dimanche 21 avril 2013

Critique 391 : NEXUS OMNIBUS VOLUME 1, de Mike Baron et Steve Rude


Nexus Omnibus Volume 1 rassemble les épisodes 1 à 3 (en noir et blanc) de la série Nexus, publiés par Capital Comics, et épisodes 1 à 11 (en couleurs), publiés par First Comics. 
Ces épisodes ont été édités entre 1981 et 1985, et ont été écrits par Mike Baron et dessinés par Steve Rude (avec Eric Shanower comme encreur à partir du #8).
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En 2481, sur la Lune Ylum (une des lunes de la planète Marlis), Horatio Hellpop alias Nexus est immergé dans un grand réservoir aux parois transparentes. Quand il en sort, il a une mission : abattre le responsable d'un génocide, qui se trouve sur la planète Konstatinow. Mais qui est Nexus ? Et pourquoi fait-il cela ?
Le père d'Horatio était un officier qui, en quittant sa planète natale en pleine insurrection contre so régime dictatorial, l'a détruite. Ayant trouvé refuge sur Ylum avec sa femme, il y élève son fils. Son épouse se perd dans les couloirs labyrinthiques du repaire où ils ont élu domicile, et peu après Horatio est sujet à de violentes migraines. Pour le soigner, son père l'immerge dans le "tank", ce fameux réservoir.
Le jeune garçon grandit et finit par découvrir la faute atroce commise par son père. Il va le tuer et endosser le nom, le costume et la fonction de Nexus, pour exécuter tous les autres responsables de crimes de guerres dans l'espace.
Sa réputation grandit rapidement, mais ce n'est pas qu'un tueur : il offre l'asile aux victimes des bourreaux qu'il traque, secondé par Dave et Tyrone (lequel n'aura de cesse d'instaurer sur Ylum une république digne de ce nom). 
Le phénomène prend une telle ampleur que Sundra Peale, une journaliste, se rend sur place pour dresser un portrait de Nexus. Elle receuille les témoignages des résidents. Son arrivée précède celle d'autres créatures comme Judah Maccabee, le fils de Dave, un autre exécuteur, ancien gladiateur ; Ursula X.X. Imada, diplomate-espionne de la Terre et ancienne partenaire de Sundra ; Clausius, un esclavagiste qui capture les "Têtes" pour utiliser leurs pouvoirs télékinésiques ; Jacques Bravo, son bras-droit, ancien lutteur et adversaire de Judah ; Badger, un aventurier excentrique ; ou encore Clonezone, un crocodile anthropomorphe qui se produit comme humoriste...
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Fils d'un officier génocidaire, Horatio Hellpop va, en devenant
Nexus, s'employer à traquer et exécuter les meurtriers de masse.

En 1983, l'arrivée de Nexus au milieu des superhéros de Marvel et DC est un événement. Avec ce format omnibus, l'éditeur Dark Horse permet aux nouveaux lecteurs de commencer par le début pour un prix attractif.

Nexus porte-t-il le poids d'une malédiction pointée par son oncle ?


Comment résumer Nexus ?
On pourrait d'abord dire qu'il s'agit des histoires de plusieurs personnages.
Il y a d'abord celle d'Horatio Hellpop, fils unique d'un officier génocidaire, né sur Ylum, et qui va devenir Nexus, le bourreau des criminels de masses dans l'univers. Tourmenté par des cauchemars lui désignant ses proies, il s'acquitte de sa mission non sans chercher à se délivrer de ce qu'il considère comme une malédiction, une charge pesante pour un homme. Il trouve un certain réconfort lorsqu'il rencontre et admet ses sentiments pour Sundra Peale. C'est exécuteur, certes, mais aussi celui qui offre un refuge, un asile ("asylum" = "As-Ylum"), aux victimes de ceux qu'il tue, sans pourtant avoir l'ambition d'être leur chef.
C'est aussi l'histoire de Judah Maccabbee, l'auto-proclamé "Hammer of God" ("marteau de Dieu"), créature simiesque, ancien gladiateur, bon vivant, aventurier, ami indéfectible, natif de la planète Thune.
C'est aussi l'histoire de Dave, le père de Judah, qui croyait avoir perdu son fils, et le bras-droit de Nexus, conseiller sage qui veille à ce que la communauté d'Ylum vive en harmonie. C'est le compas moral de la série. Sa situation et celle de son rejeton apparaissent comme le reflet positif de ce qui s'est passé entre Horatio et son géniteur.
C'est l'histoire de Sundra Peale, l'amante d'Horatio, une belle jeune femme au passé chargé (elle a fui sa famille pour s'engager dans l'armée puis, se faisant passer pour une reporter, a infiltré Ylum avant d'abandonner sa mission). Elle découvre à la fois l'amour avec Nexus mais aura aussi une liaison avec la féline Jil De Smoot.
C'est l'histoire d'Ursula X.X. Imada, sulfureuse et séduisante espionne, chargée de découvrir le secret du pouvoir de Nexus, d'arrêter la traîtresse Sundra, et qui, abusant d'Horatio, aura deux fils de lui, possédant apparemment ses capacités.
Et c'est encore l'histoire de Tyrone, réfugié sur Ylum dont il devient le premier président en profitant d'une absence de Nexus ; de Clonezone "the Hilariator" dont l'humour lui attire bien des problèmes... Et d'Ylum ell-même, ce satellite mystérieux, berceau d'une énergie incroyable, refuge d'une population croissante et bigarrée, théâtre de ces aventures.

