dimanche 6 juillet 2014

Critique 476 : ASTERIX, TOME 35 - ASTERIX CHEZ LES PICTES, de Jean-Yves Ferri et Didier Conrad



ASTERIX CHEZ LES PICTES est le 35ème tome de la série, écrit par Jean-Yves Ferri et dessiné par Didier Conrad, d'après les personnages créés par René Goscinny et Albert Uderzo, publié en 2013 aux Editions Albert René.
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Nous sommes en 50 avant Jésus Christ et toute la Gaule est occupée par les romains. Toute, sauf un petit village breton encerclé par quatre camps de légionnaires. C'est le village d'Astérix le gaulois !
Un froid matin d'hiver, Astérix et son ami Obélix vont se promener sur la plage où s'est échoué un énorme glaçon dans lequel se trouve un jeune homme. Dégelé grâce aux bons soins du druide Panoramix, l'étranger parvient petit à petit à se faire comprendre : c'est un picte nommé Mac Oloch qui a été jeté à la mer par son rival Mac Abbeh qui compte ainsi s'emparer du trône et épouser Camomilla, la fiancée du naufragé, en scellant une alliance avec les romains.
Astérix et Obélix décident de raccompagner Mc Oloch chez lui et de l'aider à rétablir son bon droit. Une fois sur place, ils vont découvrir cette contrée aux moeurs étranges, la créature fantastique qui vit dans ses eaux, et essayer d'empêcher l'accession au pouvoir de Mac Abbeh.

Cela faisait une éternité que je n'avais plus lu Astérix, mais en vérité, je n'en ai jamais été un grand fan. J'ai commencé à lire et aimer la bande dessinée avec Lucky Luke, une autre des séries à laquelle le scénariste René Goscinny a prêté sa plume (même s'il ne l'a pas créée). Puis plus tard, de la même manière, j'ai préféré Spirou et Fantasio à Tintin après avoir essayé les deux. La vie d'un lecteur est ponctuée de préférences comme celles-ci, entre plusieurs grands classiques du 9ème art, comme on peut être plus attiré par les Beatles que par les Rolling Stones.

La curiosité a motivé mon envie de découvrir ce nouveau tome d'Astérix : il y a toujours quelque chose de fascinant et d'irrationnel quand un album de bd atteint des scores de vente aussi vertigineux (plus de 2 millions d'exemplaires rien qu'en France), qu'une série connaît une telle longévité et s'est installé dans le patrimoine culturel. La méfiance que m'inspire ce genre de phénomène s'estompe parfois au fil du temps pour que je choisisse finalement de lire l'ouvrage si plébiscité.
Pourtant, malgré son succès hors normes, Astérix ne s'attire plus de commentaires flatteurs depuis longtemps. La série a connu un coup qui aurait pu lui être fatal quand Goscinny a disparu en 1979 après avoir terminé le script du 24ème tome (Astérix chez les belges), mais Albert Uderzo a préféré persévérer seul aux commandes de son best-seller que de prendre sa retraite ou se lancer dans un nouveau projet. Ce grand artiste n'a toutefois jamais vraiment convaincu comme auteur complet et d'ailleurs la vérité impose de dire qu'il ne dessinait plus que des crayonnés, entouré par plusieurs assistants.
La prolongation a ainsi tenu durant 12 albums (dont un "livre d'or", L'anniversaire d'Astérix et Obélix), confortant la fortune d'Uderzo mais aussi de la fille de Goscinny, Anne ; et la popularité de l'affaire a été confortée par des adaptations cinématographiques de qualité inégale mais remplissant les salles (atteignant des sommets avec le 2ème film, Astérix : Mission Cléopâtre, réalisé par Alain Chabat), des parcs d'attractions, une multitude de produits dérivés, etc.
Astérix a cessé d'être une simple bande dessinée à succès pour devenir une entreprise multimédia juteuse mais plus tellement créative. Quand cela se produit, est-ce qu'on peut encore lire sereinement un livre sans être parasité par tout ce qu'il génère à côté ? C'est aussi cela qui m'a éloigné d'Astérix, ce sentiment de ne plus avoir affaire à une bd mais une opération uniquement prolongée pour le commerce, et secouée par de sordides affaires familiales entre les Uderzo père et fille.

