mettre à nouveau en scène, parfois avec beaucoup de libertés scénographiques, les textes du répertoire - sans cela, on ne jouerait plus les classiques de Molière ou Shakespeare (sans parler de pièces encore plus anciennes) depuis belle lurette. De ce point de vue, le remake au cinéma n'est en rien différent du geste d'un directeur de théâtre qui décide de reprogrammer une pièce : nous assistons en vérité sur les planches à des remakes permanents que seuls distinguent les visions de leurs metteurs en scène et l'interprétation des comédiens.

Pour ma part, je ne vois donc aucun sacrilège à refaire des films tant que les cinéastes qui s'y attellent les font avec style, et non par facilité ou en se contentant de moderniser l'histoire. Dans les cas des Proies, on ne peut guère reprocher à Sofia Coppola d'avoir signé avec la garantie de reproduire le succès de l'opus de Don Siegel puisque le film de 1971 fut un bide total, malgré Clint Eastwood en tête d'affiche (dans son rôle le plus masochiste). Le réalisateur voulut rendre hommage à Ingmar Bergman dans une sorte d'anti-western, à l'époque raconté du point de vue de son "héros".

Sofia Coppola a retourné ce point de vue en adoptant celui des filles du séminaire Farnsworth. On trouve là le premier signe familier de sa filmographie où, depuis Virgin Suicides à Somewhere en passant par Marie-Antoinette et Lost in Translation (je n'ai pas vu The Bling Ring, mais ce que j'en ai lu ne le distingue pas du lot), elle a toujours raconté des récits de jeunes filles dans des maisons tels des oiseaux en cage.

Pourtant, The Beguiled introduit deux nouveautés sensibles : la première est que les trois rôles féminins principaux représentent trois âges distincts - la femme mûre, la "mère", la "reine", Martha ; la femme adulte et soumise à la première, Edwina ; et la jeune femme, à mi-chemin entre l'adolescente et l'adulte, Alicia - , et la présence d'un homme que ces regards féminins (celui de la cinéaste et ceux de ses héroïnes) sexualisent fortement, le transformant en objet du désir puis en menace virile, suggérant par là même une notion de dangerosité (alors qu'habituellement les mâles de Sofia Coppola sont inoffensifs).

Mais n'allez pas trop vite en estimant que Les Proies est particulièrement féministe car les petites filles comme les femmes sont ici plus redoutables que le soldat qu'elle recueille. Colin Farrell interprète d'ailleurs John McBurney avec infiniment plus de finesse, de douceur, de vulnérabilité que Eastwood (dont la composition était plus carnassière et cynique, le personnage plus manipulateur) : on ne peut que compatir pour lui et comprendre son ressentiment.

Et son désir car il est encerclé par trois superbes actrices, d'une beauté fatale et d'une puissance dramatique exceptionnelle quoique toutes jouant avec une sobriété au diapason du ton feutré de l'intrigue : Nicole Kidman est glaçante en maîtresse rigide, Kirsten Dunst bouleversante en amoureuse dépassée, et Elle Fanning fantastique en allumeuse incendiaire. Ce trio aurait mérité un prix d'interprétation collective.

Cette épure, d'une élégance formelle fabuleuse, avec un troisième acte paroxystique mémorable, est un chef d'oeuvre de poche. Qui prouve, donc, en outre, qu'un remake peut être vraiment supérieur à l'original.