Mais, peut-être plus que tout cela, c'est l'histoire de Mike Baron et de Steve Rude, deux jeunes auteurs qui en 1981 ont imaginé ces personnages, ces récits, en marge des grands éditeurs, des modes, rendant à la fois hommage à la science-fiction des années 50, aux comics du golden et silver age, explorant une réalité qu'ils avaient entièrement façonnée, réinventant les classiques avec l'audace des débutants. Ils ignoraient alors qu'ils créaient une icône de la bande dessinée américaine indépendante, dont ils produiraient plus de 100 épisodes pendant plus de trente ans. Mais les 14 premiers chapitres réunis dans cet ouvrage ont la valeur de témoignage et la qualité d'un grand comic-book, intelligent, divertissant, brillamment écrit et superbement dessiné.

Nexus, c'est d'abord un look, un design, qui nous ramènent à Flash Gordon d'Alex Raymond ou Magnus robot fighter de Russ Manning, des productions dont la naïveté et l'esthétisme sont rehaussées ici par un propos philosophico-politique plus subtil (à charge contre les dictatures mais aussi réflexions sur le châtiment à appliquer aux criminels de guerre et traitement des victimes).
Le costume de Nexus, près du corps, aux lignes épurées, peut faire croire à un énième récit super-héroïque dans l'espace, mais la vérité est plus trouble. Au-delà des voyages cosmiques, des excentricités narratives, des aliens, la production de Baron et Rude nous parle aussi bien des génocides, de la justice personnelle, de la punition divine, du négoce politique, de l'esclavagisme, de la sexualité plurielle, des envies corruptrices.
C'est cette profondeur qui fait la différence et élève ce comic-book au delà du simple divertissement, mais si sur cette partie-là aussi, c'est une réussite exemplaire, dont la lecture n'ennuie jamais, ponctuée par de l'humour, du romantisme et le sens de l'épique.
Les "Têtes pensantes", vouées à être des seconds rôles 
importants de la série.

Ces premiers épisodes se concentrent sur la situation d'Horatio Hellpop, ses préoccupations morales, ses devoirs sociaux, ses missions et l'interaction avec les personnages qui enrichissent la galerie de ses aventures. On découvre son enfance, ses tourments, l'ironie du sort qui fait de lui un tueur de tueurs de masses après avoir été le fils du responsable d'un génocide, l'amour qu'il découvre avec Sundra Peale, l'amitié avec Dave et Judah, etc. Mike Baron prend son temps mais chaque protagoniste est originalement présenté, richement développé, les rebondissements sont nombreux, le rythme alerte. Parfois même, une touche de poésie, une émotion troublante et poignante, surgissent au moment où on s'y attend le moins (comme lorsque Nexus laisse une de ses cibles, vieille femme résignée et lasse, se suicider plutôt que de la tuer). 
 Des combats aux mises en scène élaborées.

Cette narration au long cours, Baron l'emploie aussi pour souligner l'ambiguïté de son héros, l'impact de ses actions : il n'hésite pas à exécuter en public, à rompre toute relation avec la Terre (et le gouvernement galactique) pour sauver Sundra. Nexus est conscient de ce qu'il fait et en même temps ce chasseur est aussi une proie lui-même, obligé de se baigner régulièrement dans le "tank" pour apaiser les crises précédant une mission. On se pose alors la question de savoir si Horatio agit vraiment librement ou contraint par une force supérieure, s'il n'exécute pas pour lui-même survivre, s'il ne tue pas pour racheter la faute originelle de son père. Parfois aussi, il va abattre un criminel qui s'est retiré depuis longtemps, il est le juge et le bourreau : quelle est la justification morale de son acte alors ? Personnage passionnant parce que dérangeant et poignant, Nexus possède une dimension quasi-tragique.
Pourtant, alors que dans un premier temps, Baron s'attache à le décrire comme un héros ombrageux, solitaire, déterminé, doté de moyens matériels considérables (sur lesquels on n'a aucune explication), il devient plus nuancé ensuite en le représentant comme un être en proie au doute, souffrant de sa condition, et accueillant des réfugiés dans son antre, jusqu'à ce que l'un d'eux devienne président d'Ylum et ne le relègue (presque) au second plan dans la hiérarchie de ce monde !
 Nexus et le peuple d'Ylum : un asile de réfugiés rescapés 
où le héros n'est finalement plus chez lui.

