jeudi 25 août 2016

Critique 1000 : BRAVO FOR ADVENTURE, de Alex Toth

La millième (et dernière) critique !
Et on va finir en beauté...

BRAVO FOR ADVENTURE est le recueil de toutes les histoires ayant pour héros Jesse Bravo, écrites et dessinées par Alex Toth entre 1982 et 1984, publié en 2014 par IDW.
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Ci-dessus : le dessin de couverture non tronqué.

L'album s'ouvre par une préface de Dean Mullaney : il revient sur l'origine et la réalisation de ces récits et la période à laquelle Alex Toth les réalisa. Il s'agissait au départ d'un travail de commande pour une publication en Europe, l'artiste avait carte blanche pour le contenu des histoires et le format des dessins et des épisodes. Après la parution de l'histoire principale, cependant, des problèmes de droits d'auteur empêchèrent pendant longtemps une édition complète des aventures de Jesse Bravo, problèmes irrésolus à la mort de Toth. Le présent ouvrage a été rendu possible grâce à un accord entre IDW et la famille de Toth plus de trente après.  





- Who is Jesse Bravo ? (4 pages. 1982) Un texte illustré nous présente le héros et son passé.


- Bravo for adventure.(54 pages. 1984) Années 1930. Jesse Bravo est un pilote d'avion qui s'est installé à son compte. Il vit de commandes pour transporter des marchandises ou réaliser des acrobaties pour des productions pour Hollywood. 
Ses affaires se portent mal mais cet homme au caractère volontiers arrogant refuse malgré tout d'aller chercher un autre pilote à qui le patron d'un casino réclame qu'il paie ses dettes de jeu. Jesse Bravo préfère accepter de nouvelles acrobaties aériennes pour un film, quoiqu'il s'oppose à ce que la fille du réalisateur le dérange. 
Pourtant, le tournage est saboté et, affrontant les pièges du responsable, Jesse se laisse attendrir quand il remarque les sentiments qu'éprouve la jeune femme pour lui.

- Coming. (17 pages. 1982) 1937. A Burbanak, Jesse Bravo est accidentellement assommé par une pale d'hélice de son avion. Il se met alors à halluciner, s'imaginant engagé dans une délirante course-poursuite.

L'album se clôt par une quinzaine de pages de bonus : des dessins promotionnels, des planches où l'on peut comparer les versions noir et blanc et couleurs (issues de l'édition française par Les Humanoïdes Associés), et des crayonnés. 

Pour cette millième critique, qui sera aussi la dernière de ce blog, j'ai voulu finir en beauté. Et quoi de mieux que de fermer boutique avec un de mes artistes favoris, le plus grand des professeurs du 9ème Art ? Je gardais l'envie d'un article sur cette somptueuse et inespérée réédition en tête depuis un moment, pour une grande occasion : c'est avec Alex Toth que je ferme les portes des Mystery Comics.

Quand je parle de "somptueuse réédition", je pèse mes mots car IDW n'a pas fait les choses à moitié pour exhumer ce trésor du Maestro, introuvable depuis des décennies, jamais publié dans son intégralité - et agrémenté de bonus comme un paquet surprise. L'album est muni d'une couverture rigide, le papier des pages est assez épais, la reproduction des planches originales est irréprochables, permettant de savourer pleinement chaque trait d'un artiste au sommet de son art.

La préface de Dean Mullaney apprendra en outre que si Alex Toth est aujourd'hui un nom respecté par tous, "the artist's artist", il demeure injustement méconnu du grand public à cause d'une carrière d'abord dictée par une intégrité farouche qui n'a pas vu son nom attaché à un héros ou une série mais exerçant son génie dans la bande dessinée et le dessin d'animation. IDW a d'ailleurs consacré trois volumes (chers mais superbes) retraçant non pas sa mais ses carrières (Genius, animated: The cartoon art of Alex Toth ; Genius, illustrated: The life and art of Alex Toth ; Genius, isolated: The life and art of Alex Toth).