On imagine bien que passer la main pour Uderzo, à quand même 87 ans, et dans ces circonstances, n'est pas chose aisée. A-t-il songé à ce que personne ne le remplace, comme Hergé en son temps ? Le fait est que, donc, un 35ème tome a été mis en chantier et sa fabrication a été chaotique. 
Ce sont finalement Jean-Yves Ferri (remarqué pour son récit complet De Gaulle à la plage et les 5 tomes du Retour à la terre, dessinés par Manu Larcenet), pour son script, et Didier Conrad, aux dessins, qui ont été choisis par Uderzo - très présent tout au long de la réalisation puisqu'il a supervisé l'histoire, participé aux crayonnés et co-signé la couverture (où il a dessiné Obélix).
Ces conditions de travail m'embarrassent déjà : à quelle marge de manoeuvre peuvent prétendre les repreneurs ainsi surveillés ? Ce n'est même plus un travail de commande mais plutôt un emploi d'exécutants obligés de suivre la moindre directive d'Uderzo et d'Anne Goscinny.
En comparaison, Spirou et Fantasio (qui a aussi connu des périodes difficiles quand une équipe a remplacé l'autre) a toujours su profité de créateurs authentiques, même si diversement inspirés, capables de réinterpréter scénaristiquement et visuellement la série, et engendrant même des épisodes hors série avec une sensibilité particulière.
Mais pour un titre comme Spirou, combien de séries mythiques reprises ou relancées par des gens parfois talentueux mais sans audace, préférant produire des albums au plus prés de ce qu'attendent les fans plutôt que des versions susceptibles à la fois de respecter l'esprit tout en sachant faire évoluer les héros, progresser leurs aventures, oser une modernisation intelligente ? C'est ainsi que Lucky Luke a sombré, que Blake et Mortimer n'inventent plus rien, et qu'Astérix est devenu une bande dessinée bridée par son co-créateur et la fille de son scénariste.

Astérix chez les pictes n'a rien de bien fameux. Ce n'est pas honteux non plus mais cette aventure ne décolle jamais. Le scénario de Ferri est mou, ses gags sont poussifs et en fait rares : il aligne des jeux de mots sur les patronymes comme Goscinny mais avec infiniment moins d'esprit et d'imagination. Les situations se succèdent sans jamais soulever l'enthousiasme, et certains éléments sont écartés sans réelle justification (Idéfix est privé de voyage parce qu'il est "un peu petit" : le toutou qui a été jusqu'en Amérique ne pourrait pas aller en Ecosse ?!), mal exploités (un méchant sans relief et aux motivations éculées), quand ils ne sont pas simplement recyclés (la romance entre Mac Ooloch et Camomilla évoque celle du Grand fossé, tome 25).
Surtout, à aucun moment, on ne sent que Ferri s'approprie ces personnages, leur univers : il emploie le casting de la série sans inspiration, comme s'il devait composer avec des étapes imposées (les porteurs d'Abraracourcix, le radotage d'Agecanonix, les potions de Panoramix, les pirates, etc). Pire, Astérix et Obélix deviennent presque des seconds rôles une fois arrivés sur les terres de Mac Oloch et leurs disputes sont provoquées par des motifs superficiels, tout comme les émois d'Obélix sont suscités de manière trop systématique.
Il n'en faudrait pas beaucoup pour que cela vous tombe des mains tant ça manque de piment et d'humour. Peut-être qu'à l'avenir, si cette équipe créative est reconduite (c'est hautement possible vu le succès de l'album), saura-t-elle faire preuve de plus d'imagination (si tant est que Uderzo et Anne Goscinny consentent à plus de souplesse) mais là, ce n'est ni fait, ni à faire.

Passer après Uderzo, quand bien même cela fait longtemps qu'il ne dessinait plus seul la série, n'est pas un cadeau. Frédéric Mébarki, qui fut un des assistants de l'artiste, l'a appris à ses dépens puisqu'il avait réalisé l'intégralité des crayonnés de l'album avant que son mentor estime que ça ne convenait pas et se mette en quête d'un remplaçant.
Mais Didier Conrad, s'il a certainement gagné un bon chèque et une nouvelle exposition en étant élu, déçoit aussi. Il est très loin le temps où ce dessinateur, avec son compère le scénariste Yann, faisait feu de tout bois avec des séries comme Les innommables ou Bob Marone. Ici, il a dû s'ingénier à copier le style d'Uderzo, à refaire des pages selon ses consignes, et il ne reste plus grand-chose de Conrad dans le résultat final (même si un spécialiste de l'encrage, comme Philippe Cordier, sur son blog www.philcordier.blogspot.com , vous expliquera qu'un examen attentif des planches montre des différences).
Le pire est que Conrad rate des scènes dont Uderzo était un des maîtres, comme la bataille entre pictes, romains et nos deux gaulois (page 43), ou des idées de découpage déjà peu inspirées (le passage sous-marin page 34).
Sa représentation des personnages n'ajoute strictement rien (encore une fois, on en revient à ce que sont capables de faire les artistes de Spirou et ceux de Lucky Luke ou Blake et Mortimer), les décors sont souvent sommaires, et on peut s'étonner qu'il ait fallu trois coloristes pour achever ces 48 pages.

Alors, bien sûr, il est facile, voire coutumier, de critiquer négativement un tel hit. Pourtant, j'y suis allé avec bienveillance, mais le compte n'y est pas. C'est une déception, autant en ce qui concerne la manière que pour le résultat. Il faudra une sacrée dose de potion magique pour redonner tout son éclat et son pep's aux aventures du petit gaulois...     

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