En faisant de Nexus quasiment un invité dans sa propre maison, la série gagne en saveur et le personnage en humanité. Baron aborde légèrement la notion politique : Ylum est presque une démocratie et Horatio semble être plutôt de gauche, mais en même temps le régime que servait son père est clairement inspiré par la dictature communiste de Staline et la fonction de Nexus (avec la peine de mort à la fin) contrastent avec ces aspects libertaires.
Plus malin, Baron détourne de plus en plus, au fil de la progression de la série, les codes des comics super-héroïques, leurs clichés, comme les combats qui se règlent de manière inattendue avec une discussion philosophique ou un concours de rimes.

 Horatio Hellpop/Nexus et Sundra Peale...
 Sundra et Jil De Smoot...
Sundra et Ursula X.X. Imada :
les couples-phares de la série.

La question de la sexualité est aussi clairement traitée : Horatio est encore puceau quand il rencontre Sundra, Sundra est apparemment bisexuelle (sa relation avec Ursula le laisse penser, mais surtout elle aura une aventure sans équivoque avec Jil). Parfois, Baron est un peu moins léger quand il se sert, par exemple, de Judah Maccabee pour singer (c'est le cas de le dire) l'imagerie gay des films de gladiateurs, avec une virilité trompeuse. Mais, enfin, tout cela procède aussi d'une façon d'écrire assez osée pour ce genre de comics.
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Pour servir et sublimer ce feuilleton atypique, la série bénéficie également d'un dessinateur exceptionnel en la personne de Steve Rude.
Dès les premiers épisodes, un peu maladroits mais aux illustrations déjà prometteuses et d'un niveau étonnant, jusqu'au passage à la couleur et l'arrivée en renfort de son premier encreur (Eric Shanower, qui fera ensuite carrière comme scénariste et dessinateur), on note un prodigieux sens de la composition, un goût assuré pour des lignes claires, riches en détails, avec des décors minutieux, et un constant souci de lisibilité.
A l'époque, Rude a deux influences majeures, Andrew Loomis (dont le nom inspirera des personnages de la série par la suite) et Russ Manning (Magnus robot fighter) : ces parangons du dessin classique, élégant,  forgent à l'évidence l'esthétique rétro, en provenance des années 50, de la série.  Le résultat est magnifique, s'améliorant d'épisode en épisode, démontrant une exigence rare.

La colorisation de Les Dorscheid utilise une palette volontairement douce, des teintes pastels, quelquefois rehaussées par des parties plus vives en contrastes. Cela produit un climat lumineux, une ambiance solaire, en accord avec la sympathie que suscitent les personnages ou la dramatisation ponctuelle de certaines séquences.
La poésie surgit dans les moments les plus inattendus.

Steve Rude fait déjà preuve de son grand talent pour la chorégraphie des combats, sans en rajouter : le choix de ses cadres, l'efficacité de ses découpages, la maniaquerie avec laquelle il représente les ombres portées, joue sur la profondeur de champ, tout cela suffit pour hisser chaque scène au-delà de qu'on attend d'une production comme celle-ci (même si la contrepartie de tous ces efforts est que Rude ne livrera pas forcément tous ses épisodes régulièrement - compensant toutefois, parfois, par des chapitres doubles, de 40 pages).
Comme le disait Alex Toth, une autre de ses idoles, Rude est à la fois un chef décorateur imaginatif, un costumier inspiré : c'est un designer impressionnant, qui, chose rare, n'a jamais faiblit depuis ses débuts prometteurs. 
Le lecteur devient vite "addict" à ces atmosphères, cette galerie de créatures, ces péripéties, et c'est autant grâce à l'ingéniosité de Baron qu'à la virtuosité de Rude.

Judah Maccabee entraînera aussi Nexus
dans une délirante aventure où ils rencontreront
Badger.
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Mike Baron et Steve Rude posent les bases d'une série de science-fiction à tendance space-opéra qui aborde la question de la peine capitale de manière originale, avec un ton mariant bonne humeur et réflexions sur la nécessité d'un gouvernement, d'une justice, de l'importance de la philosophie, sur un mode discussion de discussion, plus que de quête de sens. 
Les épisodes suivants (12 à 25) sont réédités dans Nexus Omnibus Volume 2.Vivement !

1 commentaire:

Franck Jammes a dit…

Intéressant. C'est une série à (re-)découvrir.