Les mots de Mullaney sont la meilleure des plaidoiries pour justifier l'énorme influence de celui qui, plus discrètement, mais avec la même longévité, a autant compté dans le dessin que Jack Kirby ou Will Eisner, et eu pour adeptes Darwin Cooke, Bruce Timm, Howard Chaykin, Paul Pope, Chris Samnee, Michael Lark, Tonci Zonjic, Stuart Immonen, et évidemment David Mazzucchelli.

L'art de Toth n'est pas remarquable au premier coup d'oeil : il nous invite à une immersion, il réclame plus d'attention, mais une fois qu'on en est imprégné, on en est marqué pour toujours. C'est un choc esthétique comparable à celui de Jean Giraud/Moebius, de la catégorie des dessinateurs qui savaient tout dessiner, dosait intelligemment leurs effets, vous apprennent à mieux pratiquer comme artiste mais aussi à mieux lire comme lecteur car Toth était un narrateur avant tout, quelqu'un dont les images étaient toutes entières au service des histoires.

C'était aussi un héritier d'une culture particulière, dont il n'a cessé d'assumer les références : ses maîtres à lui s'appelaient Milton Caniff (Terry et les pirates, Steve Canyon) et surtout Noel Sickles (Scorchy Smith), qu'il vénérait et citait en exemple. 

Pour qui n'est donc pas initié, se plonger dans ce recueil est donc une expérience et il sera plus naturel de comparer les lignes épurées et les découpages sobres de Toth avec ce que produisit Hugo Pratt. Mais il remarquera ensuite la finesse du lettrage (à la main !), l'expressivité dépouillé des personnages, la précision claire des décors, accessoires, véhicules : progressivement, la nature organique du dessin de Toth se révèle, son caractère artisanal aussi.

Tout est graphique chez Toth : l'image est un langage à part entière mais toujours complémentaire du récit. Même son lettrage est une extension du dessin. Il n'est donc pas étonnant qu'il tenait à tout faire quand on le lui permettait, ayant ainsi le contrôle formelle de  l'oeuvre, du crayonné (précédé d'innombrables esquisses, études, essais) à l'encrage (phase finale de sa devise célèbre "less is more", où il fallait alors plus penser à éliminer ce qui pouvait surcharger l'image pour viser une lisibilité maximale et, plus généralement, une fluidité optimale de l'histoire et de sa lecture).

Cette économie picturale a empêché au dessin de Toth de vieillir, d'être daté, démodé, car il s'affranchissait ainsi des tics de l'époque. Ainsi admire-t-on encore aujourd'hui le merveilleux équilibre des contrastes de ses images et la modernité de son noir et blanc (auquel des couleurs n'ajouteraient rien). Par exemple, quand il représente un avion en vol, il use de très peu de traits, de lignes, mais l'entoure avec un à-plat noir conséquent, plus important, sur la carlingue de l'engin. Les éléments sont réduits à leur expression la plus iconique, presque abstraite, mais le lecteur peut tout identifier dans le plan et même ressentir physiquement la précarité de l'appareil, la tension des câbles, le frottement de l'air sur le métal... Je défie quiconque de ne pas être impressionné par tout ce qu'expriment ces quelques traits !   

Toth était un formaliste et tous ses efforts étaient dirigés dans une direction : jusqu'où peut-on simplifier un dessin sans que sa signification échappe au lecteur et en visant une élégance esthétique ? Non pas en faisant le vide ou en bâclant, mais en organisant au mieux la disposition des éléments de l'image dans le plan, en veillant à ce que ces éléments restent reconnaissables immédiatement, en composant chaque case comme la partie d'un tout (la page entière). Quand c'est nécessaire d'ailleurs, Toth réalise des dessins plus détaillés que ce à quoi il nous a habitués, fournissant des intérieurs (comme celui d'un bar), des objets (un poste de radio avec ses cadrans), d'un véhicule (une superbe Rolls Royce) saisissants de réalisme. 

Mais la beauté d'un dessin ne suffit pas à rendre une histoire efficace, et nous abordons là la deuxième leçon de narration de Toth : le mouvement (ou la suggestion du mouvement). Dans chaque plan, il y a non seulement une idée, mais une action, jamais de cases statiques. Le découpage chez Toth traduit une impression de mobilité permanente, le regard du lecteur passe facilement d'un plan à l'autre mais encore avec un rythme vif. Vif, oui, car c'est la vie que capture ce grand artiste : les personnages se déplacent avec naturel tout comme la lecture défile avec souplesse, ils sont tous dotés d'une caractérisation visuelle bien définie, avec des morphologies, des visages, des attitudes instantanément mémorables, sans jamais verser dans la caricature. Il n'y a jamais cette impression de "sur-jeu" chez Toth : les personnages sont vêtus normalement, conformément à leurs rôles, les mettant en valeur sans exagération, en rapport avec le cadre dans lequel ils évoluent.

De la même manière, il traite les séquences aériennes non comme des "morceaux de bravoure" prétendant en mettre plein la vue au lecteur, mais pour qu'on apprécie leurs positions dans le ciel, leur distance par rapport à la terre, leurs proportions par rapport aux personnages et aux décors, les évolutions des engins en vol. Le tout en minimisant les repères ! Car Toth fait confiance au lecteur pour estimer l'espace, les dimensions : l'image, ce n'est pas seulement ce que l'artiste en fait, c'est aussi comment le lecteur la lit, et le dessin précède ou accompagne le regard du lecteur, il ne doit pas tout lui raconter. Là encore, inutile de surcharger le dessin de traits, l'image d'informations : un bon lecteur saura apprécier sans qu'on lui montre tout.

Jesse Bravo était le héros de Toth par excellence car il était passionné par l'aviation et le cinéma et les comics de l'âge d'or. D'ailleurs, son pilote a les traits inspirés par l'acteur Erroll Flynn, et l'action se déroule dans les années 30 (une période symbolique, après la première guerre mondiale, juste avant le seconde, avec une certaine insouciance), un charme rétro accessible à tous. C'est donc une forme d'hommage, mais qui ne s'interdit pas de la dérision, voire de la parodie. Pour supporter cela, il a su bâtir une intrigue simple et solide, exploitant les clichés du genre mais sans en abuser ni céder à des invraisemblances. La preuve de cette mesure narrative se trouve dans le fait qu'un bon nombre de rebondissements ne sont même pas provoqués par Jesse Bravo.

Mais Toth sait aussi se lâcher comme en témoigne la dernière histoire : le lecteur y sera le témoin amusé et étonné des hallucinations subies par Jesse Bravo après qu'il ait perdu connaissance accidentellement. Derrière ce délire a priori récréatif, l'auteur livre une nouvelle démonstration de storytelling : puisqu'il abandonne une structure classique, il s'appuie uniquement sur la partie visuelle pour raconter cet épisode et on passe donc d'une vignette à la suivante comme une suite d'idées, une logique "marabout-bout de ficelle" très ludique. Le dessin se fait encore plus épuré, expérimental, abstrait même parfois - et préfigure ses émules (comme les frères Hernandez, Javier et Gabriel) - sans égarer le lecteur. On comprend alors la démarche de l'exercice : il ne s'agit plus d'apprécier chaque image pour elle-même (puisqu'elle est parfois non figurative et donc chappe à une sgnification immédiate), mais d'appréhender le récit dans son ensemble (qui est alors parfaitement compréhensible, même si impossible à résumer).

Voilà quelques-uns des enseignements à tirer de cette oeuvre fabuleuse, qui est à la fois l'accomplissement d'une carrière unique et une porte d'entrée extraordinaire pour découvrir Alex Toth. Apprendre en s'amusant en quelque sorte : n'est-ce pas la meilleure des manières ?

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